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mardi 30 juillet 2024

Lefranc T35 Bombes H sur Almeria

Des étrangers ordonnent aux Espagnols de quitter leurs propriétés ?


Ce tome fait suite à Lefranc T34 - La Route de Los Angeles (2023) par François Corteggiani (1953-2022) et Christophe Alvès. Sa première publication date de 2024. Il a été réalisé par Roger Seiter pour le scénario & Régric (Frédéric Legrain) pour les dessins, et Bruno Wesel pour les couleurs, d’après un personnage créé en 1952, par Jacques Martin (1921-2010) dans l’aventure La grande menace. Il compte quarante-six pages de bande dessinée. C’est le sixième album réalisé par ce duo d’auteurs.


Paris, par une froide soirée de janvier 1963, un inspecteur rend visite à Guy Lefranc pour lui rendre compte de ce qu’il a trouvé. Il a pu parler à Marcel Sicot, qui est un copain de régiment. Et les autorités espagnoles n’ont rien à refuser au secrétaire général d’Interpol. Le policier continue : Sicot a encoyé un de ses hommes en poste à Madrid consulter les archives. Celles-ci ont confirmé qu’Antoine Lefranc, l’oncle de Guy, a combattu dans les rangs des Brigades internationales entre 1937 et 1938. Mais contrairement à ce que pensait la famille de Guy, il n’est pas mort au cours de la bataille de l’Èbre en juillet 1938 : il a simplement été blessé au cours des combats. Guy indique que cela confirme les informations données par Ernest Hemingway il y a quatre ans à Cuba. L’écrivain lui avait affirmé que son oncle avait été exfiltré de la zone des combats par une certaine Inès de la Cerna, une militante anarchiste. Il demande au policier ce qu’il sait d’elle. Son interlocuteur répond que d’après Interpol elle habite à Mojácar, un minuscule village de la province d’Almeria. Il complète son propos : le registre civil de Mojácar indique qu’un citoyen français du nom d’Antoine Lefranc a été enterré dans la commune en avril 1946. Le rapport de police précise qu’il s’agit d’une mort naturelle. Il n’en sait pas plus. Lefranc décide que sa prochaine destination de vacances sera l’Espagne pour aller interroger cette dame.



Trois mois plus tard, Lefranc profite de quelques jours de vacances pour se rendre en Espagne. Après avoir rejoint Madrid, il a pris le train jusqu’à Carthagène, puis un autobus qui dessert les villages côtiers. Après des heures d’un pénible voyage, l’autocar s’arrête enfin sur la place principale de Garrucha, un petit port de la province d’Almeria. Les voyageurs descendent, et un jeune homme prénommé Lucas vient accueillir Soledad qui lui a ramené un livre en cadeau : Pour qui sonne le glas, d’Ernest Hemingway. Mais Roberto Manzanedo vient les interrompre en intimant à son fils de filer donner un coup de main aux gars de l’équipage car le chalutier l’Alcazar doit sortir demain. Puis il se tourne vers la jeune femme en lui disant d’un ton comminatoire, d’arrêter de tourner autour de son fils, en lui agitant agressivement l’index sous le nez. Il rejoint son fils et jette le livre à terre ; ils s’éloignent. Guy Lefranc ramasse le roman, et il cherche des yeux la passagère qui l’a offert à son ami. Mais elle a disparu. Le 51e groupe de bombardiers de l‘aviation stratégique est basé sur l’aérodrome Seymour Johnson à Goldsboro, en Caroline du Nord.


Depuis le tome vingt-cinq de la série, le lecteur sait qu’il y a une alternance d’équipe créatrice entre François Corteggiani & Christophe Alvès, et la présente équipe dont les pages ont tendance à être plus denses. En effet, ce tome n’échappe pas à la règle avec huit à dix cases par page et parfois des phylactères copieux, mais qui laissent quand même de la place au dessin dans la case. L’artiste respecte à la lettre la forme de la narration de la série telle qu’établie par Jacques Martin : des dessins descriptifs minutieux et détaillés, montrant concrètement les environnements et les accessoires. Il en découle une reconstitution historique très solide et très fouillée, grâce à la finesse du trait. Il respecte le principe d’un découpage de planche en trois ou quatre bandes composées de cases strictement rectangulaires. Les phylactères et les cartouches de texte se calquent eux aussi sur une forme rectangulaire, en reprenant à l’identique la police de caractère des premiers albums, en minuscule. Le lecteur habitué de la série guette également les différents véhicules : un vieux modèle d’autocar espagnol avec une galerie sur le toit pour commencer, puis un petit camion à plateau, et bien remisés dans un garage une Seat 1400 B, ainsi qu’une Chevrolet Deluxe cabriolet de 1941. Le dessinateur représente également avec soin les différents modèles d’avions militaires comme un bombardier B-52 Stratofortress et un avion ravitailleur Boeing KC-135 Stratotanker.



