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lundi 11 août 2025

Inuit

L’art inuit explore la magie originelle. Les limites. La transcendance.


Ce tome contient un récit complet, indépendant de tout autre, dont la lecture peut être complétée par Nunavut (2024) des mêmes auteurs. Son édition originale date de 2023. Il a été réalisé par Edmond Baudoin et Troubs (Jean-Marc Troubet), pour le scénario et les dessins. Il compte cent-soixante-douze pages de bande dessinée en noir & blanc. Ces deux auteurs ont précédemment réalisé ensemble : Viva la vida (2011), Le goût de la terre (2013), Humains - La Roya est un fleuve (2018).


Entre 2001 et 2003, Edmond Baudoin est professeur à l’université de Hull, devenue Gatineau, au Québec. Ottawa est de l’autre côté de la rivière Outaouais. Dans son musée, il découvre l’art inuit. C’est pour lui une révélation. Il se promet de travailler un jour avec des artistes inuits. C’est Vincent Marie qui lui en donne la possibilité la première fois. Avec Andrew Qappik, il illustre un conte inuit sur la naissance du narval, pour son film : Les harmonies invisibles. En illustrant ce conte il réalise ce désir né dans un musée en 2002, il travaille avec un artiste inuit. Mais avec Jean-Marc Troubs, ils veulent maintenant aller dans son pays. Voici le conte du Narval. Il y a bien longtemps, Taqqiq, un jeune garçon aveugle, vivait en compagnie de sa petite sœur Siqiniq chez leur grand-mère, une femme colérique et méchante. Aux yeux de cette grand-mère, Taqqiq était une bouche inutile à nourrir. C’était difficile pour les deux enfants, mais ils étaient orphelins de leurs parents. Une nuit, ils furent réveillés par un ours approchant leur habitation. La grand-mère prit l’arc et la flèches et les donna à Taqqiq, jeune mais robuste. Elle dirigea le tir. La flèche atteignit l’ours qui tomba raide mort. Mais la grand-mère mentit, en le traitant d’idiot et lui faisant croire qu’il avait tué leur meilleur chien. La nuit suivante, Siqiniq mit en cachette de la viande d’ours dans l’assiette de Taqqiq qui compris le mensonge et décida de se venger. […]



Le plongeon arctique se joue des frontières. Il nage comme il vole dans la mer ou dans le ciel. Pour de nombreux groupes inuits, il symbolise la recherche de la vérité dans les profondeurs. Voilà deux ans que Troubs devait se rendre au Nunavut avec Edmond… Mais il y a eu la pandémie. Alors il a commencé le voyage dans les livres et la recherche d’images. Il s’est plongé dans les mythes, les récits et la vérité historique, qui souvent dans l’Arctique s’entremêlent magnifiquement. Cet été 2022, ils allaient voir, voir ce qui s’y raconte aujourd’hui. L’art ancien des peuples polaires est peuplé de petites statuettes. Elles ont souvent une fonction magique. Et une présence telle qu’on les dirait vivantes. Qu’elles soient de magie noire ou blanche, les statuettes sont longtemps restées petites. Parce que les matériaux étaient rares. Et qu’il fallait les transporter. Les Inuits avaient encore la liberté d’être nomades. Mais aujourd’hui, les temps ont changé, les statuettes ont pris du poids, et sont parfois devenues géantes. Elles ont toujours cette présence fascinante. Elles pratiquent maintenant la magie moderne du marché de l’art.


S’il s’agit de sa première œuvre de ces artistes, le lecteur peut se trouver un temps déconcerté, à la fois par la liberté des formes, à la fois par l’importance donnée à la parole. En toute simplicité, le tome s’ouvre avec une carte sommaire réalisée par Troubs permettant de situer le Groenland, le Labrador, le Nunavut, le cercle arctique, la ville de North West River, et d’autres repères géographiques. Puis la première planche comprend deux cases de la largeur de la page : la première une photographie d’une rue de Gatineau avec la silhouette de Baudoin sur le toit d’un immeuble à étage unique, la seconde une chimère intégrant le visage de l’artiste à des éléments animaux et une représentation inuite dans un amalgame harmonieux. Dès la troisième planche, il s’agit d’illustrations évoquant l’art inuit, dans une diversité d’approches graphiques, et un texte qui court au-dessus ou au-dessous. Puis sans aucune indication, Troubs réalise les planches suivantes : à nouveau des illustrations de conte, mêlant les représentations d’un oiseau à l’encre, au bleu peint de la mer ou du ciel. Puis des représentations naïves d’Inuits, avec un glissement progressif vers des personnages et des animaux mythologiques à l’apparence naïve. Le récit du voyage commence alors avec les cases aux dessins réalisés au pinceau de Troubs, puis les images plus libres de Baudoin, également au pinceau, puis des portraits, des reproductions d’autres artistes. Parfois des pages en couleurs. Parfois un paysage sur une double page. Parfois des cases à l’encre. Une alternance toute naturelle entre des cases disposées en bande, des dessins accolées, des portraits d’habitants interrogés, d’autres paysages, des scènes urbaines, des hommages à des œuvres d’artistes inuits ou innus, etc.



