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lundi 12 avril 2021

Inhumain

Un humain doit s'accomplir individuellement, sinon ce n'est qu'une fourmi.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. La première édition de cet ouvrage date de 2020. Elle a été réalisée par Valérie Mangin & Denis Bajram pour le scénario, par Thibaud de Rochebrune pour les dessins, l'encrage et la mise en couleurs. Il s'agit d'une bande dessinée de 94 pages.


Une petite navette spatiale en provenance d'une arche de colonisation arrive à proximité d'une planète plongée dans l'obscurité, avec une zone rougeoyante à sa surface. À son bord se trouve 5 membres d'équipages humains et un robot : la capitaine, Miller, Tafsir, la docteure Malika, Hiroshi et l'androïde Ellis. Cette dernière s'inquiète des ordres déconcertants de la capitaine. Peu de temps après le vaisseau traverse l'atmosphère de la planète et coule dans ses eaux, à proximité de la zone rougeoyante. Comprenant que leur navette s'enfonce dans l'océan, les membres de l'équipage revêtent leur combinaison pour sortir, bien qu'ils aient constaté la présence de créatures monstrueuses évoquant un croisement entre des méduses et des pieuvres géantes. Le vaisseau explose alors que Miller ne parvient pas à en sortir et il meurt. Les autres se retrouvent vite encerclés par les créatures aquatiques. Il leur faut un peu de temps pour se rendre compte qu'elles ne les attaquent pas, mais qu'au contraire, elles les aident à gagner la surface, les sauvant ainsi de la noyade. Plus surprenant encore, elles remontent également le cadavre de Miller, qu'elles déposent sur la grève. Les quatre survivants et le robot commencent à réfléchir sur qu'ils peuvent faire. Analyser l'air pour savoir s'il est respirable par des humains, puis se mettre en quête de nourriture. L'activité volcanique génère une lueur rougeâtre qui illumine assez la nuit pour qu'ils se rendent compte que se tiennent devant eux plusieurs dizaines d'êtres humains nus. La capitaine retire alors le casque de sa combinaison comprenant que l'air est respirable. Quelques individus s'avancent vers eux et leur prennent gentiment un gant, un casque.


Les cinq rescapés suivent les autochtones vers une zone dégagée entourée d'habitations basses en forme de dôme. Ils ont remarqué des ossements humains accrochés à des pics autour du campement. Un ancien leur adresse la parole, parlant la même langue qu'eux et leur demandant d'où ils viennent. La capitaine explique qu'ils viennent de l'arche colonisatrice Alma Mater, son commandant les a envoyés en reconnaissance à la recherche d'une planète habitable. C'est maintenant l'heure de manger. Une femme apporte un bol avec de la nourriture aux cinq voyageurs. Ellis se livre à une analyse de son contenu : un aliment comestible, végétal, riche en protéines. Ils mangent sans crainte, sauf Ellis un robot qui n'a pas besoin de sustenter. Elle note qu'ils disposent d'objets en plastique, et en métal usiné. Une fois le repas terminé, une autre indigène leur indique qu'il faut dormir maintenant. Ils essayent d'engager la conversation sur leur origine, sur les créatures marines, peut-être dressées. Mais ils n'obtiennent que des réponses brèves sans information, et le rappel que c'est l'heure d'aller se coucher. Ils obtempèrent, tout en passant devant ces squelettes exposés sur des piques. Une fois dans l'habitation qui leur a été attribuée, ils se demandent si Miller sera aussi exposé sur une pique, s'il y a des rites funéraires dans cette communauté. Enfin, Hiroshi va monter la garde avec Ellis pour la nuit.


Les époux Valérie Mangin (scénariste de la série Alix Senator) & Denis Bajram (scénariste d'Universal War) ont déjà collaboré sur d'autres histoires comme Abymes (2013, 3 tomes avec Griffo et Loïc Malnati), Expérience Mort (2014-2016, 4 tomes avec Jean-Michel Ponzio). Ici, ils ont réalisé une histoire de science-fiction, complète en 1 tome. Le lecteur découvre rapidement que le récit fonctionne sur une mécanique pour partie d'enquête, pour partie de thriller. Il s'agit pour les 5 voyageurs de découvrir d'où proviennent les êtres humains de la communauté qui les a accueillis, et de comprendre comment fonctionne leur société. Le temps est compté car il y a une force inconnue à l'œuvre qui sape leur volonté de bien étrange manière, avec des conséquences incapacitantes. Le lecteur suit donc Ellis, la capitaine, Tafsir, Malika et Hiroshi dans leur exploration pour découvrir ce qu'il en est. Les auteurs font en sorte que chaque personnage a un rôle ou une profession qui le définit, et le distingue des autres. L'artiste fait en sorte de leur donner des traits différenciés de manière que le lecteur les reconnaisse au premier coup d'œil. Ils n'ont pas une personnalité très marquée, essentiellement un unique trait de caractère lié à leur métier pour le soldat Hiroshi, à la prise de décision pour la capitaine, à la curiosité scientifique. Pour autant, l'empathie fonctionne parce que le lecteur se retrouve confronté au mystère de cette communauté, de la même manière que les voyageurs. Comme eux, ils se demandent quoi faire, quel degré de méfiance il faut avoir, comment s'y prendre pour comprendre les valeurs et les coutumes de cette société, et à quel moment il sera possible d'envisager la probabilité de l'établissement de l'envoi d'un message de détresse à l'arche colonisatrice, ou la nécessité de se résigner à un long séjour sur cet atoll.


La couverture promet un mystère : celui d'un explorateur spatial face à une communauté primitive. En y prêtant un peu plus attention, le lecteur se rend compte que les personnages sur le rivage sont nus pour la plupart. C'est un choix assez risqué, car vite perçu comme politiquement incorrect, mais qui reflète totalement l'intérieur de la bande dessinée. Car, oui, il y a bien une communauté de gens qui vivent dans le plus simple appareil et ils sont dessinés avec le même naturel que sur la couverture, avec la même distance. Du coup, cela n'a rien d'érotique, tout en étant une caractéristique essentielle de ladite communauté. Le lecteur prend ainsi conscience de l'habileté de l'artiste à intégrer un élément visuel pouvant facilement s'avérer tendancieux et prêter le flanc à la critique. Tout du long de l'histoire, il va pouvoir se régaler de visions inattendues et spectaculaires. Sans tout dévoiler, il est possible de prendre deux exemples. Le passage sous-marin dans une eau rendue rouge par l'activité volcanique est magnifique, les angles de prise de vue rendant bien compte de l'inquiétude des astronautes face à ces créatures marines dont ils ignorent tout des intentions. Lors de leurs explorations, ils découvrent des cultures en terrasse, sous une lumière artificielle, dans une lumière splendide, avec un très bel effet de profondeur. Dépassée la moitié du récit, le lecteur peut également prendre la mesure de l'agencement de cet environnement très particulier, et du fait que la disposition de cette différentes parties fait sens par rapport à l'élément structurant principal.


Bien sûr, comme le récit fonctionne sur le principe de la découverte d'une planète et de son peuple, le lecteur s'attend à découvrir des sites différents. C'est bien le cas, et le dessinateur leur donne à tous une identité propre, des caractéristiques spécifiques, et une ambiance particulière en leur attribuant une tonalité lumineuse à chacun, par exemple le rouge pour la phase sous-marine, le bleu chaleureux pour l'eau du lagon et pour le ciel, une teinte gris bleuté pour a nuit, le vert pour la séquence avec les cultures en terrasse. Le lecteur ressent ainsi bien les différentes phases du récit, à chaque changement de lieu. Le fait que Thibaud de Rochebrune réalise l'intégralité de ses planches (découpage, dessin, encrage, couleurs) leur apporte une unité et une fluidité remarquable. En particulier, il gère la densité d'information visuelle avec une intelligence impressionnante, entre ce qu'il représente, et ce qu'il suggère par le biais d'un camaïeu de couleur en fond de case. Cela donne une lecture visuelle légère avec une bonne densité d'informations, sans jamais ressentir d'impression de vide des cases, un équilibre remarquable. S'il y est sensible, le lecteur remarque également que l'artiste apporte de la variété dans sa narration visuelle en utilisant aussi bien des bandes de cases rectangulaires, que des cases de la largeur de la page, ou des cases de la hauteur de la page, en fonction de la nature de la séquence.


Le lecteur emboîte donc le pas des cinq explorateurs pour découvrir le mode de fonctionnement de cette étrange communauté. Il remarque que le scénario est construit sur des étapes très claires, avec une progression quasi mécanique dans ce qui arrive aux explorateurs, l'un après l'autre, sur la base du passage en revue des quatre éléments naturels. Il retrouve le goût de Bajram pour la science-fiction claire et bien construite, et le savoir-faire d'exposition naturelle. Sa curiosité est piquée par plusieurs mystères, et son attention est captive du fait d'un rythme rapide et régulier, sans être précipité. Il repère rapidement le thème principal sous-jacent : celui de la place du libre arbitre dans une société humaine, et de la place de l'être humain dans un écosystème. À quelques reprises, il relève une remarque qui fait écho à d'autres notions. Difficile de ne pas reconnaître une philosophie spirituelle quand un autochtone explique qu'il passe sa vie à souffrir. Difficile de ne pas sourire en voyant des humains courir dans des roues de type roue pour cage de rongeur, et refuser de quitter ce système, comme un employé bossant comme un automate sans espoir de ne jamais aller nulle part. Ce passage entre d'ailleurs en résonnance avec le fait que l'entité du Grand Tout aime tous ceux qui lui sont utiles.


