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mercredi 16 juillet 2025

Zheng Shi T01 La rivière des perles

Le maître a compris qu’il allait tout perdre. Alors il a semé le désordre !


Ce tome est le premier d’un diptyque de nature biographique. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Jean-Yves Delitte (peintre officiel de la Marine, membre titulaire de l'Académie des Arts et Sciences de la Mer), pour le scénario et les dessins, avec une mise en couleurs réalisée par Douchka Delitte. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée.


L’histoire de la Chine est ancestrale, et il faudrait d’innombrables pages pour la narrer. Relever les tumultes des dynasties successives, dénoncer l’influence souvent néfaste des puissances occidentales qui, au fil des siècles, s’empressent de poser les pieds en Extrême-Orient pour satisfaire un appétit outrageusement vénal caché par un prosélytisme prétendument bienveillant. Mais quand l’ordre n’est plus qu’apparence et que le désordre règne sournoisement en maître, il ne faut pas s’étonner de voir un empire succomber aux plus viles tentations avant de s’effondrer. Macao, le 18 octobre 1843, deux soldats portugais viennent chercher Rodrigo Neiva de Cascais, l’attaché au consulat. Un passant les renseigne : à son avis, à cette heure, l’attaché est perdu dans les rêves enfumés de madame Tsching. Comprenant que les soldats ne connaissent pas la charmante madame Tsching, il explique que les instants d’évasion que madame Tsching offre sont fort agréables ! À l’intérieur de la fumerie, deux hommes de main sont venus s’en prendre à un client, ils sont mis dehors par la simple intervention de madame Tsching, armée d’un pistolet. Ils sortent et font le même constat que les deux soldats : elle est plus qu’un simple meuble particulier dans cette terre.



La rivière des Perles est un fleuve large et tortueux qui finit par se perdre dans les méandres de ses affluents. On dit qu’on ignore sa source et que seule sa fin est connue, quand ses eaux se jettent dans la mer de Chine. Ainsi, telle une artère qui irrigue tout le corps de l’homme, la rivière des Perles s’enfonce dans la Chine, offrant d’innombrables paysages. Mais derrière la beauté des paysages se cache parfois le mal… On trouve trace de la piraterie partout dans le monde depuis les premières civilisations en Chine, au XVIe siècle. Les puissantes familles marchandes de Canton ne rechignaient pas à faire du commence avec des Wakos, des pirates japonais. Mais avec les dernières années du XVIIIe siècle profitant d’une faiblesse du pouvoir impérial, la piraterie, parfois soutenue par la population, en vient à défier ouvertement les autorités. Les pirates, qui s’identifient à la couleur d’un pavillon blanc, noir, bleu ou encore rouge, se sont regroupés dans une confédération et font la loi sur les eaux. Mars 1809, dans les eaux de la rivière des Perles, monsieur le marchand Bo Jong se rend en présence de Zheng Shi, en jonque. Une fois devant elle, il exige de savoir pour quelle raison il a été convoqué. Elle lui explique : elle a laissé librement circuler ses navires, alors pourquoi ne pas payer son tribut ? Elle lui offre une protection et il la refuse.


L’auteur délaisse sa série sur les grandes batailles navales entamée en 2017 pour un diptyque… Enfin… Pas tout à fait puisqu’il a pour objet Ching Shih (1775-1844), appelée aussi madame Tsching, qui est une femme pirate chinoise, ayant écumé les mers de Chine durant le règne de l'empereur Jiaqing. Le récit commence en 1843, quelques mois avant le décès de cette dame, alors qu’elle a délaissé la piraterie depuis quelques années déjà. Après cette scène introductive de cinq pages, l’histoire revient en 1809, alors que la carrière de pirate de Ching Shih a commencé en 1801 : elle est donc bien établie dans son rôle, commandant plus de trois cents jonques, avec une troupe de pirates comprenant entre vingt et quarante mille personnes. L’auteur ne fait pas mention de ces informations, préférant se focaliser sur la situation du moment : un marchand se rebiffe contre les conditions imposées par la pirate et son organisation. Cela provoque un début de réaction du pouvoir local en place, qui ne parvient pas à s’organiser pour vraiment nuire à Zheng Shi. L’auteur évoque l’importance de la piraterie à l’époque, et la forme de tolérance des autorités vis-à-vis de cette pratique. Le scénariste se fait plus incisif en montrant comment le gouverneur local se tient dans une position très inconfortable, ne souhaitant pas attirer l’attention de l’empereur sur la situation de cette province, ce qui limite ses moyens d’action.



Le lecteur attend de ce peintre de la marine une solide reconstitution historique, et bien sûr des batailles navales. En termes de batellerie, il prend sa première dose dès la première planche avec une vue de jonques chargées de marchandises dans une partie du port de Macao. Il admire chaque bateau avec sa forme, ses ballots, les accessoires à l’intérieur, l’armature avec sa couverture légère pour protéger des intempéries, les pêcheurs à l’œuvre. En page huit, il découvre une illustration en pleine page : un navire marchand avec trois mats, dont deux avec les voiles dehors, et une petite barque à fond plat qui en part transportant le propriétaire : le niveau de détail est aussi impressionnant que la rigueur de la reconstitution. En page dix et onze, une illustration en double page montre la barque à fond plat accostant le rivage au niveau d’un escalier, avec Zheng Shi et ses hommes attendant le marchand, et de magnifiques arbres de très grand développement. Le lecteur reconnaît bien le talent de Jean-Yves Delitte pour donner à voir tout ce qui touche à la marine, son investissement et son goût pour les navires, sa capacité à allier une précision technique avec une fougue communicative pour ces sujets. Sans plus de retenue, le lecteur déguste et savoure les planches correspondantes : la jonque progressant de nuit sur un bras de fleuve dans la ville, une nouvelle illustration en pleine page pour un navire portugais avec sa proue au premier plan (Ces cordages ! Ces toiles de voiles ! Quelle majesté !), enfin un abordage en bonne et due forme (et sanglant) dans une autre illustration en double page (trente-six & trente-sept), et une dernière illustration en double page (quarante-quatre & quarante-cinq) alors qu’un brick sort d’un des nombreux affluents de la rivière des Perles pour aborder la pleine mer. Le bédéaste tient les promesses marines avec panache et professionnalisme.


La narration visuelle comprend d’autres éléments d’intérêt que les pages consacrées à la mer et aux navires, au nombre de dix-huit. L’attention portée à la reconstitution historique se voit à chaque planche : les tenues vestimentaires, les uniformes, les constructions et bâtiments, les armes, les accessoires et ustensiles. Tout a bénéficié d’une attention particulière pour que le lecteur puisse se projeter dans cette époque, dans cette région du monde. En fonction de sa sensibilité, son regard s’attarde plutôt sur la façade d’un monument, sur un chapeau haut de forme, sur un arbre massif au milieu de la rue, sur le nécessaire à opium, sur les motifs des drapeaux, sur un panier en osier, sur une arche ornementale, sur les tatouages de Zheng Shi, sur les statues bordant une allée d’apparat, sur les canons pointés vers la mer, ou encore sur les différentes selles utilisées par les cavaliers. Sans se montrer ostentatoire, l’artiste réalise des cases sans tricher, ayant à cœur de montrer chaque environnement tel qu’il apparaît, proscrivant les trucs et astuces qui lui permettraient d’éviter de représenter les éléments trop compliqués, ou nécessitant trop de recherches préalables.



L’intrigue fait donc l’économie de raconter le passé de Zheng Shi, au moins dans cette première moitié, que ce soit sa rencontre avec Zheng Yi et leur mariage en 1801, la manière dont elle en est venue à commander aux pirates, la mort de son époux, sa prise de pouvoir sur l’ensemble de la flotte. Elle va directement à la période que le lecteur subodore rapidement comme étant charnière : la pirate est au faîte de sa puissance, elle peut se permettre tous les navires de l’empire qu’elle souhaite, et elle commence à s’en prendre aux navires des étrangers. Elle peut abattre un marchand à bout portant, et faire commettre un attentat contre les possessions du gouverneur. Même s’il ne connaît pas l’histoire de cette femme, le lecteur comprend avec la séquence d’ouverture qu’elle vivra de nombreuses années après sa carrière de pirate. Il constate que l’auteur fait également l’économie d’exposer la géographie de la région. Ainsi la rivière des Perles reste un nom exotique si le lecteur ne se renseigne pas par lui-même dessus. D’un autre côté, la densité de la reconstitution historique visuelle apporte déjà beaucoup d’informations, et la pagination exige de l’auteur qu’il se concentre sur l’essentiel.


