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lundi 11 décembre 2023

La vieille Anglaise et le continent

Le continent cétacé


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Il s’agit de l’adaptation d’un court roman de Jeanne-A Debats de 2008. Elle a été réalisée par Valérie Mangin pour le scénario et par Stefano Martino pour les dessins et les couleurs. Sa première édition date de 2023. Ce tome compte quatre-vingts pages de bande dessinée. Il se termine par un cahier documentaire de 6 pages : Mais d’abord qui est Jeanne-A Debats (une interview de la romancière et de la scénariste), La vieille Anglaise une activiste jusqu’au-boutiste ?, Engagement et féminisme, Changer de genre, Et l’adaptation dans tout ça ?


Un cachalot dans un énorme bassin de laboratoire : il pense qu’il a bien fait de choisir le corps d’un grand mâle. Être une femelle et subir le rut d’un partenaire de quarante tonne, désolée, mais Ann Kelvin estime qu’elle a passé l’âge. Dans l’eau en plus… Déjà qu’à l’air libre… Accoudés à une passerelle, deux laborantins discutent : le premier demande à l’autre, à quoi pense Moby Dick. Il se fait asperger par l’eau de l’évent du cachalot, déclenchant le rire de sa collègue qui lui rappelle qu’on lui a déjà dit cent fois de ne pas l’appeler comme ça. Ce n’est pas parce que la docteure Kelvin a troqué son corps originel contre celui d’une baleine qu’elle est devenue plus cool. Les portes du bassin s’ouvrent sur l’océan : dans son corps de cachalot, Ann Kelvin s’élance dans l’océan, grisée par les odeurs de sel et d’algues déjà si fortes. Si elle avait su, elle aurait dit oui encore plus vite.



Quelques semaines plus tôt, dans le manoir d’Ann Kelvin, Marc Sénac est accueilli par monsieur Batten. Ce dernier le prévient : Lady Kelvin est très affaiblie. Elle ne verra sans doute pas le mois prochain, alors il doit être bref et ne pas lui causer d’émotions inutiles. Paul le rassure, il ne sera pas long. En parlant des objets qui décorent les pièces, Batten ajoute que la professeure pensait classer tout ça un jour. Elle avait même engagé l’une des étudiantes de cet organisme qu’elle administrait. L’invité doute qu’elle laisserait quelqu’un toucher à ses souvenirs, et il demande si le majordome parler de Fade to blue, l’organisation pour promouvoir les études de biologie marine. Batten répond que non, il parle de LIB, Life is Blue, une organisation écoterroriste ayant fait sauter des baleiniers avec tous leurs marins à bord. Au temps présent, le cachalot nage vers sa destination, en appréciant la lumière et la fraîcheur. Elle doit approcher de l’Atlantique maintenant, les membres de l’équipe avaient raison, elle sait d’instinct où est le sud. Tant pis si cette nouvelle vie n’est qu’un sursis de deux ou trois ans au fond. Même si son hôte aurait pu vivre beaucoup plus longtemps sans son suicide sur cette plage de Normandie… Elle n’a pas ressenti de tels frissons depuis… Tout est si simple, si parfait. Une vraie nuit de commencement du monde. Quelques semaines plus tôt Marc s’est assis pour parler avec Ann Kelvin, allongée dans son lit médicalisé. Elle sait qu’elle va bientôt claquer. Il lui demande pourquoi elle n’envisage par la transmnèse ? Elle répond que la transplantation d’esprit ne tient pas longtemps, et puis il y a le sort des clones utilisés…


Une couverture mystérieuse : un cachalot se dirigeant vers les tentacules d’un kraken, et un titre cryptique. Un récit s’inscrivant dans le genre Anticipation avec la transmnèse, cette invention permettant de transplanter un esprit humain dans un autre corps, et également une enquête à suspense sur les actions de deux baleiniers en Antarctique. Le lecteur se laisse tout de suite séduire par cette possibilité d’habiter le corps d’un grand cachalot d’une quinzaine de mètres de long et pesant plus de quarante tonnes. Les auteurs tiennent la promesse implicite de pouvoir se projeter dans la vie de ce cétacé, au travers des perceptions de la docteure Ann Kelvin. Tout commence avec la sensation de liberté, le goût du sel, le mouvement des vagues de haute mer, la lumière et la fraîcheur. L’artiste a su trouver un bel équilibre entre une description factuelle et des impressions transmises par le biais de texture encrées sur la peau du cachalot, les reliefs changeant de la surface de l’eau, les ténèbres des profondeurs et les formes se devinant à demi, les rides générées par un sillage, les bulles d’air, quelques coraux, des courants en surface, d’autres en profondeur rendus visibles par une pollution radioactive. L’artiste joue également avec habileté sur les nuances de bleu et de mauve pour donner de la profondeur de champ aux scènes sous-marines, et des teintes plus claires pour l’air expulsé par l’évent ou pour l’écume. Celles-ci abritent différentes formes de vie, que ce soient d’autres cachalots, des orques, des jubartes, des bancs de poisson, des calmars, des méduses, et même un kraken.



Le lecteur savoure de pouvoir ainsi faire l’expérience de devenir progressivement un cachalot au fur et à mesure qu’Ann Kelvin s’acclimate à son nouveau corps, et apprend ses capacités. Il bénéficie des observations de celle-ci sur différentes dimensions de sa nouvelle condition : la sensation des courants sur sa peau, celle de la faim, la difficulté d’apprentissage de la langue des cachalots par clics et modulations, les échos renvoyés par son sonar, l’apprentissage de la chasse, le plaisir de jouer dans le labyrinthe d’icebergs formés par la fonte de la calotte glaciaire, le froid, jusqu’à l’étonnante séquence de quatre pages consacrées à la découverte du continent cétacé, des pages enchanteresses. Cette transplantation d’un esprit humain dans un cachalot a été rendue possible par une technologie d’anticipation : la transmnèse. Là aussi, les auteurs tiennent les promesses d’un récit d’anticipation en consacrant quatre pages à l’exposition de cette technique : la cartographie cérébrale, le prélèvement d’une carotte du cortex préfrontal, la culture cellulaire du greffon et le transfert dans une masse grise vierge, ce qu’explique Marc Sénac à Ann Kelvin avant l’opération.


Au cours du récit, le lecteur découvre l’historique de la relation entre Ann Kelvin et son ancien élève Marc Sénac, l’engagement de cette docteure comme éco-activiste, son choix que sa conscience soit transplantée dans un cachalot mâle, son indépendance, son sens du sacrifice, ses valeurs éthiques. Il apprend ainsi à connaitre la docteure par ces échanges, et aussi par ses actes. Il découvre différentes facettes de son caractère : la conscience aigüe de l’approche de la fin de sa vie, son esprit combatif, sa curiosité intacte, son militantisme écologique, sa générosité. L’artiste la représente sans fard : une femme âgée, ridée, le corps émacié et usé, avec le regard dur, et des réactions encore vives, par exemple lorsqu’elle fait tomber Marc Sénac. L’artiste donne à voir cette personne, ainsi que les autres êtres humains, chacun avec des postures spécifiques, et un visage expressif. En plus de ses talents de directeur d’acteur, il réalise des mises en scène spécifiques pour chaque séquence, que ce soit pour les immersions dans l’océan à la suite du cachalot, ou pour les actions des êtres humains. Il investit du temps pour représenter chaque environnement : le magnifique manoir de la docteure en vue d’extérieur, ou les pièces intérieures avec leurs souvenirs, la pièce médicalisée, celle dans laquelle Sénac expose les éléments de mission à Kelvin, le magnifique jardin rendu verdoyant grâce à la mise en couleurs entre figuratif et expressionisme, le laboratoire avec son énorme bassin, les baleiniers, etc. À plusieurs reprises, le lecteur ralentit pour apprécier une scène mémorable : la déambulation dans le jardin avec le drone qui suit les promeneurs, le déplacement du corps de trois cachalots depuis Étretat, la réunion en visioconférence avec le conseil d’administration de Seven Seas, l’inattendu continent cétacé, la séquence de plongée sous-marine pour enquêter sur ce que les baleiniers jettent à la mer, etc.



Fidèle à ses convictions, la transmnèse d’Ann Kelvin ne relève pas d’un caprice pour allonger sa vie de quelques années, mais d’un nouvel engagement pour lutter contre la chasse illégale à la baleine. La fondation Seven Seas finance cette action qui implique l’utilisation d’un virus transmissible aux humains consommant de la chair de baleines, une autre dimension d’anticipation du récit. Or cette mission met à jour d’autres exactions. Il en découle une enquête menée sur deux fronts : celui d’Ann Kelvin alors qu’elle assimile progressivement les capacités du cachalot, et celui de Marc Sénac qui doit convaincre le conseil d’administration de la fondation de prendre une part active dans ladite enquête. Les découvertes successives relèvent d’un regard adulte sur la société et sur l’être humain, que ce soit l’inéluctabilité du mésusage des avancées technologiques ou l’origine des financements qui ne relève jamais de l’altruisme.


