Ma liste de blogs

Affichage des articles dont le libellé est Bruxelles. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Bruxelles. Afficher tous les articles

mardi 23 juin 2026

Nini Cordy 1949

Au cœur de ce décor surgit une jeune artiste pleine d’énergie, Léonie Cooreman


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, qui ne nécessite pas de disposer d’une connaissance préalable du personnage principal. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Bernard Swysen pour le scénario, Christophe Alvès pour les dessins, et Drac (Pascale Wallet) pour la couleur. Il comprend quarante-six planches de bande dessinée. Il se termine avec un dossier intitulé Annie avant Cordy, de sept pages avec des photographies d’époque et des illustrations, comprenant une introduction expliquant le contexte, et des chapitres intitulés : Bruxelles 1949, Anny Cordy la jeunesse d’une étoile, Annie à Paris, Annie Cordy belge et fière de l’être, Quand la fiction croise l’Histoire, Les coulisses du récit, et des encarts consacrés à Le Bœuf sur le Toit, Une carrière construite sur la durée, Qui était Andreï Jdanov, Dmitri Chostakovitch.


À Bruxelles, porte de Namur, en 1949, dans la soirée, un homme passe en courant devant la fontaine de Brouckère, il est poursuivi par deux hommes en imperméable, avec feutre mou. Il atteint sa destination : l’établissement de music-hall Le Bœuf sur le Toit. Il grimpe l’escalier quatre à quatre et atteint un bureau doté d’un piano à queue. Puis il passe dans une salle de répétition, où il glisse une feuille d’un carnet sous une sorte de bœuf en toile tendue sur une charpente en bois. Il en ressort et il se remet à courir avec son carnet sous le bras, et il est abattu par Piotr, un des deux poursuivants. Fiodor ramasse le carnet de partition, et constate qu’une page a été arrachée. Son collègue remarque que le fuyard a tellement appuyé avec son crayon que le texte est gravé sur la feuille du dessous : Pour Nini. Une affiche dans la salle leur permet de comprendre de qui il s’agit : Nini Cordy, une artiste se produisant au Bœuf sur le Toit.



Le lendemain matin, la police est sur place. L’inspecteur pose des questions à Jean Omer, le directeur du cabaret Le Bœuf est sur le Toit. Ce dernier indique que la victime est un trompettiste de son orchestre : Sergueï Drugayatserkov. Une jeune dame en costume de danseuse intervient sans être sollicitée pour dire que monsieur Omer a toujours aimé aider les gens en détresse, déjà pendant la guerre avec les Juifs. Répondant à la question de l’inspecteur, elle explique qu’elle connaissait un peu la victime, elle s’entendait très bien avec lui, il était très sympathique avec elle mais il ne parlait pas beaucoup. Ayant terminé ses relevés, la police quitte les lieux. Le directeur indique qu’il est temps que les répétitions reprennent. Nini Cordy va s’assoir en amazone sur le bœuf qui s’écoule sous son poids, et elle découvre la feuille de partition, qu’elle décide de garder pour elle. À la nuit tombée, elle quitte l’établissement, cherchant à comprendre l’indice qui peut se cacher dans la feuille du carnet, convaincue qu’il y a sûrement un rapport avec l’assassinat de Sergueï. Le soir, dans sa chambre mansardée, elle examine la feuille sans réussir à comprendre. Elle finit par aller se coucher. Le lendemain matin, toute la famille est déjà à la table du petit-déjeuner.


Il est possible que le lecteur soit attiré par la perspective de voir Annie Cordy (1928-2020, Léonia Juliana Cooreman) dans ses jeunes années, avant qu’elle n’entame sa carrière à Paris. Ou qu’il apprécie les bandes dessinées éditées par Anspach ancrées dans la Belgique comme la série de Patrick Weber & Baudouin Deville mettant en scène Kathleen Van Overstraeten, ou les récits en un tome comme Coq-sur-Mer 1933 (2022) de Rudi Miel & Deville, Ostende 1905 (2022) de Weber & Olivier Wozniak, Spa 1906 (2024) par Miel & Wozniak. Les auteurs ont pris le parti de mêler l’histoire personnelle de la chanteuse et meneuse de revue en 1949, alors qu’elle a vingt-et-un ans, évoquant ses débuts dans le music-hall, danse et chant, l’emmenant vers le rôle de meneuse de revue, et contexte historique, en particulier l’incidence de la politique culturelle du Réalisme socialiste soviétique, en particulier son extension à la musique à partir d’une nouvelle résolution du comité central votée le dix février 1948, et menée par Andreï Jadnov (1896-1948), qui lui a même donné son nom le Jdanovisme. Le dossier contextuel comprend un encart consacré à cet homme politique soviétique qui était un proche collaborateur de Joseph Staline (1878-1953). Il comprend également un encart consacré à Dmitri Chostakovitch (1906-1975). Le récit se termine sur le sort du Petit Paradis et la date de sa première interprétation en public.



Le dessin de couverture emmène tout de suite le lecteur dans le monde du music-hall, avec une tenue relativement sage, dont les fruits évoquent vaguement une tenue de scène de Joséphine Baker (1906-1975) en moins coquin et avec d’autres fruits. Scénariste et dessinateur intègrent différents éléments du music-hall : l’établissement le Bœuf sur le Toit avec sa salle principale, ses coulisses, sa façade et son enseigne, les différents costumes des danseuses et chanteuses directement inspirés par des photographies promotionnelles reproduites en fin d’album, deux numéros sur scène dont un où Nini Cordy porte ledit costume mais sans les fruits et un autre avec l’orchestre de Jean Omer. Par la suite, le lecteur peut voir la jeune artiste dans une jolie robe rouge et verte avec deux maracas comme accessoires, et un dernier numéro où elle reporte le costume de la couverture. L’évocation des débuts de carrière de celle qui deviendra Annie Cordy sont également mis en scène avec son apprentissage de la danse et de la souplesse avec des exercices à la dure, les cours de chant avec les sœurs Ambrosini, une audition avec monsieur Mathonet où sa mère force la porte de son bureau, et des débuts bien modestes quand elle avait onze ans, en 1939, où elle s’est mise à chanter et à danser dans un bistrot, en montant sur une table, devant les militaires fraîchement mobilisés qui avaient pris leurs quartiers dans le hangar juste en face de sa maison, sous l’œil courroucé de son père, et le regard encourageant et amusé de sa mère.


Il est possible que le lecteur soit familier du travail du dessinateur sur d’autres séries, par exemple celle de Lefranc dont il illustre les aventures qui étaient scénarisées par François Corteggiani (1953-2022). Il retrouve dans ces pages, toute sa méticulosité et le soin apporté à la reconstitution historique, que ce soient des tenues vestimentaires ou des lieux. Pour ces derniers, l’artiste a effectué les recherches nécessaires pour montrer les endroits de Bruxelles tels qu’ils étaient à l’époque : la fontaine de Brouckère à la Porte de Namur et son grand hôtel Le Métropole, l’immeuble abritant le Bœuf sur le Toit, plusieurs rues de la ville, la place de la Bourse et ses immeubles, des galeries avec les vitrines des magasins dont un chocolatier et le théâtre, l’hôpital Saint-Pierre, le palais de Justice avec sa coupole nouvellement reconstruite, et d’autres environnements comme la plage de Scheveningen à La Haye, un petit hameau perdu du Brabant wallon, la grand place d’Overijse, etc. Le lecteur suit la jeune artiste et détective en herbe dans chacun de ces endroits, avec une sensation d’immersion soignée. L’implication du dessinateur épate par sa constance et sa justesse, que ce soit chaque lieu, le naturel des personnages, et les clins d’œil discrets, par exemple le maintien de Piotr & Fiodor évoque parfois celui des Dupondt.



Les deux dimensions du récit se marient bien : la jeunesse d’Annie Cordy et l’enquête sur le meurtre. Le lecteur croit tout à fait au caractère espiègle et bien trempé de la jeune femme, sa volonté de trouver par elle-même ce qui se cache derrière le mystère de la partition. Le dossier de fin explique que les auteurs ont bénéficié du soutien bienveillant de la nièce de la chanteuse, Michèle Lebon, qui les a autorisés à créer cette histoire fictive très bien documentée. En observant la jeune artiste agir, le lecteur se dit qu’elle disposait de prédisposition pour mener à bien une telle carrière, qu’elle a été formée à rude école (en particulier les coups de badine sur les cuisses pendant les cours de danse). Il voit sa force de caractère, à la fois dans sa façon de répondre, à la fois dans son entrain impressionnant. Il se dit qu’elle pouvait se montrer ingérable, et en même temps très impliquée. Les auteurs lui font jouer le rôle de personnage principal et d’enquêtrice prenant des risques, jusqu’à être enlevée et séquestrée par deux espions soviétiques. Elle n’est ni invincible, ni infaillible. Elle sait demander de l’aide à d’autres personnes et les écouter. Cela apparaît comme une évidence au lecteur quand elle trouve la solution de l’énigme grâce à une intuition de son compagnon Gilbert Houcke. Finalement, quelle que soit la disposition d’esprit du lecteur vis-à-vis d’Annie Cordy, il se retrouve vite sous le charme de cette version en héroïne d’une aventure. Son entrain et son élan vital tranchent fortement avec les actions menaçantes des deux espions. Le lecteur sourit devant les rebondissements propres aux récits d’aventure tout public, héritage direct d’Hergé. Le dossier de fin vient apporter les éléments historiques permettant de comprendre la réalité de la mise en œuvre du Jdanovisme et les conséquences concrètes pour Chostakovitch.


