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jeudi 30 juillet 2026

Zheng Shi T02 Madame Tsching

Le commerce ! Devons-nous tout concéder au commerce ?


Ce tome fait suite à Zheng Shi - Tome 01: La Rivière des perles (2025) qui constitue la première partie de ce diptyque et qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Jean-Yves Delitte (peintre officiel de la Marine, membre titulaire de l'Académie des Arts et Sciences de la Mer), pour le scénario et les dessins, avec une mise en couleurs réalisée par Douchka Delitte. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. Il s’agit d’une biographie de Zheng Shi / Ching Shih (1775-1844), une femme pirate chinoise, également connue sous le nom de Cheng I Sao ou de madame Tsching.


À Guangzhou, dans le palais du gouverneur en septembre 1809, le conseiller vient informer le gouverneur que les misérables renégats à la solde de Zheng Shi ont encore frappé. Il raconte : un marchand, un deux-mâts qui appartiendrait à une de ces nombreuses compagnies occidentales qui assurent le commerce. L’équipage est, paraît-il, sain et sauf, mais le navire a naturellement été pillé ! Son interlocuteur devine qu’il s’agit d’un navire portugais. Le conseiller le confirme. Le gouverneur continue : il a compris depuis longtemps le petit jeu malsain de Zheng Shi… Obliger les étrangers à intervenir sur leurs eaux afin de le discréditer auprès de leur empereur. Le conseiller suggère qu’il faudrait peut-être demander à Pékin de nouveaux renforts, l’empereur se doit de le soutenir. Même si le conseiller comprend les réticences du gouverneur, ces troubles nuisent fortement au commerce. Le dirigeant se demande s’ils doivent tout concéder au commerce. Il continue : leur pays a ouvert ses portes aux barbares et il faut bien reconnaître que cela ne leur a apporté que du désordre. La puissance militaire des étrangers a révélé les faiblesses des Chinois dont ils ne cessent de payer le prix.



Le gouverneur Bai Ling reconnaît qu’il s’est montré trop présomptueux : il a cru que la mort du misérable Zheng Yi allait entraîner la disparition de la confédération des pirates dont il était le chef. Jamais il n’aurait pensé que son épouse ait suffisamment d’autorité pour lui succéder. Le conseiller pense que les Portugais risquent de vouloir intervenir sans l’accord du gouverneur. Ce dernier estime qu’il a parfaitement raison : il décide de leur envoyer une missive pour les informer de l’incident avec ce navire marchand, tout en sachant qu’ils le connaissent déjà. Il décide également de devenir des alliés avec eux dans le combat contre ces misérables pirates. Mieux, ils vont également inviter les Anglais, car leur compagnie a un comptoir dans la cité, ils sont donc concernés. Plus au sud, dans les eaux de la rivière des Perles, sur le navire amiral des Portugais, l’Almirante explique à ses officiers qu’ils sont obligés de réagir, il en va de leur crédibilité et de leur honneur. Il précise sa pensée, il ne s’agit pas de déclarer la guerre, car ils sont ici pour soutenir le commerce. En les observant discuter, les marins se doutent qu’il se prépare quelque chose car les porte-manteaux sont en grande discussion.


À la fin de la première moitié, le lecteur se demande comment la situation va tourner pour Zheng Shi et la confédération de pirates, tout en l’ayant vue en tenancière de fumerie d’opium en 1843, lors de la séquence d’ouverture du premier tome. Avec sa dextérité habituelle, l’auteur avait su élégamment distiller les informations historiques tout du long pour que le lecteur en comprenne le contexte : commerce international dans des comptoirs en Chine, en particulier avec les Portugais et les Anglais, une autorité locale à la puissance relativisée par celle des étrangers, une autorité impériale éloignée, une bande de pirates sévissant dans la région pour se rebeller contre l’autorité établie en s’attaquant aux navires marchands étrangers. À leur tête une femme. Comme d’habitude dans les ouvrages d’historiques de cet auteur, les hommes sont prépondérants dans la distribution des personnages. Ici, mis à part le cas particulier du personnage principal, les femmes sont également reléguées au rôle de figurantes, accomplissant des tâches quotidiennes, sans être nommées ou jouer un rôle dans la situation. En revanche, la cheffe des pirates parle d’égale à égal avec les responsables chinois ou portugais. Les pirates la respectent comme un chef, sans qu’il soit question de son genre. Son autorité s’applique de la même manière que s’il s’agissait d’un homme.



Dès la première planche, le lecteur peut constater le degré d’implication de l’artiste et de la coloriste. Il découvre un dessin en pleine page, une vue du palais du gouverneur depuis l’autre côté d’un quai : une grande attention portée à l’architecture, des maisons à un étage, à la forme d’un pont, au dallage du quai, aux arbres avec leur fût et leur houppier des bateliers en train décharger leur cargaison avec deux personnes la prenant en charge, deux soldats en uniforme en train d’observer la scène, l’eau du canal miroitant et reflétant les couleurs du ciel et des frondaisons, un superbe travail de mise en couleurs. Puis le lecteur se retrouve devant le palais et il dispose alors d’une vue d’ensemble de son architecture, toiture et galerie. Au fur et à mesure que le gouverneur et son conseiller déambulent dans les rues, il jette un coup d’œil à droite et à gauche pour admirer les autres vues : un grand pont en pierre enjambant une rivière, plus loin les jonques amarrées serrées le long d’un quai, un rempart, les habitants qui vaquent à leurs occupations dont un qui tire une charrette. Une vingtaine de pages plus loin, Zheng Shi siège dans son quartier général : une bâtisse avec un haut mur d’enceinte au bord d’une bras de rivière, une porte avec une ferronnerie sophistiquée, à nouveau un bel arbre. Le dessinateur va également l’emmener dans la baie de Macao avec les canons pointés vers la mer, dans la baie de Tung Chung avec un imposant portique de bois ouvragé, un retour dans la province de Fujian et un autre à Macao de nuit. Les scènes à l’extérieur des villes permettent également d’admirer les magnifiques paysages qui donnent envie de pouvoir s’y promener.


Dès la cinquième planche, le lecteur est emmené à bord d’un navire portugais : tout le savoir-faire en termes de représentation des navires rayonne avec évidence, des gréments aux sabords, des poulies à la longueur des rames du canots. Trois pages plus loin, une illustration en double page montre le navire des Portugais celui qui a été attaqué, avec trois autres bâtiments chinois plus petits, sous un ciel rendu gris par les volutes de nuages, échoué sur un sol entre vase et rochers. Puis le lecteur peut voir la différence entre les navires chinois et ceux des Portugais. Plus tard il se promène sur le pont supérieur, puis sur un pont inférieur d’un de ces énormes navires portugais, notant au passage comment les canons sont arrimés. Il peut ensuite voir le positionnement des navires dans la baie de Tung Chung, alors que le piège va se refermer sur eux. Lors du premier affrontement, le lecteur se trouve au premier plan pour assister à la boucherie occasionnée par la mitraille fauchant les marins chinois, l’artiste montrant clairement l’horreur physique et le coût en vies humaines. Lors du second affrontement, il met en scène l’affrontement chaotique sans réel ordre de bataille dans la baie de Tung Chung : Les ponts de batterie des vaisseaux portugais tirent au jugé sur tout ce qui s’apparente à un navire pirate. Il est vrai que, pour les Portugais, les couleurs qui flottent au gréement des navires chinois n’ont aucune signification et que rien ne ressemble plus à une jonque qu’une autre jonque.



Dans ses récits, il tient à cœur pour l’auteur d’inclure les éléments de contexte historique, et de faire vivre le récit à hauteur d’être humain. Dans cette seconde partie, le lecteur peut sentir les contraintes qui pèsent sur Zheng Shi, en tant que meneuse d’une confédération de pirates, c’est-à-dire qui prend le risque à chaque décision d’être désavouée par certains clans, tout en menant une rébellion contre des forces bien supérieures aux siennes. Le scénariste montre habilement et clairement comment elle met en place une stratégie intelligente qui tire parti de ces faiblesses, dans le piège tendu dans la baie de Tung Chung. En parallèle, il lui tient également à cœur de mettre en scène des êtres humains, et pas des individus assoiffés de sang souhaitant exterminer tous les ennemis. Il évoque le racisme présent chez les Portugais, disposition d’esprit bien pratique pour justifier de les tuer, mais aussi trouvant ses limites quand certains marins ne savent pas faire la différence entre les navires amis et les navires ennemis chinois. Il prend soin d’inclure un personnage évoquant la réalité de la majorité de ces soldats et de ces marins : des hommes dans le dénuement, attirés par la bonne paye militaire, sans conviction particulière, sans haine contre l’ennemi. Si sa sensibilité le pousse dans ce sens, le lecteur relève également une petite phrase prononcée par le gouverneur : Le commerce ! Doit-on tout concéder au commerce ? Comme il le fait régulièrement dans ses récits, il pointe du doigt l’origine réelle de ces combats meurtriers : des questions de pouvoir, de profit, c’est-à-dire des dynamiques sans grand rapport avec les intérêts du peuple et des êtres humains qui le compose.


