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mardi 23 juin 2026

Nini Cordy 1949

Au cœur de ce décor surgit une jeune artiste pleine d’énergie, Léonie Cooreman


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, qui ne nécessite pas de disposer d’une connaissance préalable du personnage principal. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Bernard Swysen pour le scénario, Christophe Alvès pour les dessins, et Drac (Pascale Wallet) pour la couleur. Il comprend quarante-six planches de bande dessinée. Il se termine avec un dossier intitulé Annie avant Cordy, de sept pages avec des photographies d’époque et des illustrations, comprenant une introduction expliquant le contexte, et des chapitres intitulés : Bruxelles 1949, Anny Cordy la jeunesse d’une étoile, Annie à Paris, Annie Cordy belge et fière de l’être, Quand la fiction croise l’Histoire, Les coulisses du récit, et des encarts consacrés à Le Bœuf sur le Toit, Une carrière construite sur la durée, Qui était Andreï Jdanov, Dmitri Chostakovitch.


À Bruxelles, porte de Namur, en 1949, dans la soirée, un homme passe en courant devant la fontaine de Brouckère, il est poursuivi par deux hommes en imperméable, avec feutre mou. Il atteint sa destination : l’établissement de music-hall Le Bœuf sur le Toit. Il grimpe l’escalier quatre à quatre et atteint un bureau doté d’un piano à queue. Puis il passe dans une salle de répétition, où il glisse une feuille d’un carnet sous une sorte de bœuf en toile tendue sur une charpente en bois. Il en ressort et il se remet à courir avec son carnet sous le bras, et il est abattu par Piotr, un des deux poursuivants. Fiodor ramasse le carnet de partition, et constate qu’une page a été arrachée. Son collègue remarque que le fuyard a tellement appuyé avec son crayon que le texte est gravé sur la feuille du dessous : Pour Nini. Une affiche dans la salle leur permet de comprendre de qui il s’agit : Nini Cordy, une artiste se produisant au Bœuf sur le Toit.



Le lendemain matin, la police est sur place. L’inspecteur pose des questions à Jean Omer, le directeur du cabaret Le Bœuf est sur le Toit. Ce dernier indique que la victime est un trompettiste de son orchestre : Sergueï Drugayatserkov. Une jeune dame en costume de danseuse intervient sans être sollicitée pour dire que monsieur Omer a toujours aimé aider les gens en détresse, déjà pendant la guerre avec les Juifs. Répondant à la question de l’inspecteur, elle explique qu’elle connaissait un peu la victime, elle s’entendait très bien avec lui, il était très sympathique avec elle mais il ne parlait pas beaucoup. Ayant terminé ses relevés, la police quitte les lieux. Le directeur indique qu’il est temps que les répétitions reprennent. Nini Cordy va s’assoir en amazone sur le bœuf qui s’écoule sous son poids, et elle découvre la feuille de partition, qu’elle décide de garder pour elle. À la nuit tombée, elle quitte l’établissement, cherchant à comprendre l’indice qui peut se cacher dans la feuille du carnet, convaincue qu’il y a sûrement un rapport avec l’assassinat de Sergueï. Le soir, dans sa chambre mansardée, elle examine la feuille sans réussir à comprendre. Elle finit par aller se coucher. Le lendemain matin, toute la famille est déjà à la table du petit-déjeuner.


Il est possible que le lecteur soit attiré par la perspective de voir Annie Cordy (1928-2020, Léonia Juliana Cooreman) dans ses jeunes années, avant qu’elle n’entame sa carrière à Paris. Ou qu’il apprécie les bandes dessinées éditées par Anspach ancrées dans la Belgique comme la série de Patrick Weber & Baudouin Deville mettant en scène Kathleen Van Overstraeten, ou les récits en un tome comme Coq-sur-Mer 1933 (2022) de Rudi Miel & Deville, Ostende 1905 (2022) de Weber & Olivier Wozniak, Spa 1906 (2024) par Miel & Wozniak. Les auteurs ont pris le parti de mêler l’histoire personnelle de la chanteuse et meneuse de revue en 1949, alors qu’elle a vingt-et-un ans, évoquant ses débuts dans le music-hall, danse et chant, l’emmenant vers le rôle de meneuse de revue, et contexte historique, en particulier l’incidence de la politique culturelle du Réalisme socialiste soviétique, en particulier son extension à la musique à partir d’une nouvelle résolution du comité central votée le dix février 1948, et menée par Andreï Jadnov (1896-1948), qui lui a même donné son nom le Jdanovisme. Le dossier contextuel comprend un encart consacré à cet homme politique soviétique qui était un proche collaborateur de Joseph Staline (1878-1953). Il comprend également un encart consacré à Dmitri Chostakovitch (1906-1975). Le récit se termine sur le sort du Petit Paradis et la date de sa première interprétation en public.



Le dessin de couverture emmène tout de suite le lecteur dans le monde du music-hall, avec une tenue relativement sage, dont les fruits évoquent vaguement une tenue de scène de Joséphine Baker (1906-1975) en moins coquin et avec d’autres fruits. Scénariste et dessinateur intègrent différents éléments du music-hall : l’établissement le Bœuf sur le Toit avec sa salle principale, ses coulisses, sa façade et son enseigne, les différents costumes des danseuses et chanteuses directement inspirés par des photographies promotionnelles reproduites en fin d’album, deux numéros sur scène dont un où Nini Cordy porte ledit costume mais sans les fruits et un autre avec l’orchestre de Jean Omer. Par la suite, le lecteur peut voir la jeune artiste dans une jolie robe rouge et verte avec deux maracas comme accessoires, et un dernier numéro où elle reporte le costume de la couverture. L’évocation des débuts de carrière de celle qui deviendra Annie Cordy sont également mis en scène avec son apprentissage de la danse et de la souplesse avec des exercices à la dure, les cours de chant avec les sœurs Ambrosini, une audition avec monsieur Mathonet où sa mère force la porte de son bureau, et des débuts bien modestes quand elle avait onze ans, en 1939, où elle s’est mise à chanter et à danser dans un bistrot, en montant sur une table, devant les militaires fraîchement mobilisés qui avaient pris leurs quartiers dans le hangar juste en face de sa maison, sous l’œil courroucé de son père, et le regard encourageant et amusé de sa mère.


Il est possible que le lecteur soit familier du travail du dessinateur sur d’autres séries, par exemple celle de Lefranc dont il illustre les aventures qui étaient scénarisées par François Corteggiani (1953-2022). Il retrouve dans ces pages, toute sa méticulosité et le soin apporté à la reconstitution historique, que ce soient des tenues vestimentaires ou des lieux. Pour ces derniers, l’artiste a effectué les recherches nécessaires pour montrer les endroits de Bruxelles tels qu’ils étaient à l’époque : la fontaine de Brouckère à la Porte de Namur et son grand hôtel Le Métropole, l’immeuble abritant le Bœuf sur le Toit, plusieurs rues de la ville, la place de la Bourse et ses immeubles, des galeries avec les vitrines des magasins dont un chocolatier et le théâtre, l’hôpital Saint-Pierre, le palais de Justice avec sa coupole nouvellement reconstruite, et d’autres environnements comme la plage de Scheveningen à La Haye, un petit hameau perdu du Brabant wallon, la grand place d’Overijse, etc. Le lecteur suit la jeune artiste et détective en herbe dans chacun de ces endroits, avec une sensation d’immersion soignée. L’implication du dessinateur épate par sa constance et sa justesse, que ce soit chaque lieu, le naturel des personnages, et les clins d’œil discrets, par exemple le maintien de Piotr & Fiodor évoque parfois celui des Dupondt.