Une bande dessinée avec Annie Cordy comme héroïne ? Il faut oser… En fait pas du tout, les auteurs situent l’histoire au tout début de sa carrière à Bruxelles, avec une histoire de meurtre découlant de la politique culturelle soviétique. Le dessinateur effectue une reconstitution historique d’une solidité remarquable dans un registre Ligne claire détaillé et minutieux, avec une mise en couleur de type naturaliste. Le lecteur se trouve accroché par l’entrain formidable de l’héroïne et par cette immersion dans un temps révolu.



lundi 8 décembre 2025

Les rois des Belges

La Flandre va proclamer unilatéralement son indépendance.


Cet ouvrage présente des fragments de vie de chacun des sept rois des Belges. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Jean-Philippe Thivet & Arnaud de la Croix pour le scénario, par Vincent Cifuentes pour les dessins, par Davide De La Cal pour les couleurs. Il compte cinquante-cinq pages de bande dessinée. Il se divise en sept chapitres, chacun consacré à un roi différent, par ordre chronologique, chacun s’ouvrant avec un portrait dessiné, et se terminant avec un texte de deux pages, illustré de photographies sur des points remarquables de chaque règne. Il se termine avec une page hybride, bande dessiné et texte, consacrée à Élisabeth de Saxe-Cobourg et Gotha.


Léopold 1er, le mercato des princes – Cette histoire commence au moment où Napoléon abat ses dernières cartes. L’Empereur, qui a mis l’Europe à feu et à sang, a dressé contre lui une puissante coalition d’alliés britanniques, allemands, néerlandais et prussiens. Aux portes de Bruxelles, il va jouer son va-tout. À Paris en 1808, il a croisé Léopold de Saxe-Cobourg-Saalfeld, prince désargenté, né en 1790, qui servait dans les rangs du tsar de Russie. Napoléon dira que : S’il se souvient bien, c’est le plus beau jeune homme qu’il ait pu voir aux Tuileries. Juin 1815, tandis que Napoléon s’est lancé dans une ultime campagne, les envoyés des grandes puissances se sont réunis à Vienne. Klemens Wenzel von Metternich annonce que l’ogre n’en a plus pour longtemps : il a été écrasé à Waterloo, non loin de Bruxelles. Un autre officiel intervient pour dire qu’il s’agit d’une bonne nouvelle, et qu’il faut décider de l’après. Le premier orateur reprend la parole pour dire que la solution est toute trouvée : exiler l’empereur déchu au loin, et confier au roi des Pays-Bas dont le fils s’est battu à Waterloo, la gestion d’un état tampon entre la France et ses voisins. Il reste à choisir qui en sera le roi.



Léopold II, le roi secret. Le 16 décembre 1865, le cortège funèbre qui conduit Léopold 1er à sa dernière demeure est suivi par une foule compacte. Les fils du roi suivent en carrosse. L’aîné Léopold a trente ans. Il mesure 1,90m. L’héritier du trône se souvient que son père l’appelait le sournois, il le surnommait le renard… et s’il avait raison ? Le lendemain Léopold II prête serment : il jure d’observer la constitution et les lois du peuple belge. Enfant, il passait les vacances d’été à Ostende. Une fois couronné, il y déambule sur la plage, considérant que le voilà roi d’un pays minuscule… mais après tout, un pays n’est jamais petit quand il est baigné par la mer. Il décide que sur le modèle de Nice ou de Biarritz, il fera de cette plage la reine des plages. Il tiendra parole… lorsqu’il se sera considérablement enrichi. À Bruxelles coule la Senne. Au moyen-âge, la cité est née de la rivière, qui alimente moulins et industries. Mais en 1866, c’est un égout à ciel ouvert. Une épidémie de choléra tue 3.647 Bruxellois ! Chirurgien du roi, Louis Deroubaix remet son rapport sur la situation : il est urgent d’assainir la ville. Dès l’année suivante, on entreprend de voûter la Senne. Le roi va encourager de nombreux autres chantiers dans la capitale.


Pour un novice en la matière, il peut être intimidant de s’intéresser à l’histoire séculaire de la royauté dans un pays, au vu de la longue chronologie à affronter, des différentes branches qui s’entrecroisent, et s’entredéchirent au gré de complexes unions. Au début du XXIe siècle, il existe six monarchies en Europe : au Danemark, en Espagne, au Luxembourg, au Pays-Bas, en Suède et en Belgique. Pour cette dernière comme le montre la couverture, la lignée compte sept monarques, ce qui la rend très accessible aux néophytes. Le lecteur découvre donc un chapitre pour chacun des sept rois, de neuf pages pour les cinq premiers, et de cinq pages pour les deux derniers. Il s’agit donc d’un ouvrage de vulgarisation, à destination de novices en la matière. Par exemple un lecteur qui ne saurait pas identifier le monument figurant sur la couverture (réponse : il s’agit des Arcades du Cinquantenaire, érigé à l’initiative du roi Léopold II, à l’occasion du cinquantième anniversaire de l’indépendance de la Belgique, sa construction a commencé en janvier pour s’achever en septembre 1905). Le lecteur peut également évaluer l’intérêt de cette lecture pour lui en consultant la page d’ouverture d’un roi dont il a déjà entendu parler, pour se faire une idée de la nature du développement, par exemple pour Léopold II : Roi bâtisseur pour les uns, Roi massacreur pour les autres, il va marquer durablement le pays et demeure un personnage controversé.



Les auteurs ont confié la narration visuelle de chaque chapitre au même artiste, afin d’établir une continuité d’un roi au suivant. De fait, le dessinateur a fort à faire puisqu’il doit assurer une reconstitution visuelle historique depuis 1808 jusqu’à l’époque contemporaine. Le lecteur découvre des dessins propres sur eux : tracés de contour bien nets, dessins dans un registre descriptif et réaliste, nombre de cases variant de quatre à sept, cases majoritairement sagement disposées en bande, et bien sûr une attention particulière portée à la ressemblance des rois successifs. Le lecteur apprécie immédiatement l’équilibre de chaque page : la qualité de la reconstitution historique, le soin apporté aux détails. Cela commence avec la décoration intérieure de ce grand salon à Vienne au début du XIXème siècle et son ameublement, la tenue vestimentaire de chaque officiel présent, jusqu’à leur épée d’apparat, et les motifs de la tapisserie au mur. Le lecteur peut ainsi suivre l’évolution de la mode vestimentaire d’un chapitre à l’autre, et aussi celle des modes de déplacement, de l’urbanisme de Bruxelles, ou encore des moyens de communication., attestant du degré de rigueur du travail de recherches effectué.


Le lecteur se rend compte que l’artiste sait doser la densité d’informations visuelles sur chaque page pour éviter de produire une sensation d’étouffement, en intercalant des cases de discussions, ou plus aérées. Il se trouve également vite impressionné par l’effet d’intégrer des variations de tableaux célèbres, d’images d’archive ou de photographies. C’est une évidence en ce qui concerne tous les bâtiments, et c’est ce qui est attendu : le château de Laeken, la place royale de Bruxelles, les galeries royales d’Ostende, la gare royale de Laeken, la plage de Knokke-le-Zoute, le grand magasin L’Innovation, l’université de Gand, le Berhof à Obersalzberg dans les Alpes bavaroises, et d’autres paysages naturels, en particulier pour une escalade sur les rochers de Marche-les-Dames, dans la vallée de la Meuse, près de Namur. Incidemment, le lecteur se rend également compte que le dessinateur varie les mises en page avec discrétion et efficacité : cases de la largeur de la page, disposition en drapeau avec une case de la hauteur de la page et les autres comme y étant accrochées les unes en dessous des autres, cases en insert comme des cartes postales posées sur un fond qui est une carte géographique, une illustration panoramique de paysage de montagne sur une double page avec des cases en inserts par-dessus, cases aux bords arrondis pour un écran de télévision, etc.



