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mardi 23 juin 2026

Nini Cordy 1949

Au cœur de ce décor surgit une jeune artiste pleine d’énergie, Léonie Cooreman


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, qui ne nécessite pas de disposer d’une connaissance préalable du personnage principal. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Bernard Swysen pour le scénario, Christophe Alvès pour les dessins, et Drac (Pascale Wallet) pour la couleur. Il comprend quarante-six planches de bande dessinée. Il se termine avec un dossier intitulé Annie avant Cordy, de sept pages avec des photographies d’époque et des illustrations, comprenant une introduction expliquant le contexte, et des chapitres intitulés : Bruxelles 1949, Anny Cordy la jeunesse d’une étoile, Annie à Paris, Annie Cordy belge et fière de l’être, Quand la fiction croise l’Histoire, Les coulisses du récit, et des encarts consacrés à Le Bœuf sur le Toit, Une carrière construite sur la durée, Qui était Andreï Jdanov, Dmitri Chostakovitch.


À Bruxelles, porte de Namur, en 1949, dans la soirée, un homme passe en courant devant la fontaine de Brouckère, il est poursuivi par deux hommes en imperméable, avec feutre mou. Il atteint sa destination : l’établissement de music-hall Le Bœuf sur le Toit. Il grimpe l’escalier quatre à quatre et atteint un bureau doté d’un piano à queue. Puis il passe dans une salle de répétition, où il glisse une feuille d’un carnet sous une sorte de bœuf en toile tendue sur une charpente en bois. Il en ressort et il se remet à courir avec son carnet sous le bras, et il est abattu par Piotr, un des deux poursuivants. Fiodor ramasse le carnet de partition, et constate qu’une page a été arrachée. Son collègue remarque que le fuyard a tellement appuyé avec son crayon que le texte est gravé sur la feuille du dessous : Pour Nini. Une affiche dans la salle leur permet de comprendre de qui il s’agit : Nini Cordy, une artiste se produisant au Bœuf sur le Toit.



Le lendemain matin, la police est sur place. L’inspecteur pose des questions à Jean Omer, le directeur du cabaret Le Bœuf est sur le Toit. Ce dernier indique que la victime est un trompettiste de son orchestre : Sergueï Drugayatserkov. Une jeune dame en costume de danseuse intervient sans être sollicitée pour dire que monsieur Omer a toujours aimé aider les gens en détresse, déjà pendant la guerre avec les Juifs. Répondant à la question de l’inspecteur, elle explique qu’elle connaissait un peu la victime, elle s’entendait très bien avec lui, il était très sympathique avec elle mais il ne parlait pas beaucoup. Ayant terminé ses relevés, la police quitte les lieux. Le directeur indique qu’il est temps que les répétitions reprennent. Nini Cordy va s’assoir en amazone sur le bœuf qui s’écoule sous son poids, et elle découvre la feuille de partition, qu’elle décide de garder pour elle. À la nuit tombée, elle quitte l’établissement, cherchant à comprendre l’indice qui peut se cacher dans la feuille du carnet, convaincue qu’il y a sûrement un rapport avec l’assassinat de Sergueï. Le soir, dans sa chambre mansardée, elle examine la feuille sans réussir à comprendre. Elle finit par aller se coucher. Le lendemain matin, toute la famille est déjà à la table du petit-déjeuner.


Il est possible que le lecteur soit attiré par la perspective de voir Annie Cordy (1928-2020, Léonia Juliana Cooreman) dans ses jeunes années, avant qu’elle n’entame sa carrière à Paris. Ou qu’il apprécie les bandes dessinées éditées par Anspach ancrées dans la Belgique comme la série de Patrick Weber & Baudouin Deville mettant en scène Kathleen Van Overstraeten, ou les récits en un tome comme Coq-sur-Mer 1933 (2022) de Rudi Miel & Deville, Ostende 1905 (2022) de Weber & Olivier Wozniak, Spa 1906 (2024) par Miel & Wozniak. Les auteurs ont pris le parti de mêler l’histoire personnelle de la chanteuse et meneuse de revue en 1949, alors qu’elle a vingt-et-un ans, évoquant ses débuts dans le music-hall, danse et chant, l’emmenant vers le rôle de meneuse de revue, et contexte historique, en particulier l’incidence de la politique culturelle du Réalisme socialiste soviétique, en particulier son extension à la musique à partir d’une nouvelle résolution du comité central votée le dix février 1948, et menée par Andreï Jadnov (1896-1948), qui lui a même donné son nom le Jdanovisme. Le dossier contextuel comprend un encart consacré à cet homme politique soviétique qui était un proche collaborateur de Joseph Staline (1878-1953). Il comprend également un encart consacré à Dmitri Chostakovitch (1906-1975). Le récit se termine sur le sort du Petit Paradis et la date de sa première interprétation en public.



Le dessin de couverture emmène tout de suite le lecteur dans le monde du music-hall, avec une tenue relativement sage, dont les fruits évoquent vaguement une tenue de scène de Joséphine Baker (1906-1975) en moins coquin et avec d’autres fruits. Scénariste et dessinateur intègrent différents éléments du music-hall : l’établissement le Bœuf sur le Toit avec sa salle principale, ses coulisses, sa façade et son enseigne, les différents costumes des danseuses et chanteuses directement inspirés par des photographies promotionnelles reproduites en fin d’album, deux numéros sur scène dont un où Nini Cordy porte ledit costume mais sans les fruits et un autre avec l’orchestre de Jean Omer. Par la suite, le lecteur peut voir la jeune artiste dans une jolie robe rouge et verte avec deux maracas comme accessoires, et un dernier numéro où elle reporte le costume de la couverture. L’évocation des débuts de carrière de celle qui deviendra Annie Cordy sont également mis en scène avec son apprentissage de la danse et de la souplesse avec des exercices à la dure, les cours de chant avec les sœurs Ambrosini, une audition avec monsieur Mathonet où sa mère force la porte de son bureau, et des débuts bien modestes quand elle avait onze ans, en 1939, où elle s’est mise à chanter et à danser dans un bistrot, en montant sur une table, devant les militaires fraîchement mobilisés qui avaient pris leurs quartiers dans le hangar juste en face de sa maison, sous l’œil courroucé de son père, et le regard encourageant et amusé de sa mère.


Il est possible que le lecteur soit familier du travail du dessinateur sur d’autres séries, par exemple celle de Lefranc dont il illustre les aventures qui étaient scénarisées par François Corteggiani (1953-2022). Il retrouve dans ces pages, toute sa méticulosité et le soin apporté à la reconstitution historique, que ce soient des tenues vestimentaires ou des lieux. Pour ces derniers, l’artiste a effectué les recherches nécessaires pour montrer les endroits de Bruxelles tels qu’ils étaient à l’époque : la fontaine de Brouckère à la Porte de Namur et son grand hôtel Le Métropole, l’immeuble abritant le Bœuf sur le Toit, plusieurs rues de la ville, la place de la Bourse et ses immeubles, des galeries avec les vitrines des magasins dont un chocolatier et le théâtre, l’hôpital Saint-Pierre, le palais de Justice avec sa coupole nouvellement reconstruite, et d’autres environnements comme la plage de Scheveningen à La Haye, un petit hameau perdu du Brabant wallon, la grand place d’Overijse, etc. Le lecteur suit la jeune artiste et détective en herbe dans chacun de ces endroits, avec une sensation d’immersion soignée. L’implication du dessinateur épate par sa constance et sa justesse, que ce soit chaque lieu, le naturel des personnages, et les clins d’œil discrets, par exemple le maintien de Piotr & Fiodor évoque parfois celui des Dupondt.



Les deux dimensions du récit se marient bien : la jeunesse d’Annie Cordy et l’enquête sur le meurtre. Le lecteur croit tout à fait au caractère espiègle et bien trempé de la jeune femme, sa volonté de trouver par elle-même ce qui se cache derrière le mystère de la partition. Le dossier de fin explique que les auteurs ont bénéficié du soutien bienveillant de la nièce de la chanteuse, Michèle Lebon, qui les a autorisés à créer cette histoire fictive très bien documentée. En observant la jeune artiste agir, le lecteur se dit qu’elle disposait de prédisposition pour mener à bien une telle carrière, qu’elle a été formée à rude école (en particulier les coups de badine sur les cuisses pendant les cours de danse). Il voit sa force de caractère, à la fois dans sa façon de répondre, à la fois dans son entrain impressionnant. Il se dit qu’elle pouvait se montrer ingérable, et en même temps très impliquée. Les auteurs lui font jouer le rôle de personnage principal et d’enquêtrice prenant des risques, jusqu’à être enlevée et séquestrée par deux espions soviétiques. Elle n’est ni invincible, ni infaillible. Elle sait demander de l’aide à d’autres personnes et les écouter. Cela apparaît comme une évidence au lecteur quand elle trouve la solution de l’énigme grâce à une intuition de son compagnon Gilbert Houcke. Finalement, quelle que soit la disposition d’esprit du lecteur vis-à-vis d’Annie Cordy, il se retrouve vite sous le charme de cette version en héroïne d’une aventure. Son entrain et son élan vital tranchent fortement avec les actions menaçantes des deux espions. Le lecteur sourit devant les rebondissements propres aux récits d’aventure tout public, héritage direct d’Hergé. Le dossier de fin vient apporter les éléments historiques permettant de comprendre la réalité de la mise en œuvre du Jdanovisme et les conséquences concrètes pour Chostakovitch.