À l’évidence, il saute aux yeux du lecteur que le personnage principal est une femme, et qu’elle évolue dans un milieu essentiellement masculin. En fait il n’y a aucun second rôle féminin, et il faut rester attentif pour repérer une ou deux figurantes de ci de là, dans la rue. La dynamique de l’intrigue repose sur l’équilibre précaire des forces en présence : les pirates, le gouverneur de région, les Portugais, la gouvernance de l’empereur depuis son siège du pouvoir. D’une certaine manière, personne ne se satisfait de cet équilibre, ce qui le rend encore plus précaire, que ce soient les marchands qui espèrent trouver comment ne pas devoir payer pour une protection arbitraire par les pirates, le gouverneur qui sait que ses arrangements finiront par être découverts par le pouvoir impérial, Zheng Shi très consciente qu’il suffit que plusieurs camps s’allient pour que la suprématie des pirates soit remise en jeu. Zheng Shi raconte un souvenir de son enfance, ou peut-être une fiction présentée comme un souvenir, à Cheung, l’un des fils de Zheng Yi. Ce conte met en évidence qu’elle comprend parfaitement le jeu de pouvoir et sa position instable dans celui-ci. Elle lui explique qu’elle se voit comme un agent du désordre. Le lecteur peut y voir une stratégie efficace : réaliser des actions déstabilisant le pouvoir en place qui doit alors consacrer toute son énergie à rétablir une forme d’ordre, ce qui ne lui laisse pas assez de moyens pour s’occuper du fond du problème que constituent les pirates.


Un tome de quarante-six pages qui contraint l’auteur à aller à l’essentiel. Une narration visuelle d’une grande richesse pour la reconstitution historique des navires bien sûr, et tout le reste aussi. Un récit qui se focalise sur la fin du règne de Zheng Shi sur une organisation de plusieurs dizaines de milliers de pirates faisant régner leur loi. Une remarquable évocation des faits et gestes d’une femme passée à la postérité, d’une hors-la-loi imposant ses règles sur un monde d’hommes, contre le pouvoir établi.



mercredi 18 janvier 2023

Barracuda T06 Délivrance

Le négoce n’aime pas le désordre.


Ce tome fait suite à Barracuda T05 Cannibales (2015) qu’il faut avoir lu avant car les six tomes forment une histoire complète. Il compte cinquante-six planches, et la première parution date de 2016. La série est scénarisée par Jean Dufaux, dessinée et mise en couleurs par Jérémy Petiqueux. Cette série a fait l’objet d’une intégrale dans laquelle le scénariste raconte sa fascination pour les récits de piraterie, en particulier les films, et bien sûr L’île au trésor (1883) de Robert Louis Stevenson (1850-1894).


À bord de son navire, le Faucon Rouge reçoit Jean Coupe-Droit dans son immense salon. Il a les pieds sur la table et un pilon de poulet dans la main droite. Ils évoquent le passé. Il lui fait observer que la dernière fois qu’il a voulu la prendre dans ses bras, elle l’a repoussé. Elle lui répond que le sang de son époux rougissait sa chemise. Il explique qu’un pirate n’épargne jamais ses ennemis. En outre, il estime qu’elle se morfondait avec lui, dans cette vie faite de lois, de réceptions, de mondanités, à changer de poste jusqu’à échouer sur son navire. Il l’a prise la première fois sur une table et elle l’a griffé. C’était la première femme à oser un tel geste, et elle a fini par l’aimer. Aujourd’hui, elle l’a appelé et il a accouru, un geste qui ne lui ressemble pas mais avec elle tout est différent. Quand elle l’a quitté, il a compris ce qu’il avait perdu. Il lui demande ce qui se passe avec le Barracuda et avec Blackdog. Ils sont interrompus avant qu’il n’obtienne une réponse. Les Espagnols sont arrivés et les canonnent par bâbord. Le navire du Faucon Rouge reçoit une deuxième bordée. Les Espagnols ont réussi à avancer cachés, en glissant le long d’un banc de brume qui bloque l’horizon à l’est. Dans le même temps, le Barracuda vire de bord et s’éloigne. À bord, Blackdog refuse de ralentir leur marche, car ils risquent de perdre un temps précieux et chaque minute compte. Il connaît cet endroit : les brumes de l’île Saliati.



Les Espagnols sont passés à l’abordage sur le Faucon Rouge : ils le prennent d’assaut et sont supérieurs en nombre, mais non pas en férocité. Ils attaquent sous les ordres de Diego de la Vierta, grand d’Espagne à qui il avait été donné mission de mettre fin aux crimes et exactions du Faucon Rouge. Un soldat l’informe que l’autre navire s’est éloigné, mais le Campeador s’est lancé à sa poursuite. Un de ses marins indique qu’ils sont trop proches de l’île et que les brumes s’épaississent : c’est folie que de continuer ainsi. Ils distinguent le son de la cloche du Barracuda. Soudain une masse apparaît devant eux : ils ne comprennent que trop tard qu’il s’agit de récifs, et le Campeador ne parvient pas à contourner l’obstacle. Le son de la cloche se fait entendre à nouveau : le Barracuda attendait, dissimulé dans la brume, et il reprend sa route. Emilio félicite Blackdog pour cette manœuvre, et ce dernier estime qu’ils sont maintenant en demeure de se porter au secours du Faucon Rouge. Sur ce dernier, les soldats espagnols ont réussi à avancer sur le pont et ils commencent à descendre vers la soute.


Le scénariste a donc gardé une dernière carte à abattre pour cet ultime tome : un autre navire sous le commandement de Faucon Rouge, pirate évoqué à plusieurs reprises dans le tome précédent. En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut y voir une solution de facilité, ou l’aboutissement logique d’une arrivée préparée et annoncée. Même si la scène d’ouverture offre une exposition à ce nouveau personnage pendant trois pages, le lecteur ne se sent pas de fournir un gros effort d’investissement dans ce dernier venu, sachant qu’il y a déjà de nombreux personnages de premier plan dont il attend de découvrir le destin : les jeunes adultes Maria, Emilio et Raffy, ainsi que l’ex-gouverneure Jean Coupe-Droit, la troublante Fine Flamme, l’inénarrable Ferrango, le ténébreux frère Esteban, et bien évidemment Blackdog qui a effectué son grand retour sur le devant de la scène dans le tome précédent. Cela fait déjà beaucoup de personnages et donc laisse peu de place à un nouveau venu de la dernière heure. Le scénariste s’exécute et comble l’horizon d’attente du lecteur en menant à terme cette phase de transition dans leur vie, qui les amène à l’âge adulte, c’est-à-dire à un chemin de vie plus déterminé où le champ des possibles a été réduit à une trajectoire. D’un côté, le lecteur peut se trouver désemparé par l’inéluctabilité de ce processus vers la maturité ; de l’autre côté, il voit qu’au moins un des trois jeunes gens reste dans une dynamique de conflit non résolu entre son origine noble en Espagne et la réalité de sa vie d’épouse sur Puerto Blanco.



En outre, la narration visuelle offre un spectacle toujours aussi envoutant et épatant. Bien sûr, le lecteur ne croit pas trop à la hauteur sous plafond de la salle à l’arrière du navire de Faucon Rouge, ni à sa façon de se tenir les jambes croisées et les pieds sur la table, mais cela n’enlève rien au plaisir des yeux. Comme à son habitude, l’artiste travaille l’ambiance de chaque scène avec une couleur dominante déclinée en plusieurs nuances. Le saumon tirant sur le brun fait baigner ce tête-à-tête entre Faucon Rouge et son ancienne compagne dans une étrange intimité à la fois chaude, à la fois un peu frelatée. Alors que les vaisseaux s’affrontent, la brume impose une teinte grisâtre sinistre rendant plausible le fait qu’elle puisse avaler un vaisseau qui peut alors s’y tapir. Alors que Raffy et Anne de Laflam se retrouvent au lit dans une étreinte passionnée, la teinte saumon tirant vers le brun revient, pour signifier une passion avec une composante toxique, similaire à celle qui a existé entre Faucon Rouge et Jean Coupe-Droit. Lorsque frère Esteban pénètre dans le monastère pour échanger avec deux moines, la teinte dominante devient un gris tirant vers un jaune fade évoquant à la fois une luminosité mangée par les nuages et une forme de noirceur de l’âme (celle d’Esteban). Lorsque les tirs de canon font mouche, les planches s’illuminent de couleurs orangées. Bien sûr, le diamant Kashar reste d’un rouge sang.