De manière plus inattendue, les scénaristes jouent également avec la structure de plusieurs chapitres. Le premier respecte un ordre chronologique et une exposition explicative pour établir le début de l’existence du royaume de Belgique comme état indépendant, et les aléas menant au choix définitif de son premier souverain. Le second passe d’une grande réalisation à une autre pour établir comment Léopold II peut être à la fois un roi bâtisseur et un roi massacreur. Initialement, le troisième déroute car il se déroule dans l’ordre inverse à la chronologie, c’est-à-dire des titres de l’annonce du décès d’Albert Ier en remontant le temps jusqu’à sa première ascension. Le quatrième débute par la découverte en Égypte dans la vallée des Rois de la tombe intacte, d’un pharaon, et le suivant débute par un assassinat à bout portant. Le sixième débute par une (mémorable) fiction dans la fiction. Conscient des limites découlant de la pagination, les auteurs ont choisi de les tourner à leur avantage en se focalisant sur certains aspects de chaque règne, plutôt que de tout survoler, ou de provoquer une surcharge informative avec des pavés de texte indigestes, mangeant les images. Le lecteur apprécie de lire une vraie bande dessinée, plutôt qu’une suite d’articles encyclopédiques vaguement illustrés par des images redondantes. Restant un peu sur sa faim, il goûte d’autant mieux aux deux pages qui viennent compléter chaque chapitre, développant certains aspects de la royauté, des lieux, ou des personnages clé de chaque règne.


Bien sûr, le lecteur peut se montrer critique des choix opérés par les auteurs, et en particulier de ce qu’ils ont laissé de côté : la conception de la Constitution de la Belgique, la réalité de l’exploitation du Congo belge et de sa population, Blanche Delacroix évoquée en une case, les accomplissements politiques d’Albert Ier, l’opposition entre les partisans du retour de Léopold III et les opposants, l’absence de chapitre consacré à la régence de Charles Théodore Antoine Meinrad (1903-1983), les quatre cases consacrés à un assassinat dont la victime n’est même pas nommée (Julien Lahaut, 1884-1950), etc. Dans le même temps, il découvre de nombreuses mentions d’événements s’étant inscrit dans la mémoire culturelle belge, comme l’incendie du grand magasin L’Innovation. Chaque chapitre atteint son but : initier la curiosité du lecteur qui le termine avec l’envie d’en apprendre plus.


Un ouvrage d’initiation à la royauté belge en passant en revue les sept rois des Belges. Une vraie bande dessinée didactique, sans être encyclopédique, avec une narration visuelle impeccable et agréable. Une approche diversifiée, adaptée à la personnalité de chaque roi, avec des surprises dans la structure de certains chapitres. Une lecture très agréable, enrichissante, accessible, divertissante et instructive. Une grande réussite.



jeudi 19 octobre 2023

Léopoldville 60

Bref, la grande histoire passée au tamis de la petite.


Ce tome est le deuxième de la série consacrée à Kathleen Van Overstraeten, en termes d’ordre de parution, et également le deuxième, à ce jour, par ordre chronologique de sa vie. Sa première édition date de 2019. Il a été réalisé par Patrick Weber pour le scénario, Baudouin Deville pour les dessins et l'encrage, Bérengère Marquebreucq pour la mise couleurs, qualifiée de mise en lumière, c’est-à-dire la même équipe que celle des quatre autres albums de la série : Bruxelles 43 (paru en 2020), Sourire 58 (paru 2018), Berlin 61 (paru en 2023), Innovation 67 (paru en 2021). Ce tome comporte cinquante-deux pages de bande dessinée. Il se termine avec un dossier de huit pages, agrémenté de photographies, intitulé Le Congo belge et Léopoldville, retour dans des mondes disparus, découpé en plusieurs articles : une page de contexte rédigée par Patrick Weber, Une histoire de femmes et d’homme, de noirs et de blancs, L’ombre de Tintin, Petit guide de Léopoldville (L’hôtel Memling, le jardin zoologique, le marché indigène, le musée indigène, l’aérogare, la statue de Stanley, la statue de Léopold II, le quartier indigène), l’enjeu de l’uranium, un voyage secret, la manne de l’uranium, Indépendance cha-cha, témoignages d’époque (un second pilote de la Sabena, un steward), 30 juin 1960 indépendance du Congo et après. Dernier article : une interview de Robert Van Michel chef de secteur de la Sabena à l’époque, intitulée le pont aérien Sabena de 1960 une odyssée humaine.


À bord d’un vol Bruxelles-Léopoldville, l’hôtesse de l’air Kathleren Ovserstraeten répond à l’appel d’un passager qui souhaite encore avoir un scotch whisky. La responsable du vol Francine Merckx lui indique discrètement de lui méfier de cet oiseau, car quelque chose lui dit qu’il lui faudra beaucoup plus qu’un scotch pour se rafraîchir le gosier. Kathleen doit le servir car le client est roi, mais s’il dépasse les limites madame Merckx se fera un plaisir de lui rappeler les vertus de la sobriété. Le client est satisfait et il tend sa carte à Kathleen lui précisant qu’il descend à l’hôtel Regina et que si le cœur en dit à la jeune femme, ce sera à son tour à lui de lui offrir un verre. La discussion se poursuit ensuite entre madame Merckx et Kathleen dont c’est le premier vol à destination de l’Afrique.



En janvier 1960, à Léopoldville, Célestin Bembé est reçu par Pierre Stevens et Arsène Jeanmart qui lui proposent le poste de contrôleur de gestion pour leur agence de Boma. Bembé répond de manière véhémente que c’est très généreux de leur part, mais qu’il ne peut pas accepter. Il ajoute qu’ils ne comprennent pas ce qui se passe ici : bientôt c’est eux qui le solliciteront pour un emploi, car ce pays est aux Africains ! Ils le congédient, ce qui n’atteint pas Bembé convaincu que l’histoire est en marche. Le soir, à la mine d’or d’Uvira au sud Kivu, un individu s’introduit subrepticement sur le site et cloue un masque de sorcier sur la porte du bâtiment principal. En découvrant ce masque le lendemain, les ouvriers africains refusent de travailler dans la mine.


Comme pour les autres albums, les auteurs ont choisi une année clé dans l’histoire de la Belgique : l’indépendance du Congo belge a été déclarée le 30 juin 1960, après avoir été une colonie depuis le 15 novembre 1908, soit pendant cinquante-deux ans. Dans son introduction au dossier en fin d’ouvrage, le scénariste précise la nature de cette bande dessinée et son ambition : cet album n’ambitionne pas de porter un jugement sur l’entreprise colonisatrice, sur sa fin et encore moins sur ce qu’il est advenu du Congo depuis son indépendance. Les historiens n’ont pas fini de se pencher sur ces épisodes souvent tragiques et toujours contrastés de la saga nationale congolaise. À travers l’héroïne Kathleen apparue dans l’album Sourire 58, les auteurs ont voulu présenter les événements de 60 sous un angle particulier. Simple et individuel, d’abord parce tous les épisodes historiques se vivent d’abord d’un point de vue personnel. Dans les deux camps, comment les protagonistes ont-ils eu peur ou faim ? Quels étaient leurs regrets ou leurs espérances ? Leurs joies et leurs peines ? Bref, la grande histoire passée au tamis de la petite. De fait, la narration présente les choses elles sont, ou plutôt comme elles étaient, à la fois en termes de représentation visuelle, et en termes de relations sociales, sans révisionnisme politiquement correct. Par exemple, les Congolais appellent les métropolitains par le terme de Bwana, et réciproquement les blancs parlent des Évolués pour désigner la classe moyenne noire qui s’européanisa au Congo belge.



Comme dans les autres tomes, le positionnement des dessins dans un registre réaliste et descriptif apparenté à la ligne claire s’avère parfait pour montrer les choses, pour donner à voir des quartiers de Léopoldville, les véhicules, les tenues vestimentaires. Tout commence avec une vue magnifique du d’un avion de la Sabena en plein vol : un Douglas DC6, avion quadrimoteur utilisé par la Société Anonyme Belge d'Exploitation de la Navigation Aérienne, compagnie aérienne nationale belge (1923-2001). Le lecteur garde les yeux grands ouverts pour ne rien perdre : une vue extérieure de l’hôtel Memling à Léopoldville, les wagonnets de la mine d’or d’Uvira, plusieurs artères de la capitale congolaise, les belles voitures, quelques restaurants, la statue de Henry Morton Stanley (1841-1904, journaliste et explorateur) dans le site de son ancien camp retranché, le jardin zoologique de Léopoldville, un bar dans le quartier indigène de Bandalungwa, le musée de la vie indigène, l’aéroport d’Elisabethville à Katanga, des demeures dans le quartier blanc, des maisons dans un quartier indigène, l’avenue Baron van Eetvelde, une séquence dans la brousse, le marché indigène, les bureaux de la Sabena, et un des cinq Boeing 707 affectés à la Sabena pour l’évacuation. La richesse du récit permet également au lecteur de prendre le temps de passer par une rue de New York, plusieurs rues de Bruxelles et même un café pris à l’hôtel Métropole sur la place De Brouckère où se trouve la fontaine Anspach, l’aéroport de Zaventem, une pharmacie bruxelloise pour faire le plein de produit anti-cafards.



