Ma liste de blogs

Affichage des articles dont le libellé est François Boucq. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est François Boucq. Afficher tous les articles

mercredi 26 novembre 2025

Face de lune T02

La graine doit mourir pour que naisse le fruit.


Ce tome est le second d’une intégrale éditée sous forme d’un diptyque. Il fait suite à Face de Lune T01 qu’il faut avoir lu avant. Cette édition date de 2019, le récit ayant initialement été sérialisé dans le magazine (À Suivre) dans les années 1990, et le dernier tome état paru en 2004. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario et François Boucq pour les dessins et les couleurs. Il s’agit de la première collaboration entre ces deux créateurs. Ce tome contient les albums intitulés La Pierre de faîte, La Femme qui vient du ciel, L'Œuf de l'âme. La réédition de 2019 comprend un dossier de vingt-six pages, réalisé par Antoine Maurel, intitulé : Une cathédrale aux multiples résonances, avec les chapitres : La subversion de la foi, Science sans conscience, La langue du divin, Le mystère des cathédrales, Élévation finale. Ce tome compte cent-trente-neuf pages de bande dessinée.


Sur une falaise en bordure de l’océan, Bézaléel contemple les ruines de la cathédrale, en demandant à Isha qui les aidera à la reconstruire. Il continue : Voilà trois jours que Face de Lune a rallumé le phare, là-haut, et personne ne vient, si comme le prétend la légende seuls les cœurs purs peuvent apercevoir sa lueur. Isha ironise qu’il ne doit plus rester beaucoup de cœurs purs sur cette île. Tout en les écoutant distraitement, Borrado a commencé à grimper le long d’un pilier encore debout. Il atteint le sommet où il a installé la veille le tube de totranium. Il le saisit dans ses mains et il le casse en deux. Bézaléel commente le geste : En brisant le tube de totrane, il a ouvert l’arcane, maintenant tous vont apercevoir la lumière, ils vont débarquer comme des mouches sur un pot de miel. Il continue : Tout attirés qu’ils seront par l’énergie du totrane, ils convoiteront l’effet plutôt que d’admirer la cause. Face de Lune est redescendu et il se sert du langage des nœuds pour dire que : Les meilleurs passeront, les mauvais seront rejetés.



Au loin dans la ville de Damanuestra, les évêques regardent la diffusion de cette puissante lumière, en comprenant qu’il s’agit du totrane. L’un d’eux commente que Ces crapules se sont réfugiées là-bas et ont réactivé le phare des âmes avec l’énergie de la capsule de totranium. Ils ont compris que cette stratégie consiste à attirer l’attention du peuple sur une nouvelle religion. Un autre estime qu’ils sont diaboliques : En s’emparant de la cathédrale, ils vont tenter de raviver les anciennes superstitions, ils vont piéger la crédulité du peuple par sa soif d’irrationnel. Les évêques décident de faire donner l’armée, pour éteindre ce feu avant qu’il embrase toute l‘île. Alors qu’une dense colonne de gens du peuple se dirige vers les ruines de la cathédrale, un char emprunte la même route, tout en respectant les marcheurs. Le général dans la tourelle du char rappelle que leur objectif, c’est la capture du monstre et la récupération de la capsule de totrane. Les pèlerins s’agenouillent à la lisière de la cathédrale, puis quelques-uns s’aventurent à franchir la barrière lumineuse : la lumière les laisse passer. À leur tour, les militaires s’avancent et ils sont annihilés par la barrière lumineuse.


C’est reparti pour des aventures de haut vol, sans temps mort, avec une inventivité impressionnante, et une narration visuelle aussi lisible que sophistiquée. Les auteurs font montre d’une verve sans temps mort, et le lecteur se trouve pris par surprise à chaque scène, par des grands moments d’action. Il passe ainsi d’une course-poursuite avec des fuyards pourchassés par un hélicoptère, au péril de sables mouvants, puis il admire les capacités de mimétismes de Face de Lune confinant à la manifestation d’un véritable superpouvoir, une véritable randonnée dans de magnifiques canyons, la rencontre pacifique avec des fourmis géantes à carapace dure et mat, le déferlement d’une première vague encore plus gigantesque que dans le tome précédent emportant tout sur son passage, une séance de torture des plus insoutenables impliquant un testicule, l’avancée d’une colonne de chars, un homme commandant aux oiseaux, une chasse au cétacé en pleine mer, un individu dont les membres se détache spontanément de son corps comme d’affreuses mutilations, la fabrication de vitraux, la lévitation de la vierge, un immense élevage de volailles, un duel se terminant par l’un des combattants étouffé avec une poule, une deuxième vague digne du déluge, un tremblement de terre, des avions militaires furtifs, des résurrections à gogo, une crise d’épilepsie, etc.



Le lecteur se retrouve ainsi dans un film à grand spectacle, une superproduction au budget illimitée, ce qui est à la fois l’avantage de la bande dessinée, et aussi la preuve du talent du dessinateur. À aucun moment, le lecteur n’a l’impression de s’enfiler une suite de clichés visuels, ou d’images insipides et sans âme, prêtes à l’emploi. L’artiste avait déjà fait la preuve dans le premier tome de son degré d’investissement dans la conception des lieux, dans la cohérence de ce monde, entre l’architecture, les tenues vestimentaires, les véhicules et les accessoires. Ici, il réalise des planches et des séquences saisissantes. Le lecteur s’attend bien sûr à assister une nouvelle fois au spectacle de la vague gigantesque s’abattant avec fracas sur l’île : le phénomène se produit à trois reprises, un véritable tsunami avec cette masse d’eau levée au-dessus de la ville, de la cathédrale, et retombant de tout son poids, accompagnée par les pas de danse de Face de Lune, toujours aussi gracieux dans ses mouvements. En fonction de sa sensibilité, le lecteur sera plus impressionné par un moment ou un autre, plus ému aussi : les chasseurs éventrant un téohuacan (une sorte de baleine) avec leurs harpons, la magnificence des piliers de la cathédrale avec les plantes grimpantes intriquées autour, la forteresse en forme d’œuf, la séquence hallucinée du tourbillon de fragments de vitraux colorés autour de Borrado, le grand hall clos étouffant saturé de poules et de leurs plumes, le catafalque de la vierge emporté par les eaux, les mouettes volant en formation serrée pour porter un groupe de quatre humains dans une scène aussi onirique que mystique, l’horreur des sables mouvants, la tempête de sable, etc.


