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jeudi 7 novembre 2024

Djinn T05 Africa

Pour s’enrichir, il faut de l’ombre. La corruption fuit la lumière.


Ce tome fait suite à Djinn T04 Le Trésor (2004) qu’il faut avoir lu avant. Il s’agit d’une série qui compte treize tomes et trois hors-série. C’est également le premier tome du cycle Africa, composé de cinq albums. Sa parution originale date de 2005. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario et par Ana Mirallès pour les dessins et les couleurs. Il compte quarante-six pages de bande dessinée. Il s’ouvre avec une introduction d’une page rédigée par Dufaux, évoquant l’Afrique comme une carte rouge avec un cœur qui bat au rythme des mythes et des légendes, des sociétés secrètes qui refusent l’image de l’homme blanc. Puis il fait rapidement mention de l’Afrique noire passant sous la domination de l’Europe, se transformant en colonies ou en protectorats entre 1880 et 1910, de la distribution des colonies allemandes, par la Société des Nations, à la France, l’Angleterre, la Belgique. Il finit par cette formule : Il y a dans ce volume des cages qui s’ouvrent mais aussi des masques qui se taisent.


L’homme n’est rien face aux légendes, aux mythes. Charles Augery l’a appris à ses dépens. Il se trouve dans la jungle, à l’orée d’une immense caverne, entouré par des cadavres d’Africains, en train d’écrire des notes dans son carnet. Il lui reste encore trois cartouches. La dernière sera pour lui. Il commandait le comptoir de Manokko. Il disposait d’une vingtaine d’hommes pour y faire régner l’ordre. Un ordre tout relatif mais qui convenait aux principaux marchands de la place. Une réglementation stricte aurait gêné leur négoce. Pour s’enrichir, il faut de l’ombre. La corruption fuit la lumière. Il était donc un homme de l’ombre. L’alerte fut donnée par le père Anselme. Un navire s’était échoué sur le grand fleuve, à hauteur des trois pointes. À deux heures de tout avant-poste. Il fit aussitôt affréter une barque et emmenait avec lui une partie des hommes. Comment aurait-il pu deviner ?…



La pirogue accoste le grand navire sur le fleuve, Charles Augery et ses hommes montent à bord et ils découvrent un carnage sanguinolent. Le pont est jonché de cadavres, il y a du sang partout. Un des hommes découvre une femme blanche : elle vit encore. Dans un sursaut, elle reprend connaissance et elle tire sur Augery, qu’elle rate. Il ordonne qu’on lui retire son arme. Elle a juste le temps de murmurer quelques mots à propos d’une perle noire. Pour lui-même, Augery note la perle noire, celle des légendes, celles qui orne l’oreille de la déesse Anaktu, la déesse des fièvres et des anéantis, ce qui pouvait arriver de pire. Les soldats emmènent Miranda Nelson sur un brancard. L’un d’eux a découvert une photographie : Miranda, Harold Nelson, Jade et leur petite fille. Il en déduit que l’autre femme a peut-être été enlevée. Un autre homme s’approche d’Augery, tenant dans sa main le casse-tête qui doit appartenir au sorcier de la tribu, le symbole de son pouvoir, de la force que lui a transmise Shango. Augery en déduit qu’il voulait que l’on sache : un sorcier guide à nouveau la vaillante tribu des Orushi, et ceux-ci ont repris le sentier des révoltes.