Plonger dans les océans, les parcourir et les découvrir en tant que cachalot : une invitation qui ne se refuse pas, et la mise en images de cette aventure immerge réellement le lecteur. Celui-ci apprend à connaître la vieille Anglaise mentionnée dans le titre, à travers ses engagements, ses convictions et sa générosité, au fil d’une mission écologique préventive, tournant à l’enquête et à une action directe. Captivant.



lundi 9 octobre 2023

Le Club des prédateurs T02 The party

La solution… Il n’y en a qu’une seule. Devenir un monstre parmi les monstres.


Ce tome fait suite à Le club des prédateurs T01 Le Bogeyman (2016) qu’il faut avoir lu avant car il s’agit d’une histoire complète en deux tomes. Il a été réalisé par Valérie Mangin pour le scénario, et par Steven Dupré pour les dessins, la mise en couleurs ayant été réalisée Roberto Burgazzoli. Il comporte cinquante-deux pages de bande dessinée.


Londres en 1865. Dans un quartier défavorisé, traversé par une ligne de chemin de fer, Jack, ramoneur, se tient sur la voie ferrée face à la locomotive à charbon qui arrive à vive allure. Il semble comme en transe, un cri retentit à côté. Il finit par se jeter de côté au dernier moment, sous le regard horrifié de son amie Polly. Cette dernière lui dit qu’il aurait pu se faire tuer. Il lui répond sèchement de s’occuper de ses affaires, car il mérite de mourir. Il n’a pas sauvé son père, ni Peter, ni les autres. Le bogeyman les a eus. Tous ! La femme sourit : ses petits n’ont pas été mangés par le croquemitaine. Ils ne sont plus ici parce que mister Roberts leur a donné du travail à la campagne, c’est tout. Ils sont bien mieux là-bas, c’est le paradis à côté d’ici. Et puis le croquemitaine ! Elle se demande comment un grand garçon comme Jack peut encore croire aux contes de fées. Dans le luxueux appartement de Piccadilly, Elizabeth est assise sur le sofa de sa chambre, en chemise de nuit, la tête tournée vers la fenêtre, observant la rue sans bouger. Annie, la fille du cuisinier Thomas Borders, entre doucement et lui demande si elle veut bien encore lui lire l’histoire de Cendrillon et de ses méchantes sœurs. Elizabeth reste mutique sans bouger, sans quitter la rue du regard. Annie se demande pourquoi elle regarde la rue. Elle sait : Elizabeth attend son prince charmant. Il va venir pour la réveiller comme la belle au bois dormant.



On toque à la porte. Annie court se cacher dans l’armoire. Charles Shepherd entre dans la chambre pour s’enquérir de la santé de sa fille. Elle ne répond pas, elle ne bouge pas. Il lui indique que le docteur Edward Balfour est avec lui, il est venu pour l’examiner. Charles se retire pour laisser le médecin faire son travail. Balfour parle à haute voix, comme s’il s’adressait à Elizabeth. Il constate qu’elle n’a pas progressé depuis la dernière fois. Elle a bu son verre de lait, c’est tout, mais elle ne mange toujours pas. Elle réagit autant que les corps dégénérés qu’il dissèque devant ses étudiants. La seule différence, c’est qu’elle est plus appétissante. Elle n’est plus que de la chair tendre avec des réflexes : un petit poulet sans tête. Il en conclut que le pauvre Charles n’aura jamais de petit-fils. Puis le médecin sort de la pièce et va rendre compte au père qui se désole : si seulement elle pouvait raconter ce qui lui est arrivé. Mais même soumis à un interrogatoire avec violences, le cocher n’a pu que répéter qu’il n’avait rien vu, rien entendu. Le docteur indique qu’il va prescrire d’autres drogues à Liz. Dehors dans la rue, Jack passe en se maudissant. Elizabeth le repère depuis sa fenêtre et le considère avec un visage déformé par la haine.


Un diptyque très noir mêlant un croquemitaine qui enlève des enfants dans les rues de Londres, et le travail des enfants dès neuf ans dans des usines comme les filatures. Piégée par Jack et Peter, Elizabeth Shepherd a pu voir le croquemitaine ce qui l’a traumatisée et plongée dans un mutisme total. La scénariste n’a pas fait mystère de l’identité du bogeyman et de l’organisation qu’il y a autour, et le lecteur suppose que les deux jeunes adolescents, Elizabeth et Jack, vont réussir à neutraliser les membres du club des prédateurs, avec quand même une incertitude, car la noirceur du récit n’exclut pas la possibilité d’un échec pour les gentils. Il replonge d’entrée de jeu dans ce Londres industriel et pauvre avec la première séquence. Le coloriste continue de jouer sur des teintes un peu sombres et un peu délavées, une ambiance lumineuse déprimante, remarquablement exécutée. Ces teintes plombent les pages, sans en obérer la lisibilité. Chaque détail ressort dans la case, sans que l’atmosphère ne les étouffe. Il joue sur les teintes de gris avec un peu de vert kaki, pour un effet verdâtre-grisâtre très déprimant. Comme dans le tome un, il utilise des bruns pour les séquences se déroulant chez les Shepherd ou dans le club des prédateurs : une sensation plus cossue, mais aussi feutrée un peu étouffante et également pesante à sa manière. Il met en œuvre des effets spéciaux avec discrétion et à bon escient : un motif de boiserie sur les murs, un motif de carrelage dans une pièce très particulière qui doit pouvoir être lavée à grande eau, un léger floutage pour indiquer la vitesse du train.



L’implication de l’artiste reste également au haut niveau du tome un. Cela commence avec la vue du ciel du quartier défavorisé : il ne manque pas une maison, pas une cheminée, pas une tuile, pas un panneau vitré ou métallique sur le toit des usines. Les descriptions en extérieur contiennent un fort niveau de détail et de précision : les traverses de la voie ferrée et le ballast, les arcades de la rue dans Piccadilly, les grilles en fer forgé, les modèles de lampadaires, le pavage de la rue avec des zones inégales attestant du passage des véhicules lourds, la magnifique vue du dessus inclinée des marches du parvis de la cathédrale Saint-Paul et sa façade (sans oublier les volatiles évoluant gracieusement dans le ciel), la terrasse du bâtiment désaffecté dans lequel Jack a élu domicile avec la végétation qui s’invite par endroit, la terrifiante balade sur les toits rendus glissants par la pluie, la cour en terre battue gorgée d’eau de pluie, les murs en brique, les cheminées bien noires, etc. Ces descriptions minutieuses et bien documentées donnent à voir une vraie ville dans la diversité de son urbanisme et dans la réalité de ses différentes composantes, chaussées, façades, architectures, etc. L’investissement graphique ressort au même niveau pour les intérieurs : la qualité du sofa dans la chambre d’Elizabeth, sa commode avec le broc, la cuvette et sa poupée, le beau bureau, le fauteuil capitonné, la cheminée avec son manteau et sa pendulette, les rayonnages de la bibliothèque et leurs livres, la plante verte en pot, tout cela dans la pièce de travail de Charles Shepherd, le hall d’entrée spacieux de la maison avec son lustres dans une vue de dessus très réussie, un confessionnal dans la cathédrale, le dallage du sol de l’édifice religieux, les fauteuils à dossier haut ou bas, les riches tapis, la belle cheminée du club des prédateurs, la cuisine de Thomas Borders avec ses ustensiles, les fourneaux et les plans de travail, la terrifiante pièce avec les enfants dans des cages, la demeure abandonnée où loge Jack vue avec les yeux émerveillés d’Annie, etc. Là aussi, la qualité descriptive des dessins et l’attention portée aux détails donnent à voir des lieux reconstitués avec soin, dans lesquels le lecteur se projette tout naturellement.


Dans la continuité du premier tome, le scénario se place dans un registre plus réaliste qu’une aventure tout public. À l’évidence, deux jeunes adolescents ne vont pas pouvoir démanteler le club des prédateurs en se montrant juste idéalistes et plein d’entrain. La révolte et le désir de vengeance de Jack ne lui servent à rien pour savoir comment s’y prendre, ce qui le rend encore plus déprimé, voire dépressif. Il fait montre à plusieurs reprises d’une attitude suicidaire, que ce soit devant le train, ou sur les toits glissants. Sa rage ne le rend pas plus intelligent et la culpabilité le ronge, un conflit psychique irrésoluble. Cela donne lieu à une séquence de onze pages (pages 25 à 35) singulière : Jack se heurte à ses limites, oscillant entre autodestruction et tentatives de prise d’initiative inefficace, une séquence durant laquelle il se parle à haute voix, un plan de prise de vue remarquable pour montrer comment se matérialise cet état d’esprit. De son côté, Elizabeth Shepherd éprouve avec force un syndrome de stress post traumatique, qui est lui aussi montré plutôt qu’exposé par du texte. Jack exprime bien l’aboutissement du conflit psychique qui les habite : La solution, il n’y en a qu’une seule, devenir un monstre parmi les monstres.



