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mardi 30 janvier 2024

China Li T04 Hong-Kong - Paris

Que toute idée de rébellion soit inexistante.


Ce tome fait suite à China Li T03 La Fille de l'eunuque (2021) ; c’est le dernier tome de cette tétralogie. Sa première publication date de 2023. Il a été réalisé par Maryse & Jean-François Charles pour le scénario, et par ce dernier pour les dessins et les couleurs. Il comporte cinquante-six pages de bande dessinée. Il débute par un texte introductif d’une page résumant les trois tomes précédents. Il se termine par un texte court texte intitulé : Et qu’en est-il de la fortune de Zhang et de Madame Li ? Puis par deux pages intitulées Fiction ou réalité, ils nous ont inspirés, présentant Minnie Vautrin, Iwane Matsui, John Rabe, Feng Yuxiang, Du Yuesheng, Yasuhiko Asaka, les femmes de réconfort.et enfin une page de bibliographie recensant trente-trois références.


Shanghai, le marché aux criquets, 1937. Acclamé par la foule, le criquet Chang entre dans l’arène. Fort et endurci, il veut en découdre. Yuan est son adversaire. C’est son deuxième combat. Les paris sont ouverts. Le maître de la joute les taquine pour qu’ils soient violents. Chang tente d’avoir le dessus, mais Yuan esquive les coups. Chang finit par se fatiguer et Yuan en profite pour lui régler son compte. Chang recule dans l’arène. Yuan est déclaré vainqueur. Les parieurs crient : Laissez Chang survivre, il en a ! Mais l’arbitre le jette dans la cage de la sauterelle pour y être dévoré. C’est là que Li et Chou avaient retrouvé celui qui détenait les attributs de du père de la jeune femme. C’était un marchand d’alcool de serpent. Au début, il niait farouchement… Mais Chou avait des arguments. L’homme cachait les précieuses dans sa réserve. Les gardiens y étaient très dissuasifs. Et il leur avait remis les précieuses qu’il avait soigneusement cachées. Ils étaient alors repartis vers le refuge secret de son père Zhang, dans les montagnes du Hunan. Traversant des steppes, des forêts et les rizières en terrasse du Jiangxi, évitant ainsi, loin du fleuve, de rencontrer les armées communistes de Mao et celles du Kuomintang de Tchang Kaï-chek.



Mais alors qu’ils s’approchaient du repaire des montagnards, Li et Chou apprirent que le monastère avait été attaqué par les nationalistes. Les combats avaient été rudes, beaucoup d’hommes avaient perdu la vie. C’est l’armée du généralissime qui avait harcelé, mitraillé, bombardé le refuge. Le maître des lieux, monsieur Zhang, s’était échappé, le seigneur de la guerre protégeant sa fuite. Il avait profité des longues galeries souterraines creusées à l’époque par les moines bouddhistes, et qui débouchaient en bas sur l’autre versant de la vallée. Le chef des triades avait pu fuir et traverser le pays pour gagner d’autres horizons. Au petit matin, les nationalistes prenaient possession des lieux. Le seul que l’on avait retrouvé sous les ruines du monastère était un homme blanc un Français. Il était en vie, mais avait subi le supplice de la goutte, et avait perdu la raison. Le père de Li avait trouvé refuge dans la province du Hubei, chez le général chrétien.


Le lecteur sait déjà que le récit se termine dans un restaurant asiatique à Paris au début des années 2020, mais il sait aussi qu’il reste beaucoup de chemin à parcourir par le personnage principal au cours d’une période historique atroce. Pour peu qu’il dispose de quelques repères historiques, il anticipe avec inquiétude le passage par Nankin, et le massacre qui s’y déroula à partir du 13 décembre 1937 jusqu’en février 1938. Les auteurs y consacrent vingt pages, de la seize à la trente-six, et Li en fait l’expérience. D’un côté, la douceur de la palette de couleurs et les traits de contours élégants atténuent l’horreur visuelle, neutralisant le risque du voyeurisme. D’un autre côté, l’artiste représente les situations horrifiques : les habitants risquant leur vie pour traverser le fleuve à la nage, les individus pris dans le goulet d’étranglement que sont les portes de la ville, les cadavres de soldats et de civils abandonnés à même le sol dans les décombres, les individus encore vivants se tenant debout dans une fosse commune pour y être directement exécutés, les corbeaux venant se poser sur la tête des cadavres flottant dans l’un bras du delta du Yangzi Jiang, un enfant accroché à la jambe de sa mère morte, les viols, les tortures. D’un côté, une sorte de détachement clinique tient le lecteur à distance, de l’autre la qualité de la véracité historique et la justesse de la mise en scène convainquent le lecteur que ces pages capturent la réalité des faits.



