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lundi 1 juin 2026

Les grandes batailles navales T22 Opium war

Le marchand d’armes n’a pas de scrupule, commandant ! Seul l’argent compte !


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, c’est le vingt-deuxième de cette collection sur les grandes batailles navales. Son édition originale date de 2023. Il a été réalisé par Jean-Yves Delitte pour le scénario, par Q-Ha pour le dessin, et par Hiroyuki Ooshima (The Tribe) pour les couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. Il se termine avec un dossier historique réalisé par le scénariste, comprenant huit parties, portant les titres : Il y a d’abord l’histoire…, Et puis il y a les lois implacables du commerce, Et les troubles grandissent, Le casus belli, Faire parler les canons, Après les opérations terrestres la guerre sur les eaux, Après escape Creek Fatshan Creek, Épilogue.


Depuis 1851, plusieurs régions chinoises sont en proie à une révolte. Le pouvoir de la dynastie mandchoue des Qing est contesté. Il faut dire que le gouvernement central n’arrête plus de se liquéfier et se montre incapable à résoudre les crises économiques et sanitaires qui se succèdent. Comme l’histoire le montre régulièrement, en l’absence d’un pouvoir fort, le peuple se réfugie dans des idéologies qui lui promettent un monde meilleur. En Chine, au milieu du XIXe siècle, il y aura la rébellion des Turbans rouges. Ou encore le mouvement empreint d’un christianisme folklorique du Royaume céleste de la grande Paix, simplifié par le nom de Taiping. Mais les tensions internes finissent par rejaillir sur les étrangers. Dans un petit temple de trois étages, un occidental avec une longue natte tressée égraine un chapelet devant un petit autel sur lequel est posé un petit crucifix. Il termine sa prière et regarde par la fenêtre. Un groupe de soldats vient l’arrêter et le conduire en cellule en passant par les rues de la ville, trajet au cours duquel plusieurs habitants s’en prennent physiquement à lui.



Chine, province du Kouang-Si, le 29 février 1856, Auguste Chapdelaine, prêtre missionnaire français âgé de 42 ans, a été sommairement exécuté pour prosélytisme religieux. Il est décapité en place publique. Guangzhou, la rivière des Perles et le quartier des Factoreries, le 8 octobre 1856. Avec les troubles intérieurs de la révolte des Taiping, la piraterie augmente dans les eaux chinoises. Dès lors, afin de protéger une fois encore leurs intérêts, les Britanniques instillent un système de convoi : un vaisseau de guerre accompagnant quasi systématiquement les navires marchands. Le lieutenant Liam Holman, accompagné de son oncle le premier maître Jake Holman déambulent sur les quais du port de canton. Ils assistent à la montée de plusieurs soldats chinois à bord du navire Arrow battant pavillon anglais : sur ordre du commissaire impérial Ye Mingchen, ils saisissent hommes et cargaison de ce navire de contrebande. Liam s’interpose mais il est repoussé d’un coup de crosse dans la tête. Son oncle l’aide à se relever, en lui faisant la remarque que cela lui apprendra à ne pas se mêler des affaires des Chinois. Dans le quartier administratif, le consul anglais pénètre dans les locaux du vice-roi et commissaire impérial. De manière véhémente, il exige de savoir qui l’a autorisé à monter à bord d’un navire anglais, le Arrow.


Un défi impressionnant à deux points de vue : évoquer une bataille en Chine, immense pays à l’histoire pluri millénaire, et confier la narration visuelle à un artiste autre que le scénariste artiste. S’il est familier de cette série, le lecteur en retrouve deux caractéristiques habituelles. Le scénariste réduit à la portion congrue la place des femmes : il n’en apparaît pas une seule dans ces pages. Un personnage fait mention d’une à laquelle il souhaite conter fleurette lorsque la guerre sera terminée, et l’oncle évoque la mère de Liam a plusieurs reprises. Implicitement, le lecteur en déduit que la guerre est une affaire d’hommes, au moins pour l’armée et les combats. La deuxième caractéristique se trouve dans la structure narrative de l’évocation de la bataille navale. Le titre donne une première indication : il fait référence à la guerre de l’opium plus qu’à une bataille précise et nommée. Comme à son habitude, l’auteur développe un point d’ancrage humain avec deux soldats côté britannique (Liam Holman et son oncle Jake) et deux côtés chinois (Kim Yung & Xu). Il utilise à la fois leurs discussions et des cartouches de texte pour apporter les informations historiques de manière diffuse et assimilable, sans longs pavés de texte. Le lecteur apprend ainsi que Jake Holman a servi pendant la première guerre de l’opium de 1839 à 1842, aboutissant à un traité commercial avec la Chine. Le présent récit se déroule pendant la seconde guerre de l’opium (1856-1860), en 1856/57, débouchant sur la bataille de Fatshan Creek racontée en huit pages.



