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mercredi 17 juin 2026

Le mystère de la femme du tableau

Je suis un peintre amateur. Je ne signe jamais mes tableaux.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Bruno Heitz pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comporte quarante-quatre planches de bande dessinée.


Un joli cadre bucolique avec une rivière, un pont à arche qui passe au-dessus, trois arbres à la forme allongée se détachant au somment d’un petit vallon, deux nuages discrets dans le ciel bleu, et un paysage vallonné. Sur une belle et douce partie enherbée, un peintre du dimanche a posé son chevalet. Il a déposé une toile dessus. Il est en train d’achever sa peinture du paysage, avec sa palette, son pinceau, une valise contenant ses tubes de peinture, tranquille et solitaire. Cet artiste ne peint que le dimanche. Un autre dimanche, il a pris place sur un trottoir de sa ville, il a posé son chevalet. Tranquille et solitaire, il peint la maison qui se trouve de l’autre côté de la rue, toujours habillé de la même manière : un pantalon bleu un peu large, une chemise blanche, un gilet noir sans manche fermé, et un canotier de paille sans ruban. Il travaille au pinceau. Un autre dimanche, il se place devant l’église, à nouveau pas un seul passant dans la rue. Il porte à nouveau la même tenue vestimentaire. Il peint donc aussi des chapelles, des coins de rues. Avec sa toile sous le bras, il mentionne qu’il est un peintre amateur, il ne signe jamais ses tableaux.


De retour chez lui, le peintre du dimanche, toujours avec son chapeau sur la tête, se tient dans sa cuisine. Il a tourné la chaise de manière que le dossier se trouve contre la table. Il s’en est servi comme d’un marchepied pour monter sur la table, avec un de ses tableaux dans les mains. Il s’apprête à l‘accrocher au mur. Sur celui-ci, se trouvent déjà de nombreux tableaux : le pont enjambant la rivière, la façade avant de la chapelle, et une tour. Le soir, allongé dans son lit, en pyjama, avec son chapeau de paille accroché à l’une des boules du lit, il regarde autour de lui : pas par la fenêtre, mais les différents tableaux. Tous les murs de sa chambre sont occupés par ses œuvres. Alors il en met dans le salon, la cuisine : toujours des tableaux de paysage, une maison au bout d’un chemin, un peuplier, une rue de la ville. Puis il investit la salle de bain, les toilettes : un autre tableau du pont, un autre peuplier, le clocher de l’église, une maison au bord du chemin. Tout l’argent de sa petite retraite passe en toiles, en tubes de peinture et en pinceaux. Il se rend dans un magasin spécialisé en fournitures d’art, et il choisit ses matériels avec soin. Il exige la qualité, même s’il n’est qu’un amateur. Toujours dans la même tenue, il ouvre son courrier un jour, et il découvre qu’il est ruiné, il cesse de payer son loyer. Dans ce courrier, son propriétaire lui demande de quitter les lieux. Il décide alors de rendre ses peintures à leurs modèles. De nuit, il s’en va déposer ses tableaux, là où il les avait peints. Il sort avec deux toiles sous le bras. Il laisse la peinture grand arbre au pied du grand arbre, celle de l’église sous le portail, etc.



Une gentille histoire tout public, une bande dessinée à destination de la jeunesse. Deux phrases maximum par page, une ou deux cases par planche, des dessins très simples à la lecture, avec parfois uniquement un personnage en plan taille sur un fond blanc. Des phrases très courtes, faciles à lire et à assimiler. Le bédéaste prend grand soin de choisir les éléments visuels qu’il représente. Il réalise des traits de contour souple avec des arrondis, pour des formes agréables à l’œil. Dans ses choix, il fait apparaître un monde désuet et calme. Les personnages utilisent des appareils téléphoniques avec cadran et un combiné raccordé avec un cordon en spirale. L’uniforme du policier semble d’un autre âge, le peintre est embarqué dans une voiture dont la carrosserie est très arrondie dépourvue de feu à éclat. Le peintre utilise des outils également basiques, avec des toiles accrochées sur leur cadre par des clous. Le mobilier du peintre est en bois avec des formes basiques. Le bureau de l’enquêteur de police ne comporte évidemment pas d’ordinateur, juste un tampon, une tasse à café et une lampe de bureau. Le gardien de prison en porte les clés à son trousseau accroché à la ceinture. Les journalistes utilisent un matériel du siècle dernier : magnétophone à bande, appareil photographique à soufflet, lourde caméra sur trépied. Le voyage d’agrément s’effectue sur un gros paquebot à trois cheminées qui fument, avec sur son pont un transat aux montants de bois, et une antique passerelle avec un cordage de chaque côté pour que les passagers puissent débarquer.


La narration adopte un ton très C’est comme ça ! Les événements surviennent les uns après les autres, dans la logique de l’histoire, sans explication, avec une liberté relevant de la licence artistique. Le lecteur adulte peut s’interroger sur ce que le peintre du dimanche fait pendant les six autres jours de la semaine, il n’en est jamais fait mention. Rapidement dans le récit, il reçoit un courrier lui annonçant qu’il est ruiné, il cesse de payer son loyer. Il est indiqué que son propriétaire lui demande de quitter les lieux, et… Et la temporalité du récit, ou plutôt la manière dont le temps s’écoule d’une séquence à l’autre devient un peu flou, ou plutôt élastique, voire masqué : le peintre du dimanche finit par être arrêté par la police, sans que la question de son logis ne soit mentionnée entretemps. Dans le même ordre d’idée, une indication mentionne que l’argent de la petite retraite du peintre passe en toiles, en tubes et en pinceaux. Pour autant, la manière dont il est représenté dans les cases manque de marques de l’âge comme des rides ou des cheveux gris. Quand une femme s’intéresse à lui, elle-même semble avoir trente ou quarante ans au maximum. Outre les marques d’un passé du siècle dernier et vraisemblablement composite, le dessinateur met également en œuvre des raccourcis visuels entre enfance et poésie : la chapelle sans aucun bâtiment autour comme posée sur de l’asphalte ou un matériau indistinct, la fenêtre d’une prison d’une très grande taille avec uniquement deux barreaux et sans panneaux vitrés, un homme caché derrière un tronc d’arbre au diamètre trop petit pour masquer son corps, un quai de débarquement vide de tout autre navire, etc.



Le lecteur adulte se laisse happer par cette narration visuelle naïve, sensible à quelques éléments graphiques saillants. Il y a bien sûr l’absence de toute personne quand le peintre du dimanche travaille sur sa toile, normal en pleine campagne, déconcertant en pleine ville, même si ces séances se déroulent le dimanche. En fonction de sa sensibilité, il peut l’interpréter comme une façon de mettre en évidence la concentration du peintre sur son activité ce qui le rend oublieux de son environnement, qu’il s’agisse de badauds ou des immeubles environnants. Cette absence de de tiers fait plus sens lorsque le peintre dépose ses tableaux de nuit. Du coup, la planche treize vient rompre la solitude de la vie intérieure du peintre puisqu’on y découvre un prêtre en soutane et une dame en jupe tenant chacun un de ses tableaux. De manière tout aussi visuelle, la rupture dans le récit survient avec un tableau d’un paysage urbain, une maison, dans lequel figure une femme à demi cachée par un volet, c’est-à-dire une présence humaine. Les éléments symboliques visuels continuent : le salon du peintre où ne subsistent que des rectangles plus clairs là où autrefois il y avait des tableaux accrochés au mur. Puis dans une double page, une femme au téléphone représentée de plain-pied sur fond blanc à gauche répond au peintre du dimanche représenté sur la page de droite, également de plain-pied sur fond blanc.


Le lecteur sent bien également que les dessins comprennent d’autres informations que ce qui est représenté au premier degré, ou les moments symboliques. Un doute s’immisce en lui avec la perspective étrange de la chambre lorsque le peintre est allongé et qu’il contemple ses tableaux. Il a la confirmation de son intuition quelques pages plus tard quand il voit le peintre et la dame trinquer lors d’un déjeuner sur l’herbe, ou que le peintre réalise plus tard un tableau dans lequel elle se tient dans un champ de coquelicots. L’auteur s’amuse avec des clins d’œil avec des tableaux célèbres, La chambre de Van Gogh à Arles (1888), ou Le déjeuner sur l'herbe (1863), d’Édouard Manet. Il est alors possible de reprendre le fil psychologique de ce peintre qui semble vivre seul dans sa tête, au point que ses paysages et ses séances de peinture soient dépourvus de tout autre être humain. Sa vie prend un chemin bien différent quand l’argent vient à manquer. Il a consacré tous ses revenus à sa passion et il en a oublié les contingences de la vie matérielle. À partir de ce moment-là, ses tableaux sont lâchés dans la nature, ou plutôt exposés au public. Ce qu’ils expriment se trouve interprété par d’autres êtres humains qui y projettent leur propre subjectivité, sans que l’artiste ne puisse plus y exercer de contrôle. Deuxième rupture : le rare tableau (peut-être le seul, sûrement) où apparaît un être humain fait qu’il se retrouve accusé de meurtre. Le fait de refuser de signer ses œuvres s’avère une preuve de culpabilité supplémentaire. Ce n’est qu’une fois débarrassé ou privé de tous ses tableaux, qu’il y a assez de place dans sa vie pour une relation avec la dame. À partir de là, il peut entamer une nouvelle phase dans sa vie… et retrouver sa passion. Libre au lecteur d’en penser ce qu’il veut, et d’en tirer les conclusions qui lui conviennent.