Jérémy Petiqueux conserve ce dosage parfait entre éléments réalistes et exagérations romanesques, tous représentés avec un haut niveau de détails, donnant ainsi une consistance remarquable aux objets, aux lieux et aux personnes, le processus suspension d’incrédulité consentie s’opérant alors de manière automatique chez le lecteur. Comme de bien entendu, Faucon Rouge arbore une tenue à la mode pirate, et forcément avec des éléments rouges. Le système de boucle pour tenir sa longue cape est représenté avec minutie, tout en apparaissant trop sophistiqué pour pouvoir être pratique en situation de combat. Jean Coupe-Droit est toujours aussi svelte et séduisante dans son pantalon moulant et son chemiser un peu flottant. Les soldats espagnols portent tous le même uniforme à base de bottes, d’un pantalon noir et d’une cuirasse pour le torse. La tenue de Fine Flamme reste toujours aussi moulante, avec un décolleté tellement échancré qu’il n’est pas possible qu’il parvienne à contenir sa poitrine en cas de mouvement brusque, mais son élégance fait tout oublier. Ferrango n’a rien perdu de son ridicule, avec même un pantalon à rayures blanches et bleues, évoquant les braies d’un célèbre gaulois porteur de menhirs. Le dessinateur sait donner une allure imposante à Raffy avec son long manteau de cuir, en même temps qu’une jeunesse qui dément l’air sévère qui ne vient qu’avec des décennies de vie, et qu’il veut se donner. Le port d’Emilio/Emilia conserve toute son ambiguïté. Le duel entre Blackdog et Esteban permet de comparer leur allure, entre les vêtements un peu lâches du premier, et les motifs compliqués sur ceux du second.



Comme dans les tomes précédents, le lecteur éprouve la sensation que le scénariste à construit les morceaux de bravoure à partir de spécifications taillées sur mesure pour que l’artiste puisse laisser éclater son talent… et le lecteur n’a plus qu’à profiter du spectacle. Le rapport de force très ambigu lors de la discussion entre Jean Coupe-Droit et Faucon Rouge. L’assaut donné par les Espagnols lors de l’abordage du Faucon Rouge. Jean Coupe-Droit attendant, de pied ferme, les soldats espagnols dans la cale. Ferrango se ridiculisant tout seul par ses maladresses et sa confiance en lui. Des combats de rue. Les retrouvailles entre Raffy et son père dans une morgue de fortune avec moult cadavres. La demi-douzaine de pages le long desquelles se déroule le duel entre frère Esteban et Blackdog. Le retour du monstre marin du tome 3. À nouveau, le lecteur en vient presque à oublier l’intrigue. Dans le même temps, il perçoit bien les thèmes sous-jacents : la soif de possession (thème explicité dans le tome précédent) et la reproduction des schémas parentaux par les enfants.


Dans le premier tome, Jean Dufaux pose les fondations de son récit, dans le genre littéraire Pirate. Il a conçu une structure qui donne le premier rôle à la génération suivante, en plaçant au centre trois adolescents d’origine différente, tout en maintenant la génération précédente au travers d’individus tellement expérimentés (et surtout encore vivants) qu’ils ont acquis le statut de légende (Blackdog, frère Esteban, Faucon Rouge). Le lecteur peut ressentir comme une forme de structure un peu lâche dans l’intrigue, mais dans le même temps l’artiste acquiert une assurance et une élégance de tome en tome pour parvenir à une narration assurant le spectacle à elle toute seule.



jeudi 5 janvier 2023

Barracuda T05 Cannibales

Les humiliations, il n’y a rien de pire !

Ce tome fait suite à Barracuda - Tome 4 – Révoltes (2013) qu’il faut avoir lu avant car les six tomes forment une histoire complète. Il compte cinquante-quatre planches, et la première parution date de 2015. La série est scénarisée par Jean Dufaux, dessinée et mise en couleurs par Jérémy Petiqueux. Cette série a fait l’objet d’une intégrale dans laquelle le scénariste raconte sa fascination pour les récits de piraterie, en particulier les films, et bien sûr L’île au trésor (1883) de Robert Louis Stevenson (1850-1894).

Dans une grande bâtisse, celle des moines, abandonnée, Raffy est allongé sur un lit, le torse bandé pour panser sa blessure. Devant lui, debout, Anne De Laflam constate qu’il n’a pas de chance avec les femmes : à chaque fois, elles lui tirent dessus. Toutefois, à chaque fois, il en réchappe. Elle ironise : il aurait dû la prévenir qu’il aime mélanger le plaisir et la douleur. Elle regrette qu’il lui ait préféré Maria Sanchez del Scuebo qui pourtant est une catin tout comme elle : la femme d’un marchand d’esclaves, prête à tout pour sauver sa peau. Elle l’informe que lorsqu’il sera rétabli, elle le livrera aux Espagnols car ils comptent se servir de lui comme appât. Ils espèrent toujours récupérer le diamant du Kashar qu’ils savent aux mains de Barracuda, le père de Raffy. Ils savent que Blackdog accourra pour venir le délivrer. Le Barracuda reviendra à Puerto Blanco et il sera attendu de pied ferme.


Sur la petite île de Saliati, non loin de celle de Puerto Blanco, Goudron ramène le petit produit de sa chasse à Jean Coupe-Droit et Emilio, qui se tiennent devant la cabane de fortune dans une anfractuosité de la falaise. À l’intérieur, Maria Sanchez del Scuebo veille sur madame Si-Non, bien mal en point. Alitée, elle reprend difficilement ses esprits et s’adresse à la jeune femme. Avec une voix cassée, elle formule faiblement des phrases hachées : Personne ne peut quitter le Barracuda, le navire est souillé, par les fièvres des eaux profondes, contractées sur l’île de la Tête qui parle. Elle a tenté d’arracher le diamant Kashar à Blackdog, mais il l’a emporté avec lui. La jeune femme sort de la hutte et rend compte aux trois autres : d’après Si-Non, Blackdog s’est enfoncé à l’intérieur de l’île, avec le diamant sur lui. Jean Coupe-Droit prend à son tour la parole et indique qu’elle a d’autres plans : dès qu’il sera prévenu de son sort, le Faucon Rouge mettra le cap sur Puerto Blanco et se joindra au Barracuda. Leur conversation est interrompue par le son des tam-tams. En mer, l’équipage d’une petite barque à voile prévient celui d’un gros navire que Jean Coupe-Droit a été chassée de Puerto Blanco par les Espagnols. Le lendemain sur l’île, le petit groupe a décidé de la marche à suivre : Maria et Goudron restent au chevet de madame Si-Non, Emilio et Jean Coupe-Droit s’enfonce dans la jungle. Ils arrivent bientôt au pied d‘une falaise qui semble infranchissable. L’ex-gouverneure fait observer qu’il y a une ouverture dans la paroi. Ils s’enfoncent tous les deux dans l’étroit passage et débouchent dans une grande caverne.

La fin du tome précédent promettait de l’action : la présence des Espagnols sur l’île de Puerto Blanco, et le retour du Barracuda. Le lecteur sait que les différentes factions vont s’affronter, sans pouvoir prévoir dans quel sens le vent va tourner, ou qui va avoir le dessus. Il sait également que les trois jeunes gens jouent le rôle des personnages principaux. Mais s’il connaît le scénariste, il sait également que toutes ses histoires ne se terminent pas forcément favorablement pour ses héros. En tout cas, ils vont souffrir. À nouveau, le récit se déroule à terre, avec en plus une scène d’abordage dans un mouillage. Pour autant, Dufaux intègre plusieurs conventions spécifiques au genre des récits de pirate : des pirates qui se retrouvent sur une île sauvage avec une jungle, une grotte avec squelette et chauve-souris, un trésor (le diamant Kashar), des alliances et des trahisons, un duel sur une plage de rêve, une canonnade, un abordage sur un navire avec des gréments, un deuxième duel à l’épée, et pour faire bonne mesure, il ajoute des cannibales comme l’indique le titre.


L’artiste s’en donne à cœur joie avec ces divers ingrédients, et le lecteur éprouve un grand plaisir à la narration visuelle de la première à la dernière page. Ce tome commence donc dans une chambre dépouillée, mais avec un lit, une table de nuit ornée d’une croix, sur laquelle sont posés une carafe et un crucifix, avec un moine en train de laver un linge. La première case montre la façade du bâtiment, envahie de plantes grimpantes à certains endroits, avec la végétation au premier plan. Fine Flamme est toujours aussi séduisante, avec un corset apparent, un chapeau à large bord orné d’une plume, des cuissardes en cuir, une belle redingote rouge, sans oublier ses gants, un ras-du-cou, des boucles d’oreilles. Le lecteur tourne la page et découvre un vieux grément amarré dans une crique, une belle plage de sable blond en arrière-plan, une eau un peu sombre. Dans la case suivante, aussi de la largeur de la page, le point de vue est inversé et se trouve du côté du ponton, avec vue sur la poupe du navire, et les falaises dans le lointain, Goudron au premier plan, et la cabane sur un plan intermédiaire à gauche de l’image. L’artiste tire tout le profit possible de ce plan large. La page suivante permet au lecteur de pénétrer à l’intérieur de la hutte de fortune : la couche de paille, l’aménagement sommaire et les meubles basiques.

