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jeudi 1 décembre 2022

Barracuda T02 Cicatrices

La vie fut belle parfois.


Ce tome fait suite à Barracuda T01 Esclaves (2010) qu’il faut avoir lu avant car il s’agit d’une histoire complète en six tomes. Il compte 52 planches, et la première parution date de 2011. La série est scénarisée par Jean Dufaux, dessinée et mise en couleurs par Jérémy Petiqueux. Cette série a fait l’objet d’une intégrale dans laquelle le scénariste raconte sa fascination pour les récits de piraterie, en particulier les films, et bien sûr L’île au trésor (1883) de Robert Louis Stevenson (1850-1894).


Trois années ont passé. À la cour du roi d’Espagne, l’heure est à la prière. L’heure est toujours à la prière. Dans une chapelle monumentale, le roi d’Espagne est agenouillé en train de prier, avec dames elles aussi agenouillées, deux gardes en faction. Son recueillement terminé, il se retourne et s’adresse à Dona Alfonsa en lui demandant si elle souffre d’un refroidissement car sa respiration lourde l’a gêné dans ses prières. Elle lui présente ses excuses, lui indiquant qu’elle a la gorge encombrée. Il lui intime que dorénavant elle évitera de respirer pendant ses dévotions car il n’aime pas être dérangé lorsqu’il s’adresse à Dieu. Don Schlirfos, un conseiller, entre dans la grande chapelle, accompagné par le capitaine De la Loya. Ce dernier présente ses excuses car il a échoué à la mission que lui avait confié le roi : mener à bon port Dona Emilia del Scuebo, une amie très chère. Il répond qu’il a voulu mourir pour ça, mais que Dieu n’a pas voulu de lui. Le roi lui confie une nouvelle mission : la ramener vivante et il lui en donne les moyens, deux galions de mille tonneaux, armés chacun de quarante canons. Il ajoute que le père Sanche désire le rencontrer avant son départ.



Don Schlirfos mène le capitaine De la Loya au père Sanche, alité par la maladie. Le prêtre lui explique qu’il a appuyé la demande du capitaine : il souhaite que le marin récupère le diamant Kashar. Il en explique l’origine. Ce diamant appartenait au roi créole Arriego Kashar qui régnait sur une bande de terre, un isthme auquel le royaume d’Espagne a donné le nom de Panama. Cet isthme s’étend entre la mer caraïbe et l’océan Pacifique. C’est par là que passent les grandes routes commerciales en provenance de l’Asie et de la Nouvelle-Grenade. Routes longues et dangereuses, les marchandises étant acheminées à dos de mulet jusqu’à Nombre de Dios et Portobello. Dieu lui a envoyé un songe : relier l’isthme par une voie d’eau. Vasco de Balboa fut le premier à entrevoir cette possibilité. Depuis l’Espagne n’a rien fait. Le premier qui parviendra à réaliser ce rêve deviendra le maître du nouveau monde. Ce rêve, ce doit être celui de l’Espagne. Or, il n’est possible qu’avec l’aide des Créoles qui, mieux que personne, connaissent ces terres. Ils sont prêts à aider les Espagnols, mais à une seule condition : que le diamant du Kashar leur soit restitué. De la Loya sera accompagné par le frère Esteban qui a perdu la vue après avoir tenu le diamant du Kashar entre ses mains, et y avoir danser dans ses reflets l’image du Malin qui tenta de le séduire.