Le récit chronologique de la vie de Li continue, et le lecteur ressent l’influence des décisions politiques et guerrières de Mao Zedong (1893-1976) et de Tchang Kaï-chek (1887-1975). Li succède à Zhang son père adoptif, à la tête de la Bande Verte, l’une des triades chinoises établies à Shanghai. Dans ce dernier tome, le lecteur côtoie également Du Yuesheng (1888-1951) un membre de la Bande verte, Yasuhiko Asaka (1887-1981) commandant des forces impériales ayant participé à l’assaut sur Nankin et au massacre qui s’en est suivi. Il est également question des femmes de réconfort (esclaves sexuelles souvent mineures, parfois âgées de 12 ans seulement, victimes des soldats japonais dans les pays occupés pendant la deuxième guerre mondiale), de la campagne des cent fleurs (une politique menée en Chine de février à juin 1957 par Mao Zedong ), du grand bond en avant (une politique économique menée par Mao Zedong de 1958 à 1960), de la canonnière USS-Panay (PR-5) de l’United States Navy, du trafic d’opium étrangement réprimé par Mao Zedong dès 1949 (il mena une campagne officielle contre la drogue, tout en contrôlant les cultures de pavots dans les zones les plus reculées du nord du pays, le bénéfice net de ce trafic allant comme d’habitude dans les caisses du PCC). Ces éléments historiques sont exposés par le biais de cartouches de texte finement écrits, donnant régulièrement l’allure d’un texte illustré pour chaque case correspondante, à cette bande dessinée.


Une fois qu’il s’est adapté à ce parti pris narratif évoquant régulièrement un texte illustré courant de case en case, le lecteur se rend compte de la manière dont texte et images interagissent. De manière taquine les époux Charles ouvrent leur récit avec un combat de criquet et le texte semble synthétiser ce que montre la case correspondante. Dès la troisième planche, le temps que le lecteur s’y soit habitué, les dessins montent en puissance dans ce qu’ils montrent venant donner une autre saveur au texte, pour assurer souvent la fonction de reportage visuel, permettant ainsi au récit de s’incarner à travers des hommes, des paysages. Le lecteur est ainsi progressivement parvenu à un état d’esprit qui le rend conscient de la fonction des dessins : il prête tout naturellement attention à ce qu’ils montrent, ce qu’ils racontent en plus, en parallèle du texte, donnant à voir cette époque, chaque instant de manière concrète. Il mesure tout ce que les dessins donnent à voir : les paysages naturels comme les rizières en terrasse du Jiangxi, les différentes tenues militaires de chaque camp, les petits villages et leur pont, comme les grandes cités et leurs rues, les intérieurs bourgeois et leur ameublement ainsi que les rues dévastées et les immeubles détruits, l’armée japonaise et ses blindés défilant et occupant Nankin, les différentes armes, les navires de guerre, les rues modernes de Hong Kong, les travaux des champs, une cérémonie de remise de diplôme dans une université du Maine. Le lecteur se délecte des quelques illustrations en pleine page : le marché aux criquets de Shanghai, les rizières en terrasse du Jiangxi, une chute d’eau à proximité de laquelle se reposent des combattants chinois, les exécutions sommaires aux portes de Nankin, l’arrivée par mer à Hong Kong à bord d’une jonque, un vieil homme en train de peindre à l’eau des poèmes éphémères sur le chemin de pierre du jardin d’un grand temple à Hong Kong, un avion survolant une rue de cette cité, et pour finir une vue paisible de la rivière Li… sans oublier une séance douloureuse de bondage traditionnel (Shibari).



Madame Li continue de traverser le siècle, son existence et sa trajectoire de vie étant impactés et brutalisés par les événements historiques. En dehors des séquences vécues en direct, la narration prend les atours d’un roman, des textes comme écrits par le personnage principal évoquant ses souvenirs, ce qui correspond à la scène d’introduction du premier tome : Madame Li raconte sa vie aux personnes présentes dans le restaurant chinois appelé La rivière Li. Cette approche romanesque préserve l’implication du lecteur pour cette femme, car il a appris à la connaître dans les trois premiers tomes. Il la voit accepter certains coups du sort, essayer de lutter contre d’autres, faire avec, ou bien choisir d’embrasser les responsabilités de cheffe de triade en toute connaissance de cause quant aux trafics illégaux, et aux conséquences sur les usagers de l’opium. Il ne parvient pas à la considérer comme une méchante, l’ayant accompagnée dans tout ce qu’elle a enduré, que ce soit les épreuves physiques ayant laissé des cicatrices dans sa chair, ou les épreuves émotionnelles sur lesquelles elle n’avait aucune prise, comme l’éloignement de ses enfants. Le lecteur constate le passage du temps, parfois grâce aux dates, parfois par des marqueurs temporels comme dans la planche cinquante-trois, d’abord avec une affiche pour le film Le parrain sur une colonne Morris, puis pour un spectacle de Coluche sur le même support, puis pour le film Jurassik Park, et enfin pour le film Amélie Poulain.


Pour ce dernier tome, Madame Li reprend le devant de la scène. Jean-François Charles excelle pour lui donner vie, donner de la consistance et rendre plausible chaque lieu, chaque environnement quelle que soit l’époque, avec un équilibre parfait entre une apparence douce et prévenante pour le lecteur, et une précision qui ne cache rien des horreurs de la guerre ou de la violence sous toutes ses formes. Le destin de Madame Li continue d’être formidable et extraordinaire, tout autant que terrible et accablant, insignifiant à l’échelle des événements historiques, incroyable à l’échelle humaine. Palpitant, grandiose et effrayant.



jeudi 26 mai 2022

China Li, Tome 3 : La Fille de l'eunuque

Mais pour cela, il faudra faire beaucoup de sacrifices.


