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mardi 30 janvier 2024

China Li T04 Hong-Kong - Paris

Que toute idée de rébellion soit inexistante.


Ce tome fait suite à China Li T03 La Fille de l'eunuque (2021) ; c’est le dernier tome de cette tétralogie. Sa première publication date de 2023. Il a été réalisé par Maryse & Jean-François Charles pour le scénario, et par ce dernier pour les dessins et les couleurs. Il comporte cinquante-six pages de bande dessinée. Il débute par un texte introductif d’une page résumant les trois tomes précédents. Il se termine par un texte court texte intitulé : Et qu’en est-il de la fortune de Zhang et de Madame Li ? Puis par deux pages intitulées Fiction ou réalité, ils nous ont inspirés, présentant Minnie Vautrin, Iwane Matsui, John Rabe, Feng Yuxiang, Du Yuesheng, Yasuhiko Asaka, les femmes de réconfort.et enfin une page de bibliographie recensant trente-trois références.


Shanghai, le marché aux criquets, 1937. Acclamé par la foule, le criquet Chang entre dans l’arène. Fort et endurci, il veut en découdre. Yuan est son adversaire. C’est son deuxième combat. Les paris sont ouverts. Le maître de la joute les taquine pour qu’ils soient violents. Chang tente d’avoir le dessus, mais Yuan esquive les coups. Chang finit par se fatiguer et Yuan en profite pour lui régler son compte. Chang recule dans l’arène. Yuan est déclaré vainqueur. Les parieurs crient : Laissez Chang survivre, il en a ! Mais l’arbitre le jette dans la cage de la sauterelle pour y être dévoré. C’est là que Li et Chou avaient retrouvé celui qui détenait les attributs de du père de la jeune femme. C’était un marchand d’alcool de serpent. Au début, il niait farouchement… Mais Chou avait des arguments. L’homme cachait les précieuses dans sa réserve. Les gardiens y étaient très dissuasifs. Et il leur avait remis les précieuses qu’il avait soigneusement cachées. Ils étaient alors repartis vers le refuge secret de son père Zhang, dans les montagnes du Hunan. Traversant des steppes, des forêts et les rizières en terrasse du Jiangxi, évitant ainsi, loin du fleuve, de rencontrer les armées communistes de Mao et celles du Kuomintang de Tchang Kaï-chek.



Mais alors qu’ils s’approchaient du repaire des montagnards, Li et Chou apprirent que le monastère avait été attaqué par les nationalistes. Les combats avaient été rudes, beaucoup d’hommes avaient perdu la vie. C’est l’armée du généralissime qui avait harcelé, mitraillé, bombardé le refuge. Le maître des lieux, monsieur Zhang, s’était échappé, le seigneur de la guerre protégeant sa fuite. Il avait profité des longues galeries souterraines creusées à l’époque par les moines bouddhistes, et qui débouchaient en bas sur l’autre versant de la vallée. Le chef des triades avait pu fuir et traverser le pays pour gagner d’autres horizons. Au petit matin, les nationalistes prenaient possession des lieux. Le seul que l’on avait retrouvé sous les ruines du monastère était un homme blanc un Français. Il était en vie, mais avait subi le supplice de la goutte, et avait perdu la raison. Le père de Li avait trouvé refuge dans la province du Hubei, chez le général chrétien.


Le lecteur sait déjà que le récit se termine dans un restaurant asiatique à Paris au début des années 2020, mais il sait aussi qu’il reste beaucoup de chemin à parcourir par le personnage principal au cours d’une période historique atroce. Pour peu qu’il dispose de quelques repères historiques, il anticipe avec inquiétude le passage par Nankin, et le massacre qui s’y déroula à partir du 13 décembre 1937 jusqu’en février 1938. Les auteurs y consacrent vingt pages, de la seize à la trente-six, et Li en fait l’expérience. D’un côté, la douceur de la palette de couleurs et les traits de contours élégants atténuent l’horreur visuelle, neutralisant le risque du voyeurisme. D’un autre côté, l’artiste représente les situations horrifiques : les habitants risquant leur vie pour traverser le fleuve à la nage, les individus pris dans le goulet d’étranglement que sont les portes de la ville, les cadavres de soldats et de civils abandonnés à même le sol dans les décombres, les individus encore vivants se tenant debout dans une fosse commune pour y être directement exécutés, les corbeaux venant se poser sur la tête des cadavres flottant dans l’un bras du delta du Yangzi Jiang, un enfant accroché à la jambe de sa mère morte, les viols, les tortures. D’un côté, une sorte de détachement clinique tient le lecteur à distance, de l’autre la qualité de la véracité historique et la justesse de la mise en scène convainquent le lecteur que ces pages capturent la réalité des faits.



Le récit chronologique de la vie de Li continue, et le lecteur ressent l’influence des décisions politiques et guerrières de Mao Zedong (1893-1976) et de Tchang Kaï-chek (1887-1975). Li succède à Zhang son père adoptif, à la tête de la Bande Verte, l’une des triades chinoises établies à Shanghai. Dans ce dernier tome, le lecteur côtoie également Du Yuesheng (1888-1951) un membre de la Bande verte, Yasuhiko Asaka (1887-1981) commandant des forces impériales ayant participé à l’assaut sur Nankin et au massacre qui s’en est suivi. Il est également question des femmes de réconfort (esclaves sexuelles souvent mineures, parfois âgées de 12 ans seulement, victimes des soldats japonais dans les pays occupés pendant la deuxième guerre mondiale), de la campagne des cent fleurs (une politique menée en Chine de février à juin 1957 par Mao Zedong ), du grand bond en avant (une politique économique menée par Mao Zedong de 1958 à 1960), de la canonnière USS-Panay (PR-5) de l’United States Navy, du trafic d’opium étrangement réprimé par Mao Zedong dès 1949 (il mena une campagne officielle contre la drogue, tout en contrôlant les cultures de pavots dans les zones les plus reculées du nord du pays, le bénéfice net de ce trafic allant comme d’habitude dans les caisses du PCC). Ces éléments historiques sont exposés par le biais de cartouches de texte finement écrits, donnant régulièrement l’allure d’un texte illustré pour chaque case correspondante, à cette bande dessinée.


Une fois qu’il s’est adapté à ce parti pris narratif évoquant régulièrement un texte illustré courant de case en case, le lecteur se rend compte de la manière dont texte et images interagissent. De manière taquine les époux Charles ouvrent leur récit avec un combat de criquet et le texte semble synthétiser ce que montre la case correspondante. Dès la troisième planche, le temps que le lecteur s’y soit habitué, les dessins montent en puissance dans ce qu’ils montrent venant donner une autre saveur au texte, pour assurer souvent la fonction de reportage visuel, permettant ainsi au récit de s’incarner à travers des hommes, des paysages. Le lecteur est ainsi progressivement parvenu à un état d’esprit qui le rend conscient de la fonction des dessins : il prête tout naturellement attention à ce qu’ils montrent, ce qu’ils racontent en plus, en parallèle du texte, donnant à voir cette époque, chaque instant de manière concrète. Il mesure tout ce que les dessins donnent à voir : les paysages naturels comme les rizières en terrasse du Jiangxi, les différentes tenues militaires de chaque camp, les petits villages et leur pont, comme les grandes cités et leurs rues, les intérieurs bourgeois et leur ameublement ainsi que les rues dévastées et les immeubles détruits, l’armée japonaise et ses blindés défilant et occupant Nankin, les différentes armes, les navires de guerre, les rues modernes de Hong Kong, les travaux des champs, une cérémonie de remise de diplôme dans une université du Maine. Le lecteur se délecte des quelques illustrations en pleine page : le marché aux criquets de Shanghai, les rizières en terrasse du Jiangxi, une chute d’eau à proximité de laquelle se reposent des combattants chinois, les exécutions sommaires aux portes de Nankin, l’arrivée par mer à Hong Kong à bord d’une jonque, un vieil homme en train de peindre à l’eau des poèmes éphémères sur le chemin de pierre du jardin d’un grand temple à Hong Kong, un avion survolant une rue de cette cité, et pour finir une vue paisible de la rivière Li… sans oublier une séance douloureuse de bondage traditionnel (Shibari).