Le scénariste l’avait annoncé dans son introduction et il tient parole : ce tome se déroule entièrement à terre à l’exception d’une case en planche sept pour découvrir le navire du capitaine Morkam qui arrive en vue de l’île Puerto Blanco. Le pirate Blackdog s’en est allé à bord de son navire Barracuda, pour une chasse au trésor : trouver et s’approprier le diamant Kashar, et les autres personnages sont restés derrière, sur l’île. L’introduction de sept pages permet de retrouver le capitaine De la Loya qui a échoué dans sa mission et qui vient se présenter à son roi. L’artiste fait preuve d’une verve visuelle peu commune, s’investissant totalement pour chaque pierre de chaque pilier et de chaque arche de la gigantesque chapelle, chaque statue décorative et chaque tableau derrière l’autel, sans oublier les peintures au plafond. Le cuir des vêtements rutile et la fraise du roi est immaculée. La scène dans la pièce où se trouve le lit du père Sanche marque tout de suite l’esprit par sa mise en scène : un lit avec une couverture rouge aux motifs dorés dans une pièce avec un dallage en pierre, des candélabres sur pied avec des bougies en cercle à bonne distance du lit, des dais rouges, des moines encapuchonnés dans une bure noire. Une vraie mise en scène, rendue plausible par la force de caractère du père Sanche : son visage émacié, ses traits durs, la vivacité de son regard perçant. L’apparition de frère Esteban avec son bandeau sur les yeux, les profondes rides de son visage. Une aura de mystère morbide s’installe, déstabilisant même un individu aussi aguerri que le capitaine De la Loya.



Puis le récit revient à l’île Puerto Blanco : le lecteur retrouve les personnages du premier tome, en particulier les trois jeunes gens Raffy fils de Blackdog, Maria Sanchez del Scuebo, et Emilio/Emilia. La première page précise que trois années ont passé et ils ont grandi, étant franchement adolescents, voire jeunes adultes pour les deux premiers. Le lecteur se rend compte qu’il a envie de savoir ce qu’ils vont devenir, comment cette jeune génération va imposer sa présence, trouver sa voie, influer sur le cours des événements. Le visage du premier devient de plus en plus farouche, marquant un mélange de colère et de frustration irrépressibles, et ses actions montrent une forme d’autodestruction très consciente, en particulier une scène avec un couteau d’une terrible intensité, à la mise en scène dramatique à souhait pour transcrire la rage qui habite Raffy. Le corps de la seconde est resté svelte, parfois presque masculin, tout en étant mis en valeur dans de magnifiques robes près du corps, où la couleur rouge domine. Son visage porte la marque de l’ennui, souvent de l’absence d’émotion, sauf quand elle fait souffrir son mari ou qu’elle fait pendre un esclave. Le cas d’Emilio a conservé toute son ambiguïté, le scénariste jouant sur le fait qu’il reste travesti en femme, et le dessinateur transcrivant à merveille son caractère androgyne.


Le scénariste rajoute d’ailleurs une couche d’ambiguïté quant au comportement de Mister Flynn vis-à-vis de son jeune protégé. Le lecteur retrouve d’autres personnages à la forte personnalité, comme le très soumis Ferrango, la séduisante gouverneure Jean Coupe-droit, ou encore De la Loya. Il découvre un nouveau personnage qui vole la vedette dans deux scènes : le capitaine Morkam. Sa première apparition est très soignée : juste sa tête s’encadrant dans la lorgnette d’une longue-vue, avec un visage couturé de cicatrices, un large chapeau noir, des dreadlocks improbables et une parure de plumes au niveau du col. L’artiste joue à fond le jeu du mystérieux personnage patibulaire sinistre, tout en nuances de noir. Les ruffians fréquentant la taverne locale valent également le coup d’œil. Le dessinateur se montre tout aussi impliqué dans la représentation des décors et la mise en couleurs agissant comme un exhausteur de chaque forme, de chaque élément. La vue en contreplongée de l’intérieur de cette chapelle coupe le souffle, et les paysages de l’île se révèlent tout aussi consistants. Elle comprend également des constructions comme le palais de la gouverneure avec vue imprenable sur la ville, la luxueuse maison que Maria Ferrango s’est fait construire et son magnifique jardin à la française, l’intérieur de la taverne en pierre avec ses roues de chariot suspendues au plafond et supportant des bougies pour l’éclairage, un aperçu nocturne de la ville de Londres, la cabane en bois de maître Donadieu avec son ponton branlant. Les paysages en extérieur constituent également un régal à contempler : la découverte de l’ile de Puerto Blanco depuis l’océan, la plage sur laquelle Flynn entraîne Emilia à l’épée, la clairière en pleine jungle où maître Donadieu entraîne Flynn à l’épée, le chemin sur lequel le capitaine Morkam passe son ennemi par le fil de l’épée.