Les auteurs proposent au lecteur de suivre une bande de cinq naufragés sur une planète essentiellement aquatique, où se trouve déjà une autre communauté d'humains mais qui n'ont aucun souvenir que leurs ancêtres aient connu une autre vie. La narration visuelle semble un peu légère par endroit en surface, mais très vite elle emporte le lecteur par son dosage parfait entre densité d'informations et suggestion, avec un rythme vif et régulier. L'intrigue happe le lecteur avec ses mystères, plutôt qu'avec ses personnages, avec leur situation et l'exploration qu'ils doivent effectuer. Le lecteur voit apparaître les phases mécaniques du récit, mais aussi la structure sous-jacente logique et élégante, et il voit émerger petit à petit une réflexion sur la société, mais aussi sur la construction d'une interaction entre deux communautés différentes, avec un le rôle ironique du robot, un élément non humain, mais fabriqué par des humains.




mardi 3 juillet 2018

Alix Senator, Tome 3 : la Conjuration des Rapaces

Gallus, le même mot pour coq et gaulois…

Ce tome fait suite à Alix senator, Tome 2 : Le dernier pharaon (2013) et il conclut la trilogie commencée avec Alix senator 1 - Les aigles de sang (2012) qu'il faut avoir lu avant. Il est paru en 2014, écrit par Valérie Mangin, dessiné et mis en couleurs par Thierry Démarez, sous la direction artistique de Denis Bajram qui a également réalisé le logo et la maquette de la série.

En l'an 12 avant Jésus-Christ, à l'extérieur de Rome, dans le bois des Furies, les conspirateurs se sont réunis en portant leur masque de rapace et écoute le discours du premier augure (qui a retiré son masque). Il leur indique qu'ils doivent remplacer Auguste car il bafoue ce qui fait la grandeur de Rome, et qu'ils le remplacent par un homme pieux et respectueux des traditions, un vrai républicain. Il leur présente l'homme qui doit prendre la succession d'Auguste que tous acclament au nom de César. Ils jurent tous de tuer Auguste de manière solennelle, avant de se séparer.

À Rome, Auguste reçoit Barbarus, le préfet d'Égypte, en présence de sa femme Livie. Barbarus est en train de raconter des salades pour sauver sa peau, quand Auguste demande à Alix d'entrer pour en finir avec la mascarade. Alix Graccus explique comment il a pu réchapper de la destruction de la pyramide et regagner la civilisation. Le préfet est confondu et Auguste délivre sa sentence le concernant. Pendant ce temps-là, les soldats de l'empereur ont pénétré dans la demeure d'Alix. Le père de Khephren essaye de raisonner son fils qui refuse de l'écouter il est arrêté par les soldats et conduit à la prison pour être mis au secret. Ignorant de la situation, Alix accompagne Auguste et Livie sur la place devant le grand temple d'Apollon Palatin. Des prêtres accomplissent un rituel de sacrifice, en tuant un bœuf et en consultant ses entrailles, pendant qu'Auguste fait part de ses doutes à Alix quant à sa loyauté. Il évoque le sort de Césarion, et Livie évoque le fait qu'elle ait appartenu au parti de Marc Antoine avant d'épouser Auguste. Les entrailles du bœuf ayant livré leur augure, le grand prêtre vient le délivrer à Auguste.



Arrivé à ce troisième tome, l'horizon d'attente du lecteur est assez clair dans sa tête : une solide reconstitution historique dans laquelle il peut se projeter, la fin de l'intrigue de cette conjuration des rapaces, et quelques thèmes développés incidemment. Il apprécie de pouvoir retrouver la même équipe créatrice à l'identique des 2 premiers tomes. Valérie Mangin continue de faire en sorte que l'intrigue change régulièrement de lieu, à la fois pour maintenir un intérêt visuel à l'histoire, à la fois pour que l'artiste puisse faire ce qu'il réussit avec brio, à savoir offrir au lecteur des vues de Rome splendides. À nouveau, le lecteur peut admirer les rues de Rome en s'y promenant aux côtés des protagonistes, à la fois à l'occasion de vues du ciel méticuleuses. Thierry Démarez a à cœur de représenter avec exactitude les éléments urbains : les façades des bâtiments, leur architecture (y compris les colonnes), les toitures (il ne manque pas une seule tuile), les rues en en respectant l'urbanisme, la magnifique montée vers le temple d'Apollon Palatin avec ses escaliers et ses paliers monumentaux, la place devant les thermes, celle devant la Curie, etc. Non seulement l'artiste s'investit complètement pour une représentation exacte et réaliste, mais en plus il sait peupler ces lieux pour les rendre vivants.

Comme dans les tomes précédents, Thierry Démarez prend le même soin à représenter les différents intérieurs avec leur aménagement et leur ameublement : les appartements d'Auguste avec son carrelage magnifique, la cour intérieure de la demeure d'Alix avec ses vasques d'eau, la chambre de Khephren avec son lit, sa table basse et ses moulures, la curie avec ses sièges, les appartements de Julia alors qu'elle vient d'accoucher, et même la cellule bas de plafond de Titus. À nouveau, la mise en scène de l'artiste donne la sensation au lecteur que ces lieux sont vraiment habités et utilisés par des êtres vivants. Il ne s'agit pas d'une reconstitution académique et froide, mais de reportages sur des lieux vivants. 



Pour la majorité, le lecteur retrouve des personnages déjà apparus dans les 2 premiers tomes. L'artiste n'a donc pas à en concevoir de nouveaux, et il utilise toujours une direction d'acteurs de type naturaliste. Le lecteur peut voir dans les postures d'Auguste et Livie, leur habitude d'exercer le pouvoir et de se placer dans une position d'autorité, par exemple quand ils reçoivent Barbarus en audience. Dans le même temps, il peut voir ce dernier perdre sa contenance au fur et à mesure de l'entretien, dans la manière dont il se tient, et dans les expressions qui passent sur son visage. Auguste et Livie conservent ce port de tête altier et cette posture très droite un peu guindée quand ils se rendent au temple d'Apollon Palatin. au travers du rendu visuel du comportement des personnages, le lecteur peut en inférer leur état d'esprit : la méfiance d'Auguste à l'encontre d'Alix, la défiance et le mépris des jeunes romains aux Thermes s'en prenant à Titus et Khephren, le mal être de Khephren se manifestant sous forme de provocation à l'égard d'Alix, l'inquiétude de Septima du fait de la fugue de Khephren, etc. Cette expressivité permet aussi à Démarez de jouer avec le lecteur lorsque que le visage d'un personnage reste à dessein indéchiffrable, par exemple celui d'Alix lors du massacre accompagnant la résolution de la conjuration.

De séquence en séquence, le lecteur apprécie également les talents de metteur en scène de Thierry Démarez. Il sait reproduire des angles de vue évoquant les aventures originelles d'Alix l'intrépide, par exemple le plan sur un cours d'eau, pris à partir des ruines d'une pyramide, en page 7. Il combine de manière élégante 2 actions qui se déroulent concomitamment à proximité, par exemple la juxtaposition de la progression d'Auguste, Livie et Alix sur les marches du temple d'Apollon Palatine, et le sacrifice du buffle pour y lire les augures. La gestion de prises de vue complexes apparaît également lors de la scène des thermes, avec un grand nombre de figurants, lors de la résolution de la conjuration, ainsi que lors des scènes de complot nocturnes. L'approche descriptive et précise des dessins rend d'ailleurs ces scènes un peu délicates car en les montrant de manière factuelle, elle fait ressortir le risque pour les conjurés d'être découverts par une patrouille, car s'ils ne se réunissent pas au grand jour, ils le font à découvert.



Tout comme Thierry Démarez, Valérie Mangin soigne sa reconstitution historique, sans non plus transformer son récit en cours magistral ou démonstratif. S'il y est sensible, le lecteur peut noter des détails qui étoffent le récit, sans prendre le pas dessus, sans se substituer à l'intrigue, comme la blessure à la jambe d'Auguste, le sacrifice des animaux pour y lire l'avenir, la source d'approvisionnement en blé de Rome, ou encore le jeu de mot sur Gallus. La conséquence de ce souci d'authenticité est que le lecteur connaît le dénouement de la conjuration avant même d'avoir ouvert ce tome, s'il s'est déjà intéressé à la vie d'Auguste. Cela ne l'empêche pas de se plonger dans sa lecture avec la curiosité de découvrir les rebondissements dans la mise en œuvre de la conjuration, et de se lancer en conjecture sur l'identité de son organisateur. La scénariste continue d'opter pour un développement naturaliste, parfois déconcertant, où les conjurés ne sont pas individualisés ou personnalisés. Elle ne leur applique pas de vernis romantique, c'est juste un groupe d'individus normaux qui font progresser leur cause une action à la fois. Il n'y a finalement que le décorum des masques et des robes qui les rend mystérieux. Pour un lecteur habitué aux récits d'aventure cette approche narrative peut s'avérer déconcertante car il n'y a pas de réel suspense : le sort d'Auguste est connu par avance, Alix survivra forcément à cette conjuration pour revenir dans le tome suivant. L'auteure sait que le lecteur n'en est pas dupe et ne s'embarque pas dans un suspense de pacotille, déjà éventé. Le lecteur peut donc voir dans la mention d'Arbacès (ennemi récurrent d'Alix, apparu dans les albums 1 à 4, 22, 25, 30) un clin d'œil au lecteur sur l'exercice de style consistant à écrire les aventures d'un héros de fiction récurrent.