Cette deuxième partie s’avère aussi excellente que la première. Dès la première planche, le lecteur est conquis par la qualité des dessins, l’implication et le plaisir de l’artiste et de la coloriste. Malgré le faible nombre de personnages féminins, il constate que l’auteur traite Zheng Shi avec respect pour ce qu’elle accomplit indépendamment de toute considération de genre. Dans une pagination restreinte, il réalise une reconstitution historique solide, une biographie captivante, en intégrant les horreurs du combat et les intérêts réels des belligérants dans sa trame narrative. Du bel ouvrage.



lundi 1 juin 2026

Les grandes batailles navales T22 Opium war

Le marchand d’armes n’a pas de scrupule, commandant ! Seul l’argent compte !


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, c’est le vingt-deuxième de cette collection sur les grandes batailles navales. Son édition originale date de 2023. Il a été réalisé par Jean-Yves Delitte pour le scénario, par Q-Ha pour le dessin, et par Hiroyuki Ooshima (The Tribe) pour les couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. Il se termine avec un dossier historique réalisé par le scénariste, comprenant huit parties, portant les titres : Il y a d’abord l’histoire…, Et puis il y a les lois implacables du commerce, Et les troubles grandissent, Le casus belli, Faire parler les canons, Après les opérations terrestres la guerre sur les eaux, Après escape Creek Fatshan Creek, Épilogue.


Depuis 1851, plusieurs régions chinoises sont en proie à une révolte. Le pouvoir de la dynastie mandchoue des Qing est contesté. Il faut dire que le gouvernement central n’arrête plus de se liquéfier et se montre incapable à résoudre les crises économiques et sanitaires qui se succèdent. Comme l’histoire le montre régulièrement, en l’absence d’un pouvoir fort, le peuple se réfugie dans des idéologies qui lui promettent un monde meilleur. En Chine, au milieu du XIXe siècle, il y aura la rébellion des Turbans rouges. Ou encore le mouvement empreint d’un christianisme folklorique du Royaume céleste de la grande Paix, simplifié par le nom de Taiping. Mais les tensions internes finissent par rejaillir sur les étrangers. Dans un petit temple de trois étages, un occidental avec une longue natte tressée égraine un chapelet devant un petit autel sur lequel est posé un petit crucifix. Il termine sa prière et regarde par la fenêtre. Un groupe de soldats vient l’arrêter et le conduire en cellule en passant par les rues de la ville, trajet au cours duquel plusieurs habitants s’en prennent physiquement à lui.



Chine, province du Kouang-Si, le 29 février 1856, Auguste Chapdelaine, prêtre missionnaire français âgé de 42 ans, a été sommairement exécuté pour prosélytisme religieux. Il est décapité en place publique. Guangzhou, la rivière des Perles et le quartier des Factoreries, le 8 octobre 1856. Avec les troubles intérieurs de la révolte des Taiping, la piraterie augmente dans les eaux chinoises. Dès lors, afin de protéger une fois encore leurs intérêts, les Britanniques instillent un système de convoi : un vaisseau de guerre accompagnant quasi systématiquement les navires marchands. Le lieutenant Liam Holman, accompagné de son oncle le premier maître Jake Holman déambulent sur les quais du port de canton. Ils assistent à la montée de plusieurs soldats chinois à bord du navire Arrow battant pavillon anglais : sur ordre du commissaire impérial Ye Mingchen, ils saisissent hommes et cargaison de ce navire de contrebande. Liam s’interpose mais il est repoussé d’un coup de crosse dans la tête. Son oncle l’aide à se relever, en lui faisant la remarque que cela lui apprendra à ne pas se mêler des affaires des Chinois. Dans le quartier administratif, le consul anglais pénètre dans les locaux du vice-roi et commissaire impérial. De manière véhémente, il exige de savoir qui l’a autorisé à monter à bord d’un navire anglais, le Arrow.


Un défi impressionnant à deux points de vue : évoquer une bataille en Chine, immense pays à l’histoire pluri millénaire, et confier la narration visuelle à un artiste autre que le scénariste artiste. S’il est familier de cette série, le lecteur en retrouve deux caractéristiques habituelles. Le scénariste réduit à la portion congrue la place des femmes : il n’en apparaît pas une seule dans ces pages. Un personnage fait mention d’une à laquelle il souhaite conter fleurette lorsque la guerre sera terminée, et l’oncle évoque la mère de Liam a plusieurs reprises. Implicitement, le lecteur en déduit que la guerre est une affaire d’hommes, au moins pour l’armée et les combats. La deuxième caractéristique se trouve dans la structure narrative de l’évocation de la bataille navale. Le titre donne une première indication : il fait référence à la guerre de l’opium plus qu’à une bataille précise et nommée. Comme à son habitude, l’auteur développe un point d’ancrage humain avec deux soldats côté britannique (Liam Holman et son oncle Jake) et deux côtés chinois (Kim Yung & Xu). Il utilise à la fois leurs discussions et des cartouches de texte pour apporter les informations historiques de manière diffuse et assimilable, sans longs pavés de texte. Le lecteur apprend ainsi que Jake Holman a servi pendant la première guerre de l’opium de 1839 à 1842, aboutissant à un traité commercial avec la Chine. Le présent récit se déroule pendant la seconde guerre de l’opium (1856-1860), en 1856/57, débouchant sur la bataille de Fatshan Creek racontée en huit pages.



En fonction de sa relation à ce créateur, le lecteur regrette que Delitte ne dessine pas ce récit, ou bien accueille avec plaisir cette alternance avec un autre artiste qui réalise une interprétation différente d’une bataille navale, apportant ses propres caractéristiques, des différences dans la sensibilité. Il peut voir que cet artiste œuvre dans un registre descriptif et réaliste, avec un niveau de détails élevé, ce qui assure une bonne qualité à la reconstitution historique. Charge en effet au dessinateur de donner à voir cette époque, dans cette région du monde, ainsi que les navires de guerre. En effet, l’investissement de Q-Ha se voit dans chaque planche : les tenues vestimentaires des civils comme les tuniques et les couvre-chefs, les uniformes. Il soigne tout autant la description des bâtiments : le temple de deux étages en bordure de rivière avec son architecture caractéristique, les murs du palais avec l’écriteau en chinois expliquant qui est enfermé dans la caisse suspendu à plusieurs mètres du sol (Ennemi à la nation), les sols en terre des chaussées, l’activité dans le port (les quais, les caisses de marchandises, une charrette avec des roues en bois, une vue du ciel pour montrer l’organisation des factoreries (lieu, le bureau où sont les facteurs ou agents d'une compagnie de commerce en pays étranger), une belle vue d’un quartier de Canton avec un pont très arqué et un bassin avec ses plantes aquatiques, les toits en tuiles aux formes si caractéristiques, etc. Le lecteur se rend compte que l’artiste fait usage d’un logiciel de modélisation 3D, ce qui donne un rendu à l’apparence parfois géométrique, très propre sur lui.


Cet aspect informatisé ressort également dans le traitement des textures, en particulier celui de l’eau avec de beaux effets de scintillement du soleil, ou dans le traitement de la végétation par exemple pour l’effet de verdure des feuilles des arbres. Parfois, cela aboutit à une surface qui détonne parce qu’elle n’a pas bénéficié de cet apport de textures, par exemple les toits des bâtisses en page treize. L’utilisation de l’outil numérique se décèle également dans la précision de la représentation des navires du tout type. En page six, le lecteur prend le temps de regarder les jonques de commerce, les navires marchands amarrés à quai dans le port. En planche treize, il dispose d’une vue imprenable en élévation d’une portion de la baie de Hong Kong : onze navires y transitent, neuf à voile dont un avec une roue à aubes, et deux à vapeur. Dans la page suivante, Jake Holman est accoudé sur un énorme canon pour pérorer, et le lecteur peut en apprécier les détails techniques. Deux pages plus loin, c’est tout le détail de la machinerie pour tendre les gréments qui est représenté avec soin. En page vingt-trois : un navire britannique avec sa roue à aubes en premier plan. Lors de la bataille, plusieurs plans en vue de dessus inclinée situent les différents navires en place. D’un côté, le lecteur peut parfois se sentir sortir du récit du fait de modèles 3D comme posés sur une surface (les débris de navires éventrés par les boulets en page quarante-quatre), le plus souvent il se sent en pleine immersion dans ces éléments visuels très concrets.



Comme dans chaque tome, le lecteur peut détecter de ci de là des remarques anti-guerre, très pragmatiques dans les deux camps. Cela commence avec un soldat chinois qui explique à son compagnon : On les a enrôlés, et ces histoires entre les Anglais et le gouverneur ne l’intéressent pas, ils vivent dans la misère depuis toujours et des types comme Ye Mingchen s’engraissent sur leur dos. Cela continue avec oncle Jake qui rappelle à son neveu Liam qu’il a promis à sa mère de le ramener. Le même Jake lui fait amèrement remarquer qu’ils se battent pour l’opium ! Par un tour de passe-passe, son commerce remplit les caisses de l’Empire : ils risquent leurs entrailles pour de l’opium ! Avec une remarque bien sentie sur les premiers profiteurs de toute guerre : Le marchand d’armes n’a pas de scrupule, commandant ! Seul l’argent compte ! Le scénariste intègre également la manifestation du racisme ordinaire des Anglais vis-à-vis des Chinois, et fait observer que ces relations sont plus compliquées que cela, quand Kim Yung, un Chinois enrôlé dans l’armée britannique explique à Liam que les Anglais les considèrent tous pareils, eux les Chinois. Mais Yung a autant de considération pour un Cantonais ou un Pékinois que les Anglais, peuvent en avoir pour un Français ou un Russe ! Il vient d’un petit village du Mékong. C’est très à l’ouest. Il espère un jour y retourner. Pour le reste, ce qui se déroule ici l’indiffère ! Quant à la bataille navale elle-même, c’est une boucherie ignoble, sanglante et sans merci, où des inconnus tuent d’autres inconnus dans un massacre dépourvu de toute humanité. Son déroulement vient illustrer les réflexions précédentes de manière accablante.


