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mardi 17 février 2026

Cintré(e)

Pauvre fou. Car tout ceci n’était qu’illusion. Et faux-semblant.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa première édition date de 2018. Il a été réalisé par Jean-Luc Loyer pour le scénario, les dessins et les nuances de gris. Il comprend cent-trente-et-une pages de bande dessinée. Il s’ouvre avec un texte introductif de l’auteur évoquant le fait que cette histoire s’inspire de faits réels, le sacerdoce des artistes qui déposent chaque jour sur leurs tables à dessin, leurs rêves les plus fous, leurs récits les plus subtils comme les plus absurdes.


Il y a quelques années, un enterrement. Il fait nuit. Le téléphone sonne. Strident. L’auteur est tiré de son sommeil. Groggy. On lui apprend que sa nièce est décédée. Qu’elle s’est suicidée. On ne sait pas pourquoi. Vingt-deux ans. Elle en avait marre de la vie. Fatiguée. Une histoire d’amour tragique. Sans doute. Il dit qu’il va remonter dans le nord. À Hénin-Beaumont. Qu’il verra son frère. Sa femme. Il dit qu’il sera là très vite. Pour l’enterrement. Il raccroche. Il fait nuit noire. Il pleure. Mais les larmes sont vaines. Le drame s’est joué. Aucun mot, aucun dessin ne pourront décrire le chagrin d’un père. La douleur de son frère. Sa rage aussi. Le voilà donc à sept cents bornes de chez lui, son gros fondement d’obèse sur un banc de messe. Écoutant le remplaçant du prêtre. Oui, le véritable curé n’a pas pu venir. Trop occupé. Manque de personnel… De fait, c’est ce monsieur, une sorte de super catholique, qui fait l’homélie. Touchante d’ailleurs. Des larmes ruissellent sur ses joues… Il fait nuit noire. Et la famille pleure… Spectateurs impuissants de l’épilogue d’un drame qui vient de se jouer. C’est donc au rythme d’une marche funèbre de Mozart, diffusée en deux fois vingt-cinq watts, que débute cette histoire… Et par l’enterrement d’une petite fleur. Et c’est donc à elle que l’auteur dédie cette histoire. Petite fleur. Car sans le savoir, et au-delà de toute sa tristesse, elle venait de bouleverser sa vie.



Liaison fatale. L’auteur sort du kébabier avec une boisson chaude et un sandwich qu’il consomme en marchant dans le froid de l’hiver. Il arrive à son rendez-vous galant, dans un véhicule utilitaire sport, avec une belle blonde. Ils discutent. Elle lui demande d’être réaliste : Rien que la voiture dans laquelle ils se trouvent, elle vaut quasiment des années de son salaire. Son mari à elle est allé l’acheter en Allemagne. Et comme elle n’a pas de besoin d’argent, elle peut accorder du temps à Jean-Luc. Il le reconnaît, mais ce qu’il aimerait c’est pouvoir faire des choses avec elle, avoir des journées… Elle l’interrompt : ils en ont déjà parlé cent fois, elle aussi l’aime ; mais elle ne va pas quitter son mari pour une vie sans lendemain. Elle imagine d’ici la tête des clients de l’agence immobilière qui découvriront que la femme du gérant s’est tirée avec un artiste local qui bosse dans Tourniquet Magazine. Elle le réconforte en lui demandant ne pas faire sa mauvaise tête : il sait qu’elle plaisante. Elle ajoute que lui la fait rêver avec ses histoires, ses dessins. Et puis, eux deux, c’est pas pareil. Elle sait ce qu’il aime, dit-elle en approchant sa main de la fermeture de sa braguette. En réaction, il sort de la voiture, fâché, lui disant que c’est fini.