Porté par une narration visuelle magistrale et élégante, l’intrigue s’envole littéralement. Le temps est venu pour les héros de reconstruire la cathédrale qui avait été détruite. Les péripéties s’enchaînent avec un ton mêlant anticipation et conte : cette société vivant presque en autarcie, avec un gouvernement dictatorial, et un clergé tirant les ficelles en arrière-plan. D’un côté, le scénariste semble se laisser guider par la dynamique du récit, s’autorisant des facilités, et oubliant ce dont il n’a plus l’utilité en cours de route. Par exemple, Borrado fait montre de talents insoupçonnés, quasiment des superpouvoirs dans cela sert l’avancée du récit : capacité de mimétisme allant jusqu’à une métamorphose physique, possibilité d’être mutilé allant jusqu’à la perte de membres, une forme de télépathie lui permettant de s’exprimer par la bouche d’une autre ou de faire s’exprimer des traumas profondément refoulés chez autrui. Jusqu’à ce moment presque délirant où ses bras s’allongent jusqu’à devenir une sorte de corde de plusieurs mètres qu’il lance vers un compagnon de route en train de s’enfoncer dans des sables mouvants. D’un autre côté, l’auteur laisse de côté le personnage du chef-cuisinier Tatoum Benayoum, alors qu’il semblait destiné dans le premier tome à rejoindre la petite troupe accompagnant de Face de Lune.



Jodorowsky répond à l’attente de ses admirateurs, en mode presque autocaricatural. C’est sans surprise que le lecteur retrouve sa propension à faire souffrir ses personnages par des traumatismes physiques ou psychiques, comme l’ablation d’un testicule lors d’une séance de torture, la révélation d’un inceste, la force de la spiritualité permettant de modeler la réalité. Il met également en scène le concept des quatre éléments composant la matière, à la fois de manière littérale (la terre pour bâtir la cathédrale, l’eau des vagues gigantesques, le feu irradiant du totrane, l’air traversé par les mouettes), à la fois de manière métaphorique avec des personnages incarnant ces éléments Borrado pour l’air, Séraphino pour la terre, Louzbel pour le feu, Isha pour l’eau. Il met en scène une variation d’autres thèmes qui lui sont chers comme la subversion de la foi, la science sans conscience, et la présence de la langue du divin forcément inaccessible au commun des mortels, incompréhensible et déformée par voie de conséquence.


Comme l’évoquait le dossier du premier tome, les auteurs continuent également de sonder les éléments mythologiques et symboliques de la foi catholique. Ils évoquent plusieurs des caractéristiques symboliques des cathédrales, à commencer par le fait que cette structure peut être aussi bien lue comme un mouvement descendant des Cieux venant toucher la terre et les mortels, qu’un mouvement ascendant accompagnant les âmes vers le Ciel, dans une élévation finale. L’attention du lecteur peut également être attirée par un nom ou deux. En particulier celui du gardien des ruines de la cathédrale : Bézaléel, une déformation de Béséléel, personnage biblique du livre de l’Exode, architecte en chef du tabernacle. Et aussi dans ce second tome, Abhavah, une femme sorcière dont le nom hébreu évoque à la fois le désir et la calamité, avec les nuances de mal, perte, malice, méchanceté, ravages, méchants, avidité. D’autres symboles sont plus immédiatement accessibles comme la pierre de faîte (titre de la dernière partie), ou l’église comme sanctuaire. Comme le conclut Antoine Maurel dans le dossier de début : Boucq & Jodorowsky ont érigé un réseau symbolique complexe, aux résonances universelles.


Quelle aventure ! Spectaculaire à souhait, avec des rebondissements et des situations typiques des récits à haute teneur en action, avec des visuels à couper le souffle, et une narration visuelle en tension montrant des moments incroyables et mémorables. Une ambition mariant divertissement, évocation de symboles de la religion catholique, thèmes récurrents du scénariste (à commencer par les quatre éléments), et mysticisme catholique exprimé à la fois par la cathédrale, les vagues dignes du déluge, les résurrections, la vierge, et bien d’autres composantes. Un sacré voyage spirituel.



mercredi 12 novembre 2025

Face de lune T01

Ce n’est ni par la puissance, ni par la force, mais par l’esprit…


Ce tome est le premier d’une intégrale éditée sous forme d’un diptyque. Son édition originale date de 2018, le récit ayant initialement été sérialisé dans le magazine (À Suivre) dans les années 1990. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario et François Boucq pour les dessins et les couleurs. Il s’agit de la première collaboration entre ces deux créateurs. La réédition de 2018 comprend un dossier de trente pages, intitulé La rencontre de deux géants du 9e art. Il y est évoqué la rencontre à Amiens entre les deux auteurs après plusieurs tentatives avortées, le point de départ de cette histoire (une île en proie à des vagues gigantesques) et l’architecture qui en a découlé, la structure en forme de course sans fin sur un nombre pléthorique de pages, les délais très courts de production pour le dessinateur, le défi de concevoir visuellement un personnage sans visage, la géométrie sacrée et le mysticisme occidental.


Malheur à qui bâtit une ville dans le sang et fonde une cité sur l’injustice, car la violence le submergera… Ce n’est ni par la puissance, ni par la force, mais par l’esprit… Une nuée de mouettes survolent la côte de l’île de Damanuestra, puis passe au-dessus de la grande cité composée de bâtiments ressemblant à des bunkers. Une sirène d’alarme stridente retentit avec force dans toutes les rues. Les citoyens se précipitent en courant pour rejoindre l’abri le plus proche. Un enfant observe que les sirènes tuent les oiseaux, qui tombent morts sur la chaussée. De leur côté, les pêcheurs regagnent le plus rapidement possible la plage pour se mettre à l’abri dans les tubes. Au pied du palais du Kondukator, un soldat referme la coque autour d’une statue pour la protéger : la vague gigantesque s’apprête à déferler sur la cité.