Madame Li continue de traverser le siècle, son existence et sa trajectoire de vie étant impactés et brutalisés par les événements historiques. En dehors des séquences vécues en direct, la narration prend les atours d’un roman, des textes comme écrits par le personnage principal évoquant ses souvenirs, ce qui correspond à la scène d’introduction du premier tome : Madame Li raconte sa vie aux personnes présentes dans le restaurant chinois appelé La rivière Li. Cette approche romanesque préserve l’implication du lecteur pour cette femme, car il a appris à la connaître dans les trois premiers tomes. Il la voit accepter certains coups du sort, essayer de lutter contre d’autres, faire avec, ou bien choisir d’embrasser les responsabilités de cheffe de triade en toute connaissance de cause quant aux trafics illégaux, et aux conséquences sur les usagers de l’opium. Il ne parvient pas à la considérer comme une méchante, l’ayant accompagnée dans tout ce qu’elle a enduré, que ce soit les épreuves physiques ayant laissé des cicatrices dans sa chair, ou les épreuves émotionnelles sur lesquelles elle n’avait aucune prise, comme l’éloignement de ses enfants. Le lecteur constate le passage du temps, parfois grâce aux dates, parfois par des marqueurs temporels comme dans la planche cinquante-trois, d’abord avec une affiche pour le film Le parrain sur une colonne Morris, puis pour un spectacle de Coluche sur le même support, puis pour le film Jurassik Park, et enfin pour le film Amélie Poulain.


Pour ce dernier tome, Madame Li reprend le devant de la scène. Jean-François Charles excelle pour lui donner vie, donner de la consistance et rendre plausible chaque lieu, chaque environnement quelle que soit l’époque, avec un équilibre parfait entre une apparence douce et prévenante pour le lecteur, et une précision qui ne cache rien des horreurs de la guerre ou de la violence sous toutes ses formes. Le destin de Madame Li continue d’être formidable et extraordinaire, tout autant que terrible et accablant, insignifiant à l’échelle des événements historiques, incroyable à l’échelle humaine. Palpitant, grandiose et effrayant.



mardi 16 janvier 2024

Africa Dreams T04 Un procès colonial

Il n’avait plus sa place dans ce monde, et il n’en était pas malheureux.


Ce tome est le dernier d’une tétralogie, indépendante de toute autre. Il fait suite à Africa Dreams 3 Ce bon monsieur Stanley (2013) qu’il faut avoir lu avant. Sa parution originale date de 2016. Il a été coscénarisé par Maryse & François Charles, dessiné et mis en couleurs par Frédéric Bihel. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée.


Le roi Léopold II n’était jamais allé au Congo. C’était sa colonie qui devait venir à lui. Il avait déjà fait construire une serre congolaise en son château de Laeken et passé commande d’animaux pour le zoo d’Anvers. Restaient les habitants de cette immense contrée, grande comme 80 fois la Belgique… Ce fut chose faite en 1897, lors de l’Exposition universelle de Bruxelles. Près de 300 Congolais, hommes, femmes et enfants, furent amenés dans le parc de Tervuren, aux portes de la capitale. Le roi déambule entre les installations avec une jeune journaliste et ils s’arrêtent devant l’enclos des Congolais : des huttes traditionnelles et une clôture avec des panneaux interdisant de donner à manger aux Africains, car ils sont nourris par l’organisation. La journaliste demande s’ils sont dangereux et fait observer que la pancarte fait penser à un zoo. Le roi répond gentiment que ce sont des barbares : ils sont fétichistes et polygames. Mais en leur apportant la civilisation et le christianisme, les Belges ne désespèrent pas d’en faire d’honnêtes citoyens. Il continue : ils souffrent d’indigestion, et les organisateurs doivent veiller sur leur santé. Le roi emmène la journaliste pour lui montrer un village civilisé.



Léopold II et la journaliste arrivent devant un autre grand enclos en bordure de rivière : des Congolais en uniforme forment une fanfare en train d’interpréter un air. Le roi explique que ces hommes sont engagés dans la Force Publique, ils ont appris, au contact de leurs supérieures, à agir en personnes responsables et civilisées. La journaliste croit pourtant avoir entendu dire qu’il y avait des cannibales parmi eux, et elle voudrait savoir s’il est vrai qu’ils sont logés dans les écuries royales. Le roi commence par répondre que les propos relatifs aux cannibales sont des calomnies, et il est interrompu par un secrétaire indiquant qu’il a un autre rendez-vous. Elle prend congé et une fois la jeune femme partie, le roi la traite de petite peste, dommage elle était si jeune et si jolie. À Liverpool dans les bureaux du West African Mail, Edmund Dene Morel est assis sur une pile de journaux, jetant un regard au livre par terre : Red Rubber, l’histoire du commerce de l’esclavage du caoutchouc au Congo. Roger Casement entre dans la pièce et lui demande ce qu’il peut faire pour lui. Morel répond rien, il ne sait pas ce qu’il doit emporter. Il y a tant à dire sur le sujet et cependant trop d’informations ne pourraient que lasser les lecteurs. Il a tellement attendu cette occasion de franchir l’Atlantique pour défendre leur cause.


D’un côté, le lecteur sait déjà ce que contient ce dernier tome : la phase finale de l’existence de l’État Indépendant du Congo, avant son annexion par la Belgique pour devenir le Congo belge. D’un autre côté, il se demande ce qu’il va advenir des personnages comme Paul Delisle et son père Augustin, et même des personnages historiques comme Edmund Dene Morel (1873-1924), journaliste et écrivain à cette époque, sans oublier la manière dont Léopold Louis-Philippe Marie Victor de Saxe-Cobourg-Gotha (1835-1909) va gérer cette crise et va la vivre. Le premier apparaît dans une quinzaine de pages : un bel homme, souvent le sourire aux lèvres car il a réussi à réconcilier ses valeurs et son expérience de vie, à trouver sa voie. Celle-ci s’avère difficile, que ce soit l’avenir à construire au Congo, ou un mariage mixte avec Ilassy, forcément critiqué à cette époque. Les personnages historiques comme Morel et Casement sont représentés avec une touche romanesque dans leurs attitudes et leurs réactions, tout en restant dans un spectre réaliste, sans effet théâtral. Le lecteur prête une attention tout aussi soutenue à Léopold II, homme de grande taille, à la forte prestance qu’il soit en uniforme et en représentation, ou qu’il reçoive dans le civil un de ses conseillers comme le colonel Strauch. Les illustrations donnent une personnalité singulière à chaque protagoniste.



Le lecteur se rend compte qu’il passe d’une scène à une autre, avec un rythme assez rapide, chaque séquence ne comprenant que quelques pages. Il se rend ainsi à l’Exposition universelle de 1897 à Bruxelles, dans les bureaux d’un magazine à Liverpool, sur la Côte d’Azur dans la résidence du Cap Ferrat du roi des Belges, à la plantation M’Bayo, à la mission de William Sheppard sur la rive du fleuve Congo, dans bureau du roi au château de Laeken, sur le fleuve Congo pour une descente à bord du Lapsley, dans la capitale Boma de l’État Indépendant du Congo, à Ostende, dans les rues de Londres, dans l’ambassade de Belgique à Washington, et bien sûr dans les magnifiques serres royales de Laeken. L’artiste impressionne tout du long par sa capacité à reconstituer chacun de ces endroits, à la fois de façon détaillée, à la fois de façon évocatrice, en particulier les enclos où sont parqués les Congolais, l’encombrement du bureau du West African Mail, la cabine luxueuse du yacht du roi des Belges, la mission Sheppard sur les rives du fleuve Congo sous un ciel étoilé, les rives du fleuve Congo vues depuis le bateau Lapsley, le petit tramway de Boma, le dôme de la cathédrale Saint Paul dans la grisaille londonienne, jusqu’à une illustration en pleine page du fleuve Congo pour la dernière page. Frédéric Bihel est parfait de bout en bout, quelle que soit la nature de la séquence, discussions, déplacements, environnements urbains ou naturels : le lecteur se retrouve transporté dans chaque endroit, captivé par les individus qui s’y trouvent.


Le titre annonce le thème central de ce dernier tome : un procès colonial. Les campagnes d’information d’Edmund Dene Morel (1873-1924), soutenu par le diplomate britannique Roger Casement (1864-1916), pour partie sur la base des informations transmises par le missionnaire presbytérien William Henry Sheppard (1865-1927) ont fini par porter leurs fruits, après des années de dévouement et d’engagement pour cette cause. Avec ses aides dont le colonel Maximilien Strauch (1829-1911), le roi Léopold II met en œuvre des stratégies de diversion, des manœuvres dilatoires, des campagnes de désinformation, des missions de lobbying avec Nelson W. Aldrich (1841-1915, sénateur américain et investisseur) et avec l’avocat Henry I. Kowalsky (1859-1914, également lobbyiste). L’alternance des séquences fait prendre conscience au lecteur des différents aspects de la situation qui lui sont présentés : le point de vue de Paul Delisle devenu un habitant dans un village de l’État Indépendant du Congo, les décisions de Léopold II, la lutte pour faire connaitre la vérité par Edmund Dene Morel. Au travers de leurs actions, d’autres points de vue sont abordés : la presse belge qui commence timidement à poser des questions, la difficulté administrative et sociale d’un mariage mixte au Congo, la désertification des rives du Congo par la population qui craint les raids de la Force Publique, la civilisation à deux vitesses au Congo en fonction de la couleur de peau, le fonctionnement des commissions d’enquête et des auditions pour témoignage, l’intelligence stratégique de Léopold II et sa connaissance des traits de caractère les moins reluisants du public et des foules, les actions de manipulation de l’opinion publique par la désinformation, les opportunistes de tout poil, le mélange des affaires avec la politique extérieure, les procès pour atteinte à la sûreté de l’état afin de faire taire les gêneurs, etc.