Quelle étrange couverture avec ce visage de jeune femme exaltée et exultant, à la peau bleue, et le reflet du visage d’un homme exprimant la surprise, avec un titre peu explicite en orange. Le lecteur se plonge dans le texte introductif et il comprend qu’il s’agit d’un ouvrage à haute teneur biographique, les noms et des situations ayant été modifiés pour préserver l’intimité et la dignité des personnes. Il relève également que l’auteur dédie cette histoire à ses amis artistes, qui chaque jour déposent sur leurs tables à dessins leurs rêves les plus fous, leurs récits les plus subtils comme les plus absurdes. À ces auteur(e)s qui n’ont qu’une obsession : réinventer leurs vies ou des vies. Ceux qui couchent leurs états d’âme sur le papier, animés par de purs instincts de survie. Il remarque également que l’artiste opte pour un registre descriptif et réaliste, avec un degré significatif de simplification dans les formes humaines, les visages, et qu’il privilégie régulièrement les personnages à l’environnement dans lequel ils évoluent. Pour autant, il prend bien soin de d’installer chaque scène dans son décor en ouverture, il intègre des accessoires du quotidien. Le lecteur remarque que chaque personnage dispose d’une morphologie propre, allant de l’obésité pour le narrateur à la maigreur maladive pour la jeune femme, de tenues vestimentaires en phase avec sa position sociale et son positionnement économique.



Le récit s’ouvre avec une séquence de cinq pages consacrées à une cérémonie d’enterrement, celui de la nièce du narrateur. Ce dernier raconte son récit sans préciser aucun nom : ni celui du personnage principal, ni celui de la jeune femme, ou de son amante ou de son meilleur ami qui est scénariste. Par effet d’assimilation, le lecteur a tôt fait de surnommer le narrateur avec le prénom de l’auteur, de penser à la jeune femme sous le nom de Elle, au meilleur ami en l’appelant par sa fonction Scénariste, etc. L’enterrement s’avère touchant, plus par sa dimension pragmatique que par les émotions associées au deuil. La simplicité ou l’évidence des dessins raconte la scène dans tout ce qu’elle a de concret, avec une belle représentation détaillée de l’architecture de l’église. Le constat relatif à l’absence de prêtre faute de moyens humains apparaît comme une forme de résignation : manque de personnel, remplaçant compétent dans le registre de l’émotion, moins sur le plan pratique (il n’arrive pas à enclencher la musique du premier coup), ce qui fait ressortir une forme de manque de considération pour la défunte, une cérémonie impersonnelle et à coût réduit. Le lecteur y voit un jugement de valeur sur l’importance très relative donnée à l’individu dans la société, aux automatismes sociaux sans considération personnalisée. Il suppose que ce choix de chapitre introductif apporte un éclairage sur ce qui va suivre.


Sans a priori particulier, le lecteur entame cette tranche de vie. Il fait connaissance avec l’avatar de l’auteur : un homme rondouillard, vraisemblablement quadragénaire, même si son âge n’est jamais précisé, en se basant sur le fait qu’il pourrait presque être le père de Elle. Il porte quasiment la même tenue du début à la fin, ce qui est cohérent avec son manque de moyens, des vêtements amples et informes, masquant pour partie son obésité, ou tout du moins l’atténuant, la majorité du temps avec un bonnet sur la tête, et sa barbe qui lui mange ou lui masque la partie inférieure du visage. Ses yeux sont la plupart du temps réduit à deux points, avec un visage expressif. Il se rend à son rendez-vous galant avec la femme du gérant de l’agence immobilière, celle-ci étant pleine de vie, et sûre d’elle, plutôt agréable même si le rendez-vous se déroule mal. Le lecteur suit Jean-Luc dans chaque séquence, rencontrant avec lui d’autres personnages souvent banals et ordinaires, toujours avec une personnalité qui transparaît : le boucher (artiste très particulier), une première responsable éditoriale, une seconde, chacune avec son approche personnelle, la logeuse, le meilleur ami de l’auteur, qui est scénariste et un peu sans-gêne, des réfugiés à Sangatte et des membres d’une association humanitaire, un monsieur qui promène son chien la nuit… Et enfin en page cinquante-et-un, la demoiselle figurant sur la couverture. Une distribution de personnages attachants, émouvants, humains, normaux et uniques.



