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lundi 23 septembre 2024

Affaires d'Etat - Extrême Droite T04 L'heure des comptes

Les GAL… Ça te dit quelque chose ?


Ce tome est le quatrième d’une tétralogie qui fait partie d’un groupe de trois séries, les deux autres étant Guerre froide qui se déroule dans les années 1960, et Jihad qui se déroule dans les années 1980. Il fait suite à Affaires d'État - Extrême Droite - Tome 03: Commando noir (2022) qu’il faut avoir lu avant. La première édition date de 2024. Il a été réalisé par Philippe Richelle pour le scénario, par Pierre Wachs pour les dessins et par Mauro Gulma & Arancia Studio pour la mise en couleurs. Il comprend cinquante-quatre pages de bande dessinée.


Quelque part en Bourgogne se déroule une livraison très particulière : un tableau de maître, un Van Dyck, livré par Yvan à Alistair Fawkes, en toute discrétion. Ce dernier remet une somme de dix millions de dollars en échange, comme convenu. Le marchand d’art indique que l’acheteur est colombien, et que mieux vaut sans doute ignorer comment il a fait fortune. À Bayonne, en début de matinée, Alice rentre dans l’appartement qu’elle partage avec son père Robert Pommard. Il lui demande quand est-ce qu’elle lui présente ? Elle se joue de lui en demandant qui, ce à quoi il répond le jeune homme avec qui elle a passé la nuit. Elle le fait tourner en bourrique en lui demandant : qu’est-ce qui lui fait croire qu’il est un jeune ? Et que c’est un homme ? Le commissaire sort de chez lui pour se rendre au boulot : il est interpellé par un individu costaud en costume noir qui l’informe que Monsieur Zaccarini souhaiterait lui parler et qu’il l’attend dans sa voiture au bout des arcades. Pommard se plie à l’invitation et ouvre la portière de la Rolls Royce pour converser avec le caïd, tout en lui faisant observer que ce n’est pas une façon de faire. Zaccarini souhaite savoir où la police en est sur l’enquête de la tuerie qui a coûté la vie à Frankie van Herke qui était comme son fils. Le commissaire répond qu’elle avance lentement. Le truand ajoute que si la police ne trouve pas les coupables, il les trouvera et il leur appliquera sa propre conception de la justice.



Depuis son petit appartement de célibataire, l’inspecteur Manconi appelle la gendarmerie de Dax et il demande à son collègue Froissard comment le cadavre brûlé de Juan Abaigar a été identifié. Son collègue lui répond que c’est sa copine Carmen Soler qui l’a fait, et il lui donne les coordonnées. De son côté, l’inspecteur Lévéque mène également sa propre enquête : il a suivi la personne qui fait chanter Johanne Brunet. Il s’agit d’un détective privé appelé Thierry Walaziak. Manconi va consulter son médecin qui lui dit qu’il fume trop et qu’il ne fait pas de sport. L’inspecteur lui demande un arrêt de dix jours, ce que le docteur accepte, tout en lui confiant un procès-verbal pour excès de vitesse, en lui demandant de l’annuler. Manconi appelle Riou pour l’informer de son arrêt de travail, puis il se rend chez Carmen Soler pour prendre contact avec elle, sous un faux prétexte. Éconduit rapidement, il se stationne en planque au bas de son immeuble. À Genève, Alistair Fawkes se présente dans une banque où il est bien connu.


Conclusion de la tétralogie, cela induit que le lecteur attend de pied ferme la résolution des différentes intrigues présentes depuis le premier tome, même si le tome précédent donnait la sensation d’un second cycle. La confiance qu’il a placée dans les auteurs est récompensée. Il apprend ce qu’il advient du tableau de maître qui a été dérobé : le commanditaire du vol, l’identité du propriétaire spolié, et l’usage qui est fait du produit de la vente. Il découvre également qui a commandité la tuerie du bar qui a coûté la vie à Frankie van Herke, qui l’a accomplie avec une telle sauvagerie et un tel professionnalisme, et quel était le motif, ce qu’il advient du tueur. En cours de route, le commissaire Robert Pommard entend parler d’un sinistre individu qui avait abattu un de ses hommes dans le premier diptyque, reliant ainsi les deux entre eux. En cours d’enquête, Aubenas explique à Pommard ce que sont les GAL : groupes antiterroristes de Libération, c’est-à-dire des commandos para-policiers et paramilitaires espagnols, ayant comme objectif la lutte contre l'ETA, sur tout sur le sol français, entre 1983 à 1987. Finalement cette enquête sur la tuerie du bar ramène à l’attentat à la voiture piégée, contre l’amiral Carrero Blanco en décembre 1973, raconté au début du tome 1. De la même manière, le tableau volé ramène à la descente de police chez David Rajsfus en mai 1943 à Paris. Chaque pièce du puzzle trouve sa place, et le lecteur découvre l’image générale dans laquelle tous les faits se tiennent.