En se renseignant plus avant sur cette série, le lecteur peut aboutir à un article rédigé par l’historienne Anne Cornet, intitulé : La série Africa Dreams, une autre manière de faire l’histoire du Congo ? Elle aborde le degré de rigueur historique des auteurs : ils ont pris la liberté de quelques aménagements pour des raisons de licence artistique, et ils ne peuvent bien sûr pas aborder l’intégralité des dimensions sociale, économique, culturelle, spirituelle, civilisationnelle de cette colonisation. Elle replace la réalisation de leur récit dans le contexte des recherches universitaires sur cette époque, à la fois l’État Indépendant du Congo, à la fois la personnalité de Léopold II. Elle analyse ainsi la façon dont Maryse & Jean-François Charles déconstruisent l’image qu’ils avaient pu avoir sur le sujet après la visite du musée colonial de Tervuren 1960, la scène qui ouvre le tome un, et les axes selon lesquels ils le font. Elle relève, entre autres, les choix effectués pour brosser le portrait de Léopold II. Elle développe aussi l’usage des références photographiques par le dessinateur pour effectuer sa reconstitution historique, en concluant que cette bande dessinée a été réalisée avec un travail de recherche imposant et qu’elle constitue une belle invitation à réapprendre à voir le passé, qu’elle renvoie par ailleurs à la complexité d’un passé colonial qui se situe au cœur de mémoires conflictuelles.


Maryse & Jean-François Charles, et Frédéric Bihel ont réalisé une incroyable reconstitution d’un passé colonial horrible, celui de l’État Indépendant du Congo. L’artiste donne à voir des paysages somptueux, des situations atroces, des personnages très humains, dans une reconstitution historique prenante et solide. La construction du récit aborde de nombreuses facettes de la situation, avec un ancrage humain. Magistral.



mardi 2 janvier 2024

Africa Dreams T03 Ce bon monsieur Stanley

Et qu’en est-il des accusations portées contre le roi des Belges ?


Ce tome est le troisième d’une tétralogie, indépendante de toute autre. Il fait suite à Africa Dreams 2 Dix volontaires sont arrivés enchaînés (2012) qu’il faut avoir lu avant. Sa parution originale date de 2013. Il a été coscénarisé par Maryse & François Charles, dessiné et mis en couleurs par Frédéric Bihel. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée.


En 1903, un jeune reporter en pantalon de golf arrive à bicyclette devant la porte du vaste cottage de Henry Morton Stanley, dans le Surrey. Il manie le heurtoir et pénètre dans le salon de l’explorateur. Il lui demande ce qu’il pense de toutes les exactions commises au Congo. Dans son fauteuil roulant, devant l’âtre, son hôte lui répond que bien sûr il déplore que cette contrée soit devenue un tel cabinet des horreurs. Mais apporter les bienfaits de la civilisation en si peu de temps à un immense pays comme le Congo ne pouvait se faire sans bavure. Beaucoup de ces malheureux Nègres indolents et peu résistants au travail ont payé de leur vie la modernisation de leur pays. Mais il ne faut pas oublier non plus qu’un tiers des colons blancs qui ont vécu là-bas ont succombé aux maladies tropicales. Il suffit de le regarder : il a survécu, mais à quel prix ! On est obligé de lui administrer régulièrement de la strychnine, de l’ammoniaque, de l’éther… Le jeune reporter roux continue : Qu’en est-il des accusations portées contre le roi des Belges ?



Le vieux Stanley s’emporte : Des calomnies, ce ne sont que des calomnies ! Il a bien connu sa Majesté. Un roi profondément humain, plein de discernement. Un grand visionnaire qui lui a fait l’honneur de lui accorder son amitié. Non, franchement, c’est une campagne diffamatoire menée par les grandes puissances européennes qui convoitent son Congo. Le jeune homme lui demande alors où en sont ses mémoires ? Est-ce qu’il y travaille toujours ? Stanley se déplace en fauteuil pour sortir à l’extérieur, tout en expliquant que cet endroit est propice à la méditation et au souvenir. Pour peu, il se retrouverait en Afrique. Une fois sortis, ils traversent une immense pelouse. Stanley reprend : il finira ses mémoires s’il lui en reste le temps car il a fait don de sa vie à son pays et à l’Afrique. Pour le moment, il en est à l’expédition Emin Pacha. Ils arrivent devant un grand étang, et Stanley se met debout pour le contempler : voici sa forêt d’Ituri, son fleuve Congo, et cet étang c’est son cher Stanley Pool. Il se souvient : c’est lors de l’expédition Emin Pacha, il y a seize ans qu’il l’a revue pour la dernière fois, cette huitième merveille du monde. Il enjoint son invité à fermer les yeux, pour imaginer un fleuve parfois si large qu’on distingue à peine son autre rive. En 1887, Stanley et ses hommes parviennent enfin au Stanley Pool. Cette expédition est la plus dure jamais menée en Afrique. Il répartit ses huit cents soldats et porteurs en deux colonnes. À la tête d’une force moins importante et plus mobile, il a l’espoir d’atteindre Emin Pacha plus rapidement et d’accomplir ainsi un sauvetage spectaculaire. Bientôt, les vivres se font rares, les porteurs trébuchent, tombent. Fort heureusement, ils parviennent en vue d’un village…


Une entrée en matière inattendue : une séquence après les faits car le temps présent du récit correspond à la fin des années 1880 et la décennie suivante. La présence de Henry Morton Stanley (1841-1904) coule de source puisque ce tome porte son nom, en revanche le petit reporter surprend avec ses culottes de golf, sa chevelure rousse et sa discrète houppette, bel hommage. En continuité avec les tomes précédents, la reconstitution historique met en scène des personnes réelles. Le lecteur retrouve, outre Henry Morton Stanley, le roi Léopold II (1835-1909), le révérend William Henry Sheppard (1865-1927, missionnaire presbytérien de l’Alabama), Edmund Dene Morel (1873-1924, journaliste), Roger Casement (1864-1916, diplomate britannique), tous apparus dans les tomes précédents. Dans celui-ci apparaissent le colonel Maximilien Strauch (1829-1911, conseiller du roi Léopold II), Mehmet Emin Pacha (1840-1892, médecin, naturaliste, explorateur, et gouverneur de la province d'Équatoria), Tippo Tip (1837-1905, marchand d’esclaves). Le récit suit le déroulement historique, la révélation publique progressive de la maltraitance des populations autochtones au Congo belge, mêlant esclavage sous forme de travaux forcés et tortures (coups de fouet, main coupée). En arrière-plan il est également question de la guerre des Mahdistes, conflit s’étant déroulé au Soudan entre 1881 et 1889, et qui a impliqué l’État Indépendant du Congo (EIC).



Comme dans le tome précédent, les auteurs alternent entre plusieurs personnages et plusieurs localisations. Tout d’abord l’introduction dans le Surrey. Puis le lac Pool Malebo (anciennement Stanley Pool), en 1887. Les serres royales du palais de Laeken, en présence du roi Leopold II et du colonel Straunch. En 1900, la palmeraie de M’Bayo avec Paul Delisle, Jenny sa belle-mère, Angèle et son boa. Les rives du lac Albert, pour la rencontre entre la troupe de Stanley et Emin Pacha. Le retour dans le village où se trouve Augustin Delisle qui accueille son fils Paul et son serviteur Niundo. Une autre séquence partant des rives du lac Albert, avec un voyage pour rejoindre le poste allemand de Bagamoyo en 1889. Le voyage d’Augustin et Paul Delisle pour rallier la mission du révérend Sheppard. Une courte séquence de deux pages dans le bureau de West African Mail, à Liverpool avec Bulldog (Morel) et Tiger (Casement). Un court trajet en automobile au départ du palais de Laeken pour le roi des Belges et Strauch. Un trajet en train pour se plonger dans la lecture du bulletin mensuel de colonisation comparée, publié par la société des chemins de fer, intitulé : La vérité sur le Congo, écrit en faveur de la politique du roi. Puis le château de Laeken, un retour à Liverpool, les serres royales, et enfin l’audition de Stanley à l’occasion d’une conférence de presse concernant la commission d’enquête pour la protection des indigènes du Congo.


