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jeudi 30 juillet 2026

Zheng Shi T02 Madame Tsching

Le commerce ! Devons-nous tout concéder au commerce ?


Ce tome fait suite à Zheng Shi - Tome 01: La Rivière des perles (2025) qui constitue la première partie de ce diptyque et qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Jean-Yves Delitte (peintre officiel de la Marine, membre titulaire de l'Académie des Arts et Sciences de la Mer), pour le scénario et les dessins, avec une mise en couleurs réalisée par Douchka Delitte. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. Il s’agit d’une biographie de Zheng Shi / Ching Shih (1775-1844), une femme pirate chinoise, également connue sous le nom de Cheng I Sao ou de madame Tsching.


À Guangzhou, dans le palais du gouverneur en septembre 1809, le conseiller vient informer le gouverneur que les misérables renégats à la solde de Zheng Shi ont encore frappé. Il raconte : un marchand, un deux-mâts qui appartiendrait à une de ces nombreuses compagnies occidentales qui assurent le commerce. L’équipage est, paraît-il, sain et sauf, mais le navire a naturellement été pillé ! Son interlocuteur devine qu’il s’agit d’un navire portugais. Le conseiller le confirme. Le gouverneur continue : il a compris depuis longtemps le petit jeu malsain de Zheng Shi… Obliger les étrangers à intervenir sur leurs eaux afin de le discréditer auprès de leur empereur. Le conseiller suggère qu’il faudrait peut-être demander à Pékin de nouveaux renforts, l’empereur se doit de le soutenir. Même si le conseiller comprend les réticences du gouverneur, ces troubles nuisent fortement au commerce. Le dirigeant se demande s’ils doivent tout concéder au commerce. Il continue : leur pays a ouvert ses portes aux barbares et il faut bien reconnaître que cela ne leur a apporté que du désordre. La puissance militaire des étrangers a révélé les faiblesses des Chinois dont ils ne cessent de payer le prix.



Le gouverneur Bai Ling reconnaît qu’il s’est montré trop présomptueux : il a cru que la mort du misérable Zheng Yi allait entraîner la disparition de la confédération des pirates dont il était le chef. Jamais il n’aurait pensé que son épouse ait suffisamment d’autorité pour lui succéder. Le conseiller pense que les Portugais risquent de vouloir intervenir sans l’accord du gouverneur. Ce dernier estime qu’il a parfaitement raison : il décide de leur envoyer une missive pour les informer de l’incident avec ce navire marchand, tout en sachant qu’ils le connaissent déjà. Il décide également de devenir des alliés avec eux dans le combat contre ces misérables pirates. Mieux, ils vont également inviter les Anglais, car leur compagnie a un comptoir dans la cité, ils sont donc concernés. Plus au sud, dans les eaux de la rivière des Perles, sur le navire amiral des Portugais, l’Almirante explique à ses officiers qu’ils sont obligés de réagir, il en va de leur crédibilité et de leur honneur. Il précise sa pensée, il ne s’agit pas de déclarer la guerre, car ils sont ici pour soutenir le commerce. En les observant discuter, les marins se doutent qu’il se prépare quelque chose car les porte-manteaux sont en grande discussion.


À la fin de la première moitié, le lecteur se demande comment la situation va tourner pour Zheng Shi et la confédération de pirates, tout en l’ayant vue en tenancière de fumerie d’opium en 1843, lors de la séquence d’ouverture du premier tome. Avec sa dextérité habituelle, l’auteur avait su élégamment distiller les informations historiques tout du long pour que le lecteur en comprenne le contexte : commerce international dans des comptoirs en Chine, en particulier avec les Portugais et les Anglais, une autorité locale à la puissance relativisée par celle des étrangers, une autorité impériale éloignée, une bande de pirates sévissant dans la région pour se rebeller contre l’autorité établie en s’attaquant aux navires marchands étrangers. À leur tête une femme. Comme d’habitude dans les ouvrages d’historiques de cet auteur, les hommes sont prépondérants dans la distribution des personnages. Ici, mis à part le cas particulier du personnage principal, les femmes sont également reléguées au rôle de figurantes, accomplissant des tâches quotidiennes, sans être nommées ou jouer un rôle dans la situation. En revanche, la cheffe des pirates parle d’égale à égal avec les responsables chinois ou portugais. Les pirates la respectent comme un chef, sans qu’il soit question de son genre. Son autorité s’applique de la même manière que s’il s’agissait d’un homme.



Dès la première planche, le lecteur peut constater le degré d’implication de l’artiste et de la coloriste. Il découvre un dessin en pleine page, une vue du palais du gouverneur depuis l’autre côté d’un quai : une grande attention portée à l’architecture, des maisons à un étage, à la forme d’un pont, au dallage du quai, aux arbres avec leur fût et leur houppier des bateliers en train décharger leur cargaison avec deux personnes la prenant en charge, deux soldats en uniforme en train d’observer la scène, l’eau du canal miroitant et reflétant les couleurs du ciel et des frondaisons, un superbe travail de mise en couleurs. Puis le lecteur se retrouve devant le palais et il dispose alors d’une vue d’ensemble de son architecture, toiture et galerie. Au fur et à mesure que le gouverneur et son conseiller déambulent dans les rues, il jette un coup d’œil à droite et à gauche pour admirer les autres vues : un grand pont en pierre enjambant une rivière, plus loin les jonques amarrées serrées le long d’un quai, un rempart, les habitants qui vaquent à leurs occupations dont un qui tire une charrette. Une vingtaine de pages plus loin, Zheng Shi siège dans son quartier général : une bâtisse avec un haut mur d’enceinte au bord d’une bras de rivière, une porte avec une ferronnerie sophistiquée, à nouveau un bel arbre. Le dessinateur va également l’emmener dans la baie de Macao avec les canons pointés vers la mer, dans la baie de Tung Chung avec un imposant portique de bois ouvragé, un retour dans la province de Fujian et un autre à Macao de nuit. Les scènes à l’extérieur des villes permettent également d’admirer les magnifiques paysages qui donnent envie de pouvoir s’y promener.


Dès la cinquième planche, le lecteur est emmené à bord d’un navire portugais : tout le savoir-faire en termes de représentation des navires rayonne avec évidence, des gréments aux sabords, des poulies à la longueur des rames du canots. Trois pages plus loin, une illustration en double page montre le navire des Portugais celui qui a été attaqué, avec trois autres bâtiments chinois plus petits, sous un ciel rendu gris par les volutes de nuages, échoué sur un sol entre vase et rochers. Puis le lecteur peut voir la différence entre les navires chinois et ceux des Portugais. Plus tard il se promène sur le pont supérieur, puis sur un pont inférieur d’un de ces énormes navires portugais, notant au passage comment les canons sont arrimés. Il peut ensuite voir le positionnement des navires dans la baie de Tung Chung, alors que le piège va se refermer sur eux. Lors du premier affrontement, le lecteur se trouve au premier plan pour assister à la boucherie occasionnée par la mitraille fauchant les marins chinois, l’artiste montrant clairement l’horreur physique et le coût en vies humaines. Lors du second affrontement, il met en scène l’affrontement chaotique sans réel ordre de bataille dans la baie de Tung Chung : Les ponts de batterie des vaisseaux portugais tirent au jugé sur tout ce qui s’apparente à un navire pirate. Il est vrai que, pour les Portugais, les couleurs qui flottent au gréement des navires chinois n’ont aucune signification et que rien ne ressemble plus à une jonque qu’une autre jonque.



Dans ses récits, il tient à cœur pour l’auteur d’inclure les éléments de contexte historique, et de faire vivre le récit à hauteur d’être humain. Dans cette seconde partie, le lecteur peut sentir les contraintes qui pèsent sur Zheng Shi, en tant que meneuse d’une confédération de pirates, c’est-à-dire qui prend le risque à chaque décision d’être désavouée par certains clans, tout en menant une rébellion contre des forces bien supérieures aux siennes. Le scénariste montre habilement et clairement comment elle met en place une stratégie intelligente qui tire parti de ces faiblesses, dans le piège tendu dans la baie de Tung Chung. En parallèle, il lui tient également à cœur de mettre en scène des êtres humains, et pas des individus assoiffés de sang souhaitant exterminer tous les ennemis. Il évoque le racisme présent chez les Portugais, disposition d’esprit bien pratique pour justifier de les tuer, mais aussi trouvant ses limites quand certains marins ne savent pas faire la différence entre les navires amis et les navires ennemis chinois. Il prend soin d’inclure un personnage évoquant la réalité de la majorité de ces soldats et de ces marins : des hommes dans le dénuement, attirés par la bonne paye militaire, sans conviction particulière, sans haine contre l’ennemi. Si sa sensibilité le pousse dans ce sens, le lecteur relève également une petite phrase prononcée par le gouverneur : Le commerce ! Doit-on tout concéder au commerce ? Comme il le fait régulièrement dans ses récits, il pointe du doigt l’origine réelle de ces combats meurtriers : des questions de pouvoir, de profit, c’est-à-dire des dynamiques sans grand rapport avec les intérêts du peuple et des êtres humains qui le compose.