Les deux dimensions du récit se marient bien : la jeunesse d’Annie Cordy et l’enquête sur le meurtre. Le lecteur croit tout à fait au caractère espiègle et bien trempé de la jeune femme, sa volonté de trouver par elle-même ce qui se cache derrière le mystère de la partition. Le dossier de fin explique que les auteurs ont bénéficié du soutien bienveillant de la nièce de la chanteuse, Michèle Lebon, qui les a autorisés à créer cette histoire fictive très bien documentée. En observant la jeune artiste agir, le lecteur se dit qu’elle disposait de prédisposition pour mener à bien une telle carrière, qu’elle a été formée à rude école (en particulier les coups de badine sur les cuisses pendant les cours de danse). Il voit sa force de caractère, à la fois dans sa façon de répondre, à la fois dans son entrain impressionnant. Il se dit qu’elle pouvait se montrer ingérable, et en même temps très impliquée. Les auteurs lui font jouer le rôle de personnage principal et d’enquêtrice prenant des risques, jusqu’à être enlevée et séquestrée par deux espions soviétiques. Elle n’est ni invincible, ni infaillible. Elle sait demander de l’aide à d’autres personnes et les écouter. Cela apparaît comme une évidence au lecteur quand elle trouve la solution de l’énigme grâce à une intuition de son compagnon Gilbert Houcke. Finalement, quelle que soit la disposition d’esprit du lecteur vis-à-vis d’Annie Cordy, il se retrouve vite sous le charme de cette version en héroïne d’une aventure. Son entrain et son élan vital tranchent fortement avec les actions menaçantes des deux espions. Le lecteur sourit devant les rebondissements propres aux récits d’aventure tout public, héritage direct d’Hergé. Le dossier de fin vient apporter les éléments historiques permettant de comprendre la réalité de la mise en œuvre du Jdanovisme et les conséquences concrètes pour Chostakovitch.


Une bande dessinée avec Annie Cordy comme héroïne ? Il faut oser… En fait pas du tout, les auteurs situent l’histoire au tout début de sa carrière à Bruxelles, avec une histoire de meurtre découlant de la politique culturelle soviétique. Le dessinateur effectue une reconstitution historique d’une solidité remarquable dans un registre Ligne claire détaillé et minutieux, avec une mise en couleur de type naturaliste. Le lecteur se trouve accroché par l’entrain formidable de l’héroïne et par cette immersion dans un temps révolu.



lundi 13 janvier 2025

Lefranc T32 Les juges intègres

La notion de faux met en étroite relation les quatre termes suivants : copie, imitation, faux et contrefaçon.


Ce tome fait suite à Lefranc - Tome 31 - La Rançon (2020), par Régric & Roger Seiter, qu’il n’est pas indispensable d’avoir lu avant. Sa première édition date de 2021. Il a été réalisé par François Corteggiani pour le scénario, par Christophe Alvès pour les dessins, et par Bonaventure pour les couleurs. Il comprend cinquante-quatre pages de bande dessinée.


Il est une heure du matin. Gand, la capitale de la Flandre-Orientale, s’est endormie sous la pluie qui tombe régulièrement depuis plus de trois heures, le château de Gérard le Diable veillant sur son sommeil. Sur le fond d’un ciel opaque zébré par intermittence d’éclairs fulgurants, la cathédrale Saint-Bavon découpe son altière silhouette. Tout semble calme à l’intérieur de l’ancienne collégiale qui, placé en son temps sous le vocable de Saint-Jean, n’était à sa création qu’une chapelle érigée en ce lieu, au dixième siècle, par Transmarius, évêque de Tournai et de Noyon. Mais, alors qu’à l’abri des solides murs, le gardien de service achève sa ronde d’inspection parmi les majestueux couloirs sombres de l’édifice gothique, sa torche éclairant son parcours. Tout à coup… Non loin de la chapelle Vijd où repose le polyptyque de l’Agneau mystique, œuvre des frères Hubert et Jan Van Eyck, un intrus s’avance sur le gardien et l’assomme d’un violent coup sur le crâne. L’assaillant s’étonne qu’il y ait encore un gardien. Aussitôt, le voleur traîne le corps du gardien dans un recoin tranquille. Puis après avoir ligoté et bâillonné ce dernier, il repart vers son but, s’étant emparé de sa torche, hésitant quelque peu dans les couloirs. Finalement il parvient devant son objectif : le polyptyque de l’Agneau mystique.



Trois quarts d’heure plus tard, l’homme ressort de Saint-Bavon avec un volumineux et mystérieux paquet enveloppé dans une toile cirée, le dissimulant aux yeux d’éventuels curieux. Puis, se retournant pour contempler une dernière fois la cathédrale à laquelle il vient de dérober un de ses joyaux, il s’éloigne, la pluie ayant cessé depuis peu, sur le sol humide et glissant, sans se douter que, dissimulé derrière un mur du bâtiment religieux, quelqu’un l’observe… puis discrètement le suit. Ce dernier observe le voleur aborder le conducteur d’une voiture Nash Airflyte Wagon Street Rod. Celui-ci tire sur le voleur après avoir récupéré le paquet emballé. Le corps tombe la rivière La Lys. Quelques jours plus tard à Paris, Guy Lefranc est pris dans les embouteillages, au volant de son Alfa-Romeo. Il est en retard pour son rendez-vous avec Mélanie, la secrétaire du journal Le Globe. Cette dernière attend dans la rue, devant les énormes rouleaux de papier à destination des presses. Elle est abordée par un dragueur à la mise impeccable, qu’elle rembarre gentiment. Enfin, Lefranc arrive et klaxonne, la libérant de l’importun. Ils se rendent à la galerie Marleb, pour l’exposition Machiel : elle regroupe les tableaux qui lui ont été dérobés et avaient disparu durant la dernière guerre et ont été retrouvés par l’armée américaine, en avril 1945.


Les juges intègres : en fonction de sa culture, le lecteur identifie immédiatement ce que désigne le titre, ou il s’interroge sur qui sont ces juges. Le récit lève le doute dès la séquence d’ouverture : il s’agit du panneau inférieur du retable de L'Adoration de l'agneau mystique (1432), des frères Hubert & Jan van Eyck, volé le 10 ou 11 avril 1934. Le lecteur découvre rapidement qu’il s’aventure dans une histoire avec une dimension historique prépondérante et dense. Il ressent vite que le sujet passionne le scénariste, et que celui-ci éprouve des difficultés à tout faire tenir. Il est question de tableaux de maître et de peintres remarquables : L’adoration de l’agneau mystique, Pieter de Hooch (1629-1684/94), Carel Fabritius (1622-1654), Frans Hals (1580/83-1666), de la pratique de Michel-Ange copiant des dessins de maîtres, Les époux Arnolfini de Jan van Eyck, et même des tableaux fictifs comme La duchesse van Hamramon dans son boudoir. En cours de route, le lecteur bénéficie d’une explication sur les distinctions à établir entre copie, imitation, faux, contrefaçon. Il est également question des Monuments Men (Monuments, Fine Arts, and Archives program, groupe créé en juin 1943 par le général Eisenhower), de Rose Valland (1898-1980), et d’un groupe dénommé Oustachi. Arrivé à la dernière page, le lecteur a encore en tête cette immersion dans une époque très particulière, et il peut peut-être passer à côté de l’hommage à Erwin Drèze (1960-2020) qui est présenté à Guy Lefranc.