La scénariste entretient le suspense avec habileté, le lecteur sachant que le récit va vers une confrontation et une résolution à l’occasions de l’immonde banquet du club des prédateurs, entretenant l’espoir que les jeunes adolescents sauront parvenir à prendre en défaut ces adultes, tout en se disant que ce n’est pas possible. D’un côté, Elizabeth a su imaginer un plan simple et efficace, mis en œuvre avec l’aide de Jack : de l’autre côté, c’est trop beau pour être vrai. Le lecteur se souvient que ce n’est pas juste des gentils contre des méchants, le récit constitue également une métaphore de l’exploitation des enfants dans les usines, le travail des mineurs dans une société où les propriétaires emploient sans vergogne les ouvriers et leur progéniture pour des salaires indignes. À nouveau Jack exprime bien l’ignominie du système : Les riches vont exploiter les pauvres comme des bêtes : ils vont travailler comme des bœufs et puis finir en plat de résistance ; les riches seront encore plus riches, et tout ce que les ouvriers auront pour se consoler, c’est du mauvais vin. La dernière case s’avère très parlante quant à l’avenir de cette forme de prédation.


La seconde moitié de ce diptyque s’avère aussi réussie que la première : un récit très noir de croquemitaine, sur fond de travail des enfants dans la société britannique. La très grande qualité de la narration visuelle agrippe le lecteur et le projette dans cette ville à cette époque comme s’il y vivait. Le scénario joue avec les attentes du lecteur et sa propension à essayer d’anticiper l’intrigue en fonction de la tonalité de la narration et des capacités supposées des héros. Deux jeunes adolescents peuvent s’opposer à un club de prédateurs, mais le lecteur peut-il espérer qu’ils les vainquent ? Qu’ils déjouent des adultes bien organisés et bien implantés dans la société ?



lundi 25 septembre 2023

Le club des prédateurs 1 Le Bogeyman

Se tuer à la tâche, ce n’est pas mieux que d’être condamné à mort.


Ce tome est le premier d’un diptyque constituant une histoire complète indépendante de toute autre. Sa première publication date de 2016. Il a été réalisé par Valérie Mangin pour le scénario, et par Steven Dupré pour les dessins, la mise en couleurs ayant été réalisée Roberto Burgazzoli. Il comporte cinquante-deux pages de bande dessinée. L’histoire se termine dans Le Club des prédateurs: The party (2) (2017).


Londres 1865. Prison de Newgate. La foule se presse nombreuse pour assister à une pendaison publique. Parmi les badauds du peuple, se trouve le landau de la famille Shepherd, avec la fille Elizabeth, sa mère Antonia et Archibald Williams, chancelier de la cathédrale Saint Paul qui sont également venus voir l’édifiante exécution. Sur son cheval, le docteur Edward Balfour se trouve également dans la foule, avec deux porteurs à pied, et un cercueil sur l’épaule pour récupérer le cadavre de la pendue. Elizabeth lui lance de grands bonjours, rappelée à l’ordre par sa mère qui lui reproche de se donner en spectacle, avec une remarque bienveillante du chancelier indiquant que c’est de son âge. M. Barlow, l’assistant commissioner, est également présent. Elizabeth a pris ses jumelles pour mieux voir l’exécution : sa mère lui indiquant qu’il s’agit d’une dangereuse criminelle, car elle a tué un poissonnier qui l’avait surprise en train de voler dans ses poubelles. La pauvre Jenny avance sur l’estrade, les mains liées dans le dos. Le bourreau lui met une cagoule pour l’aveugler, puis lui passe la corde au cou. La trappe s’ouvre, et Elizabeth a un réflexe de recul.



Jack, un jeune ramoneur, sourit à Elizabeth, captant un instant son regard. Puis il s’éloigne, un air de dégout sur le visage, se disant que les petites filles riches sont toujours à faire les belles. Il progresse avec un air détaché dans la foule, et en profite pour mettre la main dans le cabas d’une commère : il réussit ainsi à voler un morceau de savon. Il est interpellé par un bobby qui le reconnaît, surpris que Jack soit devenu un ramoneur : l’orphelinat de Saint-Paul ne voudrait plus de lui ? Jack indique que c’est lui qui est parti, il en avait assez d’être enfermé, il préfère être dehors et avoir faim. Le policier constate que Jack s’est enfui comme son père l’année dernière. En effet, il était couvert de dettes : sa boucherie tournait bien, il fournissait la gentry, mais il dépensait la caisse dans tous les lieux mal famés de Londres. Jack s’en va en courant, refusant d’en écouter plus. Il croise Polly qui lui demande s’il n’est pas en train de voler. Il rétorque que c’est toujours plus utile que de prier. Elle a beau faire, le seigneur n’a pas délivré la pauvre Jenny : ils l’ont pendue. Et les riches sont venus la voir mourir en s’empiffrant. Les bourgeois et les nobles sont leurs ennemis, autant que le bogeyman, le croquemitaine, qui a tué son père. Polly lui répond que ce n’est pas vrai : le bogeyman, c’est un monstre alors que lady Shepherd a demandé aux gens de son orphelinat de l’engager. Sans cette lady, ses petits frères et elle Polly devraient les poubelles comme Jenny. Pour Jack, se tuer à la tâche n’est pas mieux que d’être condamné à mort.


Le titre évoque un club composé de prédateurs, mais sans indiquer s’il s’agit d’une aventure tout public, ou d’une bande dessinée à destination d’un lectorat plus âgé. La première page apporte la réponse : l’exécution publique d’une jeune miséreuse sous les yeux pleins de curiosité d’une jeune fille de bonne famille, plutôt un récit pour adolescents et adultes. La mise en couleurs fait montre d’un parti pris entre naturalisme et expressionnisme : une teinte grisâtre pour le mur de pierre, et une teinte maronnasse pour la foule populaire des badauds, pas très gai tout ça. Les pages suivantes tournent au vert de gris, malgré cette séquence qui se déroule en pleine journée. Ça ne s’arrange pas quand madame Shepherd, sa fille et le chancelier vont visiter leurs pauvres dans un quartier miséreux de la capitale britannique. Ça devient franchement étouffant dans l’usine de filature où travaillent des enfants, de plus de neuf ans pour la plupart, mais pas beaucoup plus, le gris se teintant un peu d’acier. La longue virée nocturne s’effectue dans un noir qui n’occulte malheureusement aucun détail, tout en étant très pesant. Il n’y a que quelques cases qui bénéficient d’une ambiance lumineuse moins pesante, mais tout aussi déprimante, quand Elizabeth se trouve dans la sécurité de sa chambre. Le coloriste impressionne fortement par sa capacité à imposer ainsi une ambiance lumineuse qui peut donner une sensation d’uniformité monochrome dépourvue de toute fantaisie, tout en conservant une lisibilité facile, sans noyer aucun détail dans ce n’aurait pu être qu’une épaisse bouillasse, qui plus est parfaitement en phase avec le récit.



Le dessinateur impressionne tout autant le lecteur : son investissement se voit dans chaque page, chaque case. Il réalise des dessins dans un registre réaliste et descriptif, avec un niveau de détail élevé. Le lecteur peut être pris de l’envie de compter le nombre d’individus composant la foule de la première page, et il se rend compte qu’il arrête après une bonne cinquantaine, préférant continuer à détailler les visages, les coiffures, les couvre-chefs de ceux qu’il n’a pas encore recensés, pour profiter de ce bain de foule, un peu inquiétant il est vrai du fait de ce qui l’a occasionné : une exécution publique. Dans ces cas-là, le lecteur peut être tenté de se dire que l’artiste a tout donné sur la première page pour retenir son attention et que la suite sera plus à l’économie. En fait, la foule est tout aussi impressionnante, compacte et diversifiée en page cinq, alors que la trappe s’est dérobée sous les pieds de Jenny. Jack se déplace dans la masse des piétons, là encore avec un soin rare apporté aux tenues vestimentaires d’époque. Le nombre d’employés qui se rend à l’usine de filature épate dans une vue en élévation. Le lecteur voit, atterré, tous les enfants qui travaillent sur les machines dans la filature. Il se sent un peu submergé par toutes les personnes dans les allées du marché. Mais il regrette presque leur nombre en voyant des enfants enfermés dans des cages, ou en voyant la vulnérabilité des ces trois enfants seuls dans les rues la nuit.


Non seulement l’implication du dessinateur est sans faille de la première à la dernière planche pour la représentation des individus, mais en plus il en va de même pour les différents lieux. Le lecteur commence par ressentir toute la masse indestructible du mur de la prison auquel il ne manque pas une seule pierre. Puis il peut ressentir un moment de flottement, hypnotisé par les pavés de la rue, il n’en manque pas non plus un seul, avec même les légères déformations de la chaussée, générées par le passage de carrosses et des camions de livraison. La lente avancée du landau tiré par deux chevaux donne le temps de jeter des coups d’œil à droite et à gauche, dans ce quartier déshérité, dont la chaussée est encore en terre boueuse, de voir les constructions dans un état de décrépitude plus ou moins avancé. Page onze, une vue du ciel permet de se rendre compte du tracé de la voie de chemin de fer au milieu de ces taudis. Le contraste n’en est que plus saisissant avec les maisons propres et cossues de Piccadilly, leur intérieur richement meublé, la cuisine tout équipée (de l’époque). Par la suite, le lecteur prend toute la mesure des conditions de travail terrifiantes dans l’usine de filature, l’air étouffant, le danger des machines. La virée nocturne d’Elizabeth avec Jack et Peter donne l’occasion de se hâter dans les rues boueuses d’un autre quartier de Londres, avec les murs de brique, une grille en fer forgé, une vue inattendue et splendide des toits de Londres, sous un ciel étoilé et une pleine Lune.