Ce tome fait suite à China Li, Tome 2 : L'Honorable Monsieur Zhang (2020) qu'il faut avoir lu avant. Il faut avoir commencé par le premier tome Shanghai (2018) puisqu'il s'agit d'une histoire complète en quatre tomes. La première édition de celui-ci date de 2021. Ce récit a été par écrit par Maryse et Jean-François Charles, dessinés et peint par ce dernier. Il comprend 64 planches en couleurs.


Il y a une vingtaine d'années de cela, dans un grand jardin, Reflets de Lune lit une poésie à son fils Zhang encore enfant : À l'ouest du pavillon, mon ami m'a quittée dans un brouillard de fleurs. Il descend à la ville. Le dessin de la voile à l'azur s'est mêlé. Seul se voit le long fleuve au bout du ciel qui file. L'enfant remarque le bleu sur le sein de sa mère, et il comprend que son père Hio Chu l'a encore frappée. Il déclare à sa mère qu'il déteste son père : il sent mauvais, sa bouche sent mauvais, il sent mauvais partout. Sa mère lui répond que ce sont des histoires de grandes personnes, tout ça. Le mari arrive sur ces entrefaites et ramasse le poème à terre, regrettant que son épouse fasse de son fils un demi-doux, plutôt qu'un vrai mâle bagarreur, fort en gueule, un guerrier. Il dit à son fils de dégager en lui flanquant un coup de pied dans le derrière, et Zhang le traite de gros plein de nouilles. Maman Lune se jette au pied de son mari en lui demandant de ne pas battre leur fils et qu'il peut faire ce qu'il veut d'elle. Il lui répond que telle était bien son intention. Il l'embrasse, ouvre sa robe, la plaque contre une table en pierre et la prend de force. Dans les fourrés, Zhang voit toute la scène.



Plus tard dans la soirée, Hio Chu est allongé en train de fumer une pipe en caressant son chat, alors que maman Lune lui apporte son thé, et que Zhang dessine au pinceau, une caricature peu flatteuse de son père, puis fait des comptes sur son petit boulier. Son père annonce son intention de faire travailler son fils pour aider Wang Qiang à récolter l'engrais humain. Il estime que sa femme n'aurait pas dû lui apprendre à lire à et à écrire, que ses parents ne l'ont pas bien éduquée, pas bien préparée à son rôle d'épouse. Reflets de Lune se lève pour aller se reposer : il lui intime de rester car il a encore envie d'elle, de ses caresses, de sa peau, de son joli corps délicat et parfumé. Il veut que sa tortue de jade pénètre la porte de jade de son épouse. Mais il se lève car avant il doit aller se soulager. Dans l'escalier il perd l'équilibre sur des billes du boulier mises par Zhang et il chute lourdement sur le dos. Hio Chu se retrouve avec une jambe dans le plâtre, alité pour six à huit semaines, le temps que les os se remettent peut-être en place. Reflets de Lune continue de lire de la poésie à son enfant et à lui montrer les illustrations et la calligraphie de Chu Ta. Le père se rend compte qu'il manque des boules au boulier. Au temps présent dans le restaurant La rivière Li, le représentant de l'étude Dupont-Bedon de Mourmelon continue de raconter la vie de Li au patron et à sa famille. Fin 1934, elle se trouve dans la campagne chinoise, ayant revêtu l'uniforme des révolutionnaires du parti communiste, espérant pouvoir parler à Mao Zedong.


S'il n'a pas fait attention, le lecteur est un surpris de la composition de ce tome : 45 pages consacrées au passé de monsieur Zhang, 19 pages consacrées à Li. Il va vérifier sur la quatrième de couverture et découvre que la série comptera finalement quatre tomes, et pas trois comme initialement annoncé. Il comprend mieux que les auteurs puissent avoir dévolu autant de pages à monsieur Zhang, le père adoptif de Li. Il découvre ainsi le passé de ce personnage, son histoire depuis son enfance, jusqu'au temps présent du récit de Li, les années 1930. Il voit un jeune garçon plus attiré par les études que par les activités physiques, très conscient du mauvais caractère de son père, une brute et un tyran domestique. Les dessins permettent au lecteur de se projeter dans la très grande propriété de Hio Chu, dans le superbe jardin, aménagé, quasiment un parc, à l'intérieur avec la pièce commune, devant l'entrée de la maison elle-même. L'artiste ne ménage pas sa peine pour représenter ces lieux, leur aménagement, leur meubles et accessoires, avec une complémentarité entre personnages et surfaces détourés d'un trait souple, et éléments représentés en couleur directe. Le lecteur apprécie autant la verdure en couleur directe dans le parc, que la vue du dessus des bâtiments et des toits détourés au pinceau, ou encore le mélange de technique pour rendre compte des pierres de l'escalier extérieur menant à l'entrée.