La couverture promet une scène d’action spectaculaire : elle a bien lieu, avec la conséquence montrée. Le Capitaine a un doute sur la fiabilité d’un de ses hommes, et il décide de le lever de manière définitive. Comme dans les tomes précédents, le lecteur apprécie la narration visuelle très factuelle et pragmatique. Le Capitaine sonne à la porte de l’appartement de son associé, ce dernier se méfie et s’arme d’un pistolet prêt dans un tiroir, ce qui aboutit à un duel, mais sans le décorum de la grand-rue d’une ville de western. La situation est réglée en trois cases, le mieux préparé a le dessus, et l’affaire est close. La mise en scène et la prise de vue rendent la situation très claire au lecteur qui y croît pleinement. Comme dans les tomes précédents, les auteurs misent sur la plausibilité, et pas sur le sensationnalisme. Le premier acte de violence se déroule hors case : une femme passée à tabac, que Manconi retrouve inconsciente, étendue au sol après les faits, sans voyeurisme. Il en va de même pour la victime d’un contrat : retrouvé étendue au sol avec un trou dans la tête, du travail de professionnel. Enfin la balle qui met fin à la vie du tueur est racontée par M. Zaccarini, sans image montrant la chose. Dans le même temps, le dessinateur se montre très habile pour rendre les scènes d’action crédibles. L’arrivée simultanée de trois voitures au milieu de trois granges isolées servant de base de vie du tueur. L’infiltration pas très habile et encore moins gracieuse de Manconi dans un pavillon, ce qui fait voir à la fois ses compétences en la matière, à la fois le manque de souplesse et d’exercice physique évoqué par son médecin. D’une manière tout aussi incidente et tout aussi intelligente, le lecteur peut voir le même Manconi monter plusieurs étages à pied, perdre son souffle, et laisser passer, en toute connaissance de cause, l’agresseur qui descend, car il sait qu’il n’a aucune chance de pouvoir l’arrêter.


Comme dans les tomes précédents, l’artiste a fort à faire pour rendre visuellement intéressantes des scènes de discussions, et des moments de la vie de tous les jours. Le lecteur commence par constater que le scénariste sait ce qu’il fait, et qu’il écrit des scènes courtes, pour que, même si elles sont statiques, il se produise un changement régulièrement. En narrateur aguerri, le dessinateur montre les interlocuteurs qui se livrent à une occupation en même temps qu’ils parlent : fêter la transaction à dix millions de dollars en s’offrant un petit whisky millésimé, rentrer dans la cuisine et se servir un café tout en parlant, jouer sur les postures et les mimiques quand deux personnages sont assis en face à face, etc. Comme dans les tomes précédents, Pierre Wachs intègre tout naturellement les éléments de contexte historique à ses images : les modèles et marques de voitures, les tenues vestimentaires, les modèles de téléphone avec le cordon en spirale reliant le combiné à l’appareil, un énorme appareil photographique avec son long et lourd téléobjectif, les modèles de lampe d’appartement, le modèle de machine à écrire, l’aménagement d’une cuisine, etc. Et bien sûr, l’absence d’ordinateur de bureau ou de téléphone portable. Le lecteur note inconsciemment qu’il peut régulièrement admirer une vue de ville ou de paysage naturel : les immeubles de quatre étages sur bord de l’Adour à Bayonne, une vue de Genève, les paysages montagneux de l’arrière-pays, la grande place de Bordeaux, et même une belle plage paradisiaque avec un bungalow sur pilotis.