Le lecteur se sent complètement immergé dans cette métropole, les bâtisses peu accueillantes des quartiers populaires, les rues pouvant passer d’étouffantes et noires de monde, à totalement désertées et franchement angoissantes. Un environnement parfait pour une histoire très noire, un thriller terrifiant. Plongé dans cette ambiance, le lecteur comprend que le titre est à prendre au premier degré : Charles Shepherd fait bien partie d’un club de prédateurs, au sens premier du terme. Très vite, il apparaît que Jack, le ramoneur, est doté d’une conscience politique pénétrante, même s’il s’exprime de manière pragmatique, sans utiliser de grands concepts, ou de mots se terminant en -isme. Jenny est pendue pour avoir voulu se nourrir, certes en volant. Jack énonce que : Se tuer à la tâche, ce n’est pas mieux que d’être condamné à mort. Quelques pages plus loin, il développe : Cette usine ne sert qu’à enrichir un sale exploiteur ! Il paye juste assez pour que ses employés (en majorité des enfants) ne meurent pas de faim. Tout le reste de l’argent ira directement dans sa poche. Le lecteur est confronté à cette réalité : le travail des enfants, leur exploitation : à la fois le travail par la contrainte, une rémunération dérisoire, une mise en danger en les exposant aux risques des machines-outils, et, il s’avère, pire encore. Sans nul doute, ces employeurs, en l’occurrence le propriétaire de l’usine de filature, se conduisent comme un prédateur profitant de l’absence de toute forme de système de loi pour assurer la protection de l’enfance. La course au profit capitaliste ne connaît pas de garde-fou et il s’agit d’une réalité qui a existé, une prédation historique et des prédateurs encore prêts à saper les lois existantes de la protection infantile, pour pouvoir employer des enfants.


Quand ils ont choisi leur titre, les auteurs n’ont pas fait semblant. Le dessinateur donne une consistance peu commune à Londres et à ses habitants, dans leur multitude, un environnement dur et solide, souvent toxique, auxquels les êtres humains doivent s’adapter. La scénariste a imaginé un club de prédateurs de la pire espèce, ayant choisi comme proie les enfants que ce soit comme des victimes d’atrocités, ou comme les victimes systémiques du capitalisme et sa faim dévorante jamais rassasiée pour le chiffre d’affaires et le profit à moindre coût. Glaçant.



lundi 12 avril 2021

Inhumain

Un humain doit s'accomplir individuellement, sinon ce n'est qu'une fourmi.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. La première édition de cet ouvrage date de 2020. Elle a été réalisée par Valérie Mangin & Denis Bajram pour le scénario, par Thibaud de Rochebrune pour les dessins, l'encrage et la mise en couleurs. Il s'agit d'une bande dessinée de 94 pages.


Une petite navette spatiale en provenance d'une arche de colonisation arrive à proximité d'une planète plongée dans l'obscurité, avec une zone rougeoyante à sa surface. À son bord se trouve 5 membres d'équipages humains et un robot : la capitaine, Miller, Tafsir, la docteure Malika, Hiroshi et l'androïde Ellis. Cette dernière s'inquiète des ordres déconcertants de la capitaine. Peu de temps après le vaisseau traverse l'atmosphère de la planète et coule dans ses eaux, à proximité de la zone rougeoyante. Comprenant que leur navette s'enfonce dans l'océan, les membres de l'équipage revêtent leur combinaison pour sortir, bien qu'ils aient constaté la présence de créatures monstrueuses évoquant un croisement entre des méduses et des pieuvres géantes. Le vaisseau explose alors que Miller ne parvient pas à en sortir et il meurt. Les autres se retrouvent vite encerclés par les créatures aquatiques. Il leur faut un peu de temps pour se rendre compte qu'elles ne les attaquent pas, mais qu'au contraire, elles les aident à gagner la surface, les sauvant ainsi de la noyade. Plus surprenant encore, elles remontent également le cadavre de Miller, qu'elles déposent sur la grève. Les quatre survivants et le robot commencent à réfléchir sur qu'ils peuvent faire. Analyser l'air pour savoir s'il est respirable par des humains, puis se mettre en quête de nourriture. L'activité volcanique génère une lueur rougeâtre qui illumine assez la nuit pour qu'ils se rendent compte que se tiennent devant eux plusieurs dizaines d'êtres humains nus. La capitaine retire alors le casque de sa combinaison comprenant que l'air est respirable. Quelques individus s'avancent vers eux et leur prennent gentiment un gant, un casque.


Les cinq rescapés suivent les autochtones vers une zone dégagée entourée d'habitations basses en forme de dôme. Ils ont remarqué des ossements humains accrochés à des pics autour du campement. Un ancien leur adresse la parole, parlant la même langue qu'eux et leur demandant d'où ils viennent. La capitaine explique qu'ils viennent de l'arche colonisatrice Alma Mater, son commandant les a envoyés en reconnaissance à la recherche d'une planète habitable. C'est maintenant l'heure de manger. Une femme apporte un bol avec de la nourriture aux cinq voyageurs. Ellis se livre à une analyse de son contenu : un aliment comestible, végétal, riche en protéines. Ils mangent sans crainte, sauf Ellis un robot qui n'a pas besoin de sustenter. Elle note qu'ils disposent d'objets en plastique, et en métal usiné. Une fois le repas terminé, une autre indigène leur indique qu'il faut dormir maintenant. Ils essayent d'engager la conversation sur leur origine, sur les créatures marines, peut-être dressées. Mais ils n'obtiennent que des réponses brèves sans information, et le rappel que c'est l'heure d'aller se coucher. Ils obtempèrent, tout en passant devant ces squelettes exposés sur des piques. Une fois dans l'habitation qui leur a été attribuée, ils se demandent si Miller sera aussi exposé sur une pique, s'il y a des rites funéraires dans cette communauté. Enfin, Hiroshi va monter la garde avec Ellis pour la nuit.


Les époux Valérie Mangin (scénariste de la série Alix Senator) & Denis Bajram (scénariste d'Universal War) ont déjà collaboré sur d'autres histoires comme Abymes (2013, 3 tomes avec Griffo et Loïc Malnati), Expérience Mort (2014-2016, 4 tomes avec Jean-Michel Ponzio). Ici, ils ont réalisé une histoire de science-fiction, complète en 1 tome. Le lecteur découvre rapidement que le récit fonctionne sur une mécanique pour partie d'enquête, pour partie de thriller. Il s'agit pour les 5 voyageurs de découvrir d'où proviennent les êtres humains de la communauté qui les a accueillis, et de comprendre comment fonctionne leur société. Le temps est compté car il y a une force inconnue à l'œuvre qui sape leur volonté de bien étrange manière, avec des conséquences incapacitantes. Le lecteur suit donc Ellis, la capitaine, Tafsir, Malika et Hiroshi dans leur exploration pour découvrir ce qu'il en est. Les auteurs font en sorte que chaque personnage a un rôle ou une profession qui le définit, et le distingue des autres. L'artiste fait en sorte de leur donner des traits différenciés de manière que le lecteur les reconnaisse au premier coup d'œil. Ils n'ont pas une personnalité très marquée, essentiellement un unique trait de caractère lié à leur métier pour le soldat Hiroshi, à la prise de décision pour la capitaine, à la curiosité scientifique. Pour autant, l'empathie fonctionne parce que le lecteur se retrouve confronté au mystère de cette communauté, de la même manière que les voyageurs. Comme eux, ils se demandent quoi faire, quel degré de méfiance il faut avoir, comment s'y prendre pour comprendre les valeurs et les coutumes de cette société, et à quel moment il sera possible d'envisager la probabilité de l'établissement de l'envoi d'un message de détresse à l'arche colonisatrice, ou la nécessité de se résigner à un long séjour sur cet atoll.


La couverture promet un mystère : celui d'un explorateur spatial face à une communauté primitive. En y prêtant un peu plus attention, le lecteur se rend compte que les personnages sur le rivage sont nus pour la plupart. C'est un choix assez risqué, car vite perçu comme politiquement incorrect, mais qui reflète totalement l'intérieur de la bande dessinée. Car, oui, il y a bien une communauté de gens qui vivent dans le plus simple appareil et ils sont dessinés avec le même naturel que sur la couverture, avec la même distance. Du coup, cela n'a rien d'érotique, tout en étant une caractéristique essentielle de ladite communauté. Le lecteur prend ainsi conscience de l'habileté de l'artiste à intégrer un élément visuel pouvant facilement s'avérer tendancieux et prêter le flanc à la critique. Tout du long de l'histoire, il va pouvoir se régaler de visions inattendues et spectaculaires. Sans tout dévoiler, il est possible de prendre deux exemples. Le passage sous-marin dans une eau rendue rouge par l'activité volcanique est magnifique, les angles de prise de vue rendant bien compte de l'inquiétude des astronautes face à ces créatures marines dont ils ignorent tout des intentions. Lors de leurs explorations, ils découvrent des cultures en terrasse, sous une lumière artificielle, dans une lumière splendide, avec un très bel effet de profondeur. Dépassée la moitié du récit, le lecteur peut également prendre la mesure de l'agencement de cet environnement très particulier, et du fait que la disposition de cette différentes parties fait sens par rapport à l'élément structurant principal.