Comme d’habitude dans cette série, le dessinateur a fort à faire, entre reconstitution historique, situations diverses et variées, et quelques discussions copieuses, avec exposition. Le lecteur sourit dès la séquence d’ouverture, car les auteurs prennent un malin plaisir à manier des cases avec un texte redondant par rapport ce que montre déjà l’image. Le summum étant atteint dans la troisième case de la deuxième planche, et le cartouche : Aussitôt, le voleur traîne le corps du gardien dans un recoin tranquille ; c’est exactement ce que montre l’image. Dans le même temps, le lecteur se dit que les images en montrent beaucoup plus. Elles donnent à voir le château de Gérard le Diable, sa façade donnant sur un canal qui est l'ancien cours du fleuve Escaut ; puis elles montrent l’intérieur du château en s’attardant sur une sculpture de saint, sur un escalier, sur les boiseries d’une porte, et enfin sur le retable. Une fois le voleur ressorti dans la rue avec son butin emballé sous le bras, le lecteur peut voir les rails du tramway, ainsi que les façades des maisons avoisinantes fidèlement reproduites, ou encore la balustrade en fer forgé protégeant d’une chute dans la Lys. Son appétit visuel ainsi mis en éveil, il se repaît des cases montrant avec soin et fidélité les rues de Paris, l’église de la Madeleine dans la perspective d’un boulevard, le Louvre avec ses jardins à la française au premier plan, puis une autre façade du Louvre vu depuis la Seine, les grilles du jardin des Tuileries, une rue de Bruges, un hôtel proche d’un canal de Gand, les abords de Laethem-Saint-Martin, une vue imprenable sur le château (fictif) de Varlech (une version relocalisé du château breton bien réel de Fort La Latte, déplacé en Normandie) et de plusieurs de ses salles.


Dans l’horizon d’attente du lecteur figure également les véhicules d’époque. L’artiste représente fidèlement les différents modèles que le scénariste prend soin de nommer dans les cartouches de texte afin que le lecteur puisse se renseigner dessus s’il ne les connaît pas : Alfa-Romeo (voiture de Guy Lefranc), Nash Airflyte Wagon Street Rod, fourgon Renault Goélette, Dauphine, Jaguar 2.4 MK1, Ford Anglia, DC Citroën. Parmi les caractéristiques de la série, se trouve également l’apparence même du personnage principal : Guy Lefranc est impeccablement vêtu de de sa veste bleue, de sa chemise blanche et de sa cravate rouge, avec sa coiffure qu’aucune péripétie ne vient déranger. Une fois n’est pas coutume : il ne voyage pas trop loin puisque son aventure l’emmène en Belgique et en Normandie. Outre l’investissement conséquent et constant pour représenter chaque lieu, chaque environnement, le dessinateur met en scène des acteurs normaux, à la tenue vestimentaire correspondant à leur position sociale et à leur profession, comme la toilette sophistiquée de Marie Portefaix conservatrice du Louvre, une tenue blanche d’infirmière, un uniforme strict de policier belge, les uniformes militaires américains de la seconde guerre mondiale, les uniformes de pompier belge, le costume cravate onéreux d’Arnold Fischer, ou encore les différentes toilettes de Mélanie. En termes de narration visuelle, le lecteur ressort fort impressionné par la capacité de l’artiste à concevoir des prises de vue intéressantes et variées pour les discussions comprenant des expositions développées.



De son côté, le scénariste respecte également d’autres caractéristiques de la série, à commencer par la place des femmes, réduite à la portion congrue. Enfin… D’un côté, la mise en scène de Mélanie, la secrétaire du Globe, confine à la carricature, quand elle annonce à Guy Lefranc qu’avant de se lancer dans les recherches qui lui a confiées, elle doit aller chez le coiffeur car elle a besoin de se changer les idées. D’un autre côté, c’est elle qui a pris l’initiative de l’emmener à l’exposition Machiel à la galerie Marieb. En outre, elle exécute ses missions professionnelles avec rigueur et diligence, tout comme le font l’infirmière, la réceptionniste, etc. Par ailleurs, la conservatrice Marie Portefaix apparaît comme une experte dans son domaine, personne ne lui arrivant à la cheville, faisant preuve en outre d’un courage remarquable après son agression qui l’a envoyée à l’hôpital, et d’humour, déstabilisant ainsi Lefranc qui s’attendait à trouver une pauvre victime fragile prostrée. Dans un autre ordre d’idée, le scénariste incorpore une légère touche de continuité avec le personnage de Marco Di Angelo apparu pour la première fois dans Le principe d’Heisenberg (2017). Les auteurs rendent également un discret hommage à un autre reporter avec une houppette, la couverture et la séquence en canot à moteur évoquant visuellement L’île noire (1938/1966). Pour finir, l’intrigue s’avère palpitante, reposant sur l’énigme du vol de tableaux identifiés comme des faux, dans un objectif plausible et très bien trouvé. Il ne demeure qu’une question : que voulait dire Bob Garcia à Guy Lefranc en page vingt-deux ?


Excellente pioche que ce tome trente-deux, à la fois pour la narration visuelle impeccable et minutieuse, et pour l’intrigue très prenante. L’implication des auteurs rayonne littéralement de chaque page, entraînant le lecteur dans une enquête riche et sophistiquée, et une narration visuelle nourrie et roborative. Une réussite du genre.



lundi 16 décembre 2024

Lefranc T30 Lune Rouge

La moralité doit être abattue, elle est contre nature.


Ce tome fait suite à Lefranc - Tome 29 - La Stratégie du Chaos (2018, par Roger Seiter & Régric) qu’il n’est pas nécessaire d’avoir lu avant, mais ce serait dommage de s’en priver. Sa première édition date de 2019. Il a été réalisé par François Corteggiani (1953-2022) pour le scénario, par Christophe Alvès pour les dessins, et la mise en couleurs a été réalisée par Bonaventure. Il comprend cinquante-quatre pages de bande dessinée. Il met en scène le héros créé en 1952 par Jacques Martin (1921-2010) dont les aventures ont commencé avec La grande menace.


Avril 1959. Floride, USA, comté de Brevard. Au centre dédié de Cap Canaveral en cours d’extension, tous les efforts sont mis depuis quelques temps de manière intensive dans la recherche spatiale. En effet, depuis le lancement par l’URSS, le 4 octobre 1957, du premier Spoutnik du cosmodrome de Baïkonour par un lanceur R-7 Semiorka, c’est une course effrénée que se livrent Soviétiques et Américains. Course qui, pour l’instant, se déroule à fleurets mouchetés, et qui ne démarrera vraiment qu’après le voyage de la chienne Laïka à bord de Spoutnik 2, le 3 novembre 1957… avant celui de Youri Alexeïevitch Gagarine le 12 avril 1961 au cours de la mission Vostok 1. Mais, alors que d’essai en essai plus ou moins fructueux, le programme Mercury de vol habité autour de la Terre se poursuit après de nombreuses tentatives avortées, le véritable but des deux pays ennemis est en fait la colonisation de la Lune, tête de pont avancée vers une conquête de l’Espace permettant au vainqueur un contrôle total de la Terre et des planètes avoisinantes dans un futur plus ou moins proche.



Au sein du centre de Cap Canaveral, un éminent professeur répond aux questions de ses collègues. Il indique que depuis le premier lancement de tir de la fusée Bumper de l’aire de lancement numéro 3, le 24 juillet 1950, on peut dire que le trajet Terre-Lune et retour devrait durer une moyenne de six jours. Puis il répond à une remarque du professeur Robbins sur le fait qu’ils aient pu mettre la main après-guerre, sur les plans allemands concernant des engins capables de sortir de l’atmosphère. Le professeur Bowman apporte des compléments : ces engins avaient pour seul but la destruction, comme cette première fusée d’une poussée de 2,5 tonnes qui fut lancée en 1942 du centre de recherche de Peenemünde. Il continue : c’est tout juste après cela que les trop célèbres V2 bombardèrent l’Angleterre. Si on les avait laissé faire, leur fusée A9 d’une poussée de plus de 180 tonnes et d’une autonomie de 5.000 kilomètres aurait pu atteindre les États-Unis en étant tirée des côtes européennes, comme l’a confirmé le professeur von Braun. Il évoque ensuite le vol de Charles Yeager le 14 octobre 1947 à une vitesse supérieure à celle du son à bord du Bell X-1, le projet X-20 Dyna-Soar de chez Boeing. L’échange est interrompu par le commandant John Drake venant informer le professeur Bowman qu’ils ont eu la confirmation de l’identité de leur taupe.