Des dessins tout public, une histoire simple et linéaire d’un peintre du dimanche qui finit accusé d’un crime et étant privé de la pratique de son art, avec des solutions de continuité narrative parce que C’est comme ça. Pour un lecteur adulte, une fable à la dimension psychologique, recelant des métaphores et quelques symboles, parlant de la solitude de la pratique de l’art, et du fait que ce n’est pas une fatalité.



mardi 7 avril 2026

Le premier voyage

Le regard est un magicien ?


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa première édition date de 1987. Il a été réalisé par Edmond Baudoin pour le scénario et les dessins. Il comporte quarante-quatre pages de bande dessinée en noir & blanc. Il comprend un long prologue sous forme d’une nouvelle rédigée par Philippe Chartron. Sa présentation sort également de l’ordinaire, car ledit prologue court tout le long des planches de bande dessinée, sous la forme d’un court paragraphe de texte placé en bas de chaque page. Cet ouvrage a été intégré dans l’anthologie Les sentiers cimentés (2005), publiés par L’Association, regroupant six bandes dessinées de ce bédéaste.


De la maison de la grand-mère de Mathieu, là où tout a commencé, où Mathieu en quelque sorte est né, on a toujours vu la mer, entre deux vallons, entre deux collines. La mer était à portée de regard. Mathieu sortait de la maison le matin, et il commençait sa contemplation tout de suite. On lui disait d’aller jouer, d’aller plus loin, mais pas du côté de la citerne tout de même, mais il n’y courait pas. Il regardait là-bas le morceau de mer entre les crêtes, et l’horizon au-dessus des caps. Mathieu bougeait peu, il s’asseyait sous la tonnelle. De temps en temps, grand-mère lui proposait de boire, on lui préparait son petit casse-croûte. Le temps se dilatait et brisait la limite des heures du jour, des mois et aussi des années. La mémoire de ce temps ne fut pas les fêtes du village, l’accident de moto de l’oncle Henri, l’orage de grêle qui détruisit la treille, et autres événements remarquables qui rythmaient les années. La mémoire, ce fut la mer, au loin derrière les vallées, que Mathieu regardait avec grand-mère à son côté.



Dans le ciel, les mouettes volètent. Dans la rue, un chien se tient immobile, le regard vide. Dans un pavillon, à l’étage, l’intérieur est tranquille, installé comme si tout était définitif : cuisine pour les cafés qui réparent les blessures, nounours pour les caresses et chat qui absorbe les maléfices, lits pour des morts provisoires et la porte. Le seuil d’une sorte de passion et de rédemption. Un matin comme une promesse, transparent comme le sourire d’une jeune fille inconnue… Un matin à ne pas prendre la voiture.au mois de mai, les hommes suspendaient des lampions à des tresses de buis, liant de guirlandes les balcons des rues de son enfance. La nuit les femmes chantaient. Mathieu accroché à sa mère regardait sa sœur danser. C’était les mai’s. Les voitures ont interdit les mai’s. Peut-être un jour, les machines interdiront les hommes. Mathieu marche tranquillement dans les rues de la ville, saluant une voisine, passant devant des voitures garées, parvenant au port. Un clochard aviné le salue du nom de commandant, et lui demande s’il appareille aujourd’hui. Puis il demande cinq sous, en lui expliquant que lui voyage avec du rouge, en pointant du doigt la bouteille qu’il tient de l’autre main. Mathieu aime regarder les bateaux… Ils ont des mâts, des voiles, une étrave pour fendre l’eau. Comme les autres, il pourrait traverser la mer aller de l’autre côté… Ils ne sont peut-être là que pour réveiller d’anciens rêves…


Pour (déjà) sa neuvième bande dessinée, ce créateur si singulier raconte l’histoire d’un homme d’une trentaine d’années qui un matin décide de ne pas se rendre au bureau et de déambuler dans les rues de différents quartiers de Nice. Une banale promenade, et en même temps un regard unique et totalement idiosyncratique et en même temps universel. Ce premier voyage commence avec un dessin en pleine page de quatre mouettes en vol, sur un fond de page totalement vierge… avec un paragraphe de texte en bas de page, assez dense, et en petit caractères. Le lecteur présume qu’il s’agit de l’introduction rédigée par Philippe Chartron. Le lecteur tourne la page et découvre le dessin d’un chien ordinaire, et le texte qui continue en pied de page. En fait, il ne s’agit pas à proprement parler d’une introduction : le texte ressemble plus à une nouvelle racontant la jeunesse du personnage appelé Mathieu, ses vacances chez sa grand-mère, le jeu des trésors cachés dans une boîte d’allumettes, d’abord réels puis imaginaires, l’adaptation facile et tranquille au collège et au lycée, l’entrée dans la vie adulte normale, travailleur et citoyen, amoureux, époux et père, une vie normale, celle que tous attendaient de lui. S’il est familier du bédéaste, le lecteur finit par entretenir le soupçon que le texte est également de sa plume, car il y retrouve la même sensibilité, le même humanisme, la même approche artistique. Mais non, il s’agit bien d’un écrivain réel et distinct.



Prêt pour une petite promenade avec Mathieu, trentenaire sans histoire et sans éclat ? Le lecteur commence par remarquer que l’artiste a encore gagné en aisance dans la souplesse de ses traits, sa capacité à montrer, à décrire ou à évoquer avec des simples traits noirs sur une page blanche, en fonction du moment, de la sensation. Dans la troisième planche, avec des six cases disposées par deux en bande, le dessinateur est en mode descriptif : les draps défaits sur le lit, la lampe de chevet, le tableau au mur. Puis une chambre d’enfants avec un bazar sur le lit et une sorte de couverture chauve-souris accrochée au mur. Une vision de la salle de bain avec des noirs plus massifs pour un effet soutenu de contraste sur le blanc de la page. Le passage par le couloir avec de grands rectangles noirs délimitant bien la largeur du couloir, et la forme arrondie du chat qui ressort par sa souplesse. La table du petit-déjeuner encombrée dans la cuisine. Enfin la volée d’escalier avec une vue en plongée inclinée depuis le haut de la cage. Au fil de la balade, le lecteur prend régulièrement son temps pour regarder autour de lui : les petits voiliers amarrés au port, un couple de jeunes gens sur une plage de galets, une forteresse sur les hauteurs devinée dans la perspective d’une rue bordée d’immeubles, des arbres et leur tronc magnifique (cela deviendra une spécialité de Baudoin), des voitures à la carrosserie rutilante dans un parking, la locomotive massive d’un train, la vue de la vie urbaine en étant installé à une terrasse, etc.


Le lecteur se rend compte que son regard se trouve séduit par une case par ci, une case par là. Pris dans le flot de la narration visuelle, il se rend compte que certains dessins semblent sortir de l’ordinaire, sans pour autant détonner. Cela commence dès la planche deux avec la cravate de Mathieu représentée comme une succession de traits noir allant en s’évasant et en s’épaississant du haut vers le bas. En planche cinq, la façon de rendre l’apparence globale d’une plage de galets s’avère originale : un effet très réussi reposant sur des points irréguliers. En planche sept, une case se concentre sur le flot de véhicules sur la chaussée, avec une prise de vue à trente centimètres de hauteur par rapport au niveau du trottoir. En planche seize, une case de la largeur de la page : la vue d’un banc sur lequel Mathieu a abandonné sa veste, et sur la partie droite un magnifique tronc d’arbre en premier plan.  En planche vingt-trois, une jeune femme retire son teeshirt sur la plage, une représentation évoquant une intensité lumineuse telle qu’elle gomme une partie du contour du corps. Vers la fin pendant trois pages, une prise de vue subjective, à partir du point de vue de Mathieu : il regarde son ami Antoine qui vient de l’accoster dans la rue, et qui l’invite à prendre un verre en terrasse où ils s’assoient. Et puis… Dès la planche deux, il se produit un étrange phénomène : il manque le trait de gauche dans le contour du visage de Mathieu, comme si le bord droit de son visage s’était dissous et que sa tête avait perdu son caractère étanche et fermé. Ce phénomène se reproduit régulièrement avec des altérations variées de la tête : comme une énergie semblant en irradier vers l’extérieur, comme si les galets semblaient y entrer par le haut du crâne, comme si sa tête devenait transparente et pas le reste de son corps, comme si elle se fondait dans les banchages, comme si un chien était assis dessus, comme si une grue mécanique s’y était posée, etc.



En fait cette balade s’avère très riche en situations variées : un accident de moto, un appel passé à l’épouse, une rencontre avec clochard, une balade dans les hauteurs, faire connaissance avec une enfant qui pleure suite à une dispute avec ses copines, avec une jeune touriste avenante ne parlant que l’allemand, un trajet en train, observer les passants en étant attablé à une terrasse, se faire rattraper par un garçon qui donne un petit papier (le même garçon présent sur la couverture de l’album Passe le temps (1982), rencontrer sa tante et échanger quelques mots, etc. Or Mathieu a fait un pas de côté : lui un homme sans histoire, il décide de faire le travail buissonnier, sans signe avant-coureur, sans idée particulière. Lui qui pouvait rester silencieux, vacant, mais toujours poli. Il se produit un phénomène singulier, ou plutôt un état d’esprit sortant du train-train quotidien : Une autre texture de l’air, d’autres couleurs… Il a l’impression physique de pénétrer dans un espace exceptionnel… Non ! Pas exceptionnel ! Au contraire ! Mais les yeux des gens, leurs oreilles, leurs sens ne sont plus capables de percevoir l’essentiel. Mais aujourd’hui, il traverse des paysages méconnaissables, qui n’ont rien de commun avec les rues qu’il arpente. Il foule des terres qu’ignorent les passants des rues de la ville. Leur plan de Nice et celui de Mathieu ne sont pas superposables. Un message codé existe dans tout ce qu’il voit, entend, vit depuis qu’il est sorti de chez lui. Parfois il a eu l’impression de toucher au but pour aussitôt s’en éloigner. Maintenant il ne cherche plus, il marche. La lumière ocre a tout envahi, vient-elle du ciel, des façades, de la mer ou de l’intérieur de Mathieu ? Un grand calme est en lui.