Mine de rien, le récit emmène le lecteur dans des endroits variés : une église, un parking pour voitures offrant une vue panoramique sur la ville, une boucherie, un appartement de célibataire, les locaux d’une maison d’édition jeunesse, un TGV se rendant à Calais et retour, un camp de migrants à Sangatte et les locaux d’une association préparant deux cents repas deux fois par jour (avec corvée d’épluchage de patates), un fleuriste, un pont propice au suicide, une société de graphisme publicitaire, une autre église, et même une grande terrasse de café, un port de plaisance, et un centre médico-psychologique. Le lecteur se laisse gagner par cette petite vie chiche et tranquille, par cette relation difficile entre un artiste sans succès et une jeune femme avec des problèmes de cafetière (des troubles psychologiques). Il ressent l’attachement un peu protecteur de Jean-Luc pour elle, ainsi que ses tâtonnements bienveillants pour la soutenir, lui offrir un cadre accueillant et structuré. Il est sensible à leur cheminement pour apprendre à se connaître dans cette relation asymétrique.


Ayant lu l’introduction, le lecteur se montre attentif aux éléments qui relèvent du métier d’artiste, de créateur. À l’évidence, les boulots alimentaires de Jean-Luc, sa démarche pour réaliser un roman graphique avec son ami scénariste, et pour essayer d’intéresser un éditeur. La manière dont il met à profit ce talent pour venir en aide à Elle. En périphérie, il voit comment l’ami scénariste se nourrit de nouvelles relations amoureuses, il découvre une sensibilité artistique inattendue chez le boucher à la forme d’expression très personnelle. Il sourit lorsque Jean-Luc donne des conseils à Elle sur la nécessité de se faire payer pour chaque travail. Il se dit que l’histoire du monsieur avec le chien peut s’appliquer à n’importe quel artiste : Un type un jour a voulu s’envoler. Il était persuadé d’avoir inventé une machine volante qui allait changer l’histoire de l’humanité. Il a hésité, testé ses liens, fait une prière. Re-testé ses liens, refait une prière et… Il a bondi dans le vide, tel un ange de carton ! C’était magnifique ! Le lecteur éprouve également un pincement au cœur lorsqu’il s’agit de trouver un éditeur pour publier une bande dessinée, ainsi que le caractère arbitrairement aléatoire de sa réception, de ses interprétations. Puis il repense à la scène introductive, à la motivation intime qu’elle met en lumière chez Jean-Luc, et aussi qu’au final chaque individu vit sa vie à sa manière, soumis aux aléas tout aussi arbitraires de la vie.


Une bande dessinée étrangement placide, évoquant une forme de résignation plus que d’acceptation. Une narration visuelle à base de dessins qui peuvent parfois sembler simpliste, tout en racontant l’histoire avec efficacité et émotions, ce qui constitue une belle réussite. Une tranche de vie banale d’un artiste graphique, faisant son possible pour créer et trouver un compromis satisfaisant sur le plan économique. L’histoire d’une rencontre entre cet homme en surpoids et une jeune femme fofolle (cintrée) parfois imprévisible et souvent ingérable. Une histoire d’amitié totalement personnelle et émouvante. Une bande dessinée peu commune, sans effets de manche, sans tambour, ni trompette. Touchant.



mercredi 15 février 2023

La forêt

Deuil enfantin


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa première édition date de 2020. Il a été réalisé par Thomas Ott. Il s’agit d’une bande dessinée en noir & blanc, comportant vingt-cinq pages, entièrement dépourvue de dialogue. Il s’agit d’un format imposé dans cette collection des éditions Martin de Halleux, inspiré de l’ouvrage 25 images de la passion d'un homme (1918), réalisé par Frans Masereel (1889-1972). La forêt est le premier tome de cette collection. Il s’agit d’une histoire racontée en 25 gravures sur bois, chacune imprimée comme un dessin en pleine page, sans aucun dialogue non plus. L’auteur suisse respecte cette contrainte à la lettre, à raison d’une image par page.


Un. Dans le salon d’une maison bourgeoise, un jeune garçon est assis sur le canapé, avec une place vide de chaque côté de lui. Il porte des culottes courtes noires et une chemisette blanche. Il est bien peigné. À une extrémité, une vieille femme pleure et essuie ses larmes dans un mouchoir. Derrière, sur le manteau de la cheminée se trouvent des gerbes de fleurs, l’une d’elle portant une banderole, ainsi qu’une enveloppe. Encore un peu derrière, à côté de l’escalier qui mène à l’étage, deux hommes en costume tiennent un verre à la main, la tête inclinée vers le bas, l’air grave, recueilli. Deux. Le garçon a quitté le salon et il est sorti dans le jardin, une simple pelouse, par la porte de derrière. Il y a un tuyau d’arrosage et quelques piquets en bois, ainsi qu’une pelle posés contre le mur. Le garçon jette un coup d’œil en arrière, tout en passant par-dessus la clôture en bois. Trois. Le garçon marche sur un chemin d’un pas tranquille et assuré. Il longe une bordure herbue qui ceinture un champ au milieu duquel se trouve un épouvantail. Il passe devant un tas de piquets sur sa droite, en attente d’être utilisés pour une clôture. À quelques centaines de mètres devant lui, se trouve la lisière de la forêt.