Heu ?!? À elle seule, la couverture semble raconter toute l’intrigue. Elle évoque immédiatement la célèbre aventure de Tintin : Objectif Lune (1953) d’Hergé. D’ailleurs, en page cinq, un cartouche de texte indique : Resté seul dans le bureau qu’il partage avec les ingénieurs Baxter et Wolff, il en a profité pour s’emparer des derniers plans graphiques mis au point par le bureau de recherche. Le lecteur sourit en découvrant ces deux noms : le scénariste fait explicitement référence à M. Baxter (directeur du Centre de recherches atomiques de Sbrodj, en Syldavie) et Frank Wolff (ingénieur astronautique dans le même centre), apparaissant dans Objectif Lune. Bon, donc c’est plié, Guy Lefranc suit les traces de son illustre prédécesseur (mais sans le capitaine Haddock) en découvrant une fusée lunaire ayant précédé l’alunissage d’Apollo 11 le 21 juillet 1969. Il n’en est bien sûr rien car les auteurs respectent les spécifications de la présente série, et pour autant la couverture n’est pas mensongère. Comme à son habitude, le journaliste se trouve au cœur de l’actualité de l’époque, et même en avance sur le grand public. Facétieux, le scénariste glisse également une autre référence BD, un peu plus pointue. Pour se rendre en Corée du nord à partir de Séoul, Lefranc bénéficie des services d’un pilote nommé Dave Stevens. Il fait référence au bédéaste du même nom Dave Stevens (1955-2008), créateur du personnage Rocketeer.



Le lecteur retrouve les spécificités qu’il attend d’un récit de cette série, à commencer par un enracinement historique profond. Le scénariste s’en donne à cœur joie avec l’histoire de la conquête spatiale côté construction d’une fusée. Au gré des discussions entre ingénieurs, sont évoqués le site de Cap Canaveral, l’enjeu de la course à la Lune (essentiellement stratégique, dans le conflit entre l’U.R.S.S. et les États-Unis), le premier engin capable de sortir de l’atmosphère (conçu par les Allemands en 1942), les tactiques des Américains et des Russes pour mettre la main sur les ingénieurs allemands après la seconde guerre mondiale (à commencer par Wernher von Braun, 1912-1977), le premier vol supersonique (par Charles Yeager, 1923-2020), l’impact du décès de Joseph Staline (1878-1953), etc. En fonction de sa familiarité avec cette dimension de la guerre froide, le lecteur retrouve des éléments qu’il connaissait, en approfondit d’autres, ou découvre ce pan de l’Histoire.


L’artiste effectue également un travail phénoménal de reconstitution historique. Discrètement, le scénariste attire l’attention vers quelques modèles de véhicules : la Pontiac V8 Bolero Red de Jack Skellington, le camion Peterbilt, l’Alfa Romeo rouge de Lefranc, les camions de l’armée nord-coréennes, le véhicule tout terrain Gaz 67, et de nombreux autres modèles qui ne sont pas nommés. Il en va de même pour les avions : Boeing 707, Douglas DC3, Beechcraft G36, Mig 17, Sabre F86, l’hélicoptère M.I.L., sans même parler du prototype de fusée avec son étrange bulbe. Avec sa constance habituelle, C. Alvès fait preuve d’un investissement sans faille pour donner à voir cette époque et ces endroits, dans le détail et de manière réaliste. Le lecteur peut trouver cela normal, une évidence que les cases montrent clairement les bâtiments, les véhicules, les tenues vestimentaires, les accessoires, les aménagements intérieurs et ameublements, les accessoires. Il lui suffit de s’interroger une seule fois sur un téléphone ou une robe, et il prend conscience des recherches nécessaires pour s’assurer de chaque modèle, de chaque référence, ainsi que de la minutie nécessaire pour représenter fidèlement chaque élément, tout en assurant la lisibilité de chaque case.



En outre, l’artiste prend bien soin de composer des planches qui racontent, pas uniquement qui montrent. Pendant trois planches, le lecteur suit Jack Skellington au volant de sa Pontiac, tout en profitant des paysages traversés, du coucher de soleil, jusqu’au choc de la collision. Plus loin, le petit avion Beechcraft dans lequel se trouve Lefranc est pris en chasse par deux Mig 17, pendant une séquence de cinq pages. L’action se déroule avec fluidité, facile à suivre, permettant de comprendre le positionnement respectif des trois avions, ainsi que leurs mouvements les uns par rapport aux autres. Le lecteur prend conscience de deux particularités. Le scénariste continue de rédiger des cartouches de texte qui, de temps à autre, racontent ce que montrent déjà l’image de la case. De manière plus inattendue et plus inhabituelle, le dessinateur diminue le nombre de cases par page, passant de plus d’une dizaine à huit ou neuf pour donner de l’ampleur aux déplacements. Même s’il a déjà lu Objectif Lune, le lecteur se rend compte qu’il éprouve la même curiosité à découvrir la fusée sur sa base de lancement, étant impressionné par ce moment fantastique et merveilleux.


Comme à son habitude, Guy Lefranc se retrouve impliqué plus ou moins de bon gré dans une aventure formidable. Il était parti pour réaliser l’interview d’un ingénieur Lukas Eugen Messner, scientifique allemand ayant œuvré dans le domaine spatial et militaire avant et pendant la Seconde Guerre mondiale, spécialiste des carburants pour fusée, actuellement et officiellement au service du ministre français de l’Aviation… travaillant officieusement sur un engin spatial expérimental, dérivé de ses précédentes recherches lorsqu’il était en poste sous l’autorité du maréchal Göring. Il ne faut pas attendre longtemps avant que la C.I.A. ne soit impliquée, avec l’agent John Drake, et que le héros ne prenne l’avion pour la Corée du Nord. En cours de route, le lecteur sourit en découvrant que le scénariste développe légèrement une continuité ténue entre ses albums. Ainsi Irina Zaroubine est de retour : elle avait fait la connaissance de Lefranc dans Lefranc T26 Mission Antarctique (2015). Mélanie, la secrétaire du Globe, n’hésite pas à montrer que le comportement de Lefranc n’est pas toujours correct vis-à-vis d’elle. L’ennemi de toujours Axel Borg prend même la peine d’expliquer comme il s’est sorti de l’épave du Haunebu qui s’était écrasé dans la Sierra Parima.


La couverture annonce la couleur : une inspiration en provenance d’Objectif Lune, et de Hergé. Le lecteur retrouve tout ce qui fait la spécificité de cette série : un contexte historique très développé, une narration visuelle minutieuse et précise dans le plus pur style de la Ligne Claire. Tout en affichant son hommage, le récit reste dans les caractéristiques de la série, évoquant la course à l’espace, avec une touche de fiction s’intégrant remarquablement bien à la grande histoire. Du grand art.



lundi 18 novembre 2024

Lefranc T28 Le Principe d'Heisenberg

Le simple fait d’observer quelque chose change la réalité de ce qui est observé.