Une bande dessinée avec Annie Cordy comme héroïne ? Il faut oser… En fait pas du tout, les auteurs situent l’histoire au tout début de sa carrière à Bruxelles, avec une histoire de meurtre découlant de la politique culturelle soviétique. Le dessinateur effectue une reconstitution historique d’une solidité remarquable dans un registre Ligne claire détaillé et minutieux, avec une mise en couleur de type naturaliste. Le lecteur se trouve accroché par l’entrain formidable de l’héroïne et par cette immersion dans un temps révolu.



mardi 10 mars 2026

Un flip coca !

Pourquoi vouloir toujours tout savoir ?


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Son édition originale date de 1991. Il a été réalisé par Edmond Baudoin pour le scénario et les dessins. Il compte quarante-quatre pages de bande dessinée en noir & blanc. Il commence par une introduction rédigée par l’écrivain J.M.G. Le Clézio qui raconte qu’il a connu le bédéaste sur le chemin de l’école où ils conduisaient l’un Anne, l’autre Amy. Il explique que quand il a lu ses premiers albums il lui a semblé qu’ils avaient habité la même maison qu’ils avaient connu les mêmes gens, et qu’ils avaient découvert la vie en même temps, à travers ces rues bizarres du quartier Arson, près de la Manufacture des Tabacs, sur les quais entre les ballots de liège et les barils d’huile. Il raconte que ce sont ces premières impressions, qui font que la bande dessinée, tout d’un coup, est plus simple et plus facile, et qu’on y entre comme si on faisait partie des dessins. Et puis on découvre d’autres choses, le mystère, peut-être, le temps, la solitude, la peur de changer ou de vieillir, le désir d’échapper, d’être un autre, et en même temps l’attachement pour tout ce qu’on a connu depuis l’enfance, c’est-à-dire la poésie, celle-là même que fait, d’une toute autre façon, un autre niçois qui s’appelle Daniel Biga (1940-, poète).


Les hirondelles font exister le ciel… C’est Betty qui le dit… Leur vol fait comme une écriture, une écriture qui s’efface. Betty dit aussi que nous c’est pareil. Que nous dessinons nous aussi, quand on bouge. Betty aime les écritures des hirondelles. Elle aime aussi leurs musiques, leurs danses, leurs voyages. Quelque part sur une grande place, les gens discutent en petit groupe, se croisent, jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’une jeune femme seule au milieu, tous les autres s’étant éloignés. Un homme joue au flipper. Une fillette danse. Un disque tourne sur une platine. Une boule de flipper roule. Un couple fait l’amour. Des acteurs jouent une pièce sur une scène.



Le jeudi à Nice à 20h15, une jeune femme quitte Betty en acceptant son rendez-vous, le lendemain matin à dix heures. Betty rentre chez elle où elle est accueillie par sa fille Élée courant vers elle à bras ouvert, et par Julia plus réservée. Dans la cabine de contrôle, Emmanuel se plaint avec les autres techniciens de la musique que jouent ceux qu’ils enregistrent. Marion les rejoint et regrettant qu’Emmanuel s’en va encore ce week-end, ce dernier constatant qu’elle est jalouse. À Nice à 20h50, les trois femmes sont à table, et Betty dit que dans dix jours exactement elle sera à Naples. Julia prend la parole : la jeune mère trépigne… Mais ce n’est pas pour Naples… C’est pour sa danse… Pour ces instants de création où Betty enfante sur un fil… Mais pour le cas où elle aurait le temps d’y jeter un coup d’œil… Julia pourrait lui parler de Naples… C’était il y a vingt-cinq ans à peu près… Elle, par chance elle l’a découverte par la mer… En plein été, au soleil de deux heures, et son paquebot venait de Gênes au retour d’Amérique du Sud, un merveilleux paquebot italien… Bref, la splendeur, l’explosion de la lumière sur les îles tremblant de joie dans leurs propres reflets, et une heure après… Dès le quai la misère hurlante, et chantante, les gosses mendiants, les gosses piqueurs de valises… Un opéra splendide et fou où se chantait, se dansait l’interminable fin de leur vieux monde…


Le lecteur se trouve vite déconcerté par la structure narrative utilisée par le bédéaste, lui dont les bandes dessinées sont toujours immédiatement accessibles. Il se trouve face à une forme de juxtaposition de cases passant d’un sujet à un autre : ces badauds sur une place, cette jeune femme à la longue chevelure, le joueur de flipper, la petite fille qui s’appelle Évée (pour Éléonore), puis le repas à table et les évocations d’un voyage à Naples, puis une danse, puis un viol dans une rue sombre de New York, puis… Cette fragmentation atteint son point culminant en planche vingt-quatre, composée de six cases, deux se déroulant à Nice, une à New York, une à Paris, une Beyrouth, une à Naples. C’est la seule et unique case se déroulant à Beyrouth. Il y a aura bien une case dont le cartouche précise qu’elle se situe à Kaboul, mais sans lien apparent. Pour New York, il semble bien qu’il s’agisse de l’amorce d’un nouveau viol. Le lecteur reconnaît les personnages dans les deux autres cases, même si le fil ténu avec la chanteuse blonde semble ne mener nulle part en particulier. Déroutant.


Le lecteur observe la même approche composite, dans un premier temps pour les dessins : cette vue de dessus en oblique sur de petites silhouettes comme posées sur un fond blanc, ce petit visage aux traits fortement contrastés en bas à droite de la case, la représentation réaliste et détaillée de la table de jeu du flipper, l’effet de déformation du reflet de la même table sur la surface sphérique de la bille, les représentations des personnages majoritairement au pinceau parfois rehaussées à la plume, et cette extraordinaire scène de danse de la planche trente-six à la planche quarante-et-un. Cette expression corporelle peut évoquer au lecteur une bande dessinée ultérieur du même artiste Le Corps collectif : Danser l'invisible (2019) avec Jeanne Alechinsky, chorégraphe et danseuse, un hommage à Nadia Vadori-Gauthier chorégraphe et à son groupe de danse appelé Corps Collectif, une représentation magique de la danse moderne. Pour revenir à la bande dessinée, cette variété de modes graphiques peut ajouter à la sensation de morcellement de certaines parties de la narration. Pour autant, elle ne produit pas de solution de continuité, le lecteur retrouvant la sensibilité et la personnalité de l’artiste dans chacun.



Les dessins d’êtres humains portent le sceau du sens de l’observation et de l’empathie du dessinateur. En les regardant, le lecteur peut ressentir leur état d’esprit, se faire une idée de leur émotion. Dans ce petit dessin d’une enfant, il voit toute l’intensité qu’on peut avoir à cet âge lorsque l’on dit quelque chose d’important, auquel on souhaite que son interlocuteur ou son auditoire accorde toute leur attention, avec le même engagement. Il se produit un effet fort différent en regardant le visage tout ridé de Julia : une sorte de masque qui s’est formé avec les années, les décennies, et pourtant la force vitale intacte est perceptible lorsqu’elle parle. Le lecteur se trouve saisit par le regard fixe de Marion, les traits lisses de la jeune femme, sa coupe de cheveux courts, son étrange absence d’expression, qui se trouve expliquée plus tard par son addiction. Il éprouve une grande horreur et une compassion sans limite pour la jeune femme qui se fait violer, réalisant à la fin de cette séquence que son visage reste invisible couvert par ses cheveux ou masqué par l’ombre pour indiquer l’absence de sa personnalité dans les yeux des criminels. Par comparaison, il est impressionné par l’assurance de la jeune femme blonde qui vient apporter une cassette à Emmanuel, ce qui se confirme dans une scène suivante où elle repousse une avance avec une autorité définitive. Il lui faut un peu de temps pour se rendre compte que le visage de Betty / Béatrice se dérobe. Peut-être en prend-il conscience en planche dix-sept avec un cadrage bizarre où les jambes de sa fille en train de danser sur la plage empêche de voir ledit visage. Ou bien enfin en planche quarante-deux où elle se tient face au lecteur.