Tout du long de ce cinquième tome, le lecteur se régale de ce qui lui est donné à voir. Les nombreuses chauves-souris qui s’abattent sur Jean Coupe-Droit et Emilio, Jérémy adoptant un rendu faisant la part belle aux aplats de noir pour les rendre plus menaçantes. Le village des cannibales apparaît dans des teintes grisâtes, le rendant encore plus inquiétant, avec une vue en contreplongée sur des ponts suspendus entre les huttes, et un ruisseau rouge du fait du sang qu’il charrie. L’artiste réalise ces images avec sérieux et premier degré, avec des éléments macabres comme des crânes sur des pieux. La découverte du sorcier Penilla se fait dans une séquence tout aussi sinistre, avec ses peintures tribales sur le visage et une coiffe macabre. Le contraste est total avec les deux pages suivantes : Raffy est reçu dans le bureau du gouverneur à Puerto Blanco, sous un beau soleil, avec le capitaine de La Loya dans un bel uniforme. De séquence en séquence, le lecteur remarque également le travail sur les ambiances, une teinte principale déclinée en plusieurs nuances, pour faire voir l’unité de la scène et sa tonalité : d’un bleu-gris pour une scène nocturne, à un rouge orangé pour une bataille furieuse.


La narration visuelle apparaît comme évidente, parfois une simple représentation évidente de l‘histoire. Pour autant, régulièrement, le lecteur s’arrête sur une image qui lui fait prendre conscience que le dessinateur fait bien plus que ça. Pour sa première apparition, le chevalier Jonathan-Pierre-Auguste d’Arlatan arbore un sourire inoubliable, à la fois sincère et à la fois inquiétant. Lorsque le sorcier Penilla regarde dans le diamant Kashar, une première vision d’une troupe d’innombrables guerriers s’impose à lui : un déferlement saisissant. L’abordage du Barracuda par une petite flottille de pirogues des cannibales bénéficie d’une mise en scène remarquable, d’abord au ras de l’eau comme derrière une pirogue à balancier, puis sur le pont alors que les cannibales s’élancent l’épée à la main, puis grimpent dans les gréments dans une belle vue de dessus, et découvrent le contenu sinistre de la cale en descendant dans les entrailles du navire. Vers la fin du récit, Raffy se lance dans un duel à l’épée en pleine rue, et le lecteur retient son souffle. Ce n’est qu’après l’issue de cet affrontement qu’il se rend compte que la narration visuelle l’a tenu en haleine, même s’il avait déjà lu de nombreux duels de même nature.

Le scénariste est arrivé à un point de son récit où les conflits s’enchaînent naturellement du fait des situations développées précédemment. Le lecteur s’est progressivement attaché aux trois jeunes gens, et il ne remet pas en cause cette affection quelle que soit la manière dont ils se conduisent. Pourtant ils ne répondent pas aux critères d’un héros, que ce soit Raffy ne respectant pas sa parole pendant un duel, Emilio tentant de manipuler Blackdog, ou Maria peu affectée par la mort de son proche serviteur. Finalement, ils se sont alignés sur le comportement de leurs ainés. En outre, la curiosité du lecteur est focalisée sur le chevalier Jonathan-Pierre-Auguste d’Arlatan, une personne à qui il n’est pas possible d’accorder la moindre confiance, avec un nom agrégeant celui du noble d’Artagnan et le qualificatif peu flatteur de charlatan, très belle trouvaille. Plus encore, il succombe immédiatement au charisme de Blackdog qu’il retrouve avec grand plaisir et qui dispose d’un nombre de pages significatif en tant que premier rôle, et d’un duel spectaculaire et décisif. Ferrango apporte une touche comique, tout en étant un personnage touchant, pas ses imperfections, ses lâchetés, victime des événements auxquels il parvient toujours à survivre.

Avec ce tome, le lecteur se trouve conforté dans l’idée que Jean Dufaux écrit pour son dessinateur qui continue de gagner en assurance et en élégance de tome en tome, la narration visuelle générant un plaisir direct, grâce à un scénario qui met à profit les conventions du genre Pirate, avec une intrigue qui privilégie l’aventure et les moments de tension. Pour autant, il est possible de distinguer en filigrane un thème qui court tout du long : la folie de posséder.


lundi 26 décembre 2022

Barracuda T04 Révoltes

Il y eut un moment de flottement tandis que le premier boulet fauchait tout sur son passage…


Ce tome fait suite à Barracuda T03 Duel (2012) qu’il faut avoir lu avant car il s’agit d’une histoire complète en six tomes. Il compte cinquante-six planches, et la première parution date de 2013. La série est scénarisée par Jean Dufaux, dessinée et mise en couleurs par Jérémy Petiqueux. Cette série a fait l’objet d’une intégrale dans laquelle le scénariste raconte sa fascination pour les récits de piraterie, en particulier les films, et bien sûr L’île au trésor (1883) de Robert Louis Stevenson (1850-1894).


Au début de la journée, il se passait beaucoup de choses à Puerto Blanco. Certaines assez fâcheuses… Et d’autres assez inattendues, bien que lourdes de conséquences… dans son palais, la gouverneure Jean Coupe-Droit se lève et commence à chausser ses cuissardes. Son serviteur africain Goudron entre dans la pièce et l’informe que Ferrango, le marchand d’esclaves, a surpris son épouse Dona Maria Scuebo alors qu’elle le trompait avec Raffy. Quelques billets anonymes l’ont prévenu de son infortune. Ferrango a demandé que l’on ouvre la cuve aux ailerons pour supplicier Raffy. La gouverneure achève de s’habiller au plus vite afin d’aller empêcher le supplice. Alors qu’elle franchit la porte de sa demeure avec Gourdon à ses côtés, elle est interpellée par la prostituée Fine Flame qui l’attendait. Elle indique qu’elle ne tient pas à ce que Raffy ait la vie sauve. Elle ajoute qu’elle a en sa possession un maroquin rouge qui contient les petits secrets de la gouverneure. Cette dernière est obligée d’accepter le chantage de la prostituée : ne pas intervenir pour sauver Raffy, en l’échange de quoi Fine Flame s’engage à ne pas diffuser les informations contenues dans le maroquin rouge.



Sur le port, Mange-Brèche a fait ouvrir la cuve aux ailerons : il s’agit de l’épave d’un vieux navire dont le bastingage supérieur affleure encore au-dessus de l’eau et délimite un bassin au-dessus duquel une planche a été jetée de la proue à la poupe. À l’intérieur, deux requins, Croque-Misère et sa fille Dent-de-lait, tournent en rond attendant leur nourriture. Alors que des pirates ajustent la planche de part et d’autre, Mange-Brèche demande combien de pichets de rhum il convient de faire boire à Raffy avant qu’il ne traverse la cuve sur la planche, les yeux bandés. Ferrango déboule en trombe et exige le maximum : douze pichets de rhum. Un pirate s’exécute et fait boire Raffy. D’une rue surplombant le port, Jean Coupe-Droit et Gourdon regardent le spectacle, sans intervenir, la gouverneure étant sous le joug de la menace de Fine Flame. Ayant eu les yeux bandés, Raffy entame sa progression hésitante et chancelante sur la mince passerelle. Il parvient à réaliser quinze pas, mais son équilibre commence à être pris en défaut. Tous les spectateurs s’apprêtent à assister au repas des requins, mais l’île est attaquée par deux galions espagnols. Il se produit un court moment de flottement tandis qu’un premier boulet fauche tout sur son passage.


L’arrivée des Espagnols avait été annoncée dans la dernière page du tome précédent : le lecteur sait qu’il va assister à des combats sur l’île de Puerto Blanco. Il se doute que, à l’instar du tome deux, celui-ci va se dérouler essentiellement à terre, et c’est le cas sauf pour les deux dernières pages. Le scénariste maintient son cap d’une histoire de pirates qui se déroule essentiellement à terre. Il est certain que les Espagnols vont débarquer avec des intentions belliqueuses, dans l’objectif d’imposer la loi du roi d’Espagne sur ce sol. Il est tout aussi certain que les membres de la flibuste ne vont pas se laisser faire. Encore une fois, la vie des trois principaux personnages va être le jouet des événements, avec des conséquences imprévisibles. Leur situation sociale sur l’île va s’en trouver chamboulée, en bien, et plus vraisemblablement en mal. Le lecteur se rend compte qu’il est revenu pour l’intrigue, pour l’affection qu’il porte aux trois jeunes gens, et pour l’évasion visuelle des dessins. Comme dans les tomes précédents, Jérémy Petiqueux ne s’économise pas et met l’eau à la bouche du lecteur dès cette magnifique couverture où Raffy est armé jusqu’aux dents avec une intention claire d’en découdre… et une veste un peu trop grande pour lui qui indique qu’il n’a pas encore acquis l’expérience suffisante pour pouvoir prétendre assumer la place de son père Blackdog.