En fonction de sa relation à ce créateur, le lecteur regrette que Delitte ne dessine pas ce récit, ou bien accueille avec plaisir cette alternance avec un autre artiste qui réalise une interprétation différente d’une bataille navale, apportant ses propres caractéristiques, des différences dans la sensibilité. Il peut voir que cet artiste œuvre dans un registre descriptif et réaliste, avec un niveau de détails élevé, ce qui assure une bonne qualité à la reconstitution historique. Charge en effet au dessinateur de donner à voir cette époque, dans cette région du monde, ainsi que les navires de guerre. En effet, l’investissement de Q-Ha se voit dans chaque planche : les tenues vestimentaires des civils comme les tuniques et les couvre-chefs, les uniformes. Il soigne tout autant la description des bâtiments : le temple de deux étages en bordure de rivière avec son architecture caractéristique, les murs du palais avec l’écriteau en chinois expliquant qui est enfermé dans la caisse suspendu à plusieurs mètres du sol (Ennemi à la nation), les sols en terre des chaussées, l’activité dans le port (les quais, les caisses de marchandises, une charrette avec des roues en bois, une vue du ciel pour montrer l’organisation des factoreries (lieu, le bureau où sont les facteurs ou agents d'une compagnie de commerce en pays étranger), une belle vue d’un quartier de Canton avec un pont très arqué et un bassin avec ses plantes aquatiques, les toits en tuiles aux formes si caractéristiques, etc. Le lecteur se rend compte que l’artiste fait usage d’un logiciel de modélisation 3D, ce qui donne un rendu à l’apparence parfois géométrique, très propre sur lui.


Cet aspect informatisé ressort également dans le traitement des textures, en particulier celui de l’eau avec de beaux effets de scintillement du soleil, ou dans le traitement de la végétation par exemple pour l’effet de verdure des feuilles des arbres. Parfois, cela aboutit à une surface qui détonne parce qu’elle n’a pas bénéficié de cet apport de textures, par exemple les toits des bâtisses en page treize. L’utilisation de l’outil numérique se décèle également dans la précision de la représentation des navires du tout type. En page six, le lecteur prend le temps de regarder les jonques de commerce, les navires marchands amarrés à quai dans le port. En planche treize, il dispose d’une vue imprenable en élévation d’une portion de la baie de Hong Kong : onze navires y transitent, neuf à voile dont un avec une roue à aubes, et deux à vapeur. Dans la page suivante, Jake Holman est accoudé sur un énorme canon pour pérorer, et le lecteur peut en apprécier les détails techniques. Deux pages plus loin, c’est tout le détail de la machinerie pour tendre les gréments qui est représenté avec soin. En page vingt-trois : un navire britannique avec sa roue à aubes en premier plan. Lors de la bataille, plusieurs plans en vue de dessus inclinée situent les différents navires en place. D’un côté, le lecteur peut parfois se sentir sortir du récit du fait de modèles 3D comme posés sur une surface (les débris de navires éventrés par les boulets en page quarante-quatre), le plus souvent il se sent en pleine immersion dans ces éléments visuels très concrets.