Le lecteur apprécie tout autant de retrouver ces personnages, qui bénéficient d’une scène personnelle de temps à autre, juste assez pour apporter la personnalité nécessaire, que ce soit la taquinerie d’Alice vis-à-vis de son père, un repas en galante compagnie pour celui-ci, la résignation de Manconi à l’annonce de son bilan de santé, ou Riou dans une grande détresse, affalé dans son canapé avec sa femme à côté de lui. Tout de même, arrivé à la fin de ce tome, le lecteur s’interroge sur son rapport avec l’extrême-droite : il n’a plus été question du Parti National (en lieu et place de Front National) ni de son responsable Jean-Maurice Le Guen ex-parachutiste. En revanche, le lecteur observe le lien entre ce parti et les méthodes utilisées dans le sud de la France, impliquant les mêmes bras armés, trempant dans des combines tout aussi alambiquées, où finalement les convictions et les engagements importent peu, du moment que les missions sont payées.


Fin de la tétralogie : le lecteur reste toujours sous le coup de la plausibilité sans faille de la narration visuelle, autant pour sa reconstitution historique discrète et solide, que l’élégance de sa mise en scène qui sait rendre chaque situation visuellement intéressante. Le scénariste mène à leur terme tous fils narratifs, y compris ceux initiés dans le tome 1 et qui semblaient avoir été laissés de côté, au profit d’un deuxième cycle. Le lecteur peut apprécier un sens de l’humour à froid, que ce soit dans les bénéfices que le commissaire Pommard tire de son enquête, ou dans le fait que M. Zaccarini finit par trouver les coupables et par leur appliquer sa propre conception de la justice, exactement comme il l’avait annoncé à Pommard.



lundi 9 septembre 2024

Affaires d'Etat - Extrême Droite T03 Commando noir

En taule, l’optimisme est une qualité précieuse.


Ce tome est le troisième d’une tétralogie qui fait partie d’un groupe de trois séries, les deux autres étant Guerre froide qui se déroule dans les années 1960, et Jihad qui se déroule dans les années 1980. Il fait suite à Affaires d'État - Extrême Droite T02 Eaux troubles (2022) qu’il faut avoir lu avant. La première édition date de 2023. Il a été réalisé par Philippe Richelle pour le scénario, par Pierre Wachs pour les dessins et par Andrea Meloni pour la mise en couleurs. Il comprend cinquante-quatre pages de bande dessinée.


Début des années 80, quelque part en Bourgogne, deux employés de sécurité montent la garde d’une immense villa. Un hélicoptère arrive de nuit et se pose sur la pelouse. Ils sortent immédiatement pour indiquer qu’il s’agit d’une propriété privée. Le pilote se présente : docteur Mankiewicz, médecin urgentiste. Ils viennent de prendre en charge un homme victime d’un grave accident de la route non loin d’ici, le SAMU va l’amener d’un instant à l’autre. Il leur demande d’ouvrir le portail d’entrée, ce que font les deux gardes. Une ambulance pénètre dans la propriété et des hommes cagoulés et armés en descendent. Ils neutralisent les deux vigiles et leur demandent de désactiver le central de surveillance. Ils volent le grand tableau de maître exposé dans le salon et repartent en ambulance, en faisant exploser l’hélicoptère. Trois jours plus tard, dans le cimetière d’Asnières, dans la banlieue de Paris, Alistair descend de sa voiture et serre la main d’Yvan. Ce dernier explique qu’il s’agit d’un cimetière pour animaux, et qu’une concession ici coûte beaucoup plus cher qu’au Père-Lachaise. Ils se mettent d’accord sur un prix de dix millions de dollars américains pour revendre le tableau.



À Marseille, un jeune homme prénommé Rachid se fait serrer en bas d’un immeuble pour possession de drogue, et deal. Après l’avoir mis en cellule, les deux policiers rendent visite à Samira, sa grande sœur. Ils lui expliquent la situation de son petit frère, et que la procédure pourrait s’avérer entachée d’erreur, si elle coopère. À Bayonne, tard dans la soirée, deux individus cagoulés descendent brusquement d’une voiture, pénètrent dans le bar et ouvrent le feu tuant deux hommes, et en blessant un troisième. Ils repartent aussi vite. Dans une zone éloignée dans la campagne, ils changent de véhicule, et ils mettent le feu à la voiture qu’ils abandonnent. Le responsable de l’opération prévient un dénommé Capitaine, et l’informe que Perret s’est pris une balle dans la cuisse et qu’il va le conduire chez Livicius. L’inspecteur Riou a prévenu le commissaire Robert Pommard de la tuerie et celui-ci se rend sur place. L’inspecteur lui présente les victimes : Iban Calzada 38 ans de nationalité espagnol et Frankie van Erke 33 ans. Il y a également un blessé grave : le patron, il est à l’hôpital.