Dans le même temps, toujours comme dans les tomes précédents, le lecteur voit se dessiner plusieurs thèmes au fil des péripéties. La vie d'Alix, Titus et Khephren dépend des décisions des puissants, à commencer par celle d'Auguste, une illustration des conséquences des décisions des dirigeants sur la vie de leurs administrés, de la plèbe. Il voit aussi comment les gens sont prompts à se montrer plus agressifs quand les puissants retirent leur faveur à leurs protégés. Cela conduit à une expression de haine et de racisme à l'encontre de Titus et de Khephren, la disgrâce d'Alix favorisant l'agressivité violente contre des individus considérés comme des pièces rapportées au sein de la République. L'intrigue jette également la lumière sur la confusion entre les intérêts publics et les intérêts privés, la volonté d'un groupe de revenir à un ordre révolu jugé meilleur, nécessitant un chef de file pour pouvoir s'incarner aux yeux du public. Mangin montre également comment Khephren entre dans une phase d'opposition contre l'adulte qu'est Alix, évoquant une crise d'adolescence, la nécessité de tuer le père, sous-entendue par la référence à explicite à Œdipe Roi de Sophocle. En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut trouver cette mise en scène opportune au vu de l'âge du personnage, ou étrange pour une société dans laquelle la notion d'adolescence n'avait pas cours.


Ce troisième tome apporte toutes les réponses attendues par le lecteur concernant l'intrigue, et le transporte à nouveau en pleine Rome antique, avec un degré de consistance et de précision remarquable. Le lecteur retrouve la narration très particulière de la série, avec des personnages plus définis par leur position sociale que par leur profil psychologique, et une intrigue plus prenante dans ses mécanismes que dans sa résolution.


lundi 2 juillet 2018

Alix senator, Tome 2 : Le dernier pharaon

La mère des pyramides

Ce tome fait suite à Alix senator 1 - Les aigles de sang (2012) qu'il faut avoir lu avant. Il est paru en 2013, écrit par Valérie Mangin, dessiné et mis en couleurs par Thierry Démarez, sous la direction artistique de Denis Bajram qui a également réalisé le logo et la maquette de la série.

En 12 avant JC, Auguste fait face à l'assemblée du sénat dont le porte-parole lui reproche d'avoir missionné le sénateur Alix Graccus pour un voyage en Égypte, alors qu'eux ont l'interdiction d'y aller. Auguste répond avec rouerie qu'il faut qu'ils choisissent entre trouver inadmissible qu'Alix soit au sénat, ou qu'il soit en Égypte. Sur le navire, Alix Graccus, Titus et Khephren voient le phare d'Alexandrie se profiler à l'horizon alors qu'ils évoquent les motifs de leur mission, et le fait qu'Alix aurait préféré ne pas emmener les 2 jeunes gens, même si lui-même parcourait déjà le monde à leur âge. Dans le dans la demeure d'Auguste au Palatin, Livie (son épouse) est en train de se faire dire l'avenir par une vieille femme qui lit dans les entrailles d'un oiseau. Auguste arrive en pleine séance, et exige le départ de la diseuse de bonne aventure séance tenante. Après son départ, les époux évoquent la mission d'Alix Graccus, ainsi que le comportement et les motivations de Quintus Rufus.

Débarqués à Alexandrie, Alix, Khephren et Titus sont interpellés par Heb, fils de Djoser, envoyé par le préfet Barbarus pour les accueillir. Ils sont observés de loin par Anteb, le dresseur de faucon balafré du général Rufus. Le soir-même, les voyageurs se régalent au cours du festin organisé par le préfet. Khephren éprouve des difficultés à détacher ses yeux des jeunes femmes qui apportent les mets et les servent sur leur couche. Néanmoins, il prend la mouche quand Barbarus évoque le bon vieux temps de Marc Antoine, car cela n'évoque pour lui que la mort de son père Enak et de sa mère, une servante de Cléopâtre. Au petit matin, Khephren et Titus dorment dans leur appartement, Heb ayant veillé sur eux en dormant sur une chaise. Alix dit au revoir à Ptathmose le maître de la grande bibliothèque qui était également présent au banquet. Alors qu'ils sont encore dans la cour de la demeure du préfet, Alix et son serviteur sont attaqués par une nuée de faucons. Ils arrivent à les chasser avec les torches encore allumées. Le préfet Barbarus prend acte de cette attaque inadmissible et décrète que, pour leur sécurité, ses invités doivent regagner Rome le plus rapidement possible. Khephren réussit à le convaincre de lui accorder le temps d'aller se recueillir sur la tombe de son père, mais ils seront escortés par la garde personnelle du préfet.


C'est tout naturellement que le lecteur revient pour le deuxième tome, afin de découvrir la suite de l'intrigue du premier. Alix et ses deux jeunes compagnons doivent retrouver le général Rufus qui a fomenté un complot pour renverser Caius Octavius, couronné Auguste. La scénariste débarque donc son trio de personnages dans un nouvel environnement, de l'autre côté de la mer Méditerranée, les mettant en présence d'autres individus. Le lecteur comprend qu'Alix, Khephren et Titus se retrouvent au milieu d'un complot à l'objectif peu clair, avec des personnes en face d'eux qui leur en disent le moins possible, et qui font tout pour détourner leur attention. En outre, elle montre clairement que le général Rufus a laissé un homme à Alexandrie (Anteb) pour pouvoir être informé de l'arrivée de ses poursuivants, et anticiper les actions à mettre en œuvre. Le moteur du récit réside donc dans cette enquête sur le complot, sous forme de tâtonnement, pour s'extraire des tentatives de manipulation des uns et des autres, et pour accomplir leur mission. Du coup, tout le monde devient un suspect, à commencer par les nouveaux personnages. Il apparaît vite que le guide providentiel (Heb) cache son allégeance réelle.

Le lecteur avait refermé le premier tome, un peu décontenancé par le déroulement naturaliste de l'intrigue, s'abstenant de tirer parti du potentiel de dramatisation des situations. Il retrouve la même forme narrative dans ce deuxième tome. La scénariste propose une trame linéaire, plaçant le lecteur aux côtés d'Alix qui apparaît dans toutes les pages sauf 3. Ce parti pris a pour effet paradoxal de diminuer le niveau d'empathie généré par les personnages. Alix Graccus reste un héros assez générique dans son comportement, moins enclin à l'action que dans sa série initiale du fait de son âge plus important, comprenant mieux les tenants et les aboutissants des situations du fait d'une capacité de prise de recul accrue, mais finalement assez peu impliqué émotionnellement, au-delà de réactions très basiques comme son inquiétude pour les 2 adolescents, son courage face aux situations de danger, ou sa colère face aux menteurs et aux assassins. Le lecteur peut ressentir comme une forme de détachement émotionnel par rapport aux événements du fait des réactions très mesurées des personnages, par exemple quand ils en apprennent plus sur le sort d'Enak. Cette sensation se retrouve également dans la dernière partie du récit quand le général Quintus Maximus Rufus et quelques autres personnages se lancent dans un grand déballage explicatif. Tout autant que dans le premier tome, le personnage principal se contente souvent de réagir aux circonstances, sans être en mesure d'anticiper grand-chose, avec une capacité très limitée pour influer sur le déroulement des événements.


Dans le même temps, le lecteur se retrouve happé dans la Rome antique dès la première page, par le truchement des dessins minutieux et descriptifs de Thierry Démarez. À l'instar du premier tome, l'artiste s'investit totalement dans la reconstitution historique pour offrir un plaisir touristique intense au lecteur. Dès la première page, le lecteur a droit à une magnifique vue de dessus du quartier de la Curie, lui permettant de sa faire une idée (ou d'admirer) l'urbanisme de la ville. Parmi les vues d'ensemble, il observe la magnifique terrasse du préfet Barbarus alors que la nuit achève de tomber en enviant Alix de pouvoir profiter d'un festin dans un cadre aussi somptueux. Au fur et à mesure de sa lecture, il prend conscience qu'il ralentit le rythme pour pouvoir contempler l'alignement de colonnes égyptiennes, la vue d'ensemble de la ville depuis le phare d'Alexandrie (page 17), la vue du ciel du complexe formant la bibliothèque d'Alexandrie (page 21), la vue du Nil avec un jeune homme sur une petite embarcation en roseau (page 30), l'allée bordée de statues de créatures mythologiques (page 33), et bien sûr la découverte de la mère des pyramides (pages 34 & 35).