Les époux Charles racontent le parcours de vie de cet enfant, puis adolescent, brimé par son père, sa mère étant violentée. Il ressent l'amour maternel dont il bénéficie, la tendresse. Tout entier à sa découverte, aux vues magnifiques, comme cette illustration en pleine page du port de Tianjin, il n'anticipe pas forcément ce qu'il sait pourtant qu'il va se produire. Arrivé à la planche 18, il finit par comprendre, et il se prépare au pire ayant encore à l'esprit l'atroce description lors de la discussion du tome 1, sur le processus qui fait d'un homme un eunuque en Chine. Il sent son cœur se serrer car il sait que l'acte est inéluctable, et il se souvient de la souffrance décrite, pendant et après, voyant un enfant confiant mené à cette amputation, sans aucune idée de ce qu'il va lui arriver. Comme dans le tome 1, les auteurs ne montrent pas l'acte de manière graphique, mais la séquence est quand même insoutenable. Alors même qu'il sait très bien ce que Zhang va devenir, le lecteur ne s'est pas interrogé sur le parcours qu'il l'a mené à devenir le chef de la Bande Verte, triade redoutable de Shanghai. Une fois devenu eunuque, l'enfant est emmené pour être présenté à la Cité impériale. C'est un nouveau voyage remarquable en termes d'images, de la cité, et des lieux visités, comme le bureau du doyen des eunuques avec les antiquités, ou la pièce immense avec une statue de Bouddha gigantesque, dans laquelle les attributs des eunuques étaient conservés dans des pots suspendus ou déposés sur des étagères. Ce lieu est montré dans un dessin en pleine page.


Le lecteur se fait vite à l'idée que la série comptera quatre tomes et non trois, et profite de la liberté que cela donne aux auteurs, encore augmentée avec la pagination portée à 64 planches pour ce tome. Il prend le temps de savourer 7 illustrations en pleine page, dans les planches 10, 16, 21, 35, 40, 47 et 63, un campement des révolutionnaires dans la forêt, la vue du port de Tianjin, la salle où sont entreposés les attributs, un portrait en plan taille de Mao Zedong, le commencement de la Longue Marche, une grande artère de Shanghai vue en plongée, un superbe paysage avec un horizon ouvert et un ciel lumineux. Il savoure également deux planches muettes sans aucun mot : planches 4 et 50, l'une exprimant la souffrance de Reflets Lune victime de l'assaut de son mari, l'autre l'intensité de la frustration de Zhang, avec un terrifiant accès de rage froide. La narration visuelle s'avère très riche, que ce soit la reconstitution historique, ou les scènes d'échanges oraux, ou les scènes d'action. L'artiste investit le temps nécessaire pour représenter les décors dans la quasi-intégralité des cases, ce qui assure au lecteur, une immersion de tous les instants. Il prend soin d'intégrer les éléments historiques évidents comme les tenues vestimentaires, les objets du quotidien, mais aussi les éléments culturels comme des vases décorés, ou des calligraphies et un même un facsimilé de La cabane de l'ermite, de Zhu Da (1626-1705, Bada Shanren), artiste peintre et calligraphe. Il réalise des plans de prise de vue qui montre l'environnement, mais aussi les gestes des personnages, leurs occupations pendant les dialogues. Il sait capturer la vivacité des gestes d'un porte-flingue qui s'inspire de ceux de l'acteur Bronco Billy Anderson (1880-1971) dans ses films. Il trouve le bon découpage et le bon enchaînement de cases pour rendre apparente la détresse et la terreur montante d'un eunuque soumis au supplice des blattes.



Le lecteur plonge donc dans un polar historique assez glauque pour les années d'ascension de monsieur Zhang dans le milieu du crime organisé, avec une narration visuelle riche et consistante, une reconstitution historique crédible. En parallèle, il suit Li alors qu'elle a intégré l'armée des révolutionnaires du parti communiste, et qu'elle va rencontrer Mao Zedong. Dans ce fil narratif également, le lecteur assiste à des scènes terribles, que ce soit un rebelle qui ne peut plus continuer à marcher du fait de la gangrène, ou hors champ l'énoncé des morts au combat ou pendant ce périple pour échapper à l'armée du Kuomintang de Tchang Kaï-chek, entre le 15 octobre 1934 et le 19 octobre 1935, et qui a coûté la vie une centaine de milliers de rebelles communistes. Li comme Zhang refusent d'être des victimes passives dans la vie, mais tous les deux subissent les soubresauts de l'Histoire, s'en accommodant comme ils peuvent. Du fait de la pagination dévolue à monsieur Zhang, le lecteur éprouve plus l'impression de lire un thriller sur la progression inexorable d'un individu devenant chef d'une puissante triade, que de suivre une femme assistant ou participant aux grands bouleversements de la Chine.


Ce troisième tome commence par déconcerter le lecteur par son contenu, avant qu'il ne comprenne que ce n'est pas le dernier. Une fois cette information intégrée, il ressent un plaisir immédiat à chaque page, grâce aux magnifiques cases de Jean-François Charles, la qualité de sa reconstitution historique, ses talents de metteur en scène, la place dont il dispose pour pouvoir raconter cette histoire. Alors que la temporalité des deux fils narratifs diffère, le lecteur se sent tout autant captivé par le magnétisme de monsieur Zhang qui utilise son intelligence et sa culture avec efficacité, que par Li qui se retrouve à participer à la Longue Marche pendant plusieurs mois.



mardi 3 mai 2022

China Li, Tome 2 : L'Honorable Monsieur Zhang

Ici les morts ont plus de place que les vivants.