Cette deuxième partie s’avère aussi excellente que la première. Dès la première planche, le lecteur est conquis par la qualité des dessins, l’implication et le plaisir de l’artiste et de la coloriste. Malgré le faible nombre de personnages féminins, il constate que l’auteur traite Zheng Shi avec respect pour ce qu’elle accomplit indépendamment de toute considération de genre. Dans une pagination restreinte, il réalise une reconstitution historique solide, une biographie captivante, en intégrant les horreurs du combat et les intérêts réels des belligérants dans sa trame narrative. Du bel ouvrage.



mercredi 29 avril 2026

Megalex

Patience, technique adéquate, espoir infini…


Cette série se compose de trois tomes : L’anomalie (paru en 1999), L’ange bossu (paru en 2002) et Le cœur de Kavatah (paru en 2008). Ils ont été regroupés en intégrale une première fois en 2014, et une seconde fois dans un format plus petit en 2017. Elle a été réalisée par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, et par Fred Beltran pour les dessins et les couleurs, avec des outils infographiques. Le premier tome comprend quarante-six planches de bande dessinée, le second cinquante-quatre, et le troisième cinquante-six. L’intégrale se termine avec une postface rédigée par Philippe Peter dans laquelle il aborde l’autonomie de cette série par rapport à l’univers de l’Incal et du Méta-Baron, un scénario pensé initialement pour une collaboration avec Katsuhiro Otomo, la particularité de dessins réalisés numériquement pour les deux premiers tomes, et le choix professionnel de l’artiste de se consacrer par la suite à la musique.


Chapitre un : l’égorgeoir. Les deux chercheurs Konquis et Carlin sont en train de superviser de loin, depuis une pièce de contrôle située en hauteur, l’arrivée d’une centaine de policiers clones dans la grande pièce métallique. Ils leur donnent des ordres par haut-parleurs interposés : s’arrêter, quitter leurs uniformes, ce que les hommes tous identiques, y compris leur coiffure, font. Les deux chercheurs font enter les broute-fringues, des robots évoquant des scarabées géants qui s’emparent des vêtements dans leurs pinces. À ce stade, Konquis s’est injecté une forte dose de SPV et il n’est plus en état de superviser quoi que ce soit. Carlin se charge de la suite des opérations : désinfecter ça de fond en comble, en faisant couler une pluie acide qui va dissoudre ces êtres vivants. Pendant ce temps-là, il leur adresse le message ultime : Garde à vous, fidèles et vaillant serviteurs de votre patrie. Le temps qui vous était imparti s’est écoulé. Dans quelques secondes, les quatre cents jours de vie qui vous ont été octroyés, et que vous avez passé à servir Megalex, notre patrie bien-aimée, et sa reine-mère Maréa vont prendre fin. L’heure est venue de l’ultime héroïsme. La fourchette-contrôle implantée dans votre nuque va bientôt accomplir sa fonction sacrée… Vive la reine-mère Maréa ! Vive la princesse Kavatah !



Chapitre deux : la Vitromaternité. Dans une autre salle immense de l’usine, numérotée quatre-vingt-six, la chambre sphérique de la matrice s’ouvre et commence à faire sortir une centaine de clones parfaitement symétriques pour les blocs 25023 West et 25024 West, latitude 40, longitude 26. Un chercheur commente : de la bonne chair à Malaks ! Soudain, l’un des surveillants détecte une anomalie : un nabot, un centimètre de moins que ses petits camarades, au bas mot ! Bon pour l’article trente-trois ! Il en détecte un autre : un vairon, un œil myosotis et l’autre noisette ! Encore un ratage qu’il doit éliminer. Un autre chercheur intervient et lui décoche une gifle bien sentie, en l’accusant d’être complètement défoncé et de prendre ses hallucinations pour la réalité. Il lui enjoint de de programmer convenablement la Vitromère pour qu’elle ponde deux autres corps. Les superviseurs sont interrompus par l’irruption d’un autre qui leur dit de venir jusqu’à l’holoviseur, c’est insensé, un Malaks a réussi à franchir presque toutes les protections. Ils passent dans la pièce d’à côté, et il leur indique de se brancher sur le canal officiel 357 439. L’hologramme en direct montre une créature translucide de grande envergure s’approchant de Megalex.


Une courte série en trois tomes, indépendante de l’univers partagé de l’Incal et du Méta-Baron, partageant toutefois le principe d’un futur technologique, et des dessins qui peuvent paraître froid du fait de leur mode de production avec une infographie encore jeune à cette époque. Comme à son habitude, le scénariste n’y va pas avec le dos de la cuillère, et le dessinateur se trouve parfaitement en phase pour donner à voir ce futur froid et aseptisé. La première page est muette, avec les deux chercheurs à la coupe de cheveux surprenante, et une expression de visage déconcertante. Arrivent les clones : des hommes à l’allure martiale, entrant au pas cadencé, dans un uniforme noir avec de larges épaulettes, et un environnement métallique, aseptisé, très rectangulaire, dépourvu de toute caractéristique accueillante. La prise de vue se rapproche des visages : tous identiques, tous fermés. Les mouvements sont mécaniques, les broute-fringues sont des robots au ras du sol. L’élimination de ces clones évoque les pires exterminations de la seconde guerre mondiale. Cette apparence visuelle peut rebuter : toutes les surfaces et leurs contours sont lissés, certaines zones peuvent sembler comme plaquées sur un fond (par exemple les écrans de contrôle dans la salle de la vitromaternité), certaines ambiances lumineuses reposent sur des dégradés trop parfaits, et la modélisation des décors en infographie 3D peut donner une sensation de perfection géométrique trop artificielle.



D’un autre côté, Fred Beltran est un vrai dessinateur, avec dix ans d’expérience à l’époque, avec sa propre sensibilité, qui maîtrise les techniques de narration visuelle. Le recours à des logiciels informatiques (à l’époque Painter, Amapi, Lightwave) ne relève pas d’une démarche de type Béquille pour pallier des lacunes artistiques. Pour le lecteur contemporain, le rendu peut apparaître daté, étrangement artificiel, au vu de ce qu’il est possible de réaliser avec la technologie actuelle, c’est-à-dire obtenir un rendu identique à des dessins ou peintures manuelles, au point de ne plus pouvoir détecter avec assurance la technique, traditionnelle ou informatique, utilisée. Quoi qu’il en soit, l’artiste tire parti de la technologie de l’époque pour obtenir des effets inédits, à commencer par les lumières avec ce niveau de lissage impossible à obtenir avec des outils classiques, ou les textures appliquées aux différents éléments, qu’elles soient métalliques, de peau humaine, ou cet étrange effet de carapace de crustacé pour les armures des robots policiers. Il met également à profit l’informatique pour la conception et le rendu des éléments technologiques, que ce soient les consoles des pupitres, ou les robots eux-mêmes. Il utilise le niveau de définition sans limite pour réaliser des vues de la cité Megalex, dans des perspectives épatantes. Il peut dupliquer des formes à l’identique à la perfection, par exemple pour les clones, ou pour les sauterelles mutantes, avec une cohérence 3D parfaite pour ces dernières, grâce à la modélisation. S’il n’est pas allergique à l’apparence du rendu, le lecteur constate rapidement l’apport de l’informatique pour le contenu des cases.


L’artiste maîtrise également les autres composantes de la narration visuelle, indépendamment de l’outil qu’il utilise. Son implication pour donner à voir le monde imaginé par le scénariste rayonne dans chaque page, que ce soit dans les costumes, les accessoires ou les décors. La mise à mort des clones fait froid dans le dos, avec sa référence aux chambres à gaz et la panique des clones, malgré leur conditionnement et leur endoctrinement. L’arrivée d’un Malaks dans l’atmosphère de la Terre baigné d’une lumière stellaire quasi féérique, l’aspect translucide de la créature la rend fantasmagorique avec une texture qui laisse supposer un côté gluant un peu répugnant. Le dessinateur parvient à réaliser une mise en scène plausible pour que l’anomalie puisse gagner la navette instructrice sans être vue, ce qui était un vrai défi visuel pour que le lecteur puisse y croire. La traque dans les égouts fonctionne parfaitement. Le combat entre les chefs des Targoums à dos d’homme est spectaculaire à souhait, et très lisible. Et puis l’artiste crée des paysages à couper le souffle : le champignon atomique au-dessus de la ville, le survol de la ville par la navette instructrice avec les blocs urbains étendant leur grisaille à perte de vue, la vision depuis l’espace de cette planète presque entièrement recouverte par cette grisaille urbaine, le dôme d’énergie qui recouvre le palais gouvernemental Calam, les fragiles ponts étroits passant au-dessus des coulées de lave dans des grottes gigantesques, les cercles concentriques formés par des sortes de dinosaures en train de courir, etc. Le troisième tome a donc été dessiné avec des outils traditionnels, et le lecteur peut conforter son idée sur ce qu’a apporté la modélisation 3D, ou sur l’aspect plus organique des dessins manuels.