Les auteurs respectent leur note d’intention et l’Histoire se vit à hauteur d’être humain. Le lecteur retrouve avec plaisir Kathleen Overstraeten et son amie Monique. L’artiste reste dans un registre de type ligne claire, avec un degré de simplification dans leur représentation, tout en conservant un bon niveau de détails, avec une physiologie spécifique pour chacun, des tenues vestimentaires appropriées et en accord avec leur personnalité, et une direction d’acteur de type naturaliste. De temps à autre, une expression de visage peut être un peu exagérée, pour accentuer une émotion, une fois de temps en temps pour un effet comique. Le dessinateur accorde la même valeur à chaque être humain, quelle que soit son origine, ce qui fait ressortir le comportement condescendant au mieux, méprisant au pire des colons, envers les évolués et les non-évolués. La coloriste effectue un travail remarquable de mise en lumière, utilisant avec à propos les aplats de couleurs pour apporter une forte consistance à certaines zones détourées, pour ajouter une forme d’ombrage à d’autres pour accentuer le relief. Elle conçoit une palette restreinte spécifique à chaque séquence pour rendre compte de l’ambiance lumineuse, et de l’environnement, plutôt urbain ou plutôt végétal.


Comme à son habitude, le scénariste entremêle une reconstitution historique avec une intrigue romanesque, et une fibre sentimentale. La reconstitution historique visuelle est complétée par de nombreuses références dans les dialogues : le nzombo (plat de poisson fumé), le moambe (plat préparé à base de chair de noix de palme à laquelle on rajoute la viande et les condiments), le terme Évolué (terme utilisé pour décrire la classe moyenne noire qui s’européanisa au Congo belge), Henry Morton Stanley (1841-1904, journaliste et explorateur), les scheutistes (congrégation religieuse missionnaire fondée à Scheut en 1862 par le prêtre Théophile Verbist, 1823-1868). L’intrigue romanesque comprend une composante d’espionnage industriel, avec manipulations, agitations et même un enlèvement. D’un côté, le lecteur retrouve cet ingrédient présent dans chaque tome de la série ; de l’autre, il s’agit d’une réalité historique générée par l’intérêt économique et stratégique pour un minerai bien particulier et essentiel dans l’histoire de cette colonie et du pays colonisateur. Dans ce tome, l’histoire personnelle des protagonistes se développe de manière organique, que ce soit Kathleen devenue hôtesse de l’air, ou les parents de son amie Monique installés à Léopoldville, ou encore la relation amoureuse de Monique avec Célestin Bembé. Le lecteur apprécie la référence à l’album Sourire 58 (2018) au cours duquel les deux jeunes femmes s’étaient liées d’amitié. Il identifie du premier coup d’œil un autre personnage présent dans ce précédent album, créant ainsi une continuité légère qu’il n’est pas indispensable de connaître pour apprécier le récit. Les personnages blancs représentent la majorité des protagonistes avec des dialogues, pour autant les Africains sont également présents et ils ne sont pas cantonnés à de la figuration en arrière-plan. Le dossier en fin d’album s’avère agréable à lecture, facile d’accès, tout en fournissant des compléments et une ouverture sur d’autres dimensions de la colonisation qui ne pouvaient pas être exposés dans l’histoire principale faute de place.


Ce deuxième album de la série par ordre de parution s’avère une excellente réussite, tout comme le premier. Les auteurs réalisent une bande dessinée de grande qualité, avec une narration visuelle de type ligne claire très réussie, une histoire mêlant Histoire, intrigue d’espionnage, enjeux personnels aussi bien sociaux qu’émotionnels, pour évoquer la période complexe de la fin d’une colonie belge avec un point de vue à hauteur d’être humain.



jeudi 5 octobre 2023

Sourire 58

Quoi de plus naïf qu'une hôtesse ?


Ce tome est le premier de la série consacrée à Kathleen Van Overstraeten, en termes d’ordre de parution, mais le deuxième, à ce jour, par ordre chronologique de sa vie, après Bruxelles 43 (2020). Il a été réalisé par Patrick Weber pour le scénario, Baudouin Deville pour les dessins, l'encrage et la mise en couleurs, Bérengère Marquebreucq pour la mise en lumière uniquement de la couverture, c’est-à-dire la même équipe que celle des quatre autres albums de la série : Bruxelles 43 (paru en 2020), Léopoldville 60 (paru en 2019), Berlin 61 (paru en 2023), Innovation 67 (paru en 2021). Ce tome comporte cinquante-deux pages de bande dessinée. Il se termine avec un dossier de huit pages, agrémenté de photographies, intitulé Souvenirs d’Expo, découpé en plusieurs articles : Derrière l’Expo d’autres expos, Un monde meilleur grâce à l’Expo ?, L’Expo invente le pays du sourire, L’Atomium star de l’Expo, Les pavillons les plus courus de l’Expo, L’Expo consacre le style Atome, À l’Expo cette drôle de Belgique joyeuse, Après l’Expo une autre Belgique ?, et une interview d’une page de Jacqueline Mens de Fernig, la fille du baron Georges Moens de Fernig (1899-1978). Viennent enfin deux pages sur lesquelles sont listées les centaines de personnes ayant contribué à la campagne de financement participatif.


Bruxelles, 1957, chantier de l’Atomium. Deux ouvriers discutent en se rendant dans la cabane de chantier pour prendre leurs affaires. Pol de Mesmaeker récrimine contre le rythme qui leur est imposé, sans compter que ce bazar à boules ne tiendra jamais debout. Son collègue verra bien qu’ils finiront par avoir des accidents sur ce chantier de fous. L’autre le chambre en lui rétorquant qu’il se demande si son collègue ne serait pas en train de virer rouge. Si ça ne lui plaît pas, il n’a qu’à postuler au pavillon de l’U.R.S.S. Ayant revêtu leur bleu de travail, ils ressortent, mais le téléphone sonne. Mesmaeker retourne dans la cabane de chantier. Il est poignardé et l’assassin s’empare de son laisser-passer.



Quatre mois plus tard, des dizaines de jeunes femmes se présentent pour s’inscrire et passer les tests d’hôtesse. Parmi elles, se trouvent Kathleen Overstraeten et son amie Monique. Tout le groupe est reçu par madame Jacqueline Devriendt, responsable du recrutement des hôtesses. Elle prend à parti une d’entre elles et lui demande si elle veut devenir une hôtesse de l’exposition universelle. La réponse étant positive, elle lui demande ensuite si elle connaît la définition du mot Sourire. Et elle hausse le ton pour lui demander de la mettre en pratique. Elle désigne ensuite Kathleen pour la prendre comme exemple : elle est le parfait exemple de ce qui est attendu, un sourire offert au monde, le sourire 58 ! Elle emmène ensuite les postulantes retenues pour aller voir l’Atomium en construction. Puis pendant quatre mois, les futures hôtesses sont astreintes à une formation accélérée. Elles assistent à des conférences données par des journalistes, des professeurs d’université et des architectes de jardins. La culture générale passe aussi par des visites d’usines et de musées.


Premier tome de la série, le lecteur en découvre les caractéristiques : reconstitution historique, belgitude, intrigue d’aventure (ici espionnage), féminisme sous-jacent. Les auteurs ont choisi un événement historique dans l’histoire de la Belgique : une exposition universelle qui a fait date, à la fois pour son monument passé à la postérité, l’Atomium à Laecken sur le plateau du Heysel, à la fois pour le style Atome reconnu par les historiens de l’art et du stylisme. Il est immédiatement évident que les auteurs ont procédé à de solides recherches pour bâtir leur projet. La lecture du récit s’avère fluide, tout en intégrant de nombreuses références historiques. Les caractéristiques de l’Expo : la présence de André Waterkeyn (1917-2005) ingénieur et concepteur de l’Atomium, Lucien de Roeck (1915-2002) graphiste et créateur du logotype de l’exposition universelle de 1958. L’héroïne croise d’autres personnages historiques comme Daniel Gélin (1921-2002), Romy Schneider (1938-1982), Lilli Palmer (1914-1986), Sidney Bechet (1897-1959) et son orchestre, et même Herbert Hoover (1874-1964) le trente-et-unième président des États-Unis. Le lecteur se rend compte que le scénariste dispose même de trop d’éléments et qu’il ne peut pas tout développer, en particulier quand Monique évoque le fait que le pavillon du Congo est un lieu sensible, certains voulant faire fermer le village des indigènes (authentique).



Dès la première page, le lecteur peut mesurer la qualité de la minutie de la reconstitution historique sur le plan visuel avec cette représentation de l’Atomium en cours de construction et les véhicules d’époque. Tout au long de ces cinquante-deux pages, l’artiste s’investit sans compter pour représenter cette époque, ces lieux, cet événement. Le lecteur ouvre grand les yeux pour ne pas en perdre une miette : les dernières traces de chantier, l’Atomium presque achevé (plus qu’une seule sphère de ce cristal de fer à finir de construire), les étoiles de De Roeck décorant les allées sur des mâts, le pavillon des États-Unis, le pavillon du Vatican, celui de l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques (U.R.S.S.), un plan de masse de l’exposition, le pavillon du Congo, le téléphérique de l’exposition, la grande allée, les mâts de signalétiques, etc. L’artiste se montre tout aussi précis et exact dans les représentations de Bruxelles à cette époque : une très belle brasserie, la grand-place de Bruxelles, sans oublier une magnifique vue du pavillon d’accueil de l’exposition, avec une vue générale de la place de Brouckère et la fontaine Anspach, les tramways, l’hôtel Continental avec son enseigne pour une célèbre marque de soda, l’hôtel Metropol, etc. Le lecteur ne perd pas non plus une seule représentation de voiture, et même du tricycle motorisé pour parcourir les allées de l’exposition, ou encore un side-car dans la scène de poursuite finale. L’attention prêtée au détail ne présente aucun défaut, jusqu’à l’emballage des barres chocolatées Dessert 58 de Côte d’Or. Les auteurs se sont également, à l’évidence concerté, pour parsemer des éléments culturels belges comme la visite d’Annie Cordy (1928-2020), les fraises de Wépion ou encore un cornet de frites ou deux.