Un titre d’album qui ne précise pas le nom de la bataille navale, et un dessinateur différent du scénariste : le lecteur comprend que le résultat s’éloignera un peu du reste de la série. En fonction de sa sensibilité, il apprécie plus ou moins l’usage d’un logiciel de modélisation 3D, tout en voyant bien ce qu’il apporte à la reconstitution historique. Il s’immerge donc dans cette zone de Fatshan Creek à soixante-dix kilomètres de Canton pour un engagement militaire qui tourne au massacre. Les auteurs font ressortir les conséquences pratiques du décalage dans les technologies en présence. Au fur et à mesure, le récit met en œuvre les mécanismes habituels de la série, pour aboutir à un constat accablant des horreurs qui s’abattent arbitrairement sur des hommes qui se sont vu imposer leur participation à ce conflit.



lundi 28 juillet 2025

Carnet chinois

Comment faire avec les juxtapositions de la vie ?


Ce tome constitue un témoignage complet, ne nécessitant pas de connaître l’auteur ou son œuvre pour l’apprécier. Son édition originale date de 2019. Il a été réalisé par Edmond Baudoin pour les observations, le scénario et les dessins. Il comporte quarante-neuf pages de bande dessinée. Il se termine avec six dessins réalisés par des artistes chinois : Yang Liuja, Zhang Yuxi, Cao Yan, Han Xiayue, Ge Yang.


24 mai 2017. Sur un écran devant son siège dans l’avion, un paysage défile. Le désert de Gobi. Dans une demi-heure, il sera à Beijing… Pékin. Il est en Classes affaires. Champagne et la nuit couché, comme dans un lit. En Israël, la mère de Béatrice est morte. Il va rester en Chine jusqu’au 19 juin. Béatrice, un grand amour, la maman de Anne leur fille. Dimanche dernier, il était à Faus-la-Montagne. C’était pour un anniversaire, celui de Laetitia. Ses dix ans. Il y a dix ans qu’un test lui a dit qu’elle n’avait pas le gène de sa mère. Un gène qui a pour nom Hutington. C’était une belle fête. Un grand bal. Faux-la-Montagne, un village de la Creuse, si loin de la Chine. Il s’endort. Edmond Baudoin aimerait que ses amours, ses enfants vivent ce qu’il vit. Comment le leur donner ? Il y a deux jours, un homme à Manchester s’est fait exploser au milieu d’enfants venus écouter une chanteuse dans une salle de spectacle. Comment faire avec les juxtapositions de la vie ? L’avion est arrivé, Edmond est dans un bel hôtel, dans un quartier populaire. Il faut qu’il dessine, qu’il écrive encore et encore, tant qu’il peut, avant que tout s’arrête pour lui.



Ça s’arrêtera quand ? Edmond ne sait pas. Mais il sait que c’est bientôt. Le 25 au matin, il est avec les étudiants, une cinquantaine. C’est une jeune femme, Claire, qui est la traductrice (son vrai prénom est Shaojin). Les étudiants, certains ont déjà été publiés, sont très doués. Il le verra plus tard, en découvrant leurs travaux. Ils vont rester trois jours avec lui. Naturellement Edmond Baudoin n’a aucun plan. Alors comme d’habitude, il commence par la musique du dessin, une vague. La suite, on verra. Il y a de très jolies filles. De ce voyage, il veut laisser une trace sur du papier. Alors quand il a un moment à lui, il marche dans le quartier où il loge. Cette scène de rue le fait voyager dans le temps, dans d’autres villes, dans son village. Dans quelque chose d’immuable… quelque chose de l’humanité. Les étudiants lui demande comment lui vient l’idée d’un livre. Comment vient l’idée d’un livre. Le vingt-six mai 2017, sur son portable, un message : Jeanine est partie. C’est un de ses fils qui lui a envoyé cette nouvelle, Hughes. Jeanine… était… sa maman. Il avait vingt-et-un ans, vingt-deux peut-être. Elle en avait vingt, vingt-et-un peut-être. Ils étaient pauvres, leur amour était riche. Edmond n’est pas fidèle avec son corps, mais les amours qu’il a eues à vingt ans sont toujours dans ses jours. Jeanine était un arbre dans son jardin. Quelque chose comme un églantier devenu arbre. Cet arbre est tombé. Il a eu trois fruits magnifiques. C’est beau les fruits des églantiers farouches. Dans l’espace où elle vivait, elle l’a fait vivre. Merci Jeanine.


Ouvrir une bande dessinée d’Edmond Baudoin, c’est l’assurance de découvrir une narration intimement personnelle que ce soit dans la forme ou dans le fond. Carnet chinois : bon, ben, c’est clair, l’auteur a bénéficié d’un voyage tous frais payés et il en a profité pour faire quelques dessins qu’il a réuni dans un recueil. En effet, ça commence exactement comme ça. Avec ce coup de pinceau reconnaissable entre mille, il réalise des prises de vue de ce qu’il voit dans cet environnement exotique : une rue telle qu’elle se présente devant avec des formes difficiles à distinguer du fait d’un dessin trop charbonneux, puis une vue de la salle de classe dans laquelle il intervient mais vue depuis le fond plutôt que depuis la position d’intervenant, trois étudiants dehors devant un scooter parce que c’est ce qui a retenu l’attention de l’artiste à un moment donné et qu’il s’est dit que cela constitue un instant signifiant à défaut d’être représentatif, un portrait en plan poitrine de Jeanine pour évoquer la défunte, une jeune femme penchée sur son établi dans un atelier à côté de laquelle Edmond a choisi de s’asseoir, etc. Une collection d’instantanés, à laquelle a présidé la subjectivité de ce créateur. De fait, il s’agit d’une visite guidée qui en dit plus sur l’auteur que sur le pays, qui évoque une phase de deuil survenu en simultané, qui intègre aussi bien des vues touristiques (un bouddha dans un temple), que ses activités d’intervenant, que des souvenirs.



Dans un premier temps, la lecture donne l’impression d’illustrations relevant du thème de ce séjour en Chine, dont l’ordre logique ne tient que par le texte qui évoque aussi bien le but du voyage (animer un atelier de bande dessinée), les impressions sur place, le décès de celle qui fut sa compagne pendant plusieurs années, le temps qu’ils aient ensemble trois enfants, attentat-suicide terroriste islamiste à la Manchester Arena le 22 mai 2017 à la sortie d'un concert d’Ariana Grande. D’un point formel, la première planche contient deux dessins, la troisième également ainsi que la quatrième, la sixième, la septième… Le lecteur ressent que cette succession de pages forme plus qu’une simple collection d’illustrations, assemblées au gré de souvenirs progressant sur deux lignes temporelles : il ressent une progression narrative, aussi bien chronologique au fur et à mesure du déroulement du séjour, que émotionnelle pour ce deuil presque conceptuel du fait de milliers de kilomètres qui le sépare de la Chine, et dans les considérations sur l’expérience de cette dissociation, des réactions des étudiants, sur l’existence. Il se produit des interactions entre texte et image, des réponses d’une image à une autre, une forme très éloignée des caractéristiques habituelles de la bande dessinée, tout en relevant bel et bien de la narration séquentielle.


Le lecteur se sent embarqué dans l’avion qui figure dans la première planche, une esquisse sommaire, et il regarde lui aussi par le hublot, une autre esquisse sommaire. Il regarde enfin le visage de Laetitia, avec une curiosité toute relative. Dès la seconde planche, il retrouve les illustrations caractéristiques de Baudoin : des dessins au pinceau, s’attachant avant tout aux formes et à l’impression dont l’œil fait l’expérience, avec quelques détails choisis, plus ou moins précis. Cela constitue déjà une sensation singulière de lecture. La salle d’étudiants vue depuis le fond : des silhouettes très vagues assises sur des chaises, des traits très sommaires pour indiquer la présence d’une tale, des masses noires pour les chevelures. L’ensemble fonctionne parfaitement ; s’il s’attarde sur une forme ou une autre le lecteur perd la cohérence d’ensemble pour ne plus voir qu’un assemblage de trait au pinceau dépourvu de sens. En fonction de ce qu’il représente, l’artiste peut insister sur de gros blocs irréguliers de noir, sur des traits secs à l’encre, sur des zones frottées de gris, sur une représentation beaucoup plus concrète et détaillée, sur des formes épurées jusqu’à l’abstraction, etc. C’est toute la magie de son art : aboutir à une collection de dessins hétéroclites qui forment un tout cohérent.