Le scénariste déploie ses thèmes habituels dans les récits de science-fiction : le risque de la déshumanisation de la société, l’omniprésence de la technologie qui dicte le mode de vie des êtres humains, la mainmise d’une élite corrompue sur le gouvernement, avec une bonne dose de termes inventés pour l’occasion. Un petit florilège : Holovidéo, Vitromère, mégamégatonnes, supramégaméga, drogue SPV, métabioprogramme, Nemotex, Targoum, Téflodynamite, mur de psycho-cristal, protobébé, Tartagax, Supra-supra-supra-méga (il s’agit d’une bombe), etc. Sans oublier les créatures diverses et variées : Chokeds, Malaks, Keroub, Choked, Hippodriles, Hébana l’arbre-mère, paléochat siamois. Par rapport à d’autres de ses récits de science-fiction, il a modifié le dosage de certains ingrédients. Pour commencer, il y a plusieurs personnages centraux, plutôt qu’un unique héros sur lequel repose tous les enjeux. Ensuite, lesdits personnages souffrent moins dans leur chair que d’habitude. En revanche ils ont conservé les excès habituels à des fins de dramatisation : le clone anomalie qui souffre de son endoctrinement, la belle rebelle Adamâ qui dispose d’une poitrine surdéveloppée, la princesse Kavatah avec une taille de guêpe quasi impossible, ou encore le bossu Zeraïn. L’exubérance et le grotesque propre à cet auteur sont bien présents. Le lecteur retrouve également certains de ses thèmes habituels comme l’endoctrinement, les êtres humains traités comme des fournitures jetables, le mirage de l’ascension sociale et le prix à payer, l’usage de psychotropes, ou encore l’élite gouvernante conservant la docilité du peuple par du pain et des jeux. L’intrigue repose sur le déroulé d’une rébellion et la découverte de factions cachées, l’opposition de la nature contre la technologie dévorante, l’humanité paranoïaque détruisant toute forme extraterrestre, les émotions contre une vision efficace et fonctionnelle. Arrivée dans la dernière partie du troisième tome, le lecteur comprend que le scénariste avait envisagé la série comme une suite de cycles et qu’il a pris conscience qu’il ne réaliserait que le premier : la fin est précipitée, et les révélations pleuvent, pouvant être vues comme la trame du cycle suivant qui ne verra jamais le jour.


À l’époque, la parution des deux premiers tomes avait été vécu comme une révolution : l’usage de l’informatique et des logiciels de modélisation pour dessiner avait provoqué de vives réactions, allant d’une véritable trahison vis-à-vis du noble art du dessin, à l’arrivée du futur du dessin. Une fois passé le moment d’adaptation à ce rendu froid et par endroit géométrique, le lecteur apprécie la qualité de la narration visuelle, la consistance des environnements et des accessoires inventés, et il reconnaît la mise à profit des possibilités de ces outils, en comparaison avec le troisième tome dessiné de manière traditionnelle. Il se retrouve embarqué dans une rébellion contre un pouvoir totalitaire et stérile, une dynamique qui fonctionne bien, aux côtés de personnages souffrant moins qu’il est de coutume dans une bande dessinée de ce scénariste. L’intrigue alterne entre des conflits binaires, et des situations plus complexes. Elle souffre de l’abandon de la série à la fin de ce premier cycle, nécessitant d’exposer la suite qui ne viendra jamais dans un condensé très compact. Une science-fiction inventive et divertissante.



mercredi 26 novembre 2025

Face de lune T02

La graine doit mourir pour que naisse le fruit.


Ce tome est le second d’une intégrale éditée sous forme d’un diptyque. Il fait suite à Face de Lune T01 qu’il faut avoir lu avant. Cette édition date de 2019, le récit ayant initialement été sérialisé dans le magazine (À Suivre) dans les années 1990, et le dernier tome état paru en 2004. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario et François Boucq pour les dessins et les couleurs. Il s’agit de la première collaboration entre ces deux créateurs. Ce tome contient les albums intitulés La Pierre de faîte, La Femme qui vient du ciel, L'Œuf de l'âme. La réédition de 2019 comprend un dossier de vingt-six pages, réalisé par Antoine Maurel, intitulé : Une cathédrale aux multiples résonances, avec les chapitres : La subversion de la foi, Science sans conscience, La langue du divin, Le mystère des cathédrales, Élévation finale. Ce tome compte cent-trente-neuf pages de bande dessinée.


Sur une falaise en bordure de l’océan, Bézaléel contemple les ruines de la cathédrale, en demandant à Isha qui les aidera à la reconstruire. Il continue : Voilà trois jours que Face de Lune a rallumé le phare, là-haut, et personne ne vient, si comme le prétend la légende seuls les cœurs purs peuvent apercevoir sa lueur. Isha ironise qu’il ne doit plus rester beaucoup de cœurs purs sur cette île. Tout en les écoutant distraitement, Borrado a commencé à grimper le long d’un pilier encore debout. Il atteint le sommet où il a installé la veille le tube de totranium. Il le saisit dans ses mains et il le casse en deux. Bézaléel commente le geste : En brisant le tube de totrane, il a ouvert l’arcane, maintenant tous vont apercevoir la lumière, ils vont débarquer comme des mouches sur un pot de miel. Il continue : Tout attirés qu’ils seront par l’énergie du totrane, ils convoiteront l’effet plutôt que d’admirer la cause. Face de Lune est redescendu et il se sert du langage des nœuds pour dire que : Les meilleurs passeront, les mauvais seront rejetés.



Au loin dans la ville de Damanuestra, les évêques regardent la diffusion de cette puissante lumière, en comprenant qu’il s’agit du totrane. L’un d’eux commente que Ces crapules se sont réfugiées là-bas et ont réactivé le phare des âmes avec l’énergie de la capsule de totranium. Ils ont compris que cette stratégie consiste à attirer l’attention du peuple sur une nouvelle religion. Un autre estime qu’ils sont diaboliques : En s’emparant de la cathédrale, ils vont tenter de raviver les anciennes superstitions, ils vont piéger la crédulité du peuple par sa soif d’irrationnel. Les évêques décident de faire donner l’armée, pour éteindre ce feu avant qu’il embrase toute l‘île. Alors qu’une dense colonne de gens du peuple se dirige vers les ruines de la cathédrale, un char emprunte la même route, tout en respectant les marcheurs. Le général dans la tourelle du char rappelle que leur objectif, c’est la capture du monstre et la récupération de la capsule de totrane. Les pèlerins s’agenouillent à la lisière de la cathédrale, puis quelques-uns s’aventurent à franchir la barrière lumineuse : la lumière les laisse passer. À leur tour, les militaires s’avancent et ils sont annihilés par la barrière lumineuse.


C’est reparti pour des aventures de haut vol, sans temps mort, avec une inventivité impressionnante, et une narration visuelle aussi lisible que sophistiquée. Les auteurs font montre d’une verve sans temps mort, et le lecteur se trouve pris par surprise à chaque scène, par des grands moments d’action. Il passe ainsi d’une course-poursuite avec des fuyards pourchassés par un hélicoptère, au péril de sables mouvants, puis il admire les capacités de mimétismes de Face de Lune confinant à la manifestation d’un véritable superpouvoir, une véritable randonnée dans de magnifiques canyons, la rencontre pacifique avec des fourmis géantes à carapace dure et mat, le déferlement d’une première vague encore plus gigantesque que dans le tome précédent emportant tout sur son passage, une séance de torture des plus insoutenables impliquant un testicule, l’avancée d’une colonne de chars, un homme commandant aux oiseaux, une chasse au cétacé en pleine mer, un individu dont les membres se détache spontanément de son corps comme d’affreuses mutilations, la fabrication de vitraux, la lévitation de la vierge, un immense élevage de volailles, un duel se terminant par l’un des combattants étouffé avec une poule, une deuxième vague digne du déluge, un tremblement de terre, des avions militaires furtifs, des résurrections à gogo, une crise d’épilepsie, etc.



Le lecteur se retrouve ainsi dans un film à grand spectacle, une superproduction au budget illimitée, ce qui est à la fois l’avantage de la bande dessinée, et aussi la preuve du talent du dessinateur. À aucun moment, le lecteur n’a l’impression de s’enfiler une suite de clichés visuels, ou d’images insipides et sans âme, prêtes à l’emploi. L’artiste avait déjà fait la preuve dans le premier tome de son degré d’investissement dans la conception des lieux, dans la cohérence de ce monde, entre l’architecture, les tenues vestimentaires, les véhicules et les accessoires. Ici, il réalise des planches et des séquences saisissantes. Le lecteur s’attend bien sûr à assister une nouvelle fois au spectacle de la vague gigantesque s’abattant avec fracas sur l’île : le phénomène se produit à trois reprises, un véritable tsunami avec cette masse d’eau levée au-dessus de la ville, de la cathédrale, et retombant de tout son poids, accompagnée par les pas de danse de Face de Lune, toujours aussi gracieux dans ses mouvements. En fonction de sa sensibilité, le lecteur sera plus impressionné par un moment ou un autre, plus ému aussi : les chasseurs éventrant un téohuacan (une sorte de baleine) avec leurs harpons, la magnificence des piliers de la cathédrale avec les plantes grimpantes intriquées autour, la forteresse en forme d’œuf, la séquence hallucinée du tourbillon de fragments de vitraux colorés autour de Borrado, le grand hall clos étouffant saturé de poules et de leurs plumes, le catafalque de la vierge emporté par les eaux, les mouettes volant en formation serrée pour porter un groupe de quatre humains dans une scène aussi onirique que mystique, l’horreur des sables mouvants, la tempête de sable, etc.