Ce tome fait suite à ‎Shanghai (2018) qu'il faut avoir lu avant car il s'agit d'une histoire complète en trois albums, finalement en quatre albums car les auteurs ont décidé d’en ajouter un autre par rapport à ce qu’ils avaient initialement annoncé. La première publication de celui-ci date de 2020. Ce récit a été par écrit par Maryse et Jean-François Charles, dessinés et peint par ce dernier. Il comprend 62 planches en couleurs.


Au temps présent, dans le restaurant chinois appelé La rivière Li, le représentant de l'étude Dupont-Bedon de Mourmelon continue de raconter la vie de Li au patron et à sa famille. Depuis Shanghai, elle a donc embarqué pour la France en compagnie de madame Ferté et de sa fille Raphaëlle. Elle se retrouve à Paris, dans un magasin d'appareils photo, avec la fille. Elle décide d'acheter un modèle Rolleiflex double objectif, dans le but d'envoyer des photographies à son père adoptif monsieur Zhang, resté en Chine. Les deux jeunes femmes font les touristes à Paris : la tour Eiffel, Notre Dame de Paris, la basilique du Sacré Cœur. Elles flânent à Montmartre, et Li admire les toiles d'un jeune peintre qui expose dans la rue. Il s'appelle Antoine et lui dit que ce n'est pas ce qu'il a fait de meilleur. Il voudrait peindre le Sacré-Cœur comme Monet a peint la cathédrale de Rouen, dans son jeu de lumières. Il estime que ce serait intéressant qu'ils comparent leurs façons de voir un paysage, de voir la vie. Il lui demande si elle sait que Monet admirait beaucoup les artistes japonais, que c'était un grand collectionneur d'estampes. Elle répond qu'elle est chinoise.



Le soir, Li écrit à son père : Mon, cher père, j'ai revu ce jeune peintre (Vous ai-je dit qu'il s'appelle Antoine ?). C'était au Louvre, il copiait un tableau pour une commande. Il nous a invitées, Raphaëlle et moi, dans un café de St-germain-des-Prés, où se rencontrent des groupes d'artistes. C'est là que ses amis et lui discutent vivement d'écrivains, de peintres actuels et aussi de politique. Je vous envoie des catalogues d'exposition consacrés à quelques jeunes peintres dont on parle beaucoup ici. Monsieur Dobrowski, mon professeur de photographie, estime que je progresse dans mes clichés. Il pense proposer mes meilleures photos à quelques magazines. J'attends impatiemment de vos nouvelles. Vous me manquez. Je vous embrasse affectueusement. Votre fille Li. PS : madame Ferlé est très aimable, très prévenante, mais Raphaëlle trouve mes nouveaux amis ennuyeux. Raphaëlle rend visite à Li alors qu'elle travaille dans la boutique du photographe Jozef Dobrowski. Elle remarque des photographies de nu accrochées au mur : Li indique que ce n'est pas ce qu'elle croit, ce sont des études, des recherches sur la lumière, les ombres, par exemple pour mieux rendre le grain de peau. Raphaëlle lui dit qu'elle voudrait que Li la photographie. Elles montent dans l'atelier à l'étage et Raphaëlle précise qu'elle veut poser nue pour Li. La séance se déroule, Li donnant des conseils sur les poses à adopter et son amie finit par se montrer entreprenante. Le lendemain, Li demande à la concierge si elle a du courrier pour elle, une lettre de son père.


Quel plaisir de retrouver l'histoire de la vie de Li : dès la première page, les auteurs accueillent le lecteur avec considération. Une première page revenant dans le café où le représentant de l'étude Dupont-Bedon reprend son récit, pour le bénéfice de la famille tenant le restaurant, et tout autant pour le bénéfice du lecteur, comme un conteur attentionné rappelant le thème du récit, et la situation où il s'était arrêté à la fin du premier tome. Les dessins sont tout aussi prévenants, avec des couleurs douces à la peinture, et une description nourrie sans être obsessionnelle, une reconstitution historique solide. Dans le même temps, le lecteur sourit de la facétie des auteurs car la première case représente une femme nue. Mais ce n'est pas de la titillation gratuite : c'est l'image qui apparaît au fond de la coupelle de saké quand l'alcool a été bu : une photographie d'une qualité médiocre, le dessin devenant la représentation d'une image industrielle de la nudité féminine, ayant perdu tout potentiel érotique. Ceci n'est pas une femme nue, pour paraphraser René Magritte (1898-1967), mais ceci n'est pas non plus un récit édulcoré ou inoffensif. Comme dans la première partie de cette trilogie (tétralogie maintenant), le lecteur retrouve des références historiques précises, la vie de Li s'inscrivant dans le siècle : le Japon envahissant la Kuomintang le 19 septembre 1931, le Kuomintang de Tchang Kaï-chek et le drapeau de la république de la Chine dit Ciel bleu, Soleil blanc et Terre entièrement rouge, l'annexion de la Mandchourie, le plan d'encerclement du seau en fer, etc.