Intervention d’un hélicoptère, scène d’introduction en Bourgogne, début des années 1980, action se situant à Bayonne et dans le sud de la France : autant d’éléments qui laissent à penser qu’il s’agit d’un second cycle, entretenant peu de liens avec le premier, sauf pour le personnage principal le commissaire Robert Pommard, toujours accompagné de sa fille Alice. Dans le même temps, le lecteur retrouve une structure assez similaire à celle du tome un : un crime de grande envergure (ici un vol de tableau plutôt que l’assassinat d’un dirigeant espagnol), un deuxième crime (une tuerie dans un bar), une enquête qui progresse de façon très pragmatique avec fausses pistes et informations obtenues par coup de chance, et quelques séquences consacrées aux malfaiteurs montrés eux aussi dans toute leur banalité. Les auteurs reconstituent le début des années 1980 : en creux apparaissent certaines caractéristiques datées. À l’évidence, il n’y a pas de téléphone portable, pas de moyen de communication rapide, autre que le téléphone filaire, le commissariat n’est peut-être même pas doté d’un télécopieur, et il n’y a aucun ordinateur à l’horizon, tout se trouve dans des dossiers papiers qu’il faut aller consulter. Le lecteur relève quelques artefacts du quotidien : le modèle d’hélicoptère (Alouette II), une cabine téléphonique à pièces, un billet de train en carton, les modèles de voitures, la forme du poste de télévision, la chaîne stéréophonique, etc. Ces éléments se trouvent naturellement à leur place dans chaque environnement, sans que le dessinateur ne focalise l’attention du lecteur dessus.



Comme pour les précédents tomes, la narration s’avère réaliste et pragmatique, sans esbrouffe, ancrant chaque séquence dans un quotidien banal et factuel, ce qui la rend d’autant plus plausible et crédible. Cela joue en faveur de cette première scène avec un hélicoptère et une toile de maître : la taille normale des armes à feu, le tableau du système d’alarme, le radiateur en fonte auquel sont attachés les vigiles, etc. En page cinq, deux membres du commando enlèvent les fausses plaques d’ambulance sur le véhicule, et le lecteur peut voir le gyrophare posé à même le sol, détail concret et pratique, preuve que les auteurs ont pensé ce vol dans le détail et avec une approche pragmatique, ce qui le rend tout à fait réel et crédible. Il en va de même pour la fusillade dans le bar : les deux agresseurs sont munis d’armes automatiques et ils tirent dans le tas, avec un degré de précision relatif, confiant que la quantité de munitions et la rapidité de tir leur permettra de remplir leur contrat. Dans la dernière partie du récit, un autre tueur accomplit son contrat sur la personne de Juan Abaigar : les auteurs y consacrent une page de neuf cases, sans un mot, montrant une voiture dévaler une pente rocheuse, puis l’assassin se rapproche pour mettre feu lui-même au véhicule. Cette approche descriptive et factuelle rend les autres séquences encore plus réelles, au vu de la réussite des scènes d’action.


Comme dans les tomes précédents, le lecteur suit donc plusieurs personnages qui gravitent autour du commissaire. Il prend plaisir à retrouver ce jeune sexagénaire, posé, réfléchi, les auteurs prenant soin de continuer à lui donner une personnalité propre. Il doit faire face à la prise d’autonomie de sa fille Alice, vingt-deux ans, qui a maintenant l’âge de découcher pour passer la nuit avec son amoureux, le lecteur ne pouvant réprimer un moment d’inquiétude quant à sa sécurité. Il éprouve une solide empathie pour Robert Pommard car celui-ci se remet au sport, arrête de fumer avec quelques rechutes, et parvient à nouer un début de relation avec une professeure d’aérobic. Il constate que cet homme n’a pas simplement décidé de quitter la région de Rouen pour provoquer un changement : il décide de pratiquer des activités physiques, suivant ainsi le propre conseil qu’il avait donné à sa fille pour qu’elle perde du poids et qu’elle gagne en confiance en elle. Il en va de même pour les inspecteurs avec lesquels il travaille, qui disposent eux aussi de plus que le strict minimum en termes de personnalité : une apparence jeune pour Lévêque ce qui fait que les autres sous-estiment ses compétences, une forme de résignation entre déprime et dépression pour Manconi du fait de l’absence de possibilité d’évolution et de toute une vie de policier à avoir vu des horreurs. Même le véritable propriétaire de la boîte de nuit le Star One échappe aux stéréotypes du caïd du crime organisé, en donnant les informations qu’il souhaite au commissaire pour lui faire comprendre à demi-mots ce qu’il attend de la police, et pour quelle raison il se montre collaboratif, à sa manière. Le dessinateur sait donner une apparence spécifique à chaque personnage. Il les dirige de manière naturaliste. Il montre du discernement en tant que costumier : respectant à la fois les tenues d’époque, les velléités de touche personnelle, mais aussi les habitudes de groupe, à commencer par la chemise blanche de rigueur pour les inspecteurs.