Porté par une narration visuelle magistrale et élégante, l’intrigue s’envole littéralement. Le temps est venu pour les héros de reconstruire la cathédrale qui avait été détruite. Les péripéties s’enchaînent avec un ton mêlant anticipation et conte : cette société vivant presque en autarcie, avec un gouvernement dictatorial, et un clergé tirant les ficelles en arrière-plan. D’un côté, le scénariste semble se laisser guider par la dynamique du récit, s’autorisant des facilités, et oubliant ce dont il n’a plus l’utilité en cours de route. Par exemple, Borrado fait montre de talents insoupçonnés, quasiment des superpouvoirs dans cela sert l’avancée du récit : capacité de mimétisme allant jusqu’à une métamorphose physique, possibilité d’être mutilé allant jusqu’à la perte de membres, une forme de télépathie lui permettant de s’exprimer par la bouche d’une autre ou de faire s’exprimer des traumas profondément refoulés chez autrui. Jusqu’à ce moment presque délirant où ses bras s’allongent jusqu’à devenir une sorte de corde de plusieurs mètres qu’il lance vers un compagnon de route en train de s’enfoncer dans des sables mouvants. D’un autre côté, l’auteur laisse de côté le personnage du chef-cuisinier Tatoum Benayoum, alors qu’il semblait destiné dans le premier tome à rejoindre la petite troupe accompagnant de Face de Lune.



Jodorowsky répond à l’attente de ses admirateurs, en mode presque autocaricatural. C’est sans surprise que le lecteur retrouve sa propension à faire souffrir ses personnages par des traumatismes physiques ou psychiques, comme l’ablation d’un testicule lors d’une séance de torture, la révélation d’un inceste, la force de la spiritualité permettant de modeler la réalité. Il met également en scène le concept des quatre éléments composant la matière, à la fois de manière littérale (la terre pour bâtir la cathédrale, l’eau des vagues gigantesques, le feu irradiant du totrane, l’air traversé par les mouettes), à la fois de manière métaphorique avec des personnages incarnant ces éléments Borrado pour l’air, Séraphino pour la terre, Louzbel pour le feu, Isha pour l’eau. Il met en scène une variation d’autres thèmes qui lui sont chers comme la subversion de la foi, la science sans conscience, et la présence de la langue du divin forcément inaccessible au commun des mortels, incompréhensible et déformée par voie de conséquence.


Comme l’évoquait le dossier du premier tome, les auteurs continuent également de sonder les éléments mythologiques et symboliques de la foi catholique. Ils évoquent plusieurs des caractéristiques symboliques des cathédrales, à commencer par le fait que cette structure peut être aussi bien lue comme un mouvement descendant des Cieux venant toucher la terre et les mortels, qu’un mouvement ascendant accompagnant les âmes vers le Ciel, dans une élévation finale. L’attention du lecteur peut également être attirée par un nom ou deux. En particulier celui du gardien des ruines de la cathédrale : Bézaléel, une déformation de Béséléel, personnage biblique du livre de l’Exode, architecte en chef du tabernacle. Et aussi dans ce second tome, Abhavah, une femme sorcière dont le nom hébreu évoque à la fois le désir et la calamité, avec les nuances de mal, perte, malice, méchanceté, ravages, méchants, avidité. D’autres symboles sont plus immédiatement accessibles comme la pierre de faîte (titre de la dernière partie), ou l’église comme sanctuaire. Comme le conclut Antoine Maurel dans le dossier de début : Boucq & Jodorowsky ont érigé un réseau symbolique complexe, aux résonances universelles.


Quelle aventure ! Spectaculaire à souhait, avec des rebondissements et des situations typiques des récits à haute teneur en action, avec des visuels à couper le souffle, et une narration visuelle en tension montrant des moments incroyables et mémorables. Une ambition mariant divertissement, évocation de symboles de la religion catholique, thèmes récurrents du scénariste (à commencer par les quatre éléments), et mysticisme catholique exprimé à la fois par la cathédrale, les vagues dignes du déluge, les résurrections, la vierge, et bien d’autres composantes. Un sacré voyage spirituel.



mercredi 12 novembre 2025

Face de lune T01

Ce n’est ni par la puissance, ni par la force, mais par l’esprit…


Ce tome est le premier d’une intégrale éditée sous forme d’un diptyque. Son édition originale date de 2018, le récit ayant initialement été sérialisé dans le magazine (À Suivre) dans les années 1990. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario et François Boucq pour les dessins et les couleurs. Il s’agit de la première collaboration entre ces deux créateurs. La réédition de 2018 comprend un dossier de trente pages, intitulé La rencontre de deux géants du 9e art. Il y est évoqué la rencontre à Amiens entre les deux auteurs après plusieurs tentatives avortées, le point de départ de cette histoire (une île en proie à des vagues gigantesques) et l’architecture qui en a découlé, la structure en forme de course sans fin sur un nombre pléthorique de pages, les délais très courts de production pour le dessinateur, le défi de concevoir visuellement un personnage sans visage, la géométrie sacrée et le mysticisme occidental.


Malheur à qui bâtit une ville dans le sang et fonde une cité sur l’injustice, car la violence le submergera… Ce n’est ni par la puissance, ni par la force, mais par l’esprit… Une nuée de mouettes survolent la côte de l’île de Damanuestra, puis passe au-dessus de la grande cité composée de bâtiments ressemblant à des bunkers. Une sirène d’alarme stridente retentit avec force dans toutes les rues. Les citoyens se précipitent en courant pour rejoindre l’abri le plus proche. Un enfant observe que les sirènes tuent les oiseaux, qui tombent morts sur la chaussée. De leur côté, les pêcheurs regagnent le plus rapidement possible la plage pour se mettre à l’abri dans les tubes. Au pied du palais du Kondukator, un soldat referme la coque autour d’une statue pour la protéger : la vague gigantesque s’apprête à déferler sur la cité.



Dans le palais, Oscar Lazo, le Kondukator, est énervé parce qu’il juge immonde le plat qu’on lui a servi. À l’autre bout de la grande table, Lili Lazo, son épouse et la Kondukatrice, intervient pour le calmer : Est-ce la vague qui le met dans cet état ? Le chef d’état rétorque que ce n’est pas la vague, mais l’œuf qu’on lui a servi : Comment ont-ils eu l’audace de lui servir cette chose répugnante ? Il ne supporte pas les œufs et le département diétético-gastronomique est censé ne rien négliger de ses dilections. Il ordonne qu’on déporte illico le chef-cuisinier et toute sa clique. Lili tempère son ordre en rappelant que le précédent chef a été déporté la semaine passée. Elle continue : son suppléant n’a pas encore été mis au courant, et il doit s’imaginer que, parce que l’œuf est leur emblème officiel, le couple en mange à tous les repas. Oscar Lazo est toujours hors de lui : il répond que nul n’est censé ignorer la loi, et il ordonne qu’on inflige à toute la valetaille une peine de cent décharges électriques. Son épouse se lève et le rassure en lui disant qu’elle va elle-même lui préparer à manger. À la télévision, le journaliste introduit l’invité d’aujourd’hui, Monseigneur Groïssman, qui va donner son avis sur ce déferlement ininterrompu de vagues gigantesques. L’homme d’Église établit que jusqu’alors il n’avait jamais été observé de raz de marée à ce point monstrueux. Il semblerait qu’un processus de croissance continue soit à l’œuvre.


Ouvrir un ouvrage de ce scénariste constitue la certitude d’effectuer une expérience spirituelle. Le dossier initial évoque les circonstances de la genèse de cette série : la rencontre plusieurs fois reportée entre les deux créateurs, les envies de l’un et de l’autre (mysticisme occidental & géométrie sacrée), la dynamique initiale du récit (une course sans fin, sur un nombre pléthorique de pages), la demande du rédacteur en chef Jean-Paul Mougin de remplacer Hugo Pratt dans les numéros de rentrée du magazine (À suivre) peu de temps avant la parution, ce qui entraîne une course contre la montre pour le dessinateur pendant six mois. Le lecteur ressent immédiatement l’effet divertissant en découvrant une aventure spectaculaire, à un rythme rapide, dans un environnement de science-fiction dystopique. Une société insulaire, une économie basée sur la vente d’œufs, un régime dictatorial, des rebelles, une architecture spécifique pour la cité, et un phénomène météorologique destructeur et hors de contrôle. Les auteurs ont choisi un personnage principal, Borrado, très particulier : des traits de visage minimalistes, et muet, diminuant d’autant le processus d’empathie et d’identification par le lecteur. Il est accompagné par une rebelle, Isha, très compétente et combattante. En cours de route, ils sont rejoints par l’ancien cuisinier Tatoum Benayoum, un personnage à l’aspect afro-américain à la limite de la caricature.



Au début des années 1990, l’artiste a déjà une décennie d’expérience, et réalisé de nombreux albums en solo (par exemple les aventures de Jérôme Moucherot, assureur-explorateur en costume léopard), ou avec Jerome Charyn (par exemple Little Tulip, 2014). Dans le dossier introductif, le lecteur apprend que ce dessinateur trouve également le temps de se consacrer aux arts martiaux et à l’étude de la géométrie sacrée. Ce sujet le passionne depuis qu’un radiesthésiste érudit est venu frapper à sa porte pour ausculter sa maison, puis lui a présenté son maître, un chanoine auscitain, qui a ouvert à Boucq les portes d’une science dont il a depuis arpenté inlassablement les étages jusqu’à posséder une vue d’ensemble du bâtiment. À la découverte de ces précisions, le lecteur sent bien que c’est du lourd… et il savoure une narration visuelle fluide rythmée, riche et spectaculaire. Il se souvient également du principe de fuite en avant, dans un monde solidement construit. Il en fait l’expérience tout du long du récit : l’urbanisme et l’architecture de la ville pensées pour résister au déferlement des gigantesques masses d’eau.