La narration textuelle peut donner une impression tout aussi hétéroclite, un collage juxtaposant allègrement des phrases sans rapport les unes aux autres, comme un flux de pensées jetées comme elles viennent. Là encore, le lecteur perçoit la trame que tissent ces différents fils, leur intrication aussi inattendue que indissociable, amenant vers une personnalité intégrée, celle de ce créateur unique. Son séjour en Chine l’emmène aussi bien à analyser la production des jeunes étudiants qu’ils trouvent très forts en dessin, moins bons en scénario, qu’à admirer les vestiges des siècles passés, et à être consterné par le comportement des visiteurs d’un zoo qui photographient les pandas dans une cage en verre, un miroir. Il ne sait pas si on va sauver les pandas, il ne sait pas si l’humanité va se sauver. Et si les taches noires autour des yeux du panda avaient été différentes ?… La culture, peinture, théâtre, danse, cinéma, littérature, bande dessinée… développent l’esprit critique, cette forme de pensée qui aide à vivre et à mourir. Si la culture ne fait pas cela, elle fait quoi ? Que font ces pauvres gens qui, voulant photographier un panda, photographient leurs images dans une vitre ? Et le terrifiant, c’est que ça va s’aggraver. En mémoire de la défunte Jeanine, il pense à leurs enfants, à une anecdote quand ils étaient à une terrasse de café et qu’il n’avait pas de quoi payer leur consommation. Tout naturellement la relation avec les étudiants et ses interventions (non préparées) l’amènent à des réflexions sur son art et son métier : la réalisation et la présentation de ses œuvres du moment (Dali par Baudoin en 2012, Ballade pour un bébé robot écrit avec Cédric Villani et paru en 2015, Peau d’âne en 2010), dessiner encore et encore, tant qu’il peut (ce qui le ramène à son âge, et à sa propre finitude), sur la source de l’idée d’un livre, sur la joie tranquille de contempler une autre personne en train de créer, sur l’accroissement de l’importance et de l’aura des œuvres religieuses avec l’ancienneté, sur la confrontation des messages dans un même dessin (En Chine, il est gâté.), sur les grands territoire du jardin secret de deux autres artistes qui sont également invités à la fête des bulles (Pénélope Bagieu, Jean-Marc Rochette, Thierry Robin), sur la fonction de l’art, sur ce qui fait le bonheur, etc.


Arrivé en page cinquante-et-un, le lecteur découvre qu’il passe à un deuxième récit intitulé Shi Tao, le moine Citrouille Amère, comportant des citations de cet artiste, six illustrations en pleine pages dont quatre consacrées à un arbre, une grande spécialité de Baudoin. Il explique que Shi Tao (1641-1719) a été pour lui un professeur, et qu’il aime beaucoup ses textes. Le lecteur découvre la sagesse de cet artiste : sur la règle et l’absence de règle, sur l’apport de la Nature et la possibilité qu’elle donne de transformer l’apport des Anciens, sur le fait que la réceptivité doit précéder la connaissance, sur l’idée que la substance du paysage se réalise en atteignant le principe de l’Univers. À nouveau, le lecteur ressent en son for intérieur la manière dont l’artiste a assimilé ces principes et les met en œuvre dans cette bande dessinée.


Décidément, chaque ouvrage de ce créateur constitue une aventure unique en son genre. Un carnet de dessins à l’occasion d’un séjour en Chine. Oui, il y a de cela, et tellement plus. Des illustrations extraordinaires de Chine et d’arbres, un effet de narration visuelle à la forme aussi unique que personnelle, ses réactions de touriste assez particulier, d’autres événements qui s’entremêlent avec son expérience du moment présent, un regard bienveillant et humaniste. En pleine empathie avec l’auteur, le lecteur se demande avec lui : Comment faire avec les juxtapositions de la vie ?



mercredi 16 juillet 2025

Zheng Shi T01 La rivière des perles

Le maître a compris qu’il allait tout perdre. Alors il a semé le désordre !


Ce tome est le premier d’un diptyque de nature biographique. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Jean-Yves Delitte (peintre officiel de la Marine, membre titulaire de l'Académie des Arts et Sciences de la Mer), pour le scénario et les dessins, avec une mise en couleurs réalisée par Douchka Delitte. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée.


L’histoire de la Chine est ancestrale, et il faudrait d’innombrables pages pour la narrer. Relever les tumultes des dynasties successives, dénoncer l’influence souvent néfaste des puissances occidentales qui, au fil des siècles, s’empressent de poser les pieds en Extrême-Orient pour satisfaire un appétit outrageusement vénal caché par un prosélytisme prétendument bienveillant. Mais quand l’ordre n’est plus qu’apparence et que le désordre règne sournoisement en maître, il ne faut pas s’étonner de voir un empire succomber aux plus viles tentations avant de s’effondrer. Macao, le 18 octobre 1843, deux soldats portugais viennent chercher Rodrigo Neiva de Cascais, l’attaché au consulat. Un passant les renseigne : à son avis, à cette heure, l’attaché est perdu dans les rêves enfumés de madame Tsching. Comprenant que les soldats ne connaissent pas la charmante madame Tsching, il explique que les instants d’évasion que madame Tsching offre sont fort agréables ! À l’intérieur de la fumerie, deux hommes de main sont venus s’en prendre à un client, ils sont mis dehors par la simple intervention de madame Tsching, armée d’un pistolet. Ils sortent et font le même constat que les deux soldats : elle est plus qu’un simple meuble particulier dans cette terre.



La rivière des Perles est un fleuve large et tortueux qui finit par se perdre dans les méandres de ses affluents. On dit qu’on ignore sa source et que seule sa fin est connue, quand ses eaux se jettent dans la mer de Chine. Ainsi, telle une artère qui irrigue tout le corps de l’homme, la rivière des Perles s’enfonce dans la Chine, offrant d’innombrables paysages. Mais derrière la beauté des paysages se cache parfois le mal… On trouve trace de la piraterie partout dans le monde depuis les premières civilisations en Chine, au XVIe siècle. Les puissantes familles marchandes de Canton ne rechignaient pas à faire du commence avec des Wakos, des pirates japonais. Mais avec les dernières années du XVIIIe siècle profitant d’une faiblesse du pouvoir impérial, la piraterie, parfois soutenue par la population, en vient à défier ouvertement les autorités. Les pirates, qui s’identifient à la couleur d’un pavillon blanc, noir, bleu ou encore rouge, se sont regroupés dans une confédération et font la loi sur les eaux. Mars 1809, dans les eaux de la rivière des Perles, monsieur le marchand Bo Jong se rend en présence de Zheng Shi, en jonque. Une fois devant elle, il exige de savoir pour quelle raison il a été convoqué. Elle lui explique : elle a laissé librement circuler ses navires, alors pourquoi ne pas payer son tribut ? Elle lui offre une protection et il la refuse.


L’auteur délaisse sa série sur les grandes batailles navales entamée en 2017 pour un diptyque… Enfin… Pas tout à fait puisqu’il a pour objet Ching Shih (1775-1844), appelée aussi madame Tsching, qui est une femme pirate chinoise, ayant écumé les mers de Chine durant le règne de l'empereur Jiaqing. Le récit commence en 1843, quelques mois avant le décès de cette dame, alors qu’elle a délaissé la piraterie depuis quelques années déjà. Après cette scène introductive de cinq pages, l’histoire revient en 1809, alors que la carrière de pirate de Ching Shih a commencé en 1801 : elle est donc bien établie dans son rôle, commandant plus de trois cents jonques, avec une troupe de pirates comprenant entre vingt et quarante mille personnes. L’auteur ne fait pas mention de ces informations, préférant se focaliser sur la situation du moment : un marchand se rebiffe contre les conditions imposées par la pirate et son organisation. Cela provoque un début de réaction du pouvoir local en place, qui ne parvient pas à s’organiser pour vraiment nuire à Zheng Shi. L’auteur évoque l’importance de la piraterie à l’époque, et la forme de tolérance des autorités vis-à-vis de cette pratique. Le scénariste se fait plus incisif en montrant comment le gouverneur local se tient dans une position très inconfortable, ne souhaitant pas attirer l’attention de l’empereur sur la situation de cette province, ce qui limite ses moyens d’action.



Le lecteur attend de ce peintre de la marine une solide reconstitution historique, et bien sûr des batailles navales. En termes de batellerie, il prend sa première dose dès la première planche avec une vue de jonques chargées de marchandises dans une partie du port de Macao. Il admire chaque bateau avec sa forme, ses ballots, les accessoires à l’intérieur, l’armature avec sa couverture légère pour protéger des intempéries, les pêcheurs à l’œuvre. En page huit, il découvre une illustration en pleine page : un navire marchand avec trois mats, dont deux avec les voiles dehors, et une petite barque à fond plat qui en part transportant le propriétaire : le niveau de détail est aussi impressionnant que la rigueur de la reconstitution. En page dix et onze, une illustration en double page montre la barque à fond plat accostant le rivage au niveau d’un escalier, avec Zheng Shi et ses hommes attendant le marchand, et de magnifiques arbres de très grand développement. Le lecteur reconnaît bien le talent de Jean-Yves Delitte pour donner à voir tout ce qui touche à la marine, son investissement et son goût pour les navires, sa capacité à allier une précision technique avec une fougue communicative pour ces sujets. Sans plus de retenue, le lecteur déguste et savoure les planches correspondantes : la jonque progressant de nuit sur un bras de fleuve dans la ville, une nouvelle illustration en pleine page pour un navire portugais avec sa proue au premier plan (Ces cordages ! Ces toiles de voiles ! Quelle majesté !), enfin un abordage en bonne et due forme (et sanglant) dans une autre illustration en double page (trente-six & trente-sept), et une dernière illustration en double page (quarante-quatre & quarante-cinq) alors qu’un brick sort d’un des nombreux affluents de la rivière des Perles pour aborder la pleine mer. Le bédéaste tient les promesses marines avec panache et professionnalisme.


