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lundi 11 mai 2026

L'école est finie !

Dans la tranquillité et la bienveillance on grandit plus vite et mieux.


Ce tome contient une histoire complète de nature autobiographique, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Evemarie pour le scénario, le dessin et les couleurs. Il comprend cent-dix-sept planches de bande dessinée. Il commence par une courte préface de Fabcaro (Fabrice Caro) dans laquelle il évoque que l’histoire de l’autrice dans ses établissements scolaires fait autant rire que froid dans le dos par moments, que le lecteur suit une petite fille super attachante, surtout si dans sa scolarité il n’était pas forcément un des leaders charismatiques de la winne. Il conclut en réitérant que l’ouvrage est très drôle.


Evemarie est attablée à un café en terrasse, et elle regarde les parents amener leurs enfants à l’école. Cela lui rappelle sa rentrée en septembre 92, alors qu’elle avait dix ans. Le car arrive à l’arrêt avec une publicité pour le film Reservoir Dogs sur le flanc. Elle monte dedans avec sa sœur. Evemarie rentre au collège, sa sœur est dans le même établissement qu’elle, en seconde. Elle est belle et bonne en cours. À la maison, elles peuvent se disputer… moins qu’elles ne se marrent ensemble. Bref ce matin-là, elles font leur rentrée. Une fois descendue du bus, le pied de sa sœur heurte la bordure de trottoir et elle s’étale de tout son long dans une flaque d’eau ce qui fait beaucoup rire Evemarie. Finalement, cette dernière arrive dans la cour, puis dans sa classe. Elle est la plus jeune, la plus petite, et elle a un nom de famille hilarant, Cabot, ce qui fait rire tous les élèves lors de l’appel. Quelque chose lui dit que ça va être très long…. Très très long cette affaire.



Chapitre un : collège public. Evemarie a choisi allemand pour la première langue, pour être dans une bonne classe. Ce qui est complètement idiot, parce que l’allemand, à part en Allemagne, tout le monde s’en moque (sauf peut-être un peu en Argentine). Ses seules références en allemand se cantonnaient à La grande vadrouille… ce qui lui vaudra une heure de colle, pour avoir répondu à la professeure : Ja voll, mein Guénéral. Note pour plus tard : pas de trait d’humour en classe. Que l’ennui… Et l’ennui… Et encore l’ennui. L’autrice reprend donc : la plus petite, avec un nom hilarant. Ce qui se passe ? Les autres élèves se moquent d’elle, par exemple en lançant une feuille de papier froissé sur sa tête et en lui disant d’aller la chercher. À cet instant, deux options s’offrent à la jeune fille : devenir victime officielle, ou marquer son mécontentement sur le petit leader de la classe. Elle se retourne donc vivement et le frappe avec ses cahiers. Ça a mis tout le monde d’accord. Fin du match… enfin avec les élèves. Mais même un prof s’y met en faisant l’appel, ajoutant un petit Ouaf-ouaf après avoir appelé son nom. Bien sûr, elle a rêvé de lui réserver le même sort qu’au petit chef des harceleurs ! Mais ça ne se fait pas… On peut toujours rêver. Assise à sa place en salle de classe, elle regarde par la fenêtre. D’ailleurs le rêve n’était pas au programme. Et c’est fort dommage… Elle était hyper douée. De la fenêtre, elle a une vue imprenable sur l’horloge de la cour. Alors, régulièrement elle s’envole pour accélérer le temps. Diplôme de vol mental acrobatique, obtenu avec félicitations…


Le titre et l’illustration de couverture annoncent honnêtement le programme : raconter les années d’école qui mènent de la demoiselle à droite à la jeune femme à gauche, avec une issue ressentie comme une libération, en pouvant brûler le cartable. Le récit autobiographique de la bédéaste s’articule en trois parties, correspondant à trois établissements différents : le collège public à partir de la sixième, puis le collège privé à partir de la troisième, et enfin l’école secondaire artistique Saint-Luc de Tournai en Belgique. Le lecteur trouve ce à quoi il peut s’attendre : la bonne humeur graphique de la bédéaste, avec un dessin tout public, des personnages à la représentation un peu simplifiée, son propre avatar dont le regard reste perpétuellement caché par sa frange, des exagérations comiques dans les postures ou dans les réactions, une représentation simplifiée des décors, et quelques délires visuels, par exemple lorsqu’elle chevauche une sorte de canard géant mutant avec un casque qui glisse sur un arc-en-ciel. Il retrouve également le ton personnel de l’autrice : un sens de la dérision et de l’autodérision, de la moquerie finalement plutôt gentille, une aversion pour l’autorité imposée, une forme d’entrain en particulier pour la pratique du dessin, et une amitié indéfectible pour sa sœur.



Alors bon, qu’est-ce que cette histoire de scolarité comporte d’intéressant ? La dénonciation de maltraitances institutionnelles et personnelles ? Une critique analytique et philosophique sur l’éducation ? L’autrice reste dans son registre sarcastique et concret, descriptif, comme elle a pu le faire dans La Boulonichon (2023). Le lecteur s’attache immédiatement à la jeune Evemarie, sa figure rondouillarde, son gros nez rond, ses vêtements informes dans la période collège public, sa tenue dans sa période lycée avec des pulls ou sweatshirts le plus souvent rayés et des jeans, sa période (presque) conformiste en collège privé (col roulé, gros collants noirs en laine, jupe écossaise qui gratte sous les genoux, chignon mais pas de serre-tête parce qu’elle se respecte, mais ses Doc Martens parce que quand même). Il se rend compte que l’autrice réalise des écarts quant à ses apparences sages à des fins humoristiques ou émotionnelles : la jeune Evemarie en boxeuse avec la ceinture, la même en pirate, en exploratrice dans la jungle, en pyjama, en cosmonaute, en maillot de bain, en cible pour lanceur de couteaux, ou même en superhéroïne. La dessinatrice joue avec verve sur les exagérations de comportement ou de d’expressions de visage : l’écolière le dos courbé sous les poids de son cartable comme métaphore de la pénibilité de l’école, le professeur de mathématiques qui se transforme en comédien de standup au tableau, le surveillant qui se conduit comme une brute épaisse, le prêtre qui est le sosie de Rowan Atkinson (Mister Bean), le chef de division du collège privé avec la bave aux lèvres, etc.