S’il en éprouve la curiosité, le lecteur peut aisément identifier les pages réalisées par l’un ou l’autre des deux artistes : Troubs effectue un lettrage en minuscules, et Baudoin en majuscules. Dans un passage, ils se représentent en train de travailler à leur bande dessinée : ils sont tous les deux assis à la même table, et ils composent et réalisent leurs pages ensemble. Le lecteur le ressent à la lecture car il n’éprouve aucune sensation de solution de continuité : les pages forment un tout harmonieux comme si une unique intelligence créative avait présidé tout du long. La bande dessinée suit l’ordre chronologique du voyage, à commencer par les prémices évoquées par Baudoin, puis le voyage en avion, l’arrivée à Montréal, le trajet vers North West River, et encore plus au Nord. La narration visuelle est conçue en fonction de chaque séquence pour mettre en valeur un lieu, des personnes, une longue route en vue du ciel dans une case de la hauteur de la page, des cases sans bordure pour laisser de l’espace à un Inuit en train de manier le harpon, un dessin à l’encre effectué dans l’inspiration du moment, une autre carte simplifiée, des illustrations en couleurs… un petit visage avec un long discours en texte…


Les deux auteurs ont repris le dispositif qu’ils avaient utilisé dans leurs précédents ouvrages en commun : proposer de réaliser le portrait de leur interlocuteur et lui offrir en échange d’une réponse à une question, sur l’avenir des Inuits et Innus ou sur l’avenir de la culture inuite. Il est possible de voir cet ouvrage comme la suite de ces entretiens, entrecoupés de réflexion sur la culture inuite, sur son art, sur l’histoire de ce peuple premier. Le lecteur se rend compte qu’il éprouve une forte curiosité pour ces déclarations, totalement oublieux de leur forme de texte, ce qui pourtant constitue souvent un repoussoir dans les bandes dessinées traditionnelles. Son attention est tout entière consacrée à ces témoignages fort variés. Estelle évoque la dépendance de la communauté de North West River aux services publics et au gouvernement. Billy dit sa crainte que leur culture disparaisse. Mitzi, la mère de Billy, évoque le temps où le gouvernement avait interdit la langue inuktitut. Mina, conservatrice au Labrador Heritage Museum, parle de la disparition des attelages de chiens, et des croyances spirituelles qui font le chamanisme. La grand-mère Ataomie estime que la culture se renforce depuis qu’ils ont leur propre gouvernement et qu’il est possible d’apprendre la langue. Elisabeth constate que la chasse va en décroissant. Ernie, ancien maire de North West River pendant des décennies voit que l’électronique rendra le monde complètement dépendant des machines et qu’il sera complètement impossible de vivre dans la nature d’ici cinquante ans du fait de l’évolution du climat. Au fil de ces rencontres, d’autres facettes de la vie locale sont abordées : l’art bien sûr, le rôle des jeunes et leurs aspirations, la pêche et son industrialisation, les services publics, l’histoire de chaque groupe qui a habité la région et la difficulté de l’établir du fait de leur nomadisme, la nécessité d’une représentation pour éviter de se faire piller, pour résister aux prédateurs capitalistes, etc.