Tout du long de l’album, à chaque page, le lecteur prend le temps d’observer ce qui est montré : les aménagements intérieurs, les paysages, et les activités humaines. Cela commence avec une demi-douzaine de cases dans l’appartement du héros : tapis, fauteuils, canapé, miroir dans l’entrée, et trois quatre bouteilles d’alcool pour servir un verre à son invité. Une fois arrivé en Espagne, Lefranc va manger dans un restaurant, avec le rideau de lamelles de plastique colorées pour entrer et les verres sous le comptoir sans oublier le modèle des chaises. Ainsi de lieu en lieu, la curiosité du lecteur est tenue en éveil par les meubles, les accessoires de la maison d’Inès de la Cerna et sa terrasse, son garage avec les deux voitures susmentionnées, sa résidence secondaire au bord de la mer, le cabinet du docteur Manuel Campos, l’intérieur d’une tente militaire, ou encore le bureau de Lefranc à Paris. Le lecteur est tout aussi attentif aux paysages en extérieur : la zone désertique traversée par le car, la base militaire aérienne de Seymour Johnson à Goldsboro, en Caroline du Nord, le port de pêche à Garrucho, la propriété d’Inès de la Cerna vue de l’extérieur, la propriété de Roberto Manzanedo, les routes de l’arrière-pays, et bien sûr la côte d’Almeria. Et ce n’est pas tout : l’artiste montre également l’activité de pêche à bord du petit chalutier, la manœuvre de ravitaillement en vol du bombardier, la vie dans le camp militaire américain, les investigations pour rechercher la bombe H égarée, les militaires en tenue de protection contre les radiations pour aller examiner une des bombes tombées à terre.


Le lecteur ressent la qualité de la mise en scène et des prises de vue à l’absence de pesanteur malgré la densité des informations visuelles et la présence de nombreux phylactères. L’artiste prend soin de représenter les arrière-plans dans toutes les cases, d’établir de vrais plans de prise de vue pour les séquences de dialogue, au cours desquelles le lecteur peut voir les occupations auxquelles se livrent les interlocuteurs, à l’opposé d’une enfilade de gros plans ou très gros plans en alternance de champ et contrechamp. Le découpage s’adapte à la nature de la séquence : plus spectaculaire lors de l’accident d’avion, tout aussi rigoureux quand un personnage se retrouve impliqué contre son gré dans l’utilisation criminelle de la bombe qui a échappé aux militaires, tendu et sec lors de la course-poursuite de voitures dans les petites routes jusqu’à l’accident. Le scénariste peut s’appuyer sur la solidité de la narration visuelle pour raconter son histoire, l’ancrer dans un réalisme concret et fiable, la rendre dynamique dans chaque passage, et capable de rendre tout plausible, que ce soient les discussions un peu chargées, ou les moments plombés d’inquiétude.



En découvrant l’intrigue, le lecteur peut se dire que le scénariste y est allé un peu fort : un vol de bombe thermonucléaire par un autochtone mécontent. En fonction de son âge ou de ses centres d’intérêt, il peut n’avoir jamais entendu parler de l’accident nucléaire de Palomares, survenu le dix-sept janvier 1966 : une collision entre un Boeing C-52G du Strategic Air Command et un KC-135 Stratotanker de l’U.S. Air Force lors d’un ravitaillement en vol. L’auteur utilise ce drame avec une réelle habileté, créant un suspense autour de la récupération de la quatrième bombe H sur laquelle un individu mal intentionné a réussi à mettre la main. À la rigueur, le lecteur peut sentir une petite obligation d’ajout de suspension d’incrédulité consentie pour la facilité avec laquelle le marin-pêcheur la récupère, comparé à la réalité des quatre-vingt-neuf jours qu’il a fallu à l’armée américaine en mobilisant trois mille hommes et trente-huit vaisseaux de l’U.S. Navy. Par ailleurs, le scénariste ne dispose pas de la place nécessaire pour développer plus avant les conséquences écologiques de cette catastrophe. En parallèle, Guy Lefranc mène l’enquête sur le sort réel de son oncle. Dans un premier temps, le lecteur éprouve la sensation que l’auteur estimait que le fil consacré à la bombe H ne fournissait pas assez de matière pour un album complet, ce qui l’a conduit à l’entremêler à une autre intrigue qui revient sporadiquement au premier plan quand les personnages en ont le temps. Il s’avère que cette intrigue en parallèle se nourrit de faits d’histoire comme les Brigades internationales, la guerre civile en Espagne ou encore l’organisation politique espagnole dénommée la Phalange, la république espagnole vaincue. Dans le dernier tiers de l’histoire, le lecteur prendre conscience que ces deux fils narratifs sont reliés par plus que l‘implication de Guy Lefranc : ils sont des répercussions de l’Histoire de l’Espagne. Le scénariste parvient même à caser une référence à deux autres albums : Lefranc T25 Cuba libre (2014) en évoquant la rencontre entre Lefrance et Ernest Hemingway (1899-1961), et à Lefranc T29 La Stratégie du Chaos (2018) par le biais de l’apparition de la journaliste Janet Jear.


Un album d’une maîtrise impressionnante : le scénariste fonde son récit sur des faits réels à peine croyables, avec une intelligence remarquable entre réalité historique et intrigue spécifique à la série. Le dessinateur réalise une narration visuelle respectant la lettre et l’esprit de Jacques Martin, créateur de la série. Les deux créateurs se complémentent harmonieusement, rendant fluide une narration pourtant très dense, un accomplissement remarquable. Tout en respectant le principe d’une bande dessinée tout public avec un héros à la personnalité transparente, les auteurs créent un récit prenant, parlant également aux adultes, car ils savent évoquer la complexité des faits historiques et leurs répercussions au long terme. Magistral.



mardi 21 novembre 2023

War and Dreams T04 Des fantômes et des hommes

Ce sont les hommes qui doivent être jugés et non les peuples.