Dans le palais, Oscar Lazo, le Kondukator, est énervé parce qu’il juge immonde le plat qu’on lui a servi. À l’autre bout de la grande table, Lili Lazo, son épouse et la Kondukatrice, intervient pour le calmer : Est-ce la vague qui le met dans cet état ? Le chef d’état rétorque que ce n’est pas la vague, mais l’œuf qu’on lui a servi : Comment ont-ils eu l’audace de lui servir cette chose répugnante ? Il ne supporte pas les œufs et le département diétético-gastronomique est censé ne rien négliger de ses dilections. Il ordonne qu’on déporte illico le chef-cuisinier et toute sa clique. Lili tempère son ordre en rappelant que le précédent chef a été déporté la semaine passée. Elle continue : son suppléant n’a pas encore été mis au courant, et il doit s’imaginer que, parce que l’œuf est leur emblème officiel, le couple en mange à tous les repas. Oscar Lazo est toujours hors de lui : il répond que nul n’est censé ignorer la loi, et il ordonne qu’on inflige à toute la valetaille une peine de cent décharges électriques. Son épouse se lève et le rassure en lui disant qu’elle va elle-même lui préparer à manger. À la télévision, le journaliste introduit l’invité d’aujourd’hui, Monseigneur Groïssman, qui va donner son avis sur ce déferlement ininterrompu de vagues gigantesques. L’homme d’Église établit que jusqu’alors il n’avait jamais été observé de raz de marée à ce point monstrueux. Il semblerait qu’un processus de croissance continue soit à l’œuvre.


Ouvrir un ouvrage de ce scénariste constitue la certitude d’effectuer une expérience spirituelle. Le dossier initial évoque les circonstances de la genèse de cette série : la rencontre plusieurs fois reportée entre les deux créateurs, les envies de l’un et de l’autre (mysticisme occidental & géométrie sacrée), la dynamique initiale du récit (une course sans fin, sur un nombre pléthorique de pages), la demande du rédacteur en chef Jean-Paul Mougin de remplacer Hugo Pratt dans les numéros de rentrée du magazine (À suivre) peu de temps avant la parution, ce qui entraîne une course contre la montre pour le dessinateur pendant six mois. Le lecteur ressent immédiatement l’effet divertissant en découvrant une aventure spectaculaire, à un rythme rapide, dans un environnement de science-fiction dystopique. Une société insulaire, une économie basée sur la vente d’œufs, un régime dictatorial, des rebelles, une architecture spécifique pour la cité, et un phénomène météorologique destructeur et hors de contrôle. Les auteurs ont choisi un personnage principal, Borrado, très particulier : des traits de visage minimalistes, et muet, diminuant d’autant le processus d’empathie et d’identification par le lecteur. Il est accompagné par une rebelle, Isha, très compétente et combattante. En cours de route, ils sont rejoints par l’ancien cuisinier Tatoum Benayoum, un personnage à l’aspect afro-américain à la limite de la caricature.



Au début des années 1990, l’artiste a déjà une décennie d’expérience, et réalisé de nombreux albums en solo (par exemple les aventures de Jérôme Moucherot, assureur-explorateur en costume léopard), ou avec Jerome Charyn (par exemple Little Tulip, 2014). Dans le dossier introductif, le lecteur apprend que ce dessinateur trouve également le temps de se consacrer aux arts martiaux et à l’étude de la géométrie sacrée. Ce sujet le passionne depuis qu’un radiesthésiste érudit est venu frapper à sa porte pour ausculter sa maison, puis lui a présenté son maître, un chanoine auscitain, qui a ouvert à Boucq les portes d’une science dont il a depuis arpenté inlassablement les étages jusqu’à posséder une vue d’ensemble du bâtiment. À la découverte de ces précisions, le lecteur sent bien que c’est du lourd… et il savoure une narration visuelle fluide rythmée, riche et spectaculaire. Il se souvient également du principe de fuite en avant, dans un monde solidement construit. Il en fait l’expérience tout du long du récit : l’urbanisme et l’architecture de la ville pensées pour résister au déferlement des gigantesques masses d’eau.


La couverture offre déjà un moment et même un voyage exceptionnel avec le langage corporel qui accompagne l'élévation des piliers de la cathédrale dans un phénomène inexpliqué (que l’on découvre à la fin de ce premier tome). L’attention du lecteur ainsi attiré sur le mouvement de Face de Lune, le lecteur l’enregistre inconsciemment au cours du récit : en effet ce personnage prend des poses, et en fait c’est plus que ça, ses mouvements sont gracieux. Il donne parfois l’impression de danser, pas de manière artificielle ou exagérée, plutôt naturellement, comme l’expression de sa sérénité intérieure. Cela se marie très bien avec son visage proche de celui d’un smiley, et ses expressions radieuses et honnêtes. C’est un innocent, ça se voit dans ses gestes. En fonction de sa sensibilité, le lecteur va ainsi absorber des détails présents tout naturellement dans les cases, sans ostentation ni effet de manche, donnant à voir un monde d’une grande richesse. Il peut s’agir d’éléments architecturaux qui font sens comme la forme des bâtiments pour résister aux vagues qui s’abattent, des évocations de structures métalliques, la gamme de vaisselle de la table du palais, la mode vestimentaire datée, le monorail, le mur d’écrans de télévision, la forme des lames de harpon pour la chasse à la baleine, l’étole du prêtre, les modèles d’armes, l’aménagement de la grande salle de la maison close, etc.



La narration visuelle est pensée et conçue dans sa globalité : l’environnement de science-fiction, les éléments du quotidien imprégnés de la culture de la société, les modes de transport, etc. Ces caractéristiques sont présentes dans chaque page, à des degrés divers donnant une cohérence d’ensemble extraordinaire, et une sensation d’immersion intégrale. Les scènes d’action offrent un spectacle formidable : que ce soit les flots se déchaînant dans une tempête titanesque, la vague s’abattant avec force et fracas, la course-poursuite et la confrontation armée dans un nuage d’une myriade de mouches, l’étonnante cérémonie religieuse avec la déesse vierge, ou encore la terrifiante descente de la goutte d’énergie tellurique à l’état pur. Il s’agit peut-être d’une fuite narrative en avant, ou du moins le récit a été perçu comme telle lors de sa sérialisation, toutefois à la lecture en album la progression dramatique est impeccable et dépourvue de solution de continuité.