Un peu déconcerté de prime abord par la déconnexion de cette partie avec les précédents, le lecteur fait confiance au scénariste. Celui-ci met en place une nouvelle enquête, portant sur la tuerie dans le bar. Deux pistes semblent vraisemblables : soit une forme de vengeance ou une tentative d’intimidation contre le patron du Star One qui n’a pas dû se faire que des amis dans le milieu, soit une sorte de règlement de compte contre des terroristes de l’ETA (Euskadi Ta Askatasuna). Le récit reste donc bien inscrit dans le contexte politique de l’époque, et les actions violentes de certaines organisations, ou certains groupuscules. L’enquête met en évidence la perméabilité entre différents milieux, avec des bras armés pas toujours motivés par l’idéologie. Comme dans tout bon polar, l’enquête amène le commissaire et ses inspecteurs dans différents milieux sociaux, du plus modeste au plus riche, à interroger des individus évoluant dans différentes branches professionnelles. Il est également question de la collaboration entre la police judiciaire et les renseignements généraux. Enfin la confiance du lecteur est récompensée avec la mention de l’assassinat d’un officier de la garde civile en Espagne dans les années 1970.


Un nouveau départ pour le commissaire Robert Pommard qui est maintenant affecté à Bayonne. Deux nouveaux crimes, dont un sur lequel les policiers enquêtent. Le lecteur retrouve avec plaisir la narration visuelle si prosaïque, et en même temps parfaitement dosée, avec une attention épatante portée aux détails signifiants apportant une plausibilité maximale au récit. Ce dernier emmène le lecteur dans un milieu bien décrit et concret, montrant un travail d’enquête pragmatique, les différentes possibilités de mobile et ce que cela induit sur les démarches policières, ainsi que la banalité de l’organisation criminelle. Immersif.



lundi 26 août 2024

Affaires d'Etat - Extrême Droite T02 Eaux troubles

D’après des renseignements glanés auprès d’indicateurs, en partie recoupés…


Ce tome est le deuxième d’une tétralogie qui fait partie d’un groupe de trois séries, les deux autres étant Guerre froide qui se déroule dans les années 1960, et Jihad qui se déroule dans les années 1980. Il fait suite à Affaires d'État - Extrême Droite - Tome 01: Un homme encombrant (2021) qu’il faut avoir lu avant. La première édition date de 2022. Il a été réalisé par Philippe Richelle pour le scénario, par Pierre Wachs pour les dessins et par Claudia Boccato pour la mise en couleurs. Il comprend cinquante-quatre pages de bande dessinée.


Madrid, Palais du Prado, début 1974, le général Perez vient faire son rapport à Francisco Franco Bahamonde. Dans l’escalier, il croise son médecin et il lui demande comment va le Caudillo. Le docteur répond qu’il a encore passé une nuit difficile, et qu’il s’inquiète. Le militaire ironise, se demandant si son interlocuteur s’inquiète pour le chef de l’état ou son propre avenir, en ajoutant qu’ils sont tous logés à la même enseigne. Il entre dans les appartements de Franco et il lui fait son rapport : Les quatre organisateurs présumés de l’attentat fatal à l’amiral Carrero Blanco ont pu être identifiés. Sans certitude absolue cependant… Ils ont nécessairement eu recours à des seconds couteaux de l’ETA pour le creusement du tunnel où la charge explosive a été placée : plusieurs d’entre ont également été identifiés. D’après des renseignements glanés auprès d’indicateurs, en partie recoupés, tous ces hommes se seraient réfugiés en France. Le général a eu des échanges avec les autorités françaises : elles se sont montrées très… compréhensives. Tout est en place, il ne manque que l’accord du chef de l’état. Ce dernier demande à avoir les détails du plan.