Ce tome fait suite à Lefranc T27 L'Homme-oiseau (2016, par Roger Seiter & Régric) qu’il n’est pas nécessaire d’avoir lu avant, mais ce serait dommage de s’en priver. Sa première édition date de 2017. Il a été réalisé par François Corteggiani (1953-2022) pour le scénario, par Christophe Alvès pour les dessins, et la mise en couleurs a été réalisée par Bonaventure. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. Il met en scène le héros créé en 1952 par Jacques Martin (1921-2010) dont les aventures ont commencé avec La grande menace.


C’était au lieu-dit La Croix des trois évêques que le plateau parfois lunaire de l’Aubrac se partage entre trois départements. Dans le bois domanial de Brameloup, une Dodge Coronet 1952 attend sous les hêtres, contact allumé et chauffage en route… Ici, à la lisière de la Lozère et de l’Aveyron, passé le 15 août, le temps vire souvent à l’aigre. Et s’il ne neige pas en cette matinée, une fine couche de givre nappe déjà le sol. À l’abri des arbres, un paysan observe la voiture. Dans son habitacle, un homme se dit que ça fait quinze minutes que son collègue est parti, il espère que leurs informations étaient fiables et que c’est le bon endroit. Non loin de là, un autre homme au visage fermé avance avec précaution dans les bois. Il estime qu’il ne doit plus être très loin, il ne parvient pas à éviter de faire craquer une branche sous son pied. Dans une clairière à proximité, une campeuse s’adresse à son compagnon dans la tente, lui indiquant que quelqu’un vient. Un autre homme reste à couvert des arbres, et leur demande s’ils sont seuls. Ils répondent par l’affirmative, et ajoutent qu’il n’a rien à craindre. Ils lui expliquent ensuite le déroulé du voyage. Celui qui s’était approché depuis la voiture avance à découvert, un pistolet dans la main. Il abat le campeur, puis la campeuse, et il se tourne vers leur interlocuteur, le troisième larron, mais ce dernier a pris la fuite. Alors que l’homme armé s’apprête à lui tirer dans le dos, il est lui-même abattu d’une balle dans le dos, tirée par le campeur qui n’était pas encore mort.



L’homme qui est resté dans la voiture entend les coups de feu et il se précipite vers la clairière, l’arme au poing. Il découvre les trois cadavres, il doit faire disparaître les traces. Il pense d’abord créer un départ d’incendie. Puis il découvre une hache dans la tente, il se met alors à l’œuvre pour sa sinistre besogne : maquiller ça en crime de sadique pour brouiller les pistes. Le paysan observe la scène, toujours caché par les buissons. Quelques jours plus tard à Paris, dans les locaux du journal Le Globe, Guy Lefranc explique à son rédacteur en chef qu’il va se rendre sur le plateau de l’Aubrac, ce qui surprend beaucoup son interlocuteur. Ce dernier estime que cette histoire de tueur fou à la hache, c’est du grain à moudre pour des feuilles de chou comme Détective ou Radar, par pour comme un quotidien sérieux comme le leur. Lefranc répond que l’arbre cache souvent la forêt, et qu’il s’y rend à la demande de son ami l’inspecteur Renard qui est là-bas en vacances, et qui a donné un coup de main au chargé de l’enquête, le chef Castenholz de la brigade de gendarmerie de Saint-Geniez-d’Olt.


Houlà ! Mais c’est du jamais vu (ou presque) : cette aventure de Guy Lefranc se déroule dans la France profonde, et pas dans un endroit exotique. Même son rédacteur en chef le lui fait observer en ironisant sur le fait que cela reposera son journaliste, de ses aventures lointaines. Dans la dédicace, le scénariste remercie Elisabeth Reynes, sorcière de Born, sans qui cette histoire n’aurait jamais vu le jour, ainsi que son ami Angelo Di Marco, enlumineur de génie de la presse populaire à sensation (du coup, il apparaît comme personnage dans ce tome), et enfin Thierry Dubois pour lui avoir indiqué le bon itinéraire entre Paris et Nabinals. Sur la route, Lefranc croise une camionnette utilitaire Citroën Type H, avec l’inscription Transports Tilleux (1921-1978), en hommage au bédéiste. Un récit régionaliste ? Un petit peu en effet. Pages neuf et dix, le lecteur assiste au voyage en voiture de Guy Lefranc, étape par étape pour se rendre à Saint-Geniez-d’Olt : par la nationale 7 en direction de Fontainebleau. Passant par Montargis et Nevers. Avant de gagner Moulins et d’y traverser l’Allier sur le pont Régemortes… Pour ensuite emprunter la nationale 9… Les villes s’égrenant une à une, Saint-Pourçain-sur-Sioule, Gannat, Riom… Jusqu’à la sortie de Clermont-Ferrand où, après un nouveau plein d’essence, le reporter part en direction d’Issoire, Massiac…. Pour après Saint-Chély-d’Apcher et Aumont, prendre la nationale 585 en direction d’Espalion… Au Lion d’Or, l’hôtel où il est descendu, il a l’occasion de déguster un bon aligot (purée de pommes de terre à la crème, au beurre et à l’ail, tomme de Laguiole), en compagnie de Marco Di Angelo, l’artiste de couverture à sensation.



Pour le reste, cette dimension touristique est assurée par les dessins. Tout commence avec ces deux pages consacrées à la nationale 7, qui est ici parcourue en Alfa-Roméo, avec d’autres modèles de voitures et camions (une marque de fabrique de la série), les paysages correspondant à chaque ville (avec en prime le viaduc de Garabit et Saint-Flour), jusqu’à la commune bien réelle de Saint Geniez d'Olt et d'Aubrac. Le lecteur ressent ce sentiment de nostalgie pour une époque révolue en observant les hommes dont la majeure partie sont en chemise blanche et cravate, et quelques-uns en pull. En bon héros récurrent, Guy Lefranc ne quitte pas son costume bleu-gris, sa chemise blanche et sa cravate rouge. Comme souvent dans les albums de cette série, il n’y a que peu de personnages féminins : la campeuse qui est en short, une photographe en jupe longue dans la rédaction du Globe, Mélanie Cardo, la jolie stagiaire de Flash Info, et une fermière en sabot. Le lecteur peut donc se promener sur le haut plateau de l’Aubrac, et dans l’hôtel restaurant du Lion d’Or. Ce dernier comporte deux étages. Guy Lefranc prend la clé avec la grande étiquette portant le numéro de sa chambre. Il prend ses repas dans la grande salle avec Marco Di Angelo et parfois Mélanie Cardo : des tables simples avec une nappe blanche, des assiettes et des couverts également simples, une décoration faite de grands rideaux et quelques tableaux accrochés, un lustre avec des ampoules en forme de bougie. Par la suite, d’autres intérieurs sont montrés : la salle des archives d’un journal local avec ses étagères lourdement chargées, une maison de fermier avec sa grande pièce principale et ses murs en pierres apparentes, une chambre d’hôpital très fonctionnelle, les grandes pièces abandonnées du Royal Aubrac. Le lecteur regarde chaque endroit avec curiosité, appréciant la minutie descriptive, sans nostalgie de la part de l’artiste.