La narration peut déconcerter : des allers-retours très fréquents d’un endroit à l’autre, Nice, New York, Paris, Beyrouth, Naples, des voyages, des personnages apparaissant le temps d’une séquence. Certes, le récit déroule une histoire facile à cerner : le voyage de Betty / Béatrice à Naples, sa relation avec sa fille Éléonore, sa relation amoureuse épisodique avec Emmanuel qui vit à Paris, sa rencontre avec Giorgio à Naples, et cette rencontre initiale avec le narrateur. Et donc ces apartés ou ces pas de côté avec Julia (peut-être la mère de Betty), Éléonore sa fille, Marion amoureuse d’Emmanuel, les badauds sur la place, l’agression sexuelle à New York, le questionnement sur l’engagement personnel dans le théâtre, l’effet distractif de la poitrine de Chantal, le masque dans la fête, etc. Le lecteur y voit une forme de juxtaposition : d’un côté ce qui se passe dans l’histoire principale, et par intermittence ce qui se passe ailleurs. Ce procédé peut être utilisé pour faire apparaître la nature arbitraire de la vie (Pourquoi ça arrive à l’un plutôt qu’à l’autre ?) en fonction des hasards de la naissance, de la personnalité. Il peut également être utilisé pour montrer sciemment quelque chose qui n’a rien à voir avec le fil directeur de l’intrigue : un moment de fugue de l’esprit d’un personnage ou de l’auteur… Encore que tout provient de l’esprit de l’auteur et que personne ne dispose de la faculté d’imaginer quelque chose de totalement sans rapport avec le fil conducteur, à partir de rien. Il est donc plus probable que sciemment ou inconsciemment Baudoin établit des parallèles. Ainsi l’histoire atroce de la jeune femme violée se déroule en contrepoint avec les relations sexuelles de Betty, pointant du doigt l’horreur du comportement mâle, alors que des relations saines sont possibles. Dans le même temps une personne âgée arrose ses fleurs à Beyrouth, sans avoir aucunement conscience de ce qui arrive dans cette ruelle de New York, indifférent à cette horreur ignoble et aux autres qui se commettent concomitamment quelque part sur la planète. Le lecteur ressent que l’histoire présente comme point focal le personnage de Betty, sa façon d’exprimer les émotions par le théâtre, et plus encore par la danse, absorbant inconsciemment ce qui se passe autour d’elle, et le retranscrivant dans ses mouvements chorégraphiés. Elle ne perçoit pas ces autres fragments de vie, et dans le même temps ils façonnent le monde qu’elle ressent.


Le lecteur familier avec l’œuvre d’Edmond Baudoin ne s’attend pas à éprouver des hésitations à la lecture d’une de ses bandes dessinées, à se trouver en difficulté de compréhension. Il retrouve sa narration visuelle déjà unique, tellement personnelle, tellement sensible, expressive et inventive, donnant une vie pleine et entière à chaque personnage. Il découvre rapidement le fil directeur de l’histoire : une femme artiste, actrice et danseuse, exprimant des émotions et des ressentis au travers de son art, se nourrissant de ses relations amoureuses, familiales et amicales. Petit à petit, le lecteur perçoit l’intention de l’auteur : donner à voir la multiplicité du quotidien, des vies, leurs différences, la force du désir masculin et les horreurs qui l’accompagnent, y compris pour les hommes, la part prépondérante d’arbitraire dans chaque vie. Envoûtant.



mardi 17 février 2026

Cintré(e)

Pauvre fou. Car tout ceci n’était qu’illusion. Et faux-semblant.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa première édition date de 2018. Il a été réalisé par Jean-Luc Loyer pour le scénario, les dessins et les nuances de gris. Il comprend cent-trente-et-une pages de bande dessinée. Il s’ouvre avec un texte introductif de l’auteur évoquant le fait que cette histoire s’inspire de faits réels, le sacerdoce des artistes qui déposent chaque jour sur leurs tables à dessin, leurs rêves les plus fous, leurs récits les plus subtils comme les plus absurdes.


Il y a quelques années, un enterrement. Il fait nuit. Le téléphone sonne. Strident. L’auteur est tiré de son sommeil. Groggy. On lui apprend que sa nièce est décédée. Qu’elle s’est suicidée. On ne sait pas pourquoi. Vingt-deux ans. Elle en avait marre de la vie. Fatiguée. Une histoire d’amour tragique. Sans doute. Il dit qu’il va remonter dans le nord. À Hénin-Beaumont. Qu’il verra son frère. Sa femme. Il dit qu’il sera là très vite. Pour l’enterrement. Il raccroche. Il fait nuit noire. Il pleure. Mais les larmes sont vaines. Le drame s’est joué. Aucun mot, aucun dessin ne pourront décrire le chagrin d’un père. La douleur de son frère. Sa rage aussi. Le voilà donc à sept cents bornes de chez lui, son gros fondement d’obèse sur un banc de messe. Écoutant le remplaçant du prêtre. Oui, le véritable curé n’a pas pu venir. Trop occupé. Manque de personnel… De fait, c’est ce monsieur, une sorte de super catholique, qui fait l’homélie. Touchante d’ailleurs. Des larmes ruissellent sur ses joues… Il fait nuit noire. Et la famille pleure… Spectateurs impuissants de l’épilogue d’un drame qui vient de se jouer. C’est donc au rythme d’une marche funèbre de Mozart, diffusée en deux fois vingt-cinq watts, que débute cette histoire… Et par l’enterrement d’une petite fleur. Et c’est donc à elle que l’auteur dédie cette histoire. Petite fleur. Car sans le savoir, et au-delà de toute sa tristesse, elle venait de bouleverser sa vie.



Liaison fatale. L’auteur sort du kébabier avec une boisson chaude et un sandwich qu’il consomme en marchant dans le froid de l’hiver. Il arrive à son rendez-vous galant, dans un véhicule utilitaire sport, avec une belle blonde. Ils discutent. Elle lui demande d’être réaliste : Rien que la voiture dans laquelle ils se trouvent, elle vaut quasiment des années de son salaire. Son mari à elle est allé l’acheter en Allemagne. Et comme elle n’a pas de besoin d’argent, elle peut accorder du temps à Jean-Luc. Il le reconnaît, mais ce qu’il aimerait c’est pouvoir faire des choses avec elle, avoir des journées… Elle l’interrompt : ils en ont déjà parlé cent fois, elle aussi l’aime ; mais elle ne va pas quitter son mari pour une vie sans lendemain. Elle imagine d’ici la tête des clients de l’agence immobilière qui découvriront que la femme du gérant s’est tirée avec un artiste local qui bosse dans Tourniquet Magazine. Elle le réconforte en lui demandant ne pas faire sa mauvaise tête : il sait qu’elle plaisante. Elle ajoute que lui la fait rêver avec ses histoires, ses dessins. Et puis, eux deux, c’est pas pareil. Elle sait ce qu’il aime, dit-elle en approchant sa main de la fermeture de sa braguette. En réaction, il sort de la voiture, fâché, lui disant que c’est fini.


Quelle étrange couverture avec ce visage de jeune femme exaltée et exultant, à la peau bleue, et le reflet du visage d’un homme exprimant la surprise, avec un titre peu explicite en orange. Le lecteur se plonge dans le texte introductif et il comprend qu’il s’agit d’un ouvrage à haute teneur biographique, les noms et des situations ayant été modifiés pour préserver l’intimité et la dignité des personnes. Il relève également que l’auteur dédie cette histoire à ses amis artistes, qui chaque jour déposent sur leurs tables à dessins leurs rêves les plus fous, leurs récits les plus subtils comme les plus absurdes. À ces auteur(e)s qui n’ont qu’une obsession : réinventer leurs vies ou des vies. Ceux qui couchent leurs états d’âme sur le papier, animés par de purs instincts de survie. Il remarque également que l’artiste opte pour un registre descriptif et réaliste, avec un degré significatif de simplification dans les formes humaines, les visages, et qu’il privilégie régulièrement les personnages à l’environnement dans lequel ils évoluent. Pour autant, il prend bien soin de d’installer chaque scène dans son décor en ouverture, il intègre des accessoires du quotidien. Le lecteur remarque que chaque personnage dispose d’une morphologie propre, allant de l’obésité pour le narrateur à la maigreur maladive pour la jeune femme, de tenues vestimentaires en phase avec sa position sociale et son positionnement économique.



Le récit s’ouvre avec une séquence de cinq pages consacrées à une cérémonie d’enterrement, celui de la nièce du narrateur. Ce dernier raconte son récit sans préciser aucun nom : ni celui du personnage principal, ni celui de la jeune femme, ou de son amante ou de son meilleur ami qui est scénariste. Par effet d’assimilation, le lecteur a tôt fait de surnommer le narrateur avec le prénom de l’auteur, de penser à la jeune femme sous le nom de Elle, au meilleur ami en l’appelant par sa fonction Scénariste, etc. L’enterrement s’avère touchant, plus par sa dimension pragmatique que par les émotions associées au deuil. La simplicité ou l’évidence des dessins raconte la scène dans tout ce qu’elle a de concret, avec une belle représentation détaillée de l’architecture de l’église. Le constat relatif à l’absence de prêtre faute de moyens humains apparaît comme une forme de résignation : manque de personnel, remplaçant compétent dans le registre de l’émotion, moins sur le plan pratique (il n’arrive pas à enclencher la musique du premier coup), ce qui fait ressortir une forme de manque de considération pour la défunte, une cérémonie impersonnelle et à coût réduit. Le lecteur y voit un jugement de valeur sur l’importance très relative donnée à l’individu dans la société, aux automatismes sociaux sans considération personnalisée. Il suppose que ce choix de chapitre introductif apporte un éclairage sur ce qui va suivre.