Comme dans chaque tome, le lecteur peut détecter de ci de là des remarques anti-guerre, très pragmatiques dans les deux camps. Cela commence avec un soldat chinois qui explique à son compagnon : On les a enrôlés, et ces histoires entre les Anglais et le gouverneur ne l’intéressent pas, ils vivent dans la misère depuis toujours et des types comme Ye Mingchen s’engraissent sur leur dos. Cela continue avec oncle Jake qui rappelle à son neveu Liam qu’il a promis à sa mère de le ramener. Le même Jake lui fait amèrement remarquer qu’ils se battent pour l’opium ! Par un tour de passe-passe, son commerce remplit les caisses de l’Empire : ils risquent leurs entrailles pour de l’opium ! Avec une remarque bien sentie sur les premiers profiteurs de toute guerre : Le marchand d’armes n’a pas de scrupule, commandant ! Seul l’argent compte ! Le scénariste intègre également la manifestation du racisme ordinaire des Anglais vis-à-vis des Chinois, et fait observer que ces relations sont plus compliquées que cela, quand Kim Yung, un Chinois enrôlé dans l’armée britannique explique à Liam que les Anglais les considèrent tous pareils, eux les Chinois. Mais Yung a autant de considération pour un Cantonais ou un Pékinois que les Anglais, peuvent en avoir pour un Français ou un Russe ! Il vient d’un petit village du Mékong. C’est très à l’ouest. Il espère un jour y retourner. Pour le reste, ce qui se déroule ici l’indiffère ! Quant à la bataille navale elle-même, c’est une boucherie ignoble, sanglante et sans merci, où des inconnus tuent d’autres inconnus dans un massacre dépourvu de toute humanité. Son déroulement vient illustrer les réflexions précédentes de manière accablante.


Un titre d’album qui ne précise pas le nom de la bataille navale, et un dessinateur différent du scénariste : le lecteur comprend que le résultat s’éloignera un peu du reste de la série. En fonction de sa sensibilité, il apprécie plus ou moins l’usage d’un logiciel de modélisation 3D, tout en voyant bien ce qu’il apporte à la reconstitution historique. Il s’immerge donc dans cette zone de Fatshan Creek à soixante-dix kilomètres de Canton pour un engagement militaire qui tourne au massacre. Les auteurs font ressortir les conséquences pratiques du décalage dans les technologies en présence. Au fur et à mesure, le récit met en œuvre les mécanismes habituels de la série, pour aboutir à un constat accablant des horreurs qui s’abattent arbitrairement sur des hommes qui se sont vu imposer leur participation à ce conflit.



lundi 5 mars 2018

L’Esprit rouge: Antonin Artaud, un voyage mexicain

La fête du Ciguri

Ce tome contient une histoire complète et indépendante de tout autre. Il se présente sous la forme d'une bande dessinée en couleurs, initialement publiée en 2016, écrite par Maximilien le Roy, dessinée, encrée et peinte en couleurs par Zéphir. Cette histoire relate le voyage d'Antonin Artaud (1896-1948) au Mexique en 1936. Cet artiste était un homme de théâtre, un acteur, un essayiste, un dessinateur, un poète et un théoricien du théâtre.

En 1943, Antonin Artaud est interné dans l'hôpital psychiatrique de Rodez dans l'Aveyron. En janvier 1944, dans sa chambre, il dessine au crayon des images entremêlant des chars et des soldats. 8 ans plutôt, il est à bord d'un paquebot transatlantique, sur le pont à regarder une mer grise, sous un ciel gris. Il effectue des croquis sur un carnet, alors que les autres passagers passent dans son dos en le scrutant. Dans la salle à manger, il mange seul à table. 2 jeunes femmes viennent lui adresser la parole, car l'une d'elle l'a reconnu, l'ayant vu dans un film. Au vu de son attitude, elles ont vite fait d'arrêter la conversation.

Antonin Artaud débarque à la Havane le 30 janvier 1936. Il va prendre une chambre dans un petit hôtel, puis il se rend au journal local pour proposer sa plume. L'éditeur lui suggère d'envoyer des billets sociopolitiques sur le Mexique dès qu'il y sera. Le soir, Artaud se rend dans les rues animées de la ville, jusqu'à ce qu'il finisse par repérer un dealer qui lui vend un sachet d'opium. Il se rend sur la plage pour prendre sa dose. Après avoir inhalé l'opium, un homme noir l'aborde et lui confie une dague avec une forme particulière. En 1944, Artaud est toujours interné et il reçoit la visite du médecin qui vient constater son état.

En découvrant cet ouvrage, le lecteur a le plaisir de voir un bel album cartonné avec une couverture originale, annonçant clairement l'objet du récit (Antonin Artaud, un voyage mexicain) et une citation d'Artaud sur la quatrième de couverture : la culture rationaliste de l'Europe a fait faillite et je suis venu chercher sur la terre du Mexique les bases d'une culture magique qui peut encore jaillir des forces du sol indien. Même si le lecteur n'est pas familier de ce créateur, il peut être attiré par la beauté plastique des pages intérieures, en particulier l'usage des couleurs. Il perçoit également que ce récit présente un caractère contemplatif. Sur 155 pages de bande dessinée, 84 sont dépourvues de texte, et plusieurs autres ne comprennent qu'une phrase ou deux. En outre, comme le titre l'indique, la couleur rouge bénéficie d'une place de choix dans plusieurs séquences.