En artiste complet, Jérémy continue d’utiliser la couleur pour rendre compte de la luminosité, et pour installer des ambiances. La page d’ouverture baigne dans une lumière gris-violet, indiquant les petites heures du matin. Dans les pages suivantes, la lumière des torches rend leurs couleurs aux murs et aux personnages. Le supplice de la cuve aux ailerons se déroule dans une teinte orangée, avec un soleil pas encore complètement levé, pour une ambiance avec une touche morbide malaisante, et des eaux teintées de gris. Sur les galions, les armures apportent une touche argentée, sous un ciel gris. De retour dans le palais de la gouverneure, les teintes sont plus claires, donnant la sensation au lecteur d’un endroit plus accueillant, protégé. À nouveau dans la rue, alors que la gouverneure essaye de se faire une idée de la situation, de l’avancée des soldats espagnols dans l’île, le gris reprend le dessus, menaçant. Et ainsi de suite. Jusqu’à ce bleu noir de la dernière séquence, alors qu’un frêle esquif a pris la mer de nuit, emmenant les fuyards vers des récifs menaçants. L’artiste réalise donc un travail très minutieux avec les couleurs, en créant une palette spécifique pour chaque séquence, allant de naturaliste à impressionniste, tout en jouant sur les dégradés pour accentuer le relief de chaque surface, un travail d’orfèvre.


Le lecteur retrouve la même minutie dans les traits encrés délimitant les contours. Le dessinateur travaille dans une veine descriptive et réaliste, pour montrer les lieux, les tenues vestimentaires et les accessoires dans le détail. Le lecteur prend son temps pour savourer des cases ou des pages superbes et mémorables : la vue du dessus de la propriété du la gouverneure avec son palais, ses dépendances et ses jardins, ses beaux escaliers, les gréements sur les navires du port, le bois de la barrique de rhum et de la table sur laquelle est posée, la grande barque où les soldats espagnols ont pris place et ses rames frappant l’eau, la mêlée sanguinolente entre les soldats espagnols et le petit peuple, avec des giclées de sang, les mêmes soldats marchant dans les rues de la ville, la forêt dans laquelle Raffy et Dona Maria Scuebo s’enfuient, les sous-sols du palais de la gouverneure avec ses sols et ses murs de pierre, la mise à sac de la demeure de Dona Maria avec un face à face tendu entre les soldats et les Africains, la séance de torture de Dona Maria (vraiment dure), et le frêle esquif des fuyards sur la mer agitée. Comme il avait pu le constater dans le tome précédent, le lecteur voit que l’artiste a trouvé ses marques, a pris confiance en lui, et sait comment apporter ses visions, ses compétences professionnelles (découpage de la scène, prise de vue, décoriste, accessoiriste, directeur d’acteurs) pour créer des pages racontant plus que ce que contient le scénario, pour l’étoffer, le nourrir, devenir le narrateur à part égale avec le scénariste.



Le lecteur sent que l’auteur passe à la deuxième moitié de son récit, que la majeure partie des éléments de l’intrigue a été exposée, et qu’il n’a plus qu’à en tirer profit. Les relations entre les personnages sont bien établies, qu’il s’agisse des amitiés ou des rancœurs. La dynamique est en place : les jeunes gens essayent soit d’accomplir leur plan, soit de survivre en fonction des revers de fortune provoqués par des événements sur lesquels ils n’ont aucune prise, les Espagnols arrivent, et quelque part Blackdog revient à plus ou moins courte échéance. Bien sûr, le scénariste joue à sa guise de la temporalité (l’attaque des Espagnols survient bien à propos pendant le supplice de la planche), et des événements (Jean Coupe-Droit échappe aux patrouilles pour avoir le temps de voir Fine Flame négocier, puis est attrapée par une patrouille, Dona Maria et Raffy s’enfuient pour être capturés), mais ces rebondissements sont implicitement acceptés dans les récits de genre. Ce tome étant riches en rebondissements, l’intrigue prédomine sur le développement des personnages, ce qui n’obère en rien l’investissement émotionnel du lecteur en eux car ils l’ont été dans les trois tomes précédents. Il observe donc comment les pirates résistent ou non aux Espagnols. Le scénariste fait en sorte que les objectifs personnels des uns et des autres existent bien, empêchant une unité parfaite du côté des habitants de l’île de Puerto Blanco, comme du côté des Espagnols. Le plaisir qu’il prend à écrire cette histoire apparaît dans certains rebondissements, ou l’ironie qui se dégage de certains moments (par exemple la rage des Africains qui leur permet d’avoir le dessus sur la discipline des soldats espagnols, alors que celle du petit peuple n’avait pas suffi face à ladite discipline).


Un tome comblant les l’horizon d’attente du lecteur avec une narration visuelle minutieuse et vivante, une intrigue qui progresse avec un lot de rebondissements amusants. Les créateurs ne sont pas en rythme de croisière, mais plutôt toutes voiles dehors pour un divertissement alerte et vivifiant.



lundi 12 décembre 2022

Barracuda T03 Duel

Ici, même les morts sont bavards.


Ce tome fait suite à Barracuda - Tome 2 - Cicatrices (2011) qu’il faut avoir lu avant car il s’agit d’une histoire complète en six tomes. Il compte 56 planches, et la première parution date de 2012. La série est scénarisée par Jean Dufaux, dessinée et mise en couleurs par Jérémy Petiqueux. Cette série a fait l’objet d’une intégrale dans laquelle le scénariste raconte sa fascination pour les récits de piraterie, en particulier les films, et bien sûr L’île au trésor (1883) de Robert Louis Stevenson (1850-1894).


Les Caraïbes, par une nuit pluvieuse, et une mer agitée. Les deux galions commandés par le capitaine De La Loya se préparent à jeter l’ancre. Sur la route de Puerto Blanco, un point n’est indiqué sur aucun carte. Ce point, c’est une île. Pas même une île. Juste une tour jetée sur un morceau de terre. Terre maudite frappée de la malédiction car c’est ici, sur ces quelques hectares où l’humidité pourrit toute énergie, tout espoir, que s’est réfugiée une petite communauté rejetée de tous car rongée par la lèpre. C’est néanmoins sur ces rivages que De La Loya va aborder. Non pas qu’il veuille s’y éterniser, même si ses renseignements sont exacts… Même si Ogudo le gardien de la tour est prêt à monnayer ses services. Le capitaine et les soldats débarquent, et un lépreux avec une lanterne les accueille : il les amène devant deux autres lépreux montant la garde devant une échelle de fortune en bois érigée le long de la falaise. La discussion commence et maître Porter, un des lépreux, s’arrache un doigt, sans paraître souffrir : il l’offre au capitaine. Il indique que seul frère Esteban est autorisé à monter. Les deux hommes grimpent le long de la falaise à la verticale et ils arrivent dans une grotte où un matelot du Barracuda est alité. Il commence à raconter son périple.



Sur le Barracuda, il s’en était passé des choses depuis leur départ ! Un vent de folie avait traversé la quille et l’équipage. Ce n’était plus leur capitaine qui se trouvait aux commandes du navire, mais une femme… Une sorcière, celle que l’on appelait Si-Non. Le mal des eaux profondes s’était emparé de son âme, une force nouvelle indomptable avait aguerri son corps, et elle avait pris la tête de la mutinerie qui avait précipité leur navire dans la pire des catastrophes. Son rire glaçait jusqu’aux os les plus endurcis de leurs marins, mais tous la suivaient car, dans la cabine du capitaine, il y avait le diamant. Le diamant du Kashar. Le plus gros diamant du monde ! De quoi affoler les esprits les mieux aguerris, les constitutions les plus robustes. Et Blackdog s’était enfermé. Il veillait sur son trésor, ne dormant ni de jour, ni de nuit, prêt à tirer sur le premier qui oserait se montrer à lui. Alors, ils attendaient la tête alourdie par le mauvais vin, se remémorant ce qui s’était passé, englués dans un piège auquel plus personne ne pouvait échapper. Enfin, lui, il avait essayé en se jetant à l’eau, agrippé à une poutre car ils ne disposaient plus d’aucune barque, madame Si-Non les avait toutes éventrées. Et sur l’océan retentit encore son rire dément. Tandis qu’elle essaie de ramener le Barracuda à bon port.


Après un album se déroulant entièrement à terre à l’exception d’une page, le scénariste donne au lecteur ce qu’il attend : le récit de ce qui est arrivé aux pirates à bord du navire Barracuda, c’est quand même le titre de la série. Pas beaucoup de surprises : en fait, si une seule, le capitaine Blackdog a déjà mis la main sur le diamant maudit Kashar et le navire est sur le chemin du retour. Le dessinateur s’en donne à cœur joie dans ces planches, avec un entrain qui fait plaisir à voir. Cela commence avec l’ambiance lumineuse des souvenirs du marin qui s’est échappé : toute en teintes de jaune plutôt vif, pour donner une sensation de chaleur agressive, de souvenirs embrasés par la fièvre. Il ne manque pas une seule veine dans les lattes du pont, pas un seul cordage pour maintenir les voiles. La vieille femme semble être la proie de la folie, contrastant avec l’immobilité de Blackdog, avec un regard tout aussi dément. Puis le récit revient à terre, sur l’île de Puerto Blanco.