Finalement, le scénariste pourrait se contenter d’enfiler les scènes convenues à base de cliché du genre Pirate, et le lecteur serait déjà contenté par le plaisir de la narration visuelle. D’un autre côté, il est quand même bien revenu pour la suite, étant resté sur sa faim avec le premier tome. Il se rend compte que Jérémy Petiqueux fait parfois trop bien son travail, la ville devenant tellement concrète que le lecteur finit par se demander comment il peut y avoir autant de constructions, quelle est la population réelle, etc. Le scénariste prend soin de faire évoluer ses personnages, en particulier les trois jeunes qui ont visiblement pris de l’âge et dont les sentiments se sont affermis. L’intrigue progresse également, même en l’absence du navire dont la série porte le nom, et de son capitaine. La chasse au trésor, le diamant Kashar, gagne en importance. Le passé d’un personnage est développé, ce qui ajoute encore au thème de l’ambiguïté sexuelle, avec un parfum d’inceste particulièrement tabou. La vengeance de Maria progresse lentement mais sûrement avec plusieurs mises à mort. Une jalousie et un amour bafoué trouvent leur début. Le scénariste parvient également à intégrer une scène de fête au cours de laquelle les forbans fortunés singent les bonnes manières de la haute société avec un résultat pour le moins en demi-teinte.


Deuxième chapitre de cette histoire de pirates : la narration visuelle s’avère fournie, détaillée, spectaculaire quand le besoin s’en fait sentir, très agréable à l’œil, avec une mise en couleurs naturaliste sophistiquée très bien adaptée. Le scénario manipule les conventions de genre attendues comme les pirates patibulaires, les actes de violence, une saoulerie, l’absence d’honneur chez les malfrats, et des passions qui couvent et qui éclatent. Dès qu’il retrouve les trois personnages principaux, le lecteur fait le constat qu’il est accro et il ne boude pas son plaisir.



mardi 15 novembre 2022

Barracuda T01 Esclaves

Pas de pitié ! Pour personne ! Jamais !


Ce tome est le premier d’une série indépendante de toute autre, complète en six tomes, tous réalisés par les mêmes créateurs. Il compte 52 planches, et la première parution date de 2010. La série est scénarisée par Jean Dufaux, dessinée et mise en couleurs par Jérémy Petiqueux. Cette série a fait l’objet d’une intégrale avec une introduction dans laquelle le scénariste raconte sa fascination pour les récits de piraterie, son amour des films comme L’aigle des mers, de M. Curtiz, Le Cygne noir, de King, La flibustière des Antilles, de Jacques Tourneur, du Corsaire rouge, de Siodmak, d’autres encore de Polanski, de Walsh, de Charles Laughton, pillard inquiétant, et d’autres. Il évoque comment la trilogie des films Pirates des Caraïbes a renouvelé le genre. Il mentionne L’île au trésor (1883) de Robert Louis Stevenson (1850-1894), l’adaptation qu’en ont fait Mathieu Lauffray & Xavier Dorison, sous le titre de Long John Silver.


À bord du navire espagnol, Emilio est allongé dans son lit, en train de rêvasser. Un rêve agréable lui occupait l’esprit. Tout allait bien. De jolies femmes lui souriaient, des coffres emplis d’or s’offraient à lui. À moins que ce ne fut le contraire. Et puis, non… Tout n’allait pas bien. Comme l’indiquait le son du canon, ils étaient attaqués. En haute mer, le navire a été surpris par le vaisseau pirate Barracuda, commandé par le capitaine Blackdog. Le capitaine espagnol De la Loya l’a identifié : il comprend qu’ils sont perdus. Sur le pont du navire des pirates, Blackdog donne ses ordres. Son fils Raffy doit rester à ses côtés : pour un homme que son père tuera, le fils en tuera deux. Raffy acquiesce et ajoute qu’il aimerait que son père lui demande quelque chose de plus difficile. Blackdog s’adresse alors à son équipage : pas de quartier, excepté pour les femmes s’il y en a. Un pirate ronchonne : c’est toujours la même chose, les laiderons, les bossues, les avachies seront pour eux, et les autres… Celui à côté de lui ajoute qu’elles seront pour le marché des esclaves. Il n’y a pas de petits profits.