Saint-Ouen en 1978, Monique Martin quitte son domicile. À son insu, elle est prise en filature par deux hommes dans un R4 blanche : Albert Pastureau dit Bébert et Victor. Ils ne tardent pas à passer à l’action. À Rouen, le même jour, le commissaire Robert Pommard entre dans le restaurant La Tripe d’Or, avec son sac de commissions à la main. Il se régale avec des andouillettes. Puis il rentre chez lui où sa fille Alice lui indique que l’inspecteur Jacquet a appelé, et qu’elle a préparé une soupe aux carottes pour le repas du soir. Ça tombe bien il n’a pas très faim. Il appelle l’inspecteur : celui-ci l’informe qu’il a identifié la femme sur la photographie avec Dupré. Il s’agit de Janice Aubin, née en 1940, agrégée d’histoire, célibataire, c’est-à-dire le même âge et le même diplôme que Dupré. Elle vit et enseigne à Évreux. Pommard lui demande de la contacter, pour aller la voir, le plus tôt sera le mieux. De leur côté, Victor et Bébert enterrent le cadavre de Monique dans un bois, puis ils vont fouiller son appartement à la recherche de la lettre d’aveu d’Henri Gauthier concernant le meurtre de Francis Dupré : ils ne trouvent rien, ils ont peut-être tué la jeune femme pour rien. Le soir à Rouen, dans un dancing, François Bernès accoste Jeanine, une belle jeune femme, et ils dansent sur quelques morceaux. Puis ils vont au restaurant, et il la raccompagne chez elle.


La couverture promet un moment d’action : une arrestation en pleine rue, un revolver à la main. Dans l’évocation de cette histoire partielle de l’extrême droite en France, l’usage de la violence sous différentes formes s’avère régulière. La façon dont les auteurs la mettent en scène varient en fonction de sa nature. L’enlèvement et l’assassinat de Monique Martin se déroulent hors champ, l’artiste montrant la jeune femme sortir de chez elle, les deux hommes la guettant dans leur R4, puis deux pages plus loin, posant son cadavre à même le sol, avant de creuser. Pas de voyeurisme racoleur. En page vingt-et-un, l’inspecteur François Bernès remonte ses manches, alors qu’il s’apprête à passer une longue nuit avec le suspect présumé coupable, le lecteur en infère que l’application du troisième degré fait partie des méthodes probables. L’arrestation montrée en couverture donne lieu à une course poursuite, et une seconde arrestation, nocturne celle-là, donne lieu à un échange de coups de feu, avec un blessé. Au cours du récit, le lecteur assiste également à des formes de violence psychologique : Bernès exerçant un chantage sur la patronne d’une agence matrimoniale, Bernès refusant un moment de repos à son suspect après un long interrogatoire éprouvant, la fiancée de Jacquet imposant ses règles de vie à son fiancé, l’horrible proposition de Victor concernant le cadavre de Monique.



L’horizon d’attente du lecteur repose sur le fait que la série va exposer de nouveaux cadavres dans l’histoire du Front National, rebaptisé ici Parti National. Il est effectivement mention de Jean-Maurice Le Guen, même s’il n’apparaît pas dans ce tome, et d’un ou deux autres cadres du parti, rien de plus. Les auteurs se focalisent sur les personnages introduits dans le premier tome : le commissaire Robert Pommard, les inspecteurs François Bernès et Jacquet, pour le côté police judiciaire, avec l’introduction du juge d’introduction J.L. Zardi. Côté criminels, Nic Weber, Bébert, Albert Pastureau de son vrai nom, et son complice Victor pas très bien dans sa tête, et la piste remonte à Jean-Pierre Charrier le commanditaire de l’assassinat de Francis Dupré. Le dessinateur sait donner une apparence distincte à chacun de ces individus, un visage avec assez de particularités pour être identifiable du premier coup d’œil, sans tomber dans la caricature. Chacun dispose d’une ou plusieurs tenues vestimentaires adaptées à ses fonctions et à sa personnalité. L’artiste met en œuvre un jeu d’acteurs de nature réaliste, sans exagération de mouvement, de posture ou d’expression de visage, ce qui rend ces personnages très crédibles et normaux pour le lecteur. Ce dernier apprécie les moments de prise de recul du commissaire, pour réfléchir aux événements, aux actions qu’il pourrait entreprendre. Il éprouve de l’empathie pour l’inspecteur Jacquet que l’exercice de son métier fait changer progressivement. Il se prend même de sympathie pour François Bernès, malgré ses méthodes brutales et son cynisme très pragmatique. Pour un peu, il serait – presque – prêt à éprouver un soupçon de pitié pour Bébert qui va passer une sale nuit au poste.