Les caractéristiques des dessins relèvent de la ligne claire, dans une veine réaliste et descriptive, très agréable à la lecture. Le lecteur éprouve la sensation d’évoluer aux côtés des personnages, pouvant porter son intérêt sur les lieux, sur les tenues vestimentaires, sur leur comportement, leurs gestes. Le dessinateur conserve son haut degré d’investissement pour toutes les pages, toutes les cases, les arrière-plans comprenant de nombreuses informations visuelles. Les discussions bénéficient de plans de prise de vue dynamique, montrant l’environnement dans lesquelles elles se déroulent, les actions des interlocuteurs, les individus qui passent à proximité. L’avant-dernière séquence correspond à une course-poursuite avec prise d’otage, le lecteur ressentant le mouvement des déplacements, ainsi que la tension du fugitif et de son otage. En effet, cette bande dessinée raconte bien une histoire, une aventure de type Espionnage, en relation organique avec le contexte historique de l’époque et la tenue de l’exposition universelle en pleine Guerre froide, à quelques semaines de la crise de Berlin avec l’ultimatum de Nikita Khrouchtchev sommant les occidentaux de trouver une solution au statut de cette ville. La pauvre Kathleen Overstraeten se retrouve donc prise dans les intrigues de plusieurs individus aux enjeux secrets : Jean-Marc Spruyt (belge, ressemblant à Cary Grant), Ronald Amber (responsable du protocole du pavillon des États-Unis), Fra Matteo (journaliste de l’Ossvervatore Romano, le journal du Vatican) et Nicolas Soukine (officiel du pavillon soviétique).



Bien vite, Kathleen Ovesrtraeten est dépassée par les événements : le vol de sa sacoche pendant une visite guidée, les avances insistantes de Spruyt, le vol de l’œuvre d’art Le Christ décalé de l’artiste Svoboda dans le pavillon du Vatican, un globe terrestre qui se décroche et tombe avec fracas dans le pavillon de l’U.R.S.S., et la police qui s’intéresse de près à cette jeune femme qui était présente sur les lieux à chaque incident. Le lecteur se sent tout aussi perdu que l’héroïne et l’admire pour sa capacité à encaisser et à essayer de prendre des initiatives, bien que son emploi d’hôtesse soit en jeu. De ce point de vue, elle incarne à la fois une obligation de conformisme pour être belle et sourire afin de se montrer compétente dans son emploi, à la fois une forme d’émancipation car elle rit au nez de sa mère qui se demande si sa fille sera bonne à marier et elle ne se cantonne pas au rôle de victime que les événements semblent vouloir lui imposer. Par l’exemple, elle incarne une émancipation sous-jacente, une femme indépendante, un signe avant-coureur du féminisme.


Le dossier en fin d’ouvrage s’avère fort intéressant, venant développer certains points, comme le fait que l’Expo inventa même un nouveau métier, celui d’hôtesse au sol. Le lecteur ressort enchanté de cette bande dessinée : une immersion touristique et historique dans l’exposition universelle de Bruxelles en 1958, une aventure d’espionnage bien ficelée, un personnage principal attachant et crédible, avec une réelle personnalité déstabilisant les espions mâles ne voyant en elle qu’une belle plante. Formidable.



jeudi 21 septembre 2023

Bruxelles 43

Une bonne pinte de zwanze


Ce tome fait suite à Léopoldville 60 (paru en 2019) pour la chronologie de la parution des albums. En revanche, il s’agit du premier, à ce jour, pour la chronologie de la vie de l’héroïne. Sa première édition date de 2020. Il a été réalisé par Patrick Weber pour le scénario, Baudouin Deville pour les dessins et l'encrage, Bérengère Marquebreucq pour la mise en lumière, c’est-à-dire la même équipe que celle des quatre autres albums de la série : Sourire 58 (paru en 2018), Léopoldville 60 (paru en 2019), Berlin 61 (paru en 2023), Innovation 67 (paru en 2021). Philippe Wurm est remercié pour son travail de monitoring sur la couverture. Ce tome comporte cinquante-deux pages de bande dessinée. Il se termine avec un dossier de huit pages, agrémenté de photographies, intitulé Bruxelles une vie très occupée : Sous la botte nazie, On trouve tout au marché noir, Ça s’est passé en 1943, BD ça bulle pendant la guerre, Le Soir volé zwanze et courage, Bruxelles sous les bombes, un entretien avec Pierre Gérard (J’avais treize à Bruxelles en 1943). Viennent enfin deux pages sur lesquelles sont listés les centaines de personnes ayant contribué à la campagne de financement participatif.


1960 un quartier au sud de Bruxelles par une belle matinée d’automne. Dans une grande maison, Kathleen Van Overstraeten appelle à haute voix sa mère Guillemette. Elle tient une petite réplique de l’Atomium dans la main droite, et une autre d’un masque africain dans la main gauche. Elle ne peut pas croire que sa mère veuille jeter ça, des cadeaux qu’elle lui a faits ! Sa mère lui redit qu’elle ne jette rien, elle va les donner à une œuvre, Les petits riens, de l’abbé Froidure. En outre, cette maison est devenue trop grande pour elle et comme elle va vivre en appartement, elle doit faire des choix. Elle demande à Kathleen de l’aider au lieu de jacasser. Qu’elle file dans le grenier et qu’elle fasse le tri. Il y a encore plein d’affaires à elle. Un peu agacée, Kathleen s’exécute et commence à farfouiller dans un coffre, où elle trouve un vieil appareil à visionner en stéréoscopie, un View-Master. Elle continue de fourrager dans ce coffre.



Kathleen en sort un lot de planches de bande dessinée, enserrées dans une bande de papier kraft, avec un message inscrit dessus : Fernand, je te confie mon travail. Tu es la seule personne en qui j’ai confiance. Je sais que tu en prendras grand soin. Merci à toi. Kathleen jette un coup d’œil sur les planches : des gags mettant en scène Adolf et Herman, son berger allemand. Ça fait remonter en elle des souvenirs de la seconde guerre mondiale à Bruxelles. 1943. Elle avait douze ans. Et sa ville était occupée par les Allemands, avec les soldats qui marchaient au pas de l’oie dans la rue. Ils l’appelaient Brüssel ! Elle ne comprenait pas grand-chose à la guerre, par exemple cette affiche d’une maman enserrant sa fille avec le slogan : Papa gagne de l’argent en Allemagne ! Sauf qu’elle ne devait pas répéter à l’extérieur ce qu’ils disaient à la maison. Et surtout pas à l’école. Elle était au lycée Dachsbeck, tout près du Sablon et même-là on ne savait jamais qui pensait quoi. Guillemette, sa mère, travaillait à l’Innovation, rue Neuve. Elle était vendeuse au rayon chapeaux pour dames.


Une couverture avec une illustration de type ligne claire, une mise en couleurs sophistiquée, et un titre explicite : la vie à Bruxelles en 1943, pendant l’occupation allemande, comme en atteste la croix gammée sur la façade de l’hôtel Continental en vis-à-vis de la fontaine Anspach sur la place de Brouckère. Les deux auteurs réalisent une bande dessinée de nature historique avec une solide reconstitution de l’occupation et de sa représentation. Au fil du tome, le scénariste évoque les troupes de soldats qui patrouillent dans la capitale belge, le risque de la délation et la méfiance de chaque instant dans les lieux publics, le rationnement et ses tickets, le parti rexiste et les collaborateurs, le salut nazi entre dignitaires et militaires allemands dans la rue, l’arrestation arbitraire de Juifs dans la rue en public, les contrôles de papiers d’identité à tout bout de champ, la censure de la presse et les restrictions de papier, la Sturmbrigade Wallonie (ex-légion wallonne passée en juin 1943 sous le giron de la Waffen-SS), le Front de l’Indépendance (réseau de résistance intérieure fondé en 1941), le marché noir (en particulier la bien-nommée rue du Radis située dans les Marolles), jusqu’au camp de prisonniers d'Esterwegen dans l’Emsland en Allemagne, et l’exil de Léon Degrelle en Espagne.