Ce tome faite suite à War and dreams: Le repaire du mille-pattes (2009) qu’il faut avoir lu avant, et il vient clore cette tétralogie. Sa première publication date de 2013. Il a été réalisé par Maryse Charles pour le scénario, et par Jean-François Charles pour les illustrations, crayonnés et couleurs. Il compte quarante-six pages. Il se présente sous la forme de plusieurs entretiens, parfois des dialogues, d’autrefois épistolaires, avec des illustrations peintes, et des crayonnés. Cette série a fait l’objet d’une intégrale en 2023, enrichie d’un dossier de vingt-quatre pages, avec un texte d’Isabelle Bournier. Ce dossier comporte des entrées sur le Mur de l’Atlantique (Hitler décide de construire le Mur de l’Atlantique, Rommel renforce le mur, le Mur de l’Atlantique face au Débarquement, Le Mur était un bluff gigantesque), La construction du Mur de l’Atlantique (L’organisation TODT, Une construction standardisée le Regelbau, Les entreprises françaises sur le Mur de l’Atlantique), Le Pas-de-Calais sous l’occupation (L’arrivée des Allemands et le début de l’Occupation, Le poids de l’occupation, La Résistance dans le Nord-Pas-de-Calais), Le Mur de l’Atlantique dans le Pas-de-Calais (Des batteries d’artillerie offensives, L’Angleterre à moins de 30 kilomètres, Lindeman et Todt les deux plus grosses batteries de l’Antlankwall, 1944 l’opération Fortitude), Les armes secrètes allemandes (Hitler croit encore à la victoire, Des sites V1 dans le Pas-de-Calais, La coupole d’Helfaut-Wizernes). Ce dossier est agrémenté de photographies d’archives, et d’esquisses de Charles.


Julien Lécluse s’adresse à son épouse Laure. Il lui demande si elle sait ce qui lui arrive. Hier, il aidait Gaston au musée quand une gamine l’a abordé. Elle s’appelle Laure Deschamps, et il paraît que c’est le maire qui la lui a envoyée. Elle fait des études en histoire, à Amiens, à l’université et elle doit rentrer un genre de rapport sur la guerre, un mémoire qu’elle a dit. Julien continue : il n’aime pas les étrangers et qu’à part Laure, il ne parle plus guère à personne. Il a d’abord refusé, mais elle lui a raconté qu’elle avait des racines dans la région. Son père est le fils de la Julie qui tenait la ferme de Haringzelle, et son grand-père maternel est le photographe de Lille chez qui Laure et lui étaient allés avant son départ pour le Service du Travail Obligatoire.



Ensuite, Laure Deschamps se rend chez Kate & Archie Wyeth. Ce dernier évoque comment elle lui est apparue : C’était un petit bout de femme d’une vingtaine d’années, aux yeux bruns et aux cheveux noirs. Elle était venue à vélo. Elle portait un chapeau, une jupe fleurie et un chemisier de couleur parme qui mettait en valeur son teint mat de méditerranéenne qu’elle n’était sans doute pas… En tout cas, un rayon de soleil venait d’entrer dans la maison. Il savait par Kate qu’elle recherchait des témoignages de différents belligérants de la seconde guerre mondiale pour rédiger son mémoire de fin d’études et qu’elle parlait parfaitement l’anglais. Kate lui avait déjà dit qu’il avait fait la guerre du désert. Elle semblait fascinée par le Renard du Désert.


A priori, le lecteur n’est pas bien sûr d’avoir envie de lire cet ultime tome. Il se présente donc sous la forme de quatre chapitres, chacun consacré à un des quatre principaux personnages des tomes précédents : Erwin le soldat allemand ayant été affecté à des postes du Mur de l’Atlantique, Archie Wyeth l’officier britannique blessé dans le désert Libyen et affecté au service d’espionnage en Égypte, Joe Bubble ayant occupé un poste de mitrailleur dans les bombardiers américains et Julien Lécluse parti au STO puis revenu et engagé dans la Résistance. Pendant la seconde guerre mondiale, chacun dans sa fonction a été amené à servir ou à réaliser une mission dans ou en relation avec la forteresse de Mimoyecques. Ce site fut un bunker à proximité du hameau de Moyecques, dans le Pas-de-Calais, construit en 1943/44 pour recevoir une batterie de canons V3 visant Londres. Il découvre, en outre, que ce tome quatre n’a pas la forme d’une bande dessinée, mais de textes entre dialogues et roman, agrémentés de nombreuses illustrations, majoritairement en couleur directe, avec quelques esquisses au crayon dans la partie consacrée à Erwin, comme des facsimilés de ses propres travaux. Chaque chapitre s’ouvre avec un dessin au crayon de la tête du protagoniste concerné, sur un papier à fort grammage. D’un autre côté, c’est l’occasion de retrouver des personnages auxquels le lecteur s’est attaché, et il comprend rapidement que ces entretiens ont lieu après les derniers événements du tome précédent, ce qui lui permet de découvrir ce qu’ils sont devenus quelques temps plus tard.