La narration visuelle entraîne facilement le lecteur avec des personnages le plus souvent en mouvement, des couleur plutôt claires, parfois vives (surtout une fois sortie du collège). La direction d’acteur se positionne dans un registre réaliste, avec des exagérations comiques régulières, pour faire ressortir une absurdité ou un ressenti. Elle se tient à l’écart du misérabilisme, la plus grande souffrance de l’élève semblant être un ennui interminable et sempiternellement répété. Toutefois, le mode d’accompagnement des élèves au collège ressort par son manque d’empathie, de chaleur humaine, et par ses méthodes coercitives et humiliantes pour le collège privé. Le dessin reste à l’écart de tout voyeurisme, tout en faisant apparaître les émotions, et les situations d’abus d’autorité ou de pouvoir, en particulier le recours à la force brutale du surveillant, ou à l’abus d’autorité sur de jeunes demoiselles par le chef de division. Le lecteur absorbe les dessins, avec la sensation d’une lecture facile et évidente, amusante et régulièrement drôle, rendant vivante une phase banale de la vie de tout adulte ayant bénéficié d’une scolarisation. De temps à autres, il constate la présence de procédés visuels élaborés, intégrés de manière organique à la narration. Le recours au motif de la spirale pour montrer que l’adolescente subit une décision pour elle arbitraire, qu’elle n’avait pas vu venir et sur laquelle elle n’a aucune prise. Des métaphores visuelles comme l’élève traversant un désert avec un cartable très lourd sur le dos. La présence de personnes célèbres, à commencer par les Beatles, mais aussi Mister Bean, la menace physique ou psychologique sous la forme d’un personnage en ombre chinoise, les émotions sous forme visuelle par exemple quand Evemarie crache du feu comme un dragon, etc.



Le lecteur éprouve la sensation de suivre la scolarité de l’autrice de manière linéaire à partir de sa sixième jusqu’à la sortie de St-Luc. Il se rend compte qu’il est peu question du contenu des cours, sauf pour pointer du doigt l’attitude professorale manquant de bienveillance dans les deux collèges, la forme très scolaire et autoritaire des cours, ou encore comment un groupe d’enfants peut prendre en grippe un autre et lui faire subir des brimades. Evemarie fait ressortir à quel point ce mode de d’apprentissage coercitif est inadapté à sa personnalité, et à quel point elle grandit vite et mieux dans l’environnement plus responsabilisant de St-Luc. En filigrane, il peut repérer ce qui permet à Evemarie de tenir le coup, de conserver son intégrité psychique, malgré cette inadéquation à un système normalisé et vécu comme dépersonnalisé. Son lien avec sa sœur, des parents compréhensifs et à l’écoute, des amies et des amis, un caractère à ne pas se laisser marcher sur les pieds, une grande imagination lui permettant de s’évader lors d’interminables périodes d’ennui, et une passion le dessin. Elle conclut son récit par une forme de Que sont-ils devenus ? Et par sa scolarité dans une école de dessin en Belgique avec des méthodes pédagogiques totalement adaptées à son niveau d’autonomie, reposant sur la tranquillité et la bienveillance.


Le récit d’une scolarité en collège, d’abord public puis privé, puis dans une école de dessin, d’une élève pour laquelle les conditions quasi industrielles de l’éducation scolaire sont inadaptées. Un récit drôle et visuellement inventif, disant et montrant les moments d’humiliation sans en faire un drame (alors qu’il y a de quoi à une ou deux reprises), avec verve, bienveillance et caractère. Un témoignage qui dit la souffrance ordinaire et bien réelle d’une élève subissant un système impersonnel et autoritaire.



mardi 1 octobre 2024

Le prof qui a sauvé sa vie

Les parents n’ont pas porté plainte, mais essayez de vous contrôler.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, à caractère autobiographique. Sa parution date de 2023. Il a été réalisé par Albert Algoud pour le scénario, et par Florence Cestac pour les dessins et les couleurs. Il comprend cinquante-neuf pages de bande dessinée.


Florence Cestac a commencé à dessiner la première page, et elle demande à Albert à quoi correspond ce titre : Le prof qui a sauvé sa vie. Elle trouve que c’est plutôt lui qui a sauvé la vie à bien des élèves. Il répond que certes, mais il a bien failli y laisser sa peau. Et il commence son histoire : Septembre 1978, sa première affectation, à Bruyère, dans la vallée de la Vologne. Il est assis sur le lit d’une chambre d’hôtel, accablé, ses valises pas encore défaites, et étant sûr qu’il va crever d’ennui dans ce bled maudit, maudit car plus tard c’est ici qu’éclatera l’affaire du petit Grégory en 1984. Heureusement, trois mois plus tard, il reçoit une lettre du rectorat lui indiquant qu’il est titularisé : il va être prof de français au collège Tom-Morel de Roc-les-Forges, en Haute-Savoie. Son père s’était livré à une imposture auprès du ministère : il les avait appelés en se faisant passer pour Jean-Jacques Chaban-Delmas, et en exigeant qu’ils reçoivent rapidement le jeune Albert Algoud. Il fut convoqué très vite par un conseiller peu aimable. Pendant l’entretien, Albert remarque qu’il y a un journal de gauche sur le bureau du conseiller, et il sort son propre exemplaire du même journal ; l’entretien devient immédiatement cordial. Après un interminable périple en train et en autocar, il se retrouve dans une riante bourgade savoyarde, sous une pluie battante.



Le lendemain matin, c’est le jour de la rentrée. Albert commence par passer à la boulangerie pour acheter un croissant. La boulangère lui dit ne pas s’encoubler à cause qu’elle a laissé la panosse. Devant l’air ahuri du client, elle traduit : ne pas se prendre les pieds dans la serpillère. Elle lui demande s’il faut mettre le croissant dans un cornet… Elle explique : un sachet. Au collège, il est accueilli par le principal : surnommé le Hareng, à cause de sa forte ressemblance au fourbe Acidenitrix, dans Le grand fossé, de René Goscinny & Albert Urderzo. Il se présente : Jacques Dacaure, le principal. Puis il lui présente ses collègues. Entre autres, il y avait Fanfoulé, prof de français et latin, personnage hors du commun. Pierre prof de gym, fumeur, laïc résolu, mélomane, sarcastique et grand lecteur. Mme Y, prof de maths, il s’est toujours demandé si elle n’était pas un homme. Jean-Paul, prof d’anglais, chanteur et joueur de saxo. Mme Tambet, prof de maths, dite la Vénus, acariâtre et terreur des nuls. Albéric, prof de dessin, toujours sympa et enthousiaste. Mlle M., prof d’histoire, chahutée, elle menace régulièrement ses élèves de se suicider. M. Z, prof de techno, sympa mais très porté sur la boutanche. M. D, alias la Science, prof de Sciences Nat, cordial, diplomate. Le jour suivant, rentrée des élèves et premier jour de classe. Les élèves de cette classe de sixième le dévisagent d’une façon incrédule.