Dans le pont inférieur, l’ordre est donné d’ouvrir le feu : les canons tonnent et propulsent les boulets. Les pirates passent à l’abordage. Dans les cabines, Dona Emilia Sanchez Del Scuebo, épouse d'un Grand d'Espagne, ordonne à Emilio, un jeune garçon serviteur, de revêtir des habits de femme pour éviter d’être tué. Le frère Ogismond l’oblige à s’exécuter. Maria, la fille de Dona ajoute que ce sera un honneur pour lui de porter l’une de ses robes. Sur le pont supérieur, le combat fait rage : Blackdog manie son épée avec force faisant de nombreux morts, assistés par son fils Raffy qui massacre également allègrement. Le calme finit par revenir : parmi les morts et les blessés, seul le capitaine De la Loya est encore debout, l’épée à la main. Raffy indique qu’il va s’occuper de lui en combat singulier. Dans les cabines, Dona Emilia Sanchez Del Scuebo, sa fille Maria, le frère Ogismond et le jeune serviteur Emilio se demandent qui a gagné.


Dans l’introduction, le scénariste évoque lui-même la référence à laquelle tout auteur de récit de piraterie doit se mesurer : la série de films Pirates des Caraïbes. Bien sûr, en présentant les choses ainsi il se montre un peu filou. D’un côté, le lecteur ne va pas visionner un film ; de l’autre côté, il sait ainsi qu’il ne doit pas s’attendre à une surenchère sur ces œuvres, puisque le scénariste lui indique qu’il ne joue pas dans la même cour. Il ajoute qu’il n’entretient aucune intention de concurrencer l’autre série de pirates du moment. Plutôt que de s’intéresser à ce que cette série n’est pas, le lecteur préfère découvrir ce qu’elle est. Un navire espagnol avec l’épouse d’un Grand d’Espagne, sa fille, un frère religieux, et un garçon à leur service. De l’autre côté : les méchants pirates qui pillent et qui tuent, avec à leur tête un affreux jojo au visage balafré, aux cheveux blancs et filasses, sans oublier l’obligatoire bandeau sur l’œil et le chapeau. Il ne manque que la jambe de bois. Choisi et recommandé par Philppe Delaby (1961-2014), collaborateur du scénariste sur les séries Murena et La complainte des landes perdues, le dessinateur œuvre dans un registre descriptif et réaliste, avec une belle capacité à représenter les conventions de genre attendues dans un récit de pirates. Blackdog est très réussi avec son long manteau noir mangé aux mites, son pantalon un peu bouffant comme des culottes, sa large ceinture, son ceinturon en bandoulière, son tricorne, son visage sévère qui ne s’anime que pendant qu’il massacre ses ennemis à l‘épée, sa peau blanche tirant vers les gris et sa barbe assortie à sa chevelure.