Indépendamment de la forme différente, les auteurs utilisent exactement les mêmes ingrédients que dans les trois premiers tomes : des évocations de souvenir de la seconde guerre mondiale, et quelques anecdotes sur le présent des personnages. Le dispositif narratif, des entretiens pour un mémoire de fin d’études, amène les personnages à revenir sur des faits déjà racontés dans les tomes précédents. Toutefois le lecteur n’éprouve pas la sensation de lire une seconde fois la même chose, car les personnages ajoutent leur affect et parfois le recul amené par le passage des années. Par exemple, Julien Lécluse parle de l’humiliation de l’examen médical en arrivant en Allemagne pour le S.T.O., et la mascarade qu’il constitue puisque jamais personne n’a été déclaré inapte au travail. Il aborde également les conditions de travail extrêmement difficiles (chaleur, bruit, impossibilité de communiquer, faim en continu), le retour en France et l’opprobre engendrée par le fait d’avoir travaillé pour l’ennemi, aux yeux des Français. Dans le chapitre qui lui est consacré, Archie Wyeth revient sur les conditions de vie dans le désert libyen. Puis il évoque sa convalescence au Caire, et son travail dans le Renseignement, en particulier sa connexion avec Roger Falise, nom de code Martin dans la résistance, l’homme qui lui avait fait parvenir les plans de la forteresse de Mimoyecques (la pièce manquante dans le tome précédent pour relier ce résistant à cet agent du Renseignement). Les souvenirs de Joe Bubble concerne son service dans les bombardiers lorsqu’il était affecté dans la région de Calcutta, le pont aérien au-dessus de l’Himalaya, son affectation en Birmanie, et son retour aux États-Unis, en particulier au Nouveau-Mexique pour honorer le souvenir de Wutpaki. Enfin Erwin raconte les années passées dans une isba en Sibérie d’abord comme prisonnier de guerre, puis pendant de nombreuses années après la fin du conflit mondial.


Le lecteur retrouve vite sa sympathie pour ces personnages, même pour les deux moins respectables du fait de leur comportement et des crimes commis. Il apprécie de voir ainsi explicité le lien les unissant lors du bombardement de la forteresse de Mimoyecques. Il se rend compte qu’il avait très envie d’avoir de leurs nouvelles, de savoir ce qui s’était passé après les dernières pages du tome précédent, en particulier pour celui ayant eu l’occasion de se saisir d’un pistolet chargé, découvert dans un cimetière, de l’autre portant une terrible culpabilité. Il se dit que les auteurs se montrent un peu taquins en ne faisant pas apparaître Opale dans les illustrations au temps présent. Le passage d’une forme bande dessinée à des illustrations d’entretiens fait sens du fait du principe de recueil d’informations pour un mémoire d’études. Chaque chapitre comporte une pagination différente : six pages pour Julien, huit pour Archie, dix pour Joe et vingt pour Erwin. Cela correspond presqu’à leur importance dans les tomes précédents, à l’exception d’Archie et Joe qui auraient pu être inversés. Mais il y avait plus à dire sur le devenir de Joe du fait de son crime et du jugement. Les quatre portraits en gros plan réalisés au crayon correspondent à l’apparence de ces hommes pendant la seconde guerre mondiale, avec des regards très différents : plus opprimé et abattu pour Julien, plus distant et distingué pour Archie, plus sûr de lui et même presque condescendant pour Joe, entre résignation et inquiétude pour Erwin.



Le lecteur retrouve avec grand plaisir les illustrations du bédéiste. Laure est magnifique dans sa jupe bleue à motif et son corsage blanc, sans oublier son petit bibi, et l’arrière-plan qui montre une station-service et un garage d’époque, celle de la seconde guerre mondiale. L’avance des chars britanniques dans le désert dans une peinture en double page fait ressortir l’inhumanité de tels engins blindés dans un environnement hostile, l’être humain semblant trop fragile pour y avoir sa place. Le passage consacré à Joe contient des visuels mémorables : une vue en plongée verticale avec un bombardier en premier plan et le paysage où explosent les bombes loin en contrebas, l’avancée à dos d’éléphant dans la jungle Birmane, la voiture rouge pétant de Joe dans la réserve indienne au Nouveau-Mexique. Le plus étonnant réside dans ce nu en pleine page consacrée à Eva Braun (1912-1945) qui a peut-être été réalisé par Adolf Hitler (1889-1945). Le chapitre consacré à Erwin commence par une magnifique illustration en pleine page une vue en plongée oblique au-dessus des toits d’un petit village de Normandie, avec la mer au fond. Outre les facsimilés des esquisses d’Erwin pour représenter Opale, le lecteur prend le temps de savourer une illustration en double page consacrée au paysage naturel autour de l’isba, puis un portrait saisissant en gros plan de la tête d’Erwin au temps présent du récit. Toutes les images viennent illustrer et montrer les faits évoqués par les quatre hommes dans leurs souvenirs, leur donnant une consistance remarquable, colorée par les émotions qui s’y rattachent.