Le scénariste maîtrise le rythme et le dosage à la perfection, servi par une narration visuelle de haut vol. Le lecteur se retrouve pris dans une aventure exotique et baroque, pour un peu, il en oublierait presque les thèmes sous-jacents. Borrado : l’innocent à l’âme pure dont les agissements et l’existence même annihilent l’ordre établi. Son pouvoir extraordinaire qui lui permet de commander aux éléments, en tout cas de plier le mouvement de la vague à sa volonté, tel le simple d’esprit autour duquel les lois de la nature s’adaptent. La rébellion contre un état totalitaire par des gangs ayant choisi de drôles de nom : les 1.000 Négations, les Catins bleues, Bouddhas Putrides, Ultra Névroses, Neurones de Titane. L’élite (en l’occurrence le couple Oscar & Lili Lazo) persuadée d’œuvrer pour le bien du peuple, sachant mieux qu’eux ce qui est bien pour eux. La science destructrice dépourvue de conscience. Le rituel hallucinant de la chasse à la baleine où les pêcheurs s’automutilent pour contrebalancer la facilité avec laquelle ils mettent à mort leur gigantesque proie, dans une forme d’expiation, et de compensation morale d’un triomphe sans gloire suite à un combat sans péril. L’étrange cuisinier déporté proche de la caricature raciste, dont la culture animiste est également incompatible avec le régime politique en place. Et bien sûr, la promesse tenue : des éléments plus mystiques que mythologiques de la culture et de la foi catholiques qui aboutissent à cette cathédrale de l’élément Eau figurant en couverture.


Quel voyage ! Deux créateurs d’exception s’associent pour une histoire extraordinaire. Ils se sont concertés avant, à la fois sur les thèmes qu’ils souhaitent mettre en scène, à la fois sur la forme de l’aventure. Le dessinateur est dans une forme éblouissante, que ce soit en termes de narration visuelle, ou de spectacle. Le scénariste raconte une aventure de science-fiction très divertissante, avec un héros atypique, une grande inventivité, et des thèmes discrets et forts. Formidable et enthousiasmant.



mardi 19 août 2025

Plus vite, plus haut, plus sport

Une histoire incroyable, mais vraie, comme le sport n’en manque pas !


Il s’agit d’une anthologie relative à des anecdotes sportives. Son édition originale date de 2024. Il comprend dix récits, tous écrits par Julien Hervieux, chacun illustré par un artiste différent : François Boucq, Luigi Critone, Julien Solé, Fred Remuzat, Cédrick le Bihan, Damien Geffroy, Nicolaï Pinheiro, Étienne Le Roux, Virginie Augustin, Merwan. La colorisation a été réalisée par cinq artistes eux-mêmes (Boucq, Critone, Le Bihan, Geffroy, Le Roux), et par Robin Le Gall pour les cinq autres chapitres. Il comporte cinquante pages de bande dessinée.


Milon de Crotone, dessiné par François Boucq, six pages. Un grand costaud, accompagné de deux jeunes femmes accortes passe devant Milon de Cortone assir sur les marches d’un temple, en lui proposant de les accompagner à la plage. Le jeune homme refuse, prétextant qu’il revient juste de chez le coiffeur, qu’il doit remplir les moutons et surveiller les amphores. Et en plus, il n’a pas son maillot. Le bel athlète indique à une de ses compagnes qu’il croit surtout que Milon ne veut pas leur montrer qu’il est taillé comme un poète athénien. Vexé, Milon se lève et décide qu’il veut devenir costaud, et pour ça, il faut qu’il trouve des trucs à soulever pour se faire les bras. Il voit passer un paysan avec un bœuf et il essaye de soulever l’animal, qui est bien sûr trop lourd. Il décide d’aller acheter un veau : jour après jour, Milon porte son veau et comme le veau grandit, il porte toujours plus de poids. Un jour l’athlète entend parler des jeux olympiques et il décide de s’y inscrire… La légende de Milon de Crotone est importante pour l’histoire du sport à plus d’un titre. D’abord parce qu’elle participe à forger le mythe du champion auréolé de gloire qui vole de victoire en victoire, ce qui est un peu supposé motiver les troupes. Ensuite, parce que mine de rien, l’histoire du bœuf n’est pas si bête : elle illustre un principe sportif essentiel, qui de commencer petit (enfin, façon de parler) et de viser plus haut après chacun de ses progrès. Enfin, même sa défaite a une morale : la force ne fait pas tout, et un peu de technique et d’intelligence peuvent triompher du muscle pur.



Raoul Paoli le colosse sportif, dessiné par Luigi Criton, cinq pages. Jeux olympiques de 1900, épreuve d’aviron : un juge est éclaboussé par un équipage passant à toute vitesse. Il se demande s’il n’aurait pas triché avec un moteur et il se rend à l’arrivée : il découvre un colosse devant lui, Raoul Paoli. Ce dernier n’a que treize ans quand il se distingue pour la première fois aux Jeux olympiques. Rapidement, sa force lui donne un certain avantage à la lutte, dont il devient champion de France de 1908 à 1912. À partir de 1913, il se met à la boxe, et… il en devient aussi le champion de France. (Catégorie poids lourds, le lecteur l’aura habilement deviné). En 1914, la Première Guerre mondiale éclate. Raoul Paoli se retrouve dans l’infanterie, et il fait des ravages dans le camp adverse dans la guerre des tranchées. Il finit cependant par être blessé. Le chirurgien extrait de sa blessure une balle pour éléphant. En tout cas, pour lui, l’infanterie c’est terminé. L’administration décide intelligemment de l’envoyer dans l’aviation. Mais il apparaît rapidement qu’il est trop lourd.


S’il a déjà goûté à la saveur de l’anthologie Le petit théâtre des opérations du même scénariste, le lecteur anticipe des anecdotes triées sur le volet et un ton mêlant sarcasme et admiration, dans un savant dosage. Pour cette nouvelle anthologie, Julien Hervieux s’attache majoritairement au parcours de sportifs ou de personnes évoluant dans le monde du sport : Milon de Crotone (Vie siècle avant JC), Raoul Paoli (1887-1960, cinq olympiades en boxe et athlétisme), Duke Kahanamoku (1890-1968, nageur olympique), Roland Garros (1888-1918, première traversée de la mer Méditerranée), Adolfo Cotronei (1878-1950, journaliste escrime), Kathrine Switzer (1947-, marathonienne), Khatuna Kvrivishvili (1974-, archère soviétique aux jeux olympiques de 1992, géorgienne pour ceux de 2000, américaine pour ceux de 2008). Les trois autres récits sont consacrés à l’organisation désastreuse du marathon des Jeux olympiques de Paris en 1900, à la création de la voiture-balai dans le Tour de France, et à la création du jeu de Soule ainsi qu’à son évolution. Les fiches accolées à chaque chapitre sont le plus souvent consacrées à l’athlète ou à la personnalité, et développent un autre aspect comme l’importance de Milon de Crotone pour l’histoire du sport, la biographie de Raoul Paoli, le développement de la pratique du surf, l’hélice blindée dans les avions de la Première Guerre mondiale, la fin de la pratique du duel en France, Roberta Gibb (1942, marathonienne).