Les auteurs mettent en scène des personnages historiques et des personnages de fiction. Le lecteur observe les uns et les autres pour appréhender leur caractère. Il n’est pas trompé par le qualificatif de Bon monsieur, appliqué à Stanley, car il a déjà pu apprécier ses méthodes dans les tomes précédents. Il ne parvient pas à éprouver de la compassion pour ce vieil homme cloué dans son fauteuil roulant : d’ailleurs la deuxième séquence lui rappelle immédiatement la brutalité du comportement de cet explorateur à l’encontre des Congolais, châtiment corporel d’une dureté pouvant occasionner la mort, sans une once de compassion ou d’empathie. Bien sûr, la réalisation de cette bande dessinée des décennies après les faits conforte des faits établis après coup, pour autant les auteurs citent les propos de Stanley dans lesquels ne se trouve aucune trace de remise en question, ni même une once de doute. Léopold II est montré sous un jour tout aussi critique (pleinement conscient des horreurs commises au Congo), aggravé encore par son goût pour les très jeunes femmes (une allusion à Blanche Delacroix, 1883-1948). Le regard du colonel Strauch est masqué par ses lunettes aux verres fumés, toujours raide et impassible. Par comparaison, les Congolais anonymes apparaissent plus humains dans leurs émotions, et plus fragiles étant traités comme des esclaves, à l’opposé d’un groupe ethnique sans identité individuelle. Paul, Augustin, Jenny, Morel et Casement font preuve d’empathie.



La beauté des planches s’exprime dès la première page : ce jeune homme sur sa bicyclette en train de monter une côte, sous la frondaison des arbres, avec des fleurs sauvages poussant au pied du mur de clôture. La belle porte en bois avec son heurtoir, permettant d’entrer dans la propriété. La vue en élévation montrant l’ampleur de ladite propriété et le parc, les bois. Tout du long, le lecteur sent qu’il ralentit sa lecture pour se délecter d’un paysage en extérieur ou en intérieur : le très grand salon richement décoré de la demeure, avec ses boiseries, sa cheminée, la tête de crocodile empaillée, ses statues, le tapis à motif, la peau de fauve en carpette, les tableaux accrochés au mur dont le portrait de Léopold II, les lourdes tentures, etc. Puis le lecteur prend le temps de parcourir la jungle avec les différentes essences d’arbres, de reprendre sa respiration après avoir traversé un pont de liane, d’admirer l’architecture des serres royales de Laeken, de profiter de la douceur de la nuit tombée sur la terrasse de la maison de brousse d’Augustin Delisle, de prendre conscience des dimensions du lac Albert, de voyager en train au départ de la gare du Nord à Paris, de faire quelques pas dans les rues de Liverpool, d’admirer encore une fois les palmiers des serres royales. La narration visuelle de ce tome confirme le niveau de qualité formidable constaté dans le précédent : que ce soit la conception visuelle du scénario, ou son exécution, le lecteur étant reconnaissant aux époux Charles d’avoir confié cette histoire à un tel artiste.


Les auteurs continuent d’évoquer la réalité de l’exploitation des ressources tant naturelles qu’humaines du territoire du Congo belge, et l’information progressive de l’opinion publique sur ces exactions. La construction du récit présente un équilibre parfait entre faits historiques et expérience à l’échelle humaine de ces réalités, avec une narration visuelle époustouflante pour son dosage entre description détaillée et évocation, un voyage édifiant.



mardi 19 décembre 2023

Africa Dreams T02 Dix volontaires sont arrivés enchaînés

Et comme me disait mon père, c’est à armes égales qu’il fallait se battre contre les hypocrites.


Ce tome est le deuxième d’une tétralogie, indépendante de toute autre. Il fait suite à Africa Dreams 1 L’Ombre du Roi (2010) qu’il faut avoir lu avant. Sa parution originale date de 2012. Il a été coscénarisé par Maryse & François Charles, dessiné et mis en couleurs par Frédéric Bihel. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée.


En 1897, dans le port d’Anvers, un navire décharge sa cargaison pour l’État indépendant du Congo, l’entreprise qui exploite les ressources de ce pays. Il s’agit de nombreuses caisses contenant des chaînes. L’opération est inspectée par Edmund Dene Morel, un employé de l’entreprise britannique Elder Dempster. Il est observé à la dérobée depuis les fenêtres d’un bureau, par monsieur Stuurewagen, haut dirigeant de l’EIC. Ce dernier interroge son assistant : qui est vraiment ce Morel et pourquoi Liverpool l’a choisi malgré sa jeunesse ? Le secrétaire répond : son employeur a toute confiance en Morel et l’envoie régulièrement pour contrôler le chargement et le déchargement des vapeurs qui font le Congo. Stuurewagen décide de le recevoir dans son bureau. Il lui demande si tout va comme il veut. Morel répond qu’il est étonné. Elder Dempster reçoit du caoutchouc et de l’ivoire, envoie des soldats et des armes pour maintenir l’ordre, et aussi des chaînes. À quoi servent les chaînes ? Son interlocuteur essaye de détourner son attention en lui suggérant qu’il pourrait prétendre à un poste plus en rapport avec ses compétences, un poste qui lui permettrait de rester plus souvent auprès des siens en Angleterre, et qui doublerait son salaire.



Au Congo belge, Niundo avait accepté d’accompagner Paul Delisle, jeune missionnaire, jusqu’au nord-ouest du lac Tanganyika où se trouvait Kibanga, la mission des Pères Blancs d’Alger. Puis, ne désirant pas rencontrer les démons blancs, il s’en était retourné vers la plantation M’Bayo. La mission vivait en complète autarcie. Son potager, ses champs de maïs, de sorgho et de tabac, son élevage de poules et de bétail, en faisaient un des établissements les plus prospères de la région. Paul se présente au père Camille, et se confesse quelques temps après. Le père l’admoneste : il ne comprend pas comment Paul peut calomnier leur ordre et leur roi. Le jeune missionnaire a été appelé par le Seigneur pour évangéliser les sauvages d’Afrique et non pour critiquer les méthodes employées par la Force Publique. Le père Camille continue : les nègres sont de race inférieure et Paul sait comme lui qu’ils sont paresseux, indolents, chapardeurs, retors, sans aucune morale. En un mot, ce sont des païens indignes de confiance. Certains d’entre eux pratiquent encore le cannibalisme, c’est tout dire ! Le père lui pardonne et l’absout de ses péchés, mais il faudra que Paul prie beaucoup et faire jeûne pour retrouver la pureté de son âme. Ils sortent dans la cour, au grand soleil. Le père Camille accueille une expédition qui est de retour. Deroo, le responsable de l’expédition rend compte : beaucoup de pertes cette fois, près des trois quarts des enfants africains sont morts, les fièvres, un trajet pénible semé d’embûches.


Une superbe illustration en pleine page pour ouvrir ce récit : une vue en élévation d’un quai du port d’Anvers, la capitainerie, les grues en train de débarquer le chargement, les charrettes à cheval venant prendre les caisses, les cargos amarrés, les voiliers, un navire avec son bateau pilote, quelques mouettes ou goélands. Au fil des séquences, l’artiste consacre du temps à composer des images mémorables. Le bureau principal de l’EIC avec son parquet, ses tentures ses grandes vitres, ses pupitres avec des registres, un poêle à charbon au centre, une maquette de trois-mâts, des tableaux accrochés au mur dont un du roi Léopold II, le lecteur prend le temps parcourir toute la pièce du regard. Le bureau de monsieur Stuurtewagen dispose de sa propre décoration, avec des meubles plus luxueux, une grande carte murale du Congo, une pendulette, un coffre-fort, un fauteuil cuir, des statuettes africaines, une lampe de bureau ouvragée, etc. L’artiste compose également de magnifiques paysages, par exemple la première vision du Congo, au bord du fleuve avec un ciel allant de l’ocre au gris et des rives verdoyantes, en fort contraste avec la grisaille du port d’Anvers dans la page précédente. La représentation de l’intérieur des serres royales de Bruxelles coupe le souffle par leur hauteur. Le lecteur se dit qu’il aurait bien accompagné à vélo le roi Léopold se rendant en tricycle adulte chez son amante la baronne de Vaughan, parcourant la promenade le long de la plage et de l’océan à Ostende. Il savoure également la chaleur de l’éclairage artificiel des Folies Bergères à Paris.