Bien sûr, comme le récit fonctionne sur le principe de la découverte d'une planète et de son peuple, le lecteur s'attend à découvrir des sites différents. C'est bien le cas, et le dessinateur leur donne à tous une identité propre, des caractéristiques spécifiques, et une ambiance particulière en leur attribuant une tonalité lumineuse à chacun, par exemple le rouge pour la phase sous-marine, le bleu chaleureux pour l'eau du lagon et pour le ciel, une teinte gris bleuté pour a nuit, le vert pour la séquence avec les cultures en terrasse. Le lecteur ressent ainsi bien les différentes phases du récit, à chaque changement de lieu. Le fait que Thibaud de Rochebrune réalise l'intégralité de ses planches (découpage, dessin, encrage, couleurs) leur apporte une unité et une fluidité remarquable. En particulier, il gère la densité d'information visuelle avec une intelligence impressionnante, entre ce qu'il représente, et ce qu'il suggère par le biais d'un camaïeu de couleur en fond de case. Cela donne une lecture visuelle légère avec une bonne densité d'informations, sans jamais ressentir d'impression de vide des cases, un équilibre remarquable. S'il y est sensible, le lecteur remarque également que l'artiste apporte de la variété dans sa narration visuelle en utilisant aussi bien des bandes de cases rectangulaires, que des cases de la largeur de la page, ou des cases de la hauteur de la page, en fonction de la nature de la séquence.


Le lecteur emboîte donc le pas des cinq explorateurs pour découvrir le mode de fonctionnement de cette étrange communauté. Il remarque que le scénario est construit sur des étapes très claires, avec une progression quasi mécanique dans ce qui arrive aux explorateurs, l'un après l'autre, sur la base du passage en revue des quatre éléments naturels. Il retrouve le goût de Bajram pour la science-fiction claire et bien construite, et le savoir-faire d'exposition naturelle. Sa curiosité est piquée par plusieurs mystères, et son attention est captive du fait d'un rythme rapide et régulier, sans être précipité. Il repère rapidement le thème principal sous-jacent : celui de la place du libre arbitre dans une société humaine, et de la place de l'être humain dans un écosystème. À quelques reprises, il relève une remarque qui fait écho à d'autres notions. Difficile de ne pas reconnaître une philosophie spirituelle quand un autochtone explique qu'il passe sa vie à souffrir. Difficile de ne pas sourire en voyant des humains courir dans des roues de type roue pour cage de rongeur, et refuser de quitter ce système, comme un employé bossant comme un automate sans espoir de ne jamais aller nulle part. Ce passage entre d'ailleurs en résonnance avec le fait que l'entité du Grand Tout aime tous ceux qui lui sont utiles.


Les auteurs proposent au lecteur de suivre une bande de cinq naufragés sur une planète essentiellement aquatique, où se trouve déjà une autre communauté d'humains mais qui n'ont aucun souvenir que leurs ancêtres aient connu une autre vie. La narration visuelle semble un peu légère par endroit en surface, mais très vite elle emporte le lecteur par son dosage parfait entre densité d'informations et suggestion, avec un rythme vif et régulier. L'intrigue happe le lecteur avec ses mystères, plutôt qu'avec ses personnages, avec leur situation et l'exploration qu'ils doivent effectuer. Le lecteur voit apparaître les phases mécaniques du récit, mais aussi la structure sous-jacente logique et élégante, et il voit émerger petit à petit une réflexion sur la société, mais aussi sur la construction d'une interaction entre deux communautés différentes, avec un le rôle ironique du robot, un élément non humain, mais fabriqué par des humains.




mardi 3 juillet 2018

Alix Senator, Tome 3 : la Conjuration des Rapaces

Gallus, le même mot pour coq et gaulois…

Ce tome fait suite à Alix senator, Tome 2 : Le dernier pharaon (2013) et il conclut la trilogie commencée avec Alix senator 1 - Les aigles de sang (2012) qu'il faut avoir lu avant. Il est paru en 2014, écrit par Valérie Mangin, dessiné et mis en couleurs par Thierry Démarez, sous la direction artistique de Denis Bajram qui a également réalisé le logo et la maquette de la série.

En l'an 12 avant Jésus-Christ, à l'extérieur de Rome, dans le bois des Furies, les conspirateurs se sont réunis en portant leur masque de rapace et écoute le discours du premier augure (qui a retiré son masque). Il leur indique qu'ils doivent remplacer Auguste car il bafoue ce qui fait la grandeur de Rome, et qu'ils le remplacent par un homme pieux et respectueux des traditions, un vrai républicain. Il leur présente l'homme qui doit prendre la succession d'Auguste que tous acclament au nom de César. Ils jurent tous de tuer Auguste de manière solennelle, avant de se séparer.

À Rome, Auguste reçoit Barbarus, le préfet d'Égypte, en présence de sa femme Livie. Barbarus est en train de raconter des salades pour sauver sa peau, quand Auguste demande à Alix d'entrer pour en finir avec la mascarade. Alix Graccus explique comment il a pu réchapper de la destruction de la pyramide et regagner la civilisation. Le préfet est confondu et Auguste délivre sa sentence le concernant. Pendant ce temps-là, les soldats de l'empereur ont pénétré dans la demeure d'Alix. Le père de Khephren essaye de raisonner son fils qui refuse de l'écouter il est arrêté par les soldats et conduit à la prison pour être mis au secret. Ignorant de la situation, Alix accompagne Auguste et Livie sur la place devant le grand temple d'Apollon Palatin. Des prêtres accomplissent un rituel de sacrifice, en tuant un bœuf et en consultant ses entrailles, pendant qu'Auguste fait part de ses doutes à Alix quant à sa loyauté. Il évoque le sort de Césarion, et Livie évoque le fait qu'elle ait appartenu au parti de Marc Antoine avant d'épouser Auguste. Les entrailles du bœuf ayant livré leur augure, le grand prêtre vient le délivrer à Auguste.



Arrivé à ce troisième tome, l'horizon d'attente du lecteur est assez clair dans sa tête : une solide reconstitution historique dans laquelle il peut se projeter, la fin de l'intrigue de cette conjuration des rapaces, et quelques thèmes développés incidemment. Il apprécie de pouvoir retrouver la même équipe créatrice à l'identique des 2 premiers tomes. Valérie Mangin continue de faire en sorte que l'intrigue change régulièrement de lieu, à la fois pour maintenir un intérêt visuel à l'histoire, à la fois pour que l'artiste puisse faire ce qu'il réussit avec brio, à savoir offrir au lecteur des vues de Rome splendides. À nouveau, le lecteur peut admirer les rues de Rome en s'y promenant aux côtés des protagonistes, à la fois à l'occasion de vues du ciel méticuleuses. Thierry Démarez a à cœur de représenter avec exactitude les éléments urbains : les façades des bâtiments, leur architecture (y compris les colonnes), les toitures (il ne manque pas une seule tuile), les rues en en respectant l'urbanisme, la magnifique montée vers le temple d'Apollon Palatin avec ses escaliers et ses paliers monumentaux, la place devant les thermes, celle devant la Curie, etc. Non seulement l'artiste s'investit complètement pour une représentation exacte et réaliste, mais en plus il sait peupler ces lieux pour les rendre vivants.

Comme dans les tomes précédents, Thierry Démarez prend le même soin à représenter les différents intérieurs avec leur aménagement et leur ameublement : les appartements d'Auguste avec son carrelage magnifique, la cour intérieure de la demeure d'Alix avec ses vasques d'eau, la chambre de Khephren avec son lit, sa table basse et ses moulures, la curie avec ses sièges, les appartements de Julia alors qu'elle vient d'accoucher, et même la cellule bas de plafond de Titus. À nouveau, la mise en scène de l'artiste donne la sensation au lecteur que ces lieux sont vraiment habités et utilisés par des êtres vivants. Il ne s'agit pas d'une reconstitution académique et froide, mais de reportages sur des lieux vivants. 



Pour la majorité, le lecteur retrouve des personnages déjà apparus dans les 2 premiers tomes. L'artiste n'a donc pas à en concevoir de nouveaux, et il utilise toujours une direction d'acteurs de type naturaliste. Le lecteur peut voir dans les postures d'Auguste et Livie, leur habitude d'exercer le pouvoir et de se placer dans une position d'autorité, par exemple quand ils reçoivent Barbarus en audience. Dans le même temps, il peut voir ce dernier perdre sa contenance au fur et à mesure de l'entretien, dans la manière dont il se tient, et dans les expressions qui passent sur son visage. Auguste et Livie conservent ce port de tête altier et cette posture très droite un peu guindée quand ils se rendent au temple d'Apollon Palatin. au travers du rendu visuel du comportement des personnages, le lecteur peut en inférer leur état d'esprit : la méfiance d'Auguste à l'encontre d'Alix, la défiance et le mépris des jeunes romains aux Thermes s'en prenant à Titus et Khephren, le mal être de Khephren se manifestant sous forme de provocation à l'égard d'Alix, l'inquiétude de Septima du fait de la fugue de Khephren, etc. Cette expressivité permet aussi à Démarez de jouer avec le lecteur lorsque que le visage d'un personnage reste à dessein indéchiffrable, par exemple celui d'Alix lors du massacre accompagnant la résolution de la conjuration.