La qualité des dessins n'est pas circonscrite aux vues d'ensemble. Le lecteur éprouve le même plaisir à satisfaire sa curiosité en regardant l'intérieur de la Curie, les appartements privés de Lidie, la salle de réception officielle du préfet Barbarus (avec ses magnifiques décorations murales, la cabine d'Alix, Khephren et Titus sur le navire, etc. Le lecteur tombe donc complètement sous le charme de la reconstitution historique, éprouvant un grand plaisir à se dire qu'il peut se projeter dans cette reconstitution en toute confiance. Cela a pour effet secondaire de quasiment faire passer les personnages au second plan. Thierry Démarez utilise la même approche graphique pour la représentation des personnages, à savoir descriptive et réaliste sans chercher à les faire ressortir par rapport à leur environnement. Ses personnages s'apparentent donc à des acteurs avec une morphologie normale, adoptant un jeu naturaliste, sans exagération dans les postures ou dans les mouvements. Il n'y a finalement que la position de pouvoir qui bénéficie d'une mise en scène, pour que le commun des mortels soit impressionné par les attributs du pouvoir d'Auguste ou de Barbarus. Du fait de ce parti pris dans la mise en scène, les personnages apparaissent comme totalement intégrés dans leur environnement, au point que l'environnement prime régulièrement sur eux ou sur l'action. Le lecteur prend conscience qu'il goûte autant les moments spectaculaires que le déroulement de l'intrigue et ses révélations, attendant avec plus d'impatience les nouveaux sites que les rebondissements.


Effectivement, Valérie Mangin a construit une histoire qui permet à Thierry Démarez de déployer toutes ses capacités pour assurer le spectacle de la reconstitution historique et des paysages à couper le souffle. En outre en fonction de ses connaissances ou s'il va visiter le site dédié à la série, le lecteur peut se faire une idée de la qualité du travail de reconstitution et du travail de recherche réalisé, que ce soit pour la forme de la Curie, l'interdiction faite aux sénateurs d'aller en Égypte, la réalité historique de l'existence du préfet Publius Rubrius Barbarus, l'alignement des pyramides sur le plateau de Gizeh, l'existence de pyramides à degré ou du zoo de la bibliothèque d'Alexandrie. L'auteure intègre donc parfaitement son intrigue dans les connaissances historiques disponibles sur l'époque, pour proposer une aventure où les personnages jouent à arme égale avec leur environnement. Au fil des pérégrinations d'Alix Graccus et de ses compagnons dans ce tome, elle met en scène l'exercice du pouvoir, par Auguste soucieux de conserver sa suprématie militaire, par le préfet Barbarus qui profite de son éloignement du siège du pouvoir, par le général Quintus Maximus Rufus qui dispose d'un atout dissimulé. Les tribulations des personnages deviennent alors assujetties à l'exercice de ces autorités, à leur machination pour la conserver ou pour l'acquérir. Finalement cet enjeu écrase les autres présents au sein de l'intrigue, y compris le sort d'Enak.


Au sortir de ce tome, le ressenti du lecteur dépend fortement de son horizon d'attente. S'il est venu pour une aventure avec une forme classique pour un héros mâle, il risque d'éprouver une forme de frustration devant la description trop factuelle de hauts faits montrés de manière très prosaïque. S'il est venu pour une intrigue sous forme de thriller, il risque d'être déstabilisé par une narration qui ne dramatise pas les révélations, qui ne surjoue pas la dimension psychologique ou émotionnelle de leur impact sur les protagonistes. S'il est venu pour une reconstitution historique de qualité, il est possible qu'il soit décontenancé par une mise en scène très prosaïque qui ne met pas en avant chaque élément d'époque en avant, se privant d'un effet pédagogique, mais évitant par là-même une forme d'autocongratulation. Au fil des pages, il est saisi par la beauté de plusieurs paysages naturels et de constructions humaines. Il prend conscience qu'il s'est totalement immergé dans l'environnement de la Rome Antique et qu'il bénéficie d'un tourisme de très haute qualité en s'attachant aux pas d'Alix Graccus. En outre, le déroulement de l'intrigue intègre naturellement chaque endroit comme découlant organiquement du récit, et le complot s'avère bien construit. 5 étoiles pour un récit qui demande pour certains lecteurs un effort d'adaptation à une forme qui s'écarte des conventions narratives en vigueur pour ce genre.


dimanche 1 juillet 2018

Alix senator, Tome 1 : Les aigles de sang

Tu n'es qu'un homme ordinaire, pas l'élu des immortels.

Ce tome est le premier d'une série mettant en scène le personnage d'Alix, issu de la série de Jacques Martin, commencée avec Alix l'intrépide (1948/1949). Il est paru en 2012, écrit par Valérie Mangin, dessiné et mis en couleurs par Thierry Démarez, sous la direction artistique de Denis Bajram qui a également réalisé le logo et la maquette de la série.

En l'an 12 avant Jésus Christ, au mont Circé dans le Latium, un cavalier avance à bride abattu pour se rendre à un rendez-vous sous une pluie battante. Il chute de cheval et est attaqué par un rapace. Le lendemain, un groupe de cavaliers partis à sa recherche découvre le cadavre de Marcus Aemilius Lepidus, l'ami de César, le dernier rival d'Auguste. Quelques jours après, le 6 mars, au Capitole, le premier augure procède à la cérémonie de bénédiction de Caius Octavius (-63 à 14) accédant ainsi au grand pontificat, ce qui fait de lui l'empereur ; il succède ainsi à Jules César. Il est acclamé par la foule, alors que les aigles de Rome tournoient au-dessus de la ville. Sa femme Livie exulte. Alix Graccus échange quelques mots avec Marcus Vipsanius Agrippa (-63 à 12) sur une telle concentration des pouvoirs en une personne. Au sortir du Capitole, le premier augure demande à Auguste de nommer quelqu'un au sacerdoce de Flamen Dialis, le prêtre de Jupiter. Auguste lui répond de venir le voir plus tard au Palatin pour en discuter.

Quinze jours plus tard, le 23 mars -12, Titus (le fils d'Alix) et Khephren (le fils d'Enak) galopent derrière Agrippa qui mène la chasse avec ses chiens pour tuer un cerf, en Campanie (région d'Italie méridionale). Ayant blessé l'animal, il leur montre comment le mettre à mort. Il va ensuite se baigner dans le fleuve à proximité. Les deux adolescents se montrent réticents à le suivre, trouvant l'eau trop froide. Alors qu'ils font des ricochets, ils entendent des hurlements poussés par Agrippa. Ils se mettent à l'eau et le rejoignent, mais trop tard. Ils retrouvent son corps encore chaud, en train d'être fouaillé par les serres d'un aigle. Averti de la mort d'Argippa, Auguste convoque Alix chez lui, en présence de son épouse Livie. Il lui demande d'aller enquêter en Campanie, sous couvert de rapatrier le corps d'Agrippa pour qu'il bénéficie de funérailles à la hauteur de son rang.


Le lecteur est susceptible de s'intéresser à cette série dérivée pour différentes raisons : une nostalgie pour le personnage d'Alix dont il a lu les aventures dans les BD de Jacques Martin pendant sa jeunesse, un goût pour les aventures se déroulant à l'antiquité romaine, le souhait de suivre un auteur qu'il aime bien (Mangin, Démarez, ou les 2) dans une nouvelle série. Dans le premier cas, il a le choix de retrouver son personnage dans la suite de ses aventures de jeunesse, la série ayant repris avec d'autres équipes créatives à partir de Alix, Tome 29 : Le testament de César (2010, par Marco Venanzi), ou de souhaiter découvrir ce qu'il est advenu de sa vie par la suite (il peut aussi faire les 2). Il découvre alors Alix une vingtaine d'années plus tard, alors qu'il est sénateur à Rome. La scénariste établit le lien avec la série originelle, bien sûr avec le personnage principal qui est le même, mais aussi en évoquant Enak et mettant en scène le fils d'Alix et celui d'Enak. Thierry Démarez effectue également un hommage à Jacques Martin avec une case dessinée à sa manière dans la dernière page du récit, quand Alix est reconnu comme un protégé de Jupiter, reprenant une scène apparaissant dans Alix, tome 8 : Le Tombeau étrusque (1967/1968). Valérie Mangin prend grand soin que ce premier tome soit également intelligible pour un lecteur n'ayant jamais entendu parler d'Alix, n'ayant jamais ouvert un des tomes de la série initiale.