Un titre qui retourne une expression, puisque ici, c’est le professeur qui doit sauver sa vie, plutôt que de sauver la vie de ses élèves. Le lecteur peut avoir été attiré par la dessinatrice également autrice de Harry Mickson, Les Déblok, Le Démon de midi, ou encore Ginette. Elle est également la co-fondatrice de la maison d’édition Futuropolis avec Étienne Robial. Il peut aussi avoir envie d’en savoir plus sur les circonstances qui ont amené l’auteur à quitter l’éducation nationale pour devenir humoriste et travailler avec Antoine de Caunes et Karl Zéro dans Nulle Part Ailleurs, puis faire connaissance avec le professeur Choron, puis l’équipe d’Hara Kiri (Charlie Schlingo, Vuillemin, Jackie Berroyer, Gourio, Gébé, Cabu, Cavanna, Wolinski). Le titre indique également que l’auteur ne s’épanouissait pas dans son métier initial, et que l’ouvrage va donc être à charge contre le système éducatif en France, tout du moins tel qu’il existait à son époque. Ce parti pris apparaît dès la première page, dans laquelle Albert Algoud répond à l’artiste qu’il a bien failli y laisser sa vie. Puis il effectue un rapprochement entre le lieu de son affection et le fait qu’il sera le siège de l’affaire du petit Grégory six ans plus tard, établissant ainsi une curieuse relation de cause à effet à rebours de l’ordre chronologique. La description de ses collègues s’avère également très orientée : d’un côté les gens originaux et sympathiques, de l’autre les conformistes forcément névrosés et mortifères.



Bien sûr, la tonalité de la narration s’inscrit dans un registre humoristique du fait des caractéristiques des dessins. L’artiste dessine ses personnages avec des gros nez, de type bande dessinée humoristique franco-belge et des mains ne comprenant que quatre doigts. Elle exagère les expressions de visage pour en faire des mimiques, avec le double effet de rendre apparent l’état d’esprit de chaque personnage et d’obtenir un effet comique doux. Le lecteur remarque d’ailleurs que le volume imposant de ces nez arrondis induit un décalage de côté un peu particulier de la bouche pour qu’elle puisse être visible. Pour autant, la direction d’acteurs reste dans un registre exprimant des nuances, sans tomber dans la caricature. Le lecteur éprouve ainsi de l’empathie pour chaque personnage : l’air sérieux du père d’Albert se faisant passer pour Chaban-Delmas, l’accueil souriant de la boulangère, le caractère acariâtre de Mme Tambet, la posture dépressive de Mlle M, les émotions plus intenses des adolescents, l’énergie mise par le prof quand il joue littéralement les scènes lors de la lecture à voix haute à ses élèves, l’insolence inébranlable de Félix qui imite Roland Magdane, le rire sans retenue des élèves devant un tableau de Joan Miró, la curiosité naturelle de ces mêmes élèves lors de la sortie à la foire aux bestiaux chaude en septembre, l’énervement du fonctionnaire de police découvrant que les lettres dénonçant les émissions de radio d’Albert Algoud ont été écrites par lui-même, la haine viscérale des skins comprenant qu’ils ont été moqués lors de leur propre défilé, sans oublier toutes les fois où Albert lui-même perd son contrôle de soi et explose.


Le lecteur se retrouve en pleine empathie avec ce jeune professeur, avec ses amis, avec ses élèves, complètement de son côté. Il comprend qu’il voit les personnes et les lieux avec le point de vue subjectif d’Albert. Quand il arrive à Roc-les-Forges, le dessin montre une ville morose avec une couleur terne, et une pluie incessante, ce qui reflète l’état d’esprit dans lequel se trouve le professeur. Quand il entre s’acheter un croissant, la boulangère est tout sourire, le prof étant rasséréné par ce contact humain souriant et chaleureux. Lorsqu’il se trouve pour la première fois dans sa classe, les murs sont nus et sans identité, comme ceux d’une cellule. En revanche, lorsqu’il se trouve devant les rayonnages d’une bibliothèque, les dos sont colorés, un décor beaucoup plus attirant. Lors de la sortie scolaire à la foire aux bestiaux, les cases semblent pleines à craquer, pleines de nouvelles choses à découvrir. Lorsqu’il projette des diapositives d’œuvres d’art contemporaines, tous les élèves deviennent indistincts dans la pénombre, comme rendus anonymes par l’originalité des œuvres d’art de Paul Klee, Jackson Pollock, Joan Miró, René Magritte.



Albert Algoud raconte cette période de sa vie de manière chronologique : l’annonce de sa titularisation en Haute-Savoie (où il semble se rendre tout seul, sans son épouse, ni sa fille), sa prise de contact avec les élèves et les autres professeurs, ses accrochages avec les élèves, ses échanges avec ses collègues sur ses difficultés pédagogiques, ses innovations pédagogiques (à cette époque, et dans cette région de la France), sa gaffe avec l’expression Crétin des Alpes (et le fond de vérité historique), ses relations extra-professionnelles avec certains collègues, avec certains élèves (tout en ayant conscience du risque), et enfin d’autres activités, à commencer par l’animation d’une émission sur une radio-libre, jusqu’à démissionner de l’éducation nationale. Le lecteur est de tout cœur avec lui pour cet investissement à trouver le bon mode d’intéressement des élèves, pour son côté redresseur de torts, pour son inventivité et son énergie lui permettant d’exprimer sa personnalité en sortant du cadre rigide de l’éducation nationale. De temps à autre, le lecteur ne peut pas s’empêcher de s’interroger sur une facette ou une autre de ce qui est raconté. Il a bien noté qu’Albert tient un nourrisson dans ses bras en page 4, et qu’il doit être marié ou en couple, mais il n’est plus jamais fait mention d’eux par la suite, le jeune professeur ayant certainement dû se délocaliser seul en Haute-Savoie. Il ne peut pas s’empêcher non plus de penser de temps à autre à ses collègues. Albert semble plein de respect pour le prof de français et pour ses citations latines peu communes, en revanche les autres n’ont pas le droit à sa considération. Il indique à plusieurs reprises qu’il dérobe des livres dans des librairies pour les intégrer dans la bibliothèque de sa classe. Ces attitudes renvoient à la mission affichée dans le titre : sauver sa vie, en s’échappant d’un système trop strict.