Sans a priori particulier, le lecteur entame cette tranche de vie. Il fait connaissance avec l’avatar de l’auteur : un homme rondouillard, vraisemblablement quadragénaire, même si son âge n’est jamais précisé, en se basant sur le fait qu’il pourrait presque être le père de Elle. Il porte quasiment la même tenue du début à la fin, ce qui est cohérent avec son manque de moyens, des vêtements amples et informes, masquant pour partie son obésité, ou tout du moins l’atténuant, la majorité du temps avec un bonnet sur la tête, et sa barbe qui lui mange ou lui masque la partie inférieure du visage. Ses yeux sont la plupart du temps réduit à deux points, avec un visage expressif. Il se rend à son rendez-vous galant avec la femme du gérant de l’agence immobilière, celle-ci étant pleine de vie, et sûre d’elle, plutôt agréable même si le rendez-vous se déroule mal. Le lecteur suit Jean-Luc dans chaque séquence, rencontrant avec lui d’autres personnages souvent banals et ordinaires, toujours avec une personnalité qui transparaît : le boucher (artiste très particulier), une première responsable éditoriale, une seconde, chacune avec son approche personnelle, la logeuse, le meilleur ami de l’auteur, qui est scénariste et un peu sans-gêne, des réfugiés à Sangatte et des membres d’une association humanitaire, un monsieur qui promène son chien la nuit… Et enfin en page cinquante-et-un, la demoiselle figurant sur la couverture. Une distribution de personnages attachants, émouvants, humains, normaux et uniques.



Mine de rien, le récit emmène le lecteur dans des endroits variés : une église, un parking pour voitures offrant une vue panoramique sur la ville, une boucherie, un appartement de célibataire, les locaux d’une maison d’édition jeunesse, un TGV se rendant à Calais et retour, un camp de migrants à Sangatte et les locaux d’une association préparant deux cents repas deux fois par jour (avec corvée d’épluchage de patates), un fleuriste, un pont propice au suicide, une société de graphisme publicitaire, une autre église, et même une grande terrasse de café, un port de plaisance, et un centre médico-psychologique. Le lecteur se laisse gagner par cette petite vie chiche et tranquille, par cette relation difficile entre un artiste sans succès et une jeune femme avec des problèmes de cafetière (des troubles psychologiques). Il ressent l’attachement un peu protecteur de Jean-Luc pour elle, ainsi que ses tâtonnements bienveillants pour la soutenir, lui offrir un cadre accueillant et structuré. Il est sensible à leur cheminement pour apprendre à se connaître dans cette relation asymétrique.


Ayant lu l’introduction, le lecteur se montre attentif aux éléments qui relèvent du métier d’artiste, de créateur. À l’évidence, les boulots alimentaires de Jean-Luc, sa démarche pour réaliser un roman graphique avec son ami scénariste, et pour essayer d’intéresser un éditeur. La manière dont il met à profit ce talent pour venir en aide à Elle. En périphérie, il voit comment l’ami scénariste se nourrit de nouvelles relations amoureuses, il découvre une sensibilité artistique inattendue chez le boucher à la forme d’expression très personnelle. Il sourit lorsque Jean-Luc donne des conseils à Elle sur la nécessité de se faire payer pour chaque travail. Il se dit que l’histoire du monsieur avec le chien peut s’appliquer à n’importe quel artiste : Un type un jour a voulu s’envoler. Il était persuadé d’avoir inventé une machine volante qui allait changer l’histoire de l’humanité. Il a hésité, testé ses liens, fait une prière. Re-testé ses liens, refait une prière et… Il a bondi dans le vide, tel un ange de carton ! C’était magnifique ! Le lecteur éprouve également un pincement au cœur lorsqu’il s’agit de trouver un éditeur pour publier une bande dessinée, ainsi que le caractère arbitrairement aléatoire de sa réception, de ses interprétations. Puis il repense à la scène introductive, à la motivation intime qu’elle met en lumière chez Jean-Luc, et aussi qu’au final chaque individu vit sa vie à sa manière, soumis aux aléas tout aussi arbitraires de la vie.


Une bande dessinée étrangement placide, évoquant une forme de résignation plus que d’acceptation. Une narration visuelle à base de dessins qui peuvent parfois sembler simpliste, tout en racontant l’histoire avec efficacité et émotions, ce qui constitue une belle réussite. Une tranche de vie banale d’un artiste graphique, faisant son possible pour créer et trouver un compromis satisfaisant sur le plan économique. L’histoire d’une rencontre entre cet homme en surpoids et une jeune femme fofolle (cintrée) parfois imprévisible et souvent ingérable. Une histoire d’amitié totalement personnelle et émouvante. Une bande dessinée peu commune, sans effets de manche, sans tambour, ni trompette. Touchant.



jeudi 30 octobre 2025

Judee Sill

Les caprices du destin en ont décidé ainsi.


Ce tome contient un récit de nature biographique, indépendant de tout autre, ne nécessitant pas de connaissance préalable. Son édition originale date de 2023. Il a été réalisé par Juan Díaz Canales pour le scénario et par Jesús Alonso Iglesias pour les dessins et les couleurs. Il comprend quatre-vingt-dix pages de bande dessinée.


En 1979, dans le quartier de North Hollywood, deux policiers toquent à la porte d’un appartement. À l’intérieur, c’est le désordre : des cailloux dans un bol, un livre avec des marque-pages, une plante verte morte, des bouteilles d’alcool vides, une pile de magazines, des déchets par terre, un iguane qui se balade en liberté. L’un des policiers s’apprête à enfoncer la porte, l’autre tourne simplement le bouton et entre : c’est ouvert. Ils sont enveloppés par une odeur nauséabonde. Ils avancent dans l’appartement et découvrent le cadavre d’une femme, ainsi que l’état lamentable de l’habitation. Le plus ancien prononce la sentence : il peut résumer en un seul mot le rapport, surdose. Le second observe le cadavre et commence à prendre des notes. Femme blanche, type caucasien, quarante ans environ. Cause probable de la mort, overdose. Désordre caractéristique d‘un mode de vie bohême (artiste). Possible lettre de suicide. Demande expertise graphologique. Vérifier éventuelle appartenance à une secte. Aucune trace de document permettant l’identification. L’iguane regagne lentement la fraîcheur des plantes vertes.



1951, dans le cinéma de Studio City, en Californie, les époux Sill ont emmené leur fille voir un film de science-fiction de série B avec des monstres : à l’écran une sorte d’iguane géant est en train de terrasser un crocodile. Milford Sill se penche vers sa fille Judee pour lui faire remarquer qu’il lui avait bien dit qu’il était invincible leur Gregory. Puis il se tourne vers sa femme Oneta pour lui demander si elle aime le film. Elle répond sèchement que ce qu’elle aime, ce sont les gens qui parlent au cinéma. Il maugrée qu’elle n’aime rien : elle n’aime pas les gens, elle n’aime pas le cinéma, elle n’aime pas son travail. Elle lui rétorque que faire du trafic de bestioles, elle n’appelle pas ça un travail. Il la corrige : Importateur d’animaux exotiques, et d’ailleurs Hollywood ne trouve pas si minable que ça. À la sortie de la séance, le père a pris sa fille sur ses épaules et il lui promet d’aller voir un Tom et Jerry le lendemain. 1961 dans la vallée de San Fernando, Judee est allongée dans son lit sans bouger à rêvasser. Sa nouvelle mère entre pour lui dire sèchement qu’elle ressemble à son père. L’adolescente lui rétorque que ce n’est pas étonnant, ils sont morts tous les deux. Sa belle-mère lui répond qu’elle ne sait pas si Judee est morte, mais que ce qui est sûr c’est qu’elle n’a pas de cœur, elle estime que l’adolescente est cruelle et qu’elle leur gâche la vie à son père et elle. Toujours allongée et dans un grand calme, la jeune fille répond qu’ils n’ont besoin de personne pour leur gâcher la vie, qu’ils y arrivent très tout seul… Enfin avec l’aide de l’alcool…


Il s’agit de la biographie d’une chanteuse et compositrice américaine, ayant réellement vécu, née en 1944 à Studio City, un quartier de Los Angeles et décédée en 1979, dans le quartier North Hollywood, dans la vallée de San Fernando à Los Angeles. Du temps son vivant, elle a enregistré deux albums en studio qui ont été publiés par la maison de disques Asylum : Judee Sill (1971), puis Heart Food (1973). Elle avait commencé à en enregistrer un troisième Dreams come true qui sera publié en 2005. La séquence d’ouverture ne laisse planer aucun doute sur le destin de cette artiste : mort solitaire, suite à une addiction aux drogues, dans un appartement aux allures de dépotoir, avec deux particularités : un exemplaire de ses albums, et un iguane domestique en liberté. Les auteurs ont choisi d’évoquer cette vie dans une chronologie recomposée passant de 1979 à North Hollywood, puis 1951, 1961, 1972, 1961, 1979, 1962, 1964, 1972, 1980, 1966, 1968, 1967, 1968, 1982, 1972, 1973, 1975, 1994, 1979, pour finir en 1995 à Santa Monica en Californie. Dans de très brèves notes en fin de tome, ils expliquent qu’il existe très peu de références bibliographiques sur cette musicienne, qu’ils ont dû remplir ce vide grâce à leur imagination, en utilisant parfois des personnages de fiction. Pour les faits, ils se sont basés sur des interviews, notamment celle réalisées par Grover Lewis pour le magazine Rolling Stone d’avril 1972, l’interview de Rosalind Russel publiée en 1972, et deux articles de 2004 et 2006.