À l'évidence, cette série se déroule à Rome, pendant la période antique. En mettant une telle série en production, les responsables éditoriaux ont bien évidemment capitalisé sur la renommée de la série initiale de Jacques Martin, mais aussi peut-être été inspirés par le succès de la séries Murena de Philippe Delaby & Jean Dufaux. La période retenue n'est pas la même puisque Murena débute en 54 après JC sous le règne de Néron, alors que celle-ci débute en -12, avec l'avènement d'Auguste au pouvoir. Ils confient la série à Valérie Mangin, scénariste confirmée qui s'attache à respecter la véracité historique dans sa reconstitution. Le lecteur peut tester ses connaissances avec des questions vrai/faux sur le site internet dédié à la série. Il peut également aller vérifier les dates et les faits s'il éprouve des doutes. Thierry Démarez réalise des dessins de type descriptifs et détaillés, et il investit également beaucoup de temps et d'énergie pour donner à voir une reconstitution historique de qualité. Le lecteur peut donc admirer les rues et les bâtiments de Rome, de plain-pied, mais également lors de vues aériennes. Il pénètre avec les personnages dans plusieurs bâtiments, des demeures privées et des bâtiments publics comme La Curie ou le sanctuaire de Jupiter. Il observe les vêtements des hommes et des femmes dans les rues, ainsi que le mobilier dans les bâtiments. Les auteurs n'adoptent pas une narration démonstrative, et si le lecteur n'y prête pas attention, il peut passer à côté de certains détails de la reconstitution, par exemple les tombeaux bordant l'un des voies sortant de Rome (en page 16).

Le lecteur bénéficie donc d'une reconstitution historique dans laquelle il peut avoir confiance, que ce soit pour ce qui lui est montré au travers des dessins, ou pour les éléments implicites du fonctionnement de république romaine et de ses institutions. Il lui est donné à voir aussi bien des scènes intimistes en intérieur que des scènes de foule impressionnante, comme celle à l'occasion de l'intronisation d'Auguste, ou celle dans laquelle Alix se rend au marché pour aller consulter un animalier. Il observe bien sûr la scène de l'orgie lors de la fête organisée par Claudia Pulchra et il est épaté par Rome vue du ciel, comme s'il volait avec les aigles. Malgré la température peu élevée de l'eau, il ne refuserait pas de se baigner avec Agrippa. L'artiste utilise un trait très fin pour détourer les formes, ce qui lui permet de rentrer dans un fort niveau de détails, sans donner l'impression de surcharger les cases. Il complète les formes détourées par la mise en couleurs, de type naturaliste, en apportant des informations sur l'ambiance et l'intensité lumineuse, les ombres portées, et le relief de chaque surface en jouant sur les nuances.

En prenant du recul, le lecteur se rend compte du travail impressionnant réalisé par Thierry Démarez : chaque case étant porteuse d'information visuelle, que ce soit pour les plans larges ou pour les cadrages plus serrés sur les personnages. L'artiste donne vie à de nombreux personnages, principaux comme figurants, tous avec des visages qui les rendent immédiatement reconnaissables, et quelques différences morphologiques qui ne se limitent pas à la coupe et à la couleur de cheveux. Il utilise une direction d'acteurs, elle aussi naturaliste, sans qu'ils ne donnent l'impression d'être statiques du fait de postures différentes, de ce qu'ils sont en train de faire, ou de la mise en œuvre d'un plan de prises de vue élaboré pendant les scènes de dialogues, montrant l'environnement dans lequel se tiennent les personnages, leurs gestes, proscrivant l'enfilade de cases avec uniquement des têtes en train de parler. Le lecteur peut finir par éprouver l'impression de se tenir aux côtés des personnages, des individus crédibles, au comportement cohérent avec la situation donnée, sans accès direct à leurs pensées.


Afin de capter l'attention du lecteur dès la première page, la scénariste a choisi de débuter son récit par un meurtre en le rendant très mystérieux, sans montrer comment il a été commis. Cette première page sert à accrocher le lecteur et elle montre également comment l'auteure a choisi de représenter l'intervention des dieux. Il n'y a pas de raillerie vis-à-vis des pratiques cultuelles de l'époque, mais il n'y a pas non plus de phénomènes surnaturels, avec incarnation des dieux. Les croyances de l'époque sont respectées et font sens au regard de l'expérience quotidienne de la réalité par les individus, et de leurs connaissances. Les prêtres professent leur foi dans les dieux, et accomplissent les rites de dévotion avec respect. Les laïques se conforment aux rites, sans que la nature de leur foi soit abordée. L'intrigue de ce tome prend la forme d'une enquête sur le meurtre ouvrant le récit, puis sur un deuxième perpétré avec la même méthode. Alix Graccus est désigné par l'empereur pour démasquer le coupable, non pas dans un souci de police, mais pour désamorcer les rumeurs. L'enquête est conduite de manière réaliste, un indice à la fois trouvé par des méthodes très pragmatiques reposant sur du bon sens. Il n'y a pas de phase de déduction brillante ou de révélation mystique. À la rigueur, le lecteur peut tiquer sur une coïncidence un peu pratique quand Titus et Khephren se retrouvent au mauvais endroit, au mauvais moment.


Du fait d'une narration naturaliste, à la fois sur le plan visuel, à la fois pour l'enquête, le récit se déroule à un rythme posé, sans réels hauts faits ou scène d'action coupant le souffle. Pour autant, le lecteur bénéficie de plusieurs scènes spectaculaires tels le survol de Rome par les aigles, les crucifiés sur le bord de la route, la progression du palanquin d'Alix au milieu de la foule du marché, la scène d'orgie, les cadavres au pied de la statue de Jupiter, etc. Il peut cependant être déconcerté par le rythme très particulier de la narration. Finalement, Alix Graccus progresse de manière très régulière dans son enquête, sans obstacle insurmontable, sans réelle mise en danger. La scénariste fait en sorte que les coupables puissent exposer leur point de vue de manière claire et cohérente. Du fait des dessins réalistes, il peut éprouver une impression de manque de tension narrative, tout se déroulant de manière très fluide. Il peut alors s'interroger sur l'intérêt de sa lecture, sur le plaisir qu'elle recèle. Il en revient à la qualité de la reconstitution historique qui lui permet de se projeter à Rome à cette époque, de manière facile pour un résultat plausible. Bien sûr, en 46 planches, les auteurs ne dressent pas un tableau complet de toute la vie quotidienne, sociale et politique, mais ils savent surprendre le lecteur au détour d'une case ou d'un endroit sans se vanter de ce qu'ils sont en train de faire. En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut trouver le mécanisme des meurtres un peu trop facile, mais il constate également que la motivation des meurtriers et son mode opératoire découlent de manière organique de sa fonction, de ses valeurs, de l'époque, et du lieu. De ce point de vue, il s'agit bien d'un polar, même si le volet politique reste descriptif plutôt que revendicateur, et que la psychologie des personnages n'est pas mise en avant.


Avec ce premier tome, le lecteur peut s'immerger dans une solide reconstitution de la Rome antique, et retrouver le personnage d'Alix. Il plonge dans une bande dessinée avec une intrigue policière, et des dessins d'un excellent niveau descriptif. Le rythme choisi par l'auteure lui permet de prendre le temps d'apprécier le tourisme temporel qui lui est proposé, tout en observant Aix plus âgé à l'œuvre. En fonction de ses attentes, il peut regretter tel ou tel aspect du récit (rythme, révélation sur les événements des années antérieures, richesse relative du polar), mais il ressort satisfait de cette immersion dans la Rome antique, et curieux de savoir ce qui est arrivé au personnage et ce que le voyage en Égypte leur réserve. 4 étoiles pour un début prometteur, avec une reprise intéressante et originale d'un personnage récurrent déjà établi.


samedi 5 mai 2018

Expérience mort, Tome 4 : La porte du ciel

Ce tome fait suite à La résurrection de la chair qu'il faut avoir lu avant. C'est le dernier tome de la série. Il est initialement paru en 2016. Il s'agit d'une histoire imaginée conjointement par Valérie Mangin & Denis Bajram. Valérie Mangin a réalisé le scénario du récit, ainsi qu'écrit les dialogues. Jean-Michel Ponzio en a effectué le story-board, les dessins, l'encrage et les couleurs.

Dans son appartement de New York, Katlyn Fork reçoit la police qui lui explique qu'elle n'a pas d'indice quant à l'enlèvement de son fils Matthew Fork. En outre, de nombreux policiers démissionnent, ce qui ne permet pas de consacrer beaucoup d'agents à cette recherche. Dans un autre quartier de New York, Matthew Fork a de nouveau ressuscité et il fait en sorte d'aider Georges Theillard à en faire de même. Dans l'appartement des Fork, Elois explique à Buzz qu'elle n'arrive pas à déchiffrer et à comprendre les écrits de son arrière grand-oncle. Le père Theillard est ramené par la police dans l'appartement et il apprend à Katlyn Fork, Buzz et Elois que Matthew Fork a décidé de partir avec ses assassins. Dans une prison de Jérusalem, l'agent Black provoque ses geôliers, sans réussir à les faire réagir.

Quelques jours plus tard, Katlyn Fork va au-devant de son fils en hélicoptère. Elle est déposée sur un champ par le pilote Buzz (Elois et Theillard restant à bord), son fils et ses suiveurs étant en train de le traverser à pied. Il s'en suit un échange non productif, Matthew Fork restant persuadé qu'il n'y a rien de l'autre côté de la Porte du Ciel. Katlyn Fork reste persuadée qu'il faut absolument tout tenter pour la refermer. À Jérusalem, dans une installation scientifique, la responsable de projet arrive à la conclusion qu'elle et son équipe ne réussiront pas à réaliser des découvertes scientifiques en analysant la Barque de Râ. Elle décide d'accéder à la demande des États-Unis de leur rétrocéder. Le groupe de ressuscités mené par Matthew Fork ne cesse de grossir avec d'autres ressuscités, et il se dirige droit vers les installations de Fork Industries en Californie, où se trouvent la nef d'Horus-Râ.