Après une superbe case montrant dans le détail les bâtiments de la ville implantés à flanc de colline, avec le port au premier plan, avec quelques navires y mouillant, le lecteur observe le notaire maître Brickam lire les dernières volontés du personnage passé au fil de l’épée dans le tome précédent, à Emilia et à la gouverneure Jean Coupe-Droit. Le lecteur prend le temps de détailler les aspérités des pierres constituant l’escalier menant à la porte du notaire, le plancher et les meubles en bois de son étude, le mobilier, les documents sur les étagères, le coffre, et même la plante verte. L’artiste s’est fortement investi pour donner à voir ce lieu. Puis l’action se déplace sur une plage de sable blanc avec palmiers : le lecteur ferait volontiers trempette dans cette eau si bleue qui doit être à une température très accueillante. Emilia se rend alors à la cabane de maître Donadieu pour s’entraîner, et le lecteur retrouve avec plaisir sa cabane dans la jungle, ainsi que les pontons sur la rivière, et les racines massives des arbres. Après il a droit à un petit tour dans une rue du quartier populaire de l’île avec des maisons à étage unique. Retour en mer avec Blackdog délirant, une couleur d’eau magnifique, qu’elle soit très claire en surface, ou tirant vers le noir sous la surface, avec des effets de luminosité jouant sur les nuages. À chaque séquence, le lecteur ressent le plaisir que l’artiste prend à donner de la consistance aux lieux : la superbe terrasse de la demeure de Ferrango, la vue de la ville depuis le balcon de la gouverneure, la tour dans laquelle sont enfermés les prisonniers de l’île avec sa mise en scène macabre, la maison modeste du capitaine Morkam, et à nouveau la plage, mais cette fois-ci sous une tempête soutenue dans des tons gris-noir inquiétants pour le duel promis dans le titre.


Jérémy Petiqueux apporte le même soin, avec le même niveau d’investissement pour représenter les personnages et leur donner vie. Dans cette bande dessinée de genre, il peut et il se doit même de leur apporter une petite touche d’exagération. Frère Esteban a conservé ses bandages sur la tête qui lui couvre les yeux, et sa tenue un peu chargée. Le corps du représentant de la communauté des lépreux est emmailloté dans de nombreux bandages d’une propreté douteuse. Le corps des personnages féminins est toujours filiforme avec une prestance à la fois séductrice et intimidante. L’artiste joue très bien avec l’apparence androgyne de Emilia / Emilio rendant son travestissement très troublant. Il en rajoute pour les éléments sinistres du capitaine Morkam : son teint blafard, son visage marqué de cicatrices, ses vêtements noirs et quelque peu informes. Le lecteur sourit chaque fois que le marchand d’esclaves Ferrango est présent dans une scène : attifé avec des habits ne correspondant pas à sa personnalité aboutissant à un ridicule accablant. Chaque personnage dispose de caractéristiques spécifiques pour son langage corporel : la présence menaçante de Morkam, l’assurance froide de Blackdog, la rage difficilement contenue de Raffy, l’exaltation de madame Si-Non, les postures aguichantes de Fine Flamme, etc.



L’intrigue progresse régulièrement : le capitaine De La Roya trouve des informations sur la localisation de l’île Puerto Blanco. Le Barracuda est sur le chemin du retour avec le diamant maudit. Sur l’île, le trio de jeunes adultes se retrouve et continue d’avancer vers leur objectif propre. Les générations précédentes poursuivent leurs manigances. Le scénariste n’oublie pas les conventions du genre qu’il met au service de son récit : les représentants de l’autorité légitime à la poursuite des brigands, un phénomène peut-être surnaturel en pleine mer, des vengeances en cours de développement, des séductrices, et le duel promis par le titre. Il n’en rajoute pas tant et plus : il se concentre sur ses personnages principaux : Raffy attendant le retour de son père, Maria surprise de se retrouver dans une relation amoureuse satisfaisante, Emilia toujours aussi troublante car assumant parfaitement son identité sexuelle profonde, Morkam agissant comme un adulte conscient de ce qu’il veut et focalisé sur son objectif assumant totalement que sa fin justifie les moyens qu’il emploie, et ce pauvre Ferrango pas si benêt que ça. Dufaux sait doser ses ingrédients pour que le lecteur soit accroché par l’intrigue et se demande ce qu’il adviendra de Blackdog et quels peuvent être les pouvoir du diamant Kashar. Il apprécie la mise en œuvre au premier degré, des conventions propres au genre Pirate, sans moquerie ou dérision. Il s’est attaché aux trois jeunes gens à la fois pleins de vie, à la fois déjà marqués par la violence et les maltraitances, les drames. Il ressent de l’empathie pour Blackdog tout à son objectif de ramener le Kashar, et même pour le capitaine Morkam très pragmatique dans sa façon d’éliminer les obstacles sur sa route, en particulier les gêneurs.


Les auteurs tiennent les promesses implicites dans un récit de genre : de l’aventure, les éléments attendus de récit de pirate, les scènes spectaculaires, les intrigues, les amours. L’artiste réalise des planches soignées, détaillées, avec une mise en couleur sophistiquée : une narration visuelle descriptive qui assure un processus d’immersion de très haute qualité. Il tarde au lecteur de savoir comment l’arrivée des Espagnols sur Puerto Blanco va tourner, et ce qu’il va arriver aux personnages.



jeudi 1 décembre 2022

Barracuda T02 Cicatrices

La vie fut belle parfois.


Ce tome fait suite à Barracuda T01 Esclaves (2010) qu’il faut avoir lu avant car il s’agit d’une histoire complète en six tomes. Il compte 52 planches, et la première parution date de 2011. La série est scénarisée par Jean Dufaux, dessinée et mise en couleurs par Jérémy Petiqueux. Cette série a fait l’objet d’une intégrale dans laquelle le scénariste raconte sa fascination pour les récits de piraterie, en particulier les films, et bien sûr L’île au trésor (1883) de Robert Louis Stevenson (1850-1894).


Trois années ont passé. À la cour du roi d’Espagne, l’heure est à la prière. L’heure est toujours à la prière. Dans une chapelle monumentale, le roi d’Espagne est agenouillé en train de prier, avec dames elles aussi agenouillées, deux gardes en faction. Son recueillement terminé, il se retourne et s’adresse à Dona Alfonsa en lui demandant si elle souffre d’un refroidissement car sa respiration lourde l’a gêné dans ses prières. Elle lui présente ses excuses, lui indiquant qu’elle a la gorge encombrée. Il lui intime que dorénavant elle évitera de respirer pendant ses dévotions car il n’aime pas être dérangé lorsqu’il s’adresse à Dieu. Don Schlirfos, un conseiller, entre dans la grande chapelle, accompagné par le capitaine De la Loya. Ce dernier présente ses excuses car il a échoué à la mission que lui avait confié le roi : mener à bon port Dona Emilia del Scuebo, une amie très chère. Il répond qu’il a voulu mourir pour ça, mais que Dieu n’a pas voulu de lui. Le roi lui confie une nouvelle mission : la ramener vivante et il lui en donne les moyens, deux galions de mille tonneaux, armés chacun de quarante canons. Il ajoute que le père Sanche désire le rencontrer avant son départ.



Don Schlirfos mène le capitaine De la Loya au père Sanche, alité par la maladie. Le prêtre lui explique qu’il a appuyé la demande du capitaine : il souhaite que le marin récupère le diamant Kashar. Il en explique l’origine. Ce diamant appartenait au roi créole Arriego Kashar qui régnait sur une bande de terre, un isthme auquel le royaume d’Espagne a donné le nom de Panama. Cet isthme s’étend entre la mer caraïbe et l’océan Pacifique. C’est par là que passent les grandes routes commerciales en provenance de l’Asie et de la Nouvelle-Grenade. Routes longues et dangereuses, les marchandises étant acheminées à dos de mulet jusqu’à Nombre de Dios et Portobello. Dieu lui a envoyé un songe : relier l’isthme par une voie d’eau. Vasco de Balboa fut le premier à entrevoir cette possibilité. Depuis l’Espagne n’a rien fait. Le premier qui parviendra à réaliser ce rêve deviendra le maître du nouveau monde. Ce rêve, ce doit être celui de l’Espagne. Or, il n’est possible qu’avec l’aide des Créoles qui, mieux que personne, connaissent ces terres. Ils sont prêts à aider les Espagnols, mais à une seule condition : que le diamant du Kashar leur soit restitué. De la Loya sera accompagné par le frère Esteban qui a perdu la vue après avoir tenu le diamant du Kashar entre ses mains, et y avoir danser dans ses reflets l’image du Malin qui tenta de le séduire.