En accompagnant Mathieu, le lecteur fait également l’expérience de ce décalage, de cette autre façon de voir ce qui l’entoure, d’un réel qui n’est pas superposable à celui des individus de la normalité, de la société de consommation. S’il a accès aux quelques pages réunies sous le titre de Derrière les fagots, le lecteur découvre que ce phénomène représenté visuellement par la tête du personnage qui n’est plus fermée, a produit un effet étrange sur le bédéaste. Cette représentation de la tête ouverte, il l’associe à la schizophrénie, et d’ailleurs un grand médecin des hôpitaux lui écrira après avoir lu cette BD, qu’il s’en sert pour parler de cette maladie. De son côté, le lecteur perçoit ce dispositif visuel comme la métaphore de la vision d’artiste, de la sensibilité propre d’Edmond Baudoin. Cette ouverture de la tête agit comme une capacité à ressentir le monde différemment, à y être plus sensible, une forme d’attention différente relevant d’une harmonie avec la réalité des choses, débarrassée du filtre des habitudes et de la normalisation sociale ambiante. Avec cette perception, Mathieu s’émancipe d’une vision du monde artificielle relevant d’automatismes sociaux, réussissant à accéder à une perception non filtrée, ce qui dissipe les dissonances cognitives afférentes. Raboutant la fin du récit en bande dessinée et celle du texte de la nouvelle, le lecteur découvre que les deux se raccorde parfaitement.


Ce premier voyage raconte une histoire fort ordinaire d’un homme sortant de chez lui, et faisant le travail buissonnier, flânant au gré de sa fantaisie, sensible à des choses auxquelles il était sourd dans son quotidien normal. La narration visuelle enchante du début à la fin, oscillant entre une capacité descriptive remarquable, et un art de la sensation tout aussi extraordinaire, les deux s’entremêlant et se complétant sans solution de continuité, du grand art. Le lecteur découvre littéralement le monde par les yeux d’un autre être humain, celui de Mathieu, ceux du bédéaste bien sûr… et ceux du romancier qui a écrit la nouvelle faisant office de préface, parfaitement en phase avec l’auteur. Magique.



mardi 20 janvier 2026

Voyage aux îles de la Désolation

Qu’apprennent-ils de l’île, qu’apprennent-ils des autres, qu’apprennent-ils d’eux-mêmes ?


Ce tome contient une histoire complète, un reportage réalisé par l’auteur, à l’occasion d’un voyage dans les Terres Australes et Antarctiques Françaises (TAAF). Son édition originale date de 2011. Il a été réalisé par Emmanuel Lepage pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend cent-cinquante-quatre pages de bande dessinée. Après ce voyage effectué en 2010, il en réalisera un autres aux îles Kerguelen en 2022/23, qui donnera lieu à un second ouvrage : Danser avec le vent (2025).


Jour 1. Onze heures. Le Boeing 777 d’Air France en provenance de Paris-Orly se pose à l’aéroport de Roland -Garros de Saint-Denis de la Réunion. Cette fois, c’est sûr, Emmanuel va embarquer. Choisir d’arriver trois heures seulement avant l’appareillage du navire n’était pas très malin. Ça faisait deux jours qu’il ne dormait plus à l’idée de louper l’embarquement. D’autres avaient fait ce choix : les chercheurs de l’IPEV. Il se renseigne auprès d’une voyageuse. L’IPEV : l’Institut Paul Émile Victor, c’est-à-dire l’institut polaire français. C’est eux qui coordonnent les recherches scientifiques sur les îles, lui explique la jeune femme en lui retournant la question pour qu’il se présente. Il explique qu’il est auteur de bandes dessinées, il aimerait raconter cette rotation australe. Trois jours plus tôt en février 2010, un jour de départ en vacances, il reçoit un appel de son frère François qui lui demande si ça lui dirait toujours de partir aux Kerguelen, une place à bord du bateau vient de se libérer, ils voyageraient ensemble. Il faut qu’il se décide dans la demi-heure et qu’il appelle les TAAF tout de suite, sinon ils vont donner la place à quelqu’un d’autre.



L’idée d’un voyage dans les TAAF, les Terres Australes et Antarctiques Françaises, était venue de Caroline, journaliste à l’hebdomadaire Le Marin. Elle avait proposé à François, photographe, de monter un dossier auprès de l’administration des TAAF afin d’embarquer à bord du navire ravitailleur des terres australes. Les terres australes, Crozet, Amsterdam, Saint-Paul… Kerguelen, enfin jadis surnommées les îles de la Désolation. Des confettis d’empire, égarés dans l’immensité bleue, à cheval entre les quarantième et cinquantième parallèles. Non loin de cette bande blanche qui court en bas des cartes comme pour lester le monde. Enfant Emmanuel se perdait dans la contemplation des cartes que ses parents avaient judicieusement placées. Ker-Gue-Len. Un mot qui râcle la gorge puis se couche sur le palais. Ker-Gue-Len. Un nom breton égaré en Antarctique. Il n’imaginait terres plus perdues, plus lointaines. C’était le monde du bout du monde. Et voilà qu’on lui proposait de s’y rendre. Il allait affronter une mer que les marins qualifient de rugissante, de hurlante même. La mer qu’il ne connait que de la côte, la mer qu’il contemple chaque matin, sans jamais l’avoir prise pourtant. Il allait pouvoir la sentir, la ressentir, la vivre tel que l’ont fait ces peintres qui le nourrissent : Marin-Marie, Joubert, Brenet… Peut-être, enfin, la comprendre… Et savoir la dessiner à son tour.


La première séquence expose clairement la nature du projet : un voyage dans les Terres Australes et Antarctiques Françaises, à bord d’un vaisseau en mission scientifique et de ravitaillement, raconté par les bédéaste que ces îles ont fait rêver depuis son enfance. C’est-à-dire naviguer et se rendre dans l’archipel Crozet, les îles Kerguelen et les Îles Saint-Paul et Amsterdam, la plus grande réserve naturelle de France. L’horizon d’attente d’un tel récit de voyage comprend de belles descriptions au travers des dessins ou des illustrations, la confrontation de l’image qu’Emmanuel s’est bâtie de cette destination avec l’expérience de la réalité, et bien sûr des rencontres avec les résidents, et peut-être les autres voyageurs. L’artiste a choisi un mode narratif visuel mêlant des cases en noir & blanc avec des nuances de gris dans des cases rectangulaire avec bordure sagement alignées en bande, et des illustrations en couleurs réalisées à la peinture, ces dernières étant pour la majorité réalisées sur le vif, et le plus souvent sans bordure… avec quelques exceptions. L’expérience de la navigation, des séjours à terre et des rencontres est racontée à la première personne avec la sensibilité de l’auteur, ses connaissances préalables, ses nombreuses découvertes, et à plusieurs reprises son goût pour l’histoire des découvertes par les grands explorateurs de cette région.



Le lecteur répond à l’invitation au voyage et il monte à bord du Marion Dufresne, suivant bien volontiers Emmanuel. Un rapide retour en arrière pour évoquer sa fascination pour cette région du globe et son caractère quasi mythique à ses yeux, la vision du navire que l’auteur présente en ces termes : Un navire conçu spécialement pour ravitailler les bases scientifiques subantarctiques, à la fois paquebot, pétrolier, porte-conteneurs et navire océanographe. […] Le Marion, en plus d’être multiple, est tout simplement beau. Le lecteur se demande qui était cette dame prénommée Marion, et il va effectuer une recherche en ligne pour découvrir qu’il s’agit de Marc Joseph Marion du Fresne (1724-1772), dit Marion-Dufresne, un corsaire, capitaine de la Compagnie des Indes, et explorateur français du XVIIIe siècle. Au fil des commentaires et des découvertes de l’auteur, sa curiosité peut l’amener à lui-même explorer d’autres références comme Paul Émile Victor (1907-1995, explorateur polaire, scientifique, ethnologue, écrivain français,), le roman Moonfleet (1898) de John Meade Falkner (1858-1932), la tradition maritime qui amène à utiliser la périphrase Bête à grandes oreilles pour ne pas prononcer le mot […], le passage à la postérité de Alfred Faure (1925-1968, météorologue), les différences entre le skua (Labbe antarctique) et le pétrel, etc. À d’autres moments, l’auteur se montre didactique, par exemple quand il explicite la différence entre manchot et pingouin.