En creux se dessine également l’histoire des Innus, celle des Inuits, et la manière dont le gouvernement a traité les peuples autochtones, a mis en œuvre des actions visant à détruire leur culture. Par exemple le placement de petites filles dans des pensionnats dans le Sud, et les sévices fréquents. Les discussions entraînent des réflexions chez les auteurs. Il apparaît qu’ils sont fascinés par la forme de pureté de l’art inuit, sa qualité primordiale, sa charge mythologique et la part de vérité qu’elle contient quant au rapport entre l’être humain et son environnement, par le rôle de l’art comme outil de préservation et transmission d’une culture. Par la sauvegarde d’une langue et ce qu’elle porte en elle de culture à nouveau, mais aussi de rapport à la réalité. Un habitant leur indique que : En inuktitut il y a environ cinquante mots pour dire Neige, pas un seul pour dire police. Par l’évolution du climat, ainsi que par le paradoxe à leurs yeux d’être à la fois chasseurs et agents de préservation de la nature. Par un autre paradoxe : celui de vouloir préserver sa culture et ses traditions, alors que la pureté d’un groupe est une chimère, ce que les auteurs expriment par : Tout le monde est métissé, les races pures c’est un fantasme de totalitaire. Et aussi par : Rien, et tout, plus la complexité, la pureté n’existe pas, sa recherche est vaine et dangereuse, la vie se tient dans le chaos. D’une manière aussi organique que habile, ils brossent progressivement un portrait d’une communauté, à la fois dans le temps long de l’histoire, dans l’existence et l’évolution d’une culture, dans les aspects pragmatiques de la vie de tous les jours, dans les traumatismes qui se transmettent de génération en génération, dans sa dimension mythologique.


Quel voyage, quelles rencontres, quelle expérience d’une autre culture. Les deux auteurs effectuent un séjour au Labrador. Comme à leur habitude, ils proposent de réaliser un portrait à leur interlocuteur en l’échange de la réponse à une question. Dans une forme graphique aussi libre qu’intelligente et sensible, ils racontent leur voyage et leurs rencontres, abordant aussi bien la vie quotidienne, la culture, l’histoire, l’évolution des valeurs d’un peuple et sa résilience. Un récit d’une richesse inépuisable et d’une humanité peu commune. Merveilleux.



mardi 30 juillet 2019

Le Maître Chocolatier - tome 1 - La Boutique

Zinneke-Pis

Ce tome est le premier d'une trilogie formant une histoire complète, indépendante de toute autre. Il est initialement paru en mars 2019, coécrit par Éric Corbeyran et Bénédicte Gourdon, dessiné et encré par Chetville (Denis Mérezette), avec une mise en couleurs réalisée par Mikl. Il se termine par un article de 4 pages sur le chocolat, rédigé par Jacques Pessis (journaliste, auteur et président du Club des croqueurs de chocolat), et par 2 pages de présentation des 4 principaux personnages.


Dans une boîte de nuit Bruxelloise, les clients s'éclatent sur la piste grâce au son d'un DJ. Un type costaud tire Benjamin Crespin par son épaule, pour lui dire que monsieur Morgan souhaite le voir incontinent. Il indique à Clémence, la jeune femme avec qui il danse, qu'il revient de suite. Dans une pièce au calme, monsieur Logan demande à Ben de le rembourser. Comme il en est incapable, Logan lui remet un papier avec la date ultime de remboursement du capital et des intérêts, et le type musclé envoie un coup de poing dans le ventre de Ben pour s'assurer qu'il a bien compris le message. Le lendemain matin, Bob, Lise et Manon arrive à l'atelier de la boutique de chocolat de monsieur Gérard Perdreaux, dans la Galerie de la Reine à Bruxelles. Alexis Carret est déjà au travail. Il distribue le travail entre Bob et Lise. Puis il explique ce qu'il attend de la stagiaire Manon, en langage des signes car elle a des troubles de l'audition et de la parole. Plus tard dans la matinée, monsieur Perdreaux vient pour saluer son équipe, indiquer que la vitrine est presque vide, et que le chocolat en forme de motif de masque africain connaît un grand succès. Il indique à Carret qu'il pourra reprendre ce motif à l'identique à Pâques l'année prochaine. Carret aurait bien aimé en proposer un autre, mais Perdreaux se fie au comportement routinier des clients.


Le soir venu, Alex félicite Manon pour la qualité de son travail. Dans la boutique, monsieur Perdreaux reçoit les compliments des clientes, en les prenant entièrement à son compte, sans évoquer son équipe dans l'atelier. Alexis Carret rentre chez lui en passant par la Grand-Place de Bruxelles, tout en pensant à ce qu'il apporte à la boutique de Perdreaux. Il rentre chez lui, nourrit son chat Ganache, et ouvre son courrier. Il y trouve une invitation à l'anniversaire des 25 ans de Clémence, une amie d'enfance. Il appelle sa mère qui l'invite pour le déjeuner Pascal. Le dimanche venu, il aide à mettre la table pendant que sa sœur va chercher son lapin de Pâques dans le jardin. À table, la discussion revient vite sur l'emploi d'Alex, son père souhaitant qu'il vienne travailler dans son entreprise, son gendre Walter abondant dans son sens. Le lendemain, Alexis prépare des chocolats pour offrir à Clémence, en y mettant tout son savoir pour les composer en hommage aux traits de caractère de son amie d'enfance.