La reconstitution historique passe également par les dessins. Ceux-ci s’inscrivent dans le registre de la ligne claire avec un niveau impressionnant de détails. Le lecteur est tout de suite projeté ailleurs, dans le quartier résidentiel du sud de Bruxelles, dans un dessin en élévation. Il est fortement impressionné par les descriptions et les scènes de vie à Bruxelles en 1943. Il est visible que le dessinateur s’est solidement documenté aussi bien pour les uniformes et les armes des soldats et des officiers allemands, que pour les tenues vestimentaires des civils, afin d’assurer l’authenticité par rapport à l’époque. Il applique le même soin rigoureux et patient pour décrire les différents quartiers de la ville. Les auteurs tiennent toutes les promesses contenues dans le titre : immerger le lecteur dans cette capitale à cette année-là. Le lecteur ouvre grand les yeux et prend le temps de détailler chaque planche à son tour : les façades des immeubles bruxellois, les voitures garées dans les rues, le tramway, l’intérieur du magnifique café Le Cirio à deux pas de la Bourse, la place de Brouckère et son monument, la ferme des grands-parents maternels de Kathleen avec ses poules et son cochon, les alentours du château de Karreveld, les trafiquants assis à même le trottoir rue du Radis pour le marché noir, le Parc royal de Bruxelles, les statues du square du petit Sablon, la place du Jeu de Salle avec la caserne des pompiers, la gare du Midi, les chars de la deuxième armée britannique entrant dans la ville le 3 septembre 1944, etc.


L’immersion dans cette capitale gagne encore en intensité avec de nombreuses références ayant une saveur typique pour un touriste, présente tout du long du tome. Le scénariste fait preuve de la délicate attention de les expliciter dans la gouttière sous la case correspondante. Dans l’ordre où elles sont mentionnées : Abbé Froidure (prêtre catholique belge, fondateur d’œuvres sociales, dont Les Petits Riens), une aubette (un kiosque à journaux), du peket (nom donné au genièvre dans la région wallonne), le Rexisme (mouvement politique belge d’extrême droite nationaliste et antibolchévique, 1930-1945), ADS (les Amis De Spirou, un mouvement de jeunesse du journal Spirou créé en 1938), Schieve (fou), plusieurs des dix-neuf communes de Bruxelles (Saint-Josse-Ten-Noode, Boitsfort), Half en half (apéritif bruxellois, mélangeant à part égale du mousseux et du vin blanc sec), le zwanze (humour gouailleur associé à Bruxelles), etc. Chaque élément physique est dessiné avec le même souci de montrer précisément ce dont il s’agit. La mise en couleur de Bérengère Marquebreucq est qualifiée de mise en lumière. L’expression trouve tout son sens avec une sensibilité artistique sachant équilibrer une approche naturaliste, une lisibilité renforcée et une installation discrète d’ambiance.



Comme pour les autres albums, les auteurs ont choisi de raconter une histoire, pour rendre la reconstitution historique plus vivante. Le lecteur suit ainsi la jeune Kathleen, douze ans en 1943, et plusieurs des adultes qui croisent son chemin, comme ses parents, plus particulièrement son père Fernand, Bob Mertens, un ami dessinateur de son père, Alfred Mommens, un jeune adulte fils de rexiste, et quelques autres. Les personnages disposent d’assez d’épaisseur et de caractère pour ne pas être réduits à des artifices narratifs. Le lecteur croit en la conviction rexiste du père d’Alfred, à la conviction de Bob qui en fait un résistant, à la normalité des époux Guillemette et Fernand Van Overstraeten, essayant de conserver une forme de vie digne sous le joug de l’occupation par l’envahisseur. En tant que bédéistes belges, les auteurs font intervenir les deux auteurs les plus en vue de l’époque, Georges Rémi (1907-1983) étant un client régulier de l’aubette tenue par le père de Kathleen, venant parfois accompagné par Edgar-Pierre Jacobs (1904-1987), les deux travaillant sur Le trésor de Rackham le rouge, histoire publiée quotidiennement en noir et blanc dans le journal Le Soir, du 19 février au 23 septembre 1943.


Le lecteur savoure cette reconstitution historique au goût authentique de belgitude quand son attention gagne en intensité et en implication en page vingt-sept : le 7 septembre 1943 à 09h51. Les auteurs n’en font pas des tonnes : trois pages factuelles sans dramatisation tire-larme. Le lecteur ressort sonné du bombardement du quartier d’Ixelles à Bruxelles par les alliés. La bande dessinée vient de passer dans un registre plus personnel, plus bouleversant. La guerre s’est déchaînée au cœur de la cité, les civils sont impliqués, la réalité de l’occupation et du temps de guerre se fait palpable pour le lecteur. Parmi les événements relatés, les auteurs racontent avec la même justesse de sensibilité la réalisation du faux Soir et sa distribution le 4 novembre 1943. Les conséquences ne se font pas attendre pour l’imprimeur, le complice au sein du Soir volé, le linotypiste et le rotativiste. Même si dans le même temps, l‘exploit et le courage de ses promoteurs furent salués à travers toute l’Europe et Londres attribua une aide au Front de l’Indépendance.


Une grande réussite : les auteurs emmènent le lecteur dans Bruxelles occupée, par une reconstitution historique impeccable, à la fois par le choix des événements évoqués, et par leur mise en image et en couleur. Même le plus blasé des lecteurs par les évocations de la seconde guerre mondiale se retrouve parmi quelques individus de la population et sent le souffle des bombes qui tombent, le danger à faire acte de résistance. Il continue avec plaisir en se lançant dans la lecture du dossier en fin de tome.



lundi 7 août 2023

Autopsie d'un imposteur

Tout ce qui le rendait si impressionnant a disparu en un instant.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa première édition date de 2021. Il a été réalisé par Thomas Campi pour les dessins et les couleurs, Vincent Zabus pour le scénario et Maïté Verjux pour le lettrage. Il comporte soixante-seize pages de bande dessinée. Les auteurs avaient déjà collaboré ensemble pour L’éveil (2020).


Prologue : en début d’automne 1957, un jeune homme à la belle allure se promène dans les rues de Bruxelles. Le narrateur omniscient commente. Voici Louis Dansart, le personnage central de ce récit. Un étudiant en dernière année de droit dont les pas résonnent sur le pavé bruxellois en cette chaude journée d’été. Il ne sait pas pourquoi il s’intéresse à ce type, ni pourquoi il prend la peine de raconter son histoire aux lecteurs. Il n’en vaut pas la peine. Regardez-le… Comme tous les jours, il rêve de l’exposition universelle qui s’annonce. Un moment où il en est convaincu, l’histoire basculera et donnera sa chance à des gars comme lui. Comme tous les jours, il passe par les rues chics de la capitale pour observer les bourgeois. Avec attention, il les regarde dépenser leur argent, traque leurs tics langagiers, scrute leur façon de marcher. S’il osait, il se laisserait même aller à les imiter. Eux. Les riches. Toutes les nuits, dans sa mansarde puante, Louis Dansart ne rêve que d’une chose : devenir comme eux, devenir l’un d’eux. Toutes les nuits, il rêve de moment où il en sera fini des repas frugaux et des nuits froides. Louis se retourne dans son lit et demande au narrateur de se taire, car il aimerait dormir. Le narrateur en profite pour lui demander pourquoi : il veut être en forme, demain, pour commencer son ascension sociale, c’est ça ? Réponse : exactement, alors il faut le laisser pioncer.



Le lendemain matin, le narrateur reprend ses questionnements et demande à Luis Dansart ce qu’il fait au petit marin, devant la vitrine de Chez Degand. Il sait pourtant qu’il n’a pas les moyens, alors que l’homme qui pénètre dans la boutique les a. Il conseille au jeune homme de ne pas y entrer, car ce n’est pas une bonne idée, il devrait lui faire confiance. Le jeune homme n’en a cure et il pousse à son tour la porte. Bon… Tant pis pour lui. Odette, une vendeuse s’approche et lui demande s’il veut essayer le costume qu’il est en train de regarder. La réponse est positive, Louis l’essaye et il sourit béatement à son reflet dans le miroir en pied. Le patron sort de l’arrière-boutique et pénètre dans l’espace de vente. Il jette un coup d’œil rapide à Louis, il prend la veste avec laquelle il est entré et il effectue des commentaires pour l’édification d’Odette : le col élimé, les coudières mal assorties, et la coupe ! Il ne porterait pas ça même pour sortir ses poubelles. Et en plus ça sent. Il a bien jugé Louis : un blanc-bec sans le sou qui veut se donner des grands airs pour séduire les belles vendeuses. Louis reprend sa veste et sort, humilié et rageur. La voix du narrateur reprend : il l’avait prévenu, et il reprend le terme d’odeur employé par le patron. C’est dingue, Louis a beau se laver, mettre du parfum, il a toujours l’impression qu’elle est là, qu’elle transpire de lui. Peut-être parce que c’est l’odeur de son enfance ? L’odeur de la pauvreté, l’odeur de la honte. Et toujours cette impression que les passants la sentent, eux aussi, non ?