S’il a lu le premier cycle, à la vue de l’image de couverture, le lecteur sait qu’il va au moins retrouver Jade, et sa sensualité. À la lecture de l’introduction du scénariste, il situe le récit : peu de temps après la première guerre mondiale. Il constate que Dufaux évoque le contexte historique, et il sait par avance qu’il s’agit d’une toile de fond que l’auteur accommodera à sa sauce, car il ne s’agit pas d’une série historique. Le respect des événements et de la réalité historique passe après les forces structurantes de l’intrigue, et il est foulé au pied si l’histoire en est plus belle. La page d’ouverture peut évoquer celle de la série Conquistador (2012-2015, 4 tomes) réalisé avec Philippe Xavier, et par analogie Croisade (2007-2014, 8 tomes) avec le même dessinateur. La première mettait en scène Hernando del Royo, un soldat espagnol des troupes de Hernán Cortés (1485-1547) lors de son invasion de l’empire aztèque, dans un étrange processus d’acculturation. Dans Croisade, Gauthier de Flandres suivait un cheminement similaire de découverte d’une autre culture, également étrangère, également parcourue de valeurs différentes et d’une mythologie propre. À l’évidence, Charles Augery fait partie des colons qui profitent des ressources de l’Afrique pour faire leurs affaires, et pour leur enrichissement personnel, en mettant à profit l’asservissement des populations locales. C’est à son tour de se trouver dans une situation où il se heurte aux forces culturelles de cette région du monde, qui le dépassent et le broient.



D’une certaine manière, le lecteur peut entretenir les mêmes a priori négatifs à l’encontre de ce deuxième cycle qu’à l’égard du premier : l’utilisation d’une imagerie coloniale et exotique, viciée par un point de vue de supériorité coloniale, avec une appropriation honteuse pour un divertissement superficiel. Une sorte de retour aux romans d’aventure de la fin du dix-neuvième siècle où l’homme blanc apportait la civilisation aux sauvages. Sauf que… Dès le début, les représentants de l’homme blanc sont en danger, en position d’infériorité, ne comprennent rien aux forces en présence. En outre, les autochtones ont repris le sentier des révoltes, et indiquent régulièrement que les blancs vont devoir repartir chez eux : le contraire de l’apologie de la colonisation. Cependant, il ne s’agit pas d’une bande dessinée de nature historique : l’objet n’est pas de rétablir la vérité historique, et dépeindre le pillage des ressources naturelles exploitées par l’esclavage des populations locales, maintenues dans la terreur par des exécutions sommaires et la torture immonde. De prime abord, il s’agit d’un récit d’aventures : un trio amoureux dont l’une des femmes est considérée comme la réincarnation d’une déesse, l’homme est enlevé et emmené en captivité avec elle, et la troisième est laissée pour morte, au cours d’une expédition désastreuse, menée par un aventurier sur le retour, uniquement intéressé par l’appât du gain.


Il est possible aussi que le lecteur se lance dans ce second cycle avant tout pour la beauté de la narration visuelle qu’il avait appréciée dans le premier. L’artiste continue de réaliser des dessins mêlant un détourage à l’encre noire, par des traits très fins, des principales formes, et l’apport de matière, de textures et d’ambiances lumineuses par la couleur directe. Dès la première page, le lecteur tombe sous le charme du feuillage verdoyant, passant d’un jaune pâle en plein soleil à un vert profond pour les feuilles à l’ombre. Il voit le calme de l’étendue d’eau du fleuve dans une magnifique aquarelle dans la troisième planche, avec le vert des arbres sur la rive lointaine.il prend le temps de regarder l’effet des hautes herbes jaunes de la savane dans la planche cinq. Il ressent comment la sensation de l’eau peut changer du tout au tout entre sa couleur orangée sous un soleil zénithal, et le bleu un peu boueux d’un marigot. Il remarque comment le bleu devient plus profond pour l’eau de la large rivière vue à la nuit tombante depuis la terrasse de l’hôtel des Nelson, et comment la même eau redevient orangée sous le soleil pour se marier avec la teinte des flammes, Jade ayant l’intuition qu’ils vont la purifier par le feu. Plus loin, il ressent un frisson en comprenant que les jolies nuances violettes correspondent au sang versé lors du massacre sur le navire.