Le choix d’avoir un artiste différent par sujet permet de leur conférer une saveur propre, rehaussant ainsi leur particularité. Chacun des dessinateurs réalise des cases dans un registre descriptif et majoritairement réaliste. Ainsi le lecteur peut se projeter dans la Grèce antique avec les toges et les culottes en ligne noué, les tranchées de la Première Guerre mondiale, derrière les tribunes de la piscine olympique en plein air, dans les rues de Paris en 1900, dans le ciel en plein combat aérien, en plein champ pour un duel à l’épée, dans les rues de Boston pour un marathon, dans un train en 1911 pour tricher au Tour de France, dans une salle avec une chaise pour provoquer des décharges électriques, ou encore devant un château en 1369. Le niveau de détails peut varier d’un chapitre à l’autre, avec toujours une attention portée à la reconstitution historique, à la fois par les tenues vestimentaires, par les accessoires et par les moyens de locomotion. Ainsi le lecteur peut admirer un beau spécimen de vache (accessoire soulevé par Milon de Crotone), Raoul Paoli en train de tourner dans un film à Hollywood, le beau collier de fleurs hawaïen de Kahanamoku, une carotte (enseigne rouge obligatoire depuis 1906) d’un bureau de tabac, un des premiers avions (avec ses ailes en toile, proche d’un vélo avec des ailes), le salon luxueux de la fédération d’escrime, une piste d’entraînement d’athlétisme, une belle palette de chapeaux sur les responsables de l’organisation du Tour de France dans les années 1910, un bel arc de compétition très technique, les protège-têtes spécifiques de la soule.


Impossible de résister aux touches d’exagération humoristique de Boucq dans la première histoire : l’assurance totale de Milon de Crotone dans sa force. Critone dessine un Raoul Paoli plus monolithique, jouant sur le fait que le scénariste lui donne toujours la même réplique : Greuh. L’encrage de Solé s’avère plus épais et plus gras, pour une impression plus organique et palpable. Remuzat réalise des dessins plus clairs, avec un beau soleil qui donne une ambiance de comédie totalement appropriée au vu du degré d’impréparation et de chaos du marathon de 1900. Le Bihan donne une tronche plus marquée aux personnages dont Roland Garros. Geffroy fait ressortir la démarche opportuniste et sans gêne du journaliste grâce au langage corporel et au jeu des acteurs. Le lecteur se prend immédiatement d’amitié avec Kathrine Switzer dont le visage et l’attitude montrent qu’elle est totalement imperméable à la misogynie ambiante. Le Roux sait insister sur les regards fourbes et les prises de vue révélatrices des tricheries. Augustin marie avec élégance des réactions un peu exagérées avec des situations mettant en lumière leur caractère anormal, Merwan réalise des dessins qui donnent une sensation plus brouillonne pour rendre compte des mêlées très viriles propres à la soule.



Le savoir-faire du scénariste opère comme dans sa série sur les militaires en intervention sur le petit théâtre des opérations, avec monsieur le Chien. Il évoque aussi bien les sportifs que le contexte dans lequel ils s’illustrent. Pour Milon de Crotone, il évoque sa vie, et bien sûr le principe de porter sur ses épaules chaque jour un jeune veau, portant ainsi un poids plus important chaque jour, jusqu’à pouvoir porter un taureau une fois le veau devenu adulte. Le scénariste va ainsi mettre en avant la valeur de chacun des sportifs : Paoli un colosse courageux combattant lors de la Première Guerre mondiale, Kahanamoku promouvant le surf et devenant le shérif d’Honolulu, Garros inventant l’hélice blindée, Switzer faisant fi de la misogynie omniprésente, Kvrivishvili d’une constance surhumaine. Le lecteur constate que Hervieux en profite d’ailleurs pour glisser quelques anecdotes sur la guerre, comme ça en passant, en loucedé.


Ces histoires racontent également l’apparition d’un nouveau sport (le surf), la construction progressive de certaines épreuves (en particulier le marathon et la soule), l’amélioration de l’organisation (le marathon encore), et les tentations de tricheries (dont certaines très inventives pour le Tour de France). Le lecteur prolonge bien volontiers chaque chapitre avec la page de texte illustrée. Ainsi il en apprend plus sur la vie historique de Milon de Crotone et son importance symbolique pour le sport, l’importance du catch en France dans les années 1960 et 70 (avec des catcheurs comme Chéri Bibi ou le bourreau de Béthune, et le commentateur Thierry Roland), la concurrence du surf en tant que pratique sportive avec la présence de requins dans certains spots, la pagaille totale du marathon de Paris de 1900, les hélices blindées des premiers avions (Hervieux réussit à parler de guerre), un journaliste des plus opportuniste et le dernier duel connu en France (en 1967 entre Gaston Defferre et René Ribière), la grossesse comme mode de dopage, l’entraînement de Jennifer Lawrence pour Hunger Games (avec une championne olympique de tir à l’arc), et l’existence de sports aux règles inattendues comme l’Eukonkanto, la course-poursuite avec un fromage (au Royaume-Uni), ou encore le Quidditch (avec des règles absurdes créées dans le seul but de se moquer des sports aux règles compliquées).


On peut faire confiance à ce scénariste pour choisir les anecdotes croustillantes avec une intuition sûre et pour s’entourer d’artistes sachant aussi raconter l’histoire dans un environnement solide qu’en faire ressortir les caractéristiques absurdes et drôles. De Milon de Crotone à la soule, en passant par des sportifs exceptionnels et des situations ubuesques. Aussi instructif que divertissant.



jeudi 1 juillet 2021

Contes saumâtres

Coup de bol, la masure abritait Bette Elaim

Ce tome contient l'intégrale des histoires courtes initialement parues en 2 tomes, en 1997 & 1998, sous le titre de Sales petits contes, le premier consacré à ceux de Hans Christian Andersen (1805-1875), le second à ceux de Charles Perrault (1628-1703). Il commence par un texte de l'éditeur qui revient sur la genèse de la première histoire : le scénariste Yann avait été séduit par l'idée de raconter le conte de Barbe-Bleue à la façon de Quentin Tarantino. Puis il évoque le recrutement de différents artistes pour donner vie à chacune de ces interprétations.