Les auteurs introduisent également des références artistiques comme celle au peintre et sculpteur français Jean-Léon Gérôme (1824-1904), ou celle à Zhu Da (1625-1705, orthographié Chu Da), et en passant à Amedeo Modigliani (1884-1920) et à Pablo Picasso (1881-1973). Ils s'amusent en reprenant des éléments culturels chinois passés en France à prendre au premier ou au second degré à commencer par deux aphorismes. On ne peut pas empêcher les oiseaux noirs de voler au-dessus de nos têtes, mais on peut les empêcher d'y faire leur nid. L'expérience, c'est comme une lanterne que l'on s'accroche dans le dos, mais qui n'éclaire jamais que le chemin parcouru. Ils jouent également avec l'idée reçue sur les tortures chinoises, dont le célèbre supplice de la goutte d'eau. S'il y prête attention, le lecteur peut relever d'autres marqueurs de cette époque, que ce soit le modèle de l'appareil photo acheté par Li, ou les robes, les uniformes, les voitures : une reconstitution historique soignée. Il retombe sous le charme de la narration visuelle dès la première page avec cette belle vision d'un grand boulevard de Paris, et même avant. Au dos de la couverture et sur la page en vis-à-vis, il découvre une belle illustration au pinceau, Li cheveux au vent, des jonques et un poème écrit au pinceau en colonne de haut en bas, superbe.


En planche 12, le lecteur tombe en arrêt devant une illustration en pleine page : une vue des toits de Paris avec ces toitures en zinc caractéristiques. Il suit avec plaisir Li et Antoine se promener de toit en toit sur la page suivante, avec une grâce épatante. Par la suite, il s'arrête encore à quatre reprises devant une illustration en pleine page. La planche 31 est extraordinaire, à la peinture, sans trait encré : une colonne d'hommes serpentant sur un chemin de montagne, une magnifique image plus suggestive que descriptive où les êtres humains sont réduits à quelques tâches, et pourtant le lecteur voit bien chaque silhouette, à pied ou à cheval avec ou sans fardeau, une vision extraordinaire. En planche 44, il contemple une cité nichée dans une falaise verticale, avec son pont suspendu en bois pour y parvenir : à la fois réaliste, à la fois une étape touristique. Planche 55, il se tient immobile avec monsieur Zhang pour contempler le paysage montagneux magnifique, une autre peinture capturant l'esprit des œuvres de Zhu Da. Enfin planche 56, il retient son souffle alors que Li et son guide avance sur une mince corniche de deux planches de large, collés à la falaise verticale, agrippant les maillons de la chaine métallique spittée dans la paroi rocheuse. La séduction de la narration visuelle agit à plein du début à la fin, l'artiste adaptant son approche visuelle en fonction de la séquence, allant de cases regorgeant de détails (les rues de Montmartre, la chambre d'Antoine, la salle à manger des parents d'Antoine, etc.) à des cases plus impressionnistes (une explosion, la silhouette des arbres, les montagnes en fond de case, un rideau de pluie...). Le lecteur peut se projeter dans chaque lieu grâce à des représentations soignées et détaillées.



Le lecteur reprend donc le fil de la vie de Li et il a vite fait de se rappeler qu'il s'agit d'un drame. Les auteurs mettent en œuvre les conventions d'un mélodrame, sans beaucoup de pitié pour leurs personnages, émouvant leur lecteur aux larmes à plusieurs reprises. Pour autant, ils restent dans le registre du plausible. Ils ont également tôt fait de rappeler au lecteur qu'il ne s'agit pas d'une bluette (Raphaëlle mettant Li à la rue à la première occasion), ni d'une reconstitution aseptisée (le recours à une pipe à opium lors d'un vernissage, séquence faisant penser à Les aventures de Tintin : le Lotus bleu, 1934/1935). Page 23, le lecteur retrouve un niveau de cruauté similaire à celui du premier tome avec l'opération ayant transformé monsieur Zhang en eunuque : cette fois-ci il s'agit d'un individu à qui on a coupé le nez et les oreilles. L'image n'est pas très graphique, mas le lecteur est incapable de neutraliser son imagination et elle fait le reste. La cruauté peut aussi bien prendre la forme de la guerre (des avions mitraillant des civils) que celle de la torture (une séance avec des rats). L'artiste ne se complaît pas dans le gore, mais il n'édulcore pas non plus le pire. Le lecteur garde longtemps à l'esprit cette image de têtes sans corps dans des cages accrochées à un portique de signalisation au-dessus de la chaussée, dont le sang dégoutte encore sur les véhicules qui circulent en dessous. De temps à autre, le lecteur découvre une touche d'humour pince-sans-rire très savoureuse, allant jusqu'à un dessin de sexe masculin grossièrement esquissé dans une case de la page 23, totalement à sa place dans la narration, très amusante prise pour elle-même hors contexte. Ainsi il découvre la vie de Li de Paris à la montagne Tianzi dans le Hunan, romanesque, ballottée par les bouleversements de l'Histoire, une jeune femme au fort caractère, impressionnante et attachante.


Ce deuxième tome est tout aussi extraordinaire que le premier. Une grande fresque historique jouissant d'une reconstitution minutieuse et rigoureuse. Une grande fresque romanesque à l'héroïne courageuse et attachante. Une narration visuelle magnifique et vivante.



mercredi 12 septembre 2018

China Li, Tome 1 : Shanghai

Avec les années, l'orifice urétral tend à s'obstruer.