Le lecteur peut être attiré par la composition psychédélique avec un choix de couleurs très judicieux, par l’idée de découvrir une musicienne oubliée par l’histoire de la musique populaire, ou encore curieux de lire une autre bande dessinateur du scénariste de la série Blacksad, avec le dessinateur Juanjo Guarnido. En lisant la première scène, il se trouve rassuré (ou peut-être désappointé) par des couleurs plus classiques, une palette dans un registre plus naturaliste. Les dessins s’inscrivent également dans ce registre, avec une approche descriptive. L’artiste a choisi un rendu assez vivant, par le biais de traits de contour de type coups de pinceau appliqués sans retouche, allant de très épais à très fins. Par endroit, les couleurs viennent compléter les informations visuelles proches de la couleur directe. En fonction des éléments de décor, le dessinateur adapte le degré de finition, de très grossier pour la forme de feuilles de plantes d’appartement, à très précis pour la carrosserie d’un modèle de voiture ou la tubulure métallique des chaises du bureau de la docteur Carrara dans l’établissement E retro, Reform School for Girls.


Le lecteur apprécie rapidement la cohérence des dessins, à commencer par l’ambiance lumineuse bien rendue par les couleurs. Il ressent comment le dosage entre descriptif et simplification rend les personnages plus vivants, plus proches de lui, tout en restant dans un registre réaliste : le visage fermé et peiné de la mère traitée d’alcoolique par sa fille, le visage repu de satisfaction du directeur du centre de réhabilitation alors que Judee chante littéralement ses louanges, l’air discrètement gêné de David Griffin quand on lui parle de Judee, la gentillesse inattendue d’un groupe de trois femmes âgées (Nathy, Nun et Nona) dans la cour de la prison pour femmes de Frontera, l’air compassé des dévots de Krishna, etc. Le dessinateur sait montrer les gens dans toute leur diversité, leurs milieux culturels, leur niveau économique dans la société. Il impressionne également par le naturel avec lequel il rend compte des différents environnements : un appartement désordonné, les façades d’une rue de Los Angeles, le cabinet d’un psychologue, le dortoir d’une maison de redressement, le salon luxueux d’un producteur de disques riche à millions, l’atmosphère très particulière de la communauté hippie de Laurel Canyon (nexus de la contreculture dans les années 1960/70)… et bien sûr le désert.



La couverture promet une expérience psychédélique, ou en tout cas d’évoquer cette dimension de la vie de la musicienne. Cette caractéristique apparaît discrètement dans un phylactère en page neuf, puis dans un autre de la page dix, un autre de la page suivante… et le lecteur comprend qu’il s’agit des paroles de Judee Sill, seul personnage à s’exprimer en rose. En page dix-sept et dix-huit apparaissent des salamandres multicolores en arrière-plan du buste des personnages, alors que la chanteuse est interviewée par le journaliste de Rolling Stone. Puis un motif psychédélique surgit à l’écoute d’un des disques de Sill avec le titre du morceau camouflé dans les volutes, toute comme The Kiss dans l’illustration de couverture. Le lecteur accompagnera la musicienne en plein trip à deux reprises, une fois pendant deux pages et demie dans le désert, une seconde fois pendant quatre pages dans les rues de Los Angeles. L’artiste s’amuse bien avec les couleurs et l’altération des perceptions, entre délires et déformations d’expériences passées. Par comparaison, les dévots de Krishna semblent normaux, raisonnables, et doués de leur pleine et entière raison.


En fonction de son humeur, le lecteur est plus ou moins sensible à la recomposition du déroulement chronologique, aux rapprochements que cela crée, ou au fouillis évoquant le bazar dans la tête de Judee Sill. Dans les deux cas, ce dispositif narratif évoque le processus créatif de la compositrice qui rapproche des sensations et des souvenirs dont l’évidence de la connexion s’effectue dans son esprit. Les auteurs ne cachent rien des vicissitudes de l’artiste, sans se montrer voyeuriste, par exemple ses moments de prostitution sont évoqués sans être montrés. Ils mettent en scène les personnes qu’elle a côtoyées comme Grover Lewis (1934-1995, journaliste pour Rolling Stone), Jim Pons (1943-, bassiste de The Turtles), ou encore Gordon Lightfoot (1938-2023). Le lecteur comprend que Dave Griffin est un nom fictif pour David Geffen (1943-, responsable de la maison de disques Asylum et millionnaire en devenir), bénéficiant certainement d’un autre nom dans cette bande dessinée, pour éviter des plaintes contre les auteurs. Vers la fin de l’ouvrage, un patron de bar qui supporte la clientèle de la chanteuse, explique à un jeune homme qu’il n’appellerait pas ça manquer de chance, mais plutôt avoir un talent pour la gâcher. Il continue : Elle avait une carrière les plus prometteuses de toute la côte ouest, et elle a foiré avec son producteur, son agent, ses collègues. Pour autant, le lecteur éprouve de la sympathie pour elle, ayant été en empathie quand elle s’est sentie manipulée par le monde professionnel de la musique, par sa dépendance à la drogue. Il n’est pas loin d’acquiescer à la dernière phrase du récit : Les caprices du destin en ont décidé ainsi. Dans le même temps, il se rappelle que les témoignages sur la carrière de cette artiste sont très peu nombreux, et que les auteurs ont inventé une bonne partie de ce qu’il vient de lire. Qui plus est, personne ne peut se vanter de savoir ce que pensait ou ce qu’éprouvait tel ou tel individu à telle époque et dans telle situation.


À partir des rares éléments biographiques existants, les auteurs rendent hommage à cette chanteuse et compositrice américaine peu connue. Ils le font avec un art consommé de la bande dessinée, une capacité à retranscrire une époque et sa culture, et à partir dans des paradis artificiels psychédéliques. D’un côté, le lecteur découvre un exemple d’artiste talentueuse dont la vie se dégrade progressivement jusqu’à un naufrage pitoyable ; d’un autre côté, il s’interroge sur ce qui relève du réel dans cette biographie plausible et pour partie inventée. Troublant.



lundi 25 août 2025

Nunavut

Que s’est-il donc passé ensuite ? Pourquoi ce délitement ?


Ce tome contient un récit sur le voyage de l’auteur au Labrador et au Nunvaut. Son édition originale date de 2024. Le texte a été écrit par Edmond Baudoin, et illustré avec des dessins de ce créateur et de son ami Troubs. Il comporte quatre-vingt-onze pages de récit, ainsi qu’une introduction de deux pages également rédigée par Baudoin. Il vient en complément de la bande dessinée réalisée par les mêmes auteurs : Inuit publiée en 2023.


Avant-propos de l’auteur - Nous vivons un temps extraordinaire dans l’histoire de l’humanité, nous sommes les témoins de la fin de quelque chose, qui ne s’appelle pas la fin du monde, mais d’un monde. Elle a commencé il y a une quinzaine de milliers d’années avec le compte de sacs de blé, et hégémoniquement s’est propagée sur l’ensemble de la planète, sauf sur des parcelles qui pendant longtemps n’ont pas intéressé le capitalisme. Il est normal de chercher des solutions hors de cette idéologie, des possibilités de vies pour le monde à venir, nous sommes beaucoup maintenant à nous poser ce genre de questions. Elle était sous-jacente lors de notre voyage, Jean-Marc Troubs et moi. La préservation de l’art est primordiale chez les peuples qui essaient encore de vivre hors de la consommation effrénée, mais est-elle seulement possible ? Nous sommes allés dans le Grand Nord canadien pour observer comment les artistes inuits s’en sortent avec leur histoire artistique, la modernité, les téléphones portables, et les marchands d’art. Un livre, Inuit, a été publié après notre voyage. Alors pourquoi ai-je ressenti la nécessité de travailler sur un complément à Inuit, Nunavut, et de demander à Troubs quelques dessins supplémentaires ? Parce que cette expérience en Terre de Baffin continue à me poser des questions, et parce que depuis notre voyage le monde a basculé encore un peu plus dans le chaos et génère dans sa décomposition toujours plus de misères. Il faut nous trouver des sorties, et je rêve d’y contribuer, un tout petit peu, avec du papier, des crayons et des pinceaux.



Au-delà de la vitre, mon œil descend en pente douce sur la mousse. Des ombres courent sur l’eau, les falaises, les prairies de lichen s’allument, s’éteignent sous les nuages qui cavalcadent comme des chevaux fous. J’attends une baleine qui ne viendra pas, et ce n’est pas bien grave. Je pourrais rester devant cette peinture silencieuse tout le reste de ma vie. À mes côtés, dans l’espèce de cabine de bateau qu’est le salon de Markus, j’entends la conversation en anglais. Ça ne me gêne pas, c’est un peu comme la plupart des chansons à la radio. Incompréhensible, mais vibrant d’une musique familière. Tout à coup, je suis dérangé par du français, ça veut dire qu’on me parle. C’est Markus. Il me dit que j’ai l’air perdu. Il ajoute que lui aussi se met souvent devant cette fenêtre : c’est une drogue, on devient facilement accro.