Quel étrange début : un narrateur omniscient (ou presque car il n’a pas connaissance de tout le déroulement du récit) commence par dire qu’il ne sait pas pourquoi il s’intéresse à ce type, ni pourquoi il prend la peine de raconter son histoire aux lecteurs. Il n’en vaut pas la peine. Puis, Louis Dansart, le personnage principal, répond au commentaire du narrateur omniscient, comme s’il entendait ses commentaires dans son esprit. Effectivement, par la suite, le narrateur fait preuve d’un mépris certain pour le manque de rectitude morale de Louis. Puis, apparaît Monsieur Albert, le responsable d’un réseau de prostitution aussi huppé que secret, qui semble facilement anticiper certains choix de Louis, qui semble parfois se déplacer avec une rapidité surnaturelle, qui conçoit Louis comme son personnage, et qui, en donnant une forme de théâtralité à son quotidien, concède un certain prix à la vie. Sans cela, il préfèrerait mourir. Pour cet écrivain frustré, il est plaisant de jouer avec ceux qui l’approchent comme s’ils étaient ses personnages. Lors de sa dernière apparition, il se conduit comme s’il jouait devant des spectateurs. Le scénariste semble s’amuser avec une mise en abîme à tiroir : il est ce narrateur omniscient persifleur, Monsieur Albert cite régulièrement William Shakespeare (1564-1616) laissant à penser que le scénariste a relu ses pièces récemment, Monsieur Albert voit Louis Dansart comme un personnage ce qu’il est pour les auteurs.



Avec une telle entrée en la matière, le lecteur se dit que Louis Dansart doit être un arriviste, prêt à profiter des autres pour sortir de sa condition sociale et s’élever sur l’échelle en marchant sur les autres. La couverture montre un beau jeune homme pris à parti par des individus portant un masque d’animal : il attire la sympathie du lecteur en se trouvant en position d’infériorité. La première page du prologue se présente sous la forme d’un dessin en pleine page. Le lecteur commence par remarquer l’importance donnée au décor : les façades de bâtiments se trouvant en arrière-plan. L’artiste a pris le temps de soigner leur représentation : les fenêtres, les rambardes des balcons, l’auvent de l’hôtel. Sur la seconde page, le nom de l’hôtel apparaît : Hôtel Métropole, et si l’envie lui en prend le lecteur peut effectuer une rechercher et constater que l’artiste en reproduit fidèlement la façade. Par la suite, le regard du lecteur s’attarde sur l’aménagement du petit appartement de Louis, les cinq étages de son immeuble qui s’élèvent au-dessus des constructions à deux étages qui l’entourent, la magnifique salle de réception du club dans lequel Camille s’acoquine avec des clients, la brasserie dans laquelle Louis fait le service, le très bel escalier d’un immeuble bourgeois, les magnifiques pelouses de l’université, la modeste cabane au fond des bois, d’autres rues de Bruxelles avec un tramway, et bien sûr l’Atomium pour l’exposition universelle de 1958.


La reconstitution de la période historique se voit plus encore dans les tenues vestimentaires, à commencer par la chemise blanche et la veste, peut-être plus de toute première jeunesse de Louis. En passant, le lecteur peut faire le constat que le trio pantalon + chemise + veste n’a pas beaucoup évolué pour ces messieurs, et que les robes de ces dames présentent plus de variété et font effectivement un peu datées vues du début du troisième millénaire. L’artiste représente les individus avec des morphologies normales : une belle silhouette affinée et élégante pour Louis, un corps jeune pour Camille avec des gestes naturels dépourvus de toute pudibonderie ou de pudeur (avec même un geste très nature pour s’essuyer le sexe après l’amour), un corps portant les outrages de l’âge pour des bourgeoises ayant atteint la cinquantaine. Seul Monsieur Albert présente une caractéristique physique exagérée : un nez pointu et allongé, ce qui renforce encore sa nature métaphorique. La narration visuelle s’avère très facile d’accès, avec des cases alignées en bande, présentant la caractéristique d’être sans bordure encrée. Elle se situe dans une veine réaliste, avec de ci de là une petite exagération pour souligner un mouvement (Louis en train de courir avec ses pieds qui ne touchent pas terre), une ambiance lumineuse (parfois des scènes plus sombres), et uniquement les expressions de visage de Monsieur Albert qui sont un peu appuyées, en cohérence avec le fait qu’il donne une forme de théâtralité à son quotidien, qu’il agit parfois comme s’il était sur scène.



Le scénariste souligne ce positionnement de Monsieur Albert en lui faisant citer régulièrement William Shakespeare, dont certaines des plus célèbres, comme Le temps est le souverain des hommes, car il est leur créateur comme il est leur tombeau, et il octroie ce qu’il veut, et non ce qu’ils demandent. Il est précisé à la fin qu’il a eu recours aux textes traduits par François-Victor Hugo (1828-1873). À l’occasion du refuge dans une modeste cabane en bois, le narrateur effectue une comparaison avec le célèbre conte de Blanche-Neige. Plus loin, il compare Louis Dansart à Rastignac, personnage récurrent de La comédie humaine d’Honoré de Balzac (1799-1850). Le lecteur se rend compte que ses références littéraires trouvent leur place dans un ouvrage qui s’apparente à un roman littéraire. Au fil des séquences, les dialogues entre le personnage principal et le narrateur, ainsi que les remarques de Monsieur Albert jettent un éclairage sur différentes facettes de la vie de Louis Dansart, sur son comportement, et sa manière d’envisager son ascension sociale. Ainsi sa personnalité se dévoile : sa certitude que l’Exposition universelle sera l’occasion d’un événement favorable pour sa personne, sa conscience de classe qui s’accompagne d’un sentiment d’infériorité vis-à-vis de la classe bourgeoise et d’une forme de jalousie vindicative, la confrontation de ses idéaux particuliers au principe de réalité, le sentiment insupportable de devoir tout le temps compter en dépensant, la culpabilité de faire commerce de son corps, la monotonie implacable du quotidien, le retour au milieu de son enfance comme environnement protecteur, le sentiment de n’exister que par le regard des autres, etc.


De façon organique et discrète, les auteurs abordent de nombreuses facettes de la vie intérieure de leur personnage, de sa frustration, de ses conflits moraux entre ses aspirations et les moyens auxquels il recourt. Il souhaite à tout prix renier ses origines campagnardes et modestes, nier cette partie de son histoire personnelle, donc nier une partie de lui-même. En devenant un gigolo, il se retrouve dans un paradoxe à rendre fou. D’un côté, il vit de ses charmes, une source de revenus confortable lui permettant de s’offrir ses études et de côtoyer cette société qui lui fait tant envie ; de l’autre côté, il est convaincu que tout le monde connaît son activité, ce qui lui barre l’accès à cette même société, lui coupe son désir, et l’émascule d’une certaine manière. Dans le même temps, Monsieur Albert incarne également ce paradoxe. Louis le considère comme un individu vivant de proxénétisme, pervers, mais ce même individu lui cite Shakespeare ! Shakespeare : Il n’y a de bien et de mal que selon l’opinion qu’on a. Louis a l’impression en acceptant de travailler pour lui, de passer un pacte avec le Diable, avec un individu qui s’est affranchit du bien et du mal, qui se place au-dessus, et donc qui fait le mal pour le jeune homme. Lors de sa dernière apparition, il effectue une autre citation : La vie n’est qu’un fantôme errant, un pauvre comédien qui se pavane et s’agite durant son heure durant sur la scène et qu’ensuite on n’entend plus ; c’est une histoire dite par un idiot, pleine de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien… Voilà qui ôte tout sens et toute valeur aux actions de Louis, proposant une autre perspective sur sa vie.


Le titre suggère une histoire qui va analyser comment un individu s’est fait passer pour ce qu’il n’était pas. La narration visuelle s’avère séduisante et évocatrice, parfois doucement vénéneuse. Louis Dansart finit par se résoudre à compromettre ses beaux idéaux, la fin justifiant les moyens, mais aussi une forme de passage à l’âge adulte en faisant l’expérience que les idéaux ne font pas le poids face au principe de réalité. L’imposture dévoile alors une autre nature que celle de s’imposer dans une classe sociale, celle d’un être humain qui se trompe lui-même dans ses mœurs, dans sa conduite, afin de se croire plus fort qu’il n’est de se faire passer à ses propres yeux pour une autre personne. Une bande dessinée littéraire à la lecture facile, à la profondeur étonnante.



mercredi 10 mai 2023

L'éveil

Brad Pitt, quand il est là, il n’a pas l’air de s’excuser.


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Sa première publication date de 2020. Vincent Zabus en a écrit le scénario, Thomas Campi en a réalisé les dessins et la mise en couleurs. Ces deux auteurs avaient déjà collaboré auparavant, par exemple pour Magritte Ceci n’est pas une biographie (2016) et ont à nouveau collaboré ensemble par la suite pour Autopsie d’un imposteur (2021). Ce tome se termine avec un cahier graphique de cinq pages, et une postface d’une page, écrite par Paul Hermant, investi en permanence dans la vie citoyenne et culturelle belge, un des concepteurs et animateurs de La Quincaillerie dont parle cet album.