Il s'agit du premier tome d'une trilogie. Il est initialement paru en 2018, écrit par Maryse et Jean-François Charles, dessinés et peint par ce dernier. Ces époux sont également les auteurs des séries India Dreams, War and dreams, de récits en 1 tome comme L'herbe folle, et de récits avec d'autres dessinateurs comme Far Away avec Gabriele Gamberini.

Au temps présent, un individu pénètre tardivement dans un restaurant chinois appelé La rivière Li, alors que Biyu, une jeune femme, est en train d'y passer la serpillière. Il accroche son manteau et son chapeau au portemanteau et commence à commander. La patronne sort de la cuisine et lui indique que le restaurant est fermé. Il reste assis et lui indique qu'il a retrouvé Li et qu'il prendrait bien une bière chinoise. Le cuistot accepte de le servir et demande à Biyu d'abaisser le rideau de fer. La femme appelle deux autres membres de la famille pour qu'ils viennent écouter ce que le représentant de l'étude Dupont-Bedon de Mourmelon a à leur raconter. Il commence son récit en Chine dans les années 1920. Une enfant prénommée Li est emmenée par son oncle sur une barque vers la gare la plus proche. Frère Aîné l'a jouée et l'a perdue au jeu, au profit d'un individu appelé Zhang Xi Shun qui réside à Shanghai.

L'oncle dépose la jeune Li au train qui en voit pour la première fois, avec un écriteau autour du cou indiquant quelle est sa destination et à qui elle doit être remise. Débarquée à la gare de Shanghai, elle est repérée par un blanc (surnommé Tête de Rat) qui soudoie un policier pour qu'il aille la chercher et lui livrer. Tête de Rat viole Li, alors qu'elle est encore prépubère. Le policier qui avait détourné Li de son chemin vient la rechercher alors qu'elle gît sans connaissance. Il est accompagné de son supérieur hiérarchique qui sait lire et qui se rend compte qu'elle doit être livrée à Zhang Xi Shun, l'un des dirigeants de la triade appelée la Bande Verte. Il indique au policier qu'il doit héler un pousse-pousse et le payer de sa poche, avec l'argent qu'il a récupéré de Tête de Rat. Le pousse-pousse passe à côté d'une émeute en pleine rue, vite réprimée par la police. Il dépose Li à l'adresse indiquée, à la vue de Zhang Xi Shun. Ce dernier se souvient de la dette contractée par le fils de l'ancien préfet et ordonne que Li soit confiée à mère Soong. Accompagné ses hommes, il se rend ensuite dans l'une des plus importantes fumeries d'opium de Shanghai dont le responsable ne s'est pas acquitté de sa dette dans les délais.


La quatrième de couverture annonce clairement qu'il s'agit d'une trilogie et que le récit débute en Chine dans les années 1920 et se poursuit dans d'autres contrées dans les tomes suivants. Les auteurs ont pris le parti d'utiliser une introduction se déroulant dans le présent pour renforcer la perspective historique de leur récit annonçant dès le départ que Li a vécu plus de 80 ans, inscrivant l'histoire de Li dans une forme romanesque montrant son destin. Avec une telle séquence d'ouverture, le lecteur comprend que Li est le personnage central, mais que son premier rôle ne lui assure pas le devant de la scène. Elle apparaît dans 23 pages sur 58. Effectivement sa vie s'inscrit dans un contexte géopolitique et est façonnée par les événements historiques. À l'évidence, les auteurs ne peuvent pas retranscrire toute la complexité et la richesse de la situation de la Chine à cette époque, et des forces historiques qui ont mené à cette configuration. Ils ont choisi d'évoquer les prémices des bouleversements à venir par leur manifestation directe (une émeute, les trafics de la Bande Verte et leurs enjeux économiques, l'installation des soldats de Tchang Kaï-chek), ainsi que par les nouvelles qu'annoncent certains personnages, comme Aza Flore à Zhang Xi Shun dans le cabaret l'Orchidée Rouge. Ce mode narratif permet de conserver la fluidité de la narration sans l'alourdir par de pesants exposés historiques. En fonction de sa culture, le lecteur peut alors se retrouver tout aussi surpris que les personnages par des événements soudains qui apparaissent arbitraires, ou alors rattacher lesdits événements à ce qu'il sait de cette période historique. Les auteurs ont intégré 3 pages de notes après la dernière page de bande dessinée contenant des synthèses rapides sur les Guerres de l'Opium, Sun Yat-Sen, Tchang Kaï-chek, les eunuques, les Seigneur de la Guerre, le Kominterm, le Kouo-Min-Tang et les nattes. Ainsi le lecteur ignorant de l'époque peut trouver des éléments supplémentaires rapides à assimiler, ce qui peut éventuellement susciter en lui l'envie de consulter des ouvrages historiques spécialisés.