De séquence en séquence, le lecteur apprécie également les talents de metteur en scène de Thierry Démarez. Il sait reproduire des angles de vue évoquant les aventures originelles d'Alix l'intrépide, par exemple le plan sur un cours d'eau, pris à partir des ruines d'une pyramide, en page 7. Il combine de manière élégante 2 actions qui se déroulent concomitamment à proximité, par exemple la juxtaposition de la progression d'Auguste, Livie et Alix sur les marches du temple d'Apollon Palatine, et le sacrifice du buffle pour y lire les augures. La gestion de prises de vue complexes apparaît également lors de la scène des thermes, avec un grand nombre de figurants, lors de la résolution de la conjuration, ainsi que lors des scènes de complot nocturnes. L'approche descriptive et précise des dessins rend d'ailleurs ces scènes un peu délicates car en les montrant de manière factuelle, elle fait ressortir le risque pour les conjurés d'être découverts par une patrouille, car s'ils ne se réunissent pas au grand jour, ils le font à découvert.



Tout comme Thierry Démarez, Valérie Mangin soigne sa reconstitution historique, sans non plus transformer son récit en cours magistral ou démonstratif. S'il y est sensible, le lecteur peut noter des détails qui étoffent le récit, sans prendre le pas dessus, sans se substituer à l'intrigue, comme la blessure à la jambe d'Auguste, le sacrifice des animaux pour y lire l'avenir, la source d'approvisionnement en blé de Rome, ou encore le jeu de mot sur Gallus. La conséquence de ce souci d'authenticité est que le lecteur connaît le dénouement de la conjuration avant même d'avoir ouvert ce tome, s'il s'est déjà intéressé à la vie d'Auguste. Cela ne l'empêche pas de se plonger dans sa lecture avec la curiosité de découvrir les rebondissements dans la mise en œuvre de la conjuration, et de se lancer en conjecture sur l'identité de son organisateur. La scénariste continue d'opter pour un développement naturaliste, parfois déconcertant, où les conjurés ne sont pas individualisés ou personnalisés. Elle ne leur applique pas de vernis romantique, c'est juste un groupe d'individus normaux qui font progresser leur cause une action à la fois. Il n'y a finalement que le décorum des masques et des robes qui les rend mystérieux. Pour un lecteur habitué aux récits d'aventure cette approche narrative peut s'avérer déconcertante car il n'y a pas de réel suspense : le sort d'Auguste est connu par avance, Alix survivra forcément à cette conjuration pour revenir dans le tome suivant. L'auteure sait que le lecteur n'en est pas dupe et ne s'embarque pas dans un suspense de pacotille, déjà éventé. Le lecteur peut donc voir dans la mention d'Arbacès (ennemi récurrent d'Alix, apparu dans les albums 1 à 4, 22, 25, 30) un clin d'œil au lecteur sur l'exercice de style consistant à écrire les aventures d'un héros de fiction récurrent.

Dans le même temps, toujours comme dans les tomes précédents, le lecteur voit se dessiner plusieurs thèmes au fil des péripéties. La vie d'Alix, Titus et Khephren dépend des décisions des puissants, à commencer par celle d'Auguste, une illustration des conséquences des décisions des dirigeants sur la vie de leurs administrés, de la plèbe. Il voit aussi comment les gens sont prompts à se montrer plus agressifs quand les puissants retirent leur faveur à leurs protégés. Cela conduit à une expression de haine et de racisme à l'encontre de Titus et de Khephren, la disgrâce d'Alix favorisant l'agressivité violente contre des individus considérés comme des pièces rapportées au sein de la République. L'intrigue jette également la lumière sur la confusion entre les intérêts publics et les intérêts privés, la volonté d'un groupe de revenir à un ordre révolu jugé meilleur, nécessitant un chef de file pour pouvoir s'incarner aux yeux du public. Mangin montre également comment Khephren entre dans une phase d'opposition contre l'adulte qu'est Alix, évoquant une crise d'adolescence, la nécessité de tuer le père, sous-entendue par la référence à explicite à Œdipe Roi de Sophocle. En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut trouver cette mise en scène opportune au vu de l'âge du personnage, ou étrange pour une société dans laquelle la notion d'adolescence n'avait pas cours.


Ce troisième tome apporte toutes les réponses attendues par le lecteur concernant l'intrigue, et le transporte à nouveau en pleine Rome antique, avec un degré de consistance et de précision remarquable. Le lecteur retrouve la narration très particulière de la série, avec des personnages plus définis par leur position sociale que par leur profil psychologique, et une intrigue plus prenante dans ses mécanismes que dans sa résolution.


lundi 2 juillet 2018

Alix senator, Tome 2 : Le dernier pharaon

La mère des pyramides

Ce tome fait suite à Alix senator 1 - Les aigles de sang (2012) qu'il faut avoir lu avant. Il est paru en 2013, écrit par Valérie Mangin, dessiné et mis en couleurs par Thierry Démarez, sous la direction artistique de Denis Bajram qui a également réalisé le logo et la maquette de la série.

En 12 avant JC, Auguste fait face à l'assemblée du sénat dont le porte-parole lui reproche d'avoir missionné le sénateur Alix Graccus pour un voyage en Égypte, alors qu'eux ont l'interdiction d'y aller. Auguste répond avec rouerie qu'il faut qu'ils choisissent entre trouver inadmissible qu'Alix soit au sénat, ou qu'il soit en Égypte. Sur le navire, Alix Graccus, Titus et Khephren voient le phare d'Alexandrie se profiler à l'horizon alors qu'ils évoquent les motifs de leur mission, et le fait qu'Alix aurait préféré ne pas emmener les 2 jeunes gens, même si lui-même parcourait déjà le monde à leur âge. Dans le dans la demeure d'Auguste au Palatin, Livie (son épouse) est en train de se faire dire l'avenir par une vieille femme qui lit dans les entrailles d'un oiseau. Auguste arrive en pleine séance, et exige le départ de la diseuse de bonne aventure séance tenante. Après son départ, les époux évoquent la mission d'Alix Graccus, ainsi que le comportement et les motivations de Quintus Rufus.

Débarqués à Alexandrie, Alix, Khephren et Titus sont interpellés par Heb, fils de Djoser, envoyé par le préfet Barbarus pour les accueillir. Ils sont observés de loin par Anteb, le dresseur de faucon balafré du général Rufus. Le soir-même, les voyageurs se régalent au cours du festin organisé par le préfet. Khephren éprouve des difficultés à détacher ses yeux des jeunes femmes qui apportent les mets et les servent sur leur couche. Néanmoins, il prend la mouche quand Barbarus évoque le bon vieux temps de Marc Antoine, car cela n'évoque pour lui que la mort de son père Enak et de sa mère, une servante de Cléopâtre. Au petit matin, Khephren et Titus dorment dans leur appartement, Heb ayant veillé sur eux en dormant sur une chaise. Alix dit au revoir à Ptathmose le maître de la grande bibliothèque qui était également présent au banquet. Alors qu'ils sont encore dans la cour de la demeure du préfet, Alix et son serviteur sont attaqués par une nuée de faucons. Ils arrivent à les chasser avec les torches encore allumées. Le préfet Barbarus prend acte de cette attaque inadmissible et décrète que, pour leur sécurité, ses invités doivent regagner Rome le plus rapidement possible. Khephren réussit à le convaincre de lui accorder le temps d'aller se recueillir sur la tombe de son père, mais ils seront escortés par la garde personnelle du préfet.


C'est tout naturellement que le lecteur revient pour le deuxième tome, afin de découvrir la suite de l'intrigue du premier. Alix et ses deux jeunes compagnons doivent retrouver le général Rufus qui a fomenté un complot pour renverser Caius Octavius, couronné Auguste. La scénariste débarque donc son trio de personnages dans un nouvel environnement, de l'autre côté de la mer Méditerranée, les mettant en présence d'autres individus. Le lecteur comprend qu'Alix, Khephren et Titus se retrouvent au milieu d'un complot à l'objectif peu clair, avec des personnes en face d'eux qui leur en disent le moins possible, et qui font tout pour détourner leur attention. En outre, elle montre clairement que le général Rufus a laissé un homme à Alexandrie (Anteb) pour pouvoir être informé de l'arrivée de ses poursuivants, et anticiper les actions à mettre en œuvre. Le moteur du récit réside donc dans cette enquête sur le complot, sous forme de tâtonnement, pour s'extraire des tentatives de manipulation des uns et des autres, et pour accomplir leur mission. Du coup, tout le monde devient un suspect, à commencer par les nouveaux personnages. Il apparaît vite que le guide providentiel (Heb) cache son allégeance réelle.