La princesse aux concombres, avec André Juillard. Une princesse envoie des concombres à des princes pour voir ce qu'ils en feront. L'inébranlable soldat criblé de plomb, avec François Boucq. D'une fratrie de vingt-cinq, seul un revient vivant de la bataille de Gettysburg. Saturnin est criblé de balle qu'aucun médecin ne parvient à extraire, et il a perdu une jambe. Il est déterminé à retrouver Minnie Mata, danseuse de french cancan dans les saloons. La sirène qui n'avait pas de queue, avec Claire Wendling. Il est de coutume chez les sirènes d'attirer les marins sous l'eau, de s'en choisir pour en faire son mari et de chérir son squelette blanchi. Mais Ondine Chlamydae est née sans queue, et personne ne veut d'elle. Parviendra-t-elle a attirer un marin ? Le vilain petit phoque, avec Thierry Robin. Sur la banquise, une phoque femelle met bas : son nouveau-né est particulièrement laid aux yeux des autres, et il est mis à l'écart, comme un vilain petit phoque. La reine du X, avec Pierre-Yves Gabrion. À Copenhague, la fillette Judith a promis de montrer sa culotte à Milcott s'il lui prête ses patins, ce qu'elle fait. Il aimerait bien voir ses seins également. La porchère qui avait perdu son ombre, avec Denis Bodard. Il était une fois Pasolina, une jeune porchère qui se languissait d'amour pour le beau prince qui, lui, ne sortait pas de son château. Un jour l'ombre de Pasolina lui propose d'aller intercéder auprès du prince. La vie extravagante, pitoyable mais véridique d'Hans Christian Andersen, avec Clarke. La vie du conteur qui n'aimait pas les femmes.


Barbe Blues, avec Christian Rossi. Barbe-Blanche revient à fond de train dans le château qui sert de planque au gang de Barbe-Bleu. Elle ramène Louise grièvement blessée, mais est très mal reçue par Louise. Le repos du samouraï, avec Michetz, le samouraï Kotaro qui n'avait vécu que pour la guerre, et dont la quête est en passe de s'achever. Tirer l'âne par la queue, avec Jean-Claude Denis. Balthazar est le fils d'une productrice de films à caractère pornographique, et elle a un service à lui demander : il lui demande une faveur en échange. Les petits chats se cachent pour mourir, avec Zep. Le marquis est un monte-en-l'air qui cambriole les appartements de riches femmes ayant accueilli un chaton trop mignon. Certains l'aiment rouge, avec Philippe Dupuy & Charles Berberian. Une adolescente mineure couche avec plusieurs artistes peintres, et les fait chanter pour qu'ils la peignent. Deux citrouilles… et plus si affinités, avec Hermann. La marraine Dorothée vient aider Kho-zeth pour qu'elle puisse aller au bal du daimyo d'Orgel. Si ce n'est toi, c'est donc ton père, avec Clarke. En fait Charles Perrault a écrit les Contes de ma Mère l'Oye, pour assurer une rente à son fils Pierre.

Au départ, c'est clair. Le scénariste reprend des contes d'Andersen, puis de Perrault pour les raconter à sa sauce, démarche souvent effectuée par des auteurs en mal d'inspiration, de manière plus ou moins affichée, et assez délicate à réussir, car il faut savoir s'approprier le conte et en donner une interprétation personnelle. Le lecteur peut ainsi reconnaître les contes les plus connus comme La princesse au petit pois, La sirène, Le vilain petit canard, Barbe-bleue, Le chat botté, ou encore Le petit chaperon rouge. Chacun a droit à un artiste différent qui apporte sa sensibilité graphique, et qui évite toute sensation d'uniformité d'une interprétation à l'autre. En consultant la liste de ces dessinateurs, le lecteur prend conscience qu'il s'est agi d'un projet d'importance, car il réunit de nombreux artistes phare des années 1990, d'André Juillard, à Hermann. Chaque artiste apporte une sensibilité et une ambiance différente au conte qu'il illustre, que ce soit la méticulosité de Juillard, ou des cases très humoristiques de Zep, de la sensibilité à la Modigliani de Dupuy & Berberian, ou de l'approche plus immédiate de Clarke qui se fait reprendre par le scénariste dans un cartouche de texte, la première fois pour avoir mis une carte d'Europe en lieu et place de la caricature de sept personnages historiques célèbres, la seconde fois pour avoir mis trop de nuage de poussière pour ne pas avoir à représenter une armée.


En commençant le premier conte du tome, le lecteur a vite fait de reconnaître celui qui est pastiché : la princesse au petit pois, et le prince qui critiquait partout chaque princesse qu'il pouvait rencontrer. Il voit bien que le scénariste a renversé le schéma : ce n'est pas le prince qui est à la recherche de la femme idéale, mais l'inverse car la princesse a pris l'initiative. Ce n'est pas un petit pois qui est au centre du conte, mais des concombres. En fait le petit pois n'est même pas mentionné, même si l'artiste l'évoque dans la troisième case de la première page, avec la princesse couchée dans son lit sur une pile de matelas. La quatrième case évoque ses douze frères efféminés, et le dessinateur en représente 8 dans une case occupant un sixième de la page, et se livrant à des activités comme le bilboquet, la flute traversière, le luth, la peinture, la danse, la coiffure, sans ménager sa peine pour obtenir une image claire et facilement lisible malgré la densité d'informations très élevée. Le lecteur s'investit donc un peu plus dans sa lecture, et observe la princesse en pleine session d'entraînement à la lutte dans la case suivante, projetant un de ses frères, cul par-dessus tête, qui va se manger un pilier de pierre dans l'entrejambe. À la suite d'un accident de carrosse, la princesse se retrouve à demander l'hospitalité dans une masure où elle est reçue par Bette Elaim, spécialiste de l'analyse sémantique des contes. Il s’agit d'une référence transparente à l'ouvrage Psychanalyse des contes de fées (1976) de Bruno Bettelheim (190-1990). Avec la narration visuelle très soignée, Yann met en pratique cette approche psychanalytique du conte, transformant la princesse en un être humain qui n'attend pas d'être choisie et rendant explicite sa libido.