Il est difficile au lecteur ayant lu les 3 premiers tomes de résister à la tentation de lire le dernier et de découvrir l'aboutissement de l'entreprise de Katlyn Fork et de son équipage de thanatonautes. L'enjeu est maintenant de redémarrer le processus de mort, les conséquences de l'immortalité des individus étant ingérables, à commencer par la résurrection de tous les morts, de toutes les personnes ayant jamais vécu sur Terre. Indépendamment de la résolution de l'intrigue, le lecteur sait par avance qu'il va pouvoir se projeter dans les différents lieux où se déroule l'action, grâce à la qualité des dessins de Jean-Michel Ponzio. Il retrouve effectivement cette utilisation intelligente et sophistiquée des photographies pour donner plus de consistance aux environnements. Cela commence par une vue nocturne des immeubles se trouvant en bordure de Central Park. Il y a également plusieurs vues intérieures de l'appartement de Katlyn Fork, le mur d'enceinte et les bâtiments de la prison dans laquelle sont détenus l'agent Black et Isaac Lévy, un village amish, une vue panoramique de Jérusalem, une vue panoramique d'Houston, les bâtiments de Fork Industries, et même un champ (celui où se pose l'hélicoptère amenant Katlyn Fork). Non seulement le lecteur apprécie le dépaysement et la variété des localisations, mais en plus il voit la conception d'une bande dessinée par des auteurs conscients qu'il s'agit d'un média visuel, et par un artiste attaché à rendre tangible ce qu'il décrit.

Tout au long de ces 46 pages, le lecteur se laisse surprendre par des visuels inattendus évoquant une forme d'aventure le temps de l'image d'une case. Cela peut être ces individus en train de faire un feu de camp dans Central Park, des gugusses cagoulés façon Ku Klux Klan s'agenouillant devant un homme, la population d'un village amish en train de manifester, un survivaliste ayant tué un daim et se faisant admonester par 3 demoiselles en robe blanche, une jeune gothique piercée en train de faire la leçon à un vieux pasteur à la barbe blanche, un aigle en train de planer au-dessus d'un groupe de motards traversant une ville vidée de sa population, etc. Même s'il n'en a pas pleinement conscience, le lecteur bénéficie d'une narration visuelle riche et variée. Les personnages sont toujours représentés de manière photoréaliste, que ce soit les visages (le dessinateur remercie à nouveau sa femme pour avoir servi de modèle) et les vêtements. Il constate également que les différents accessoires sont dessinés d'après référence, que ce soit les modèles d'armes à feu, les différentes motos, ou encore le matériel de camping. Non seulement Jean-Michel Ponzio investit beaucoup de temps dans la représentation des arrière-plans, mais en plus il fait attention à ne pas abuser des cases avec uniquement une tête en train de parler. La qualité de la représentation des visages les rend très intéressants à regarder pour absorber l'émotion qu'exprime leur visage, mais en plus la mise en scène permet de voir où se situent les personnages et d'observer leurs postures et leurs mouvements.

Du fait de la qualité de la narration visuelle, le lecteur se rend compte qu'il est complètement immergé dans le récit et qu'il l'absorbe au premier degré. Denis Bajram & Valérie Mangin poursuivent leur intrigue jusqu'à son aboutissement dans une résolution claire et nette qui n'appelle pas de suite. L'enjeu de ce tome réside donc la capacité des personnages principaux de mener à bien le projet Échelle de Jacob. Il s'agit pour Katryn Fork et son équipe de se rendre jusqu'au phénomène appelé Porte du Ciel pour la fermer, et rétablir le processus de mort de tous les organismes vivants. Au cours des 3 premiers tomes, le lecteur a intégré les 3 autres éléments purement fictifs imaginés par les auteurs : l'existence d'un vestige appelé Barque de Râ émettant des tachyons, la forme de résurrection particulière de Matthew Fork (le premier à être revenu à la vie) et l'existence de l'arrière grand-oncle d'Elois qui aurait inventé une machine à voyager dans le temps. Au cours de ces 3 tomes, il a quand même éprouvé des difficultés à trouver une logique entre tous ces phénomènes.


Malgré tout, le lecteur a conservé sa curiosité de connaître le fin mot de l'histoire. Or les auteurs ne donnent pas vraiment rapidement de réponse. Matthew Fork continue de ressusciter, et son apparence différente incite des tas de gens à l'accepter comme une forme d'antéchrist. Ce n'est pas tant qu'il prêche des conceptions sataniques, mais plutôt qu'il nie l'existence de toute vie spirituelle après la mort. Il est convaincu qu'après la mort, il n'y a que le néant. Même si les temps sont troublés, et les individus sont déboussolés par un phénomène aussi énorme que le retour à la vie des défunts, le lecteur ne comprend pas pourquoi des individus se mettent à suivre Matthew Fork, changeant d'opinion du fait de sa simple présence (en particulier la population du village amish). Isaac Lévy et l'agent Black éprouvent des difficultés à mettre la main sur la Barque de Râ, ayant été fait prisonniers par le MOSSAD qui compte bien tirer profit de la Barque, au bénéficie de l'état israélien. Le lecteur aimerait bien savoir d’où sort cette Barque de Râ, comment elle se rattache au générateur de tachyon mis au point par les industries Fork. De même, les archives des études de l'arrière grand-oncle d'Elois ne débouchent sur rien, les auteurs faisant lanterner cette intrigue secondaire, sans rien donner au lecteur. Finalement, à quoi bon avoir montré l'opération culottée réalisée par Elois et Buzz pour les récupérer ?

Malgré ces incohérences, les auteurs insèrent des observations par le biais des remarques ou des réactions des personnages, qui font mouche et qui relève d'une sensibilité intelligente et perspicace. Matthew Fork rend sa mère responsable de la façon dont il refuse de croire à une vie spirituelle, à cause des convictions bouddhiques de sa mère. Isaac Lévy refuse de quitter Jérusalem tant que sa famille Sarah, Sam et Anouk n'aura pas ressuscité. Des citoyens manifestent et brûlent des archives d'état civil pour lutter contre le risque de discrimination entre vivants et morts. Mais dans le même temps ces remarques ne débouchent sur rien. Pire, le lecteur s'interroge régulièrement sur la cohérence de la vie des ressuscités dont les besoins matériels sont très fluctuants, une fois devant disposer de logement et de nourriture, la fois d'après non. Et puis surprise… grosse surprise… très grosse surprise…



Le dénouement du récit vient fournir une explication très convaincante à tout ça, sous la forme d'une révélation finale, dans un récit à chute. En fonction de sa sensibilité, le lecteur apprécie plus ou moins de s'être laissé entraîner comme ça, sans rien voir venir. Mais après coup il reconnaît bien volontiers la cohérence de l''ensemble du récit. Soit il se montre beau joueur et a posteriori il réévalue l'ensemble de la série à commencer par ce dernier tome, 5 étoiles. Soit il estime que chaque tome pris pour lui-même provoquait des dissonances narratives irréconciliables avec le plaisir de lecture, 4 étoiles.

vendredi 4 mai 2018

Expérience mort, Tome 3 : La résurrection de la chair

Ce tome fait suite au diptyque La barque de Râ &Cimetière céleste qu'il faut avoir lu avant. L'histoire s'achève dans La porte du ciel. Le présent tome est paru pour la première fois en 2015, sur la base d'une histoire imaginée conjointement par Valérie Mangin & Denis Bajram. Valérie Mangin a réalisé le scénario du récit, ainsi qu'écrit les dialogues. Jean-Michel Ponzio en a effectué le story-board, les dessins, l'encrage et les couleurs.

Au printemps 2019, l'équipage de la nef Horus-Râ est revenu sur Terre, mais il a laissé une porte ouverte dans le ciel, au-dessus du complexe scientifique des entreprises Fork en Californie. Malheureusement, les générateurs de tachyon de la nef ayant été endommagés, l'équipage ne peut pas envisager une nouvelle expédition à court terme, que ce soit pour explorer ce qui se trouve de l'autre côté de la porte du ciel, ou pour essayer de la refermer. Pendant ce temps-là, les morts continuent de revenir à la vie, car l'expédition Horus-Râ a déréglé le processus de mort. De nombreuses personnes sont heureuses de pouvoir retrouver leurs chers disparus. Néanmoins ce phénomène provoque de nombreuses autres réactions.