Pas forcément très enthousiaste à l’idée de lire un quatrième tome qui n’est pas une bande dessinée et qui peut faire penser à une opération mercantile de l’éditeur et des auteurs, le lecteur se rend compte immédiatement qu’il avait envie de retrouver ces personnages une dernière fois. De bonne grâce, il entame sa lecture et il tombe vite sous le charme de la narration, mêlant souvenirs et émotions qui leur sont liées. La continuité avec les trois premiers tomes s’avère parfaite : entre évocation de la seconde guerre mondiale telle que vécue par Erwin, Archie, Joe et Julien, éléments complémentaires venant parachever l’intrigue initiale, et prise de recul sur ce que ces hommes ont vécu, sur ces circonstances arbitraires de leur vie qui l’ont façonnée sans qu’ils n’y puissent rien. Une conclusion émouvante sur les conséquences des épreuves subies, des erreurs commises, des traumatismes persistants, de la fragilité et de la faillibilité de l’être humain.



mardi 7 novembre 2023

War and dreams T03 Le repaire du mille-pattes

Ce qui grandit l’homme, c’est avant tout de traverser la vie sans faire de mal aux autres.


Ce tome fait suite à War and Dreams T02 Le code Enigma (2008) qu’il faut avoir lu avant. Sa première publication date de 2009. Il a été réalisé par Maryse Charles pour le scénario, et par Jean-François Charles pour les dessins et la couleur. Il compte quarante-six pages de bande dessinée.


Cela faisait maintenant une dizaine de jours que Erwin était revenu sur ce bout de plage, face à l’Angleterre, à Cap Gris-nez sur les côtes françaises, et il n’avait encore entrepris aucune recherche pour retrouver Opale, car il se la rappelait à la fois si fragile et si confiante, et il ne voulait pas brusquer leurs souvenirs, ni le destin. Il ne savait trop ce qu’en pensait Marian. Elle l’avait d’abord traité de doux rêveur. Puis l’influence bénéfique de Pierre, ce Français dont elle avait fait la connaissance, semblait l’avoir rendue plus tolérante. Il en était heureux même s’ils passaient moins de temps ensemble qu’auparavant. Erwin est obligé d’arrêter sa voiture car il y a un barrage de police sur la route. Londres en avril 1943, un officier introduit le capitaine Archie Wyeth au premier ministre Winston Churchill, en le présentant comme l’un de leurs meilleurs agents du Renseignement. Il a été formé au Caire par Pierre Landilec. Wyeth expose ce qu’il sait : cela fait plusieurs mois que les Allemands envoient des messages dans le Pas-de-Calais, concernant une certaine opération appelée Wiese. Il s’agirait d’un nouveau type d’arme pointée sur l’Angleterre. Churchill complète : ils ont déjà entendu parler de ses fameuses armes secrètes baptisées V3, pour Vengeance, par opposition à leur V de la Victoire, mais il ne s’agit encore que de menaces.



Archie Wyeth continue : plus pour longtemps, car les Allemands sont décidés. Dans quelques mois, ils commenceront quelque part entre Calais et Boulogne, la construction d’une base secrète destinée à accueillir ce qu’ils appellent le Mille-Pattes. Quelques mois plus tard dans cette base secrète : le Tausendfussler, dit le Mille-Pattes, est un canon à longue portée et à tubes multiples. Ses obus en forme de petites fusées doivent être expédiées à la vitesse de cinq mille cinq cents mètres seconde et à la cadence de six cents pièces par jour. Les déportés arrivent maintenant par trains entiers en gare de Calais. Ce sont pour la plupart des sous-hommes et des bêtes selon la classification de Mohnke, le sous-officier S.S. qui vient d’être affecté au chantier. Les Slaves, généralement des Polonais, font partie des sous-hommes. Épuisés par les privations, il leur arrive, le travail terminé, de s’endormir dans les galeries, couchés à même le sol, dans la poussière et le bruit. Ils peuvent obtenir une double ration de nourriture, à condition de travailler dans les galeries du fond. C’est ce que choisissent les plus jeunes et les plus costauds. Parmi ceux que Mohnke appelle les bêtes, il y a deux femmes juives vêtues d’un simple sac de jute qui avait contenu du ciment et qui leur brûle la peau. Mohnke les bat au moindre prétexte. Erwin imagine sa mère et sa sœur traitées ainsi, et il trouve l’uniforme qu’il porte de plus en plus sinistre.


Cette série plonge ses racines dans des événements concrets de la seconde guerre mondiale : le désert de Libye en avril 1941 où l’armée britannique affronte l’armée allemande commandée par Erwin Rommel (1891-1944) dans le premier tome, la situation en Égypte, le départ pour le STO, l’opération Crusader pour le tome deux. Dans ce tome-ci, les auteurs évoquent le premier site de lancement du canon V3 Tausendfüssler dans la forteresse de Mimoyecques, son bombardement par les Américains, ainsi que les soldats allemands envoyés sur le front russe pendant l’hiver 1944/45. Ils y consacrent une quinzaine de pages, et encore une dizaine à un Français envoyé au STO de retour dans son village, au retour d’un Britannique en Égypte, à un viol d’une Française par un soldat américain après la Libération, et à deux rencontres avec Winston Churchill. L’artiste se montre facétieux avec celui-ci : tout d’abord confortablement installé dans son fauteuil le cigare à la main dans son bureau de Londres, puis dans le parc de la maison de campagne du premier ministre dans le comté de Kent, à Chartwell House. Il est en train de monter un mur, avec du ciment et des briques et il reste du côté où des ouvriers s’affairent pour mélanger le ciment, son interlocuteur étant de l’autre alors qu’il cale une brique entre eux deux. L’artiste investit le temps nécessaire pour ces représentations, majoritairement en couleur directe, avec quelques traits de contours. Dans le chantier de Mimoyecques : la locomotive à vapeur massive, les prisonniers et les travailleurs réduits à de de pâles silhouettes, plus loin leur regard hagard, abruti de fatigue et aussi entre peur des soldats allemands et de leurs brutalités, et regard comprenant encore de la défiance. Le lecteur peut également voir l’organisation du chantier : les baraques, les véhicules et les grues, les zones de stockage des matériaux, les outils à main, la réserve des obus, les wagonnets à pousser, les différentes galeries, etc.