Le lecteur passe au deuxième conte, et reconnait sans peine le trait de François Boucq, avec des traits de contour fins et légers, et une bouille inimitable pour le pauvre Saturnin au visage littéralement grêlé de balles. Il est à nouveau question de passion amoureuse pour Saturnin, et de pragmatisme pour sa dulcinée. Les dessins charrient cette passion, et le conte est à nouveau transformé à partir du matériau original. Claire Wendling réalise ensuite des dessins fluides et ondulants, baignés de pénombre pour un conte sur une femme prenant possession de son mari. Robin se déchaîne pour un massacre de phoques, les bébés comme les parents, avec l'apparition inéluctable de Brigitte Bardot. C'est une constante dans chaque conte : des références culturelles, majoritairement anachroniques. Il peut s'agit de personnages de fiction, comme Johann et Pirlouit de Peyo, Crocodile Dundee, Pinocchio, la Castafiore, Thelma & Louise, Bonnie & Clyde, Nikita, Rip Kirby (d'Alex Raymond), Causette, Riquet à la houppe. Il s'agit également de personnes ayant existé Rika Zaraï, Louis le prince Ringuet, le commandant Cousteau et sa Calypso, Luis Mariano, Pier Paolo Pasolini et ses films (Salò ou les 120 Journées de Sodome), Chantal Goya, Quentin Tarantino, Clint Eastwood, Nagui, Roger Harth (costumier), Donald Caldwell (décorateur), Éric Rohmer, Maurice Pialat, Joseph Mankiewicz, Billy Wilder, Barbara Cartland, Modigliani, Yukio Mishima, Kazuo Koike & Goseki Kojima.


En fonction de sa sensibilité, le lecteur apprécie certains contes plus que d'autres. À chaque fois, il peut identifier le conte initial, et mesurer la reconstruction opérée par le scénariste, une réinterprétation, plutôt qu'une mise au goût du jour. À chaque fois, il est impressionné par la justesse de l'interprétation graphique, toujours en phase avec la tonalité du conte. Après la méticulosité précise de Juillard, la passion de Boucq, la fluidité de Wendling, viennent l'exagération humoristique et cruelle de Robin, l'humour faussement tout public de Gabrion, la vivacité de Bodard, etc. Parmi tous ces artistes, outre les trois premiers, le lecteur retient Rossi pour la violence de certaines cases, Michetz pour son importation japonaise en direct de sa série Kogaratsu, le luxe ostentatoire de Denis, l'entrain comique de Zep, l'esthétisme élégant de Dupuy & Berberian. Au fil des contes Yann aborde d'autres thèmes que le désir sexuel et la passion : l'ascendant qu'une personne peut prendre sur une autre, la mise à l'écart d'un individu dans une communauté à cause de sa différence, la maltraitance des plus faibles, la crédulité, la manipulation, la concupiscence, la condescendance, l'envie.

A priori, le lecteur peut ne pas être enthousiaste à l'idée de lire une resucée de contes célèbres de Hans Christian Andersen, et Charles Perrault, juste pimentée avec un peu de sous-entendus sexuels. D'un autre côté, un simple feuilletage rapide montre que ces dessinateurs de renom ne sont pas juste venus cachetonner et qu'ils se sont pleinement impliqués dans leurs pages. Rapidement, le lecteur découvre que le scénariste réalise bien plus qu'un simple toilettage de ces contes, et qu'il les réimagine avec une narration souvent plus explicite, avec deux approches en tête : celle psychanalytique de Bruno Bettelheim, et celle de la culture BD en tant qu'art, Thierry Groensteen étant cité nominativement. Bien plus qu'un simple exercice de style, une vraie œuvre d'auteurs.



mardi 1 mai 2018

Little Tulip

Il s'agit d'un récit complet et indépendant de tout autre. Il est paru initialement en 2014, écrit par Jérôme Charyn, dessinés et mis en couleurs par François Boucq, avec l'aide d'Alexandre Boucq pour les couleurs. Ils ont déjà collaboré ensemble pour les albums La femme du magicien (1986), Bouche du Diable (1990), New York : Du ventre de la bête (1994).

En 1970, dans un quartier populaire de New York, Paul est en train de se tatouer un motif sur la poitrine dans son échoppe de tatoueur. Il est interrompu par l'arrivée de la jeune adolescente Azami à qui il refuse de montrer ses tatouages. Il est appelé par le commissaire de police du quartier. Il laisse la boutique à Azami et se rend au commissariat pour dresser un portrait-robot à partir des indications de la victime d'une agression. Le monsieur est saisi par la ressemblance du portrait. Puis Paul se rend dans un musée pour admirer quelques tableaux, Il s'installe ensuite à l'ombre d'un arbre dans un jardin public pour réaliser quelques dessins. Il est interrompu par 3 loubards qui veulent le dépouiller. Ils s'en tirent avec de graves blessures.

Allongé dans son lit, Paul se souvient de son enfance. Ses parents avaient quitté Manhattan alors qu'il n'avait que 6 ans pour aller s'installer à Moscou. Déjà doué en dessin, il rêvait de pouvoir étudier le décor de cinéma, sous la tutelle de Sergei Eisenstein (1898-1948). Mais un jour la police a fait irruption dans leur appartement, et ils ont été déportés pour avoir été accusés d'espionnage. Après un voyage de 2 mois transportés dans des wagons à bestiaux avec d'autres prisonniers, ils se sont retrouvés dans les camps de Magadan, la capitale de Kolyma en Sibérie. Paul a été séparé de ses parents, et s'est retrouvé avec les autres enfants du camp. Ses dons de dessinateur l'ont amené à représenter des motifs au pastel sur ses camarades, singeant les vrais tatouages des adultes.


Ce récit complet commence par Pavel en train de se tatouer, puis passe à une histoire de meurtres en série. Il établit ensuite la dangerosité de Pavel, pour se lancer enfin dans ses souvenirs en camp de travail forcé. Le lecteur peut être un peu impressionné à priori par le fait que cette bande dessinée soit publié dans le label prestigieux Signé du Lombard, et par une structure qui entremêle plusieurs fils narratifs. Il se rend rapidement compte qu'il peut apprécier le récit au premier degré pour l'enquête. Il se prend au jeu de l'intrigue, à la fois pour découvrir qui commet les meurtres, mais aussi pour découvrir les années de formation de Pavel et la manière dont il a pu survivre à un environnement aussi impitoyable que celui du camp de travail. En outre, le scénariste développe son récit sur la base d'un contexte historique clairement identifié, au début des années 1950, qui n'est pas un simple décor, mais un environnement qui façonne les individus qui s'y trouvent. Il ajoute une poignée de références comme la mort de Staline (le 05/03/1953), ou la mention du film Alexandre Nevski (1938) de Sergei Eisenstein.