Dans le cours du récit, le bédéaste laisse parler sa curiosité historique à plusieurs reprises. Ainsi le lecteur commence par découvrir le drame appelé les Naufragés de Tromelin, en référence à l’île du même nom, s’étant déroulé en 1761 : une flûte de la Compagnie des Indes, qui transportait des esclaves de Madagascar à l’île de France (aujourd’hui Maurice), s’est échouée sur l’île de sable. Quatre images sépia racontant un drame qui contrastent fortement avec le bleu et le vert de l’illustration suivant, et l’écume blanche de la mer. À la page quatre-vingt-quatorze commence l’histoire de Yves Joseph de Kerguelen de Trémarec (1734-1797), le découvreur des îles… qui ne les vit jamais. La couleur sépia reprend ses droits, pour des images conjuguant les traits de visages effacés par les décennies passées, et les lignes d’écumes et de vagues d’une blancheur éclatante. Dernière séquence en sépia : les oubliés de l’île Saint-Paul, dont l’auteur apprît l’existence par le livre (1982) portant ce nom de Daniel Floc’h, un ami de son père. Trois pages retraçant ce drame avec des images mémorables et respectueuses, débouchant sur une illustration lumineuse qui occupe les deux tiers d’une double page avec de magnifiques couleurs.



Ce voyage est donc l’occasion de fouler la terre, ou le sable, de ces différentes îles, l’artiste donnant à voir de magnifiques spectacles diurne ou nocturne, terrestre ou maritime, le lecteur se mettant à rêver à son tour d’accomplir ce voyage. Il souhaite pouvoir contempler par lui-même ces rudes paysages, et cette faune spécifique à cette région du monde, en particulier les différents oiseaux, et aussi les bernard-l’ermite de Tromelin, et ses frégates, ses fous à pieds rouges et fous masqués, les manchots, les éléphants de mer, les skuas et les pétrels, les albatros, etc. Dans le même temps, il décrit également la vie à bord, les conditions matérielles d’existence, et les missions de ravitaillement, des opérations très concrètes. Dans ces cases en noir & blanc, le lecteur peut voir l’auteur se mettre en scène, en particulier lors de ses accès aggravés de mal de mer. Il découvre avec lui les autres passagers, dont les scientifiques qui suscitent en lui une forte admiration, à la fois pour la banalité de leur apparence de vulgum pecus, à la fois par les connaissances, leurs compétences, et leur qualité de vulgarisateurs.


La lecture révèle de nombreuses richesses dans la narration. Le voyage, l’exotisme, les compétences des scientifiques, et aussi des ressentis émotionnels. L’auteur embrasse pleinement la mission à réaliser par le navire et par son équipage : chaque jour qui passe à terre avant de pouvoir partir est un jour perdu. Il observe comment se comportent les différents groupes d’êtres humains, réunis pour une période déterminée, que ce soient ceux du voyage, ou ceux effectuant une mission pour plusieurs mois, comment se manifeste cet esprit de groupe, comment le langage et en particulier les termes spécifiques (les pafiens, les Pilods, etc.) participent à la cohésion de groupe, etc. Il évoque comment le sentiment d’isolement s’empare de lui alors qu’il n’y a plus de liaison par téléphone portable, que la journée s’organise autour des appels de la cloche pour le repas, qu’ils voient des hommes et des femmes entièrement dévoués à leur mission ou à leur tâche, etc. Le lecteur fait bien partie de ce voyage, éprouvant les sensations d’Emmanuel, faisant l’expérience de cette vie détachée des contingences matérielles habituelles (pas d’argent, pas de courses à faire, pas de responsabilités familiales à assumer).


Embarquer pour les terres australes et antarctiques françaises, y découvrir leur géographie et la faune, jusqu’à enfin contempler une aurore australe. Le bédéaste raconte son voyage avec un beau coup de crayon et de pinceau, une sensibilité pour ces terres dont il a rêvé depuis qu’il était tout petit, une attention particulière aux autres sur le navire et à terre, un regard humaniste sur les drames historiques dont ces îles ont été le témoin. Un voyage de découverte, une coupure du quotidien urbain et métropolitain. Une invitation au voyage.



mercredi 24 décembre 2025

La vérité est au fond des rêves

Le sommeil vint. Et avec le sommeil l’illumination…


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre… mais pas de la démarche ésotérique du scénariste. Son édition originale date de 1993. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, et par Jean-Jacques Chaubin pour les dessins et les couleurs. Il comporte quarante-six pages de bande dessinée. Il a bénéficié d’une introduction de deux pages, écrite par le scénariste en août 1992, à Vincennes. Il explique les circonstances dans lesquelles il a rencontré le dessinateur qui lui a déclaré qu’il était prêt à lui donner son âme pour une histoire. Fatigué d’écrire des histoires pour son soixantième anniversaire, l’auteur s’est dit : On dessine généralement une aventure, pourquoi ne pas publier pour une fois l’aventure du dessin ? Il décide alors de donner cinq thèmes au dessinateur, autant d’exercice que l’artiste devait garder à l’esprit en permanence, jusqu’au rêve qui lui donnerait la solution.


Un jeune homme est étendu nu sur les draps du lit, assis sur son séant, les jambes repliées vers lui. De gros insectes parcourent son corps. Il se souvient que son ami lui avait prêté sa chambre, et lui avait demandé de prendre soin de ses insectes tropicaux. Ceux-ci aimaient dormir dans le lit avec lui. Le jeune homme aimait bien ça. Ils étaient si beaux et si gentils. Surtout les gros brillants aux longues mandibules. Il faisait très attention à ne pas leur faire mal. Au fil des nuits leur présence se faisait de plus en plus insistante et pour dormir. Il essayait de les sortir du lit. Mais il s’aperçut bien vite qu’ils aimaient la chaleur de son corps et surtout le creux de ses cuisses. Une nuit il fut tiré du sommeil par un plaisir interdit. Il les sentit agrippés à ses fesses, titillant son anus avec insistance. Il supposait que l’odeur les avait attirés et il serra l’anus en pensant qu’ils pourraient s’y introduire. Et comme à chaque fois qu’il les repoussait ils revenaient au galop, il finit par se lever. Il remarquait dans la chambre quelques vivariums abandonnés. Lorsqu’il ouvrit le plus gros, une puanteur lui monta aux narines, sur la mousse humide pourrissaient du soja et un serpent mort. Malgré l’envie, il ne put se résoudre à les mettre là-dedans.



Les chiens. Un jeune garçon est dominé par la silhouette de trois adultes lui disant qu’il ne peut pas venir avec eux, car il n’y a plus de place dans l’avion, il viendra au prochain voyage. L’enfant se met à pleurer car il ne veut pas rester seul. Lorsqu’il rouvre les yeux après se les être frottés, il est devenu un adulte, au sommet d’un bloc béton de deux mètres et des chiens accourent vers lui. Il sent sa mâchoire se transformer jusqu’à ce que d’immenses crocs lui poussent. Les chiens commencent à bondir sur le bloc et il s’apprête à les déchiqueter. Puis finalement il s’oblige à fermer sa propre bouche avec un geste de la main. Les chiens sautent sur lui. - Révélation. Dans une pièce avec une grande baie vitrée, un homme parle avec son jeune fils, tous les deux assis sur une chaise. Un autre attend son tour. Enfin, c’est à lui et l’homme lui parle du Yin et du Yang, lui tient des propos qui ont trait à la divination.


Le lecteur peut se retrouver un peu déconcerté après avoir terminé cet album : pas très sûr de ce qu’il a lu. Une sorte de suite de sketchs, le premier une forme de sexualité déviante avec des insectes (exotiques, qui plus est) en quatre pages, le second une forme de rite de passage à l’adulte avec le choix de la défiance et de l’agressivité ou de la bienveillance en quatre pages, le troisième une révélation restant tue en trois pages, le quatrième entre religion et perte d’identité, le cinquième une confrontation avec la mort en cinq pages, puis une étrange promenade onirique dans quatre monuments emblématiques de Paris en dix pages, et enfin un voyage dans l’océan, l’antichambre de la mort, un village dans des collines vertes, un vol dans l’espace en treize pages. Pas facile de savoir quoi retirer de ces séquences, si ce n’est que le voyage semble plus important que la destination. La narration visuelle s’avère plutôt agréable, avec une évolution des techniques entre le début et la fin, partant de formes détourées par un trait de contour qui rehausse également les reliefs, également accentués par une technique de couleur directe. Au fur et à mesure, les dessins gagnent en substance, et en précision. Les arrière-plans passent de camaïeux travaillés à des décors en trois dimensions consistants, versant régulièrement dans l’expressionnisme pour renforcer l’évolution de l’état psychique des personnages.



Sous réserve qu’il ait lu l’introduction, le lecteur peut retirer plus de ces lectures que le premier degré des histoires, et la sensibilité psychologique ou mystique. Le scénariste explique que la réalisation de cet album est une expérience qui a duré trois ans. Ayant été sollicité par le dessinateur, il raconte que : Chaque page de cet album a été rêvée. Premier exercice : Rentre chez toi et souviens-toi du premier rêve sexuel que tu feras. C’est l’histoire des insectes. Second exercice : Dessine une angoisse qui mette en jeu tes émotions. C’est celle des Chiens. Troisième exercice : Traiter un sujet intellectuel sans énoncer aucune idée. C’est le livre du Yin et du Yang. Quatrième exercice : Dessine un cauchemar purement digestif. C’est le rêve des Monstres et du Chocolat. Avec lui s’est achevé le premier stade de l’expérience. Jean-Jacques avait donné corps à ses fantasmes sexuels, émotionnels, physiologiques et intellectuels. Le moment était venu de faire le point sur la liberté qu’il avait acquise. Je lui dis donc qu’il n’y aurait pas de cinquième thème. Il pouvait dessiner ce qu’il voulait. Chaubin confronté à l’angoisse de l’homme libre ! De cette angoisse est née la lentille qu’il met dans son œil, le cinquième rêve de l’album. […] Extrait de l’introduction d’Alejandro Jodorowsky.