Encore une nouvelle série écrite par Éric Corbeyran, et sur un thème lié à la gastronomie, comme une sorte de recette, celle de Château Bordeaux (avec Espé) appliquée à l'univers du chocolat. L'emballage (la couverture) est très réussi, avec le bandeau inférieur évoquant le papier gaufré des boîtes de chocolat. Le dessin est propre sur lui, annonçant déjà une romance, avec une autre possibilité de couple sur les côtés, et un beau décor en arrière-plan. En commençant la BD, le lecteur voit ses a priori confirmés. Chetville réalise des dessins descriptifs, dans une veine réaliste, faciles à lire, avec des personnages normaux bien faits de leur personne, sans être des top-modèles, évoluant dans des endroits bon chic bon genre, sans être luxueux. Chaque page contient entre 8 et 10 cases, sagement alignées avec leur bordure rectangulaire bien nette. Corbeyran & Gordon commencent par une scène inattendue dans une discothèque, avec un individu physiquement menacé car il n'a pas payé ses dettes : une mise en bouche intrigante avec un peu de suspense pour accrocher le lecteur. Puis on passe au personnage principal : sympathique jeune homme sans histoire, bien installé dans la vie, avec une âme de créateur, dans un milieu professionnel qui profite de lui. Néanmoins, il n'y a pas de personnage méchant à proprement parler, tout au plus des profiteurs. C'est très gentil tout ça.


D'ailleurs, la narration est tellement gentille que les pages se tournent toutes seules, et que le lecteur surprend en lui des réactions inattendues. Chetville représente des personnages presque insipides, et plutôt agréables, (sauf pour Gérard Perdeaux et monsieur Logan), mais tous aisément reconnaissables, différents les uns des autres, et sans insister sur leur diversité. Clémence est née à Madagascar, sans qu'elle ne soit présentée comme une caution de la diversité. Manon s'exprime par le langage des signes, sans non plus être réduite à la représentation d'une minorité, et le dessinateur sait montrer ses mouvements de mains pour parler. D'ailleurs, Alex s'exprime lui aussi en langage des signes, sans que cela ne soit monté en épingle, c'est juste normal. De scène en scène le lecteur se rend compte que sous des dehors simples, il s'attache à ces personnages normaux, dans leur tenue vestimentaire, leurs postures, leurs expressions de visage. Effectivement, monsieur Perdreaux est un petit peu hautain et méprisant, juste ce qu'il faut, c'est l'expression de sa position sociale, de son devoir de prendre des responsabilités en termes de ressources humaines ou de représentation de son commerce, rien de personnel. Effectivement, monsieur Logan est un peu caricatural dans sa posture de prêteur aux méthodes menaçantes, mais c'est avant tout un homme d'affaires. Effectivement, Benjamin Crespin est un charmeur qui n'inspire pas confiance mais qui est très agréable. En fait ce sont les dessins tout en retenue qui arrivent à faire passer ces ressentis, à rendre ces personnages plausibles.

Même s'il n'a pas prêté une grande attention à la couverture, le lecteur se projette dans les différents endroits représentés. La discothèque est impersonnelle au possible et le salon de monsieur Logan semble avoir été pioché dans un film. L'atelier de la boutique de monsieur Perdreaux est déjà plus crédible. Les différents appartements sont aménagés et meublés de manière différente, en fonction du statut social de son occupant. Il suffit de comparer le pavillon cossu de la famille Carret avec l'appartement plus dépouillé de Manon. En page 13, Alex Carret traverse la Place de Bruxelles et le lecteur se rend compte qu'il la reconnaît tout naturellement. En page 29, le lecteur peut également reconnaître l'architecture de la Galerie de la Reine à Bruxelles. Sans en avoir l'air, cette bande dessinée présente plusieurs quartiers de Bruxelles (un quai de canal, un immeuble de Markelbach, une rue de Molenbeek). L'artiste n'est en aucun démonstratif, ce qui n'empêche pas que la narration visuelle emmène le lecteur dans différents endroits de Bruxelles représentés avec soin. L'attention du lecteur s'éveillant graduellement, il est prêt pour noter les clins d'œil en page 43 & 44, où Benjamin et Alex flânent dans les allées d'un marché découvert et regardent une reproduction du navire de La Licorne, puis un fétiche Arumbaya.