Christophe Alvès apporte le même soin à représenter les espaces naturels, en particulier ceux du plateau de l’Aubrac. Le tome commence avec une case de la largeur de la page : un paysan mène son troupeau de vaches sur la route, au milieu de grandes étendues verdoyantes, avec la croix d’un calvaire en premier plan. Puis vient la scène dans la forêt, avec des essences d’arbres identifiables. Les paysages de campagne et de zones naturelles prennent en compte les aménagements de la main de l’homme (en particulier les routes, les ponts, les murs de soutènement), les reliefs montagneux et les grands plateaux (le Royal Aubrac dans cette grande étendue plane), les cours d’eau. Le lecteur se rend compte que le dessinateur est également sensible aux espaces verts aménagés : les arbres d’alignement à Paris, des jardinières en pleine terre à Moulins, les jardins du centre hospitalier Sainte-Marie à Rodez, etc. Le dessinateur respecte les spécifications de la ligne claire : traits de contour nets et précis, réalisme et détails, cases rectangulaires strictement alignées en bande. De temps à autre, une case utilise un effet particulier : la main tenant une hache sur un fond uniformément rouge en page 6, une vue en élévation d’une pièce en désordre après une fouille précipitée en page 17, une case ne contenant que du texte avec un gros point d’interrogation en bas dans la page 39, une silhouette en ombre chinoise en page 45, un facsimilé de la couverture sensationnaliste réalisée par Marco Di Angelo en page 47… Et bien sûr, les auteurs ne résistent pas à faire le coup des cellules de texte qui décrivent ce que montrent les images, en page 31.



L’intrigue mêle enquête et intervention de deux agents secrets œuvrant pour la sécurité de l’État, dans le cadre d’un meurtre sadique à la hache, mais aussi d’une exfiltration d’un individu dont l’identité n’est révélée que dans la seconde moitié du récit. Le lecteur attend patiemment la référence au principe d’Heisenberg : elle s’avère très ténue. Lefranc explique que : En mécanique quantique, c’est ce qu’on nomme le principe d’incertitude, le simple fait d’observer quelque chose change la réalité de ce qui est observé. Et c’est tout. Cette remarque semble s’appliquer à l’enquête officielle qui se fourvoie sur une piste sensationnaliste, alors que Lefranc a pris en compte l’ensemble des faits. Ceci ne constitue pas une application dudit principe, puisque l’observation ne modifie pas les faits dans ce cas précis ; c’est l’intention des enquêteurs qui en modifie leur interprétation. En filigrane, le scénariste évoque l’incidence de la presse à sensation sur le déroulement de l’enquête, ainsi que les opérations clandestines effectuées au nom de la raison d’État. Il semble également introduire un personnage féminin qui pourrait devenir récurrent et qui va même jusqu’à demander à Guy Lefranc s’il pourrait lui donner un exemple de ce à quoi il pense quand il dit qu’à deux, il y a beaucoup plus de possibilités !


Est-ce une punition ? Pour une fois, Guy Lefranc enquête en France, dans une région naturelle : le haut plateau de l’Aubrac. La situation s’avère compliquée à souhait, avec un triple meurtre, une enquête officielle orientée, et une interrogation sur un minerai radioactif. La narration visuelle est d’une solidité à toute épreuve comme d’habitude : à la fois une reconstitution historique consistante et détaillée, à la fois une lisibilité exemplaire. Le lecteur se prend au jeu de comprendre ce qui a pu aboutir à trois meurtres qui s’apparentent à des exécutions sommaires.



lundi 21 octobre 2024

Lefranc T26 Mission Antarctique

La roue d’Anacréon. Elle ne cesse jamais son mouvement inexorable.


Ce tome fait suite à Lefranc - Tome 25 - Cuba libre (2014, par Roger Seiter & Régric) qu’il n’est pas nécessaire d’avoir lu avant, mais ce serait dommage de s’en priver. Sa première édition date de 2015. Il a été réalisé par François Corteggiani (1953-2022) pour le scénario, par Christophe Alvès pour les dessins, et la mise en couleurs a été réalisée par Bonaventure. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. Il met en scène le héros créé en 1952 par Jacques Martin (1921-2010) dont les aventures ont commencé avec La grande menace.


Prague, Tchécoslovaquie. Ce soir-là sur le pont Charles désert qui joint les deux rives de la Vitava, un homme venant du quartier de Malá finit de traverser en direction de Staré Mèsto, la vieille ville. Il pleut… Peu après, ayant emprunté, un peu hésitant, un itinéraire qu’il ne semble pas connaît par cœur, il atteint enfin son but dans la rue Na Porici. Guy Lefranc pénètre dans la librairie Jaroslav Hasek, la seule vitrine éclairée de la rue. Il repère un exemplaire de La grande menace sur une pile. Le libraire rentre dans la pièce à son tour et indique que le magasin est fermé : ils sont en plein inventaire. Le reporter demande un exemplaire de la première publication des Montagnes hallucinées, de H.P. Lovecraft. Il s’en suit un échange d’expert sur l’année de cette première édition. Le libraire semble satisfait : son visiteur connaît le mot de passe. Il le conduit dans une pièce au sous-sol, où Lefranc retrouve Mister Cunningham, un agent des services secrets britanniques dont il avait fait connaissance lors d’une précédente aventure. Ce contact l’invite à s’installer, et lui prépare un thé. Puis il annonce que Guy Lefranc est mort : un corps portant ses papiers et les mêmes vêtements que lui est en train d’être repêché dans la Vitava par la police fluviale.



Tout avait commencé dans les locaux du journal Le Globe quelques semaines plus tôt, alors que Lefranc travaillait sur un nouvel article. Il avait reçu un appel du commissaire Renard, lui disant qu’ils devaient se voir. Renard vient prendre Lefranc en voiture, rue de Rivoli, une demi-heure plus tard. Il l’emmène en Normandie, suivant des ordres qui viennent d’en haut. Après une heure de route environ, la traction du commissaire Renard arrive à destination. Il pénètre dans une propriété, dont la grille est gardée par un homme en arme. À la porte de la demeure, Lefranc est accueilli par Mister Cunningham. Une fois à l’intérieur, celui-ci lui explique qu’il s’agit de sauver le monde. Il demande au journaliste, s’il connaît la Nouvelle Souabe, et il se lance dans une explication en s’aidant d’une carte accrochée au mur : La Nouvelle Souabe, ou Neuschwabenland comme disent les Allemands, se trouve là, en Antarctique ! Son territoire est aussi vaste que celui de la France. L’antarctique, comme Lefranc le sait sans doute, est le cinquième plus grand continent de la Terre. Il occupe l‘extrême sud de la planète. Cunningham souhaite juste décrire l’endroit peu hospitalier où Lefranc va devoir se rendre. Sa masse continentale est formée d’un lit rocheux, mais celui-ci reste invisible à 95% en raison de l’épaisse couche de glace qui le recouvre presque entièrement. Ces glaces s’étendent sur plus de 14 millions de kilomètres carrés, soit presque le double de l’Australie.


Premier album de la série écrit par François Corteggiani et dessiné par Christophe Alvès, duo qui va réaliser un tome en alternance avec le duo Roger Seiter (scénario) et Régric (dessins) jusqu’au décès de Corteggiani en 2022. Dès la première page, le lecteur est en territoire familier : dessins de type ligne claire avec une dizaine de cases par page en moyenne, dialogues et cartouches de texte copieux, pour une narration réaliste et dense. L’entrée en la matière établit le récit dans le genre de l’espionnage : la ville de Prague dans les années 1950, un rendez-vous de nuit dans une librairie mystérieusement ouverte, un mot de passer pour s’identifier, une rencontre dans une pièce au sous-sol aménagée douillettement avec un bon thé chaud, la mise en scène de la mort du héros, et tout ça en moins de quatre pages. Le scénariste continue sur sa lancée : une mystérieuse base secrète en Antarctique en héritage du régime nazi, une mystérieuse arme destructrice, une usurpation d’identité, un accident de la route arrangé, un voyage en zeppelin, des œuvres d’art dérobées pendant la seconde guerre mondiale, un agent secret infiltré à l’identité inconnue, etc. C’est un vrai roman d’espionnage en pleine guerre froide, et en même temps ce n’est pas simplement la dichotomie manichéenne du bloc de l’ouest contre le bloc de l’est, des Américains contre les Russes.