Ainsi à l’occasion de son anniversaire pour ses soixante ans en 1989, l’auteur décide d’accéder à la demande pressante d’un jeune artiste, tout en la transformant en une expérience d’écriture pour lui, une expérience de création pour les deux, et une expérience de vie pour l’artiste. Le lecteur peut alors envisager cet album comme l’aventure du dessin, ou plutôt l’aventure de leur collaboration, c’est-à-dire entre un mentor et un novice, ou au moins un homme plus jeune et moins expérimenté. Sous cet angle, la première histoire devient une métaphore de leur relation. Sans grande surprise, Jodorowsky motive l’apprenti avec une histoire sexuelle, et celui-ci répond en se montrant provocateur, avec ces insectes, ce plaisir physique entre déviance et marginalité, en tout cas transgressif. Il se montre explicite avec cette image mémorable des insectes cherchant à s’introduire dans le corps de l’homme par son anus, il se montre également sans fard en représentant la nudité masculine sans hypocrisie. Pour clore ce rêve, un mystérieux personnage intervient, s’occupe des insectes, sans se montrer le moins du monde gêné par la nudité de son hôte. Le jeune artiste s’est mis à nu devant le sage expérimenté et a tout fait pour l’épater avec une situation provocatrice et honnête.



En gardant à l’esprit que chaque séquence a été réalisée l’une après l’autre, avec plusieurs mois s’écoulant entre, le lecteur se dit qu’il peut les envisager comme une progression dans le développement de la relation créatrice unissant les deux auteurs. La deuxième histoire semble plus accessible : une angoisse qui mette en jeu les émotions, l’enfant se retrouvant dans une position où il est seul sans la tutelle de ses parents, envahi par le sentiment d’inquiétude et même de terreur face au monde inconnu qu’il perçoit comme étant hostile, et réagissant pour s’y adapter afin d’y faire face. La narration visuelle raconte à elle seule l’histoire dépourvue de parole, avec seulement quelques grondements. Un beau conte sur le choix donné à l’individu quant à son attitude face aux autres. La troisième histoire a dû donner du fil à retordre à l’artiste avec un point de départ paradoxal : une histoire intellectuelle sans énoncer aucune idée (pas loin du sadisme comme exigence), l’artiste s’en tire admirablement bien, avec des images centrées sur le personnage, soulignant que tout est perçu à partir de lui, de manière égocentrée. L’artiste continue de progresser avec l’histoire suivante, alors que l’idée du scénariste apparaît plus nébuleuse, et sa concrétisation plus cryptique. Enfin, le dessinateur raconte sa découverte de sa mortalité, dans une histoire métaphorique, véhiculant une ou deux images religieuses, s’achevant par une chute permettant d’inscrire le récit dans un mouvement cyclique, une très belle maîtrise des volumes, des effets de perspective et d’un visage démoniaque.


Les deux histoires finales apparaissent plus ambitieuses en termes de pagination, et d’approche conceptuelle. Le lecteur apprécie le voyage onirique qui l’emmène depuis l’Hôtel-Dieu au ministère des Finances à Paris, en passant par le Panthéon et les Catacombes. Il ne s’attendait pas à croiser Batman avec ses oreilles pointues et sa cape gothique, ou à assister à un don de sperme dans le détail. Il retrouve l’inclination du scénariste pour l’alchimie (l’or sous le mercure) et pour le tarot (une séance avec les cartes de la Tempérance, du Diable, du Vit, et d’autres encore plus explicitement sexuelles, pas présentes dans tous les tarots), avec des dessins jouant à glisser du réalisme vers l’abstraction géométrique pour une balade étrange. La dernière histoire prend la forme d’un voyage, une élévation spirituelle classique dans ses étapes, parsemée de références alchimiques et ésotériques avec une touche de science-fiction, et de nécessité pour l’individu d’embrasser son côté obscur afin de pouvoir grandir, du pur Jodorowsky.


Le lecteur découvre au fil de huit séquences en quoi la vérité se trouve au fond des rêves. Il voit sous ses yeux, l’artiste grandir en termes de techniques et de qualité narrative, ce qui correspond à l’ambition du scénariste de mettre en scène l’aventure du dessin, plutôt que de lui faire dessiner des aventures. Il retrouve certains thèmes favoris du scénariste comme la spiritualité et la sexualité, ainsi que la transgression pour pouvoir progresser mentalement. Une lecture déroutante, plus intelligible à la lumière de la nature de l’intention du scénariste, plus facile d’accès au lecteur familier du scénariste, exotique et étrange, avec des visuels empruntant à une imagerie entre le fantastique et la science-fiction. Pour les complétistes de l’œuvre de Jodorowsky.



lundi 6 octobre 2025

Au pied des étoiles

N’être qu’avec soi, c’est mourir.


Ce tome contient une histoire complète, un voyage au Chili en 2021, ou plutôt deux. Son édition originale date de 2024. Il a été réalisé à quatre mains pour le scénario, les dessins et les couleurs, par Edmond Baudoin et Emmanuel Lepage. Il comprend deux-cent-cinquante-quatre pages de bande dessinée.


À l’origine, il y a la lumière. La lumière fabrique l’univers. L’espace et le temps commencent à exister. C’est d’abord un brouillard opaque… Un brouillard dont est prisonnier la lumière… L’univers grandit, se refroidit… Alors apparaissent les protons, les neutrons et les électrons : ce sont les particules élémentaires. Elles dansent avec les grains de lumière, les protons… Ensemble, ils donnent naissance à la matière. Quand un proton et un électron se rencontrent, ils forment l’hydrogène. Tout ce qui est matière s’attire et s’agglutine. Quand la masse de cette matière ainsi créée devient très importante, elle fusionne. Et quand les atomes d’hydrogène fusionnent, naît alors l’hélium. Vol Paris-Santiago, cinq décembre 2021. Quand l’hélium fusionne à son tour, se créent d’autres éléments. Le carbone, l’oxygène. Les étoiles sont des usines à matière. La matière s’attire, la lumière la repousse. L’étoile existe dans ce fragile équilibre. Si la matière gagne, des trous noirs apparaissent. Si la lumière gagne, l’étoile explose. Quand une étoile explose, elle libère les atomes d’hydrogène et d’oxygène… Quand ceux-ci se rencontrent, se crée alors la molécule H2O… L’eau, la vie. Ce livre est une histoire de rencontres, de lumière et de vie.



Edmond revient sur la genèse de ce livre. En décembre 2021, voici deux ans qu’un professeur de physique en lycée à Grenoble, José Ollivares, a proposé à deux auteurs de bandes dessinées d’aller voir les étoiles. Edmond Baudoin, Emmanuel Lepage. Deux auteurs de bandes dessinées aux univers très différents, deux planètes bien distinctes. Une figue, une pomme, et des noix. Edmond raconte comment il a connu Emmanuel : il y a longtemps, à Saint-Malo. Ils se sont promenés sur la plage ensemble. Il s’était inspiré de cette balade pour l’affiche du festival. Quelle année ? Il a en ce temps-là la cinquantaine, Emmanuel est un jeune homme, il est beau, Edmond est sensible à sa beauté, il est dans un devenir qui ira au-delà du sien. Le travail de Lepage est dans l’extériorité, les oiseaux sortent de sa tête, Edmond marche sur d’autres chemins. La nuit, la plage, ces réflexions, cette émotion, s’enfoncent à chaque pas dans le sable. Puis Emmanuel met en scène sa version de cette rencontre. Au début des années 1990, il a vingt-cinq ans, Edmond cinquante. Ils marchent le long du sillon. Edmond est un précurseur. Il pratique une bande dessinée de l’intime quand celle-ci est encore balbutiante. Il se raconte. Lui, Emmanuel s’est nourri de bandes dessinées franco-belges de fiction. Des récits qui se déclinent en séries et dans des formats courts. Il a déjà plusieurs albums derrière lui. Il tâtonne, il se cherche… Et il aime le chemin de création de Baudoin qui semble si loin du sien. Il arrive que l’attraction d’une planète soit si forte qu’elle modifie l’ellipse d’une autre. Edmond est cette planète.


Une collaboration entre ces deux auteurs, tous les deux excellents : Hop ! C’est plié, extraordinaire bande dessinée, d’une richesse exceptionnelle. Des détails ? Soit. C’est l’histoire de José Ollivares, un professeur de physique qui veut emmener ses élèves voir les étoiles dans le désert d'Atacama, au Chili. Il se dit que les échanges n’en seront que plus intéressants s’ils sont accompagnés de deux auteurs de bande dessinée, et puis d’un réalisateur de documentaire pour en faire un film. Date prévisionnelle du voyage : avril 2020. Il se produit un petit imprévu : la COVID-19. Tant pis, ils feront deux voyages, le premier à trois, le second avec les élèves. Deuxième imprévu, Baudoin ne pourra pas participer au deuxième voyage. Donc un premier voyage en décembre 2021, un second en avril 2022. Baudoin a une grande habitude de réaliser des albums à quatre mains, que ce soit avec Troubs (quatre bandes dessinées à leur actif), ou avec Céline Wagner, Tanguy Dohollau, Mireille HannonMariette Nodet, Aurore Bize. Il a détaillé sa méthode de travail en duo, par exemple dans Inuit (2023) : discuter des planches au fur et à mesure à deux, les réaliser de préférence sur le vif, ou pendant les séjours chez l’habitant. Un rapide feuilletage montre des planches réalisées par l’un, des planches réalisées par l’autre, et quelques planches et mêmes quelques cases réalisées ensemble.