Le lecteur qui est venu pour un récit de pirates en a pour son argent en termes visuels. Il prend le temps d’admirer les robes de ces dames, le bel habit du capitaine De la Loya, de la gouverneure Jean Coupe-Droit, les tenues plus fatiguées et composites des pirates de l’île Puerto Blanco, sans oublier la robe d’Emilia. Il ralentit pour contempler le soin avec lequel sont représentés les deux navires, leur coque, leur voilure avec ses cordages, les mâts, le bastingage, le plancher du pont, les écoutilles et leur panneau, les sabords et leur système d’ouverture, le gouvernail, les cabines et leur aménagement, une barque, une passerelle pour descendre à terre. Il descend avec Blackdog sur le pont inférieur du navire espagnol et remarque l’ouverture béante laissée par un boulet qui a brisé la base du mât. Il termine sa lecture avec une très belle image du Barracuda qui a repris la mer alors que la pluie le cingle dans la nuit. Le séjour à terre s’avère tout aussi touristique et conforme aux conventions du genre : de belles demeures (Mais qui est venu les construire dans cette île perdue ?) qui auraient bien besoin de maintenance et de rénovation, une place publique avec son estrade couverte pour la vente aux esclaves, des ruelles sales véritables coupe-gorge surtout la nuit, le grand manoir de Mister Flynn lui aussi mis à mal par les assauts du temps et l’absence d’entretien, des maisons en bois pour les simples marins, et parfois de simples abris faits de toiles tendues. Jérémy Petiqueux sait donner corps à ces éléments de genre, en leur insufflant de la personnalité.


C’est parti pour des moments de bravoure qui doivent eux aussi respecter les règles du genre et répondre à l’horizon d’attente du lecteur, tout en faisant preuve d’originalité. L’assaut sur le navire espagnol se déroule conformément au schéma classique, avec une belle case pour le combat à l’arme blanche, du sang et des grimaces du fait d’attaques sauvages, sans élégance. En scénariste aguerri, Jean Dufaux sait distiller progressivement les informations nécessaires à présenter les personnages, leur situation, et à initier son intrigue. Planche quatorze, le lecteur découvre que le gouverneur de l’île Puerto Blanco est une femme : pourquoi pas. Planches dix-neuf à vingt-trois, c’est la vente aux esclaves, le soir en place publique à la lumière des torches. La pauvre dame Dona Emilia Sanchez Del Scuebo se retrouve partiellement dénudée de force. Maria choisit de reprendre l’ascendant en se dénudant elle-même, privant les badauds du sadisme de forcer une femme. Un moment d’une forte intensité troublante car le lecteur ne peut pas se réjouir de son infortune et l’admire pour sa hardiesse et sa force de caractère. Planches vingt-six à trente-quatre : ambiguïté et trouble. Pirates sadiques et sanguinaires, violences faites aux femmes, promesse d’un trésor extraordinaire (une pierre précieuse appelée Kashar), île servant de repaire à une organisation de pirates : le compte est bon.



Et puis vient le cas de Emilio. Celui-ci s’est déguisée en femme pour ne pas être passé par le fil de l’épée, et la ruse a fonctionné. Il a évité d’être découvert lors de la vente aux esclaves grâce à l’intervention fort opportune d’un acheteur fortuné providentiel. Mais le temps est venu pour lui de fuir à la faveur de la nuit et de l’orage, avant d’être démasqué. Par la force des choses, il ne peut que prendre la poudre d’escampette toujours travesti en femme, dans une belle robe bleue. Or le voilà pris en chasse par une meute de chiens affamés, puis considéré comme une jeune femme, un objet du désir à la merci de trois individus louches autour d’un braséro, l’un d’eux indiquant que Bâbord comme tribord, il faut que ça tangue, un double sens salace et sadique. Finalement Emilio/Emilia parvient à retourner dans la demeure de Mister Flynn, et se couche nu après s’être débarrassé de ses vêtements trempés. Mais Mister Flynn entre dans la pièce et s’approche du lit, alors qu’il fait semblant de dormir. Les dessins montrent un jeune adolescent, peut-être même prépubère, aux traits fins, très troublant dans cette belle robe, et en face le désir des hommes qui s’exprime sous forme pulsion bestiale, comme des prédateurs sûrs de maîtriser une proie faible. Mais voilà, ils se fourvoient sur sa nature, ce qui rend ces séquences ambigües, malsaines, ce qui par ricochet rend toute son horreur aux violences faites aux femmes.