Quatre. Le garçon se tient immobile à l’orée de la forêt. Il se trouve à la frontière entre la lumière des espaces ouverts derrière lui, et l’obscurité du chemin qui s’enfonce dans la forêt devant lui. Il marque une pause avant de s’y engager. Cinq. Le garçon s’est remis à marcher, d’un pas plus lent. Il se tient légèrement courbé, comme s’il sentait la pesanteur de la pénombre, ou comme s’il appréhendait ce qui va se trouver sur sa route. Il apparaît bien petit par comparaison avec les hauts troncs des arbres formant la forêt et bordant le chemin. Quelques rares rayons de lumière transpercent les frondaisons et parviennent jusqu’au sol. Cinq. Le garçon continue de marcher sur le sentier, peut-être d’un pas un peu plus rapide. Les racines des arbres courent juste sous la surface du sol ; elles traversent le chemin dans un entrelacs. Six. Le chemin se fait plus difficile et la forêt plus sombre. Le garçon doit enjamber un arbre mort, en se tenant avec les mains de chaque côté. Derrière un gros tronc d’arbre, semble se tenir une vague silhouette, ce qui s’apparente à œil captant un reflet de lumière.


Voilà un défi très contraint : raconter une histoire complète en vingt-cinq pages, sans avoir recours à aucun mot, uniquement par les images. Il s’agit donc d’une histoire qui se lit rapidement, très simple en termes d’intrigue, pouvant se dévorer en cinq minutes, même en prêtant un peu d’attention aux dessins, et en fournissant un petit effort pour formuler le lien logique permettant de passer d’une image à l’autre. S’il a lu 25 images de la passion d’un homme, le lecteur ne retrouve pas la même ambition narrative dans le présent récit. Sa temporalité est beaucoup plus courte : de l’ordre d’une heure vraisemblablement, deux grand maximum. Il n’y a pas d’enjeu social apparent, ni de reconstitution historique ou de témoignage sur une époque. Comme pour l’original, le lecteur peut se poser la question de la nature de la forme narrative : est-ce vraiment une bande dessinée ? Est-ce une suite de tableaux ou d’illustrations ? En l’absence d’une définition définitive de ce mode d’expression, il se dit que cette question s’avère un peu oiseuse : voilà un récit raconté sous la forme d’une succession d’images qui auraient très bien pu être disposées à raisons de deux ou quatre par page, ou plus, et la question ne se serait alors pas posée. L’auteur narre son récit sous une forme visuelle, avec des images descriptives. Le lecteur observe également que le parti pris esthétique de l’artiste s’inscrit dans un mode descriptif, avec des dessins dans lesquels les textures prennent une forte importance, représentées avec des treillis de petites hachures. Ces illustrations formeraient des dessins un peu chargés dans une mise en page traditionnelle, c’est-à-dire des cases alignées en bande. Elles ne s’inscrivent pas non plus dans un courant pictural artistique marqué, comme c’était le cas pour les bois gravés de Frans Masereel.