Il est possible de lire cet album comme un carnet de voyage. Dans la première partie les deux créateurs s’envolent pour Santiago, après avoir expliqué la genèse du projet. Ils arrivent à quelques jours de l’élection présidentielle opposant José Antonio Kast à Gabriel Boric, ce dernier étant élu le dix-neuf décembre 2021, ce qui donne lieu à des manifestations de liesse populaire. Puis le petit groupe voyage, traverse Chiloé. Ils séjournent en passant à Valparaiso, se rendent compte qu’ils ne peuvent pas se rendre à Atacama à cause des restrictions imposées par la pandémie. Ils continuent leur voyage, et bénéficient de la possibilité d’aller contempler les manchots de Humboldt. Enfin le retour vers la France. Les auteurs réalisent des planches qui comblent l’horizon d’attente d’un ouvrage de type carnet de voyage : montrer les régions où ils se trouvent, représenter les personnes qu’ils rencontrent, faire apparaître l’exotisme pour des Européens, sans transformer le voyage en du tourisme de masse voyeur. S’il connait l’un ou l’autre des deux artistes, le lecteur identifie au premier coup d’œil qui a dessiné quoi. Dans le cas contraire, les auteurs évoquent leur façon de concevoir leur art, et ils explicitent que les dessins de nature plus réalistes dans leur représentation sont ceux d’Emmanuel Lepage, et ceux plus dans la texture et la sensation sont ceux d’Edmond Baudoin. Deux beaux voyages retranscrits avec la sensibilité humaniste de l’un et l’autre, ainsi que leurs différences de sensibilité et de façon d’aborder chaque nouveauté, chaque rencontre. Puis vient le deuxième voyage passant par Antofagasta, aux portes du désert d’Atacama, la visite de l’observatoire astronomique du Cerro Paranal, la visite de la ville de Chacabuco, etc.


Toutefois, la richesse de l’ouvrage va bien au-delà d’un carnet de voyages entre deux amis. Il s’ouvre sur la création de l’univers, et des étoiles. Ce développement provient à la fois du but du voyage scolaire, à la fois de la question que posent les auteurs aux habitants avec qui ils discutent : Qu’est-ce que les étoiles pour vous ? Ils abordent également la nature des étoiles telle que racontée dans une légende mapuche, et le versant scientifique des réactions nucléaires qui aboutissent à la création de la matière, aux méthodes complexes pour observer les étoiles, de l’interférométrie à l’utilisation de puissants lasers. À l’opposé de touristes de passage pour cocher des cases de sites à voir absolument, ils s’intéressent à la vie des habitants, à l’histoire du pays qu’ils développent à plusieurs reprises, aux élections. Dans la mesure où il s’agit du voyage de deux amis, ils reviennent sur l’histoire de leur amitié, sur la fois où ils ont été amoureux de la même femme en même temps. Puisqu’il s’agit de deux dessinateurs de bande dessinée, ils comparent leur manière de procéder à leur page, leur façon de regarder le monde et d’en rendre compte, de représenter la beauté. Lors du deuxième voyage, c’est l’occasion pour Emmanuel de discuter avec les étudiants, de parler leur façon de participer à l’avenir de la planète sur le plan politique, et d’évoquer la sexualité, l’un d’eux envisageant une transition de genre. Comme il s’agit de deux artistes, ils évoquent ou citent ceux issus du Chili, ou faisant écho à leurs émotions : Rainer Maria Rilke (1875-1926, poète), Mircea Cărtărescu (1965-, écrivain) Pablo Neruda (1904-1973, poète), Victor Jara (1932-1973, musicien), George Grosz (1893-1959, peintre d'origine allemande), Arthur Rimbaud (1854-1891, poète).



La narration visuelle enchante le lecteur à chaque page. Ces deux artistes disposent d’une solide expérience professionnelle, d’une approche très personnelle à leur art, d’une maîtrise de nombreuses techniques, d’un savoir-faire peu commun en termes de mise en scène et de conception de chaque planche. Le lecteur découvre aussi bien des planches d’un format très classique (des cases avec bordure, disposées en bande), que des formats libres approchant un texte avec des illustrations, à chaque fois conçues spécifiquement en fonction du propos, du sur mesure fait main. La rétine du lecteur est à la fête : deux cases presque abstraites en ouverture pour évoquer la lumière fabriquant l’univers, suivi par une illustration en pleine page de corps entremêlés comme en train de danser, une très belle peinture montrant l’avion traversant un ciel nocturne, les pieux dressés comme brise-lame sur le sillon de Saint Malo, un fac-similé de radiographie pour évoquer le cancer d’Emmanuel, une montagne représentée à la manière d’une gravure de Gustave Doré, les graffitis sur les murs de Santiago, un astronome avec un genou à terre entouré d’un tourbillon d’équations mathématiques, une représentation d’un horizon panoramique à la manière des Inuits… et bien sûr quelques arbres, comme il est d’habitude dans une bande dessinée de Baudoin. Impossible de rendre compte de la richesse visuelle de cet ouvrage, de l’intelligence avec laquelle la narration visuelle sert les propos.


Même s’il est familier de ces deux artistes, le lecteur ne peut imaginer la richesse de cette bande dessinée, à la fois carnet de voyage, carnet de rencontres, vulgarisation scientifique, historique de la nation chilienne, histoire d’une amitié, réflexions sur l’art de la bande dessinée, passage comparatif entre l’approche des deux amis, relais générationnel, fragilité de la vie que ce soit du fait de la maladie ou de la répression mise en œuvre par un régime dictatorial, engagement militant, vieillesse, poésie, impact d’une pandémie, besoin de vérité, impuissance devant la beauté, confidences entre amis, etc. Toute la richesse de l’expérience humaine.



lundi 8 septembre 2025

Sous les écorces

Rêver de l’horizon, observer, étudier… et ne pas cesser de s’émerveiller.


Ce tome contient un récit complet, une forme de correspondance dessinée entre un homme et une femme, tous les deux artistes. Son édition originale date de 2024. Il a été réalisé à quatre mains pour le scénario et les dessins, par Edmond Baudoin & Aurore Bize. Il comporte quatre-vingt-deux pages de bande dessinée, en noir & blanc.


Un dessin d’arbre, puis un dessin avec un plus grand angle, et les mots d’Aurore Bize : Te souviens-tu de ce dessin ? Nous l’avions fait à deux, la première fois où tu étais venu marcher dans ces chemins qui n’étaient pas encore les miens. Je les découvrais avec toi. Tes traits et mes traits s’y mêlent et pourtant je peux voir clairement lesquels sont les tiens et lesquels sont les miens. Tu m’apprenais à regarder, à choisir. Je sens encore le soleil de cette fin d’hiver. Je sens encore ton odeur et ta veste chaude contre moi. J’ai commencé à tracer maladroitement. Tu as pris la feuille et tu as fait pousser le dessin. Juste comme ça, quelques souffles, quelques coups de pinceau. L’essentiel. La vie. Je vois comme mes branches étaient encore rigides, comme les tiennes dansaient dans le vent. C’est cette liberté du geste, cette sensualité, que j’admirais, que je cherchais.



Un dessin d’arbres et de sous-bois, puis des arbres sans végétation au pied, puis une zone naturelle sans arbre, et les mots d’Edmond Baudoin : Il y a en toi Aurore, un devenir avec les arbres. Le dialogue qui se crée avec eux quand tu les dessines s’entend. Je l’écoute quand je regarde tes dessins. Tu me dis ne pas être satisfaite de ce que tu fais, comme pour le paysage ci-dessus, tu ne le seras jamais. Pour moi c’est pareil. Pourtant on va continuer tous les deux dans ce livre, continuer de nous approcher au plus près de l’impossible. Approcher l’impossible. Dessiner, peindre, écrire, danser, c’est comme s’aimer avec les bouches, les peaux, les sexes. C’est toucher à la seconde qui contient tout, et tout perdre l’instant d’après, par la faute d’un trait de trop, d’une note de musique qui grince, d’un geste inopportun. C’est notre condition, notre humanité. C’est pour ça que les Grecs ont inventé les dieux et demi-dieux. Pour y arriver à travers eux. Aurore reprend : Oui, Edmond, nous allons essayer à tous les deux de nous approcher de cet impossible. Il y a longtemps que nous voulions travailler ensemble, mais la distance et nos vies si remplies nous ont obligés à laisser mûrir nos idées et m’ont permis de continuer à faire pousser mon dessin. Et maintenant, je te retrouve dans notre chemin. Dessins de feuilles et un chemin. Aurore continue : Je marche seule dans les collines. Je m’arrête parfois pour dessiner un peu. Garder une trace. Travailler mon geste. Avec la contrainte du temps, je vais à l’essentiel. La présence du paysage, le vent, les nuages, le soleil, libèrent ma pensée et mes sens. Dans ces moments de solitude choisie, je suis libre d’écrire et dessiner dans ma tête. Les caresses du soleil et du vent sont comme les baisers de mes amants. Tout mon corps est éveil. Comme je suis bien là-haut dans le vent. C’est grisant. Le vent me lave.