De temps à autre, le lecteur peut s’interroger sur des moments qui semblent gratuits, ayant trait à la vie personnelle des policiers, sans rapport avec l’enquête en cours, sans incidence sur leurs actions. Les repas trop copieux du commissaire, les études de sa fille, les soirées de l’inspecteur Bernès, les relations tendues de Jacquet avec sa fiancée Bénédicte. Dans le même temps, ces courtes séquences participent à décrire la société, à faire reconstitution historique, à ancrer le récit dans l’environnement de l’époque. Toujours aussi effacé dans sa narration visuelle, l’artiste effectue un travail remarquable. Le lecteur s’en aperçoit facilement par les modèles de voiture, ou des artefacts d’époque comme les casiers métalliques, ou encore les K7 audio. S’il a connu cette époque, il relève d’autres détails moins évidents comme les modèles de téléphone en bakélite, une lampe à lave, un enregistreur à bande magnétique, le film Les Bronzés (1978) à l’affiche d’un cinéma, ou encore une cabine téléphonique publique. Le lecteur constate également l’élégance des plans de prises de vue et de la mise en scène. L’artiste sait rendre chaque conversation vivante et unique par le déplacement de ces angles de vue, par les détails sur lesquels il s’attarde, un geste ou un accessoire. Impossible de résister à la réaction des invités à la réception de mariage quand Bernès entonne La Madelon (1914) de Bach (Charles-Joseph Pasquier 1882-1953).



Le lecteur se laisse bien volontiers porter par le récit, par l’enquête. Il sourit d’aise en voyant que les auteurs reviennent sur les deux séquences d’ouverture du premier tome, la confiscation des biens de David Rajsfus en mai 1943, l’attentat mortel contre l’amiral Carrero Blanco à Madrid en 1973. Il accompagne le commissaire et ses deux inspecteurs dans leurs recherches. Dans un premier temps, il sourit quand ils trouvent un élément déterminant par chance, ou grâce à des circonstances favorables, par exemple la lettre d’aveu d’Henri Gauthier. Toutefois, il révise son jugement en faisant le constat du nombre de pistes qui se terminent en cul-de-sac, que ce soit pour la recherche du manuscrit incriminant de Francis Dupré, ou pour l’arrestation manquée d’Albert Pastureau. Les auteurs montrent le travail d’enquête dans ce qu’il a de pragmatique, de fastidieux (les perquisitions répétées), d’hasardeux, voire miné et saboté dans les coulisses. Peut-être un peu plus que pour le premier tome, le lecteur s’interroge sur la part de véracité dans ce qui est évoqué. Il ne peut pas aller vérifier ce qu’il en est faute de personnages historiques majeurs. En revanche s’il a déjà quelques notions sur les groupuscules extrémistes de l’époque et sur la droite nationaliste française, par exemple la lecture de Cher pays de notre enfance: Enquête sur les années de plomb de la Vᵉ République (2015) d’Étienne Davodeau et Benoît Collombat, il peut évaluer la plausibilité du mélange d’intérêts, des modalités d’actions violentes, d’existence d’individus armés officieusement commandités par les différentes formes de pouvoir en place. En outre arrivé à la fin du tome, il prend la mesure de l’incidence de la vie privée de chaque enquêteur sur la conduite et l’avancée des recherches, voire leur abandon.


Peut-être qu’étant venu plus spécifiquement pour l’histoire du parti nationaliste français, le lecteur ressent une pointe de déception initiale en voyant que le récit se focalise plus sur l’enquête relative à l’assassinat de Francis Dupré, s’éloignant ainsi des personnalités connues. Pour autant, il retombe vite sous la qualité de la narration visuelle, le concret et la justesse de sa reconstitution historique, la plausibilité des personnages. Il voit progressivement émerger un entrelacs d’intérêts et de manipulations clandestines, peut-être improbables en apparence, tout en étant en totale cohérence avec les faits et avec l’histoire du pays. Édifiant.