Une bande dessinée autobiographique pétrie de bonne humeur. Les dessins font voir le monde par les yeux du scénariste : des personnages pleins d’entrain, sauf pour quelques adultes morts à l’intérieur, l’énergie inépuisable des adolescents, les emportements du professeur, soit d’enthousiasme, soit d’indignation. Le scénariste revient sur cette période de sa vie : une solide motivation pour exercer son métier de professeur, mais un système éducatif qui perpétue l’injustice sociale, et qui exige que pour enseigner il faut avoir la foi dans sa vocation. En prime, une anecdote savoureuse avec Fabrice Luchini découvrant que son chauffeur de taxi connaît Albert Algoud.



mardi 30 avril 2024

L'incroyable histoire de l'éducation

Répondre à des petits tests sur la question


Comme son titre l’indique, ce tome constitue un exposé historique sur l’éducation. Sa première publication date de 2024. Il a été réalisé par Jean-Yves Seguy (maître de conférence émérite en sciences de l’éducation à l’université Jean-Monnet de Saint-Étienne) pour le scénario, par Eva Rollin (bédéiste de profession) pour les dessins, et Nicolas Bègue (coloriste professionnel) pour la mise en couleurs. Il comprend environ deux-cent-cinquante pages de bandes dessinées. En fin d’ouvrage se trouve un chapitre sources et bibliographie de neuf pages. Puis viennent deux pages de notes et références des citations. Suivent deux pages listant les images gravures, photographies et autres qui ont été utilisées comme appui documentaire par la dessinatrice, qui a systématiquement réinterprété ces images, ajoutant ainsi sa propre créativité à l’œuvre originale, une page de remerciements et une page pour la table des matières.


Chapitre I : Préhistoire, des formes élémentaires de transmission. On ne sait pas vraiment grand-chose de la manière d’éduquer à la préhistoire. Les traces ne permettent que de formuler quelques hypothèses. Que se passe-t-il à la fin du Paléolithique avec l’ami Cro-Magnon ? On peut parler d’éducation naturelle, face à un environnement hostile. Les jeunes vivent avec les adultes et apprennent à leur contact. On apprend en participant à la vie collective. On fait avec… On apprend en imitant. On apprend en observant. On fait ensemble. On en sait peu sur les rapports de domination de l’époque… mais la femme avait peut-être une place plus importante que ce que les premiers préhistoriens avaient imaginé. La plupart des représentations des humains dans l’art préhistorique ne sont pas sexuées… et, quand elles le sont, les femmes sont très présentes. Enfin, bref, on est bien loin de l’école, encore que !



Chapitre II : L’éducation chez les Gaulois. Pour les Gaulois, l’éducation, réservée à une élite, devait se faire au contact de la nature, de la forêt, du monde animal… on y apprend les cycles de la nature… et de la chasse… et aussi un peu la guerre ! Une éducation fortement teintée de magie, essentiellement orale, sous la forme de chants poétiques. Cette éducation est assurée par les druides. Le druide est un personnage central du monde gaulois, assurant des fonctions religieuses, politiques et éducatives. Et puis il y avait les bardes – une sous-catégorie de druide –, spécialistes des chants religieux ou guerriers… Les bardes étaient classés en dix catégories selon la capacité de leur mémoire. Les champions pouvaient connaître par cœur jusqu’à 350 histoires. On l’a compris, l’éducation chez les Gaulois est surtout une affaire orale. Jules César (100-44 avant J.-C.) s’est beaucoup interrogé sur les raisons de ce refus de l’écrit pour transmettre les connaissances. Cela dit, il faut se méfier de ce que disait César. Cette image des Gaulois provient pour beaucoup de son best-seller La Guerre des Gaules… et on peut s’interroger sur l’objectivité des propos d’un acteur essentiel de cette époque, qui plus est, vainqueur desdits Gaulois !


Dans l’avant-propos, l’auteur énumère les questions abordées, ainsi que les choix effectués pour concevoir cet exposé. Qui a inventé l’école ? Qu’enseigne-t-on dans l’université du Moyen-Âge, dans les collèges de l’Ancien Régime, dans les écoles primaires de la Troisième République ? Comment l’enseignement s’adapte-t-il aux situations de guerre ? Quelles sont les conceptions de l’éducation dans la famille dans l’Antiquité, au Moyen-Âge ou au XXe siècle ? Quelle place accorde-t-on à l’éducation des filles tout au long de cette histoire ? […] Écrire une histoire de l’éducation, comme toute histoire, suppose des choix et des renoncements. La vérité historique n’existe pas dans l’absolu, et il faut, de ce fait, rendre scrupuleusement compte de ses sources… et expliciter ses choix. Il a ainsi été décidé de limiter le propos à l’espace géographique et politique de la France, non que l’histoire de l’éducation d’autres pays manquât d’intérêt, mais une histoire universelle aurait nécessité une large multiplication du nombre de pages de l’ouvrage. […] Le lecteur constate que l’ouvrage retrace plus les formes de cadres structurés de système scolaire, que l’action en elle-même, c’est-à-dire la façon de développer les facultés intellectuelles et morales de l’enfant, même si cette facette est reflétée par les différentes structures éducatives.



L’ouvrage se compose de neuf chapitres chronologiques, en plus de l’avant-propos : Préhistoire (des formes élémentaires de transmission), Antiquité (un modèle d’éducation autoritaire), Moyen-Âge (des expériences multiples qui s’organisent peu à peu), Renaissance et Ancien Régime (la construction de la forme scolaire), Révolution (de grandes ambitions… et des réalisations relativement modestes), Consulat et Empire (un monde éducatif sous contrôle), XIXe siècle, de la Restauration aux débuts de la IIIe République (des luttes pour le contrôle de l’éducation), XXe siècle (l’ère des grands bouleversements), XXIe siècle (suite de l’histoire… et nouveaux enjeux). L’auteur tient toutes les promesses contenues dans l’avant-propos. Il contextualise les notions qui sont passées dans la culture populaire, voire dans l’inconscient collectif, par exemple la culture orale des Gaulois, la prédominance tenace du latin dans les études pendant de nombreux siècles, la présence de l’Église dans les structures de l’éducation (également pendant de nombreux siècles). Il évoque de nombreux personnages historiques passés à la postérité pour leur apport à l’éducation : Charlemagne (742-814, A-t-il eu un jour cette idée folle d’inventer l’école ?), Ignace de Loyola (1491-1556, fondateur de la Compagnie de Jésus, c’est-à-dire les Jésuites), Jean-Jacques Rousseau (1712-1778, Émile ou De l’éducation), Jules Ferry (1832-1893, lois de 1881 & 1882, sur la gratuité, l’obligation d’instruction et la laïcité), Élise (1898-1983) & Célestin Freinet (1896-1966, Pédagogie Freinet), Maria Montessori (1870-1952, méthode Montessori).