De temps à autre, Edmond Baudoin réalise une bande dessinée en collaboration avec un autre artiste : quatre albums avec Jean-Marc Troubet, dit Troubs (Viva la vida en 2011, Le goût de la terre en 2013, Humains - La Roya est un fleuve en 2018, Inuit en 2023), La diagonale des jours (1992) avec Tanguy Dohollau, Les yeux dans le mur (2003) avec Céline Wagner, Gens de Clamecy (2017) avec Mireille Hannon, Au pied des étoiles (2024) avec Emmanuel Lepage. Comme d’habitude, sa conception de la bande dessinée induit une grande liberté dans la forme, en l’occurrence, une alternance d’illustrations réalisées soit par lui, soit par Aurore, le plus souvent une par page, parfois deux, parfois une illustration s’étalant sur une double page, et pourtant une sensation de bande dessinée. À la lecture, il est possible parfois de déceler l’influence d’Edmond dans un dessin d’Aurore et réciproquement, la dessinatrice indiquant au début qu’il a pu en être ainsi ponctuellement. Cet ouvrage reprend l’habitude établie dans les précédentes collaborations : Baudoin utilise des lettres capitales manuscrites pour ses textes, Bize écrit en minuscules, avec une police de caractère de type informatique. La narration alterne les dessins et les textes de l’un avec ceux de l’autre. Il s’établit un véritable dialogue, l’un répondant à l’autre, et réciproquement tout du long de la bande dessinée. Le lecteur ressent une progression narrative, qui va au-delà d’une discussion informelle.



Conscient de la nature de l’ouvrage, le lecteur se laisse porter par le flux de la discussion, tout en admirant les dessins. Baudoin indique que leur objectif est de dessiner des arbres. En effet, les différents dessins ont pour objet la nature, le plus souvent avec des arbres. Très peu de dessins comportent un être humain : la silhouette de Baudoin, la silhouette d’Eustacia Vye (un personnage du roman Le Retour au pays natal, 1878, de Thomas Hardy, 1840-1928), la silhouette de Louison (le fils d’Aurore), le corps d’Aurore elle-même. Alors le lecteur admire le paysage, ou plutôt les paysages successifs. Des arbres, des montagnes, des prairies, encore des arbres. S’il a déjà lu certaines BD de Baudoin, il en reconnaît immédiatement le trait de pinceau : gras épais, parfois complété par des traits fins, un assemblage d’une justesse épatante, surnaturelle même. Des représentations souvent épurées, transcrivant la vie de l’arbre dans sa silhouette, dans certaines textures, dans le déploiement de ses formes, de ses branches, une capacité extraordinaire à rendre justice à ces organismes vivants, à leur histoire personnelle qui a façonné leur développement. Par comparaison, les dessins d’Aurore Bize semblent s’inscrire dans un registre plus descriptif, plus proche de la réalité physique de ce que voit l’œil. Le lecteur perçoit qu’elle progresse dans son art au fil des séquences, s’éloignant un peu des apparences pour saisir la vie dans les arbres.


Accolés à ces dessins qui donnent à voir les arbres dans la manifestation de leur vie, se trouvent de courts textes, dans lesquels les auteurs développent leurs réflexions, leurs échanges. Le lecteur apprécie de suivre un dialogue construit : une suite d’anecdotes et d’idées. De manière organique et élégante, Aurore et Edmond évoquent la nature de leur projet, leur envie de collaborer de longue date, leur relation. Le lecteur se sent invité et accepté dans l’intimité de leur relation, évoquée avec pudeur. Il ressent le fait qu’ils aient probablement été amants, même si cela n’est pas dit de manière explicite. Leur bienveillance réciproque rayonne littéralement de leurs échanges, ainsi que leur profonde humanité, leur amour et leur respect de l’être humain. Ainsi, ce qui apparaît tout d’abord comme une discussion entre deux artistes, avec des collaborations discrètes de l’un sur les dessins de l’autre, acquiert une dimension narrative pour ce qui est de l’histoire passée de leur relation, et une dimension réflexive, dénuée d’aigreur ou de la forme de conservatisme que l’on pourrait attendre du fait de leur âge. Ils expriment leur inquiétude pour l’avenir de l’humanité, sans cynisme ou résignation, sans se targuer d’avoir vu les choses empirer.



Tout de même, voilà un projet singulier de dessiner des arbres pour parler de leur pratique de l’art du dessin, de leur impossibilité d’être satisfait de leur dessin tout en continuant d’essayer de s’approcher de cet impossible, d’évoquer également la manière dont s’exprime leur amour, leurs démarches pour comprendre l’autre sexe, ou encore ce monde mortifère qui pèse dans leurs têtes et dans leurs corps. Tout en découvrant les pages, le lecteur garde le titre en mémoire : Sous les écorces. C’est Baudoin qui l’écrit : alors j’ai de la haine à mon égard, parce que je ne sais pas descendre dans ses racines (celles de l’arbre), passer derrière son écorce. Dessiner les arbres va plus loin qu’un exercice complexe de transcription de l’histoire vécue par un être vivant dans un simple dessin. L’une et l’autre ont pour ambition de transcrire l’enchevêtrement des possibles, une quête di vivant par le dessin.


Charge au lecteur de lire les dessins et d’établir un ou plusieurs liens avec ce que dit le texte. Aurore Bize écrit : Un même dessin peut raconter plusieurs histoires. Baudoin se demande : Une même image peut être lue de combien de façons ? L’un et l’autre font le constat de l’ambivalence des textes et des images, concepts développés dans les théories de la réception et de la lecture, par exemple par l’école de Constance. Au fil de la discussion, les autres envies de ces créateurs s’égrènent : garder une trace, répandre son émotion. Le sujet de l’arbre incarne en fait une recherche de la vie en l’autre, y compris les êtres humains, que Baudoin dessine régulièrement au travers de portraits pendant ses voyages, et que Bize dessine également. Cette recherche constitue également l’expression de leur amour : chercher la vie en l’autre, aimer en témoin non en maîtrise, comprendre l’autre. D’un côté l’un et l’autre ont conscience qu’il leur est de plus en plus difficile de se vider la tête ; de l’autre côté, ils conçoivent que le temps du dessin est comme une danse, une forme de résistance contre un monde mortifère. Cette pratique leur permet de rejeter toute catégorisation qui étouffe l’être, de témoigner de la vie, de chanter l’humanité


Une discussion entre deux créateurs, sous la forme d’une bande dessinée, ou tout du moins d’une succession de dessins avec la voix intérieure de l’un et de l’autre qui court en alternance. Une bande dessinée, ou une succession d’illustrations associées à des réflexions en réponse à celles précédant ? En filigrane, il apparaît bien une trame narrative, celle qui évoque avec discrétion l’histoire de la relation, et celle qui évoque le développement de leurs réflexions. Le lecteur se prend rapidement d’amitié pour ces deux auteurs, pour leur chaleur humaine authentique. Il tombe sous le charme de l’incroyable densité de ce qu’expriment leurs représentations d’arbres. Il les écoute avidement parler de l’art du dessin de la rencontre et de l’altérité, de l’expression de leur amour, du sens qu’il donne à leur art, de leur espoir en la vie. Comme le conclut Edmond Baudoin : Les paysages se déconstruisent et reconstruisent eux aussi. Rien n’est immuable, même pas l’éternité. C’est notre chance. Nous pouvons ainsi continuer à rêver de l’horizon.



lundi 28 juillet 2025

Carnet chinois

Comment faire avec les juxtapositions de la vie ?


Ce tome constitue un témoignage complet, ne nécessitant pas de connaître l’auteur ou son œuvre pour l’apprécier. Son édition originale date de 2019. Il a été réalisé par Edmond Baudoin pour les observations, le scénario et les dessins. Il comporte quarante-neuf pages de bande dessinée. Il se termine avec six dessins réalisés par des artistes chinois : Yang Liuja, Zhang Yuxi, Cao Yan, Han Xiayue, Ge Yang.


24 mai 2017. Sur un écran devant son siège dans l’avion, un paysage défile. Le désert de Gobi. Dans une demi-heure, il sera à Beijing… Pékin. Il est en Classes affaires. Champagne et la nuit couché, comme dans un lit. En Israël, la mère de Béatrice est morte. Il va rester en Chine jusqu’au 19 juin. Béatrice, un grand amour, la maman de Anne leur fille. Dimanche dernier, il était à Faus-la-Montagne. C’était pour un anniversaire, celui de Laetitia. Ses dix ans. Il y a dix ans qu’un test lui a dit qu’elle n’avait pas le gène de sa mère. Un gène qui a pour nom Hutington. C’était une belle fête. Un grand bal. Faux-la-Montagne, un village de la Creuse, si loin de la Chine. Il s’endort. Edmond Baudoin aimerait que ses amours, ses enfants vivent ce qu’il vit. Comment le leur donner ? Il y a deux jours, un homme à Manchester s’est fait exploser au milieu d’enfants venus écouter une chanteuse dans une salle de spectacle. Comment faire avec les juxtapositions de la vie ? L’avion est arrivé, Edmond est dans un bel hôtel, dans un quartier populaire. Il faut qu’il dessine, qu’il écrive encore et encore, tant qu’il peut, avant que tout s’arrête pour lui.