Comme dans le premier cycle, la sensibilité artistique d’Ana Mirallès habite chaque séquence, infusant son interprétation, sa vision de clichés visuels éculés, de nuances, avec des nouveaux sens, d’un point de vue personnel. Dans la première planche, la jolie silhouette de Charles Augery évoque celle d’Indiana Jones avec sa chemise blanche, son pantalon beige, son chapeau à large bord, et son arme à feu au ceinturon. Toutefois son expression désemparée, sa prise de notes appliquée dans son carnet font ressortir son désarroi et sa fragilité, plutôt que sa virilité. Le même Augery menant une colonne de soldats noirs en uniforme fait apparaître leur acceptation de servir et de suivre, mais aussi leur identité et la possibilité qu’ils laissent tout en plan là, pour aller mener une autre vie. Comme dépeint sur la couverture, Jade se retrouve attachée et nue dans une case, avec quatre femmes venant peindre des motifs blancs sur son corps. Le lecteur se souvient de la force de caractère de cette femme, de sa maîtrise des techniques de la séduction et de l’amour : il ne la voit pas comme une victime, mais comme une personne dotée de compétences lui permettant de conserver un détachement et du recul sur une pratique qu’elle sait analyser et interpréter. Le scénariste a conçu son récit en pensant à sa dimension visuelle et l’artiste s’approprie chaque situation avec virtuosité et sensibilité pour donner à voir ce qui s’y joue au-delà des simples actions. Le lecteur se retrouve encore plus consterné que les Nelson et Jade, devant la débandade du spectacle pathétique de Tiger Thompson. Il ressent tout le courage qu’il faut à Charles Augery pour se tenir droit face à Soyo, le frère d’Ebony, qui fait une tête de plus que lui et qui, nu, le domine par son aura et sa confiance en lui.


Ce cycle Africa commence comme une étape du tour du monde du trio formé par Jade, Harold Nelson et Miranda Nelson, dans un pays d’Afrique colonisé, c’est-à-dire des étrangers en terrain conquis, mettant à profit leur avantage économique qu’est l’argent. Les auteurs mentionnent d’ailleurs que Jade envisage de faire donner des coups de fouets à Miss Goldway en Angleterre qui a laissé leur enfant monter dans les greniers ce qui a occasionné sa chute. La cupidité et la culpabilité des colonisateurs et exploiteurs de tout poil sont bien présentes en toile de fond, sans être le thème central du récit. La séduction et les relations sexuelles restent également présentes, ainsi que la nudité, soit culturelle pour Ebony dont la tenue laisse les seins à l’air, soit dans une forme ritualisée pour Jade. Cette dernière remarque la présence de Kémono dans la rue, au premier regard, consciente de l’attirance magnétique immédiate, quasi animale, ainsi que la conscience d’un lien d’ordre spirituel. À nouveau, le surnaturel joue un rôle déterminant dans l’intrigue, comme dans le premier cycle : cette dimension qualifiée de djinn dans le titre, ces rites présents dans une autre culture, développés au fil des siècles parmi les peuples de cette région du monde. Les auteurs ne portent pas de jugement sur ces croyances. Le scénariste intègre une conviction présente dans la plupart de ses œuvres : l’existence de forces qui dépassent la raison et le rationalisme, qui se manifestent de manière différente d’une culture à l’autre, tout en étant d’essence similaire.


Au départ, le lecteur respecte les auteurs pour se lancer dans un récit d’aventures à l’ancienne, tout en reconnaissant les méfaits du colonialisme, sans pour autant que son procès soit le point focal du récit. La narration visuelle de l‘artiste enchante toujours autant par son élégance, sa richesse, ses couleurs, ses ambiances, sa capacité à présenter des situations stéréotypées en leur rendant du sens et un point de vue personnel. L’intrigue intègre plusieurs groupes avec des intérêts différents et conflictuels, mêlant séduction, contexte historique adapté en fonction du récit, aventures spectaculaires, confrontations meurtrières, situations à haut risque, et une dimension spirituelle originale. Formidable.



mercredi 10 janvier 2024

L'Incroyable histoire du sexe livre 2 : de l'Afrique à l'Asie

Quand la société est de droit féminin, l’ordre est souple et les femmes ne dominent pas.