La narration visuelle comprend d’autres éléments d’intérêt que les pages consacrées à la mer et aux navires, au nombre de dix-huit. L’attention portée à la reconstitution historique se voit à chaque planche : les tenues vestimentaires, les uniformes, les constructions et bâtiments, les armes, les accessoires et ustensiles. Tout a bénéficié d’une attention particulière pour que le lecteur puisse se projeter dans cette époque, dans cette région du monde. En fonction de sa sensibilité, son regard s’attarde plutôt sur la façade d’un monument, sur un chapeau haut de forme, sur un arbre massif au milieu de la rue, sur le nécessaire à opium, sur les motifs des drapeaux, sur un panier en osier, sur une arche ornementale, sur les tatouages de Zheng Shi, sur les statues bordant une allée d’apparat, sur les canons pointés vers la mer, ou encore sur les différentes selles utilisées par les cavaliers. Sans se montrer ostentatoire, l’artiste réalise des cases sans tricher, ayant à cœur de montrer chaque environnement tel qu’il apparaît, proscrivant les trucs et astuces qui lui permettraient d’éviter de représenter les éléments trop compliqués, ou nécessitant trop de recherches préalables.



L’intrigue fait donc l’économie de raconter le passé de Zheng Shi, au moins dans cette première moitié, que ce soit sa rencontre avec Zheng Yi et leur mariage en 1801, la manière dont elle en est venue à commander aux pirates, la mort de son époux, sa prise de pouvoir sur l’ensemble de la flotte. Elle va directement à la période que le lecteur subodore rapidement comme étant charnière : la pirate est au faîte de sa puissance, elle peut se permettre tous les navires de l’empire qu’elle souhaite, et elle commence à s’en prendre aux navires des étrangers. Elle peut abattre un marchand à bout portant, et faire commettre un attentat contre les possessions du gouverneur. Même s’il ne connaît pas l’histoire de cette femme, le lecteur comprend avec la séquence d’ouverture qu’elle vivra de nombreuses années après sa carrière de pirate. Il constate que l’auteur fait également l’économie d’exposer la géographie de la région. Ainsi la rivière des Perles reste un nom exotique si le lecteur ne se renseigne pas par lui-même dessus. D’un autre côté, la densité de la reconstitution historique visuelle apporte déjà beaucoup d’informations, et la pagination exige de l’auteur qu’il se concentre sur l’essentiel.


À l’évidence, il saute aux yeux du lecteur que le personnage principal est une femme, et qu’elle évolue dans un milieu essentiellement masculin. En fait il n’y a aucun second rôle féminin, et il faut rester attentif pour repérer une ou deux figurantes de ci de là, dans la rue. La dynamique de l’intrigue repose sur l’équilibre précaire des forces en présence : les pirates, le gouverneur de région, les Portugais, la gouvernance de l’empereur depuis son siège du pouvoir. D’une certaine manière, personne ne se satisfait de cet équilibre, ce qui le rend encore plus précaire, que ce soient les marchands qui espèrent trouver comment ne pas devoir payer pour une protection arbitraire par les pirates, le gouverneur qui sait que ses arrangements finiront par être découverts par le pouvoir impérial, Zheng Shi très consciente qu’il suffit que plusieurs camps s’allient pour que la suprématie des pirates soit remise en jeu. Zheng Shi raconte un souvenir de son enfance, ou peut-être une fiction présentée comme un souvenir, à Cheung, l’un des fils de Zheng Yi. Ce conte met en évidence qu’elle comprend parfaitement le jeu de pouvoir et sa position instable dans celui-ci. Elle lui explique qu’elle se voit comme un agent du désordre. Le lecteur peut y voir une stratégie efficace : réaliser des actions déstabilisant le pouvoir en place qui doit alors consacrer toute son énergie à rétablir une forme d’ordre, ce qui ne lui laisse pas assez de moyens pour s’occuper du fond du problème que constituent les pirates.


Un tome de quarante-six pages qui contraint l’auteur à aller à l’essentiel. Une narration visuelle d’une grande richesse pour la reconstitution historique des navires bien sûr, et tout le reste aussi. Un récit qui se focalise sur la fin du règne de Zheng Shi sur une organisation de plusieurs dizaines de milliers de pirates faisant régner leur loi. Une remarquable évocation des faits et gestes d’une femme passée à la postérité, d’une hors-la-loi imposant ses règles sur un monde d’hommes, contre le pouvoir établi.



mardi 30 janvier 2024

China Li T04 Hong-Kong - Paris

Que toute idée de rébellion soit inexistante.


Ce tome fait suite à China Li T03 La Fille de l'eunuque (2021) ; c’est le dernier tome de cette tétralogie. Sa première publication date de 2023. Il a été réalisé par Maryse & Jean-François Charles pour le scénario, et par ce dernier pour les dessins et les couleurs. Il comporte cinquante-six pages de bande dessinée. Il débute par un texte introductif d’une page résumant les trois tomes précédents. Il se termine par un texte court texte intitulé : Et qu’en est-il de la fortune de Zhang et de Madame Li ? Puis par deux pages intitulées Fiction ou réalité, ils nous ont inspirés, présentant Minnie Vautrin, Iwane Matsui, John Rabe, Feng Yuxiang, Du Yuesheng, Yasuhiko Asaka, les femmes de réconfort.et enfin une page de bibliographie recensant trente-trois références.


Shanghai, le marché aux criquets, 1937. Acclamé par la foule, le criquet Chang entre dans l’arène. Fort et endurci, il veut en découdre. Yuan est son adversaire. C’est son deuxième combat. Les paris sont ouverts. Le maître de la joute les taquine pour qu’ils soient violents. Chang tente d’avoir le dessus, mais Yuan esquive les coups. Chang finit par se fatiguer et Yuan en profite pour lui régler son compte. Chang recule dans l’arène. Yuan est déclaré vainqueur. Les parieurs crient : Laissez Chang survivre, il en a ! Mais l’arbitre le jette dans la cage de la sauterelle pour y être dévoré. C’est là que Li et Chou avaient retrouvé celui qui détenait les attributs de du père de la jeune femme. C’était un marchand d’alcool de serpent. Au début, il niait farouchement… Mais Chou avait des arguments. L’homme cachait les précieuses dans sa réserve. Les gardiens y étaient très dissuasifs. Et il leur avait remis les précieuses qu’il avait soigneusement cachées. Ils étaient alors repartis vers le refuge secret de son père Zhang, dans les montagnes du Hunan. Traversant des steppes, des forêts et les rizières en terrasse du Jiangxi, évitant ainsi, loin du fleuve, de rencontrer les armées communistes de Mao et celles du Kuomintang de Tchang Kaï-chek.



Mais alors qu’ils s’approchaient du repaire des montagnards, Li et Chou apprirent que le monastère avait été attaqué par les nationalistes. Les combats avaient été rudes, beaucoup d’hommes avaient perdu la vie. C’est l’armée du généralissime qui avait harcelé, mitraillé, bombardé le refuge. Le maître des lieux, monsieur Zhang, s’était échappé, le seigneur de la guerre protégeant sa fuite. Il avait profité des longues galeries souterraines creusées à l’époque par les moines bouddhistes, et qui débouchaient en bas sur l’autre versant de la vallée. Le chef des triades avait pu fuir et traverser le pays pour gagner d’autres horizons. Au petit matin, les nationalistes prenaient possession des lieux. Le seul que l’on avait retrouvé sous les ruines du monastère était un homme blanc un Français. Il était en vie, mais avait subi le supplice de la goutte, et avait perdu la raison. Le père de Li avait trouvé refuge dans la province du Hubei, chez le général chrétien.


Le lecteur sait déjà que le récit se termine dans un restaurant asiatique à Paris au début des années 2020, mais il sait aussi qu’il reste beaucoup de chemin à parcourir par le personnage principal au cours d’une période historique atroce. Pour peu qu’il dispose de quelques repères historiques, il anticipe avec inquiétude le passage par Nankin, et le massacre qui s’y déroula à partir du 13 décembre 1937 jusqu’en février 1938. Les auteurs y consacrent vingt pages, de la seize à la trente-six, et Li en fait l’expérience. D’un côté, la douceur de la palette de couleurs et les traits de contours élégants atténuent l’horreur visuelle, neutralisant le risque du voyeurisme. D’un autre côté, l’artiste représente les situations horrifiques : les habitants risquant leur vie pour traverser le fleuve à la nage, les individus pris dans le goulet d’étranglement que sont les portes de la ville, les cadavres de soldats et de civils abandonnés à même le sol dans les décombres, les individus encore vivants se tenant debout dans une fosse commune pour y être directement exécutés, les corbeaux venant se poser sur la tête des cadavres flottant dans l’un bras du delta du Yangzi Jiang, un enfant accroché à la jambe de sa mère morte, les viols, les tortures. D’un côté, une sorte de détachement clinique tient le lecteur à distance, de l’autre la qualité de la véracité historique et la justesse de la mise en scène convainquent le lecteur que ces pages capturent la réalité des faits.