Ça s’arrêtera quand ? Edmond ne sait pas. Mais il sait que c’est bientôt. Le 25 au matin, il est avec les étudiants, une cinquantaine. C’est une jeune femme, Claire, qui est la traductrice (son vrai prénom est Shaojin). Les étudiants, certains ont déjà été publiés, sont très doués. Il le verra plus tard, en découvrant leurs travaux. Ils vont rester trois jours avec lui. Naturellement Edmond Baudoin n’a aucun plan. Alors comme d’habitude, il commence par la musique du dessin, une vague. La suite, on verra. Il y a de très jolies filles. De ce voyage, il veut laisser une trace sur du papier. Alors quand il a un moment à lui, il marche dans le quartier où il loge. Cette scène de rue le fait voyager dans le temps, dans d’autres villes, dans son village. Dans quelque chose d’immuable… quelque chose de l’humanité. Les étudiants lui demande comment lui vient l’idée d’un livre. Comment vient l’idée d’un livre. Le vingt-six mai 2017, sur son portable, un message : Jeanine est partie. C’est un de ses fils qui lui a envoyé cette nouvelle, Hughes. Jeanine… était… sa maman. Il avait vingt-et-un ans, vingt-deux peut-être. Elle en avait vingt, vingt-et-un peut-être. Ils étaient pauvres, leur amour était riche. Edmond n’est pas fidèle avec son corps, mais les amours qu’il a eues à vingt ans sont toujours dans ses jours. Jeanine était un arbre dans son jardin. Quelque chose comme un églantier devenu arbre. Cet arbre est tombé. Il a eu trois fruits magnifiques. C’est beau les fruits des églantiers farouches. Dans l’espace où elle vivait, elle l’a fait vivre. Merci Jeanine.


Ouvrir une bande dessinée d’Edmond Baudoin, c’est l’assurance de découvrir une narration intimement personnelle que ce soit dans la forme ou dans le fond. Carnet chinois : bon, ben, c’est clair, l’auteur a bénéficié d’un voyage tous frais payés et il en a profité pour faire quelques dessins qu’il a réuni dans un recueil. En effet, ça commence exactement comme ça. Avec ce coup de pinceau reconnaissable entre mille, il réalise des prises de vue de ce qu’il voit dans cet environnement exotique : une rue telle qu’elle se présente devant avec des formes difficiles à distinguer du fait d’un dessin trop charbonneux, puis une vue de la salle de classe dans laquelle il intervient mais vue depuis le fond plutôt que depuis la position d’intervenant, trois étudiants dehors devant un scooter parce que c’est ce qui a retenu l’attention de l’artiste à un moment donné et qu’il s’est dit que cela constitue un instant signifiant à défaut d’être représentatif, un portrait en plan poitrine de Jeanine pour évoquer la défunte, une jeune femme penchée sur son établi dans un atelier à côté de laquelle Edmond a choisi de s’asseoir, etc. Une collection d’instantanés, à laquelle a présidé la subjectivité de ce créateur. De fait, il s’agit d’une visite guidée qui en dit plus sur l’auteur que sur le pays, qui évoque une phase de deuil survenu en simultané, qui intègre aussi bien des vues touristiques (un bouddha dans un temple), que ses activités d’intervenant, que des souvenirs.



Dans un premier temps, la lecture donne l’impression d’illustrations relevant du thème de ce séjour en Chine, dont l’ordre logique ne tient que par le texte qui évoque aussi bien le but du voyage (animer un atelier de bande dessinée), les impressions sur place, le décès de celle qui fut sa compagne pendant plusieurs années, le temps qu’ils aient ensemble trois enfants, attentat-suicide terroriste islamiste à la Manchester Arena le 22 mai 2017 à la sortie d'un concert d’Ariana Grande. D’un point formel, la première planche contient deux dessins, la troisième également ainsi que la quatrième, la sixième, la septième… Le lecteur ressent que cette succession de pages forme plus qu’une simple collection d’illustrations, assemblées au gré de souvenirs progressant sur deux lignes temporelles : il ressent une progression narrative, aussi bien chronologique au fur et à mesure du déroulement du séjour, que émotionnelle pour ce deuil presque conceptuel du fait de milliers de kilomètres qui le sépare de la Chine, et dans les considérations sur l’expérience de cette dissociation, des réactions des étudiants, sur l’existence. Il se produit des interactions entre texte et image, des réponses d’une image à une autre, une forme très éloignée des caractéristiques habituelles de la bande dessinée, tout en relevant bel et bien de la narration séquentielle.


Le lecteur se sent embarqué dans l’avion qui figure dans la première planche, une esquisse sommaire, et il regarde lui aussi par le hublot, une autre esquisse sommaire. Il regarde enfin le visage de Laetitia, avec une curiosité toute relative. Dès la seconde planche, il retrouve les illustrations caractéristiques de Baudoin : des dessins au pinceau, s’attachant avant tout aux formes et à l’impression dont l’œil fait l’expérience, avec quelques détails choisis, plus ou moins précis. Cela constitue déjà une sensation singulière de lecture. La salle d’étudiants vue depuis le fond : des silhouettes très vagues assises sur des chaises, des traits très sommaires pour indiquer la présence d’une tale, des masses noires pour les chevelures. L’ensemble fonctionne parfaitement ; s’il s’attarde sur une forme ou une autre le lecteur perd la cohérence d’ensemble pour ne plus voir qu’un assemblage de trait au pinceau dépourvu de sens. En fonction de ce qu’il représente, l’artiste peut insister sur de gros blocs irréguliers de noir, sur des traits secs à l’encre, sur des zones frottées de gris, sur une représentation beaucoup plus concrète et détaillée, sur des formes épurées jusqu’à l’abstraction, etc. C’est toute la magie de son art : aboutir à une collection de dessins hétéroclites qui forment un tout cohérent.



La narration textuelle peut donner une impression tout aussi hétéroclite, un collage juxtaposant allègrement des phrases sans rapport les unes aux autres, comme un flux de pensées jetées comme elles viennent. Là encore, le lecteur perçoit la trame que tissent ces différents fils, leur intrication aussi inattendue que indissociable, amenant vers une personnalité intégrée, celle de ce créateur unique. Son séjour en Chine l’emmène aussi bien à analyser la production des jeunes étudiants qu’ils trouvent très forts en dessin, moins bons en scénario, qu’à admirer les vestiges des siècles passés, et à être consterné par le comportement des visiteurs d’un zoo qui photographient les pandas dans une cage en verre, un miroir. Il ne sait pas si on va sauver les pandas, il ne sait pas si l’humanité va se sauver. Et si les taches noires autour des yeux du panda avaient été différentes ?… La culture, peinture, théâtre, danse, cinéma, littérature, bande dessinée… développent l’esprit critique, cette forme de pensée qui aide à vivre et à mourir. Si la culture ne fait pas cela, elle fait quoi ? Que font ces pauvres gens qui, voulant photographier un panda, photographient leurs images dans une vitre ? Et le terrifiant, c’est que ça va s’aggraver. En mémoire de la défunte Jeanine, il pense à leurs enfants, à une anecdote quand ils étaient à une terrasse de café et qu’il n’avait pas de quoi payer leur consommation. Tout naturellement la relation avec les étudiants et ses interventions (non préparées) l’amènent à des réflexions sur son art et son métier : la réalisation et la présentation de ses œuvres du moment (Dali par Baudoin en 2012, Ballade pour un bébé robot écrit avec Cédric Villani et paru en 2015, Peau d’âne en 2010), dessiner encore et encore, tant qu’il peut (ce qui le ramène à son âge, et à sa propre finitude), sur la source de l’idée d’un livre, sur la joie tranquille de contempler une autre personne en train de créer, sur l’accroissement de l’importance et de l’aura des œuvres religieuses avec l’ancienneté, sur la confrontation des messages dans un même dessin (En Chine, il est gâté.), sur les grands territoire du jardin secret de deux autres artistes qui sont également invités à la fête des bulles (Pénélope Bagieu, Jean-Marc Rochette, Thierry Robin), sur la fonction de l’art, sur ce qui fait le bonheur, etc.


Arrivé en page cinquante-et-un, le lecteur découvre qu’il passe à un deuxième récit intitulé Shi Tao, le moine Citrouille Amère, comportant des citations de cet artiste, six illustrations en pleine pages dont quatre consacrées à un arbre, une grande spécialité de Baudoin. Il explique que Shi Tao (1641-1719) a été pour lui un professeur, et qu’il aime beaucoup ses textes. Le lecteur découvre la sagesse de cet artiste : sur la règle et l’absence de règle, sur l’apport de la Nature et la possibilité qu’elle donne de transformer l’apport des Anciens, sur le fait que la réceptivité doit précéder la connaissance, sur l’idée que la substance du paysage se réalise en atteignant le principe de l’Univers. À nouveau, le lecteur ressent en son for intérieur la manière dont l’artiste a assimilé ces principes et les met en œuvre dans cette bande dessinée.


Décidément, chaque ouvrage de ce créateur constitue une aventure unique en son genre. Un carnet de dessins à l’occasion d’un séjour en Chine. Oui, il y a de cela, et tellement plus. Des illustrations extraordinaires de Chine et d’arbres, un effet de narration visuelle à la forme aussi unique que personnelle, ses réactions de touriste assez particulier, d’autres événements qui s’entremêlent avec son expérience du moment présent, un regard bienveillant et humaniste. En pleine empathie avec l’auteur, le lecteur se demande avec lui : Comment faire avec les juxtapositions de la vie ?