Étrange démarche : Troubs et Baudoin ont réalisé une copieuse bande dessinée relatant leurs rencontres au cours de leur voyage au Labrador, mêlant des observations matérielles et des portraits d’habitants répondant à une question en échange d’un dessin. De son côté, Baudoin a éprouvé le besoin de compléter cet ouvrage par un livre, rehaussé par des illustrations faites pour certaines par Troubs, et pour d’autres par lui. À la lecture, il apparaît que le texte s’autosuffit, sans besoin d’être soutenu par les images. Pour autant, le lecteur prend grand plaisir à les contempler. Il commence par remarquer que le dessin de couverture fait écho à celui de Le chemin de Saint Jean (2002), avec ce personnage assis au bord du chemin (vraisemblablement l’auteur lui-même) et une pierre en lévitation à la place de la tête. Il fait sens pour le lecteur que Baudoin ait demandé des illustrations supplémentaires à son compagnon de voyage, car l’expérience qu’il a pu faire du Labrador et du Nunavut aurait été différente sans lui. L’ouvrage comprend une trentaine d’illustrations. Le lecteur note que parmi elles se trouvent des portraits des personnes mentionnées : Jean-Marc Troubs par Baudoin (éminemment sympathique), Baudoin dessiné par Troubs sous un angle le rendant songeur, et leurs hôtes et guides Billy, Isabelle, Andrew Qappik, Manasie Akpaliapik. Il se trouve également de nombreux paysages dont celui vu par la fenêtre.



En fonction de sa familiarité avec l’œuvre des deux créateurs, le lecteur détermine sans peine l’auteur de chaque dessin. Il retrouve également des sujets propres à l’un ou l’autre. Un magnifique arbre à l’encre en page trente-trois, une silhouette au pinceau, présentant d’étranges similitudes avec un idéogramme, et après un temps le lecteur se rend compte qu’il y a une minuscule silhouette dans un canoë en arrière-plan, une puissance d’évocation quasi magique avec des traits qui semblent d’une spontanéité totale. De la page soixante-quatorze à quatre-vingt-un, Baudoin évoque comment la chasse au caribou est passée d’une traque avec un arc et des flèches sur plusieurs jours en lisant les signes dans la neige, à une sortie en quad avec un fusil. Le lecteur reconnaît également immédiatement la propension de Troubs à raconter sous forme de conte. Sont également intégrées des représentations par les deux dessinateurs, d’œuvres d’art inuits, celles qui ont tellement marqué l’auteur, et leur représentation de paysages naturels et urbains. Le lecteur se dit que l’auteur a souhaité donner plus de champ à son texte en montrant ce qui a pu susciter ses réflexions.


Le texte s’avère très facile à lire : Baudoin suit l’ordre chronologique de leur voyage, en rappelant les étapes, l’objectif. Il commence par évoquer les trois ans qu’il a passé en tant que professeur à l’université de Hull au Québec, son premier contact avec l’art inuit, qu’il rapproche de l’art brut, et sa volonté de rencontrer les artistes ayant réalisé de telles œuvres. Il évoque ensuite la réalité des horreurs perpétrées contre les Inuits par le gouvernement canadien dans le cadre d’une politique d’assimilation par la déculturation. Un peu plus loin, il raconte sa rencontre avec Jean-Marc Troubs et il évoque les trois ouvrages qu’ils ont réalisés ensemble : Viva la vida (2011), Le goût de la terre (2013), Humains (2018). Dans l’introduction, il explique que cette expérience en Terre de Baffin continue à lui poser des questions. Au cours de ses réflexions, il aborde plusieurs thèmes. Comme souvent, il évoque sa propre pratique de l’art. En l’occurrence, il répond à une remarque de son hôte qui lui fait observer qu’il trace des traits violents, et juste à côté, des lignes très fines. L’artiste répond que : C’est pour donner de la vie à ses dessins. La vie mêle constamment la violence et les caresses. La vie est une suite d’oppositions, de confrontations comme en musique. Baudoin reste interdit en songeant que : Un peu plus de vingt jours de promiscuité et de vie intense avec Billy, et pourtant ils savent, l’un et l’autre, que probablement ils ne se reverront jamais.



Les rencontres avec les Inuits ont amené de nombreuses remarques sur une forme de pureté perdue, une façon de vivre qui disparaît avec la modernité, une déliquescence de la culture inuite, le risque de sa disparition. En particulier, il écrit : Les métis et expatriés inuits qui habitent au Labrador regrettent de ne pas être aussi authentiques que ne le sont, à leur avis, ceux qui sont confrontés à la survie en Terre de Baffin. Enfin, pas tous. Certains se sont bien adaptés au néolibéralisme. Les artistes font le portrait d’un père et de son fils, qui rêve de la construction d’une route s’enfonçant dans les terres froides pour permettre l’exploitation des minerais qu’elles recèlent. Et ces croyants du progrès revendiquent eux aussi leur appartenance au peuple inuit. Lorsqu’ils quittent ces camelots de la modernité, leur guide Billy leur dit que : Au moins il sait quels sont ses ennemis.


Souhaitant rencontrer des artistes inuits, les auteurs font en sorte d’être présentés à ceux qui travaillent dans la maison des arts de Pangnirtung. Baudoin prend alors les précautions nécessaires pour relativiser les propos qui suivent, qu’il n’est pas un Inuit, et qu’il ne peut pas parler à leur place. En tant qu’artiste, il trouve que la majeure partie des œuvres produites le sont en vue d’être vendues comme des marchandises à des étrangers souhaitant posséder une œuvre d’art inuite, qu’elles sont jolies tout en ayant perdu leur âme. Il revient sur la découverte de l’art inuit par l’occident. Il écrit : Lorsque les galeries du monde entier découvrent les dessins, les sculptures inuits, c’est tout de suite l’engouement. Peu importe ce que cet art dit de la misère de ce peuple, de ses revendications, on ne veut voir que les formes. Et tout le monde se précipite sur ce neuf, qui n’est pourtant pas neuf. Ces femmes, ces hommes qui savent travailler de leurs mains, ont vent de l’intérêt qu’on leur porte. Artiste et Art, ces deux mots n’existaient pas dans leur langue, l’inuktitut. […] Le commerce des peaux ne rapporte plus, la fourrure n’a plus la cote, les trappeurs sont au chômage alors ils se recyclent, en artistes. Ils vont sculpter et dessiner ce qu’on attend d’eux, du joli, de la maman ours blanc avec le bébé ours blanc. Et tant pis pour la terrible vérité de leur quotidien : les suicides, la drogue, l’alcoolisme, les jeunes qui partent à la ville et meurent sur les trottoirs, la tuberculose. Il n’y a pas dans cette dérive l’organisation d’une pensée politique. Non, seulement notre façon de vivre, consommer, devenue la leur.


La bande dessinée Inuit réalisée par Troubs et Baudoin est tellement forte, que le lecteur s’interroge sur le besoin de la compléter par un autre ouvrage, et que dans le même temps il est impensable qu’il ne le lise pas. Il prend le temps pour s’imprégner des dessins, de ces paysages vus à travers la personnalité des deux artistes. Il découvre un texte d’une grande fluidité. Il comprend que l’auteur avait été fasciné par la puissance d’expression de l’art inuit, et par son originalité déconnectée d’une histoire capitaliste, une piste pour une alternative. Aussi bien au travers du mode de vie des Inuits à Pangnirtung (Nunavut) que par l’évolution de leur art, il s’interroge sur le devenir de leur culture, une réflexion qui peut se voir comme une métaphore de la possibilité de la survivance d’un mode de vie alternatif au capitalisme. Passionnant.



lundi 11 août 2025

Inuit

L’art inuit explore la magie originelle. Les limites. La transcendance.


Ce tome contient un récit complet, indépendant de tout autre, dont la lecture peut être complétée par Nunavut (2024) des mêmes auteurs. Son édition originale date de 2023. Il a été réalisé par Edmond Baudoin et Troubs (Jean-Marc Troubet), pour le scénario et les dessins. Il compte cent-soixante-douze pages de bande dessinée en noir & blanc. Ces deux auteurs ont précédemment réalisé ensemble : Viva la vida (2011), Le goût de la terre (2013), Humains - La Roya est un fleuve (2018).


Entre 2001 et 2003, Edmond Baudoin est professeur à l’université de Hull, devenue Gatineau, au Québec. Ottawa est de l’autre côté de la rivière Outaouais. Dans son musée, il découvre l’art inuit. C’est pour lui une révélation. Il se promet de travailler un jour avec des artistes inuits. C’est Vincent Marie qui lui en donne la possibilité la première fois. Avec Andrew Qappik, il illustre un conte inuit sur la naissance du narval, pour son film : Les harmonies invisibles. En illustrant ce conte il réalise ce désir né dans un musée en 2002, il travaille avec un artiste inuit. Mais avec Jean-Marc Troubs, ils veulent maintenant aller dans son pays. Voici le conte du Narval. Il y a bien longtemps, Taqqiq, un jeune garçon aveugle, vivait en compagnie de sa petite sœur Siqiniq chez leur grand-mère, une femme colérique et méchante. Aux yeux de cette grand-mère, Taqqiq était une bouche inutile à nourrir. C’était difficile pour les deux enfants, mais ils étaient orphelins de leurs parents. Une nuit, ils furent réveillés par un ours approchant leur habitation. La grand-mère prit l’arc et la flèches et les donna à Taqqiq, jeune mais robuste. Elle dirigea le tir. La flèche atteignit l’ours qui tomba raide mort. Mais la grand-mère mentit, en le traitant d’idiot et lui faisant croire qu’il avait tué leur meilleur chien. La nuit suivante, Siqiniq mit en cachette de la viande d’ours dans l’assiette de Taqqiq qui compris le mensonge et décida de se venger. […]



Le plongeon arctique se joue des frontières. Il nage comme il vole dans la mer ou dans le ciel. Pour de nombreux groupes inuits, il symbolise la recherche de la vérité dans les profondeurs. Voilà deux ans que Troubs devait se rendre au Nunavut avec Edmond… Mais il y a eu la pandémie. Alors il a commencé le voyage dans les livres et la recherche d’images. Il s’est plongé dans les mythes, les récits et la vérité historique, qui souvent dans l’Arctique s’entremêlent magnifiquement. Cet été 2022, ils allaient voir, voir ce qui s’y raconte aujourd’hui. L’art ancien des peuples polaires est peuplé de petites statuettes. Elles ont souvent une fonction magique. Et une présence telle qu’on les dirait vivantes. Qu’elles soient de magie noire ou blanche, les statuettes sont longtemps restées petites. Parce que les matériaux étaient rares. Et qu’il fallait les transporter. Les Inuits avaient encore la liberté d’être nomades. Mais aujourd’hui, les temps ont changé, les statuettes ont pris du poids, et sont parfois devenues géantes. Elles ont toujours cette présence fascinante. Elles pratiquent maintenant la magie moderne du marché de l’art.