Le récit chronologique de la vie de Li continue, et le lecteur ressent l’influence des décisions politiques et guerrières de Mao Zedong (1893-1976) et de Tchang Kaï-chek (1887-1975). Li succède à Zhang son père adoptif, à la tête de la Bande Verte, l’une des triades chinoises établies à Shanghai. Dans ce dernier tome, le lecteur côtoie également Du Yuesheng (1888-1951) un membre de la Bande verte, Yasuhiko Asaka (1887-1981) commandant des forces impériales ayant participé à l’assaut sur Nankin et au massacre qui s’en est suivi. Il est également question des femmes de réconfort (esclaves sexuelles souvent mineures, parfois âgées de 12 ans seulement, victimes des soldats japonais dans les pays occupés pendant la deuxième guerre mondiale), de la campagne des cent fleurs (une politique menée en Chine de février à juin 1957 par Mao Zedong ), du grand bond en avant (une politique économique menée par Mao Zedong de 1958 à 1960), de la canonnière USS-Panay (PR-5) de l’United States Navy, du trafic d’opium étrangement réprimé par Mao Zedong dès 1949 (il mena une campagne officielle contre la drogue, tout en contrôlant les cultures de pavots dans les zones les plus reculées du nord du pays, le bénéfice net de ce trafic allant comme d’habitude dans les caisses du PCC). Ces éléments historiques sont exposés par le biais de cartouches de texte finement écrits, donnant régulièrement l’allure d’un texte illustré pour chaque case correspondante, à cette bande dessinée.


Une fois qu’il s’est adapté à ce parti pris narratif évoquant régulièrement un texte illustré courant de case en case, le lecteur se rend compte de la manière dont texte et images interagissent. De manière taquine les époux Charles ouvrent leur récit avec un combat de criquet et le texte semble synthétiser ce que montre la case correspondante. Dès la troisième planche, le temps que le lecteur s’y soit habitué, les dessins montent en puissance dans ce qu’ils montrent venant donner une autre saveur au texte, pour assurer souvent la fonction de reportage visuel, permettant ainsi au récit de s’incarner à travers des hommes, des paysages. Le lecteur est ainsi progressivement parvenu à un état d’esprit qui le rend conscient de la fonction des dessins : il prête tout naturellement attention à ce qu’ils montrent, ce qu’ils racontent en plus, en parallèle du texte, donnant à voir cette époque, chaque instant de manière concrète. Il mesure tout ce que les dessins donnent à voir : les paysages naturels comme les rizières en terrasse du Jiangxi, les différentes tenues militaires de chaque camp, les petits villages et leur pont, comme les grandes cités et leurs rues, les intérieurs bourgeois et leur ameublement ainsi que les rues dévastées et les immeubles détruits, l’armée japonaise et ses blindés défilant et occupant Nankin, les différentes armes, les navires de guerre, les rues modernes de Hong Kong, les travaux des champs, une cérémonie de remise de diplôme dans une université du Maine. Le lecteur se délecte des quelques illustrations en pleine page : le marché aux criquets de Shanghai, les rizières en terrasse du Jiangxi, une chute d’eau à proximité de laquelle se reposent des combattants chinois, les exécutions sommaires aux portes de Nankin, l’arrivée par mer à Hong Kong à bord d’une jonque, un vieil homme en train de peindre à l’eau des poèmes éphémères sur le chemin de pierre du jardin d’un grand temple à Hong Kong, un avion survolant une rue de cette cité, et pour finir une vue paisible de la rivière Li… sans oublier une séance douloureuse de bondage traditionnel (Shibari).



Madame Li continue de traverser le siècle, son existence et sa trajectoire de vie étant impactés et brutalisés par les événements historiques. En dehors des séquences vécues en direct, la narration prend les atours d’un roman, des textes comme écrits par le personnage principal évoquant ses souvenirs, ce qui correspond à la scène d’introduction du premier tome : Madame Li raconte sa vie aux personnes présentes dans le restaurant chinois appelé La rivière Li. Cette approche romanesque préserve l’implication du lecteur pour cette femme, car il a appris à la connaître dans les trois premiers tomes. Il la voit accepter certains coups du sort, essayer de lutter contre d’autres, faire avec, ou bien choisir d’embrasser les responsabilités de cheffe de triade en toute connaissance de cause quant aux trafics illégaux, et aux conséquences sur les usagers de l’opium. Il ne parvient pas à la considérer comme une méchante, l’ayant accompagnée dans tout ce qu’elle a enduré, que ce soit les épreuves physiques ayant laissé des cicatrices dans sa chair, ou les épreuves émotionnelles sur lesquelles elle n’avait aucune prise, comme l’éloignement de ses enfants. Le lecteur constate le passage du temps, parfois grâce aux dates, parfois par des marqueurs temporels comme dans la planche cinquante-trois, d’abord avec une affiche pour le film Le parrain sur une colonne Morris, puis pour un spectacle de Coluche sur le même support, puis pour le film Jurassik Park, et enfin pour le film Amélie Poulain.


Pour ce dernier tome, Madame Li reprend le devant de la scène. Jean-François Charles excelle pour lui donner vie, donner de la consistance et rendre plausible chaque lieu, chaque environnement quelle que soit l’époque, avec un équilibre parfait entre une apparence douce et prévenante pour le lecteur, et une précision qui ne cache rien des horreurs de la guerre ou de la violence sous toutes ses formes. Le destin de Madame Li continue d’être formidable et extraordinaire, tout autant que terrible et accablant, insignifiant à l’échelle des événements historiques, incroyable à l’échelle humaine. Palpitant, grandiose et effrayant.



mercredi 10 janvier 2024

L'Incroyable histoire du sexe livre 2 : de l'Afrique à l'Asie

Quand la société est de droit féminin, l’ordre est souple et les femmes ne dominent pas.


Ce tome est le second d’un diptyque, la première partie étant L'Incroyable histoire du sexe livre 1 : en Occident (2017). Sa première édition date de 2020. Il a été réalisé par Philippe Brenot (psychiatre, anthropologue, thérapeute de couple) pour le scénario, par Laetitia Coryn (bédéiste) pour les dessins. Les dialogues ont été coécrits par les deux. La mise en couleur a été réalisée par Isabelle Lebeau. Cette seconde partie compte cent-cinquante-six pages de bande dessinée, pour sept chapitres.


Inde, la civilisation de l’amour. Au début du troisième millénaire avant J.-C., l’humanité s’organise autour des rives de grands fleuves – l’Euphrate, le Nil et l’Indus – où émergent de grandes cités comme Harappa, et Mohenjo-Daro. À l’image de beaucoup d’autres cultures, le dieu premier est un dieu du Soleil, Surya, qui donne naissance à la divine trinité, le Trimurti : Brahma, Vishnou, Shiva. Selo, la légende, Shiva, dieu phallique tout-puissant, est le créateur de l’Univers. La nuit et l’océan occupaient tous les espaces. Sur les eaux flottait un géant, Vishnou. Tandis qu’il méditait, Vishnou vit fondre sur lui, du fond des ténèbres, un être incandescent de lumière. Brahma l’âme du monde. Les deux dieux se querellaient dans la nuit infinie lorsque jaillit de l’océan un immense phallus de feu qui se mit à grandir de façon gigantesque. Stupéfaits, Brahma et Vishnou le regardèrent monter comme une tour sans fin dont ils ne pouvaient estimer l’immensité. Ils se transformèrent alors en leurs avatars pour tenter d’atteindre ses extrémités et prendre la mesure de cette énormité phallique. Brahma, le jars, planant dans les airs, Vishnou, la tortue, fouillant les entrailles de la mer, sans que l’un ou l‘autre ne puisse atteindre l’extrémité du phallus géant d’où sortit Shiva, la force suprême de l’Univers. Brahma et Vishnou ne purent que se prosterner pour adorer Shiva, le grand créateur.



Moyen-Orient, mille et un sexes – Le judaïsme. Dans le texte fondateur des trois grands monothéismes, le sexe et l’amour surgissent dès les premières lignes avec le trio inaugural : l’homme, la femme et la tentation (le serpent). Au fil des siècles, différentes lectures ont tenté de gommer la représentation des pulsions, mais le sexe y est naturellement présent, comme dans beaucoup d’autres textes anciens fondateurs du judaïsme : la Torah, le Talmud, le Lévitique, le Deutéronome… Après la désobéissance d’Adam et Ève et l’exil du Jardin d’Éden, la Genèse explique que Dieu punit l’humanité par le Déluge dont seuls Noé et sa famille sont sauvés. Noé plante une vigne, devient viticulteur, s’enivre de son vin et s’endort nu sous sa tente. Le texte précise que Cham, son plus jeune fils, vit la nudité de son père, puis appela ses frères, qui couvrirent Noé de leur manteau. Lorsque Noé se réveilla de son ivresse, il apprit ce que lui avait fait son fils cadet (Genèse 9:20-27). Plus loin dans la Genèse (19:32), le vin est un puissant allié de la libération des pulsions. Fuite de Sodome par Loth et sa famille. Deux anges viennent les avertir : Fuyez ! Abandonnez tout ! Et ne vous retournez pas ! La femme de Loth se retournant est changée en statue de sel, une façon d’avouer ses péchés.