Le scénariste joue habilement avec un autre registre : la possibilité d’une technologie d’anticipation, voire peut-être une touche de science-fiction. Dès la page quatre, le mot de passe repose sur l’année de la première édition d’un roman de Howard Phillips Lovecraft (1890-1937) : Le montagnes hallucinées (1936). Corteggiani s’amuse à faire mentionner ce roman une seconde fois en page neuf, quand Mister Cunningham commence son long exposé, Guy Lefranc citant l’université de Miskatonic. L’auteur continue à entretenir le doute dans l’esprit du lecteur avec les théories de Richard Byrd (1888-1957), explorateur polaire et aviateur américain de l'US Navy : avoir trouvé au pôle Nord, par moins 58°, avec trois compagnons, une vallée luxuriante où passaient des mammouths, et en volant une autre fois à basse altitude pénétrer par un large trou dans la croûte glaciaire et parvenir au centre du grand inconnu, la terre étant creuse selon certaines théories fantaisistes. Mais quand même, c’en est trop pour le héros rationnel, et Guy Lefranc s’offusque en demandant à Cunningham si : Il ne serait pas adepte, lui aussi, de loges comme celle de Thulé (un groupe d'études ethnologiques s'intéressant à l'Antiquité germanique et au pangermanisme aryen) ou des pratiques médiumniques de cette Maria Orsitch (ou Maria Orsic, 1895-1945 ?, médium, pronant l’existence de l’énergie Vril, de messages métaphysiques et scientifiques d’Aldébaran) prétendant entrer en contact avec des entités venant d’Aldébaran. Ainsi en fonction de ses inclinations, le lecteur hésite entre supposer que le récit restera dans un registre rationaliste avec un pointe d’anticipation, ou intègrera une touche de surnaturel ou de spiritisme (et puis, c’est bien tentant d’imaginer une soucoupe volante dont le carburant serait la force de l’esprit).


Dans le même temps, Guy Lefranc se lance dans une vraie aventure : infiltrer une base secrète en Antarctique sous le couvert d’une usurpation d’identité. Là aussi, la densité narrative permet de développer des moments divers : l’évocation de l’exploration de l’Antarctique, l’installation de la base secrète dans la Nouvelle Souabe, un voyage en zeppelin, la visite de plusieurs zones de la base en Antarctique et la découverte de ce qu’elle contient, le passage à tabac d’un prisonnier pour un interrogatoire musclé, une évasion assez classique, la prise d’assaut de la base souterraine, sans oublier deux vols dans cet appareil étrange en forme de soucoupe. Le scénariste maîtrise ces moments d’action classique, les amenant dans une succession logique, avec un enchaînement qui coule de source, un rythme maitrisé, des particularités qui leur donnent une saveur propre, sans impression de cliché ou de rebondissement usés jusqu’à la trame et prêts à l’emploi.



Le dessinateur maîtrise, lui aussi, les caractéristiques de la narration visuelle de type ligne claire. Il réalise des cases descriptives et réalistes, avec un niveau de détails élevé. Le lecteur peut identifier du premier coup d’œil la vue sur Prague depuis un bateau sur la Vitava. Il ne manque pas une seule brique au mur du couloir souterrain qui mène à la pièce cachée où se tient Mister Cunningham. À chaque lieu, le lecteur prend le temps de savourer les accessoires et les aménagements : le carrelage devant l’évier de ladite pièce, le périscope d’un sous-marin, l’intérieur du Haunebu, l’aménagement intérieur du zeppelin, le petit train qui permet de se déplacer dans l’immense base de l’Antarctique et le réseau d’éclairage des galeries, le magnifique paysage de montagne et son hôtel des Sommets avec sa cheminée. Certes à deux reprises, le scénariste prend un malin plaisir à écrire un cartouche qui décrit exactement ce que montre l’image, certainement une sorte d’humour référentiel ou un défi chez les continuateurs de l’œuvre de Jacques Martin. Pour autant, les cases apportent toujours beaucoup d’autres informations visuelles et le lecteur est à la fête : les modèles de voiture (une tradition bien établie dans cette série), les tenues polaires, quelques avions, un modèle de lampe de bureau, les armes à feu (en remarquant que Lefranc prend bien soin de ne pas tuer) et même un bazooka, un modèle de transistor, etc. Il n’y a que la rue de Rivoli qui semble un peu étroite, avec pas assez de files de circulation.


Pour ce vingt-sixième album de la série, les auteurs se montrent aussi respectueux du travail de Jacques Martin, qu’impliqués pour réaliser une histoire mémorable. Le scénariste est allé piocher dans les rumeurs et autres théories du complot sur l’héritage des Nazis, pour une intrigue parfaitement dosée, entre plausibilité et éléments propres à déclencher l’imagination du lecteur. La narration visuelle est impeccable, précision et minutie, lisibilité et efficacité, réalisme et images mémorables. Un grand album de cette série.



mardi 16 juillet 2024

Lefranc T34 La Route de Los Angeles

Parfois quand on ne peut pas couper les nœuds, il vaut mieux couper les ficelles.


Ce tome fait suite à Lefranc T33 - Le Scandale Arès (2022) de Roger Seiter & Régric. Sa première édition date de 2023. Il a été réalisé par François Corteggiani (1953-2022) pour le scénario, par Christophe Alvès pour les dessins, et la mise en couleurs a été réalisée par Bonaventure. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. Il se termine avec un dossier hommage de sept pages au scénariste, avec des reproductions de pages de script et d’esquisses de pages par le scénariste. Il met en scène le héros créé en 1952 par Jacques Martin (1921-2010) dont les aventures ont commencé avec La grande menace.


Ce jour-là, au 12305 5th Helena Drive, à Beverly Hills, dans la petite propriété où réside une des plus grandes stars d’Hollywood, une vive conversation contractuelle est engagée depuis plus d’une heure entre l’habitante des lieux et un certain John Lee Dikop, créateur et gérant de la société After Screen. Il explique à son interlocutrice, que son nom sera celui d’une des plus célèbres marques de l’histoire du licensing, égal à celui d’Elvis Presley ou de Mickey Mouse, une marque génératrice de profits qu’il prévoit incalculable ! Il l’est déjà d’ailleurs, elle a bien dû s’en rendre compte si elle jette de temps en temps un coup d’œil sur son compte en banque. Le sentir. Il lui répète : son nom, en plus d’être celui d’une des actrices les plus adulées, sera à l’avenir celui d’une des plus célèbres marques. Si ce n’est LA plus célèbre ! Sa société, elle le sait, est spécialisée dans la création et l’exploitation sous toutes leurs formes de produits dérivés de toute nature. Il peut lui assurer que tout le monde s’arrachera tout ce qui sera estampillé de son nom ou de son sigle. Margareth Morrison l’a bien écouté : c’est parfait, mais quoi qu’il se passe si on suit son plan, elle ne veut pas le savoir. Dikop a une dernière question : à quel nom doit-il mettre le contrat ? Margareth Morrison, Elisabeth Marie Reynes, ou Elisabeth Bracau ? Elle choisit le second.