Le lecteur découvre également des personnages dont le nom lui dit vaguement quelque chose ou dont il n’a jamais entendu parler : Christine de Pizan (1363-1431, égalité de nature entre l’homme et la femme en matière éducative), Jean Standonck (1443-1504, le collège Montaigu de Paris), Claudio Acquaviva (1543-1615, le Ratio Studorium), Angèle Merici (1474-1540, congrégation des Ursulines, créée en 1535), Madame de Maintenon (1635-1719, fondation de l’école de Saint-Cyr), Poulain de la Barre (1647-1723, un ouvrage pour l’égalité des filles et des garçons dans l’éducation), Joseph Lakanal (1762-1845, ouverture d’écoles publiques et d’écoles privées), Antoine-François Fourcroy (1755-1809, création des lycées), Augustine Fouillé (1833-1923, Le tour de France par deux enfants), etc. Le découpage en période lui permet de garder le fil chronologique. À la fois pour les grands événements historiques politiques, mais aussi pour des inventions majeures comme celle de l’imprimerie par Johannes Gutenberg (1400-1468), les différents plans d’éductions, par exemple ceux après la Révolution de Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord (1754-1838), Nicolas de Condorcet (1743-1794), Louis-Michel Lepeletier de Saint-Fargeau (1760-1793), ou encore les enjeux de l’éducation pendant les périodes de guerre, en particulier la première et la seconde guerre mondiale.



Le lecteur a bien conscience de la nature de l’ouvrage qu’il s’apprête à lire : un exposé de nature universitaire, dépassant largement la simple vulgarisation. Il sait que ce genre d’ouvrages se présente avec de copieux textes, et une place très contrainte pour la dimension bande dessinée. Au pire, il s’agit d’une collection de vignettes illustrant littéralement ce que dit le texte avec une tentative humoristique de ci de là, au mieux l’exposé a été conçu avec la bédéiste pour assurer un minimum d’interaction. Cet ouvrage n’échappe pas au principe du texte illustré. Pour autant, la dessinatrice n’est pas cantonnée à montrer des personnalités en plan serré, en train de parler. La narration en images recouvre plusieurs champs d’expression. L’artiste réalise des dessins un peu simplifiés, oscillant entre une description fidèle, et une exagération comique. Dans le premier registre, elle reproduit l’apparence connue des femmes et hommes célèbres, ainsi que certains tableaux, ou documents visuels, toujours en citant ces derniers dans la case, donnant ainsi la latitude au lecteur d’aller consulter l’original par lui-même. Elle intègre des éléments historiques dans ses cases, de manière à ancrer la scène dans l’époque. Dans le second registre, elle force les expressions des visages, les postures, elle intègre quelques anachronismes (difficile de résister à Christine de Pizan répondant au micro d’un intervieweur), et quelques comportements récurrents en coordination avec des remarques récurrentes. Elle rend l’exposé plus vivant, et plus incarné.


Cette bande dessinée développe un exposé sans mesure commune avec une simple énumération. Très vite, le lecteur relève deux thèmes majeurs récurrents : la question du latin dans l’enseignement, l’enseignement destiné aux filles (au pire inexistant, au mieux au rabais par rapport à celui des garçons). Même s’il se doutait que Rome ne s’est pas faite en un jour, il n’anticipait pas forcément de voir chaque étape de la forme de l’organisation éducative qu’il connaît en France, école maternelle, école primaire, enseignement secondaire, enseignement supérieur, avec les structures nécessaires pour former les enseignants, l’idée de consacrer des bâtiments à l’éducation, la coexistence d’une école religieuse et d’une école laïque dans des proportions très variables en fonction des siècles, la notion de programme scolaire, jusqu’aux inspecteurs. Il apprécie de découvrir des enjeux de nature très différentes : imposer l’école à des parents qui font travailler leurs enfants, d’où viennent les bons points (du Maréchal), l’affichage contre l’alcoolisme dans les classes, etc. Outre une vision détaillée de l’évolution des structures éducatives, le lecteur en ressort avec la compréhension que le modèle d’aujourd’hui provient d’une évolution sur le long terme, qu’il n’est pas immuable, et il lui revient à l’esprit que l’éducation ne figure pas dans les ministères régaliens de l’État.


À nouveau un titre très ambitieux dans la collection L’incroyable histoire de…, à nouveau une réussite. Le scénariste est un expert en la matière, et le lecteur perçoit qu’il plonge dans un ouvrage enrichi par une longue pratique, sachant respecter l’ordre chronologique tout en montrant que la construction du système éducatif a fait des tours et des détours, prenant un soin exemplaire à citer ses sources, faisant apparaître les enjeux pérennes. La narration visuelle ne se limite pas à une simple caution pour rentrer dans le champ de la BD, elle montre les différents personnages historiques ce qui rend l’exposé incarné, elle apporte des touches d’humour très humaines, elle montre l’époque, elle fait ressortir les hypocrisies et les injustices. Magistral.



lundi 3 avril 2023

L'université des chèvres

L’éducation est l’arme la puissante pour changer le monde. – Nelson Mandela


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. La première édition de cet ouvrage date de 2023. Il a été réalisé par Lax (Christian Lacroix), pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il compte cent-quarante-quatre pages de bandes dessinées. Il se termine avec une postface de deux pages, rédigée par Pascal Ory, de l’Académie française. Dans celle-ci, il commence par évoquer la célèbre maxime d’Héraclite : on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve. Il reprend les principales phases de l’intrigue en commentant sous l’angle de la vocation de l’instituteur, en consacrant la seconde moitié de son texte au paradoxe de l’école, à la fois métonymie d’une crise plus générale, à la fois lieu où cette crise pourrait trouver sa résolution. Il développe ensuite la force narrative des planches de cette bande dessinée, pour conclure sur le sens à donner au dénouement tragique du récit.