Pour un lecteur qui ne connaît rien d'Antonin Artaud, il découvre le périple étonnant d'un individu qui est reconnu à plusieurs reprises par ses interlocuteurs, sa renommée d'écrivain étant parvenue jusqu'au Mexique. Le scénariste montre un individu habité par une quête : retrouver des êtres humains vrais, pas transformés par une technologie aliénante. Il montre une personne qui ne parle pas bien l'espagnol, mais qui semble s'en sortir sans trop de difficultés, une personne sans le sou ou presque, mais qui arrive à en récupérer suffisamment pour continuer de voyager. Il montre aussi un drogué souffrant chroniquement de manque, quand les prises deviennent trop espacées, faute d'avoir de quoi s'acheter une came.

La séquence d'introduction permet d'établir ce qu'il est advenu d'Antonin Artaud 8 ans plus tard. À l'évidence, son voyage au Mexique ne lui a pas apporté la raison de vivre qu'il recherchait, ou une façon de voir les choses qui le mène vers la sérénité ou l'épanouissement. Il est interné et son esprit est habité par la mort qui accompagne la guerre. Cette façon d'ouvrir le récit montre un individu qui a accompli sa quête, qui ne s'en trouve pas mieux pour autant. C'est d'autant plus cruel qu'un petit tour sur une encyclopédie en ligne dissipe tout doute sur la véracité historique de ce qui est montré. La scène suivante établit la solitude d'Antonin Artaud, ainsi que son incapacité à profiter de sa notoriété pour séduire les femmes. La suivante enfonce le clou quand le lecteur le voit dans la solitude sa cabine enténébrée par la nuit, se prenant la tête à 2 mains, incapable de trouver le sommeil.

Pourtant la suite du récit ne se vautre par dans le misérabilisme. Elle montre sans fard les actions de cet individu dépendant de la drogue, sa progression lente, et sa détermination à accomplir sa quête pour trouver une société plus authentique. La dimension contemplative exprime toute sa force grâce au parti pris graphique de Zéphir. Cet artiste est en phase avec le scénario de Maximilien le Roy, et le nourrit de visions qui permettent à toutes les nuances de s'exprimer. La séquence d'ouverture commence par ce qui ressemble à des gribouillages non signifiants, réalisés par un individu courbé sous le poids d'un fardeau psychologique ou de la fatigue. Les teins sont bruns et ocre, évoquant le crépuscule, ajoutant une nuance maladive. Le lecteur découvre alors le dessin réalisé en pleine page, terrifiant dans ce qu'il a d'obsessionnel. La séquence suivante commence avec une case occupant les 2 tiers de la page, semblant être une toile abstraite avec des traces ténues de gris, de noir, de blanc, de bleu et d'ocre. La case suivante permet de comprendre qu'il s'agit de l'horizon, le ciel et la mer. Le lecteur comprend que les images de Zéphir s'inscrivent dans l'expressionnisme, en cultivant des accointances avec le fauvisme, avec des détours vers l'art abstrait.

La première caractéristique remarquable est que les pages ne nécessitent pas de se concentrer ou de réfléchir pour comprendre ce qui s'y passe. La narration graphique est impeccable, sans problème d'interprétation (à l'exception de la cérémonie du peyotl, mais c'est une exigence du scénario), y compris et surtout dans les séquences dépourvues de mots. Par exemple, les 5 cases de la page 31 montrent des scènes de rue à Veracruz. Le lecteur sait qu'il s'agit de ce qu'observe Antonin Artaud en se promenant dans les rues. Quelques pages plus loin (pages 43 & 44), Artaud se rend dans un quartier mal famé de la ville, et là encore les dessins sont en vue subjectives. Le lecteur peut ainsi subir le regard des autochtones qui dévisagent cet homme blanc s'aventurant sur leur territoire. Il partage le sentiment d'inquiétude à déambuler dans ces rues peu sûres. Le périple à dos de cheval dans les zones montagneuses commence page 80, à nouveau avec une grande case qui transmet l'impression de verdure à grand coup de vert et de brun.