Le lecteur avait refermé le premier tome, un peu décontenancé par le déroulement naturaliste de l'intrigue, s'abstenant de tirer parti du potentiel de dramatisation des situations. Il retrouve la même forme narrative dans ce deuxième tome. La scénariste propose une trame linéaire, plaçant le lecteur aux côtés d'Alix qui apparaît dans toutes les pages sauf 3. Ce parti pris a pour effet paradoxal de diminuer le niveau d'empathie généré par les personnages. Alix Graccus reste un héros assez générique dans son comportement, moins enclin à l'action que dans sa série initiale du fait de son âge plus important, comprenant mieux les tenants et les aboutissants des situations du fait d'une capacité de prise de recul accrue, mais finalement assez peu impliqué émotionnellement, au-delà de réactions très basiques comme son inquiétude pour les 2 adolescents, son courage face aux situations de danger, ou sa colère face aux menteurs et aux assassins. Le lecteur peut ressentir comme une forme de détachement émotionnel par rapport aux événements du fait des réactions très mesurées des personnages, par exemple quand ils en apprennent plus sur le sort d'Enak. Cette sensation se retrouve également dans la dernière partie du récit quand le général Quintus Maximus Rufus et quelques autres personnages se lancent dans un grand déballage explicatif. Tout autant que dans le premier tome, le personnage principal se contente souvent de réagir aux circonstances, sans être en mesure d'anticiper grand-chose, avec une capacité très limitée pour influer sur le déroulement des événements.


Dans le même temps, le lecteur se retrouve happé dans la Rome antique dès la première page, par le truchement des dessins minutieux et descriptifs de Thierry Démarez. À l'instar du premier tome, l'artiste s'investit totalement dans la reconstitution historique pour offrir un plaisir touristique intense au lecteur. Dès la première page, le lecteur a droit à une magnifique vue de dessus du quartier de la Curie, lui permettant de sa faire une idée (ou d'admirer) l'urbanisme de la ville. Parmi les vues d'ensemble, il observe la magnifique terrasse du préfet Barbarus alors que la nuit achève de tomber en enviant Alix de pouvoir profiter d'un festin dans un cadre aussi somptueux. Au fur et à mesure de sa lecture, il prend conscience qu'il ralentit le rythme pour pouvoir contempler l'alignement de colonnes égyptiennes, la vue d'ensemble de la ville depuis le phare d'Alexandrie (page 17), la vue du ciel du complexe formant la bibliothèque d'Alexandrie (page 21), la vue du Nil avec un jeune homme sur une petite embarcation en roseau (page 30), l'allée bordée de statues de créatures mythologiques (page 33), et bien sûr la découverte de la mère des pyramides (pages 34 & 35).

La qualité des dessins n'est pas circonscrite aux vues d'ensemble. Le lecteur éprouve le même plaisir à satisfaire sa curiosité en regardant l'intérieur de la Curie, les appartements privés de Lidie, la salle de réception officielle du préfet Barbarus (avec ses magnifiques décorations murales, la cabine d'Alix, Khephren et Titus sur le navire, etc. Le lecteur tombe donc complètement sous le charme de la reconstitution historique, éprouvant un grand plaisir à se dire qu'il peut se projeter dans cette reconstitution en toute confiance. Cela a pour effet secondaire de quasiment faire passer les personnages au second plan. Thierry Démarez utilise la même approche graphique pour la représentation des personnages, à savoir descriptive et réaliste sans chercher à les faire ressortir par rapport à leur environnement. Ses personnages s'apparentent donc à des acteurs avec une morphologie normale, adoptant un jeu naturaliste, sans exagération dans les postures ou dans les mouvements. Il n'y a finalement que la position de pouvoir qui bénéficie d'une mise en scène, pour que le commun des mortels soit impressionné par les attributs du pouvoir d'Auguste ou de Barbarus. Du fait de ce parti pris dans la mise en scène, les personnages apparaissent comme totalement intégrés dans leur environnement, au point que l'environnement prime régulièrement sur eux ou sur l'action. Le lecteur prend conscience qu'il goûte autant les moments spectaculaires que le déroulement de l'intrigue et ses révélations, attendant avec plus d'impatience les nouveaux sites que les rebondissements.


Effectivement, Valérie Mangin a construit une histoire qui permet à Thierry Démarez de déployer toutes ses capacités pour assurer le spectacle de la reconstitution historique et des paysages à couper le souffle. En outre en fonction de ses connaissances ou s'il va visiter le site dédié à la série, le lecteur peut se faire une idée de la qualité du travail de reconstitution et du travail de recherche réalisé, que ce soit pour la forme de la Curie, l'interdiction faite aux sénateurs d'aller en Égypte, la réalité historique de l'existence du préfet Publius Rubrius Barbarus, l'alignement des pyramides sur le plateau de Gizeh, l'existence de pyramides à degré ou du zoo de la bibliothèque d'Alexandrie. L'auteure intègre donc parfaitement son intrigue dans les connaissances historiques disponibles sur l'époque, pour proposer une aventure où les personnages jouent à arme égale avec leur environnement. Au fil des pérégrinations d'Alix Graccus et de ses compagnons dans ce tome, elle met en scène l'exercice du pouvoir, par Auguste soucieux de conserver sa suprématie militaire, par le préfet Barbarus qui profite de son éloignement du siège du pouvoir, par le général Quintus Maximus Rufus qui dispose d'un atout dissimulé. Les tribulations des personnages deviennent alors assujetties à l'exercice de ces autorités, à leur machination pour la conserver ou pour l'acquérir. Finalement cet enjeu écrase les autres présents au sein de l'intrigue, y compris le sort d'Enak.


Au sortir de ce tome, le ressenti du lecteur dépend fortement de son horizon d'attente. S'il est venu pour une aventure avec une forme classique pour un héros mâle, il risque d'éprouver une forme de frustration devant la description trop factuelle de hauts faits montrés de manière très prosaïque. S'il est venu pour une intrigue sous forme de thriller, il risque d'être déstabilisé par une narration qui ne dramatise pas les révélations, qui ne surjoue pas la dimension psychologique ou émotionnelle de leur impact sur les protagonistes. S'il est venu pour une reconstitution historique de qualité, il est possible qu'il soit décontenancé par une mise en scène très prosaïque qui ne met pas en avant chaque élément d'époque en avant, se privant d'un effet pédagogique, mais évitant par là-même une forme d'autocongratulation. Au fil des pages, il est saisi par la beauté de plusieurs paysages naturels et de constructions humaines. Il prend conscience qu'il s'est totalement immergé dans l'environnement de la Rome Antique et qu'il bénéficie d'un tourisme de très haute qualité en s'attachant aux pas d'Alix Graccus. En outre, le déroulement de l'intrigue intègre naturellement chaque endroit comme découlant organiquement du récit, et le complot s'avère bien construit. 5 étoiles pour un récit qui demande pour certains lecteurs un effort d'adaptation à une forme qui s'écarte des conventions narratives en vigueur pour ce genre.


dimanche 1 juillet 2018

Alix senator, Tome 1 : Les aigles de sang

Tu n'es qu'un homme ordinaire, pas l'élu des immortels.

Ce tome est le premier d'une série mettant en scène le personnage d'Alix, issu de la série de Jacques Martin, commencée avec Alix l'intrépide (1948/1949). Il est paru en 2012, écrit par Valérie Mangin, dessiné et mis en couleurs par Thierry Démarez, sous la direction artistique de Denis Bajram qui a également réalisé le logo et la maquette de la série.

En l'an 12 avant Jésus Christ, au mont Circé dans le Latium, un cavalier avance à bride abattu pour se rendre à un rendez-vous sous une pluie battante. Il chute de cheval et est attaqué par un rapace. Le lendemain, un groupe de cavaliers partis à sa recherche découvre le cadavre de Marcus Aemilius Lepidus, l'ami de César, le dernier rival d'Auguste. Quelques jours après, le 6 mars, au Capitole, le premier augure procède à la cérémonie de bénédiction de Caius Octavius (-63 à 14) accédant ainsi au grand pontificat, ce qui fait de lui l'empereur ; il succède ainsi à Jules César. Il est acclamé par la foule, alors que les aigles de Rome tournoient au-dessus de la ville. Sa femme Livie exulte. Alix Graccus échange quelques mots avec Marcus Vipsanius Agrippa (-63 à 12) sur une telle concentration des pouvoirs en une personne. Au sortir du Capitole, le premier augure demande à Auguste de nommer quelqu'un au sacerdoce de Flamen Dialis, le prêtre de Jupiter. Auguste lui répond de venir le voir plus tard au Palatin pour en discuter.

Quinze jours plus tard, le 23 mars -12, Titus (le fils d'Alix) et Khephren (le fils d'Enak) galopent derrière Agrippa qui mène la chasse avec ses chiens pour tuer un cerf, en Campanie (région d'Italie méridionale). Ayant blessé l'animal, il leur montre comment le mettre à mort. Il va ensuite se baigner dans le fleuve à proximité. Les deux adolescents se montrent réticents à le suivre, trouvant l'eau trop froide. Alors qu'ils font des ricochets, ils entendent des hurlements poussés par Agrippa. Ils se mettent à l'eau et le rejoignent, mais trop tard. Ils retrouvent son corps encore chaud, en train d'être fouaillé par les serres d'un aigle. Averti de la mort d'Argippa, Auguste convoque Alix chez lui, en présence de son épouse Livie. Il lui demande d'aller enquêter en Campanie, sous couvert de rapatrier le corps d'Agrippa pour qu'il bénéficie de funérailles à la hauteur de son rang.