Le premier tome racontait l’histoire de la sexualité en Europe, et plus précisément en France depuis l’homo sapiens jusqu’à nos jours. Le lecteur salue l’ambition de raconter cette même évolution dans sept autres pays, régions ou continents en un seul chapitre comprenant entre treize et vingt-cinq pages : l’Inde, le Moyen-Orient, l’Afrique, la Chine, le Japon, le continent Américain. Du coup, chaque chapitre est découpé en courts sous-chapitres, de une à quatre pages, avec quelques exceptions comme celui consacré aux Milles et une nuits qui compte neuf pages. Par exemple pour le chapitre consacré à l’Océanie amour et vahinés, les titres des sous-chapitres sont les suivants : origine de l’humanité, la défloration rituelle, les initiations sexuelles, les particularismes sexuels, les écorchures érotiques, le mariage communautaire, le drame de la magie amoureuse, le sperme initiatique, le fantasme vahiné, l’amour missionnaire. Comme dans le premier tome, l’exposé se focalise sur les pratiques sexuelles, avec une richesse remarquable dans la diversité. L’auteur évoque aussi bien des éléments culturels classiques, que des d’autres méconnus. Le lecteur retrouve ainsi des informations sur le Kamasutra, sur les mutilations sexuelles, la sexualité de Mao Zedong, l’art de l’estampe érotique et le fête de la fertilité au Japon, etc. Parmi ceux moins connus : les différentes étapes du rituel de mariage d’un maharadja, érotisme préféministe des Heian, les écorchures érotiques en Océanie, les Hopis agressifs en amour, etc.



À plusieurs reprises, l’auteur revient sur des clichés pour les remettre dans leur contexte, et, le cas échant, dissiper un malentendu ou contrebalancer une idée toute faite. Par exemple, il met en scène l’origine de l’appellation de la position du missionnaire dans le chapitre consacré à l’Océanie. Il revient sur le contenu de l’ouvrage des Milles et une nuits, qui a été expurgé de ce qui est trop intime, immoral ou inconvenant par les tenants d’un Islam rigoureux. La part cachée des Milles et Une nuits parlent d’amour physique, d’homosexualité, d’infidélité, de vengeance et d’exécutions sommaires. Mais aussi de voyeurisme, de fétichisme, d’exhibitionnisme, d’inceste, de pédophilie, de nécrophilie, de zoophilie… Dans le même ordre d’idée, il aborde également la fausse réputation des geishas. La geisha allie le summum du raffinement (coiffure, maquillage), de l’élégance (kimono et sandales surélevées), et de la culture, c’est une véritable artiste. Dès l’âge de treize ans, la novice apprend l’art de la conversation, de la musique, de la danse et du maintien. Elle cultive le mystère et l’érotisme, laisse deviner ses sentiments même si elle ne les éprouve pas. Méticuleusement drapée, la geisha ne laisse entrevoir qu’une partie de sa nuque, ce délicat triangle fardé de blanc, à l’arrière du cou, qui attire tous les regards. La séduction commence là, à la manière qu’a une femme d’entrouvrir le col de son kimono. Mais rares sont celles qui s’adonnent à la prostitution, synonyme de déshonneur et de perte du titre de geisha.


Du fait de la composition de l’ouvrage, la narration visuelle se trouve encore plus soumise au texte que dans le tome un, usant de mise en situation pour incarner l’exposé, et pour apporter des touches humoristiques. L’artiste met à profit les possibilités comiques de la bande dessinée : exagération des expressions des visages pour un effet comique de comédie, jeu sur la taille des attributs sexuels pour jouer sur l’ironie, mise en situation de l’acte sexuel avec réaction décalée pour générer une prise de recul du lecteur, utilisation élégante d’anachronismes pour établir un rapport de comparaison avec l’époque contemporaine, mise à profit de la licence artistique pour créer des objets ou des parures mirifiques (avec une mention spéciale pour le cheval d’un Amérindien appartenant à une des tribus des plaines). Progressivement, le lecteur prend également conscience que les dessins assurent une fonction descriptive très consistante, et pas seulement de rapides esquisses de clichés visuels prêts à l’emploi. L’artiste aménage la densité de ce qu’elle représente en fonction du texte, dans un mouvement de vases communicants, beaucoup de texte et un dessin épuré, peu de texte et un dessin avec de nombreux détails. Ainsi, le lecteur peut voyager dans chacune des régions ou dans les payas évoqués, grâce à l’investissement important pour représenter les décors d’époque et les costumes correspondants également à cette époque. Lors du chapitre consacré au Japon, elle prend visiblement plaisir à imiter les caractéristiques visuelles des estampes dans la manière de dessiner les êtres humains.



Le lecteur constate rapidement que ce second tome comprend régulièrement des représentations d’amour physique plus explicites que dans le premier, en particulier avec de nombreux phallus dressés, et quelques gros plans de pénétrations, là aussi en cohérence avec l’époque évoquée, ce qui ne concerne pas seulement lesdites estampes. À chaque fois, ce choix de montrer se trouve en cohérence avec l’exposé, ne serait-ce que pour le Kamasutra, mais aussi le Manuel de la chambre à coucher en Chine, L’oreiller de Yoshiwara (un guide des quarante-huit positions japonaises de l’amour, avec un très beau rendu en silhouettes), ou encore cette légende des îles Trobirand (en Mélanésie) qui veut qu’à l’origine les humains avaient un sexe si long que, allongé dans son lit, un homme pouvait pénétrer une femme à plus de cent mètres. De chapitre en chapitre, de nombreuses pratiques diverses et variées sont passées en revue, et illustrées, souvent inattendues, l’introduction d’une cordelette (à l’aide d’une tige en ivoire) et ressortie comme un écouvillon dans le pénis du maharadja préparé pour son mariage, à la lutte amoureuse la nuit des noces au Rwanda.


Dans un premier temps le lecteur éprouve un peu une sensation de catalogue du fait de l’ampleur de chaque région ou pays couvert en un seul chapitre, entre recueil d’anecdotes rapides, faits culturels structurants, éléments historiques majeurs. Puis, il se produit le même effet que dans le tome un : la somme des parties dessine progressivement un tout, une approche holistique morcelée à travers ces différentes régions du globe. Il apparaît également des points de comparaison. Le plus flagrant se trouve dans l’origine du monde et des êtres humains : avec le dieu-soleil Surya en Inde, Mumbere l’ancêtre fondateur (fils de l’orgasme) en Afrique, l’œuf cosmique et le géant Pangu en Chine, Izanagi-no-Mikoto & Izanami-no-Mikoto au Japon, le volcan, les deux sœurs et les jeunes filles vierge aux îles Trobriand. En considérant la narration visuelle de chacun de ces mythes, le lecteur se rend compte qu’elle combine une approche respectueuse du texte, avec un humour bon enfant, dépourvu de raillerie ou de moquerie, dans un équilibre sophistiqué. De mythe en mythe, le texte met en évidence les invariants, souvent la domination masculine, et les exceptions, comme la famille matrilinéaire ou les femmes comme premières créatures humaines dans les îles Trobriand.


Au cours de ce tome, le lecteur passe par plusieurs phases. Tout d’abord le plaisir de retrouver la verve de la narration visuelle : agréable à l’œil, savamment dosée par rapport au texte, conçue en phase avec l’exposé, réussissant à le complémenter, donnant à voir sa dimension humaine, grâce à des personnages vivants, de l’humour visuel, et quelques anachronismes révélateurs. Dans le même temps, il se réjouit de pouvoir comparer le développement de la sexualité française, avec celle d’autres régions du monde. Puis il se dit que la pagination de chaque chapitre est trop faible pour pouvoir rendre compte d’un sujet d’une telle ampleur, même si chaque chapitre s’avère très riche. Progressivement, il fait l’expérience de la complémentarité des chapitres entre eux, aboutissant à cet effet de prise de recul par rapport à la France, chaque facette contribuant à construire une vision très complète sur le sujet à partir de tous ces points de vue. Édifiant et fascinant.



jeudi 13 avril 2023

Matteo Ricci - Dans la Cité interdite

Une pensée qui ne se nourrit pas de curiosité s’éteint d’elle-même


Ce tome est le troisième dans une série thématique consacrée à des hommes saints, après Vincent - Un saint au temps des mousquetaires (2016) et Foucauld - Une tentation dans le désert (2019). Sa première publication date de 2022. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, Martin Jamar pour les dessins et les couleurs, avec un lettrage réalisé par Joëlle François. Il s’ouvre avec une introduction d’une demi-page, écrite par le scénariste dans laquelle il évoque l’écriture d’Élisabeth Rochat de la Vallée qui écrit sur Matteo Ricci, sa relation au Christ et sa relation aux hommes, ce qui permit à une rencontre de s’opérer, à une compréhension mutuelle de devenir possible. Puis il cite les deux auteurs Vincent Cronin et de Michela Fontana dont les ouvrages lui ont permis de découvrir ce saint homme.


Pékin, 1601. Jusqu’à présent, bien peu d’occidentaux ont pu franchir les enceintes de la Cité interdite. Là, derrière ces hauts murs de briques, vit le Fils du Ciel, entouré de sa famille, de sa cour, de ses concubines et de la caste puissante des eunuques qui bénéficient de nombreux privilèges et de pouvoirs certains. Justement, l’un d’eux, un certain Ma T’ang, collecteur des taxes de Lintsing, reçoit ses agents qui lui apprennent une bien étrange nouvelle. Un étranger s’est installé dans la ville ! Il semble que ce ne soit ni un espion, ni un agent ennemi, mais un lettré qui a su gagner l’appui de certains mandarins. Il dispose d’ailleurs d’un passeport. L’indicateur continue, tout en conservant une posture courbée : l’étranger cherche un intermédiaire auprès de l’Empereur. Il a des présents à offrir à sa Majesté Impériale. De l’or des bijoux, il paraît qu’il peut changer le cinabre en argent. L’eunuque Ma T’ang demande son nom.