L'approche graphique de Zéphir est également remarquable en ceci qu'il dose avec soin le niveau d'informations descriptives. La première séquence montre ainsi l'aménagement de la chambre d'Artaud dans l'hôpital psychiatrique, avec le modèle de lit, la table (avec une perspective évoquant celle de La chaise de Vincent de Vincent van Gogh), le tabouret, la fenêtre, les cahiers. Par la suite, le lecteur peut admirer les rues et l'architecture de La Havane ou de Veracruz, les tableaux exposés au musée de Veracruz, la fumerie d'opium, l'atelier d'un autre artiste, l'église de Rodez et ses alentours, les plissements des montagnes au Mexique et les formations géologiques en terre rouge, l'égorgement d'un bœuf, un café à Paris. Malgré des détourages de forme vaguement de guingois, vaguement décalés (pour transcrire une impression plutôt que de réaliser une image photographique), l'artiste décrit ces lieux, en faisant apparaître leurs spécificités, leurs couleurs, leur ambiance.

Bien évidemment, la sensibilité expressionniste permet aux émotions d'exhaler leurs nuances. Lorsqu'Antonin Artaud suit son guide indien sur un petit sentier de montagne, il prend une dose d'opium, un soir à la belle étoile. En 2 pages, le lecteur peut voir l'angoisse existentielle d'Artaud alors qu'il n'arrive pas à fermer l'œil, que son esprit refuse de le laisser en paix. Il voit aussi sa silhouette courbée alors qu'il sort le matériel, conscient de succomber à la tentation du produit qui va lui offrir quelques moments d'oubli, de répit et d'extase. Quelques pages plus loin, Artaud se débarrasse de son matériel, les images et les couleurs disant ses hésitations, son choix encore vacillant, sa répulsion vis-à-vis du produit et du matériel dont il est dépendant. Grâce aux images (dépourvues de texte dans ces 2 moments), le lecteur ressent les émotions et les états d'esprit du personnage, avec une forte empathie.

Zéphir s'avère donc plus que capable de porter la narration à lui tout seul, sans l'aide de mots, aussi bien dans des séquences d'exposition que dans des séquences où l'état d'esprit du personnage importe au plus haut point. Déjà conquis par cette capacité à raconter en image, avec un ton très personnel, le lecteur découvre des séquences encore plus audacieuses et maîtrisées. Pour commencer ces cases abstraites qui ne prennent sens qu'en fonction du contexte dans lequel elles se trouvent attestent d'une belle maîtrise du processus graphique. La visite au musée est frappante par l'appropriation de peintures d'un autre artiste, tout comme l'intégration de dessins réalisés par Artaud qui pourrait être de sa main. Zéphir cite également de manière discrète d'autres bandes dessinées comme Tintin et Le Lotus Bleu (la séquence dans la fumerie d'opium), ou Apocalypse now (la séquence du bœuf égorgé).


Toujours en termes visuels, le lecteur se retrouve immergé dans des séquences incroyables. Au fur et à mesure des électrochocs subis en hôpital psychiatrique, il assiste à la rupture de connexions entre neurones, pour un moment symbolique terrifiant (la destruction physique des connexions neuronales). Arrivé à la page 120, il assiste avec Antonin Artaud à une danse shamanique qui provoque une transe chez le protagoniste, avec une altération de ses perceptions, les dessins partant du domaine figuratif pour progresser vers l'abstraction, l'artiste faisant preuve de pédagogie pour montrer comment s'opère ce glissement en termes visuels. Le lecteur a l'impression de ressentir la transe d'Artaud et ses effets sur sa perception, du grand art. Maximilien le Roy augmente encore le niveau d'exigence lors de la fête du Ciguri, avec prise de peyotl (en hauteur teneur en mescaline). Le niveau d'exigence est déraisonnable parce qu'il s'agit de montrer un moment de révélation mystique, sans tomber dans une imagerie naïve et infantile, ou new-age. En fonction de sa sensibilité, le lecteur pourra trouver que le sens ou la nature de la révélation reste cryptique, par contre la dimension graphique fait preuve d'inspiration, sans tomber dans les travers précités.