Le père Georges Theillard commente le phénomène au cours d'une émission de télévision, et il n'y voit ni plus ni moins que la résurrection de la chair mentionnée dans le credo de la foi catholique, c’est-à-dire l'état définitif de l'homme lorsque son corps mortel reprend vie à la fin des temps. Certains groupuscules sont convaincus que cette résurrection de la chair est également annonciatrice de l'apparition de l'antéchrist, et ils estiment que le premier ressuscité est cet antéchrist, à savoir Matthew Fork. Afin de pouvoir mener à bien le projet Échelle de Jacob (réussir à regagner la Porte du ciel), une équipe est envoyée au Caire en Égypte, pour récupérer la barque de Râ qui avait provoqué la mort d'un des gardiens du musée. Le retour à la vie des morts a pour conséquence qu'ils sont devenus immortels, mais aussi que la population de la Terre augmente à une vitesse incontrôlable, avec des problèmes de logement et de nourriture. Un journaliste a observé qu'il faut diviser par 150 le nombre de jours écoulés depuis le décès d'un individu pour déterminer celui qui sépare le retour à la vie effectif de celui du début de la résurrection générale, ce qui fait deux jours et quelques heures par année de mort.

Le voyage des thanatonautes dans le premier diptyque avait eu comme effet non prévu de conquérir le dernier territoire inaccessible à l'humanité : la mort. Enfin pas tout à fait : l'exploration de la nef Horus-Râ n'a pas permis d'explorer l'au-delà, mais son dysfonctionnement a annulé le phénomène de mort. Ce n'est pas simplement que les individus ne meurent plus, c'est aussi que les morts reviennent à la vie. Valérie Mangin & Denis Bajram poursuivent leur récit de genre dans la même direction : jouer avec le phénomène qu'est la mort. À nouveau leur objectif n'est pas de disserter sur la nature de la mort, sur les implications philosophiques d'une vie dont le terme est une certitude, ni même de faire ressortir les caractéristiques ou les enjeux d'une vie, par comparaison avec ce que pourrait être une vie infinie. Ils s'attachent d'abord à raconter une histoire, puis ensuite à explorer les possibilités d'un mécanisme ou d'un dérèglement du processus de mort.


Pour la narration de leur récit, les auteurs s'appuient sur une partie des personnages présents dans les 2 tomes précédents. Le lecteur suit lors de plusieurs séquences les interventions et les réflexions de Matthew Fork, en compagnie du père Georges Theillard. En leur compagnie, il est exposé à la possibilité de l'existence d'un antéchrist, et à la règle de retour, établissant le ratio entre le temps écoulé entre le décès, et le temps pour revenir à a vie. Le père Theillard défend bien sûr le dogme de l'église catholique et identifie ces retours à la vie comme le temps de la Résurrection de la Chair (terme utilisé dans le Credo catholique dans sa version appelée Symbole des Apôtres, temps de la Parousie), mais les auteurs ne développent pas la théologie associée. Matthew Fork n'endosse pas le rôle qu'on essaye de lui attribuer et reste très terre à terre dans une position athée. Il reste également pragmatique et télécharge l'appli appelée iwillbeback qui permet de savoir dans combien de temps ressuscitera un mort, en fonction de sa date de décès. Comme dans les premiers tomes, Jean-Michel Ponzio réalise des dessins descriptifs de nature quasi photoréaliste. Tous les personnages disposent d'un visage particulier, d'une tenue vestimentaire (ou plusieurs) en cohérence avec leur personnalité et leur statut social. Leur langage corporel est naturaliste, sans exagération dramatique ou romantique. Du coup, le père Theillard et Matt Fork apparaissent comme des individus normaux, essayant de répondre de leur mieux aux questions des journalistes, s'intéressant au phénomène de résurrection avec une approche banale, sans expertise particulière.

Le récit montre également les démarches qu'ont entreprises la scientifique Elois et le pilote Buzz. Dans un premier temps, Elois (accompagnée par Buzz) essaye de récupérer ses affaires personnelles chez elle, mais son appartement a été réquisitionné pour faire face à l'explosion de la demande avec tous ces ressuscités à loger. Puis, toujours accompagnée par Buzz, elle va voir sa mère, et retrouver son père qui a ressuscité. Enfin elle se rend dans la bibliothèque qui a archivé les documents de travail de son arrière grand-oncle pour essayer de faire progresser le projet Échelle de Jacob qui permettrait d'accéder à a Porte du Ciel, le phénomène au-dessus des établissements Fork. Le lecteur apprécie la qualité de la représentation d'Elois et de Buzz, à nouveau de type quasi photographique. La dédicace en début de tome permet d'apprendre que l'artiste s'est servi de sa femme comme modèle. Au fur et à mesure des différents endroits visités, le lecteur apprécie également de pouvoir de se projeter dans chaque lieu, le dessinateur s'impliquant énormément pour les représenter. Il peut ainsi voir la façade du musée du Caire, les bâtiments autour de Big Ben, Liberty Island et sa célèbre statue, Central Park, la façade de la station de Saint Pancras, l'intérieur de la British Library de Londres, etc. Il s'agit le plus souvent de photographies qui ont été reprises par un logiciel d'infographie, avec une intégration parfaite dans les dessins. Le lecteur observe donc des personnages ressemblant à des êtres humains normaux évoluant dans des lieux concrets et souvent reconnaissables. L'effet de réalisme est encore accentué par des effets de texture si convaincants que le lecteur éprouve la sensation qu'il pourrait toucher le bois et en sentir le grain, ou toucher la pierre et en sentir la rugosité.


À la lecture, il se dégage parfois une impression un peu froide du fait de la description clinique des images, et un peu plate dans les explications données. Pourtant, ce troisième tome accomplit sa mission de récit de divertissement, avec ces résurrections. Les auteurs ne se contentent pas d'enfiler quelques évidences, comme la surpopulation, la joie des retrouvailles avec les êtres aimés. Ils se montrent un peu plus caustiques avec le fait que tous les ressuscités ne s'entendent pas entre eux, et que les pouvoirs publics ont bien du mal à gérer cette surpopulation de manière efficace. Comme dans les tomes précédents, ils n'insistent pas sur la dimension religieuse. Outre les 2 tandems évoqués, ils mettent aussi en scène la mission de récupération de la Barque de Râ, présentée en ouverture du premier tome, et ils poursuivent l'intrigue secondaire relative à l'arrière grand-oncle d'Elois, qui arrivait un peu comme un cheveu sur la soupe dans le tome 2. En constatant les effets du dysfonctionnement de la nef Horus-Râ, le lecteur comprend un peu mieux en quoi le voyage dans le temps peut être considéré comme une facette de ce phénomène. Il apprécie encore plus d'autres effets de ces résurrections. Les auteurs n'arrivent pas à donner une vision globale du phénomène, par exemple en consacrant une ou deux pages à des circonstances différentes de résurrection, ou au trafic à la sortie des cimetières. Par contre, ils mettent en scène un ou deux exemples où leur approche factuelle paye. Le premier exemple concerne les victimes des attentats du 11 septembre 2001, dans les tours jumelles. L'absence même de dramatisation visuelle donne plus de force à l'énormité de ces retours, ainsi qu'à la charge émotionnelle qui y est attachée. Le deuxième exemple concerne le retour à la vie de criminels auxquels il n'est pas possible de pardonner, et aux châtiments qu'il faut imaginer pour continuer à leur faire payer leurs crimes.


Le lecteur est bien volontiers revenu pour connaître la suite de ce dérèglement du processus de mort des individus. Il apprécie toujours autant le haut degré d'immersion généré par des dessins très descriptifs, tout en restant très lisibles, par la combinaison de lieux reconnaissables et de personnages ordinaires, et des événements sortant de l'ordinaire. Il reste un peu plus interrogatif sur l'intrigue en elle-même, les auteurs se focalisant surtout la description des conséquences des résurrections par l'exemple, mais sans développer les conséquences émotionnelles pour les proches, sans décrire la situation globale, sans s'aventurer dans la dimension philosophique.


jeudi 3 mai 2018

Expérience mort, Tome 2 : Cimetière céleste

Ce tome fait suite à Expérience mort 1 - La barque de Râ qu'il faut avoir lu avant car ils forment un diptyque. Il est initialement paru en 2014. Il s'agit d'une histoire imaginée conjointement par Valérie Mangin & Denis Bajram. Valérie Mangin a réalisé le scénario du récit, ainsi qu'écrit les dialogues. Jean-Michel Ponzio en a effectué le story-board, les dessins, l'encrage et les couleurs. Ce premier diptyque a été suivi d'un deuxième réalisé par les mêmes auteurs : La résurrection de la chair (2015) & La porte du ciel (2016).

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- Attention ce commentaire révèle quelques éléments de l'intrigue du premier tome.
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Les 2 journalistes en planque en périphérie du site des entreprises Fork sont très déçus car il ne se passe absolument rien de visible. À l'intérieur du bâtiment central où se trouve la nef d'Horus-Râ, les scientifiques et les techniciens sont très inquiets car les capteurs indiquent que monsieur Black est décédé, la nef est recouverte de glace, et il reste encore 2 minutes à courir avant de réanimer le corps de Matt. À l'intérieur de la nef, les passagers se demandent comment faire redémarrer le générateur principal de tachyons. Ils sont obligés de revêtir complètement leur combinaison protectrice en attendant de trouver une solution. L'un d'eux propose de se sacrifier pour réchauffer les composants techniques trop froids pour pouvoir fonctionner. Un deuxième se propose à sa place. Finalement ils trouvent une idée un peu macabre et la mettent en œuvre grâce à un canif providentiel. Le voyage peut continuer.