Dans une rue de Bruxelles, Arthur se promène en se parlant à lui-même. Il s’exhorte à se calmer. Il sait bien que ce n’est rien, mais il ne s’empêcher de s’angoisser : il se gâche la vie tout seul. Il fait l’effort conscient de se concentrer sur sa respiration, en se répétant qu’il n’a rien. Il se tourne vers le lecteur et se présente : il s’appelle Arthur, et la scène se passe fin 2016 à Bruxelles. C’est ici que son histoire débute, un peu mal d’ailleurs parce qu’il a une étrange sensation dans les mains, comme un étrange picotement. Ça l’inquiète. Exactement le type de situation où son cerveau s’emballe et se focalise sur un scénario catastrophe, un symptôme insignifiant qui cache un truc gravissime. Là, c’est dans les mains. Dans la devanture d’un magasin, un poste de télé, avec le son à un volume élevé, diffuse les informations : si Clinton reste favorite des sondages, Trump pourrait créer la surprise. Même si une Amérique dirigée par Donal Trump paraît totalement inimaginable… Arthur continue : dans quelques minutes, un événement va radicalement changer sa vie, mais, ça, il l’ignore encore. Ça a un lien avec l’ombre de dinosaure projetée sur le mur derrière lui.



Arthur est enfin rentré dans son appartement où il peut commencer à se détendre : il stresse pour rien comme à chaque fois. Il continue d’expliquer au bénéfice du lecteur ; sur l’écran de sa télé, c’est Vertigo d’Alfred Hitchcock. Il l’a mis sur pause, juste avant son moment préféré, quand James Stewart habille et coiffe Kim Novak de manière à la rendre semblable à la femme qu’il aimait. Il regarde beaucoup de films pour se distraire de ses angoisses. D’aussi loin qu’il se souvienne, il a toujours été inquiet pour sa santé. Une version enfant de lui-même entre dans le salon en s’excusant, mais il a mal là, juste au cœur, et puis il voit moins bien d’un œil. Arthur adulte le rassure : vingt ans plus tard ils sont toujours là, bien vivants. Vivant, mais inquiet. Il remarque que son ordinateur est allumé : il ne peut pas résister à la tentation de chercher sur internet à quoi peuvent correspondre ses symptômes. Après avoir lu, il se demande pourquoi il a fait ça : son médecin lui ayant bien dit de ne jamais aller sur internet. Il finit par décider de sortir pour marcher et se calmer. Une grosse branche d’arbre manque de lui tomber dessus. Il s’assoit par terre pour se remettre de ses émotions, et Sandrine, une jeune femme, l’aborde pour s’assurer que tout va bien, et lui demande de la suivre.


Une ouverture originale avec cette ombre de tyrannosaure ou de Godzilla dans le ciel de la première case, un personnage qui se présente en s’adressant directement au lecteur, un récit avec un marqueur temporel très précis (la première campagne électorale de Donald J. Trump), une version enfant d’Arthur qui vient s’adresser à lui, ses mains qui se détachent de son corps pour tomber par terre, la rencontre providentielle avec une belle jeune femme, un récit entre conte et tranche de vie. Le lecteur n’en est que plus intrigué s’il a lu les huit courtes lignes du texte de la quatrième de couverture, ou la postface sur la réouverture d’une quincaillerie ixelloise, lieu de rassemblement éphémère associatif et militant bruxellois, pendant quelques mois d’existence, entre les négociations sur la dette grecque et les élections espagnoles, en passant par la COP 21 de Paris, un lieu d’ouverture aux débats agitant l’Europe. La narration visuelle génère un fort capital de sympathie avec des traits de contour fins et précis sans être stricts ou durs, et une mise en couleurs avec des nuances douces apportant de nombreux détails et une forte consistance à chaque élément visuel.



Le lecteur se rend vite compte que cette bande dessinée se lit toute seule : les dialogues ressortent comme naturels et justes, agréables sans êtres mièvres, intéressants avec un équilibre rare entre émotion et information. La narration visuelle révèle exactement les mêmes qualités, comme si scénario et dessins étaient l’œuvre d’un auteur complet. Le lecteur se retrouve vite à mi-parcours, sans l’impression d’avoir dévoré chaque planche en oubliant de les savourer, ou d’avoir couru un marathon ayant nécessité un effort intellectuel ardu. Il a fait connaissance avec Arthur, jeune homme sympathique et sans prétention, mal dans sa peau à cause d’une hypocondrie caractérisée, sans être asocial ou aigri pour autant. Les dessins mettent en scène individu normal, un peu timoré, ce qui se voit dans ses gestes parfois mal assurés, ses expressions de visage douces et un peu timides, précautionneuses, sa façon à lui de s’étonner quand il ose quelque chose qu’il estime être risqué et qu’il n’a jamais fait. Une audace toute relative, une confiance en soi mise à rude épreuve quand il doit mentir effrontément à un policier en uniforme, Arthur ayant pleine conscience de sa situation illégale. Par comparaison, Sandrine, la jeune femme qui l’aborde, apparaît plus fantasque, plus prompte à agir sous l’impulsion d’une émotion, avec des gestes plus vifs et plus assurées, et mimiques enjouées ou mutines selon les circonstances.


Le lecteur se retrouve vite dépaysé par la narration visuelle, alors que toute l’histoire se situe dans un unique quartier de Bruxelles. Il y a évidemment des scènes d’extérieur et d’autres d’intérieur. Les premières permettent de se balader à pied en regardant les façades, l’urbanisme du quartier, mais aussi un arbre sur une placette, d’autres rues aux trottoirs plantés, un pont dont une culée a été comme griffée par un monstre géant, un jardin public, la façade du parlement fédéral de Belgique. Il suit Arthur dans son appartement avec son aménagement, dans la Quincaillerie nouvellement réouverte avec ses meubles aux innombrables tiroirs, dans un café de quartier, dans l’appartement de Sandrine à la décoration beaucoup plus sage que prévue, et, de manière plus inattendue, dans une chambre d’hôpital. L’artiste sait doser avec justesse le nombre d’éléments visuels et le niveau de détails dans lequel ils sont représentés, ainsi que l’ambiance lumineuse qu’il établit avec des palettes de couleurs adaptées à chaque scène.



Arthur fait donc la connaissance de Sandrine, une activiste qui l’entraîne dans son sillage, l’obligeant à s’aventurer loin de sa zone de confort, mais en fait de sa zone d’inconfort d’hypocondriaque. Pour autant, le lecteur ne plonge pas dans un ouvrage avec un message à marteler, ni un pamphlet. Il n’est même pas question de théorie du complot. L’objectif de Sandrine relève d’une nature différente. Elle commence par faire remarquer à Arthur qu’il vit dans une illusion : on ne maîtrise jamais rien, le plus simple est de l’accepter tout de suite, parce que le combat est inutile. Son objectif est de réveiller les consciences. En amenant les gens à se poser des questions. C’est là qu’intervient l’ombre du dinosaure ou du kaiju apparaissant dans le ciel de la première case. En fonction de ses convictions, le lecteur peut apprécier de ne pas être soumis à l’exposé d’une doctrine, ou trouver que dénoncer ne suffit pas. Pour autant, il ne ressort pas frustré de sa lecture. Il referme l’ouvrage fort ému par le devenir des deux personnages principaux, et complètement convaincu par la nécessité de faire preuve d’un esprit critique. Il se dit qu’en fait les auteurs ont pris sciemment le parti de ne pas proposer d’alternative à l’état et au fonctionnement du monde tel qu’il est, s’en tenant à la volonté de montrer qu’il est possible de ne pas se conformer à la pensée dominante, de faire valoir ses valeurs, d’agir en cohérence avec elles, de trouver, d’intégrer et de participer à un effort collectif d’un groupe qui pense différemment, qui ne se résigne pas à l’hypocrisie généralisée des discours officiels.


L’éveil : un terme qui peut sembler bien opportuniste en 2020 pour surfer sur un courant de pensée dit Woke. S’il n’a pas d’a priori de ce type, le lecteur fait connaissance avec un jeune homme timoré, bien sympathique dans ses inquiétudes, un peu agaçant dans ses hésitations apeurées, et avec une jeune femme qui semble un peu délurée. Les deux créateurs s’avèrent des conteurs d’une épatante sensibilité par leur discrétion et l’évidence des dialogues et de la narration savoureuse sans être exubérante. Il découvre la communauté très lâche qui s’est formée autour de la réouverture d’un bâtiment ayant abrité une quincaillerie à l’ancienne, dans un local à la forte personnalité, tout en s’interrogeant sur les traces du passage d’un monstre géant qui laisse son empreinte sur la ville. Il se laisse surprendre par une activité inattendue d’Arthur, et par la manière dont sa maladresse apporte une forme de réconfort à une malade. Il ressort ragaillardie de sa lecture, non pas avec des étoiles dans les yeux et la promesse de jours meilleurs, mais avec la conviction qu’il peut agir dans ce monde, et contribuer à l’améliorer.