L’artiste semble avoir gagné en confiance par rapport au premier tome avec une narration visuelle disposant de découpages très équilibrés, entre les moments descriptifs, les moments focalisés sur les personnages en gros plan, et les moments d’atmosphère. L’histoire continue de se focaliser sur l’exploitation du peuple congolais par le gouvernement du roi des Belges, une main d’œuvre bon marché réduite au travaux forcés, un euphémisme pour un esclavage de la pire espèce. Le dosage des éléments visuels et la conception des plans de prise de vue racontent admirablement bien chaque moment en fonction de sa nature. En planches seize et dix-sept, l’artiste montre d’abord les consignes du roi Léopold II pour améliorer la production et limiter les investissements, des images dans les serres royales, et l’évocation des travaux de voies de chemin de fer au Congo, puis il montre un pont métallique franchissant une rivière, les ouvriers pelletant dans de petits wagonnets, de type Deauville, à flanc de montagne et enfin la locomotive qui progresse tirant lesdits wagonnets, répondant au modèle réduit dans la page en vis-à-vis, se trouvant dans les serres. Les scénaristes consacrent également des passages à Paul Delisle : l’artiste réalise une planche dépouillée, avec des camaïeux reprenant les couleurs de la chapelle, quand il se confesse au père Camille, focalisant ainsi l’attention du lecteur sur ce qui joue dans l’esprit des deux hommes. Plus loin, le lecteur partage la détresse du frère Lucien-Marie entamant une relation amicale avec Paul, une forme de souffrance émotionnelle dans le regard. À Ostende, le lecteur n’en croit pas ses yeux en découvrant la lueur égrillarde dans le regard du roi Léopold quand son secrétaire mentionne son rendez-vous avec la baronne de Vaughan. Il sent les larmes lui monter aux yeux quand il voit Roger Casement avec le regard embué, ne pouvant émettre aucune objection au spectacle des chefs de tribus des environs et de leur famille, contraints et forcés de danser pour lui, sous peine qu’ils soient affreusement punis. Régulièrement, le lecteur se sent emporté par une atmosphère particulière : la lumière grise du port d’Anvers au-dessus de la Mer du Nord, l’horreur de l’eau teintée de sang du fleuve Congo après qu’un hippopotame ait été abattu, la douceur d’une forêt du pays de Galle, celle d’un feu de cheminée dans un appartement de Londres. L’agitation de la mer d’Irlande au large du port de Liverpool. La majesté d’un vieil éléphant, réduit à une petite silhouette dans un paysage embrumé d’Afrique.


La narration visuelle apporte une identité très particulière à cette reconstitution historique de la colonisation du Congo belge. Les auteurs ont construit leur récit en une quinzaine de séquences, dont celles mettant en scène le frère Paul Delisle qui continue de découvrir l’étendue des atrocités commises par les colons, ainsi que des personnages historiques. Le lecteur retrouve le roi Léopold II qui est mis en scène comme le décideur responsable de cette exploitation où seul compte le profit capitaliste. Il découvre Edmund Dene Morel (1873-1924, écrivain et journaliste), Roger Casement (1864-1916, diplomate britannique au Congo), et le révérend William Henry Sheppard (1865-1927), missionnaire presbytérien, américain de l’Alabama. Par ces trois hommes, et certainement d’autres dans la réalité historique, les exactions commises par la Force Publique et par les autorités belges au Congo commencent à être portées à la connaissance du grand public.



Les époux Charles se sont basés sur une quarantaine d’ouvrages pour relater le mode d’exploitation des ressources du Congo belge (importation d’ivoire et de caoutchouc, les gisements de cuivre à ciel ouvert, et peut-être d’or), les responsabilités de Léopold II (1835-1909) dans cette politique de colonisation, les mécanismes de décision permettant aux entreprises d’exploiter la main d’œuvre sur place, de piller les ressources, de faire fonctionner l’exportation, d’importer les produits nécessaires au Congo belge, un banquier s’extasiant auprès du roi des Belges d’un taux de 700% de bénéfices annuels. En parallèle, Paul Delisle assiste, et parfois participe à l’esclavage de la population africaine, faute de savoir dans quelle situation il se trouve, appartenant à une mission. D’un côté se trouvent des individus engagés dans une entreprise capitaliste, faisant de leur mieux pour satisfaire leurs commanditaires, pour se montrer efficaces avec les moyens que le système met à leur disposition. De l’autre côté, des individus ne se sentent pas légitimés par le système pour considérer les peuples autochtones comme des êtres humains de seconde zone. Il leur est alors impossible de concilier la souffrance humaine avec les diktats capitalistes, avec un objectif de profit à tout prix, en particulier au prix de vies humaines.


Le premier tome commençait par l’émerveillement d’un enfant visitant le musée royal de l’Afrique centrale, de Tervuren en 1960, pour ensuite raconter cette colonisation avec des yeux d’adulte. Ce deuxième tome commence par transporter le lecteur dans chaque lieu, auprès de personnages incarnés, montrant clairement les situations et les actions, avec une narration visuelle d’une qualité exceptionnelle. Progressivement, le lecteur voit se cristalliser l’horreur ressentie par plusieurs occidentaux de la société civile qui alertent petit à petit l’opinion publique. Formidable.



mardi 5 décembre 2023

Africa Dreams T01 L'ombre du roi

Le roi vient de créer l’Ordre royal du Lion, qui récompensera ses fonctionnaires les plus zélés.


Ce tome est le premier d’une tétralogie, indépendante de toute autre. Sa parution originale date de 2010. Il a été coscénarisé par Maryse & François Charles, dessiné et mis en couleurs par Frédéric Bihel. Il comprend quarante-six planches de bande dessinée. Cette série a fait l’objet d’une réédition en intégrale en 2021.


1960, musée colonial de Tervuren : un car scolaire s’arrête devant le bâtiment. Jean, un garçon d’une dizaine d’années, a le regard attiré par la sculpture d’une tête de lion. Les enfants descendent du car et le maître leur donne ses instructions. Ils vont traverser la route et visiter le musée. Il y a de nombreuses salles et il ne tient à perdre l’un d’eux. Aussi ils doivent se donner la main deux par deux. Jean n’écoute pas : il contemple la statue Éléphant monté par des Noirs, d’Albéric Collin. Il se fait rappeler à l’ordre par le maître et la classe commence la visite. Le maître commente : C’est leur grand roi Léopold II, dit le roi bâtisseur, qui a donné le Congo à la Belgique. Il l’avait acheté, de ses propres deniers, pour apporter la civilisation à ceux qui étaient alors des sauvages, et aussi pour entreprendre en Belgique des travaux colossaux qui allaient embellir cette petite patrie. En offrant aux citoyens ce pays quatre-vingt fois plus grand que le leur, Léopold II a légué à la Belgique un nouvel essor économique et une véritable prospérité. À présent, les élèves passent à l’étude de la faune du Congo belge, toujours en se donnant la main. Ils vont voir des félins : des lions, des léopards… et bien d’autres choses encore, voir comme ces grands fauves sont impressionnants. Jean reste fasciné devant un grand éléphant majestueux empaillé, puis devant la statue de Léopold II.



Au Congo oriental à la fin du XIXe siècle, un missionnaire dans sa longue robe blanche, avec un casque colonial, avance dans la brousse, sa valise à la main : Paul Delisle. Il avise deux autochtones à qui il demande où se trouve la plantation M’Bayo, et de quel côté se trouve la maison du maître. Les deux garçons s’enfuient en courant. Le père s’assoit, adossé contre un arbre, en se remémorant comment il est en est arrivé là. Dix ans plutôt, il se tenait dans le salon familial à Bruges, où sa mère annonçait à sa tante Adélaïde que Paul entrait au collège du Sacré-Cœur cette année. Quelques années plus tard, Paul a grandi et est maintenant adolescent, il se tient devant le directeur du séminaire. Ce dernier lui demande ce qu’il a fait de la lettre de son père remise par erreur : Paul répond qu’il l’a brûlée. Le directeur le félicite : Auguste Delisle, le père de Paul, a commis de lourdes fautes ! Il a préféré s’expatrier, abandonner son épouse et son fils plutôt que reconnaître ses torts et payer sa dette à la société. Pour les adultes, il est mort… Mort pour sa famille, mort pour ses amis et pour tous ceux qui l’ont connu bon, intègre et doué de capacités remarquables. Prier pour lui, c’est tout ce que l’on peut encore faire…


S’il a lu la série India Dreams (2002-2016, dix tomes) ou War & Dreams (2007-2009, quatre tomes) des mêmes auteurs, le lecteur peut entretenir quelques a priori sur cette nouvelle déclinaison des rêves (Dreams), ne serait-ce que parce que cette série n’est pas illustrée par Jean-François Charles, mais par un autre artiste. Lorsqu’il feuillète rapidement ce premier tome, il remarque d’abord que les pages sont réalisées en couleur directe, comme Charles, mais que le niveau de détails est très en dessous, et que l’artiste a choisi de laisser subsister quelques traits crayonnés fins et fragiles. En outre, la couverture annonce une vision colonialiste dans ce qu’elle a de plus stéréotypée, avec ce prêtre en longue bure blanche et casque colonial, mais équipé d’un fusil, et ce Congolais en pagne, fier de porter les armes et le barda du colon, avec une savane plus évoquée que vraiment décrite. Cette première impression évolue très rapidement dès les premières pages vers une autre perception. L’artiste manie habilement les pinceaux, avec des couleurs directes évocatrices, produisant régulièrement un effet impressionniste qui fonctionne bien. Les traits crayonnés ou les contours au pinceau viennent donner ce qu’il faut de consistance aux séquences ou aux cases qui le nécessitent. La narration visuelle s’avère consistante et porte sa part du récit avec clarté et un niveau de détails satisfaisant. À la rigueur, le lecteur peut trouver que l’artiste pourrait consacrer moins de cases à des gros plans sur les visages.