S’il s’agit de sa première œuvre de ces artistes, le lecteur peut se trouver un temps déconcerté, à la fois par la liberté des formes, à la fois par l’importance donnée à la parole. En toute simplicité, le tome s’ouvre avec une carte sommaire réalisée par Troubs permettant de situer le Groenland, le Labrador, le Nunavut, le cercle arctique, la ville de North West River, et d’autres repères géographiques. Puis la première planche comprend deux cases de la largeur de la page : la première une photographie d’une rue de Gatineau avec la silhouette de Baudoin sur le toit d’un immeuble à étage unique, la seconde une chimère intégrant le visage de l’artiste à des éléments animaux et une représentation inuite dans un amalgame harmonieux. Dès la troisième planche, il s’agit d’illustrations évoquant l’art inuit, dans une diversité d’approches graphiques, et un texte qui court au-dessus ou au-dessous. Puis sans aucune indication, Troubs réalise les planches suivantes : à nouveau des illustrations de conte, mêlant les représentations d’un oiseau à l’encre, au bleu peint de la mer ou du ciel. Puis des représentations naïves d’Inuits, avec un glissement progressif vers des personnages et des animaux mythologiques à l’apparence naïve. Le récit du voyage commence alors avec les cases aux dessins réalisés au pinceau de Troubs, puis les images plus libres de Baudoin, également au pinceau, puis des portraits, des reproductions d’autres artistes. Parfois des pages en couleurs. Parfois un paysage sur une double page. Parfois des cases à l’encre. Une alternance toute naturelle entre des cases disposées en bande, des dessins accolées, des portraits d’habitants interrogés, d’autres paysages, des scènes urbaines, des hommages à des œuvres d’artistes inuits ou innus, etc.



S’il en éprouve la curiosité, le lecteur peut aisément identifier les pages réalisées par l’un ou l’autre des deux artistes : Troubs effectue un lettrage en minuscules, et Baudoin en majuscules. Dans un passage, ils se représentent en train de travailler à leur bande dessinée : ils sont tous les deux assis à la même table, et ils composent et réalisent leurs pages ensemble. Le lecteur le ressent à la lecture car il n’éprouve aucune sensation de solution de continuité : les pages forment un tout harmonieux comme si une unique intelligence créative avait présidé tout du long. La bande dessinée suit l’ordre chronologique du voyage, à commencer par les prémices évoquées par Baudoin, puis le voyage en avion, l’arrivée à Montréal, le trajet vers North West River, et encore plus au Nord. La narration visuelle est conçue en fonction de chaque séquence pour mettre en valeur un lieu, des personnes, une longue route en vue du ciel dans une case de la hauteur de la page, des cases sans bordure pour laisser de l’espace à un Inuit en train de manier le harpon, un dessin à l’encre effectué dans l’inspiration du moment, une autre carte simplifiée, des illustrations en couleurs… un petit visage avec un long discours en texte…


Les deux auteurs ont repris le dispositif qu’ils avaient utilisé dans leurs précédents ouvrages en commun : proposer de réaliser le portrait de leur interlocuteur et lui offrir en échange d’une réponse à une question, sur l’avenir des Inuits et Innus ou sur l’avenir de la culture inuite. Il est possible de voir cet ouvrage comme la suite de ces entretiens, entrecoupés de réflexion sur la culture inuite, sur son art, sur l’histoire de ce peuple premier. Le lecteur se rend compte qu’il éprouve une forte curiosité pour ces déclarations, totalement oublieux de leur forme de texte, ce qui pourtant constitue souvent un repoussoir dans les bandes dessinées traditionnelles. Son attention est tout entière consacrée à ces témoignages fort variés. Estelle évoque la dépendance de la communauté de North West River aux services publics et au gouvernement. Billy dit sa crainte que leur culture disparaisse. Mitzi, la mère de Billy, évoque le temps où le gouvernement avait interdit la langue inuktitut. Mina, conservatrice au Labrador Heritage Museum, parle de la disparition des attelages de chiens, et des croyances spirituelles qui font le chamanisme. La grand-mère Ataomie estime que la culture se renforce depuis qu’ils ont leur propre gouvernement et qu’il est possible d’apprendre la langue. Elisabeth constate que la chasse va en décroissant. Ernie, ancien maire de North West River pendant des décennies voit que l’électronique rendra le monde complètement dépendant des machines et qu’il sera complètement impossible de vivre dans la nature d’ici cinquante ans du fait de l’évolution du climat. Au fil de ces rencontres, d’autres facettes de la vie locale sont abordées : l’art bien sûr, le rôle des jeunes et leurs aspirations, la pêche et son industrialisation, les services publics, l’histoire de chaque groupe qui a habité la région et la difficulté de l’établir du fait de leur nomadisme, la nécessité d’une représentation pour éviter de se faire piller, pour résister aux prédateurs capitalistes, etc.



En creux se dessine également l’histoire des Innus, celle des Inuits, et la manière dont le gouvernement a traité les peuples autochtones, a mis en œuvre des actions visant à détruire leur culture. Par exemple le placement de petites filles dans des pensionnats dans le Sud, et les sévices fréquents. Les discussions entraînent des réflexions chez les auteurs. Il apparaît qu’ils sont fascinés par la forme de pureté de l’art inuit, sa qualité primordiale, sa charge mythologique et la part de vérité qu’elle contient quant au rapport entre l’être humain et son environnement, par le rôle de l’art comme outil de préservation et transmission d’une culture. Par la sauvegarde d’une langue et ce qu’elle porte en elle de culture à nouveau, mais aussi de rapport à la réalité. Un habitant leur indique que : En inuktitut il y a environ cinquante mots pour dire Neige, pas un seul pour dire police. Par l’évolution du climat, ainsi que par le paradoxe à leurs yeux d’être à la fois chasseurs et agents de préservation de la nature. Par un autre paradoxe : celui de vouloir préserver sa culture et ses traditions, alors que la pureté d’un groupe est une chimère, ce que les auteurs expriment par : Tout le monde est métissé, les races pures c’est un fantasme de totalitaire. Et aussi par : Rien, et tout, plus la complexité, la pureté n’existe pas, sa recherche est vaine et dangereuse, la vie se tient dans le chaos. D’une manière aussi organique que habile, ils brossent progressivement un portrait d’une communauté, à la fois dans le temps long de l’histoire, dans l’existence et l’évolution d’une culture, dans les aspects pragmatiques de la vie de tous les jours, dans les traumatismes qui se transmettent de génération en génération, dans sa dimension mythologique.


Quel voyage, quelles rencontres, quelle expérience d’une autre culture. Les deux auteurs effectuent un séjour au Labrador. Comme à leur habitude, ils proposent de réaliser un portrait à leur interlocuteur en l’échange de la réponse à une question. Dans une forme graphique aussi libre qu’intelligente et sensible, ils racontent leur voyage et leurs rencontres, abordant aussi bien la vie quotidienne, la culture, l’histoire, l’évolution des valeurs d’un peuple et sa résilience. Un récit d’une richesse inépuisable et d’une humanité peu commune. Merveilleux.



jeudi 26 juin 2025

Divine: Vie(s) de Sarah Bernhardt

Chacun de mes pas me rapproche de mon idéal !


Ce tome constitue une biographie de Sarah Bernhardt (1844-1923). Son édition originale date de 2020. Il a été réalisé par Eddy Simon pour le scénario, et par Marie Avril pour les dessins et les couleurs. Il comprend cent-soixante-huit pages de bande dessinée. Il se termine avec une photographie de l’actrice, et un article de trois pages, intitulé Sarah Bernhardt chronologie, retraçant rapidement des moments emblématiques de la vie de l’actrice, agrémenté d’une petite photographie d’elle dans son rôle de Fedora. Ces auteurs ont également réalisé l’adaptation du roman de Saphia Azzedine : Confidences à Allah (2015).