La couverture offre déjà un moment et même un voyage exceptionnel avec le langage corporel qui accompagne l'élévation des piliers de la cathédrale dans un phénomène inexpliqué (que l’on découvre à la fin de ce premier tome). L’attention du lecteur ainsi attiré sur le mouvement de Face de Lune, le lecteur l’enregistre inconsciemment au cours du récit : en effet ce personnage prend des poses, et en fait c’est plus que ça, ses mouvements sont gracieux. Il donne parfois l’impression de danser, pas de manière artificielle ou exagérée, plutôt naturellement, comme l’expression de sa sérénité intérieure. Cela se marie très bien avec son visage proche de celui d’un smiley, et ses expressions radieuses et honnêtes. C’est un innocent, ça se voit dans ses gestes. En fonction de sa sensibilité, le lecteur va ainsi absorber des détails présents tout naturellement dans les cases, sans ostentation ni effet de manche, donnant à voir un monde d’une grande richesse. Il peut s’agir d’éléments architecturaux qui font sens comme la forme des bâtiments pour résister aux vagues qui s’abattent, des évocations de structures métalliques, la gamme de vaisselle de la table du palais, la mode vestimentaire datée, le monorail, le mur d’écrans de télévision, la forme des lames de harpon pour la chasse à la baleine, l’étole du prêtre, les modèles d’armes, l’aménagement de la grande salle de la maison close, etc.



La narration visuelle est pensée et conçue dans sa globalité : l’environnement de science-fiction, les éléments du quotidien imprégnés de la culture de la société, les modes de transport, etc. Ces caractéristiques sont présentes dans chaque page, à des degrés divers donnant une cohérence d’ensemble extraordinaire, et une sensation d’immersion intégrale. Les scènes d’action offrent un spectacle formidable : que ce soit les flots se déchaînant dans une tempête titanesque, la vague s’abattant avec force et fracas, la course-poursuite et la confrontation armée dans un nuage d’une myriade de mouches, l’étonnante cérémonie religieuse avec la déesse vierge, ou encore la terrifiante descente de la goutte d’énergie tellurique à l’état pur. Il s’agit peut-être d’une fuite narrative en avant, ou du moins le récit a été perçu comme telle lors de sa sérialisation, toutefois à la lecture en album la progression dramatique est impeccable et dépourvue de solution de continuité.


Le scénariste maîtrise le rythme et le dosage à la perfection, servi par une narration visuelle de haut vol. Le lecteur se retrouve pris dans une aventure exotique et baroque, pour un peu, il en oublierait presque les thèmes sous-jacents. Borrado : l’innocent à l’âme pure dont les agissements et l’existence même annihilent l’ordre établi. Son pouvoir extraordinaire qui lui permet de commander aux éléments, en tout cas de plier le mouvement de la vague à sa volonté, tel le simple d’esprit autour duquel les lois de la nature s’adaptent. La rébellion contre un état totalitaire par des gangs ayant choisi de drôles de nom : les 1.000 Négations, les Catins bleues, Bouddhas Putrides, Ultra Névroses, Neurones de Titane. L’élite (en l’occurrence le couple Oscar & Lili Lazo) persuadée d’œuvrer pour le bien du peuple, sachant mieux qu’eux ce qui est bien pour eux. La science destructrice dépourvue de conscience. Le rituel hallucinant de la chasse à la baleine où les pêcheurs s’automutilent pour contrebalancer la facilité avec laquelle ils mettent à mort leur gigantesque proie, dans une forme d’expiation, et de compensation morale d’un triomphe sans gloire suite à un combat sans péril. L’étrange cuisinier déporté proche de la caricature raciste, dont la culture animiste est également incompatible avec le régime politique en place. Et bien sûr, la promesse tenue : des éléments plus mystiques que mythologiques de la culture et de la foi catholiques qui aboutissent à cette cathédrale de l’élément Eau figurant en couverture.


Quel voyage ! Deux créateurs d’exception s’associent pour une histoire extraordinaire. Ils se sont concertés avant, à la fois sur les thèmes qu’ils souhaitent mettre en scène, à la fois sur la forme de l’aventure. Le dessinateur est dans une forme éblouissante, que ce soit en termes de narration visuelle, ou de spectacle. Le scénariste raconte une aventure de science-fiction très divertissante, avec un héros atypique, une grande inventivité, et des thèmes discrets et forts. Formidable et enthousiasmant.



mardi 5 août 2025

La nuit est belle

Le mélodrame sauve l'innocence.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par David Graham pour le scénario, et par Aurélie Guarino pour les dessins et les couleurs. Il compte quatre-vingt quatorze pages de bande dessinée. Les personnages n’ayant ni prénom, ni nom, ils seront appelés comme sur la couverture : Loser, Danseuse, Pharmacienne, et Oscar Wilde (Ha, oui, lui il est nommé).


Dans les couloirs de l’aéroport de Roissy, Loser pousse tout le monde dans un escalator, puis court comme un dératé dans les longs couloirs, pour enfin arriver devant l’hôtesse d’enregistrement. Elle lui annonce que c’est trop tard, car l’enregistrement est terminé, l’avion va décoller. Une autre jeune femme arrive en courant pour s’enregistrer, et elle reçoit la même réponse. L’hôtesse ajoute : Le prochain vol pour Miami est dans trois heures, c’est le dernier avant demain midi. Il est complet, mais il y aura peut-être une place ou deux, il y a toujours des retardataires qui perdent leur place. Danseuse va s’assoir sur un siège pour attendre, Loser vient s’installer à côté d’elle et essaye d’entamer la conversation. Il pose quelques questions gentiment, elle répond du bout des lèvres, sans donner beaucoup d’informations. Finalement l’heure de l’embarquement arrive, et ils se dirigent vers l’hôtesse. Elle les informe qu’il reste quatre places, une famille. Si elle n’est pas là dans cinq minutes, ils pourront embarquer tous les deux. Les minutes s’égrènent et soudain la famille surgit en courant. Lui et elle sont consternés. Ils se rendent au guichet de la compagnie aérienne pour changer leur billet. Elle s’éloigne pour aller trouver un hôtel dans l’aéroport, pour dormir. Il lui propose de plutôt en profiter pour aller à Paris. Il ajoute qu’il a sa voiture et qu’il est insomniaque, il ne la drague pas.



Loser conduit sa voiture et demande à Danseuse où elle souhaite aller. Elle lui répond : le vingtième arrondissement. Arrivés devant le portail du cimetière du Père Lachaise, elle lui demande de l’aider à l’escalader pour s’y introduire. Ce qu’il fait, et les voilà dans l’enceinte, à déambuler dans les allées à la recherche d’une tombe bien précise. Il en profite pour consulter son portable et il lit à haute voix : L’intrusion dans un cimetière est passible d’une amende de cinquième classe pouvant aller jusqu’à mille cinq cents euros. Pour la profanation d’une tombe, la peine encourue est d’un an d’emprisonnement et de quinze mille euros d’amende. Compte-t-elle profaner une tombe ? Elle lui raconte que quand elle avait dix-sept ans, elle venait souvent ici avec sa copine Esther : Oscar Wilde était son héros. C’était à cause d’une lettre envoyée à son amant, Lord Alfred Douglas, qu’Oscar Wilde a été condamné à la prison. Esther voulait venger Oscar, mais aussi faire de ces baisers un symbole de liberté. Elles embrassaient donc la statue Flying Demon Angel en laissant une trace de rouge à lèvres. Elles revenaient souvent embrasser Oscar. Un jour, elles se sont aperçues qu’elles avaient inspiré des gens. Oscar recevait des baisers et des messages. Sa tombe était devenue un repère où l’on venait fêter la liberté d’aimer.


Quatre personnages aussi communs qu’improbables. Tout commence par un retard à l’embarquement, et l’insistance gentille d’un monsieur pour lier connaissance avec celle qui est arrivée en retard comme lui. Voilà deux personnes qui ne se connaissent pas en train de faire une virée dans un Paris nocturne. Arriver en retard à l’enregistrement, espérer qu’il y ait un désistement dans le vol suivant : plausible, voire banal pour certains. Accepter d’aller se promener à Paris de nuit avec un inconnu, plutôt que de dormir (mal) dans un hôtel : inattendu. S’introduire de nuit dans le cimetière du Père Lachaise : cela commence à sortir un peu du réalisme. Rencontre un quasi-fantôme, celui d’un écrivain à la réputation internationale. La danseuse le résume le mieux : Alors on va sur une tombe, une sur soixante-dix mille… Et on choisit la seule qui est hantée ? C’est quand même pas de chance. Par ailleurs ce quasi-fantôme ressemble peu à l’original. Il s’en suit une course-poursuite en voiture dans Paris au cours de laquelle les fuyards réussissent à semer la Police : peu probable. Le lecteur fait le rapprochement avec la mention à répétition (jusqu’à en devenir un gag récurrent) du livre Le fantôme de Canterville (1887). Pas de doute, ce récit s’apparente à un conte, les auteurs font usage de licence poétique. En particulier, la dessinatrice s’amuse bien avec les preuves de l’immortalité de Wilde.