Col de la Rousse, novembre 1833. C’est par là que les colporteurs passent d’Ubaye en Durance, malgré la neige qui recouvre la trace avec obstination. Fortuné Chabert n’est pas un colporteur comme les autres. Les trois plumes d’oie glissée dans la ganse de son chapeau en sont l’attestation. Il est colporteur en écriture, autrement dit instituteur itinérant. Il transporte son savoir de village en village. Et principalement pendant les longs mois d’hiver, quand les enfants ne sont pas assujettis aux travaux des champs. Et s’il a trois plumes, Fortuné, c’est que son savoir est triple. Il n’a que dix-sept ans mais il peut enseigner lecture, écriture et chiffres. Nombre de ses collègues n’ont pas la chiffre, n’arborant que les deux plumes de l’écriture et de la lecture. Dans chaque hameau, les parents fournissent gîte, couvert et salle de classe. Les frais d’écolage sont rétribués modestement, à hauteur de cent francs maximum. Familles et fondations pieuses y pourvoient.



Fortuné Chabert progresse lentement dans la neige et il croise Seyoz, un marchand ambulant, roi de la mercerie comme il le surnomme. Seyoz se rend au Lauzet d’Ubaye et souhaite connaître l’état du col pour le passer. Fortuné lui répond, et indique qu’il est attendu au hameau des Guions, au-dessus de Saint Crépin. Les deux voyageurs se saluent et poursuivent leur chemin chacun de leur côté. L’instituteur itinérant finit par arriver aux maisons du hameau et plusieurs enfants se dirigent à sa rencontre en courant. La classe peut commencer. Dans la journée, le curé vient le trouver : il indique qu’il a appris que Fortuné garde une fille en leçon de calcul. Il ajoute que c’est lui qui décide de ce qui est nuisible ou pas pour ses paroissiens. En réponse à une remarque de l’instituteur, il ajoute que du moment que les filles savent leur catéchisme, ça suffit, catéchisme sur lequel Fortuné ne s’attarde pas outre mesure, d’ailleurs. Mais le curé se félicite que Chabert ne va pas sévir bien longtemps. Il lui demande s’il a attendu parler des lois Guizot.


Le texte de quatrième de couverture annonce le programme : des Alpes françaises aux montagnes d’Afghanistan, du XIXe siècle à nos jours, l’école a toujours été martyrisée par les obscurantistes de toute obédience. En effet, le récit commence dans les Alpes françaises au XIXe siècle, pour se continuer aux États-Unis en suivant le personnage principal qui décide d’émigrer, et la seconde partie du récit se déroule au XXe siècle en suivant Arizona Florès, arrière-arrière-petite-fille de Fortuné Chabert, travaillant comme journaliste aux États-Unis et allant effectuer un reportage en Afghanistan, le passage de l’un à l’autre personnage s’effectuant en page cinquante-neuf. Le premier apparaît au lecteur alors qu’il est un instituteur itinérant, la seconde exerce la profession de journaliste. L’un et l’autre sont liés par les liens du sang en descendance directe, ainsi que par l’université des chèvres, fondée par Fortuné Chabert, et dont la pancarte subsiste dans la propriété des parents d’Arizona Florès. L’un a exercé le métier d’instituteur et de professeur à deux reprises dans sa vie ; l’autre constate l’hostilité contre le lieu d’apprentissage qu’est l’école, sous deux formes très différentes, avec des pressions exercées par deux types de fondamentalistes de nature opposée.



La narration débute avec une très belle illustration en pleine page, majoritairement blanche pour rendre compte de la neige, avec juste la minuscule silhouette de Fortuné Chabert qui progresse laborieusement, la silhouette de deux rochers, et celle d’un flanc de montagne sur la droite. Vient ensuite une illustration en double page mettant en évidence la fragilité de la silhouette de l’homme qui s’appuie sur un solide bâton, et l’immensité des montagnes enneigées en premier plan et en arrière-plan, rendant dérisoire et insignifiante cette unique présence humaine. Le blanc s’impose encore dans les deux pages suivantes, avant d’être progressivement habité et supplanté par l’activité des enfants et les solides constructions humaines en pierre. Le lecteur apprécie également la qualité de la reconstitution historique, en plus de l’immersion hivernale dans les Alpes : les tenues vestimentaires, les maisons de pierre, l’équipement de l‘instituteur, les ardoises des enfants, sa mule et son chargement de livres quand il devient libraire ambulant à l’été. Puis, Fortuné Chabert décide de partir pour le nouveau monde, et le lecteur prend tout autant son temps pour admirer le paysage et la reconstitution historique : les montagnes de Californie et ses ruisseaux (peut-être) aurifères, le déplacement d’une colonne de chariots en territoire indien avec une lumière caractéristique de ces déserts montagneux, la communauté de Hopis avec leurs tenues et leurs outils agraires, et même un pensionnat dans une ville de colons, destinés à accueillir de jeunes Indiens pour les éduquer.


Dans la seconde partie du récit, le plaisir du voyage se trouve multiplié par deux : la petite ville dans la banlieue de Phoenix en Arizona, ploucs compris, et les différentes régions dans lesquelles le reportage emmène Arizona Florès en Afghanistan. Le lecteur passe ainsi du siège social du journal Phoenix Post avec son bel immeuble moderne, à la province désertique de Nimroz, terre frontière avec l’Iran et le Pakistan, en passant par l’école de Tommy le fils d’Arizona, ou le tunnel routier de Salang (2.700m de longueur), passant sous le col de Salang, reliant la capitale Kaboul et le nord du pays. L’artiste sait donner à voir ces endroits d’une manière pragmatique et banal, reflétant leur caractère ordinaire pour ceux qui y habitent, à l’opposé d’une vision touristique tournée vers le spectacle, mais sans minimiser ou gommer leurs singularités, leur personnalité façonnée par les caractéristiques géographiques ou historiques. Lax dessine dans un registre naturaliste, sans chercher un niveau de détail photographique, plutôt en dosant la densité d’informations visuelles en fonction de la séquence : plus de précisions dans les décors pour permettre au lecteur de s’y projeter, ou bien une impression générale pour refléter une ambiance, un état d’esprit, des visages et des tenues vestimentaires détaillées pour pouvoir faire connaissance avec ces personnes et comprendre leurs conditions de vie, ou au contraire juste des silhouettes plus ou moins mangées par l’ombre.