Après une introduction en 1960 à Tervuren, le récit passe à la fin du XIXe siècle, avec un retour dix ans auparavant. L’artiste se retrouve à représenter des lieux variés, les visuels emportant la conviction du lecteur. Ainsi la représentation du musée colonial de Tervuren (successivement musée du Congo belge en 1910, musée royal du Congo belge en 1952, musée royal de l'Afrique centrale en 1960, et enfin AfricaMuseum en 2018) transporte le lecteur devant cette statue d’éléphant à l’extérieur reproduite avec fidélité, puis dans les galeries avec les yeux d’enfant de Jean. La cinquième planche comprend une illustration en pleine page : une vision éthérée d’un paysage montagneux à la lisière de la jungle, une très belle aquarelle, produisant une rupture totale avec l’environnement urbain de 1960. Planches sept et huit, retour à Bruges avec de belles façades et de beaux intérieurs bourgeois. La planche douze est dépourvue de mot, alors que le jeune prêtre Paul Delisle avance seul dans la forêt, la lumière commençant à décliner, avec l’apparition fantomatique d’un éléphant. Puis l’artiste est amené à représenter la maison de brousse d’Augustin Delisle, le palais royal de Laeken, en 1878, avec une belle représentation d’une statue d’un lion, la façade extérieure du palais, et le bureau du roi Léopold II. De retour au Congo, le lecteur découvre de belles cases dédiées à nouveau à la demeure de brousse des Delisle, puis à un village incendié, et aux cases du village de Kandolo. Le lecteur prend son temps à plusieurs reprises pour admirer le rendu impressionniste de la jungle verdoyante, l’évocation de la construction de ponts de rondins au-dessus de torrents, l’horreur du village recouvert de cendre, les noirs de la Force Publique traquant un éléphant, une vision magnifique d’une montagne dans la brume, etc.


Certes, ce n’est pas Jean-François Charles qui illustre le récit, mais les planches valent quand même le détour. À une ou deux reprises, une anatomie peut sembler un peu gauche, mais pas plus. La position couchée d’Auguste Delisle blessé dans le dos semble peu compatible avec ladite blessure. Pour autant, l’artiste sait raconter en l’absence de mot, une page muette, plusieurs suites de cases sans mot. Le lecteur ressent les émotions et les états d’esprit des personnages, avec une belle empathie. La forte impression produite par la statue d’éléphant sur le jeune Jean, peut-être un diminutif de Jean-François (Charles). Le ressentiment du planteur Jean Delsaut vis-à-vis d’Auguste Delisle parce que ce dernier gère son exploitation d’une manière bien différente des autres. La suavité répugnante de Léopold II envers Stanley pour le manipuler sans vergogne, en jouant sur son ambition et sa sensibilité à la flatterie. Le choc des prises de consciences successives de Paul Delisle sur la réalité de ce qui se passe au Congo belge, en particulier la manière dont les Congolais sont maltraités, voire torturés. L’assurance d’Auguste Delisle quant à sa compréhension de ce qui se passe dans ce pays. Le lecteur finit par s’acclimater à la narration de Frédéric Bihel dont les images portent la sensibilité personnelle de l’artiste.



En fonction de sa familiarité avec l’époque, le lecteur se retrouve plus ou moins surpris avec l’histoire qui lui est racontée. Les scénaristes maintiennent une imprécision sur l’année exacte à laquelle Paul Delisle effectue son voyage au Congo belge. En revanche la rencontre entre Léopold II (1835-1909) et Henry Morton Stanley (1841-1904) permet de situer cette scène entre 1878 et 1884. Les auteurs rappellent les décisions prises par le roi des Belges : l’achat des terres du Congo avec sa fortune personnelle, et la décision d’exploiter ses ressources, caoutchouc et ivoires, avec la force de travail des autochtones, en recourant à des atrocités et une brutalité systématique, incluant tortures, meurtres et l'amputation des mains d'hommes, femmes et enfants, en cohérence avec la version de l’historien George Washington Williams (1849-1891) qui a rencontré Léopold II en 1889, puis qui s’est rendu au Congo belge. Dans une lettre ouverte au roi des Belges, il condamne l'oppression coloniale des populations congolaises, et dénonce le rôle joué par Stanley, parlant de crimes contre l’humanité pour décrire les pratiques de l’administration belge. Le lecteur fait l’expérience de ces pratiques par les yeux de Paul Delisle, sortant fraîchement du séminaire, et confrontant ce qu’il a appris et ce qu’on lui a dit sur son père et sur le Congo colonisé, à ce qu’il voit, dont il fait l’expérience directe. Le lecteur peut trouver sa prise de conscience un peu rapide, mais d’un autre côté, au vu de ce dont il est témoin, cela paraît plausible.


Un récit d’aventure à l’époque coloniale de l'état indépendant du Congo, à la fin du XIXe siècle ? Il y a un peu de ça, avec un regard adulte bénéficiant du recul des décennies passées, et de l’analyse politique et économique de la présence de la Belgique dans cette région du monde. Même le lecteur très attaché aux aquarelles de Jean-François Charles finit par tomber sous le charme de celle de Frédéric Bihel qui irradie leur charme propre et la sensibilité de l’artiste, en particulier pour l’impression faite par les paysages, et le ressenti des personnages. Le récit s’appuie sur des faits historiques avérés pour effectuer une reconstitution à charge de cette période, sous un angle humain et économique. Accablant.



mardi 21 novembre 2023

War and Dreams T04 Des fantômes et des hommes

Ce sont les hommes qui doivent être jugés et non les peuples.


Ce tome faite suite à War and dreams: Le repaire du mille-pattes (2009) qu’il faut avoir lu avant, et il vient clore cette tétralogie. Sa première publication date de 2013. Il a été réalisé par Maryse Charles pour le scénario, et par Jean-François Charles pour les illustrations, crayonnés et couleurs. Il compte quarante-six pages. Il se présente sous la forme de plusieurs entretiens, parfois des dialogues, d’autrefois épistolaires, avec des illustrations peintes, et des crayonnés. Cette série a fait l’objet d’une intégrale en 2023, enrichie d’un dossier de vingt-quatre pages, avec un texte d’Isabelle Bournier. Ce dossier comporte des entrées sur le Mur de l’Atlantique (Hitler décide de construire le Mur de l’Atlantique, Rommel renforce le mur, le Mur de l’Atlantique face au Débarquement, Le Mur était un bluff gigantesque), La construction du Mur de l’Atlantique (L’organisation TODT, Une construction standardisée le Regelbau, Les entreprises françaises sur le Mur de l’Atlantique), Le Pas-de-Calais sous l’occupation (L’arrivée des Allemands et le début de l’Occupation, Le poids de l’occupation, La Résistance dans le Nord-Pas-de-Calais), Le Mur de l’Atlantique dans le Pas-de-Calais (Des batteries d’artillerie offensives, L’Angleterre à moins de 30 kilomètres, Lindeman et Todt les deux plus grosses batteries de l’Antlankwall, 1944 l’opération Fortitude), Les armes secrètes allemandes (Hitler croit encore à la victoire, Des sites V1 dans le Pas-de-Calais, La coupole d’Helfaut-Wizernes). Ce dossier est agrémenté de photographies d’archives, et d’esquisses de Charles.


Julien Lécluse s’adresse à son épouse Laure. Il lui demande si elle sait ce qui lui arrive. Hier, il aidait Gaston au musée quand une gamine l’a abordé. Elle s’appelle Laure Deschamps, et il paraît que c’est le maire qui la lui a envoyée. Elle fait des études en histoire, à Amiens, à l’université et elle doit rentrer un genre de rapport sur la guerre, un mémoire qu’elle a dit. Julien continue : il n’aime pas les étrangers et qu’à part Laure, il ne parle plus guère à personne. Il a d’abord refusé, mais elle lui a raconté qu’elle avait des racines dans la région. Son père est le fils de la Julie qui tenait la ferme de Haringzelle, et son grand-père maternel est le photographe de Lille chez qui Laure et lui étaient allés avant son départ pour le Service du Travail Obligatoire.



Ensuite, Laure Deschamps se rend chez Kate & Archie Wyeth. Ce dernier évoque comment elle lui est apparue : C’était un petit bout de femme d’une vingtaine d’années, aux yeux bruns et aux cheveux noirs. Elle était venue à vélo. Elle portait un chapeau, une jupe fleurie et un chemisier de couleur parme qui mettait en valeur son teint mat de méditerranéenne qu’elle n’était sans doute pas… En tout cas, un rayon de soleil venait d’entrer dans la maison. Il savait par Kate qu’elle recherchait des témoignages de différents belligérants de la seconde guerre mondiale pour rédiger son mémoire de fin d’études et qu’elle parlait parfaitement l’anglais. Kate lui avait déjà dit qu’il avait fait la guerre du désert. Elle semblait fascinée par le Renard du Désert.