Un phénomène similaire se produit concernant le scénario. Les personnages sont assez inoffensifs, mais ils ne sont pas dépourvus de personnalité. En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut trouver que Benjamin aurait bien tort de ne pas profiter des opportunités qu'il sait créer, qu'Alex est un peu naïf et timoré, que Clémence est un peu manipulatrice voire cruelle dans sa relation avec Alex et Benjamin. Il n'y a que pour Manon qu'il réserve son jugement. Finalement, ces personnages sont moins superficiels qu'ils ne le paraissent de prime abord, moins cliché. L'histoire comprend bien sûr des scènes dédiées au chocolat et à la confection des chocolats. Là encore, le lecteur se dit que les auteurs se contentent de notions très superficielles, que ce soit lors de la description de l'atelier de la boutique Perdeaux, de la préparation des chocolats pour le cadeau de Clémence (finalement il n'y a qu'à rajouter un ou deux ingrédients de ci de là), du choix des chocolats pour la couverture, ou de l'usine de torréfaction. Corbeyran et Gourdon ne recourent pas au dispositif basique d'un professionnel exposant les informations techniques aux personnages, mais insèrent quelques touches techniques. Du coup, le lecteur peut à nouveau ressentir une impression de superficialité, mais s'il repense aux différents détails inclus, il se rend compte qu'il se produit un effet cumulatif : le terme de couverture, les différents pays producteurs de fève, la nature du métier de maître chocolatier, les moules, le conchage, l'apport de Rodolphe Lindt (1855-1909), et il y même un graphique radar pour représenter les caractéristiques du mélange choisi par Alex Carret, entre cacaoté, fruité, sucré, aromatique, grillé, acide, amer.

De la même manière, les coscénaristes développent au cours du récit la manière de monter une boutique à partir juste du savoir-faire d'Alexis Carret. Là encore, il ne s'agit pas de donner un cours magistral ou de suivre la notice explicative de la Chambre de Commerce, mais de suivre les personnages, au fur et à mesure des étapes. Dans un premier temps, le lecteur peut trouver que les auteurs ont la main un peu lourde avec le portrait de Gérard Perdreaux, méchant patron ramenant tout à lui, sans considération pour ses employés. La provenance des capitaux produit le même effet sur la perception que le lecteur a de monsieur Logan et de Benjamin Crespin. Mais le déroulé de l'histoire apporte des nuances, en particulier Ben n'ayant rien de manichéen dans sa conduite. L'angélisme du personnage d'Alex Carret est compensé par le déroulement des opérations aboutissant à l'ouverture de sa boutique. Il se lance bel et bien dans une entreprise capitaliste qui ne peut réussir que sous certaines conditions. C'est toute l'intelligence de la narration que de de savoir inclure des éléments comme le choix de l'emplacement de la nouvelle boutique ou la conception d'un produit emblématique. À nouveau, la lecture donne une impression de scènes faciles et évidentes, mais en fait les auteurs vont jusqu'à montrer les créations originales d'Alex Carret, du Inukshuk au Het Zinneke. Ce dernier élément vient également alimenter le décor belge, en plus des bâtiments représentés par Chetville et des mentions du Manneken-Pis ou du Mima Museum.

En découvrant la couverture de cet ouvrage sur les présentoirs, le lecteur se dit qu'il s'agit d'une simple déclinaison mercantile de la formule utilisée pour la série Château Bordeaux par Éric Corbeyran, scénariste très prolifique, de 14-18 avec Étienne Le Roux, à Le chant des Stryges avec Richard Guérineau & Isabelle Merlet. Les dessins de Chetville apparaissent comme très professionnels, mais aussi trop classiques, même si cet artiste a déjà une longue carrière derrière lui, par exemple la série Sienna avec Desberg et Fillmore. En fait, cette BD ressemble à une autre, comme un chocolat peut ressembler à un autre : il faut croquer dedans pour en goûter toutes les saveurs. Sous des dehors d'un récit trop classique, elle contient des parfums aux arômes délicats qui s'avèrent plaisants, lui donnent une identité unique, et restent à l'esprit du lecteur qui prend conscience progressivement de leur effet cumulatif.