L’artiste fait preuve de la même minutie pour chaque scène de guerre, en termes de reconstitution historique, également en termes d’action. Le lecteur retrouve Joe Bubble à son poste de mitrailleur dans un B17, avec un magnifique arrière-plan du sol très loin en-dessous entièrement en évocation à demi mangée par les nuages, à l’aquarelle. Les bombes tombent sur le chantier de la forteresse de Mimoyecques. Alors que le lecteur pourrait craindre que l’horreur de la situation se trouve amoindrie par l’aquarelle, la mise en scène évoque avec force l’évacuation rendue terrifiante par la masse d’êtres humains empruntant les mêmes tunnels, les mêmes échelles, par le feu qui se propage enveloppant d’un seul coup les individus, par l’incertitude de ce qui se trouve devant. L’évacuation vers l’air libre s’avère tout aussi éprouvante avec les regards hantés et fatigués, et les cadavres jonchant le sol des tunnels. La progression dans la neige sur le front russe fait littéralement froid dans le dos à voir ces hommes mal équipés, n’ayant pas l’habitude d’un tel hiver, puis pris pour cible par l’armée russe. Charles rend tout aussi bien compte des séquences civiles dans le passé ou dans le temps présent du récit : une magnifique vue d’un village côtier depuis un champ en hauteur, une cérémonie de mariage sous le soleil, le petit cimetière attenant à l’église en Normandie, la cabane sur pilotis dans les dunes et les canards qui passent, le meurtrier qui surgit dans la cuisine de Laure alors qu’elle épluche des pommes de terre, l’arrivée de Yael une petite fille à l’aéroport, la flânerie à la brocante, etc. Les aquarelles font des merveilles descriptives, ainsi que pour rendre compte de la luminosité, des grandes étendues sauvages terrestres et maritimes.


La série a commencé en présentant quatre personnages de nationalité différente Allemand, Américain, Britannique, Français, impliqués dans la seconde guerre mondiale dans des endroits différents du globe, mais tous liés au même village dans le Cotentin. Le présent tome montre dans quelles circonstances, leur fil de vie en vient à se croiser, même s’ils ne se retrouvent pas face à face. Sans avoir jamais rencontré Joe Bubble, Erwin doit évacuer le chantier de Mimoyecques bombardé par Bubble. Sans l’avoir jamais rencontré, Joe Bubble se retrouve à accomplir cette mission, grâce aux renseignements transmis par Archie Wyeth. Enfin, Julien Lécluse intervient avec la Résistance dans le même village. Le lecteur éprouve la sensation de pouvoir voir le schéma complet formé par ces quatre fils narratifs, et en effet le quatrième tome est d’une nature différente.



Dans le même temps, l’autrice en dit plus sur la situation actuelle de chacun des quatre principaux personnages, et sur les événements qui les ont marqués à vie et qui ont eu un impact à l’échelle du reste de leur vie. Depuis le début, les auteurs se sont tenus à l’écart d’une histoire avec des bons et des méchants, montrant en particulier une affection pour le soldat allemand Erwin posté sur les côtes de la Manche, sans pour autant exonérer ou cautionner les actes de guerre de cette nation. Le lecteur voit que la suite du déroulement du conflit l’a envoyé sur le front russe où il a été capturé et envoyé aux travaux dans une isba. Ils ne se montrent pas tendres vis-à-vis de l’Américain et du Français. Une fois l’histoire terminé, ces personnages existent encore dans l’esprit du lecteur et il repense à ces drames, à la manière dont ces hommes ont vécu après l’expérience de ces traumatismes. Les uns comme les autres ont commis des exactions en temps guerre, ont tué ou opprimé en en ayant conscience. Physiquement, certains s’en sont sortis indemnes, mais psychologiquement tous ont été marqués, devant s’en accommoder et tâtonner pour trouver comment vivre avec, pour certains en supporter la culpabilité. D’une certaine manière, la scénariste apporte un dénouement à ces conflits psychiques ; différent pour chacun des quatre personnages principaux, surprenant pour au moins l’un d’entre d’eux.


En terminant ce tome, le lecteur éprouve presque l’impression qu’il s’agit du dernier, alors qu’il y en a encre un. Il retrouve tout ce qu’il a apprécié dans les deux premiers : la reconstitution historique, les fils entrelacés de la vie de quatre soldats de nationalité différente, les enjeux émotionnels et affectifs, les superbes paysages. Il ressent à plusieurs reprises un pincement au cœur, attestant de l’attachement qu’il a développé pour Erwin, Archie, Julien et Joe, et pour leurs proches. Quatre êtres humains devenus soldats dans un conflit armé, sans possibilité de choix pour eux, devant vivre le temps présent de la guerre, et vivre avec les séquelles le reste de leur vie.



mardi 24 octobre 2023

War and dreams T02 Le code enigma

Tous ces étrangers qui font des milliers de kilomètres pour retrouver leur passé !