Le scénariste l’avait annoncé dans son introduction et il tient parole : ce tome se déroule entièrement à terre à l’exception d’une case en planche sept pour découvrir le navire du capitaine Morkam qui arrive en vue de l’île Puerto Blanco. Le pirate Blackdog s’en est allé à bord de son navire Barracuda, pour une chasse au trésor : trouver et s’approprier le diamant Kashar, et les autres personnages sont restés derrière, sur l’île. L’introduction de sept pages permet de retrouver le capitaine De la Loya qui a échoué dans sa mission et qui vient se présenter à son roi. L’artiste fait preuve d’une verve visuelle peu commune, s’investissant totalement pour chaque pierre de chaque pilier et de chaque arche de la gigantesque chapelle, chaque statue décorative et chaque tableau derrière l’autel, sans oublier les peintures au plafond. Le cuir des vêtements rutile et la fraise du roi est immaculée. La scène dans la pièce où se trouve le lit du père Sanche marque tout de suite l’esprit par sa mise en scène : un lit avec une couverture rouge aux motifs dorés dans une pièce avec un dallage en pierre, des candélabres sur pied avec des bougies en cercle à bonne distance du lit, des dais rouges, des moines encapuchonnés dans une bure noire. Une vraie mise en scène, rendue plausible par la force de caractère du père Sanche : son visage émacié, ses traits durs, la vivacité de son regard perçant. L’apparition de frère Esteban avec son bandeau sur les yeux, les profondes rides de son visage. Une aura de mystère morbide s’installe, déstabilisant même un individu aussi aguerri que le capitaine De la Loya.



Puis le récit revient à l’île Puerto Blanco : le lecteur retrouve les personnages du premier tome, en particulier les trois jeunes gens Raffy fils de Blackdog, Maria Sanchez del Scuebo, et Emilio/Emilia. La première page précise que trois années ont passé et ils ont grandi, étant franchement adolescents, voire jeunes adultes pour les deux premiers. Le lecteur se rend compte qu’il a envie de savoir ce qu’ils vont devenir, comment cette jeune génération va imposer sa présence, trouver sa voie, influer sur le cours des événements. Le visage du premier devient de plus en plus farouche, marquant un mélange de colère et de frustration irrépressibles, et ses actions montrent une forme d’autodestruction très consciente, en particulier une scène avec un couteau d’une terrible intensité, à la mise en scène dramatique à souhait pour transcrire la rage qui habite Raffy. Le corps de la seconde est resté svelte, parfois presque masculin, tout en étant mis en valeur dans de magnifiques robes près du corps, où la couleur rouge domine. Son visage porte la marque de l’ennui, souvent de l’absence d’émotion, sauf quand elle fait souffrir son mari ou qu’elle fait pendre un esclave. Le cas d’Emilio a conservé toute son ambiguïté, le scénariste jouant sur le fait qu’il reste travesti en femme, et le dessinateur transcrivant à merveille son caractère androgyne.


Le scénariste rajoute d’ailleurs une couche d’ambiguïté quant au comportement de Mister Flynn vis-à-vis de son jeune protégé. Le lecteur retrouve d’autres personnages à la forte personnalité, comme le très soumis Ferrango, la séduisante gouverneure Jean Coupe-droit, ou encore De la Loya. Il découvre un nouveau personnage qui vole la vedette dans deux scènes : le capitaine Morkam. Sa première apparition est très soignée : juste sa tête s’encadrant dans la lorgnette d’une longue-vue, avec un visage couturé de cicatrices, un large chapeau noir, des dreadlocks improbables et une parure de plumes au niveau du col. L’artiste joue à fond le jeu du mystérieux personnage patibulaire sinistre, tout en nuances de noir. Les ruffians fréquentant la taverne locale valent également le coup d’œil. Le dessinateur se montre tout aussi impliqué dans la représentation des décors et la mise en couleurs agissant comme un exhausteur de chaque forme, de chaque élément. La vue en contreplongée de l’intérieur de cette chapelle coupe le souffle, et les paysages de l’île se révèlent tout aussi consistants. Elle comprend également des constructions comme le palais de la gouverneure avec vue imprenable sur la ville, la luxueuse maison que Maria Ferrango s’est fait construire et son magnifique jardin à la française, l’intérieur de la taverne en pierre avec ses roues de chariot suspendues au plafond et supportant des bougies pour l’éclairage, un aperçu nocturne de la ville de Londres, la cabane en bois de maître Donadieu avec son ponton branlant. Les paysages en extérieur constituent également un régal à contempler : la découverte de l’ile de Puerto Blanco depuis l’océan, la plage sur laquelle Flynn entraîne Emilia à l’épée, la clairière en pleine jungle où maître Donadieu entraîne Flynn à l’épée, le chemin sur lequel le capitaine Morkam passe son ennemi par le fil de l’épée.



Finalement, le scénariste pourrait se contenter d’enfiler les scènes convenues à base de cliché du genre Pirate, et le lecteur serait déjà contenté par le plaisir de la narration visuelle. D’un autre côté, il est quand même bien revenu pour la suite, étant resté sur sa faim avec le premier tome. Il se rend compte que Jérémy Petiqueux fait parfois trop bien son travail, la ville devenant tellement concrète que le lecteur finit par se demander comment il peut y avoir autant de constructions, quelle est la population réelle, etc. Le scénariste prend soin de faire évoluer ses personnages, en particulier les trois jeunes qui ont visiblement pris de l’âge et dont les sentiments se sont affermis. L’intrigue progresse également, même en l’absence du navire dont la série porte le nom, et de son capitaine. La chasse au trésor, le diamant Kashar, gagne en importance. Le passé d’un personnage est développé, ce qui ajoute encore au thème de l’ambiguïté sexuelle, avec un parfum d’inceste particulièrement tabou. La vengeance de Maria progresse lentement mais sûrement avec plusieurs mises à mort. Une jalousie et un amour bafoué trouvent leur début. Le scénariste parvient également à intégrer une scène de fête au cours de laquelle les forbans fortunés singent les bonnes manières de la haute société avec un résultat pour le moins en demi-teinte.


Deuxième chapitre de cette histoire de pirates : la narration visuelle s’avère fournie, détaillée, spectaculaire quand le besoin s’en fait sentir, très agréable à l’œil, avec une mise en couleurs naturaliste sophistiquée très bien adaptée. Le scénario manipule les conventions de genre attendues comme les pirates patibulaires, les actes de violence, une saoulerie, l’absence d’honneur chez les malfrats, et des passions qui couvent et qui éclatent. Dès qu’il retrouve les trois personnages principaux, le lecteur fait le constat qu’il est accro et il ne boude pas son plaisir.



mardi 15 novembre 2022

Barracuda T01 Esclaves

Pas de pitié ! Pour personne ! Jamais !


Ce tome est le premier d’une série indépendante de toute autre, complète en six tomes, tous réalisés par les mêmes créateurs. Il compte 52 planches, et la première parution date de 2010. La série est scénarisée par Jean Dufaux, dessinée et mise en couleurs par Jérémy Petiqueux. Cette série a fait l’objet d’une intégrale avec une introduction dans laquelle le scénariste raconte sa fascination pour les récits de piraterie, son amour des films comme L’aigle des mers, de M. Curtiz, Le Cygne noir, de King, La flibustière des Antilles, de Jacques Tourneur, du Corsaire rouge, de Siodmak, d’autres encore de Polanski, de Walsh, de Charles Laughton, pillard inquiétant, et d’autres. Il évoque comment la trilogie des films Pirates des Caraïbes a renouvelé le genre. Il mentionne L’île au trésor (1883) de Robert Louis Stevenson (1850-1894), l’adaptation qu’en ont fait Mathieu Lauffray & Xavier Dorison, sous le titre de Long John Silver.


À bord du navire espagnol, Emilio est allongé dans son lit, en train de rêvasser. Un rêve agréable lui occupait l’esprit. Tout allait bien. De jolies femmes lui souriaient, des coffres emplis d’or s’offraient à lui. À moins que ce ne fut le contraire. Et puis, non… Tout n’allait pas bien. Comme l’indiquait le son du canon, ils étaient attaqués. En haute mer, le navire a été surpris par le vaisseau pirate Barracuda, commandé par le capitaine Blackdog. Le capitaine espagnol De la Loya l’a identifié : il comprend qu’ils sont perdus. Sur le pont du navire des pirates, Blackdog donne ses ordres. Son fils Raffy doit rester à ses côtés : pour un homme que son père tuera, le fils en tuera deux. Raffy acquiesce et ajoute qu’il aimerait que son père lui demande quelque chose de plus difficile. Blackdog s’adresse alors à son équipage : pas de quartier, excepté pour les femmes s’il y en a. Un pirate ronchonne : c’est toujours la même chose, les laiderons, les bossues, les avachies seront pour eux, et les autres… Celui à côté de lui ajoute qu’elles seront pour le marché des esclaves. Il n’y a pas de petits profits.