Ce tome est le second d’un diptyque, la première partie étant L'Incroyable histoire du sexe livre 1 : en Occident (2017). Sa première édition date de 2020. Il a été réalisé par Philippe Brenot (psychiatre, anthropologue, thérapeute de couple) pour le scénario, par Laetitia Coryn (bédéiste) pour les dessins. Les dialogues ont été coécrits par les deux. La mise en couleur a été réalisée par Isabelle Lebeau. Cette seconde partie compte cent-cinquante-six pages de bande dessinée, pour sept chapitres.


Inde, la civilisation de l’amour. Au début du troisième millénaire avant J.-C., l’humanité s’organise autour des rives de grands fleuves – l’Euphrate, le Nil et l’Indus – où émergent de grandes cités comme Harappa, et Mohenjo-Daro. À l’image de beaucoup d’autres cultures, le dieu premier est un dieu du Soleil, Surya, qui donne naissance à la divine trinité, le Trimurti : Brahma, Vishnou, Shiva. Selo, la légende, Shiva, dieu phallique tout-puissant, est le créateur de l’Univers. La nuit et l’océan occupaient tous les espaces. Sur les eaux flottait un géant, Vishnou. Tandis qu’il méditait, Vishnou vit fondre sur lui, du fond des ténèbres, un être incandescent de lumière. Brahma l’âme du monde. Les deux dieux se querellaient dans la nuit infinie lorsque jaillit de l’océan un immense phallus de feu qui se mit à grandir de façon gigantesque. Stupéfaits, Brahma et Vishnou le regardèrent monter comme une tour sans fin dont ils ne pouvaient estimer l’immensité. Ils se transformèrent alors en leurs avatars pour tenter d’atteindre ses extrémités et prendre la mesure de cette énormité phallique. Brahma, le jars, planant dans les airs, Vishnou, la tortue, fouillant les entrailles de la mer, sans que l’un ou l‘autre ne puisse atteindre l’extrémité du phallus géant d’où sortit Shiva, la force suprême de l’Univers. Brahma et Vishnou ne purent que se prosterner pour adorer Shiva, le grand créateur.



Moyen-Orient, mille et un sexes – Le judaïsme. Dans le texte fondateur des trois grands monothéismes, le sexe et l’amour surgissent dès les premières lignes avec le trio inaugural : l’homme, la femme et la tentation (le serpent). Au fil des siècles, différentes lectures ont tenté de gommer la représentation des pulsions, mais le sexe y est naturellement présent, comme dans beaucoup d’autres textes anciens fondateurs du judaïsme : la Torah, le Talmud, le Lévitique, le Deutéronome… Après la désobéissance d’Adam et Ève et l’exil du Jardin d’Éden, la Genèse explique que Dieu punit l’humanité par le Déluge dont seuls Noé et sa famille sont sauvés. Noé plante une vigne, devient viticulteur, s’enivre de son vin et s’endort nu sous sa tente. Le texte précise que Cham, son plus jeune fils, vit la nudité de son père, puis appela ses frères, qui couvrirent Noé de leur manteau. Lorsque Noé se réveilla de son ivresse, il apprit ce que lui avait fait son fils cadet (Genèse 9:20-27). Plus loin dans la Genèse (19:32), le vin est un puissant allié de la libération des pulsions. Fuite de Sodome par Loth et sa famille. Deux anges viennent les avertir : Fuyez ! Abandonnez tout ! Et ne vous retournez pas ! La femme de Loth se retournant est changée en statue de sel, une façon d’avouer ses péchés.