La première scène se déroule par un beau soleil de printemps, peut-être de début d’été, avec des couleurs claires et des couleurs gaies. La mise en couleurs vient discrètement apporter des éléments d’information. Par exemple, l’évolution du camaïeu derrière les vitres de la zone d’attente qui passe du jaune orangé à un violet sombre pour marquer les heures qui passent, de l’après-midi à la nuit tombée. En page huit, elle réalise une mosaïque de rectangles colorés pour évoquer l’impression subliminale des éclairages artificiels et des enseignes. En page neuf, le lecteur admire un magnifique ciel étoilé dans une illustration en pleine page, en se faisant la remarque intérieure qu’il s’agit également pour partie d’une licence poétique dans cette banlieue. En page treize, la couleur prend le pas sur les contours encrés pour un effet de silhouettes ou d’ombres chinoises dans le cimetière. L’artiste met ainsi en œuvre différentes techniques : en page vingt-et-un un entrecroisement de traits au crayon gras pour un effet de plafond rocheux dans les ténèbres, en page vingt-cinq des traces lumineuses de phares de voiture pour rendre compte de la vitesse, en page quarante-neuf un passage par le noir & blanc avec des nuances de gris pour un vieux film, en page soixante-dix une case avec un fond rouge pour rendre compte de la violence, etc. Ainsi discrètement, la narration visuelle devient d’autant plus variée et animée.


Les personnages apparaissent tous sympathiques, même ceux en colère, ou les figurants. Les visages sont représentés avec un degré de simplification. La dessinatrice joue avec leur expressivité en l’augmentant, sans systématisme, plus pour faciliter l’empathie du lecteur. Le lecteur peut porter un jugement de valeur sur le comportement de chacun des quatre personnages, ce qui ne diminue en rien l’empathie qu’il éprouve pour eux. L’artiste sait les rendre sympathiques et uniques : la sollicitude bienveillante de Danseuse, le détachement de Wilde du fait de son grand âge, le caractère un peu fataliste de Loser, la détermination teintée de sarcasme de Pharmacienne. Toujours sur le même plan, Le lecteur éprouve la sensation de suivre une aventure assez posée le temps d’une nuit. En y repensant, il se rend compte des différents lieux visités : un aéroport dans tout ce qu’il a de lieu de passage, le cimetière du Père Lachaise dont le tombeau de Wilde, un café parisien, un pont au-dessus de la Seine, une pharmacie, un grand café avec un grand espace karaoké, le parvis du palais Garnier place de l’Opéra, une grande librairie spacieuse, etc. Le lecteur apprécie le sens du détail de l’artiste, par exemple : les silhouettes de mannequin et leurs robes dans une boutique de l’aéroport, la guirlande de petits fanions dans le bar, le magnifique dallage de la pharmacie, la superbe porte en chêne d’un immeuble haussmannien, le jeu de lumières du karaoké, les graffitis sur les vitres de protection de la tombe de Wilde, etc.



Le lecteur se sent tout acquis à la situation problématique des personnages. Il en découvre rapidement un peu plus sur Danseuse : son attachement au tombeau de l’écrivain. Il faut attendre plus longtemps pour en savoir plus sur Loser. Le ressort de l’intrigue est explicité à la fin du premier tiers de l’ouvrage. Ce qui déclenche les actions des personnages pour y remédier de plus ou moins bonne grâce. Le lecteur se rend compte qu’il apprécie de simplement passer du temps avec eux, sans trop se préoccuper d’une trame générale, sans même s’inquiéter de savoir s’ils seront à temps à l’aéroport le lendemain pour leur avion. Cela tient pour partie à la sympathie générée par les personnages, et pour partie à la forme de conte. Pour échapper à la police, Loser doit abandonner sa voiture, qui fera certainement l’objet d’une contravention, au minimum, cela ne préoccupe aucun personnage. Ils dont dû y abandonner leurs valises avec leurs effets personnels, aucune arrière-pensée non plus. Dans le cimetière, Loser se fait une méchante blessure : une branche ou une racine acérée qui se plante dans son mollet droit. Un simple bandage et une désinfection plus tard, et tout est oublié.


Pour autant, la lecture comporte plusieurs autres centres d’intérêt, autre que l’intrigue proprement dite. Le lecteur ne peut pas s’empêcher de se demander, voire de de souhaiter qu’il se développe une relation affective entre Danseuse et Loser. Il sourit en voyant la forme de rébellion de Pharmacienne contre sa condition, car les auteurs n’hésitent pas à l’armer de cocktails Molotov faits maison, et même d’une grenade ! Il y a également le cas de ce quasi-fantôme. Le lecteur comprend que la mention répétée du Fantôme de Canterville agit à la fois comme un hommage, et comme une indication sur l’influence de cette histoire. Cela amène Oscar à évoquer l’exercice de son art d’écrivain, et à rappeler qu’il a écrit d’autres choses, par exemple Le portrait de Dorian Gray (1890). Plus loin, le libraire complète sa bibliographie : Wilde a écrit des pièces de théâtre, des contes, de la poésie, des lettres. Beaucoup de lettres… Il a beaucoup aimé Salomé. C’est une pièce formidable. Mais Son livre préféré de Wilde, c’est De profundis. Une longue lettre adressée à son amant, lord Alfred Douglas. Le lecteur peut ressentir que c’est un écrivain qui a compté aussi pour les présents auteurs. Au fur et à mesure émerge une autre thématique, celle de l’insatisfaction, de la répétition des schémas, de la vie qui semble comme bloquée dans une phase inextricable. La bande dessinée établit ce constat pour les différents personnages, sans proposer de solution miracle ou d’action magique (bien qu’il s’agisse d’un conte), mettant en lumière les effets de cette simple prise de conscience, à la fois de prise de recul sur sa vie, à la fois d’analyse de ce qui est en jeu.


Une petite virée nocturne dans Paris, à quatre, avec un quasi-fantôme (et pas n’importe lequel), une super danseuse, une pharmacienne phénomène, un vrai faux loser ? Une narration visuelle douce et vive, discrètement variée et riche, un vrai plaisir de lecture. Des personnages sympathiques avec leurs défauts, et une narration s’apparentant par certains aspects à un conte. Une prise de conscience nécessaire sur une forme de décalage entre ce que l’on vit et ce que l’on souhaite. Attentionné.



mardi 10 décembre 2024

La Tigresse bretonne

Il faut frapper les esprits, en faire des machines de guerre tout droit sorties de l’enfer !


Ce tome contient une histoire complète de nature biographique. Son édition originale date de 2024. Il a été réalisé par Roger Seiter pour le scénario, par Frédéric Blier pour les dessins, et par Florence Fantini pour la mise en couleurs. Ce tome comprend soixante-deux pages de bande dessinée.


Automne 1343, au large des côtes bretonnes, un grand navire vogue toutes voiles dehors. À son bord, un soldat en cottes de maille fait observer au seigneur que ces côtes sont dangereuses, car la plupart des Bretons leur sont désormais hostiles. Le noble répond que certes, mais qu’ils n’oseront pas attaquer une nef royale lourdement armée. La vigie signale une voile à bâbord. Le soldat remarque qu’ils hissent un pavillon : un lion blanc sur fond rouge. Un deuxième navire à voile rouge apparaît et se rapproche du premier navire. Le capitaine de celui-ci ordonne à ses soldats de se préparer au combat. Il craint qu’il ne s’agisse pas d’Anglais, mais pire, des pirates qui ne feront pas de quartier. L’équipage du premier navire à voile rouge commence par envoyer une pluie nourrie de flèches qui font des ravages. À Paris quelques mois plus tôt, près de la forteresse du Châtelet, Jeanne de Belleville marche incognito dans la rue aux côtés de Guillaume Bérard. Elle lui rappelle qu’elle avait supplié son époux Olivier de Clisson de ne pas participer au tournoi. Elle se demande comme il a pu faire confiance au roi Philippe VI, tout le monde sait que ce Valois n’a pas d’honneur. Son interlocuteur lui dit qu’elle a raison : la fidélité d’Olivier à la couronne est incontestable, son arrestation est une grande injustice.



La conversation continue et Jeanne dit qu’elle craint le pire, il faut tirer son époux Olivier des griffes de Philippe avant qu’il ne soit trop tard. Guillaume répond que le plus urgent est de lui faire parvenir un message, et il pense avoir trouvé l’homme qu’il leur faut. Il ajoute que c’est son devoir d’écuyer, et qu’il est de son devoir d’épauler Jeanne et lui apporter son aide. Ils arrivent devant la boutique de Bertrand Clermont, un ami de la famille. Celui-ci les accueille chaleureusement à l’intérieur. Il les conduit dans son arrière-boutique : là les attend Pierre Nicolas, sergent du roi. Ce personnage a ses entrées au grand Châtelet, et il a accepté de les aider. Jeanne de Belleville lui demande s’il peut la mener secrètement à son époux. Le sergent répond que c’est impossible, car sur ordre du roi le sieur de Clisson est privé de toute visite. Il ajoute qu’elle-même a pris beaucoup de risques en venant dans la capitale. Si le roi Philippe l’apprenait, il pourrait fort bien donner l’ordre de l’arrêter. Jeanne ne se laisse pas impressionner et elle lui demande comme il peut l’aider elle. Il répond que pour dix pièces d’or, il peut faire passer un message à Olivier. Elle écrit un bref billet dans lequel elle annonce à son époux son intention de le faire évader. Le sergent indique qu’elle aura la réponse dans deux jours. Après cet entretien, elle va passer voir Thibaut de Parthenay, l’héritier d’une famille alliée aux Belleville.