Par la suite, les auteurs jouent également avec la silhouette quelque peu androgyne de Maria, au point qu’elle puisse se confondre avec celle de Emilio quand il porte la robe, si ce n’est pour la couleur de cheveux. Ils troublent à nouveau la question du genre, Maria ne pouvant se soustraire à la concupiscence de Ferrango, mais sans pour autant adopter un comportement de victime. Le lecteur serait même tenté de reconnaître dans son attitude, un comportement plutôt de nature masculine dans la forme que prend la manifestation et l’expression de sa haine, avec une force de caractère qui fait peur. Ils donnent ainsi une personnalité propre à leur récit de pirates, qui a fait preuve de son originalité dans ce premier tome. À la dernière page, le lecteur constate qu’il s’agit de la fin du premier chapitre, une lecture qui ne se suffit pas à elle-même, tout en étant plus qu’une simple mise en place ou une introduction d’exposition.


Un récit de pirates de plus ? Il est vrai que le lecteur peut nourrir quelques a priori car les conventions du genre sont bien balisées et fort contraignantes, ne permettant pas beaucoup de s’éloigner de sentiers déjà bien balisés. Première bonne surprise : le dessinateur s’est investi dans des dessins descriptifs précis et minutieux, avec une mise en couleurs séduisante qui les nourrit bien. Deuxième surprise, le scénariste ne tarde pas à introduire de l’ambigüité en jouant avec élégance sur l’identité sexuelle d’un personnage, élément totalement inattendu. Arrivé à a dernière page, il tarde au lecteur de retrouver les trois jeunes gens restés à terre sur l’île des pirates, et de savoir si Blackdog trouvera le diamant Kashar.



mardi 12 juillet 2022

Docteur Jekyll et Mister Hyde

Mais la tentation était telle qu'elle finit par vaincre toute crainte.


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Il s'agit d'une adaptation en bande dessinée du roman L'Étrange Cas du docteur Jekyll et de M. Hyde (1886), Robert Louis Stevenson (1850-1894), réalisée par Lorenzo Mattotti, dessins et couleurs, avec l'aide de Jerry Kramsky pour le scénario. Elle comporte soixante-deux pages de BD. L'ouvrage commence par la dédicace de l'artiste à Alberto Breccia (1919-1993). Il se termine avec une postface illustrée, de six pages, écrites par Michel Archimbaud, et cinq pages d'esquisses. Il a été publié en 2002.


L’ombre déformée et agrandie d’Edward Hyde se projette sur les murs des rues, alors qu’il court dans la nuit. Dans le même temps, Henry Jekyll se dit qu’il ne ressent qu’horreur, horreur pour ce terrible lien, avec cette espèce d’animal. Il les perdra. Ils sont pareils à des bêtes féroces, dans des labyrinthes toujours plus vastes. Alors que Hyde marche d’un bon pas avec sa canne, une jeune femme marche vivement sur le trottoir perpendiculaire, des pas innocents dans le brouillard, un corps plein d’énergie vitale dans un guet-apens. Elle arrive au coin et le corps massif de Hyde lui barre le chemin. Elle lui demande de la laisser passer, car son père ne va pas bien et elle doit aller chercher le docteur. L’autre en profite, voyant qu’on l’a envoyée toute seule. Il la saisit par les cheveux, et commence à lui asséner des coups avec sa canne, puis il la piétine. Des passants voient la scène et le reconnaissent pour un monstre. Hyde prend la fuite, pendant les gens entourent la jeune fille à terre, atterrés par ses blessures, faisant appeler un docteur. Enfin Hyde rejoint la demeure de Jekyll et il s’enferme dans son laboratoire, mais les bruits ont été entendus par Poole, le majordome de Jekyll. Il appelle le notaire Gabriel John Utterson en lui demandant de venir.