Pour cette dimension historique, le récit bénéficie des compétences de François Boucq. Dès la première page, le lecteur est épaté par la qualité de la reconstitution du New York des années 1970, où des petits détails tels que les tenues vestimentaires ou les accessoires permettent de voir de quelle décennie il s'agit. La qualité de la reconstitution historique s'avère tout aussi exceptionnelle pour les séquences se déroulant dans les années 1950, en URSS. Le lecteur reconnait quelques éléments qu'il sait être authentiques et il accorde alors sa confiance au dessinateur pour le reste. Ainsi assuré de la qualité historique, il prend plaisir à observer les autres éléments qui ne lui sont pas forcément familiers, tels que le modèle de locomotive, la façon de transporter les prisonniers pour les amener sur le pont du navire les attendant à la ville portuaire de Varino, les barbelés de l'enceinte du camp de travail forcé, les baraquements du camp, l'aménagement façon yourte du quartier du Comte, etc. Il revient avec plaisir dans les années 1970, dans les rues de ce quartier populaire de New York, avec le métro aérien et les piliers métalliques de soutènement, les toits de New York, les escaliers de secours à l'extérieur des immeubles, etc. Il se rend compte que les cases comprennent énormément d'informations visuelles et qu'en même temps elles ne sont pas lourdes, l'artiste ayant trouvé un mode de rendu descriptif, avec des traits qui semblent réalisés rapidement, tout en conservant une justesse épatante.


C'est d'ailleurs une caractéristique de la narration de ce récit que de reposer énormément sur les images, avec un volume de texte maîtrisé. Le scénariste a pensé son récit de manière visuelle, à commencer par les éléments d'action. François Boucq se retrouve à représenter la violence des combats, la sexualité des personnages et parfois les 2 entremêlées. La première explosion de violence se produit quand le groupe de 3 voyous s'en prennent à Pavel dans le parc. Les dessins restent dans une veine réaliste et transcrivent toute la brutalité efficace de Pavel. Il n'y a pas de postures esthétiques ou de semonces, juste des réactions rapides et définitives. François Boucq ne transforme pas la violence en un spectacle esthétique, encore moins en un ballet sophistiqué d'une grande beauté plastique. Il reste à un niveau factuel, rendant compte de la rapidité des réactions et de la douleur générée par les blessures. Les coups ont des conséquences. Il aborde les actes sexuels de la même manière. Il ne souhaite n'y introduire ni une fibre romantique, ni une dimension voyeuriste. À nouveau, il ne s'agit pas d'un spectacle. Il sait conserver tout l'aspect bestial des rapports charnels. Ce choix graphique transcrit l'horreur des viols et le caractère transgressif de certaines relations. Lors de la traversée maritime, des criminels endurcis descendent dans l'entrepont où sont parqués les prisonniers et se mettent à violer systématiquement les femmes. Les dessins ne deviennent pas hypocrites, mais ils montrent l'horreur de ces agressions, sans complaisance, sans un soupçon d'érotisme, scène pourtant difficile à réussir. Quand Pavel, encore enfant, doit satisfaire les besoins sexuels d'une garde, à nouveau les dessins montrent la perversion, sans dépourvue de toute possibilité d'excitation. Boucq sait également allier l'horreur à la poésie macabre, avec ce cadavre de femme pris dans la glace.

Les 2 auteurs racontent leur récit de manière adulte, montrant la réalité de la violence sans la transformer en spectacle. Il s'agit de décrire un état de société dégénéré, revenu à la loi du plus fort. Chaque niveau fait partie d'un système duquel il participe. Bien sûr, dès la découverte du camp de travail, le lecteur comprend que les meurtres commis à New York en 1970 ont un lien direct avec le passé de Pavel. En fait, le mystère relatif au coupable passe rapidement au second plan, derrière l'histoire personnelle de Pavel. La description de la société des camps constitue à la fois un témoignage historique, et à la fois un constat de la rapidité avec laquelle une société peut revenir en arrière, à un état antérieur dans lequel les plus faibles sont la proie de l'avidité des plus forts, à commencer par les femmes et les enfants, premières victimes. Le lecteur constate que dans ces séquences, les auteurs savent toujours inclure une attitude personnelle d'un des principaux personnages, par exemple quand Pavel perd son cahier de dessins alors que les prisonniers sont groupés dans un filet pour être déposés sur le pont du navire.


Lorsqu'il découvre la résolution de l'intrigue, et plus particulièrement la manière dont le tueur est série est appréhendé, le lecteur se retrouve décontenancé et il est en droit d'estimer que les auteurs se sont montrés un peu désinvolte dans leur résolution. À l'évidence, ce n'est pas ce que le lecteur attendait, et ce n'est pas ce que la scène du parc promettait. Il revient d'ailleurs au début du récit pour s'en assurer et remarque qu'il y avait d'autres scènes avant, à commencer par celle où Pavel se tatoue lui-même et celle où il dessine un portrait-robot. À plusieurs reprises, les auteurs évoquent sa capacité à dessiner, à représenter avec justesse des choses qui ne sont le plus souvent que perçues de manière inconsciente. Le père de Pavel dit que quand il dessine, il tente de saisir l'esprit qui se trouve dans les formes qui nous entourent. C'est l'esprit qui crée les formes et, comme un miroir, les formes renvoient son image. Dans un premier temps, le lecteur peut se contenter de ne voir dans ses capacités à dessiner qu'une compétence qui permet à Pavel de se faire une place un peu particulière au sein du camp de travail. Mais les auteurs reviennent à plusieurs reprises sur ce don, faisant dire à Andreï (le maître tatoueur) que l'art libère l'esprit. Le lecteur se souvient alors qu'au début du récit (page 11) Pavel se considère comme une bête féroce, mais dans le même temps il vit une vie apaisée dans les années 1970. Le lecteur peut alors y voir un credo sur le pouvoir de transformation de l'art, ainsi qu'une mise en avant de ce qui a permis à Pavel de résister au camp, le moteur de sa résilience. De ce point de vue, le dénouement fait sens, ainsi que la dernière phrase : Mes rêves avaient trouvé une complice. La fin peut être envisagé sous un aspect métaphorique, et elle complète une figure d'épanadiplose, avec Pavel se tatouant lui-même au début pour se transformer. I est également possible de la considérer sous un angle systémique, quand Andreï indique que celui qui ne sait pas voir ne mérite que le monde qui lui a été dicté.


Un peu intimidé, le lecteur se plonge dans cette lecture l'attention en éveil pour être sûr de repérer les éléments faisant sens. Rapidement, il se laisse emporter par l'histoire, en appréciant la narration adulte qui évite les écueils voyeuristes, pris par le suspense. Décontenancé par la fin, il se rend compte que le récit reste avec lui après avoir refermé la bande dessinée, et qu'il en observe d'autres facettes moins immédiatement perceptibles à la lecture.