Il s’appelle Matteo Ricci. Il est né en Italie, à Macerata. Âgé de 19 ans, il entre au noviciat des jésuites et, après des études au Collège romain, il est ordonné prêtre à Cochin en juillet 1580. Depuis 18 ans, il parcourt la Chine pour y servir Dieu. Par terre, le long des fleuves, au fil des saisons, des déconvenues, mais avec un courage exemplaire qui jamais ne l’abandonne… Il a la grande intelligence du cœur et de l’esprit, de respecter des coutumes et une foi autres que la sienne. Ses connaissances en mathématiques et en astronomie, ses dons pour la philosophie, l’horlogerie le font apprécier des intellectuels et des mandarins qu’il croise sur sa route. Il est ainsi devenu le Lettré du lointain Occident. Mais le plus difficile reste à faire. Il veut rencontrer le Fils du Ciel en personne, car c’est par la tête qu’il veut descendre jusqu’au corps. Rien, cependant, n’est acquis. Impossible de pénétrer dans la Cité interdite sans une invitation personnelle de l’Empereur. Et cette invitation ne peut s’obtenir sans l’aval d’un conseiller proche… Ou d’un eunuque bien en cour. Les deux serviteurs comme les appelle le porte-parasol de Ma T’ang, sont en réalité les compagnons de voyage de Ricci. Il y a là frère Fernandez et le jésuite Diego Pantoja, un missionnaire.


Dans son introduction, le scénariste indique qu’il connaissait peu de choses de Matteo Ricci à l’époque où il a commencé ce projet. Il cite donc la préface d’Élisabeth Rochat de la Vallée : Le danger de se perdre quand on ne se cramponne plus aux certitudes données par sa langue et par la raison de sa culture n’est pas à négliger; danger de perdre son identité et même sa foi. Le lecteur sourit en prenant connaissance de ces risques : il se dit que cela s’applique parfaitement au dessinateur, plus habitué à dessiner Paris aux siècles passés, en particulier au dix-neuvième siècle. Dans le même temps, il est pleinement rassuré dès la première page : une magnifique statue d’un lion sur une stèle richement sculptée, devant le mur d’enceinte de la Cité impériale, avec trois marchands ambulants, et trois gardes, tous représentés avec une minutie remarquable. Martin Jamar n’a pas perdu sa culture et son talent de raconteur en images, même s’il a dû faire l’effort de s’adapter aux us et coutumes d’une région du monde qu’il n’est pas familier de représenter. Les cases de la bande inférieure montrent l’eunuque Ma T’ang et ses deux informateurs : le lecteur prend le temps de savourer le magnifique manteau orné de motifs complexe du premier. Il sait que la reconstitution historique est tout aussi soignée que celle de Paris sous Napoléon 1er (Double Masque) ou pendant la Commune (Voleurs d’empires).



Le lecteur accompagne donc le prêtre jésuite italien et missionnaire en Chine impériale, dans cette ville dont l’auteur a choisi de conserver l’ancienne appellation de Pékin, plutôt que celle plus moderne de Beijing. Il peut ainsi regarder autour de lui dans les rues et dans la Cité interdite : une rue enneigée pour commencer, une autre débouchant sur un temple, celle menant aux bureaux du mandarin T’sai Hsu-t’sai responsable des ambassades étrangères, une vue générale en légère élévation du palais des Barbares avec ses murs d’enceinte et ses voies intérieures, différents bâtiments de ce palais. Puis en planche vingt-cinq, le missionnaire passe par une porte d’entrée latérale pour franchir l’enceinte extérieure de la Cité interdite. C’est à nouveau l’occasion de pouvoir contempler la multitude d’artisans et de commerçants qui s’affairent, ainsi que les façades du palais. Lors d’une enquête, Ricci se rend dans la demeure du veuf Wang Chung Nim : l’artiste en offre une vue générale en élévation inclinée, puis montre la vue sur les vastes jardins, à partir d’un petit pavillon de bois. Le récit se termine avec une case consacrée à la tombe du prêtre, avec une stèle sculptée, et deux magnifiques arbres de part et de d‘autre, ainsi que les bâtiments de la Cité interdite en arrière-plan. Le lecteur a envie de le remercier pour lui avoir donner à voir autant de lieux, d’individus en train de vaquer à leurs occupations ordinaires, dans des cases toujours facilement lisibles, avec une colorisation naturaliste faisant ressortir les éléments les uns par rapport aux autres, les ambiances lumineuses, les différents plans.


Les prises de vue en intérieur sont tout aussi riches, informatives et vivantes. Le lecteur ouvre grand les yeux pour ne pas en perdre une miette qu’il s’agisse des cadeaux à offrir à sa Majesté Impériale, de l’aménagement et de la décoration intérieur d’un temple bouddhiste, du pavillon de Yogour Kahn, de l’atelier d’horlogerie où s’exerce Lin Yu, et bien sûr de la salle du trône. L’artiste s’est fixé pour but de reconstituer chaque lieu, chaque accessoire, chaque tenue vestimentaire, pour que le lecteur puisse en voir le plus possible au cours de son immersion. Il réalise des plans de prise de vue d’une clarté exemplaire, en mettant un point d’honneur à représenter les arrière-plans le plus souvent possible. Sa direction d’acteurs appartient au registre naturaliste, avec des postures qui s’avèrent en parfaite adéquation avec l’occupation du personnage, et permettent de se faire une idée de son état d’esprit. La narration visuelle donne une impression d’évidence et de facilité au lecteur, alors qu’il lui suffit de prendre une case et de réfléchir aux recherches nécessaires pour pouvoir s’imaginer le travail qui a dû être nécessaire.



Comme pour les deux tomes précédents, le scénariste a retenu une approche qui rend hommage au Vénérable, c’est-à-dire qu’il ne gomme pas sa foi, mais il ne fait pas acte non plus de prosélytisme. Matteo Ricci évoque sa foi quand il est questionné dessus, il prie, il a amené avec lui un crucifix, des images pieuses. Pour autant, il n’assène pas le credo de sa foi à toutes les personnes qui passent à sa portée. Il fait preuve d’un humanisme chrétien dans son comportement, dans sa façon d’envisager les rapports avec autrui, et de tolérance. Il est venu pour une mission d’évangélisation, avec l’intention de commencer par l’Empereur lui-même. Son voyage l’amène à fréquenter aussi bien des savants, que des individus aguerris en politique, ou aux intrigues de palais. Outre les valeurs morales et la charité chrétiennes, Ricci fait montre de son ouverture d’esprit à plusieurs reprises. Alors que des voleurs se sont introduits dans sa maison et ont été mis en fuite par Lin Yu armée d’une épée, il explique à celle-ci qu’il les laisse fuir car il a bien conscience que ces voleurs obéissent probablement à des ordres qu’ils ne peuvent refuser. Quelques pages plus loin, il discute avec Lin Yu et elle lui demande pour quelle raison il fait tout cela pour elle : il répond tout naturellement qu’il serait un mauvais chrétien s’il n’aidait pas les gens en difficulté ou en souffrance. Elle poursuit et souhaite savoir s’il pourrait lui apprendre, si c’est son Dieu qui parle ainsi. Le scénariste fait preuve à son tour de malice puisque Ricci répond que Partager une règle de vie avec un ami qui vient de loin est une grande joie. Il ajoute qu’il s’agit d’une maxime de Confucius, alors que le lecteur s’attendait à ce qu’il cite les Écritures.


L’enjeu du récit réside donc dans le chemin qui mène à l’audience avec l’Empereur. Jean Dufaux met en scène le protocole, les semaines d’attente, les intrigues de palais, les alliances de circonstance, les embûches créées par les jaloux, les envieux, les profiteurs ou les inquiets de leurs privilèges. Matteo Ricci apparaît comme un homme sage et posé, confiant en la Providence, avec une réelle expérience des êtres humains. De la planche trente-et-un à la planche trente-six, il participe à une enquête sur un cas de malédiction, avec une perspicacité et une efficacité qui évoquent celles du Juge Ti, personnage créé par Robert van Gulik, et enquêteur hors pair d’une série de romans policiers. Au fur et à mesure des rencontres avec les autorités, avec les divers représentants, il se dessine en creux une vision de la capitale chinoise, du mode de fonctionnement de cette partie de cette société, à la fois des us et coutumes, à la fois sa capacité à accueillir les étrangers et à établir un réel échange avec eux.


S’il a lu les deux précédents tomes, l’un consacré à Saint Vincent de Paul, le suivant à Charles de Foucauld, le lecteur a déjà l’eau à la bouche à la simple idée de découvrir celui-ci. Il n’est pas déçu : les dessins sont toujours aussi fournis avec une lisibilité immédiate, pour une reconstitution historique remarquable. Le scénario évoque quelques mois de la vie de Matteo Ricci, son séjour à Pékin, et son invitation à entrer la Cité interdite, sans gommer sa foi religieuse, ni en faire l’apologie, montrant comment son ouverture d’esprit et l’étendue de ses connaissances lui permettent d’être accepté dans cette société à la culture si étrangère à la sienne.