Dans le pont inférieur, l’ordre est donné d’ouvrir le feu : les canons tonnent et propulsent les boulets. Les pirates passent à l’abordage. Dans les cabines, Dona Emilia Sanchez Del Scuebo, épouse d'un Grand d'Espagne, ordonne à Emilio, un jeune garçon serviteur, de revêtir des habits de femme pour éviter d’être tué. Le frère Ogismond l’oblige à s’exécuter. Maria, la fille de Dona ajoute que ce sera un honneur pour lui de porter l’une de ses robes. Sur le pont supérieur, le combat fait rage : Blackdog manie son épée avec force faisant de nombreux morts, assistés par son fils Raffy qui massacre également allègrement. Le calme finit par revenir : parmi les morts et les blessés, seul le capitaine De la Loya est encore debout, l’épée à la main. Raffy indique qu’il va s’occuper de lui en combat singulier. Dans les cabines, Dona Emilia Sanchez Del Scuebo, sa fille Maria, le frère Ogismond et le jeune serviteur Emilio se demandent qui a gagné.


Dans l’introduction, le scénariste évoque lui-même la référence à laquelle tout auteur de récit de piraterie doit se mesurer : la série de films Pirates des Caraïbes. Bien sûr, en présentant les choses ainsi il se montre un peu filou. D’un côté, le lecteur ne va pas visionner un film ; de l’autre côté, il sait ainsi qu’il ne doit pas s’attendre à une surenchère sur ces œuvres, puisque le scénariste lui indique qu’il ne joue pas dans la même cour. Il ajoute qu’il n’entretient aucune intention de concurrencer l’autre série de pirates du moment. Plutôt que de s’intéresser à ce que cette série n’est pas, le lecteur préfère découvrir ce qu’elle est. Un navire espagnol avec l’épouse d’un Grand d’Espagne, sa fille, un frère religieux, et un garçon à leur service. De l’autre côté : les méchants pirates qui pillent et qui tuent, avec à leur tête un affreux jojo au visage balafré, aux cheveux blancs et filasses, sans oublier l’obligatoire bandeau sur l’œil et le chapeau. Il ne manque que la jambe de bois. Choisi et recommandé par Philppe Delaby (1961-2014), collaborateur du scénariste sur les séries Murena et La complainte des landes perdues, le dessinateur œuvre dans un registre descriptif et réaliste, avec une belle capacité à représenter les conventions de genre attendues dans un récit de pirates. Blackdog est très réussi avec son long manteau noir mangé aux mites, son pantalon un peu bouffant comme des culottes, sa large ceinture, son ceinturon en bandoulière, son tricorne, son visage sévère qui ne s’anime que pendant qu’il massacre ses ennemis à l‘épée, sa peau blanche tirant vers les gris et sa barbe assortie à sa chevelure.



Le lecteur qui est venu pour un récit de pirates en a pour son argent en termes visuels. Il prend le temps d’admirer les robes de ces dames, le bel habit du capitaine De la Loya, de la gouverneure Jean Coupe-Droit, les tenues plus fatiguées et composites des pirates de l’île Puerto Blanco, sans oublier la robe d’Emilia. Il ralentit pour contempler le soin avec lequel sont représentés les deux navires, leur coque, leur voilure avec ses cordages, les mâts, le bastingage, le plancher du pont, les écoutilles et leur panneau, les sabords et leur système d’ouverture, le gouvernail, les cabines et leur aménagement, une barque, une passerelle pour descendre à terre. Il descend avec Blackdog sur le pont inférieur du navire espagnol et remarque l’ouverture béante laissée par un boulet qui a brisé la base du mât. Il termine sa lecture avec une très belle image du Barracuda qui a repris la mer alors que la pluie le cingle dans la nuit. Le séjour à terre s’avère tout aussi touristique et conforme aux conventions du genre : de belles demeures (Mais qui est venu les construire dans cette île perdue ?) qui auraient bien besoin de maintenance et de rénovation, une place publique avec son estrade couverte pour la vente aux esclaves, des ruelles sales véritables coupe-gorge surtout la nuit, le grand manoir de Mister Flynn lui aussi mis à mal par les assauts du temps et l’absence d’entretien, des maisons en bois pour les simples marins, et parfois de simples abris faits de toiles tendues. Jérémy Petiqueux sait donner corps à ces éléments de genre, en leur insufflant de la personnalité.


C’est parti pour des moments de bravoure qui doivent eux aussi respecter les règles du genre et répondre à l’horizon d’attente du lecteur, tout en faisant preuve d’originalité. L’assaut sur le navire espagnol se déroule conformément au schéma classique, avec une belle case pour le combat à l’arme blanche, du sang et des grimaces du fait d’attaques sauvages, sans élégance. En scénariste aguerri, Jean Dufaux sait distiller progressivement les informations nécessaires à présenter les personnages, leur situation, et à initier son intrigue. Planche quatorze, le lecteur découvre que le gouverneur de l’île Puerto Blanco est une femme : pourquoi pas. Planches dix-neuf à vingt-trois, c’est la vente aux esclaves, le soir en place publique à la lumière des torches. La pauvre dame Dona Emilia Sanchez Del Scuebo se retrouve partiellement dénudée de force. Maria choisit de reprendre l’ascendant en se dénudant elle-même, privant les badauds du sadisme de forcer une femme. Un moment d’une forte intensité troublante car le lecteur ne peut pas se réjouir de son infortune et l’admire pour sa hardiesse et sa force de caractère. Planches vingt-six à trente-quatre : ambiguïté et trouble. Pirates sadiques et sanguinaires, violences faites aux femmes, promesse d’un trésor extraordinaire (une pierre précieuse appelée Kashar), île servant de repaire à une organisation de pirates : le compte est bon.



Et puis vient le cas de Emilio. Celui-ci s’est déguisée en femme pour ne pas être passé par le fil de l’épée, et la ruse a fonctionné. Il a évité d’être découvert lors de la vente aux esclaves grâce à l’intervention fort opportune d’un acheteur fortuné providentiel. Mais le temps est venu pour lui de fuir à la faveur de la nuit et de l’orage, avant d’être démasqué. Par la force des choses, il ne peut que prendre la poudre d’escampette toujours travesti en femme, dans une belle robe bleue. Or le voilà pris en chasse par une meute de chiens affamés, puis considéré comme une jeune femme, un objet du désir à la merci de trois individus louches autour d’un braséro, l’un d’eux indiquant que Bâbord comme tribord, il faut que ça tangue, un double sens salace et sadique. Finalement Emilio/Emilia parvient à retourner dans la demeure de Mister Flynn, et se couche nu après s’être débarrassé de ses vêtements trempés. Mais Mister Flynn entre dans la pièce et s’approche du lit, alors qu’il fait semblant de dormir. Les dessins montrent un jeune adolescent, peut-être même prépubère, aux traits fins, très troublant dans cette belle robe, et en face le désir des hommes qui s’exprime sous forme pulsion bestiale, comme des prédateurs sûrs de maîtriser une proie faible. Mais voilà, ils se fourvoient sur sa nature, ce qui rend ces séquences ambigües, malsaines, ce qui par ricochet rend toute son horreur aux violences faites aux femmes.


Par la suite, les auteurs jouent également avec la silhouette quelque peu androgyne de Maria, au point qu’elle puisse se confondre avec celle de Emilio quand il porte la robe, si ce n’est pour la couleur de cheveux. Ils troublent à nouveau la question du genre, Maria ne pouvant se soustraire à la concupiscence de Ferrango, mais sans pour autant adopter un comportement de victime. Le lecteur serait même tenté de reconnaître dans son attitude, un comportement plutôt de nature masculine dans la forme que prend la manifestation et l’expression de sa haine, avec une force de caractère qui fait peur. Ils donnent ainsi une personnalité propre à leur récit de pirates, qui a fait preuve de son originalité dans ce premier tome. À la dernière page, le lecteur constate qu’il s’agit de la fin du premier chapitre, une lecture qui ne se suffit pas à elle-même, tout en étant plus qu’une simple mise en place ou une introduction d’exposition.


Un récit de pirates de plus ? Il est vrai que le lecteur peut nourrir quelques a priori car les conventions du genre sont bien balisées et fort contraignantes, ne permettant pas beaucoup de s’éloigner de sentiers déjà bien balisés. Première bonne surprise : le dessinateur s’est investi dans des dessins descriptifs précis et minutieux, avec une mise en couleurs séduisante qui les nourrit bien. Deuxième surprise, le scénariste ne tarde pas à introduire de l’ambigüité en jouant avec élégance sur l’identité sexuelle d’un personnage, élément totalement inattendu. Arrivé à a dernière page, il tarde au lecteur de retrouver les trois jeunes gens restés à terre sur l’île des pirates, et de savoir si Blackdog trouvera le diamant Kashar.