Acte I L’insoumise. En 1847, à la campagne, de part et d’autre d’une étroite rivière, son cousin incite Sarah à sauter par-dessus, en la houspillant, lui disant qu’il parie qu’elle n’osera jamais, parce qu’elle est une trouillarde de fille. De son côté, l’enfant se convainc elle-même qu’elle va y arriver, et elle finit par prendre son élan pour sauter. Un peu plus tard, Camille et Sarah se trouvent devant la mère du premier. Celle-ci exige qu’ils lui expliquent ce qui s’est passé. Sarah dit que c’est de la faute de son cousin si elle a les genoux écorchés et si ses habits sont sales, c’est Camille qui l’a provoquée. Sa tante la sermonne : Une jeune citadine ne doit pas se comporter comme une vulgaire campagnarde, ce n’est pas convenable ! Sarah rétorque vivement qu’elle recommencera quand même, si on la défie encore. Et elle fera toute sa vie ce qu’elle a envie de faire ! Quand même !



Le cinq janvier 1871, pendant le siège de Paris, Sarah Bernhardt travaille comme infirmière auprès des blessés. Alors qu’elle panse un soldat alité, une autre infirmière vient la chercher pour lui indiquer qu’un certain comte de Kératry qui se dit être le nouveau préfet de police demande à la voir. Pour sortir, elle traverse les différentes pièces du théâtre transformé en hôpital, tout en maugréant : Maudite engeance que la guerre… Une fois dehors, elle retrouve le préfet : Émile de Kératry. Celui-ci commente la cargaison de la charrette qui est en train d’être déchargée : Comme promis, même si cela ne s’est pas fait sans mal, voilà la livraison de vivres, vins, biscuits, café œufs… Sarah lui répond que cela devrait permettre de nourrir ses blessés pendant quelque temps, et elle demande les dernières nouvelles du front des horreurs. Il lui répond d’abord des banalités, puis à la demande de la jeune femme, il rentre dans le détail : En vérité la situation n’est guère brillante. Depuis la reddition de l’empereur, c’est la déroute : chaque jour, les troupes françaises battent en retraite et perdent du terrain sous la férocité des assauts de l’armée prussienne. Léon Gambetta et son gouvernement de défense nationale tentent bien d’organiser la résistance au nord de la Loire, mais la cause…. Semble bel et bien perdue ! Il conclut : Paris sera sans doute très bientôt une forteresse assiégée par les bataillons de Von Bismarck. Il suggère à Sarah de rejoindre sa famille en Normandie, personne ne l’en blâmera. Elle répond avec fougue : Jamais de la vie !


Dans l’inconscient collectif, Sarah Bernhardt est restée comme une actrice de légende, et pour ceux qui en ont déjà entendu parler, également comme une actrice ayant connu le succès aux États-Unis, ayant su faire fructifier son image, et étant enterrée au cimetière du Père-Lachaise. Les autrices font des choix dans leur approche biographique. De débuter par une courte scène de sa jeune enfance pour montrer un caractère bien trempé et une détermination en réaction à son cousin qui lui dit qu’elle est incapable de faire quelque chose : c’est sûr elle ne se laissera plus jamais dicter sa conduite, ou imposer des limites. Puis le récit passe de 1847 à 1871, en omettant une phase de la vie de Sarah, celle où la police des mœurs la classe parmi les dames galantes, où elle mène une vie de demi-mondaine entretenue par des clients généreux. Autre parti pris : évoquer plutôt sa vie privée que la pratique de son art, que ce soit son apprentissage ou ses performances. Pour autant, cette biographie montre comment cette dame mène sa vie, majoritairement sur le plan professionnel. En fonction de ses attentes, le lecteur peut se trouver quelque peu décontenancé par cette approche, surtout s’il venait pour une facette particulière telle sa vie mondaine, ou ses qualités d’actrice. D’un autre côté, il constate que le récit est d’une grande richesse, abordant de nombreuses facettes d’une vie particulièrement remplie, que ce soit en rencontres, en voyages, ou en entreprises professionnelles. Il n’y avait pas la place de tout mettre.



Cette biographie est racontée du point de vue de l’intéressée, amenant ainsi le lecteur à prendre fait et cause pour elle, à pouvoir découvrir ses motivations, ses réactions émotionnelles, la conception et la réalisation de ses projets, ses convictions et comment elle les met en pratique. En effet, il s’agit d’une vie riche et dense. Bernhardt se dévoue comme infirmière pour les blessés du siège de Paris pendant la guerre franco-allemande de 1870. Elle ira jouer pour les poilus au parc de Commercy dans la Meuse le dix mai 1916. Elle se fera même emmener au plus près des tranchées alors que son nom figure sur la liste des otages que les Allemands veulent capturer. Elle fera plusieurs voyages, d’abord à Londres en 1878, puis à Louisville aux États-Unis, traversant les étendues sauvages en train. Là encore, le lecteur peut se trouver surpris que les autrices ne développent pas plus cette odyssée, tout en comprenant qu’il aurait fallu y consacrer un tome entier. Au cours de sa vie et de sa carrière, elle va rencontrer ou travailler avec de nombreuses personnalités : Léon Gambetta (1838-1882), Victor Hugo (1/802-1885), Mounet -Sully (1841-1916, acteur de théâtre), Louise Abbema (1853-1927, peintre, graveuse, illustratrice, sculptrice), Oscar Wilde (1854-1900), Alfons Mucha (1861-1939), Edmond Rostand (1868-1918), sans même parler de ses amants ou d’autres auteurs de théâtre.


L’illustration de couverture attire l’œil, mettant en avant le monde intérieur qui emplit l’esprit de cette créatrice. Puis le lecteur découvre celle en pleine page servant d’annonce de l’acte I, avec le titre L’insoumise. Il va ainsi admirer une douzaine, pour les trois actes, l’entracte, et des tableaux intermédiaires : L’insoumise, L’étoile, Memento Mori, L’indomptable, Barnum, L’aventurière, Fantasque, La muse, Je me quitte, L’impératrice, One of us. La dessinatrice reprend le principe des affiches pour une composition simple mettant en valeur l’actrice dans une situation exotique ou métaphorique, ce qui constitue un écho à la fois à ses rôles, à la fois à la phase de sa vie. Vient ensuite la première scène de narration séquentielle proprement dite : le lecteur découvre les traits de contours fins et fragiles, esquissant rapidement les formes, la représentation étant réalisée ensuite en couleur directe. Cela donne un ressenti assez complexe, entre simplicité des formes, évidence des situations, et nuances émotionnelles apportées par les couleurs. Le lecteur passe ainsi de l’insouciance teintée de l’intense gravité de l’enfance, à l’horreur des cadavres sur le champ de bataille enneigé, à des dialogues de personnages sur fond uni comme sur une scène sans décor.



Les épisodes de la vie de Sarah Bernhardt se révèlent d’une grande richesse, au point que leur contenu en vient à éclipser le reste. Toutefois, s’il y prête attention, le lecteur voit que la dessinatrice met en œuvre de nombreuses techniques narratives variées, ce qui enrichit encore le récit. Quelques exemples : page neuf, une planche silencieuse, dans laquelle Sarah se regarde en passant dans un miroir, évoquant l’importance de son apparence pour son métier d’actrice. Page quatorze : le théâtre des opérations, la scène du théâtre se trouvant devant la scène de bataille. Les superbes paysages de montagne lors d’un voyage en train, une composition en double page de représentations théâtrales avec pour fond chaque livret faisant apparaître le titre et l’auteur, deux spectres semblant flotter autour de Sarah dans la rue par un temps brumeux pour évoquer l’incertitude de l’identité de son père, Sarah promenant son improbable ménagerie dans les rues de Londres, des coupures de presse retraçant les moments les plus improbables de sa première tournée aux États-Unis, un fac-similé d’affiche de Gismonda par Alfons Mucha, et quelques moments de représentations en particulier Bernhardt dans le costume de l’Aiglon pour la tirade de Flambeau.


En fonction de sa familiarité avec la vie de l’actrice, le lecteur en découvre de belles. Il voit se dessiner le portrait d’une artiste ambitieuse. Il constate par l’intermédiaire de son succès et des louanges dressées par des personnalités de référence, que ses qualités d’actrice sont remarquables, voire exceptionnelles. Les autrices montrent un être humain animé par la passion du théâtre, veillant à rester indépendante, et maître de ses choix. En creux, apparaît sa capacité à faire sa promotion, par des décisions innovantes : le recours à la photographie, l’image choc comme dormir dans son cercueil, la présence d’esprit de s’attacher les services d’Alfons Mucha, et même l’apparition de produits dérivés, parfois initiés par elle, parfois par des profiteurs avec le sens du commerce. Elle apparaît comme une artiste faisant ses preuves dans des pièces de moindre importance, dans des classiques, puis dans des œuvres contemporaines, certaines engagées, implication qui se retrouve dans son soutien de Louise Michel (1830-1905) militante anarchiste, et du capitaine Alfred Dreyfus (1859-1935) accusé à tort d’être un espion au service de l’Empire allemand. Le point de vue narratif est intentionnellement partie prenante pour la Divine, sans regard critique : tout en étant conscient de ce choix, le lecteur éprouve une admiration pour une artiste aussi formidable dans son art, dans ses convictions, dans son énergie pour entreprendre, dans sa démesure.


Quelle put bien être la vie de Sarah Bernhardt pour passer à la postérité ? Les autrices racontent une démarche artistique incroyable, une existence débordant de succès et de prises de risque, une vie personnelle tout aussi riche. La narration visuelle rend compte de cette diversité avec une élégance légère et pleine d’émotions. Les pages se tournent toutes seules, et le lecteur termine l’ouvrage surpris par la densité de ce qu’il a vécu. Tourbillonnant.