Ce tome fait suite à War and dreams T01 La terre entre les deux caps (2007) qu’il faut avoir lu avant. L’édition originale date de 2008. Il a été réalisé par Maryse Charles pour le scénario, et par Jean-François Charles pour les dessins et la couleur. Il compte quarante-six pages de bande dessinée.


Arizona, le sept décembre 1941. Joe Bubble, un cascadeur à moto, s’apprête à se lancer dans un dangereux parcours, sur un circuit de bois échafaudé à plusieurs mètres du sol, avec des pentes abruptes, un looping et même un saut au-dessus du vide en passant par des anneaux enflammés. En contrebas, la foule s’est déplacée pour voir cet acrobate sur sa puissante moto, dans son blouson en cuir avec son casque et ses lunettes. À l’arrière d’un pick-up, l’organisateur beugle dans un porte-voix monté sur un trépied pour conseiller à Joe de recommander son âme à Dieu, et de donner le signal du départ. L’homme s’élance et accomplit le parcours périlleux à la perfection sous les vivats de la foule. L’organisateur continue pour le bénéfice des spectateurs : Joe s’est surpassé aujourd’hui ; et il en profite pour rappeler que des photographies et des posters de Joe sont disponibles dans le stand, le fabuleux Joe Bubble. Ce dernier arrête sa bécane à proximité de sa roulotte, et la confie aux bons soins de Wutpaki, son assistant. Il se hâte ensuite dans sa caravane avant que les jeunes femmes qui lui courent après ne le rattrapent. Le soir venu, Joe Bubble va se détendre en compagnie de Wutpaki dans le bar local pour faire la fête. Il a une bonne descente, alors que son assistant ne boit pas d’alcool. Il va conter fleurette à Charleen, une belle jeune femme, qui est accompagnée par Andy. Joe s’embrouille avec lui et lui décoche une droite qui l’envoie au sol. Puis il embrasse Charleen d’autorité. Mais sur scène, le chanteur du groupe de country annonce que ce matin les Japonais ont attaqué Pearl Harbor !!



1942. Une flotte de B17, bombardiers américains de la 8e Air Force, en mission de jour, s’approche de Schweinfurt, ville allemande connue pour ses fabriques de roulements à billes. Le responsable d’escadrille indique que les pilotes doivent se mettre en formation d’attaque et rester groupés : un groupe d’avions ennemis approchent à deux heures. Joe Bubble occupe un poste de mitrailleur et il parvient à abattre son septième avion ennemi. Le copilote commente que Bubble est un cas : indiscipliné, grossier, une vraie tête de mule. Le pilote ajoute qu’il ne le prendrait pas pour témoin à son mariage, mais comme mitrailleur il préfère l’avoir avec lui. Les avions rentrent à la base, celui de Bubble a un peu de retard sur les autres, ce qui inquiète le colonel. Finalement il atterrit et Bubble en descend en indiquant au mécano qu’il peut peindre deux autres croix gammées sur la vieille carcasse de l’avion. John Mapples, un journaliste du Times, l’approche pour l’interviewer : il lui répond qu’il faut d’abord qu’il fasse connaissance avec une jeune militaire qui vient de passer.


Le premier tome présentait succinctement les principaux personnages à la fois dans le présent du récit, fin des années 1960 ou début des années 1970, et dans le passé, pendant la seconde guerre mondiale : Erwin soldat allemand ayant été affecté sur une plage de Normandie et sa nièce Marian, Archie Wyeth gradé britannique ayant servi en Égypte et son épouse Kate, Joe Bubble et son petit-fils Frankie, Julien un Français et son épouse Laure. Ce deuxième tome reprend cette alternance entre les différents personnages et les deux époques correspondantes, à savoir le temps présent du récit et celui des souvenirs de la seconde guerre mondiale. Dans la première séquence de cinq pages, les auteurs présentent Joe Bubble et en particulier son caractère de mâle dominant prenant ce qui lui plaît par la force et se mettant en danger. L’artiste fait revivre ces spectacles de cascade à moto, avec les prises de risque, l’improbable circuit en hauteur construit en planches et semblant bien fragile. Il s’amuse bien avec le comportement des groupies prêtes à se jeter dans les bras de l’alpha-mâle ayant défié la mort. Le portrait de Joe touche le lecteur, à la fois par son comportement à risque, sa concentration pendant son spectacle, son attitude extravertie dans le bar, son absence totale d’égard vis-à-vis des autres qu’il s’agisse de Charleen non consentante ou de son compagnon humilié d’un coup de poing.