A priori, le lecteur n’est pas bien sûr d’avoir envie de lire cet ultime tome. Il se présente donc sous la forme de quatre chapitres, chacun consacré à un des quatre principaux personnages des tomes précédents : Erwin le soldat allemand ayant été affecté à des postes du Mur de l’Atlantique, Archie Wyeth l’officier britannique blessé dans le désert Libyen et affecté au service d’espionnage en Égypte, Joe Bubble ayant occupé un poste de mitrailleur dans les bombardiers américains et Julien Lécluse parti au STO puis revenu et engagé dans la Résistance. Pendant la seconde guerre mondiale, chacun dans sa fonction a été amené à servir ou à réaliser une mission dans ou en relation avec la forteresse de Mimoyecques. Ce site fut un bunker à proximité du hameau de Moyecques, dans le Pas-de-Calais, construit en 1943/44 pour recevoir une batterie de canons V3 visant Londres. Il découvre, en outre, que ce tome quatre n’a pas la forme d’une bande dessinée, mais de textes entre dialogues et roman, agrémentés de nombreuses illustrations, majoritairement en couleur directe, avec quelques esquisses au crayon dans la partie consacrée à Erwin, comme des facsimilés de ses propres travaux. Chaque chapitre s’ouvre avec un dessin au crayon de la tête du protagoniste concerné, sur un papier à fort grammage. D’un autre côté, c’est l’occasion de retrouver des personnages auxquels le lecteur s’est attaché, et il comprend rapidement que ces entretiens ont lieu après les derniers événements du tome précédent, ce qui lui permet de découvrir ce qu’ils sont devenus quelques temps plus tard.



Indépendamment de la forme différente, les auteurs utilisent exactement les mêmes ingrédients que dans les trois premiers tomes : des évocations de souvenir de la seconde guerre mondiale, et quelques anecdotes sur le présent des personnages. Le dispositif narratif, des entretiens pour un mémoire de fin d’études, amène les personnages à revenir sur des faits déjà racontés dans les tomes précédents. Toutefois le lecteur n’éprouve pas la sensation de lire une seconde fois la même chose, car les personnages ajoutent leur affect et parfois le recul amené par le passage des années. Par exemple, Julien Lécluse parle de l’humiliation de l’examen médical en arrivant en Allemagne pour le S.T.O., et la mascarade qu’il constitue puisque jamais personne n’a été déclaré inapte au travail. Il aborde également les conditions de travail extrêmement difficiles (chaleur, bruit, impossibilité de communiquer, faim en continu), le retour en France et l’opprobre engendrée par le fait d’avoir travaillé pour l’ennemi, aux yeux des Français. Dans le chapitre qui lui est consacré, Archie Wyeth revient sur les conditions de vie dans le désert libyen. Puis il évoque sa convalescence au Caire, et son travail dans le Renseignement, en particulier sa connexion avec Roger Falise, nom de code Martin dans la résistance, l’homme qui lui avait fait parvenir les plans de la forteresse de Mimoyecques (la pièce manquante dans le tome précédent pour relier ce résistant à cet agent du Renseignement). Les souvenirs de Joe Bubble concerne son service dans les bombardiers lorsqu’il était affecté dans la région de Calcutta, le pont aérien au-dessus de l’Himalaya, son affectation en Birmanie, et son retour aux États-Unis, en particulier au Nouveau-Mexique pour honorer le souvenir de Wutpaki. Enfin Erwin raconte les années passées dans une isba en Sibérie d’abord comme prisonnier de guerre, puis pendant de nombreuses années après la fin du conflit mondial.


Le lecteur retrouve vite sa sympathie pour ces personnages, même pour les deux moins respectables du fait de leur comportement et des crimes commis. Il apprécie de voir ainsi explicité le lien les unissant lors du bombardement de la forteresse de Mimoyecques. Il se rend compte qu’il avait très envie d’avoir de leurs nouvelles, de savoir ce qui s’était passé après les dernières pages du tome précédent, en particulier pour celui ayant eu l’occasion de se saisir d’un pistolet chargé, découvert dans un cimetière, de l’autre portant une terrible culpabilité. Il se dit que les auteurs se montrent un peu taquins en ne faisant pas apparaître Opale dans les illustrations au temps présent. Le passage d’une forme bande dessinée à des illustrations d’entretiens fait sens du fait du principe de recueil d’informations pour un mémoire d’études. Chaque chapitre comporte une pagination différente : six pages pour Julien, huit pour Archie, dix pour Joe et vingt pour Erwin. Cela correspond presqu’à leur importance dans les tomes précédents, à l’exception d’Archie et Joe qui auraient pu être inversés. Mais il y avait plus à dire sur le devenir de Joe du fait de son crime et du jugement. Les quatre portraits en gros plan réalisés au crayon correspondent à l’apparence de ces hommes pendant la seconde guerre mondiale, avec des regards très différents : plus opprimé et abattu pour Julien, plus distant et distingué pour Archie, plus sûr de lui et même presque condescendant pour Joe, entre résignation et inquiétude pour Erwin.



Le lecteur retrouve avec grand plaisir les illustrations du bédéiste. Laure est magnifique dans sa jupe bleue à motif et son corsage blanc, sans oublier son petit bibi, et l’arrière-plan qui montre une station-service et un garage d’époque, celle de la seconde guerre mondiale. L’avance des chars britanniques dans le désert dans une peinture en double page fait ressortir l’inhumanité de tels engins blindés dans un environnement hostile, l’être humain semblant trop fragile pour y avoir sa place. Le passage consacré à Joe contient des visuels mémorables : une vue en plongée verticale avec un bombardier en premier plan et le paysage où explosent les bombes loin en contrebas, l’avancée à dos d’éléphant dans la jungle Birmane, la voiture rouge pétant de Joe dans la réserve indienne au Nouveau-Mexique. Le plus étonnant réside dans ce nu en pleine page consacrée à Eva Braun (1912-1945) qui a peut-être été réalisé par Adolf Hitler (1889-1945). Le chapitre consacré à Erwin commence par une magnifique illustration en pleine page une vue en plongée oblique au-dessus des toits d’un petit village de Normandie, avec la mer au fond. Outre les facsimilés des esquisses d’Erwin pour représenter Opale, le lecteur prend le temps de savourer une illustration en double page consacrée au paysage naturel autour de l’isba, puis un portrait saisissant en gros plan de la tête d’Erwin au temps présent du récit. Toutes les images viennent illustrer et montrer les faits évoqués par les quatre hommes dans leurs souvenirs, leur donnant une consistance remarquable, colorée par les émotions qui s’y rattachent.


Pas forcément très enthousiaste à l’idée de lire un quatrième tome qui n’est pas une bande dessinée et qui peut faire penser à une opération mercantile de l’éditeur et des auteurs, le lecteur se rend compte immédiatement qu’il avait envie de retrouver ces personnages une dernière fois. De bonne grâce, il entame sa lecture et il tombe vite sous le charme de la narration, mêlant souvenirs et émotions qui leur sont liées. La continuité avec les trois premiers tomes s’avère parfaite : entre évocation de la seconde guerre mondiale telle que vécue par Erwin, Archie, Joe et Julien, éléments complémentaires venant parachever l’intrigue initiale, et prise de recul sur ce que ces hommes ont vécu, sur ces circonstances arbitraires de leur vie qui l’ont façonnée sans qu’ils n’y puissent rien. Une conclusion émouvante sur les conséquences des épreuves subies, des erreurs commises, des traumatismes persistants, de la fragilité et de la faillibilité de l’être humain.



mardi 7 novembre 2023

War and dreams T03 Le repaire du mille-pattes

Ce qui grandit l’homme, c’est avant tout de traverser la vie sans faire de mal aux autres.


Ce tome fait suite à War and Dreams T02 Le code Enigma (2008) qu’il faut avoir lu avant. Sa première publication date de 2009. Il a été réalisé par Maryse Charles pour le scénario, et par Jean-François Charles pour les dessins et la couleur. Il compte quarante-six pages de bande dessinée.