C’était un soir glacial et venteux de mars, avec un maigre croissant de Lune couché sur le dos, comme renversé par le vent dans une fuite de nuages effilochés et diaphanes. Utterson ne se rappelait pas avoir jamais vu ce quartier de la ville aussi désert. Mais à cet instant, il eut désiré le contraire. Jamais dans sa vie, il n’avait ressenti un aussi profond besoin de ses semblables, de les avoir visibles et tangibles autour de lui, car malgré tous ses efforts, il ne parvenait pas à se débarrasser d’un accablant pressentiment de malheur. Le notaire arrive au domicile de Harry Jekyll et frappe à la porte. Poole lui ouvre et lui explique qu’il y a quelque chose qui ne va pas, qui ne tourne pas rond. Il pense qu’il y a eu un meurtre. Il prend le manteau d’Utterson et il le prie de le suivre. Ils sortent dans la cour et se rendent au bâtiment abritant le laboratoire du docteur. Poole frappe à la porte annonçant le notaire, et une voix à l’intérieur crie qu’il ne veut voir personne. Utterson trouve la voix du docteur changée. Poole renchérit qu’elle est plus que changée, qu’il n’a pas passé vingt ans dans cette maison pour ne pas savoir la reconnaître, et ce n’est pas celle de son maître. De même il lui demande d’écouter les pas qui se font entendre, et ce ne sont pas ceux de son maître. Utterson en convient : ils sont étrangement agiles et légers. La conclusion s’impose : monsieur Hyde fréquente encore cette maison.


Plusieurs choses ont pu attirer le lecteur : le plaisir de découvrir ce roman classique sous la forme d’une bande dessinée, ou le plaisir de découvrir une interprétation visuelle d’une histoire qui lui tient à cœur s’il la connaît déjà, ou encore un amour de la narration visuelle de l’artiste. Celui-ci a marqué le monde la bande dessinée, avec des ouvrages comme Feux & Murmure, respectivement parus en 1984 et 1989, le second réalisé avec Jerry Kramsky (nom de plume de Fabrizio Ostani). Il a donc choisi d’adapter un célèbre roman avec l’aide d’un coscénariste. En fonction de sa familiarité avec l’œuvre originale, le lecteur peut déceler quelques différences. Le début commence avec Hyde, et non pas avec Utterson et Richard Enfield, suivi par un retour en arrière. Les auteurs rendent plus explicites les relations de Hyde avec les femmes, avec la mise en scène de plusieurs dont Frau Elda, et quelques prostituées. Il y a donc bien adaptation, et le résultat relève de la bande dessinée, et non pas du texte illustré, même s’ils ont conservé une partie du flux de pensée de Jekyll, dans des cartouches apposés dans certaines cases.



Dès la première page, le lecteur retrouve l’usage de couleurs vives par l’artiste, sa marque de fabrique depuis Feux. L’ombre de Hyde, d’un noir dense, est d’autant plus monstrueuse qu’elle contraste fortement avec un rouge intense ou un orange soutenu. Ces teintes vives peuvent se comprendre comme l’expression des émotions qui animent les individus vivant dans la cité, et les plus vives peuvent aussi s’envisager comme étant les émotions paroxystiques bouillonnant au sein d’Edward Hyde, des pulsions d’une force indicible, sans aucune retenue, nullement sublimées, animales. Il se souvient de la déclaration d’intention et du credo de l’artiste exprimé par le personnage d’Absinthe dans Feux. Les couleurs sont autant de feux dans le noir qui échauffent l’esprit, et cette nuit-là il passe de l’autre côté, dans une région où les choses sont comme on les sent. Absinthe avait tué pour défendre ses émotions et il était incapable de distinguer la raison de l’instinct. La nouvelle façon de voir les choses par Absinthe va provoquer la ruine de ses coéquipiers, et les couleurs le brûlent toujours plus. Dans cette adaptation, les couleurs remplissent la même fonction : elles constituent les signes des émotions, de ces forces de vie qui animent littéralement l’être humain. Le lecteur peut voir les couleurs les plus vives comme le reflet de l’intensité terrible des émotions de Hyde. Il peut voir les couleurs un peu moins soutenues comme l’expression des émotions des autres personnages, la façon dont ils projettent leur ressenti sur ce qui les entourent, mais aussi l’émotion qui a animé un créateur pour réaliser une robe, un meuble, de la musique. Le récit déborde alors d’émotions et de sensations.