En ouvrant ce tome, le lecteur embarque pour un voyage visuel hors du commun, recelant de grandes richesses graphiques diverses et variées, au fil des séquences. Il est invité à prendre place aux côtés d'Antonin Artaud pour une quête de sens, dont le protagoniste attend une révélation mystique, l'observation d'une force primale qui lui offrirait une compréhension d'une nouvelle raison d'être. Il n'en attend pas moins qu'un phénomène capable de changer sa façon de penser pour qu'il retrouve un peu de bonheur terrestre. Le deuxième fil narratif permet de connaître avant le terme du séjour d'Artaud au Mexique, ce qu'il adviendra de lui conformément à sa biographie. Pour les 2 lignes temporelles, le scénariste adopte une approche réaliste qui rend chaque séquence plausible, qu'il s'agisse des promenades en ville d'Artaud, de sa quête d'une dose dans un quartier malfamé, d'un repas à bord d'un paquebot, ou encore d'une prise d'opium et de ses effets hallucinogènes.

L'auteur alterne des séquences variées, avec un bon sens du rythme qui fait que le lecteur ne s'ennuie pas. Il a même du mal à croire qu'il passe d'une visite au musée, à une discussion avec un individu qui se demande comment aider Léon Trotski, à une conférence donnée sur le surréalisme (en critiquant l'approche moderne de Karl Marx), en passant par un long voyage dans les montagnes pour atteindre Norogachi, le village des indiens Tarahumaras, sans oublier l'ignoble traitement aux électrochocs. Ainsi l'attention du lecteur est maintenue, et il se laisse volontiers emmener à la suite d'Antonin Artaud. Maximilien le Roy dresse le portrait d'un individu avec une idée fixe, d'un homme en proie à sa dépendance, sans chercher à retracer la vie d'Artaud. Il montre aussi quelqu'un qui a obtenu ce qu'il cherchait (participer à la fête du Ciguri) et n'est pas satisfait pour autant.


Cette lecture peut se suffire à elle-même, sans connaissance particulière de sa vie, sans implication affective pour cet acteur. Le lecteur découvre l'itinéraire d'un être humain en souffrance (pour des raisons pas très claires), ayant investi tous ses espoirs dans une quête inattendue (on ne sait pas pourquoi il a choisi cette tribu plutôt qu'une autre, ni même comment il en a entendu parler), souffrant également de sa dépendance à la drogue, mais visiblement cultivé et impliqué dans la vie politique de l'époque. Cela constitue un voyage rendu enchanteur et même enchanté par une mise en images sophistiquées et ambitieuses, limpides dans toutes les séquences, mais sans l'appui de mot pour en confirmer le sens.

Le lecteur peut aussi connaître l'œuvre d'Antonin Artaud, soit son théâtre, soit ses rôles au cinéma de 1923 à 1935, avec des réalisateurs comme Abel Gance (Napoléon, 1927), Fritz Lang (Liliom, 1934), ou encore Maurice Tourneur (Kœnigsmark, 1935) ou ses rôles dans le Juif errant (1926) ou La passion de Jeanne d'Arc (1928). Il peut aussi avoir entendu parler de ses théories sur le théâtre de la cruauté : Le théâtre et son double (1938). Il s'agit d'un théâtre dans lequel l'acteur doit brûler les planches comme un supplicié sur son bûcher, et le théâtre peut agir pour potentiellement changer la société.

Mais soit par la connaissance de sa vie, soit en allant consulter une encyclopédie en ligne, la première chose qui surprend est que Maximilien le Roy n'évoque pas que l'accoutumance à l'opium s'est faite à cause de souffrances physiques qui ont conduit l'acteur à prendre de l'opium pour les supporter. La cause première de la prise de drogues n'est donc pas la recherche de paradis artificiels, mais plutôt initialement un usage médical. Par contre, Maximilien le Roy cite à plusieurs reprises des textes d'Artaud qu'il place dans la bouche de son personnage, extraits en autres de Le théâtre et son double (1938) et de Messages révolutionnaires (1936). Il précise également qu'il a transposé des passages du livre Les Tarahumaras d'Artaud.


Ensuite, il constate que toute la carrière d'Antonin Artaud est passée sous silence (acteur, comme auteur), et que seul son engagement politique est évoqué. Par contre, la mise en scène de cette période de sa vie semble en faire l'incarnation de son manifeste sur la nature du théâtre, ainsi qu'en mettre en scène toute sa douleur d'écorché vif. Ce récit ne constitue donc pas une biographie d'Antonin Artaud qui permettrait de découvrir le créateur et son œuvre. C'est un récit sur une période limitée de sa vie qui constitue une aventure graphique exceptionnelle et présente une unité satisfaisante, même s'il ne présente pas l'importance de ce créateur et son legs à l'art du théâtre.