À la rédaction du journal Le Globe, le reporter Bob Garcia s’entretient avec la secrétaire Mélanie : ils parlent de Margareth Morrison. C’est l’actrice préférée de Mélanie, et elle est très étonnée que l’actrice soit une amie à lui. Le journaliste essaye de s’en sortir sans se dédire : il la connaît sans la connaître, tout en la connaissant, voilà. Passant dans le couloir, Guy Lefranc vient saluer son ami Bob car il vient d’apprendre que ce dernier part pour Hollywwod. Bob explique que Margareth Morrison fait enfin son retour sur les plateaux de cinéma après une longue absence. Il n’éprouve aucun doute sur le fait de décrocher une interview avec elle. Il précise que cela devrait pouvoir se faire grâce à une vieille connaissance : Estelle Roma. Il répond à Lefranc que c’est une starlette d’origine française qu’il a rencontrée à Paris, il y a cinq ou six ans. Elle est la doublure de Margareth Morrison. Comme l’est Scilla Gabel pour Sophia Loren, mais en mieux. Tout le monde s’y trompe. Si bien d’ailleurs que plusieurs rumeurs confirment le fait que Margareth Morrison en est fortement jalouse. Hors plateau, c’est elle qui très souvent assure certains de ses spectacles quand elle doit se produire dans des clubs ou des cabarets de luxe.


L’horizon d’attente du lecteur est bien établi en choisissant un tome de cette série : un album réalisé à la manière de Jacques Martin (1921-2010), respectant les caractéristiques de ce héros récurrent créé en 1952. Concrètement : des dessins réalistes respectant les principes de la ligne claire, des aventures ancrées dans le réel, se déroulant dans les années 1950, ou le début des années 1960. Ainsi lorsqu’il est question d’une actrice à la renommée extraordinaire, le lecteur pense d’abord à Rita Hayworth (1918-1987) du fait de sa chevelure rousse. Toutefois lorsqu’il est question de ses amours, entre Sam Giancana (le boss de la mafia de Chicago), le président des États-Unis Jack Donelly et son frère Walter, le lecteur reconnaît une allusion à John Fitzgerald Kennedy et à son frère Robert Kennedy : le doute est levé, Margareth Morrison s’inspire de Marilyn Monroe (1926-1962), mêmes initiales d’ailleurs. Le lecteur familier de cette illustrissime actrice pourra relever d’autres clins d’œil à sa vie. Par exemple, lorsque Guy Lefranc se rend sur un plateau de tournage pour un entretien, elle est en train de faire quelques mouvements dans une piscine, évoquant Les derniers jours (Something's got to give) film inachevé de George Cukor (1899-1983) débuté en 1962. Sont également évoqués J. Edgar Hoover (1895-1972), Jimmy Hoffa (1913-1975). Le scénariste met à profit une des théories du complot sur les circonstances du décès de Marilyn Monroe, avec un personnage fictif, sans ainsi y porter du crédit.



Les auteurs créent un récit en tant que continuateurs d’une œuvre initiée par Jacques Martin. Ils reprennent donc les principales conventions de cette série. Guy Lefranc est un jeune homme, une trentaine d’années, peut-être un peu plus, peut-être un peu moins, bien sous tout rapport, dont le métier, journaliste-reporter, justifie qu’il se livre à des enquêtes. Ici, il va porter secours à un collègue, une mission validée par son rédacteur-en-chef. Il est propre sur lui en toute circonstance : pantalon à pince, chemise blanche avec cravate, seule fantaisie parfois ses manches sont relevées, mais il n’est jamais décoiffé. Une seule remarque à lui faire : son relationnel avec Mélanie, particulièrement maladroit. Le lecteur serait presque tenté de faire une remarque sur le rôle des femmes dans cette histoire, mais ce serait oublier Estelle Roma (plus souvent la demoiselle en détresse qu’à son tour) et Margareth Morrison elle-même. L’artiste réalise des dessins avec des contours systématiques, des couleurs majoritairement en aplats (Bonaventure ne résiste pas toujours à la tentation de rajouter un peu de modelé avec une variation de nuance), pas d’ombre pour les personnages, des décors réalistes, aucune hachure (mais quelques traits pour les plis des vêtements). Les cases restent sagement rectangulaires, disposées en bande, avec un nombre assez important, entre dix et douze par page. Les auteurs ne résistent pas à l’envie de réaliser une ou deux cases où le texte de commentaire décrit ce que montre déjà le dessin, par exemple en page dix-neuf avec : Mais au lieu de cela, profitant d’un moment d’inattention de l’homme au pistolet, Guy Lefranc balance d’un seul élan sa valise dans la figure de l’agresseur…


De fait, le lecteur est la fête quant à la reconstitution historique. Il sait qu’il va passer plus de temps à lire chaque page que pour une bande dessinée traditionnelle, et il vient chercher cette densité d’information visuelle, cette narration visuelle à la papa. Sauf que ce terme péjoratif s’avère injuste dans le cas présent : Christophe Alvès s’investit dans chaque case avec un souci du détail, mais aussi de la lisibilité, et de l’exactitude historique. La première case correspond à une vue aérienne de la propriété de Margareth Morrison : les différents corps de bâtiments, la piscine, les arbres, la toiture, les fenêtre, tout est à sa place, avec une précision remarquable dans une vue aussi exigeante. Tout au long de l’album, d’autres vues ambitieuses attendent le lecteur : une vue de Sunset Boulevard en perspective, des prises de vue sur un plateau de cinéma avec à la fois les acteurs dans le décor et l’ensemble de l’équipe technique avec leurs outils et appareils d’époque, un véritable capharnaüm dans le débarras des locaux de Sid Hudgens, un avion passant au-dessus du quartier résidentiel de Play adel Rey, un avion survolant la côte Ouest, etc. Ces cases présentent des dimensions similaires aux autres ; elles sont faites pour porter leur part de narration, sans intention particulière d’en mettre plein la vue ou de faire s’extasier le lecteur. L’artiste réussit tout autant les scènes d’action comme les course-poursuites, les coups de feu, ou cette filature en voiture sur la route de Los Angeles qui se termine par un accident mortel.



Le lecteur s’attend également à une narration assez explicative, de la part du scénariste. Il respecte bien une narration solide, exposant les faits, dans un français châtié. Il se trouve bien deux scènes au cours desquelles un personnage fait le point sur ce qu’il sait, au bénéfice de ses interlocuteurs et du lecteur, une exposition assez conséquente. Pour autant, il ne s’agit pas de pavés de texte avec une vignette minuscule, et l’alternance des séquences consacrées à différents personnages donnent du rythme à la lecture. Le lecteur se retrouve immergé dans cette enquête, d’abord, aux côtés de Bob Garcia, puis de Guy Lefranc et de John Drake agent de la CIA. L’intrigue s’avère bien nourrie par les éléments historiques, le scénariste imaginant une version, plutôt plausible, des différentes organisations tournant autour de Marilyn Monroe, avec des intentions néfastes. Les auteurs évoquent ainsi la puissance de cette actrice, sa séduction irrépressible et incommensurable ayant charmée des hommes puissants. En creux sont évoqués les liens officieux entre différentes formes de pouvoirs, la concurrence entre les deux principales agences de renseignements des États-Unis, la manipulation, l’utilisation et l’instrumentalisation des petites gens (Estelle Roma, la doublure de la star) par les puissants, les riches, les célèbres, et la malédiction de l’exceptionnelle beauté physique.


En fonction de ses inclinations personnelles, le lecteur peut hésiter à se lancer dans un tome de cette série : craignant que le résultat soit trop édulcoré par rapport à l’original, ou au contraire n’ayant conservé que les aspects les plus pesants. Les auteurs modernisent discrètement, à la marge, les caractéristiques de la narration avec des phylactères moins volumineux, et des couleurs s’autorisant quelques nuances. Ils conservent le principe d’un héros sans reproche, un peu lisse peut-être, et courageux, d’un environnement réaliste représenté dans le menu détail, et d’une enquête évoquant une affaire célèbre. Le lecteur se prend au jeu de savoir si Estelle Roma sera broyée ou non par son rôle de doublure d’une star, tout en se délectant de cette reconstitution d’une époque et d’une région.