L’histoire de ce docteur est bien connue et le lecteur peut retrouver dans cette adaptation les principales interprétations comme l’incarnation de la désinhibition de l’individu laissant libre cours à ses bas instincts, comme le sadisme, l’absence d’empathie, le refus de toute limite, de toute contrainte, la schizophrénie, la dépendance. Il retrouve également un récit éminemment moral, avec des caractéristiques manichéennes : au fur et à mesure qu’il cède à ses pulsions, l’apparence d’Edward Hyde devient plus bestiale, plus monstrueuse, plus laide. Le mode de dessin atténue un peu cette dernière caractéristique car les personnages ne correspondent pas aux canons de la beauté, même la séductrice Frau Elda. Les représentations de l’être humain comportent des traces de formes géométriques, sans aller jusqu’au cubisme, et de surréalisme qui déforment discrètement les visages et les silhouettes. Les silhouettes peuvent devenir des formes ondulantes pour accompagner la grâce de la séduction, ou la vivacité d’une attaque physique. Les proportions du corps humains peuvent se trouver altérées, une tête avec une dimension exagérée et de petites mains, pour attirer l’attention sur un individu tout entier dans sa façon de voir les choses, et pas dans l’action ou la réalisation. Les perspectives sont faussées par moment pour attirer l’attention sur l’état d’esprit du personnage qui déforme sa perception de la réalité, qui voit son environnement au travers de ses émotions, et plus au travers d’une analyse rationnelle.



Dans cette adaptation, Edward Jekyll vole la vedette de chaque scène par sa silhouette fluide, ses expressions agressives, fourbes, sadiques, de jouissance, la noirceur de sa veste et de son pantalon qui semble ne laisser filtrer aucune émotion, et son visage blanc qui semble les absorber toutes. En l’observant, le lecteur voit un individu animé d’uniquement deux objectifs : satisfaire ses pulsions, et survivre. Il n’y a pas de plaisir dans son comportement, pas de tranquillité, ni même de réelle satisfaction si ce n’est dans l’instant quand il peut totalement se laisser aller à une pulsion. Par exemple, quand il frappe sans relâche la jeune fille allant chercher un docteur pour son père, quand il peut boire sans modération, danser sans retenue, se livrer à des pratiques sexuelles sadiques, frapper un infirme, tuer un chien, se jeter sur une femme pour une relation allant vers la dévoration, etc. C’est un individu qui est tout entier dans l’instant présent, son instinct lui permettant de fuir à temps, sans aucune velléité de construire, de se projeter dans l’avenir proche ou à plus long terme, dépourvu de toute forme d’empathie à l’exception de la perception du désir sexuel, et de la souffrance d’autrui. Jekyll commente que Hyde buvait, avec une avidité bestiale, à la souffrance des autres. Ses actes sont condamnés par la morale de la société dans laquelle il vit, ce qui apparaît dans les réactions des personnes qui le croisent, et dans les commentaires de Harry Jekyll très conscient de des crimes que commet son alter ego, et ni la satisfaction, ni la satiété ne lui sont accessibles.


L’auteur avec son coscénariste se livre à un véritable travail d’adaptation, aménageant quelques scènes, supprimant quelques personnages et intégrant d’autres non présents dans le roman. La narration graphique de l’artiste reste dans un registre expressionniste, adapté à la bande dessinée, au travers des formes et surtout de l’usage des couleurs. Le récit reste ancré dans une forme moraliste, tout en exprimant les différentes interprétations possibles : sociale ou psychanalytique. L’hypocrisie sociale de la société victorienne, le dédoublement de la personnalité, les phases d’euphorie et d’abattement d’un toxicomane, l’absence de retenue ou de maîtrise de ses émotions qui ne sont plus que des pulsions.