Jeanne de Belleville (1300-1359) est un personnage historique ayant réellement existé : elle épouse en 1312 Geoffroy seigneur de Châteaubriant, puis après sa mort vient un second mariage qui sera annulé par le Pape Jean XXII, la troisième union sera avec Olivier de Clisson (1300-1343) avec qui elle aura quatre enfants Maurice, Olivier, Guillaume et Jeanne. L’image de couverture montre une femme guerrière portant un haubert et une gorgière de maille, à la tête d’une dizaine d’individus armés jusqu’aux dents sur le pont d’un navire avec une voile rouge, ornée d’un lion que l’on peut supposer blanc. Le paragraphe de la quatrième de couverture la désigne comme première femme pirate de l’Histoire, ayant livré une guerre sans merci au Royaume de France, en se montrant d’une cruauté implacable, ce qui lui vaudra ainsi le surnom de Tigresse bretonne. Le surnom de Lionne sanglante lui sera attribué au XIXe siècle. En fonction de sa connaissance sur le sujet, le lecteur en déduit que le scénariste va exposer une version ménageant la chèvre et le chou, en vérité historique attestée, et légende populaire. Après une introduction en mer, il entame son récit en 1343, alors que Olivier de Clisson est déjà prisonnier du roi à Paris, et que son épouse Jeanne essaye d’organiser une tentative d’évasion. Il élude ainsi la question de la situation de la famille Clisson avant le tournoi, et la situation est essentiellement exposée par le point de vue de Jeanne de Belleville, avec ses partis pris.



Au vu de la couverture et du thème du récit, l’horizon du lecteur correspond à un récit présentant une solide reconstitution historique. Tout commence avec un beau navire, toutes voiles dehors sur l’océan. Le lecteur observe les différents mâts, la coque, les écussons sur la proue, une bannière peut-être un peu trop longue. D’un autre côté, le lecteur peut apprécier les différentes activités au premier plan sur les berges de la Seine à Paris : le lavage du linge, le débarquement de ballots, le stockage de tonneaux, un palan avec une roue pour décharger des charges plus lourdes. Dans la case en-dessous, une vue subjective d’une rue de Paris, avec le caniveau central et un habitant qui jette le contenu de son seau directement dans le caniveau depuis sa porte, la cour du château de Philippe VI et sa chambre de torture, une vue générale du château de Clisson, une autre du château de Touffou, un magnifique pont en bois avec des maisons dessus jeté au-dessus de la Seine à Paris, le château fort de l’île d’Yeu, la citadelle de l’Aber-Wrac’h et son port, et bien sûr des combats maritimes. Le lecteur prend également le temps de regarder les tenues vestimentaires, ainsi que les armes et les protections des combattants, les armes des navires, les harnachements des chevaux, etc. Sans oublier la manière dont Jeanne de Belleville elle-même s’habille pour mener ses hommes au combat. Il peut ainsi apprécier l’investissement de l’artiste pour donner à voir cette époque.


Le scénariste a pris le parti de raconter cette histoire avec le point de vue de la tigresse de bretonne : ainsi est-elle présente visuellement dans quarante-deux pages sur soixante-deux, présente implicitement dans une demi-douzaine d’autres, le reste étant consacré à ses ennemis ou à son époux au début. Par comparaison avec d’autres bande dessinées historiques, le lecteur fait l’expérience qu’en effet les auteurs privilégient l’histoire personnelle de cette femme, plutôt que de verser dans un cours d’Histoire. Ils se cantonnent à la période correspondant à l’accomplissement de sa vengeance, à partir de l’emprisonnement de son époux, jusqu’à son terme. En fonction de son appétence, le lecteur peut se renseigner plus avant sur le règne de Philippe VI, sur les connaissances historiques consolidées sur cette veuve, sur le passé d’Olivier de Clisson, ou encore sur les relations entre l’Angleterre et de la France à cette époque, et entre Édouard III (1312-1377) et Olivier de Clisson. Jeanne de Belleville prononce son vœu de vengeance en page vingt-quatre. D’une certaine manière, ce choix narratif fait de Jeanne de Belleville, l’héroïne de sa propre vie et du récit. D’un autre côté, les auteurs montrent que cette femme mérite son surnom de Lionne sanglante, illustrant la phrase de Friedrich Nietzsche : “Dans la vengeance et en amour, la femme est plus barbare que l'homme. (Par-delà le bien et le mal).



En recevant la tête de feu son époux dans une cassette, Jeanne déclare : que les Clisson n’ont pas de larmes, mais des armes, que son époux hurle vengeance et qu’ils vont le venger, que le blason des Clisson a été souillé par la trahison et le déshonneur, et qu’elle va lui rendre son éclat en le lavant dans le sang frais. Le lecteur observe un personnage fidèle à sa réputation ou à sa légende : elle fait tuer les messagers, puis les prisonniers. Elle mène la prise du château de Touffou et après la victoire, elle en fait exécuter tous les habitants. Après la première victoire maritime, elle ordonne que les survivants aient les mains et les pieds tranchés, et qu’ils soient jetés par-dessus bord. Le dessinateur assume lui aussi cette caractéristique de la veuve en représentant la violence de manière explicite : visage tuméfié d’Olivier de Clisson alors qu’il est torturé, flèche transperçant la gorge d’un soldat, ou se fichant au beau milieu du front d’un autre, mêlées brutales entre cavaliers et fantassins, décapitation d’un chef à genou présentant son épée en signe de reddition, épée tranchant à moitié un crâne, épée s’enfonçant dans une cuisse, cadavres déposés par la marée avec les pieds et les mains tranchés, etc. La vengeance de Jeanne de Belleville est sanglante et sans pitié. Elle prend part aux combats, et fait systématiquement achever tous les survivants. Elle mène ses hommes au combat comme un guerrier. Elle entraîne ses jeunes fils à peine adolescents voire encore enfants avec elle, sur son navire. Il s’agit d’une véritable vengeance : la destruction de navires du royaume pour obtenir réparation, une véritable riposte plutôt qu’une vengeance. Elle est guidée par une volonté de destruction, habitée par sa colère, s’y donnant corps et âme, et elle en paye le prix.


Un album de bande dessinée bien troussé qui aborde la légende de la tigresse bretonne sur le plan humain, avec ce qu’il faut de reconstitution historique pour que le contexte soit consistant, sans qu’il ne prenne le pas sur la dimension humaine. L’artiste prend plaisir à donner à voir les châteaux, Paris et les combats navals. Jeanne de Belleville se montre une meneuse d’hommes fougueuse, et sans pitié. Une belle évocation.



lundi 29 juillet 2024

Le Chant des Asturies (4)

Pour les enfants, on fait ce qu’on a à faire.


Ce tome est le dernier d’une tétralogie, il fait suite à Le Chant des Asturies (3) (2019) qu’il faut avoir lu avant. Sa première édition en version originale, date de 2023. Il a été réalisé par Alfonso Zapico pour le récit et les dessins, la traduction a été réalisée par Charlotte le Guen. Son édition en français date de 2024. Il comprend deux cent trente-quatre pages de bande dessinée, en noir & blanc avec des nuances de gris.


Quelque part dans les montagnes dans la région de Montecorvo, en période hivernale, un groupe de quatre rebelles avancent sur un chemin entre les champs : ils voient Jorobín s’avancer vers eux. Le paysan les informe que don Dimas, un marchand de bétails, est au bar du village, il joue aux cartes avec un de ses hommes de confiance, un tueur qui s’appelle Isacio. Il leur conseille de faire attention à lui. Le matin même, Isacio a vendu de nombreuses vaches à la foire, il a sur lui quinze milles pesetas. Jorobín est sûr de lui. Les camarades lui donnent de l’argent pour le remercier de cette information : le paysan ajoute que le fermier et son garde du corps seront ronds comme des queues de pelle. Les quatre rebelles se disputent : certains contents de l’aubaine, d’autres qui aurait préféré aller abattre du charbon dans la mine. Ils continuent leur chemin, ayant décidé de s’en tenir au plan initial. Arrivés devant le bar et avant d’y entrer, ils se concertent une ultime fois : ils entrent, le meneur prend la parole sans tourner autour du pot, et dans dix minutes ils seront en train de remonter dans la montagne, il n’y a pas à être nerveux. À l’intérieur, le marchand joue aux cartes avec son homme de confiance et deux militaires. Ils discutent sur des toreros. Les quatre rebelles s’installent au comptoir et demandent un verre de vin chacun. Un militaire les interpelle et le meneur répond qu’ils sont des commerciaux qui ne font que passer.