Le premier tome racontait l’histoire de la sexualité en Europe, et plus précisément en France depuis l’homo sapiens jusqu’à nos jours. Le lecteur salue l’ambition de raconter cette même évolution dans sept autres pays, régions ou continents en un seul chapitre comprenant entre treize et vingt-cinq pages : l’Inde, le Moyen-Orient, l’Afrique, la Chine, le Japon, le continent Américain. Du coup, chaque chapitre est découpé en courts sous-chapitres, de une à quatre pages, avec quelques exceptions comme celui consacré aux Milles et une nuits qui compte neuf pages. Par exemple pour le chapitre consacré à l’Océanie amour et vahinés, les titres des sous-chapitres sont les suivants : origine de l’humanité, la défloration rituelle, les initiations sexuelles, les particularismes sexuels, les écorchures érotiques, le mariage communautaire, le drame de la magie amoureuse, le sperme initiatique, le fantasme vahiné, l’amour missionnaire. Comme dans le premier tome, l’exposé se focalise sur les pratiques sexuelles, avec une richesse remarquable dans la diversité. L’auteur évoque aussi bien des éléments culturels classiques, que des d’autres méconnus. Le lecteur retrouve ainsi des informations sur le Kamasutra, sur les mutilations sexuelles, la sexualité de Mao Zedong, l’art de l’estampe érotique et le fête de la fertilité au Japon, etc. Parmi ceux moins connus : les différentes étapes du rituel de mariage d’un maharadja, érotisme préféministe des Heian, les écorchures érotiques en Océanie, les Hopis agressifs en amour, etc.



À plusieurs reprises, l’auteur revient sur des clichés pour les remettre dans leur contexte, et, le cas échant, dissiper un malentendu ou contrebalancer une idée toute faite. Par exemple, il met en scène l’origine de l’appellation de la position du missionnaire dans le chapitre consacré à l’Océanie. Il revient sur le contenu de l’ouvrage des Milles et une nuits, qui a été expurgé de ce qui est trop intime, immoral ou inconvenant par les tenants d’un Islam rigoureux. La part cachée des Milles et Une nuits parlent d’amour physique, d’homosexualité, d’infidélité, de vengeance et d’exécutions sommaires. Mais aussi de voyeurisme, de fétichisme, d’exhibitionnisme, d’inceste, de pédophilie, de nécrophilie, de zoophilie… Dans le même ordre d’idée, il aborde également la fausse réputation des geishas. La geisha allie le summum du raffinement (coiffure, maquillage), de l’élégance (kimono et sandales surélevées), et de la culture, c’est une véritable artiste. Dès l’âge de treize ans, la novice apprend l’art de la conversation, de la musique, de la danse et du maintien. Elle cultive le mystère et l’érotisme, laisse deviner ses sentiments même si elle ne les éprouve pas. Méticuleusement drapée, la geisha ne laisse entrevoir qu’une partie de sa nuque, ce délicat triangle fardé de blanc, à l’arrière du cou, qui attire tous les regards. La séduction commence là, à la manière qu’a une femme d’entrouvrir le col de son kimono. Mais rares sont celles qui s’adonnent à la prostitution, synonyme de déshonneur et de perte du titre de geisha.


Du fait de la composition de l’ouvrage, la narration visuelle se trouve encore plus soumise au texte que dans le tome un, usant de mise en situation pour incarner l’exposé, et pour apporter des touches humoristiques. L’artiste met à profit les possibilités comiques de la bande dessinée : exagération des expressions des visages pour un effet comique de comédie, jeu sur la taille des attributs sexuels pour jouer sur l’ironie, mise en situation de l’acte sexuel avec réaction décalée pour générer une prise de recul du lecteur, utilisation élégante d’anachronismes pour établir un rapport de comparaison avec l’époque contemporaine, mise à profit de la licence artistique pour créer des objets ou des parures mirifiques (avec une mention spéciale pour le cheval d’un Amérindien appartenant à une des tribus des plaines). Progressivement, le lecteur prend également conscience que les dessins assurent une fonction descriptive très consistante, et pas seulement de rapides esquisses de clichés visuels prêts à l’emploi. L’artiste aménage la densité de ce qu’elle représente en fonction du texte, dans un mouvement de vases communicants, beaucoup de texte et un dessin épuré, peu de texte et un dessin avec de nombreux détails. Ainsi, le lecteur peut voyager dans chacune des régions ou dans les payas évoqués, grâce à l’investissement important pour représenter les décors d’époque et les costumes correspondants également à cette époque. Lors du chapitre consacré au Japon, elle prend visiblement plaisir à imiter les caractéristiques visuelles des estampes dans la manière de dessiner les êtres humains.