Cela faisait maintenant une dizaine de jours que Erwin était revenu sur ce bout de plage, face à l’Angleterre, à Cap Gris-nez sur les côtes françaises, et il n’avait encore entrepris aucune recherche pour retrouver Opale, car il se la rappelait à la fois si fragile et si confiante, et il ne voulait pas brusquer leurs souvenirs, ni le destin. Il ne savait trop ce qu’en pensait Marian. Elle l’avait d’abord traité de doux rêveur. Puis l’influence bénéfique de Pierre, ce Français dont elle avait fait la connaissance, semblait l’avoir rendue plus tolérante. Il en était heureux même s’ils passaient moins de temps ensemble qu’auparavant. Erwin est obligé d’arrêter sa voiture car il y a un barrage de police sur la route. Londres en avril 1943, un officier introduit le capitaine Archie Wyeth au premier ministre Winston Churchill, en le présentant comme l’un de leurs meilleurs agents du Renseignement. Il a été formé au Caire par Pierre Landilec. Wyeth expose ce qu’il sait : cela fait plusieurs mois que les Allemands envoient des messages dans le Pas-de-Calais, concernant une certaine opération appelée Wiese. Il s’agirait d’un nouveau type d’arme pointée sur l’Angleterre. Churchill complète : ils ont déjà entendu parler de ses fameuses armes secrètes baptisées V3, pour Vengeance, par opposition à leur V de la Victoire, mais il ne s’agit encore que de menaces.



Archie Wyeth continue : plus pour longtemps, car les Allemands sont décidés. Dans quelques mois, ils commenceront quelque part entre Calais et Boulogne, la construction d’une base secrète destinée à accueillir ce qu’ils appellent le Mille-Pattes. Quelques mois plus tard dans cette base secrète : le Tausendfussler, dit le Mille-Pattes, est un canon à longue portée et à tubes multiples. Ses obus en forme de petites fusées doivent être expédiées à la vitesse de cinq mille cinq cents mètres seconde et à la cadence de six cents pièces par jour. Les déportés arrivent maintenant par trains entiers en gare de Calais. Ce sont pour la plupart des sous-hommes et des bêtes selon la classification de Mohnke, le sous-officier S.S. qui vient d’être affecté au chantier. Les Slaves, généralement des Polonais, font partie des sous-hommes. Épuisés par les privations, il leur arrive, le travail terminé, de s’endormir dans les galeries, couchés à même le sol, dans la poussière et le bruit. Ils peuvent obtenir une double ration de nourriture, à condition de travailler dans les galeries du fond. C’est ce que choisissent les plus jeunes et les plus costauds. Parmi ceux que Mohnke appelle les bêtes, il y a deux femmes juives vêtues d’un simple sac de jute qui avait contenu du ciment et qui leur brûle la peau. Mohnke les bat au moindre prétexte. Erwin imagine sa mère et sa sœur traitées ainsi, et il trouve l’uniforme qu’il porte de plus en plus sinistre.


Cette série plonge ses racines dans des événements concrets de la seconde guerre mondiale : le désert de Libye en avril 1941 où l’armée britannique affronte l’armée allemande commandée par Erwin Rommel (1891-1944) dans le premier tome, la situation en Égypte, le départ pour le STO, l’opération Crusader pour le tome deux. Dans ce tome-ci, les auteurs évoquent le premier site de lancement du canon V3 Tausendfüssler dans la forteresse de Mimoyecques, son bombardement par les Américains, ainsi que les soldats allemands envoyés sur le front russe pendant l’hiver 1944/45. Ils y consacrent une quinzaine de pages, et encore une dizaine à un Français envoyé au STO de retour dans son village, au retour d’un Britannique en Égypte, à un viol d’une Française par un soldat américain après la Libération, et à deux rencontres avec Winston Churchill. L’artiste se montre facétieux avec celui-ci : tout d’abord confortablement installé dans son fauteuil le cigare à la main dans son bureau de Londres, puis dans le parc de la maison de campagne du premier ministre dans le comté de Kent, à Chartwell House. Il est en train de monter un mur, avec du ciment et des briques et il reste du côté où des ouvriers s’affairent pour mélanger le ciment, son interlocuteur étant de l’autre alors qu’il cale une brique entre eux deux. L’artiste investit le temps nécessaire pour ces représentations, majoritairement en couleur directe, avec quelques traits de contours. Dans le chantier de Mimoyecques : la locomotive à vapeur massive, les prisonniers et les travailleurs réduits à de de pâles silhouettes, plus loin leur regard hagard, abruti de fatigue et aussi entre peur des soldats allemands et de leurs brutalités, et regard comprenant encore de la défiance. Le lecteur peut également voir l’organisation du chantier : les baraques, les véhicules et les grues, les zones de stockage des matériaux, les outils à main, la réserve des obus, les wagonnets à pousser, les différentes galeries, etc.



L’artiste fait preuve de la même minutie pour chaque scène de guerre, en termes de reconstitution historique, également en termes d’action. Le lecteur retrouve Joe Bubble à son poste de mitrailleur dans un B17, avec un magnifique arrière-plan du sol très loin en-dessous entièrement en évocation à demi mangée par les nuages, à l’aquarelle. Les bombes tombent sur le chantier de la forteresse de Mimoyecques. Alors que le lecteur pourrait craindre que l’horreur de la situation se trouve amoindrie par l’aquarelle, la mise en scène évoque avec force l’évacuation rendue terrifiante par la masse d’êtres humains empruntant les mêmes tunnels, les mêmes échelles, par le feu qui se propage enveloppant d’un seul coup les individus, par l’incertitude de ce qui se trouve devant. L’évacuation vers l’air libre s’avère tout aussi éprouvante avec les regards hantés et fatigués, et les cadavres jonchant le sol des tunnels. La progression dans la neige sur le front russe fait littéralement froid dans le dos à voir ces hommes mal équipés, n’ayant pas l’habitude d’un tel hiver, puis pris pour cible par l’armée russe. Charles rend tout aussi bien compte des séquences civiles dans le passé ou dans le temps présent du récit : une magnifique vue d’un village côtier depuis un champ en hauteur, une cérémonie de mariage sous le soleil, le petit cimetière attenant à l’église en Normandie, la cabane sur pilotis dans les dunes et les canards qui passent, le meurtrier qui surgit dans la cuisine de Laure alors qu’elle épluche des pommes de terre, l’arrivée de Yael une petite fille à l’aéroport, la flânerie à la brocante, etc. Les aquarelles font des merveilles descriptives, ainsi que pour rendre compte de la luminosité, des grandes étendues sauvages terrestres et maritimes.


La série a commencé en présentant quatre personnages de nationalité différente Allemand, Américain, Britannique, Français, impliqués dans la seconde guerre mondiale dans des endroits différents du globe, mais tous liés au même village dans le Cotentin. Le présent tome montre dans quelles circonstances, leur fil de vie en vient à se croiser, même s’ils ne se retrouvent pas face à face. Sans avoir jamais rencontré Joe Bubble, Erwin doit évacuer le chantier de Mimoyecques bombardé par Bubble. Sans l’avoir jamais rencontré, Joe Bubble se retrouve à accomplir cette mission, grâce aux renseignements transmis par Archie Wyeth. Enfin, Julien Lécluse intervient avec la Résistance dans le même village. Le lecteur éprouve la sensation de pouvoir voir le schéma complet formé par ces quatre fils narratifs, et en effet le quatrième tome est d’une nature différente.



Dans le même temps, l’autrice en dit plus sur la situation actuelle de chacun des quatre principaux personnages, et sur les événements qui les ont marqués à vie et qui ont eu un impact à l’échelle du reste de leur vie. Depuis le début, les auteurs se sont tenus à l’écart d’une histoire avec des bons et des méchants, montrant en particulier une affection pour le soldat allemand Erwin posté sur les côtes de la Manche, sans pour autant exonérer ou cautionner les actes de guerre de cette nation. Le lecteur voit que la suite du déroulement du conflit l’a envoyé sur le front russe où il a été capturé et envoyé aux travaux dans une isba. Ils ne se montrent pas tendres vis-à-vis de l’Américain et du Français. Une fois l’histoire terminé, ces personnages existent encore dans l’esprit du lecteur et il repense à ces drames, à la manière dont ces hommes ont vécu après l’expérience de ces traumatismes. Les uns comme les autres ont commis des exactions en temps guerre, ont tué ou opprimé en en ayant conscience. Physiquement, certains s’en sont sortis indemnes, mais psychologiquement tous ont été marqués, devant s’en accommoder et tâtonner pour trouver comment vivre avec, pour certains en supporter la culpabilité. D’une certaine manière, la scénariste apporte un dénouement à ces conflits psychiques ; différent pour chacun des quatre personnages principaux, surprenant pour au moins l’un d’entre d’eux.


En terminant ce tome, le lecteur éprouve presque l’impression qu’il s’agit du dernier, alors qu’il y en a encre un. Il retrouve tout ce qu’il a apprécié dans les deux premiers : la reconstitution historique, les fils entrelacés de la vie de quatre soldats de nationalité différente, les enjeux émotionnels et affectifs, les superbes paysages. Il ressent à plusieurs reprises un pincement au cœur, attestant de l’attachement qu’il a développé pour Erwin, Archie, Julien et Joe, et pour leurs proches. Quatre êtres humains devenus soldats dans un conflit armé, sans possibilité de choix pour eux, devant vivre le temps présent de la guerre, et vivre avec les séquelles le reste de leur vie.