Le militaire retourne à sa partie et prévient son collègue en chuchotant, lui demandant de prendre son fusil. Puis il renverse la table pour que le marchand se protège derrière et la fusillade se déclenche soudainement. Les militaires tombent sous les balles, ainsi que le garde du corps, un rebelle gît au sol, mort. Les trois autres repartent avec l’argent et remontent dans la montagne. Dans la caserne Conde Duque à Madrid, le juge informe que le conseil de guerre reprend sa séance, contre les gardes qui ont participé à la révolte du cinq octobre. Il donne la parole au procureur. Celui-ci se lance : dans un instant, il présentera les preuves qui accusent l’un des meneurs de la révolution manquée. Des preuves qui l’obligent à réclamer une condamnation exemplaire pour un officier de la Garde d’Assaut : le lieutenant Maximo Moreno. Tel que les membres du jury peuvent le voir, arborant ses médailles, le lieutenant a conspiré contre la République et a organisé les milices socialistes de Madrid. Il est interrompu par l’avocat de la défense. Mais le juge lui redonne la parole pour qu’il continue. Le lieutenant Moreno a été associé depuis 1938 au recrutement et à la formation des Jeunesses Socialistes.


Dernier tome, et tout est déjà joué : la Révolution a échoué, les rebelles sont traqués, jugés, emprisonnés, exécutés, l’ordre établi revient en force. S’il dispose de connaissances sur cette période historique dans cette région du monde, le lecteur a déjà anticipé le fond de ce quatrième tome. En effet, comme dans le précédent, l’auteur s’attache aux rebelles fuyards, aux militants jugés, aux êtres humains dont les convictions n’ont pas permis de changer l’état du monde, qui se retrouvent au mieux à revenir à leur servitude antérieure, ou au pire humiliés, exterminés. Le bilan s’avère déprimant, pour tout le monde. Le lecteur retrouve exactement ce qui fait la saveur des trois tomes précédents. Une narration visuelle privilégiant la spontanéité de formes pas toujours affinées, avec quelques dialogues d’exposition appuyés, et même des têtes avec un texte explicatif à côté, quand le petit marquis présente les individus s’étant réfugiés dans la montagne et avec qui il partage des hébergements de fortune. Le temps est venu pour les uns et les autres d’accepter ou de se résigner à l’échec cuisant de la Révolution, à un retour à la normalité de l’exploitation capitaliste à laquelle ils n’ont pas échappé, voire encore plus humiliante par le fait qu’ils sont à la merci de patrons pouvant leur interdire l’accès à tout emploi dans la région. Les idéaux n’ont pas suffi pour faire triompher une simple justice sociale.



Comme dans le tome précédent, l’auteur fait en sorte d’exposer plusieurs points de vue, en mettant en scène des situations vécues par des individus dans des positions sociales très différentes. L’empathie du lecteur est tout acquise pour les ouvriers et les prolétaires qui se sont révoltés contre une exploitation capitaliste crasse. Cela le place dans une position un peu déséquilibrée où il ressent l’injustice de les voir punis pour leurs actions, tout en se souvenant bien des visuels dans lesquels ils tiraient sur l’armée, ils tuaient des êtres humains remplissant leur fonction de soldat, ou bien même ils exécutaient froidement des individus sans défense comme un curé. La première séquence montre les rebelles réfugiés dans la montagne, abattre froidement un riche marchand et des soldats, pour dépouiller le premier, avec des dessins un peu bruts de décoffrage qui pourraient presque en devenir comiques, à ceci près que le lecteur ressent bien que ces hommes soient aux abois, acculés. Il se rend compte que l’auteur lui fait retourner sa veste, puisque dans la deuxième séquence, le lecteur prend fait et cause pour un lieutenant de l’armée régulière en uniforme, jugé pour trahison, un quadragénaire vaguement bedonnant. Puis il grimace en voyant les deux parties d’une foule lors de l’inauguration de la statue consacrée au défunt marquis de Montecorvo del Camino : d’un côté les prolétaires qui sont contraints d’accepter cet hommage à cet homme qui incarne l’exploitation capitaliste, de l’autre ceux qui sont déjà en train de discuter comment relancer les affaires après son décès, dans les deux cas aucun sentiment pour le défunt, que des réactions au symbole qu’il représente. Par sa mise en scène et sa direction d’acteurs, le dessinateur sait faire croire à la réalité des uns des autres : trois femmes se retrouvant à vivre ensemble dans un village et accueillant un orphelin puis un autre, des prolétaires qui ne se connaissaient pas obligés de vivre ensemble à la dure, un jeune homme discutant football avec son bourreau sur l’échafaud, un brigadier seul face à un groupe de mineurs en grève, etc.


Comme dans les tomes précédents, l’art de conteur du bédéiste fait voyager le lecteur dans des endroits variés : les montagnes, des villages, des habitations isolées, un tribunal, la place d’un village, un stade de football, une prison pour hommes, un train, une plage, une mine de charbon, un monastère abandonné, etc. Chaque lieu est rendu concret et unique par des détails bien choisis et authentiques. Il sait mettre en scène et rendre plausibles des moments inoubliables : cette fusillade dans une auberge, Tristán Valdivia racontant des histoires aux rebelles à la viellée, un enfant mangeant enfin à sa faim, un médecin contraint et forcé par une femme en colère à examiner un enfant, la colère silencieuse d’une foule suite à une exécution capitale en public, une fusillade entre rebelles et soldats sur une plage, une femme d’une soixantaine d’années recevant des fuyards chez elle, leur servant le café et leur demandant la raison pour laquelle ils ont fait la révolution. Que ce soient des personnages qu’il a suivi depuis le début, ou des inconnus, le lecteur ressent une réelle empathie pour eux, s’inquiétant de leur sort, indigné ou révolté par l’injustice qu’ils subissent, certains jusqu’à la mort.



En fonction de ses attentes, le lecteur peut ressentir de l’étonnement à ce que l’auteur passe de la grève générale à la Révolution insurrectionnelle, puis à la débande, sans montrer l’éphémère République socialiste asturienne, proclamée dans la ville d’Oviedo. Le propos de la bande dessinée réside ailleurs : dans ce qu’il advient de ceux qui ont fait cette Révolution. Pour autant, le récit continue de mettre en scène la réalité historique et le sort de ces rebelles. De séquence en séquence, le lecteur relève plusieurs situations : à commencer par participer à l’animation des Jeunesses Socialistes qui constitue un élément de preuve de la culpabilité d’un lieutenant accusé. L’inauguration de la statue commémorative du marquis célèbre l’oppresseur capitaliste : le lecteur y voit le fait que l’Histoire est écrite par les vainqueurs, ainsi qu’une humiliation cruelle de ceux qui se sont révoltés. L’exécution des meneurs revient à punir les responsables, mais aussi réduire à néant la révolte qu’ils portaient en eux et à servir d’exemple pour ceux qui seraient tentés d’essayer à leur tour. Le jeune condamné à la peine capitale évoque son espoir passé de jouer au football en professionnel : ce qu’il redoute par-dessus tout c’est qu’on se méprenne sur son équipe favorite, une métaphore de l’instrumentalisation mensongère de son engagement politique. Etc.


Le lecteur constate que l’auteur ne s’arrête pas à montrer comment la répression poursuit son œuvre, légitimée par le retour à l’ordre établi et voulant exterminer tous les rebelles. Alors qu’une nouvelle grève éclate, un brigadier se retrouve à aller parlementer seul face au meneur des grévistes. Ce dernier lui fait observer que pour l’instant, c’est les militaires qui commandent. Mais si les grévistes discutent entre eux, peut-être qu’ils remettront le bazar comme en octobre. Peut-être que cette nuit le brigadier va aller se coucher au Cercle Catholique et demain matin il se réveillera dans une commune socialiste. Et s’il s’enfuit à la capitale, en deux jours ils le retrouveront et ils lui règleront son compte. Plus tard une dame d’une soixante d’années demande à Apolonio pourquoi ils l’ont fait la révolution. Le mineur lui répond qu’il a une fille qui s’appelle Isolina. Il ne sait pas de quelle façon ce qu’il a fait pourra servir à sa fille, mais… Quelque chose dans sa tête lui disait qu’il doit le faire pour sa gamine. Personne ne savait exactement ce qu’ils allaient faire, pas même le bon Dieu. Tout mettre sens dessus dessous, virer le patron, dynamiter la cathédrale. Ils ont embarqué des gens avec eux, des gens qu’il ne connaissait pas, qu’il n’avait jamais croisés dans sa vie. Ce qu’il veut, c’est que sa fille ait un avenir. Qu’elle ne subisse pas tout ce qu’il a dû subir. Pour les enfants, on fait ce qu’on a à faire. Elle ne le mérite pas sa fille, de mener la vie misérable que sa mère et lui ont vécu. Une belle profession de foi.


Comment tout cela peut-il finir ? L’Histoire a déjà répondu à cette question, et l’auteur s’y tient. Sa narration visuelle conserve toutes ses qualités : une apparence de spontanéité, un sens impressionnant du bon dosage d’informations visuelles, et du choix le plus pertinent, des êtres humains plausibles et touchants, des moments inoubliables. Le choix narratif est de se focaliser sur les rebelles, d’origines différentes, avec des situations différentes, allant de fuyard à prisonnier, et de montrer comment la société établie panse ses plaies et les réduit à néant, perpétrant ainsi l’injustice sociale. Le lecteur redoute de découvrir comment tout cela peut finir pour Apolonio, sa fille Isolina et Tristán Valdivia. D’un côté le retour à la normale est accablant, de l’autre ces individus ont agi comme leurs convictions les incitaient. Un personnage indique qu’il a vécu comme il avait envie, ou comme on l’a laissé, ça dépend de comment on voit les choses.