Le lecteur constate rapidement que ce second tome comprend régulièrement des représentations d’amour physique plus explicites que dans le premier, en particulier avec de nombreux phallus dressés, et quelques gros plans de pénétrations, là aussi en cohérence avec l’époque évoquée, ce qui ne concerne pas seulement lesdites estampes. À chaque fois, ce choix de montrer se trouve en cohérence avec l’exposé, ne serait-ce que pour le Kamasutra, mais aussi le Manuel de la chambre à coucher en Chine, L’oreiller de Yoshiwara (un guide des quarante-huit positions japonaises de l’amour, avec un très beau rendu en silhouettes), ou encore cette légende des îles Trobirand (en Mélanésie) qui veut qu’à l’origine les humains avaient un sexe si long que, allongé dans son lit, un homme pouvait pénétrer une femme à plus de cent mètres. De chapitre en chapitre, de nombreuses pratiques diverses et variées sont passées en revue, et illustrées, souvent inattendues, l’introduction d’une cordelette (à l’aide d’une tige en ivoire) et ressortie comme un écouvillon dans le pénis du maharadja préparé pour son mariage, à la lutte amoureuse la nuit des noces au Rwanda.


Dans un premier temps le lecteur éprouve un peu une sensation de catalogue du fait de l’ampleur de chaque région ou pays couvert en un seul chapitre, entre recueil d’anecdotes rapides, faits culturels structurants, éléments historiques majeurs. Puis, il se produit le même effet que dans le tome un : la somme des parties dessine progressivement un tout, une approche holistique morcelée à travers ces différentes régions du globe. Il apparaît également des points de comparaison. Le plus flagrant se trouve dans l’origine du monde et des êtres humains : avec le dieu-soleil Surya en Inde, Mumbere l’ancêtre fondateur (fils de l’orgasme) en Afrique, l’œuf cosmique et le géant Pangu en Chine, Izanagi-no-Mikoto & Izanami-no-Mikoto au Japon, le volcan, les deux sœurs et les jeunes filles vierge aux îles Trobriand. En considérant la narration visuelle de chacun de ces mythes, le lecteur se rend compte qu’elle combine une approche respectueuse du texte, avec un humour bon enfant, dépourvu de raillerie ou de moquerie, dans un équilibre sophistiqué. De mythe en mythe, le texte met en évidence les invariants, souvent la domination masculine, et les exceptions, comme la famille matrilinéaire ou les femmes comme premières créatures humaines dans les îles Trobriand.


Au cours de ce tome, le lecteur passe par plusieurs phases. Tout d’abord le plaisir de retrouver la verve de la narration visuelle : agréable à l’œil, savamment dosée par rapport au texte, conçue en phase avec l’exposé, réussissant à le complémenter, donnant à voir sa dimension humaine, grâce à des personnages vivants, de l’humour visuel, et quelques anachronismes révélateurs. Dans le même temps, il se réjouit de pouvoir comparer le développement de la sexualité française, avec celle d’autres régions du monde. Puis il se dit que la pagination de chaque chapitre est trop faible pour pouvoir rendre compte d’un sujet d’une telle ampleur, même si chaque chapitre s’avère très riche. Progressivement, il fait l’expérience de la complémentarité des chapitres entre eux, aboutissant à cet effet de prise de recul par rapport à la France, chaque facette contribuant à construire une vision très complète sur le sujet à partir de tous ces points de vue. Édifiant et fascinant.