Mais alors que l'ingéniosité de Buzz les a tirés d'affaire, il entend les jugements de valeur négatifs que les autres portent à son encontre. Il préfère se concentrer sur ses tâches de pilote plutôt que de s'attarder sur ces sentiments négatifs. Il doit en effet rattraper le sarcophage de Matt qui a pris un peu d'avance, tendant au maximum les câbles qui le retiennent à la nef Horus-Râ. De son côté, la scientifique Elois commence à formuler des hypothèses sur la nature de l'expérience qu'ils vivent. Elle présume qu'en fait il ne s'agit pas de leurs formes corporelles qui sont bel et bien restées à bord du Horus-Râ dans le bâtiment des entreprises Fork, mais plutôt d'une forme de réalité spirituelle générée par le cerveau de Matt Fork. Mais voilà que se manifestent des apparitions d'anges chérubins à l'extérieur de la nef.


Le premier tome de la série s'était avéré fort intriguant. Il bénéficiait de dessins léchés donnant à voir un reportage de qualité quasi photographique sur une expédition déraisonnable : suivre l'esprit d'un mort vers l'au-delà. Les auteurs avaient réussi à éviter les représentations trop naïves de ce type de voyage, ainsi que les conceptions new-age pour un voyage prenant, constituant un thriller fonctionnant sur la base de cette exploration de l'inconnu où le champ des possibles est infini. Le lecteur a donc hâte de découvrir la suite, à commencer de savoir si oui, ou non ces thanatonautes vont accéder à l'au-delà, ou s'il va se produire un couac. En conteurs chevronnés, les auteurs commencent par une page pour remettre le lecteur dans le bain, avec les 2 journalistes bredouilles. Puis en 2 pages, la situation est résumée et la voyage peut continuer. Le premier constat du lecteur est que l'intrigue est toujours aussi imprévisible. Ce n'est pas que les auteurs tirent la ficelle avec une narration en forme de fuite en avant pour étoffer la pagination, c'est qu'effectivement les personnages avancent en territoire inconnu de l'humanité (ou tout du moins personne n'en est jamais revenu pour raconter ce qu'il y a vu). Malgré tout, il faut bien dénouer la situation et fournir un minimum d'explications pour donner les règles du jeu. C'est par la bouche de la scientifique Elois que les auteurs proposent une interprétation de ce que perçoivent les voyageurs vers l'au-delà, avec une explication logique dans le cadre d'un tel récit. Bien évidemment ils contredisent l'explication donnée en page 13 dès la page 16 avec l'apparition inopinée d'anges chérubins. Ils en rajoutent une couche à partir de la page 20 avec une forme inattendue de voyage dans le temps, et une référence à La machine à explorer le temps (1895) d'Herbert George Wells.

À partir de là, le lecteur peut soit s'agacer de ces éléments fantaisistes, soit se calmer en se rappelant qu'il lit une bande dessinée d'aventures et pas un traité de métaphysique. D'un point de vue inverse, c'est même la preuve que les auteurs avaient réussi à l'emmener assez loin s'il s'est pris au jeu jusqu'à espérer une révélation sur la nature de la mort et de ce qu'il y a au-delà pour les âmes. Si Denis Bajram ne semble plus assurer la post-production visuelle, les dessins n'ont pas baissé en qualité descriptive. Les visages des personnages sont tout aussi réalistes et expressifs. Le lecteur éprouve parfois l'impression que Jean-Michel Ponzio s'inspire de photographies pour certains visages, en particulier celui des femmes comme la scientifique Elois, ou les dames qui s'occupent de Buzz. Les expressions des visages sont celles d'adultes et permettent de se faire une idée de l'intensité de l'émotion éprouvée par le protagoniste, que ce soit une expression neutre de façade, ou une forte inquiétude, une résolution inébranlable, ou encore un sentiment de béatitude exaltante.


L'artiste continue de mettre en œuvre les éléments de décors conçus et développés pour la première partie, avec la même consistance et la même cohérence. Le lecteur continue de pouvoir se projeter au poste de pilotage de la nef Horus-Râ, ainsi que dans ses coursives qui présentent une technologie plausible, à défaut d'exister vraiment. Au cours de ces trois chapitres, le dessinateur est également amené à représenter la salle où se trouvent les techniciens, ingénieurs et médecins chargés de suivre les données envoyées par la nef, à nouveau cet environnement est représenté de manière détaillée, en cohérence avec le précédent tome. Il doit également décrire le laboratoire de l'arrière grand-oncle d'Elois, ce qu'il fait avec conviction, même si la hauteur sous plafond semble déraisonnable. Les combinaisons revêtues par les thanatonautes présentent des particularités réalistes, à mi-chemin entre de vrais scaphandres, et des tenues d'astronautes.

Comme le montre la couverture, Jean-Michel Ponzio se retrouve également à illustrer de nombreux éléments inattendus, à commencer par ce paquebot dans un cimetière de navires, ou ces carcasses d'avion de la seconde guerre mondiale. À nouveau le lecteur apprécie de pouvoir compter sur le sérieux du travail de référence du dessinateur, et il n'a pas de doute quant à l'authenticité de la forme du Raifuku Maru, disparu en mer en 1925. Il identifie également du premier coup d'œil le mur d'enceinte du camp de concentration d'Auschwitz. Comme dans le premier tome, la qualité descriptive et réaliste de la narration visuelle permet au lecteur de se projeter dans chaque endroit (réel ou créé pour l'histoire), et d'observer des outils et des machines plausibles, réellement utilisables par les protagonistes. De ce point de vue, la narration visuelle ancre le récit dans une réalité proche de celle du lecteur, et permet de mieux intégrer les éléments hétéroclites du récit.

Alors que l'explication (pseudo) scientifique donnée par l'experte Elois incite le lecteur à rationaliser la nature du voyage sous la forme d'une manipulation sophistiquée de leurs perceptions, l'inclusion d'une possibilité de voyage dans le temps le déstabilise complètement. Cette possibilité replace le récit dans la série B de genre, en exigeant une augmentation du degré de suspension consentie d'incrédulité. Mais dans le même temps, le lecteur ne peut pas s'empêcher de chercher à identifier les schémas pour rétablir une logique, et les règles de fonctionnement internes du récit. Sa capacité de concevoir un tel schéma est mise à rude épreuve avec l'apparition des anges chérubins que Ponzio dessine dans une tradition judéo-chrétienne, sans volonté de les rendre terrifiants, ou d'en faire de simples spectres surnaturels. Le lecteur n'a pas d'autre choix que d'accepter les événements incongrus au fil de leur apparition. Il ne se formalise pas que chaque voyageur voit apparaître les spectres de ses proches défunts, comme une manifestation de leur âme. Il lit les 4 pages consacrées à l'arrière grand-oncle de la scientifique Elois comme si elles étaient tout à fait leur place dans le récit du voyage des passagers de la nef Horus-Râ. Il regarde avec curiosité la révélation faite à chaque personnage quant à la véritable nature du monde, chacun la percevant en fonction de ses convictions.


Malgré tout, le caractère hétéroclite des péripéties et des événements finit par susciter un questionnement chez le lecteur. Le récit ne ressemble plus trop à un reportage linéaire sur une entreprise extraordinaire, mais à une suite de bouleversements n'ayant de valeur que pour leur effet de surprise et d'étonnement, comme si le récit avait vraiment basculé dans une aventure de genre assumée. Il subsiste quand même des moments plus réflexifs comme l'hypothèse sur la véritable nature du voyage, les préconceptions sur l'au-delà en fonction de sa culture et de sa formation, et même les limites intrinsèques de l'imagination humaine. Alors même que la scientifique Elois éprouve la plénitude qu'apporte la révélation de la mise en équation de l'existence, elle perçoit aussi qu'un paramètre essentiel n'a pas pu être modélisé par des formules. Le lecteur sourit également de la deuxième de la révélation que doit affronter Katlyn Fork avec une fourmi. Mais il reste un sur sa fin, car ces séquences donnent l'impression de s'éparpiller dans des directions différentes, et elles ne constituent pas une résolution à proprement parler. Il en va complètement différemment avec le dénouement décrit dans les 6 dernières pages de ce tome. Le lecteur se dit que finalement les 2 premiers tomes ne servent que d'introduction au diptyque suivant.


Ce deuxième tome souffle un peu le chaud et le froid sur le lecteur. La qualité de la narration visuelle ne diminue pas d'un iota par rapport au premier tome, et promet la suite du récit sous forme de reportage réaliste. Le scénario rebondit sur plusieurs coups de théâtre qui s'apparentent à une narration de genre n'ayant de valeur que pour leur effet de surprise, et qui, malgré leur qualité, donnent l'impression au lecteur de tirer à a ligne pour atteindre le nombre de pages fixé par l'éditeur. Le coup de théâtre final amène le lecteur à reconsidérer la nature de ce qu'il vient de lire, et d'y voir le premier chapitre (constitué par les tomes 1 & 2) d'une histoire bien différente de celle qu'il avait imaginée.