Le lecteur suit donc avec le plus grand naturel, ce jeune homme qui se déplace de hameau en hameau pour enseigner lecture, écriture et calcul d’abord dans les Alpes françaises, puis de manière sédentaire dans un village hopi. Il accompagne ensuite Arizona Florès en Afghanistan, prise en charge par son fixeur Sanjar dès son arrivée à l’aéroport, puis de rencontre en rencontre. L’auteur commence par montrer comment l’instruction remet en cause des traditions peu accommodantes craignant toute forme de questionnement, puis comment ce même savoir est accueilli à bras ouvert dans une autre communauté qui sait le faire coexister avec sa culture et ses croyances. Au vingt-et-unième siècle, l’école provoque les mêmes réactions : un rejet de ce qui remet en cause des valeurs fondamentales d’une communauté, aussi bien aux États-Unis qu’en Afghanistan, une avidité d’apprendre, d’acquérir des outils qui permettent de comprendre. Lax ne fait que mettre en scène des faits historiques (les terrifiantes écoles pour (ré)éduquer les Indiens), la résistance de certains curés qui craignaient la remise en cause de traditions séculaires (à commencer par la place de la femme dans la société). Au vingt-et-unième siècle, c’est du pareil au pire : les ultraconservateurs qui récusent une partie de la science, ou les intégristes religieux qui ne peuvent pas tolérer quelque questionnement que ce soit sur le dogme (en particulier, encore une fois, la place et le rôle de la femme dans la société), c’est-à-dire la réalité de la similarité de certains comportements aussi bien dans les États-Unis de Donald Trump que dans l’Afghanistan des Talibans.


Une école sanctuarisée qui émancipe et qui libère : ce récit met en scène cet enjeu essentiel de chaque société, au travers du parcours d’un instituteur itinérant, puis d’une journaliste, dans quatre sociétés différentes, plus ou moins tolérantes, plus ou moins réfractaires ou enclines à instrumentaliser l’éducation en la biaisant. La narration visuelle atteint un tel niveau de maitrise qu’elle semble secondaire, presque inconséquente, alors qu’elle assure une narration d’une qualité extraordinaire, sans jamais paraître ostentatoire.



jeudi 30 mai 2019

Les Cavaliers de l'apocadispe - tome 1 - maîtrisent la situation

Bé, comme d'habitude. On dit qu'on sait pas, et qu'on a rien fait.

Ce tome constitue un recueil de 17 histoires des cavaliers de l'Apocadispe. La première édition date de 2018. Il a été entièrement réalisé par Libon (Ivan Terlecki). Ces personnages sont apparus pour la première fois dans le numéro 3703 du Journal de Spirou le premier avril 2009.

(1) C'est la rentrée et l'école accueille deux nouveaux Jé (un piaf anthropomorphe) et un autre (un chien à lunette). Monsieur Bentac, le maître, indique tout de suite à Chien et Jé qu'il sait comment mater les petits rigolos à forte tête. À la récréation, Olive (un toucan anthropomorphe) vient trouver Jé et Chien pour savoir si c'est eux qui ont tiré avec une gomme sur monsieur Bentac. Ce dernier est inconscient et emmené à l'hôpital. Le directeur vient annoncer que les élèves sont collés pour 3 mois. Les 3 chenapans s'évadent de la salle de colle et se rendent dans une usine désaffectée avec des produits chimiques. (2) La classe est en visite au Louvre et la maîtresse commente un premier tableau intitulé Le courage et la tempérance rendant hommage au Duc de Bléchint lors de la prise de Hombron. Les 3 garnements s'éloignent discrétos du groupe pour se promener en liberté dans les salles du musée. Ils apprécient beaucoup plus les tableaux de nu et les statues de personnes nues. Ils finissent par se faire attraper par un gardien qui les amène devant le conservateur parce qu'ils ont dessiné un zizi sur l'oreille de la Joconde.


(3) Les élèves sortent du cours de physique, le professeur leur demandant de réviser les quatre-vingt-cinq premiers chapitres du livre de cours. Olive a piqué un flacon de produit chimique pendant le cours. Ils finissent par comprendre qu'il s'agit d'un produit réagissant sur l'amidon. Chien est chargé d'aller demander à Jojo-le -bizarre où trouver de l'amidon pour pas cher. Ayant récupéré des pommes de terre, ils décident de tester le produit chimique, puis de construire une fusée. Dans les histoires suivantes, les trois larrons relèvent des défis variés de nature toujours aussi dangereuse qu'improbable : tirer la sonnette de Mamie Confiture, survivre à trois millions de mètres cubes de mousse de sardine, ayant nécessité d'évacuer la ville sauf eux, réaliser un vrai travail de bureau dans une vraie entreprise conseil, faire croire que Jé est toujours assez en forme après avoir été écrasé par des haltères pour pouvoir faire de la course à pied et une dictée, retrouver Jé perdu dans une usine hantée, faire un stage de groom d'ascenseur, recopier le bottin comme punition, faire un cadeau à la maîtresse, survivre à un voyage en car…


Libon est un auteur confirmé de bandes dessinées ayant aussi bien travaillé pour Fluide Glacial (Hector Kanon), que pour DLire & J'aime Lire, ou encore pour Spirou (Jacques le petit lézard géant, ou encore Animal Lecteur avec Sergio Salma). Le lecteur reconnaît immédiatement les caractéristiques de ses dessins. Il réalise des dessins descriptifs avec un degré significatif de simplification, en cohérence avec le fait qu'il s'agit d'une bande dessinée tout public. Les décors sont esquissés à grand trait et les personnages sont croqués de manière caricaturale, sur la base d'animaux généralement reconnaissables. Lorsqu'une scène se déroule pendant plusieurs cases au même endroit, l'artiste peut passer à un mode de représentation du décor en ombre chinoise colorée, sans plus détourer les éléments avec un trait encré. Lorsqu'il regarde les lieux avec un regard d'adulte, le lecteur perçoit les libertés prises avec la réalité, que ce soit dans la manière de s'en tenir à une forme générique, ou dans une utilisation de licence artistique pour certains volumes (par exemple la largeur improbable des allées du supermarché). Dans le même temps, il constate également la diversité des environnements et le fait que les dessins, aussi simples soient-ils, permettent de comprendre immédiatement où se trouvent les personnages. Il peut ainsi se trouver dans la salle de classe avec ses tables à 2, dans la cour de récré bitumée, dans les couloirs du Louvre aux plafonds arrondis, dans la forêt avoisinante et ses clairières, dans les rues de la ville, dans un supermarché, dans des bureaux, dans le hall d'un hôtel, dans un car scolaire, etc. Il apprécie la variété des lieux et la manière discrète dont Libon leur donne de la consistance.