Le lecteur se focalise plus sur l’intrigue : un jeune garçon dont le grand-père est décédé et qui assiste à une réunion sociale qu’il subit, où les adultes se retrouvent pour accomplir un rituel de deuil, chacun prenant acte de la disparition de cet homme, perdu à tout jamais pour les vivants, sans possibilité de nouvelles interactions avec lui qui ne participe plus à la vie. L’absence de texte souligne le fait qu’aucun adulte ne vienne communiquer avec le garçon pour mettre en mots ce changement radical : avant cet être humain existait même s’il n’était pas en présence du garçon, après il n’y a plus de contact possible et cet être humain ne sera plus jamais présent avec une possibilité d’interagir. Dans ce contexte, le garçon doit lui-même faire son deuil avec son entendement de petit garçon. De fait, il ne participe pas vraiment à la société des adultes. L’image le montrant franchissant la petite clôture autour de la maison peut s’entendre comme une métaphore : il franchit la frontière séparant la société des adultes, et son paysage intérieur de petit garçon. Dans l’image suivante, il s’en éloigne progressivement, dans un paysage encore familier, mais avec cette forêt comme horizon, un lieu ne permettant pas de voir ce qu’il contient, un territoire mystérieux. Lorsqu’il s’arrête à la lisière de la forêt, il doit faire le choix conscient de s’aventurer par lui-même dans le questionnement sur la mort de son grand-père, sans rien pour le préparer à ce qu’il va trouver.


Il apparaît donc assez rapidement que ce récit peut être considéré sous la forme d’un conte : à la suite du décès d’un proche, un petit garçon s’aventure dans une forêt pour… Pour quoi au fait ? Visiblement, il n’entretient pas de lien affectif particulier avec les adultes présents, ou bien ses parents sont occupés avec d’autres adultes, et il s’éloigne de cette atmosphère pesante pour se promener. Dans un conte, une forêt recèle forcément des surprises, et souvent des dangers, des créatures ou des individus auxquels le lecteur sait bien qu’il ne fait surtout pas faire confiance. Effectivement, le petit garçon se retrouve face à un ou deux monstres. Il fuit le premier, se cache du deuxième, regarde avec appréhension le troisième, pas très sûr de comment il doit les envisager autrement que comme des dangers évidents. Le dessinateur n’essaye pas de leur donner une forme plausible ou merveilleuse. Il les représente avec la même approche descriptive, avec la même densité de textures. Le premier est un géant sans bras entièrement recouvert de longs poils qui ne laisse pas voir son visage, et qui obligent à deviner la forme globale de sa silhouette, sans réelle certitude de son physique. Le second est une femme nue flottant dans les airs, avec ses cheveux lui masquant le visage. L’apparence du troisième permet au lecteur de comprendre qu’il s’agit selon toute vraisemblance de la manière dont le petit garçon personnifie la mort. N’ayant pas les constructions mentales lui permettant d’en faire un concept, il l’imagine sous forme d’un monstre ou d’un autre, par association d’idées avec les mots qu’il a pu entendre dans la bouche des adultes. Au cœur de la forêt, il trouve non pas un trésor, mais une personne : toujours sans aucun mot, l’auteur sait mettre en scène un processus psychologique complexe permettant à l’enfant d’accepter cette mort.



Le récit peut également être considéré comme une métaphore de ce processus psychologique. Sans un mot, uniquement avec des images formant un récit, l’auteur parvient à évoquer l’isolation de l’enfant dans un monde d’adultes, ne parvenant pas à donner un sens à l’adieu au défunt, hautement ritualisé, par des pratiques qui ne restent indéchiffrables pour l’enfant. L’esprit de celui-ci se met alors à vagabonder, laissant son imagination prendre le dessus. Ses pensées s’aventurent dans des territoires jusqu’alors inexplorés. Son imagination fait en sorte de conjurer des images de la mort à partir des contes qu’on lui a lus, des illustrations qu’il a déjà pu observer. Ce processus mental le ramène tout naturellement à l’objet qui préoccupe toutes les personnes rassemblées par l’occasion. L’enfant formule alors tout naturellement une stratégie lui permettant de concevoir avec ses moyens et son expérience de la vie, comment appréhender ce phénomène et comment vivre avec.


Le titre de cette collection explicite qu’il s’agit d’un exercice de style : raconter une histoire en vingt-cinq images sans mot. Une première lecture laisse un sentiment de frustration : trop rapide, des dessins trop pragmatiques, pas de place pour l’interprétation ou pour l’imagination. Une seconde lecture permet d’apprécier comment l’auteur s’y est pris pour évoquer le processus de deuil chez un enfant, dans l’idée qu’il ne peut pas être identique à celui des adultes, que les rituels mis en place par eux ne font pas sens pour l’enfant. Vu sous cet angle, cette bande dessinée révèle alors son ambition et sa réussite apparaît.