En outre, la reconstitution historique est également assurée par les dessins. Jean-François Charles détoure les formes avec des traits au crayon plutôt qu'encrés, ce qui conserve une forme de souplesse aux dessins, et ce qui évite que les couleurs soient enfermées ou écrasées par lesdits traits. De plus cela lui permet de conserver le noir comme une couleur à part entière, par exemple pour les costumes formels ou les tenues de soirée. L'artiste a trouvé un point d'équilibre épatant pour le niveau de détails, entre une grande précision, et une forme d'épure de certains éléments pour ne pas surcharger les cases. S'il y est sensible, le lecteur peut s'attarder sur les perles d'un rideau de séparation entre la salle et la cuisine dans le restaurant, sur le modèle de locomotive à vapeur, sur les clients et les prostituées de la fumerie d'opium (avec une description évoquant Les aventures de Tintin : le Lotus bleu 1934/1935, en plus adulte), sur les tableaux au mur dans la collection de Zhang Xi Shun, sur les caractéristiques des différentes rues de Shanghai, etc. Il peut aussi lire rapidement les cases et n'en retenir que l'impression globale des formes sans s'attacher à ces détails. Il absorbe les informations visuelles qui nourrissent la reconstitution historique : les tenues vestimentaires, les uniformes, les accessoires, les aménagements intérieurs, les véhicules, les différents lieux. La richesse des cases donne à voir cette époque de manière concrète, plus que les informations éparses sur les grands événements.


Grâce au naturel et à la rigueur des dessins, le lecteur éprouve la sensation de se retrouver aux côtés des personnages, qu'il s'agisse d'une course en pousse-pousse, d'une discussion intime dans la loge de la vedette d'un cabaret, ou d'un assassinat en pleine rue avec un pistolet mitrailleur et son chargeur caractéristique en forme de disque (marque Thompson, modèle 1921). En feuilletant après coup cette bande dessinée, le lecteur prend toute la mesure de sa richesse, du naturel de sa narration visuelle, et il se remémore les visuels marquants comme la barque glissant sur la rivière Li avec des masses rocheuses en arrière-plan, la dureté des conditions de voyage dans un wagon pour bétail, l'arraisonnement de la jonque sur le Yang-Tseu-Kiang, les scènes de foule dans la rue, ou encore les cadavres dans les décombres. Derrière une apparence un peu douce et lissée par une palette de couleurs pastel, les dessins représentent une grande diversité de personnages, de situations, d'actions, avec une facilité née d'un art consommé de la narration séquentielle. L'histoire elle-même réserve également de nombreuses surprises.


La jeune Li vit dans une période troublée où la valeur d'une vie humaine n'est pas très élevée, où des individus peuvent s'arroger un droit de vie et de mort sur des êtres humains réduits à l'état de choses dépourvues de droit. Cet état de fait apparaît dès la situation initiale de Li puisqu'elle a été perdue au jeu par un de ses oncles. Il s'aggrave encore avec son viol lors de son arrivée à Shanghai. Les auteurs ont choisi de ne pas montrer cet acte barbare sur une enfant, et de ne pas s'attarder sur les conséquences psychologiques. Pour autant le lecteur n'échappe pas à l'impact émotionnel de voir ce prédateur immonde s'en prendre à une enfant sans défense. Les auteurs privilégient donc le récit romanesque, presque d'aventures, sur le drame intimiste. Mais ces 2 traumatismes de Li établissent, sans doute possible, la cruauté des conditions de vie de l'époque. Le lecteur estime qu'il a bien compris le message et que le récit peut alors progresser en intégrant d'autres éléments. Il ne s'attend certainement pas à la discussion sur le processus qui fait d'un homme un eunuque en Chine. La force de ce passage (à nouveau dépourvu de dessins gore ou de description graphique) peut lui rappeler l'anecdote sur le malaise de Neil Gaiman écoutant Alan Moore lire les mutilations opérées par Jack l'éventreur sur ses victimes, un tour de force pour lecteur bien accroché.

Le lecteur qui connaît déjà ce couple de créateurs sait qu'il va bénéficier d'un voyage extraordinaire. Le lecteur qui le découvre peut ressentir une hésitation devant une apparence trop classique et un peu sage. Dans les 2 cas, il découvre un récit d'une richesse extraordinaire qui conserve une accessibilité et une fluidité exemplaire. Les dessins présentent une lisibilité parfaite, un pouvoir d'évocation épatant, un savoir-faire au service de la gestion de la densité de l'information. La narration visuelle recèle des trésors accessibles à tous les lecteurs grâce à sa simplicité. Le récit se présente sous une forme tout aussi classique : la vie d'une femme depuis son enfance jusqu'à sa vieillesse en 3 tomes, traversant les bouleversements historiques. À nouveau le lecteur bénéficie de cette simplicité avec laquelle l'histoire est racontée. À nouveau il se rend compte qu'il peut lire cette bande dessinée au premier degré comme un roman sur le destin d'une femme, ou comme une évocation élégante d'une époque, lui rappelant des souvenirs, ou aiguisant sa curiosité sur le sujet. Il peut aussi prendre encore un peu plus de recul et considérer les conditions de vie décrites dans cette reconstitution historique, ce qu'elles disent de la nature humaine, établir une comparaison avec ses propres conditions de vie et réfléchir aux évolutions survenues, au fil de cette œuvre littéraire accessible à tous.