En découvrant les premières pages, le lecteur se retrouve étonné de la densité narrative, le nombre de cases montant parfois jusqu'à 16 par page, ainsi que par le nombre de phylactères. L'auteur fait en sorte de raconter une histoire avec plusieurs développements en quatre pages. Il sait créer des situations à chaque fois différentes, avec une vraie intrigue racontant une aventure loufoque avec un déroulement conforme à la logique interne de la série. Sa deuxième surprise provient de la tronche des personnages. Un lecteur adulte effectue tout de suite le rapprochement avec des bandes dessinées comiques pour adultes, fonctionnant sur la base de caricature peu flatteuses. L'artiste réussit la quadrature du cercle en dessinant des personnages qui restent mignons malgré leur expression d'ahuris. Le lecteur voit bien des enfants, mais en même temps ils ne sont pas idéalisés sous une forme romantique ou gentille. Olive est souvent en train de transpirer à grosses gouttes, étant du genre angoissé, manquant totalement de confiance en lui, et subissant régulièrement de graves blessures. Chien a une tête de personne qui n'en pense pas moins, et qui fera quand même ce qu'il a décidé quoi qu'on lui dise, quelles que soient les consignes des adultes. Jé est plutôt le type arrangeant qui ne se pose pas trop de questions et qui ne voit pas le mal. De ce fait, un adulte peut se projeter dans ces personnages, ressentir de l'empathie pour leurs émotions, se reconnaître en eux.


Le lecteur adulte qui découvre cette bande dessinée peut être un peu déconcerté de prime abord par ce mélange d'histoires d'enfants pas sages à l'école et en dehors, et par une narration visuelle qui semble amalgamer des conventions tout public, avec des caractéristiques plus adultes dans la façon de voir les choses. Le jeune lecteur ne peut qu'être enchanté par ces enfants à l'imagination débordante, aux certitudes inébranlables et à l'aplomb leur permettant de transgresser les règles et les interdits avec une assurance à toute épreuve, avec à chaque fois des conséquences désastreuses et incontrôlables. Les 2 types de lecteurs sourient quand ils reconnaissent une référence culturelle, lorsqu'ils jouent à un jeu vidéo ce qui évoque Game Over de Midam & Adam, ou quand Olive fait un stage de groom d'ascenseur avec le costume de Spirou et se retrouve dans une aventure digne de celles de Spirou, ou encore quand les 3 compères organisent une partie de Quidditch, bien moins passionnante dans la réalité.


Bien sûr le titre et le dessin de couverture annonce une série de nature comique. Libon joue avec plusieurs registres d'humour. Il y a donc la personnalité des enfants qui évoque plus celle d'adultes bourrés de défauts, que celle de petits anges. Le lecteur sourit devant l'insolence de Chien, sa capacité à défier l'autorité, et à proposer des activités risquées et insensées. Il comprend très bien les hésitations d'Olive qui pâtit le plus de ces aventures, quasiment de manière systématique. En effet, Libon n'hésite pas à faire souffrir physiquement ses personnages : blessures et pansements, voire plâtres, sont souvent au rendez-vous. Fort heureusement, tout est réparé et oublié dès l'histoire suivante. L'auteur joue également sur une forme de naïveté enfantine : rien n'est impossible, de construire une fusée, à travailler dans une entreprise comme adulte, en passant par aller en prison, se perdre dans les bois, faire se mouvoir quelqu'un comme une marionnette, ou faire voler un avion construit soi-même (avec presque toutes les pièces). Le lecteur retrouve toute l'imagination des enfants, pas encore tenue par les contraintes pragmatiques de la réalité. Il se produit également un décalage irrésistible quand les adultes se mettent à raisonner avec le même simplisme, apportant des solutions aussi naïves aux désordres occasionnés par les enfants. Le lecteur sourit de bon cœur également quand les adultes se comportent comme les enfants l'imaginent, que ce soit en donnant à recopier le bottin comme punition, ou Mamie Confiture se mettant à suivre Olive partout, ou encore la maîtresse énumérant toutes les nuances de la couleur marronnasse.


Il est possible que le lecteur se surprenne à sourire régulièrement, sans pour autant rire franchement à chaque histoire. Toujours est-il que Libon déploie une verve humoristique impressionnante, à la fois par son exagération visuelle, à la fois par les situations. À l'évidence les 3 camarades de classe refusent d'apprendre de manière scolaire, préférant expérimenter par eux-mêmes, de préférence en faisant des choses non-conformistes. L'auteur n'hésite pas à les placer dans des situations d'adultes : ils deviennent alors des imposteurs fumistes à leur insu. Il fait un usage élégant de l'absurde à des fins comiques : Jé manipulé par des fils, es adultes incapables de se servir d'un ascenseur s'il n'y a pas un groom, Jé avec une vache dans le nez (si, si, littéralement). Dans ce contexte délirant, les blagues fondées sur un comportement normal n'en fonctionnent que mieux, que ce soit la maîtresse qui ne veut pas se taper une poésie pour son départ, le grand-père qui raconte ses vacances à faire des travaux à la ferme, ou encore Olive malade en car. Si le lecteur adulte peut se rendre compte qu'il ne fait que sourire à des situations d'enfants qui sont loin derrière lui, il rit franchement à l'honnêteté des adultes qui se conduisent sans respecter les faux-semblants imposés par la politesse.


L'énergie du dessin de la couverture et l'autodérision du titre peuvent aussi bien tenter un jeune lecteur qu'un lecteur adulte L'un comme l'autre découvre une succession de 17 histoires de 4 pages, avec à chaque fois une histoire bien dense, et un humour protéiforme, venant aussi bien des dessins que de l'intrigue, et du caractère des personnages. S'il est possible que les histoires prises une par une ne déclenchent que des sourires, l'effet cumulatif finit par se ressentir, et le lecteur s'amuse franchement à cette vision enfantine du monde, rehaussée par une mauvaise foi libératrice.