Le lecteur est susceptible de s'intéresser à cette série dérivée pour différentes raisons : une nostalgie pour le personnage d'Alix dont il a lu les aventures dans les BD de Jacques Martin pendant sa jeunesse, un goût pour les aventures se déroulant à l'antiquité romaine, le souhait de suivre un auteur qu'il aime bien (Mangin, Démarez, ou les 2) dans une nouvelle série. Dans le premier cas, il a le choix de retrouver son personnage dans la suite de ses aventures de jeunesse, la série ayant repris avec d'autres équipes créatives à partir de Alix, Tome 29 : Le testament de César (2010, par Marco Venanzi), ou de souhaiter découvrir ce qu'il est advenu de sa vie par la suite (il peut aussi faire les 2). Il découvre alors Alix une vingtaine d'années plus tard, alors qu'il est sénateur à Rome. La scénariste établit le lien avec la série originelle, bien sûr avec le personnage principal qui est le même, mais aussi en évoquant Enak et mettant en scène le fils d'Alix et celui d'Enak. Thierry Démarez effectue également un hommage à Jacques Martin avec une case dessinée à sa manière dans la dernière page du récit, quand Alix est reconnu comme un protégé de Jupiter, reprenant une scène apparaissant dans Alix, tome 8 : Le Tombeau étrusque (1967/1968). Valérie Mangin prend grand soin que ce premier tome soit également intelligible pour un lecteur n'ayant jamais entendu parler d'Alix, n'ayant jamais ouvert un des tomes de la série initiale.

À l'évidence, cette série se déroule à Rome, pendant la période antique. En mettant une telle série en production, les responsables éditoriaux ont bien évidemment capitalisé sur la renommée de la série initiale de Jacques Martin, mais aussi peut-être été inspirés par le succès de la séries Murena de Philippe Delaby & Jean Dufaux. La période retenue n'est pas la même puisque Murena débute en 54 après JC sous le règne de Néron, alors que celle-ci débute en -12, avec l'avènement d'Auguste au pouvoir. Ils confient la série à Valérie Mangin, scénariste confirmée qui s'attache à respecter la véracité historique dans sa reconstitution. Le lecteur peut tester ses connaissances avec des questions vrai/faux sur le site internet dédié à la série. Il peut également aller vérifier les dates et les faits s'il éprouve des doutes. Thierry Démarez réalise des dessins de type descriptifs et détaillés, et il investit également beaucoup de temps et d'énergie pour donner à voir une reconstitution historique de qualité. Le lecteur peut donc admirer les rues et les bâtiments de Rome, de plain-pied, mais également lors de vues aériennes. Il pénètre avec les personnages dans plusieurs bâtiments, des demeures privées et des bâtiments publics comme La Curie ou le sanctuaire de Jupiter. Il observe les vêtements des hommes et des femmes dans les rues, ainsi que le mobilier dans les bâtiments. Les auteurs n'adoptent pas une narration démonstrative, et si le lecteur n'y prête pas attention, il peut passer à côté de certains détails de la reconstitution, par exemple les tombeaux bordant l'un des voies sortant de Rome (en page 16).

Le lecteur bénéficie donc d'une reconstitution historique dans laquelle il peut avoir confiance, que ce soit pour ce qui lui est montré au travers des dessins, ou pour les éléments implicites du fonctionnement de république romaine et de ses institutions. Il lui est donné à voir aussi bien des scènes intimistes en intérieur que des scènes de foule impressionnante, comme celle à l'occasion de l'intronisation d'Auguste, ou celle dans laquelle Alix se rend au marché pour aller consulter un animalier. Il observe bien sûr la scène de l'orgie lors de la fête organisée par Claudia Pulchra et il est épaté par Rome vue du ciel, comme s'il volait avec les aigles. Malgré la température peu élevée de l'eau, il ne refuserait pas de se baigner avec Agrippa. L'artiste utilise un trait très fin pour détourer les formes, ce qui lui permet de rentrer dans un fort niveau de détails, sans donner l'impression de surcharger les cases. Il complète les formes détourées par la mise en couleurs, de type naturaliste, en apportant des informations sur l'ambiance et l'intensité lumineuse, les ombres portées, et le relief de chaque surface en jouant sur les nuances.

En prenant du recul, le lecteur se rend compte du travail impressionnant réalisé par Thierry Démarez : chaque case étant porteuse d'information visuelle, que ce soit pour les plans larges ou pour les cadrages plus serrés sur les personnages. L'artiste donne vie à de nombreux personnages, principaux comme figurants, tous avec des visages qui les rendent immédiatement reconnaissables, et quelques différences morphologiques qui ne se limitent pas à la coupe et à la couleur de cheveux. Il utilise une direction d'acteurs, elle aussi naturaliste, sans qu'ils ne donnent l'impression d'être statiques du fait de postures différentes, de ce qu'ils sont en train de faire, ou de la mise en œuvre d'un plan de prises de vue élaboré pendant les scènes de dialogues, montrant l'environnement dans lequel se tiennent les personnages, leurs gestes, proscrivant l'enfilade de cases avec uniquement des têtes en train de parler. Le lecteur peut finir par éprouver l'impression de se tenir aux côtés des personnages, des individus crédibles, au comportement cohérent avec la situation donnée, sans accès direct à leurs pensées.


Afin de capter l'attention du lecteur dès la première page, la scénariste a choisi de débuter son récit par un meurtre en le rendant très mystérieux, sans montrer comment il a été commis. Cette première page sert à accrocher le lecteur et elle montre également comment l'auteure a choisi de représenter l'intervention des dieux. Il n'y a pas de raillerie vis-à-vis des pratiques cultuelles de l'époque, mais il n'y a pas non plus de phénomènes surnaturels, avec incarnation des dieux. Les croyances de l'époque sont respectées et font sens au regard de l'expérience quotidienne de la réalité par les individus, et de leurs connaissances. Les prêtres professent leur foi dans les dieux, et accomplissent les rites de dévotion avec respect. Les laïques se conforment aux rites, sans que la nature de leur foi soit abordée. L'intrigue de ce tome prend la forme d'une enquête sur le meurtre ouvrant le récit, puis sur un deuxième perpétré avec la même méthode. Alix Graccus est désigné par l'empereur pour démasquer le coupable, non pas dans un souci de police, mais pour désamorcer les rumeurs. L'enquête est conduite de manière réaliste, un indice à la fois trouvé par des méthodes très pragmatiques reposant sur du bon sens. Il n'y a pas de phase de déduction brillante ou de révélation mystique. À la rigueur, le lecteur peut tiquer sur une coïncidence un peu pratique quand Titus et Khephren se retrouvent au mauvais endroit, au mauvais moment.


Du fait d'une narration naturaliste, à la fois sur le plan visuel, à la fois pour l'enquête, le récit se déroule à un rythme posé, sans réels hauts faits ou scène d'action coupant le souffle. Pour autant, le lecteur bénéficie de plusieurs scènes spectaculaires tels le survol de Rome par les aigles, les crucifiés sur le bord de la route, la progression du palanquin d'Alix au milieu de la foule du marché, la scène d'orgie, les cadavres au pied de la statue de Jupiter, etc. Il peut cependant être déconcerté par le rythme très particulier de la narration. Finalement, Alix Graccus progresse de manière très régulière dans son enquête, sans obstacle insurmontable, sans réelle mise en danger. La scénariste fait en sorte que les coupables puissent exposer leur point de vue de manière claire et cohérente. Du fait des dessins réalistes, il peut éprouver une impression de manque de tension narrative, tout se déroulant de manière très fluide. Il peut alors s'interroger sur l'intérêt de sa lecture, sur le plaisir qu'elle recèle. Il en revient à la qualité de la reconstitution historique qui lui permet de se projeter à Rome à cette époque, de manière facile pour un résultat plausible. Bien sûr, en 46 planches, les auteurs ne dressent pas un tableau complet de toute la vie quotidienne, sociale et politique, mais ils savent surprendre le lecteur au détour d'une case ou d'un endroit sans se vanter de ce qu'ils sont en train de faire. En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut trouver le mécanisme des meurtres un peu trop facile, mais il constate également que la motivation des meurtriers et son mode opératoire découlent de manière organique de sa fonction, de ses valeurs, de l'époque, et du lieu. De ce point de vue, il s'agit bien d'un polar, même si le volet politique reste descriptif plutôt que revendicateur, et que la psychologie des personnages n'est pas mise en avant.


Avec ce premier tome, le lecteur peut s'immerger dans une solide reconstitution de la Rome antique, et retrouver le personnage d'Alix. Il plonge dans une bande dessinée avec une intrigue policière, et des dessins d'un excellent niveau descriptif. Le rythme choisi par l'auteure lui permet de prendre le temps d'apprécier le tourisme temporel qui lui est proposé, tout en observant Aix plus âgé à l'œuvre. En fonction de ses attentes, il peut regretter tel ou tel aspect du récit (rythme, révélation sur les événements des années antérieures, richesse relative du polar), mais il ressort satisfait de cette immersion dans la Rome antique, et curieux de savoir ce qui est arrivé au personnage et ce que le voyage en Égypte leur réserve. 4 étoiles pour un début prometteur, avec une reprise intéressante et originale d'un personnage récurrent déjà établi.