L’évocation de la seconde guerre mondiale continue avec une bataille aérienne entre Américains et Allemands. Le lecteur peut voir que le dessinateur s’est documenté sur les avions B17, sur le poste de mitrailleur avec l’arme et les munitions. Il sait également construire des vues permettant de juger du positionnement relatif des avions dans le ciel, les uns par rapport aux autres. Comme dans le premier tome, les uniformes des différentes armes sont conformes à la réalité historique, ainsi que les armes, les accessoires et les véhicules militaires. Le lecteur peut également voir les baraquements et le bar où vont se détendre les militaires le soir. Puis vient l’évocation du service d’Erwin posté sur une plage de Cotentin. Le lecteur retrouve les bunkers et les ringstands vus dans le premier tome, ainsi que la représentation de la côte avec sa plage, les couleurs de la Manche et sa houle, ainsi bien sûr que les uniformes allemands. Il sourit en voyant à quel point le jeune Erwin est impressionné de se retrouver en présence du général Rommel (1891-1944) avec qui il partage le même prénom, en seul à seul. Avec Archie Wyeth, les auteurs remmènent le lecteur au Caire : une illustration en pleine page en ouverture, une vue de dessus en oblique d’une artère très affairée avec ses marchands, ses tentures pour faire de l’ombre, etc., puis une belle demeure avec un grand jardin presqu’un parc. Dans cette séquence, le capitaine se retrouve dans une bibliothèque surchargée de livres où Pierre Landilec lui montre une machine Enigma et comment s’en servir pour décrypter des messages secrets allemands. Après une magnifique illustration en pleine page de la Manche vue à partir d’un champ, Julien et Laure bénéficient de leur première scène à Lille pendant le conflit mondial : les soldats allemands en uniforme dans la rue et l’évocation du recrutement pour le Service de Travail Obligatoire (STO, de juin 1942 à juillet 1944).


Le tome se termine avec une autre opération militaire évoquée sur six pages : l’opération Crusader qui s’est déroulée du seize novembre 1941 au dix-sept décembre 1942. La scénariste fait le nécessaire pour rendre compréhensible cette phase du conflit en seulement quatre pages, avec succès. Les personnages principaux de la série ne participent pas à l’action sur le champ de bataille ; en revanche Milton, un ami d’Archie Wyeth, y combat au sein de l’armée britannique. La narration visuelle permet de regarder la colonne de chars des brigades du XXXe Corps franchir la frontière libyenne et avancer dans le désert sous le commandement du général Alan Gordon Cunningham (1887-1983), puis l’aérodrome de Sidi Rezegh avec ses avions, ses blindés et les véhicules des mécaniciens. Soudainement, le lecteur se retrouve au milieu des soldats britanniques alors qu’ils sont attaqués par les troupes allemandes, avec l’explosion des obus, les chars qui arrivent, les tirs de mitrailleuses lourdes, la poussière. Fin novembre 1941, l’armée allemande donne l’assaut et le lecteur voit dans une case occupant la moitié de la planche quarante-trois, les Panzers arriver de toute part sur les dunes. Comme dans le tome un, les auteurs ne cherchent pas à glorifier les actes de bravoure d’un camp ou de l’autre, ni même le génie tactique ou stratégique des commandements en présence : ils montrent ces situations à hauteur d’homme, laissant imaginer au lecteur l’effet que de telles épreuves peuvent avoir sur les esprits, et les conséquences durables.



Au cours du premier tome, le lecteur pouvait ressentir comme un parfum romanesque émaner des personnages : des êtres humains normaux de bonne composition éprouvés par l’expérience de la guerre. Avec la séquence d’ouverture, les auteurs rendent patent les failles morales de Joe Bubble : individu à la forte carrure habitué à imposer sa volonté par l’intimidation, sans même penser à mal, parce que cela lui paraît normal. Erwin reste un chic type dont le hasard de la naissance a fait qu’il se retrouve dans l’armée allemande sans que son libre arbitre n’ait pu influer en quelque mesure que ce soit. Archie Wyeth continue à se comporter comme un héros flegmatique, blessé de guerre, toujours œuvrant pour l’armée et son pays, faisant tout son possible pour que les informations décryptées par la machine Enigma et Pierre Landilec permettent de sauver le plus vite possible. Mais ses convictions se heurtent au pragmatisme de Landilec plus âgé qui lui explique que ce travail de décryptage nécessite de grandes capacités intellectuelles, mais aussi une certaine froideur, c’est-à-dire faire abstraction de ses sentiments. En outre, Archie trompe son épouse, et accablé par la réalité du principe de sacrifier quelques vies pour en sauver de plus nombreuses, il finit par proférer sciemment des propos antisémites destinés à faire mal. Julien le Français se retrouve également dans une situation moralement intenable, ne lui offrant pas de choix qui ne soit pas discutable. Tout du long, en total contraste, le lecteur peut se repaître des superbes représentations des environnements : outre ceux cités plus haut, une magnifique formation rocheuse gigantesque dans le désert de l’Arizona au soleil couchant, la plage devant l’hôtel où est descendu Joe Bubble, les plages du Cotentin, la très belle maison louée par Archie & Kate, la très belle vue Caire en voiture à cheval, une rue pavée de Lille avec ses cafés, la décoration de la chambre de Miss Sahara, une vue du Caire par un hublot d’avion en vol, la vue depuis la terrasse du restaurant de l’hôtel en Normandie.


Un deuxième tome très riche, entre violence des champs de bataille de la seconde guerre mondiale, douceur des plages du Cotentin et des déserts égyptien et libyen. Au fur et à mesure, les personnages gagnent en épaisseur et en complexité : de vrais êtres humains ayant été confrontés à des situations qui se sont imposées à eux pendant la seconde guerre mondiale, sans bon choix, avec un coût émotionnel assuré sans pouvoir être mesurable. Le Français, l’Américain, le Britannique, l’Allemand, chacun a vécu des expériences différentes, dans des environnements différents, tous représentés avec une sensibilité chaleureuse, et tous en sont sortis marqués. Une narration qui semble douce, aussi bien par la fibre romanesque que par la douceur des dessins, des situations traumatisantes avec des conséquences à vie.