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mardi 4 août 2026

La sorcière de Londres

L’originalité de son écriture


Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre, qui ne nécessite aucune connaissance préalable. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Nina Six pour le scénario, le dessin et les couleurs. Il compte cent quatre-vingt-deux planches de bande dessinée. Il s’ouvre avec une préface d’une page retraçant les différentes phases de la vie de Stella Benson (1892-1933), écrivaine, poétesse et militante féministe anglaise : son enfance durant laquelle elle écrit des journaux intimes, sa santé fragile, des hallucinations visuelles et de fortes douleurs à l’utérus alors que la première guerre mondiale éclate, son voyage aux États-Unis, son amitié avec Virginia Woolf (1882-1941) et Katherine Mansfield (1888-1923), son mariage de circonstance et son œuvre. L’autrice termine en explicitant son intention.


À Londres en mai 1918, dans un faubourg, au sein d’une petite maison de ville, Stella Benson est couchée dans son lit en train d’écrire dans son journal intime. Elle consigne qu’elle connait chaque recoin de la nuit, nuit, ses formes, ses odeurs, ses sons… Parfois elle… Elle souhaiterait ne pas être une femme. Si les hommes souffraient d’une telle douleur, le monde n’aurait jamais gardé le secret. Ils en auraient discuté pendant des jours, dans leurs clubs. Aussi les médecins auraient trouvé un remède. Quelqu’un frappe à la porte de sa chambre, elle indique qu’elle peut entrer. Sa logeuse Miss Oneleg pénètre avec une lettre dans la main. Stella demande de la lui lire car elle est indisposée. Il s’agit d’une lettre de sa mère. Cette dernière demande à sa fille si elle a rencontré le fils de John Haring, car il lui a dit être sans nouvelle de Stella. Elle lui demande également si elle souhaite finir vieille fille, car elle semble bien partie pour. Elle continue : À quoi occupe-t-elle ses jours, si ce n’est à trouver un mari ? Elle conclut en informant sa fille que dorénavant cette dernière paiera son loyer elle-même, ainsi elle agira comme un homme jusqu’au bout. Miss Oneleg constate que la lecture de la lettre a fait passer les douleurs de Stella, en ajoutant qu’elle devra quand même lui payer le loyer.



Ayant retrouvé de l’allant, Stella sort à l’extérieur accompagnée par son chien David. Elle a pris soin d’emmener son journal, dans lequel elle écrit un poème, qui raconte l’amitié entre une femme et son chien. Elle se hâte car Miss Oneleg l’a appelée pour le brunch. Une fois à l’intérieur, elle déguste le pain grillé, sans marmelade à cause de la pénurie. Elle et sa logeuse échangent quelques mots, Stella indiquant que le mariage ne l’intéresse pas, qu’elle est née pour être une femme de lettres solitaire. Ajoutant que le pragmatisme ne lui sied guère. Enfin, elle se rappelle qu’elle doit absolument envoyer ses poèmes à son éditeur, sinon il va finir par rompre son contrat, et elle n’aurait vraiment plus un sou. Elle monte rapidement dans sa chambre, David la devançant aisément. Elle se met à sa table de travail et finit son poème qu’elle lit à son chien. Enfin, elle emballe vingt de ses poèmes pour pouvoir les poster, elle s’habille et elle se dirige vers le cœur de Londres, suivie de David. Elle parvient à la poste, et constate que la guerre n’a pas rendue plus aimable la préposée. Puis elle se rend dans son salon de thé préféré pour se restaurer.


Une couverture fort sympathique, avec une jeune femme perchée sur les branches d’un arbre dénudé et Big Ben en arrière-plan, un titre qui annonce une histoire de sorcière. Oui, alors non, rien de tout ça, enfin si… mais ça n’a rien à voir. Peut-être que le lecteur aura eu la curiosité de lire le texte de la quatrième de couverture : il y découvre qu’il s’agit de la biographie d’une écrivaine, sur une période très précise, celle où elle a écrit un de ses romans. L’autrice raconte la vie de Stella Benson (1892-1933) quand elle a écrit Living alone, paru en 1919, traduit en français par La vie seule, paru en 2020. Les images apparaissent d’abord un peu chargées sur la première page : trois cases représentant des vues de différents quartiers de Londres, avec un hachurage court un peu pesant, et quelques nuances de mauve assombrissant les formes des bâtiments. Puis elles deviennent agréables et aériennes, et conservent ces qualités tout du long. L’artiste détoure les contours avec un trait assez fin, qui diminue d’épaisseur après quelques pages jusqu’à en devenir cassant, avec régulièrement une légère irrégularité comme tremblante apportant une sorte de fragilité aux personnages, et une sensation d’avoir été délicatement croqués sur le vif par la dessinatrice. Par moment ce degré de simplification confère une sensation de naïveté ou de regard enfantin, à d’autres moments les cases regorgent de détails.



Parfois l’artiste parvient à approcher la grâce élégante de Jacques Sempé (1932-2022) : des dessins aériens et légers, une forme de délicatesse ou de fragilité de la condition humaine, intégrant une fibre poétique, qui sert parfaitement le dispositif narratif spécifique à cette évocation biographique. L’autrice évoque à la fois de la vie de l’écrivaine et son roman qu’elle est en train d’écrire. Dans les premiers va-et-vient, la distinction entre le monde réel de 1918 et la fiction apparaît de manière visuelle : monde un peu moins tangible pour le réel, plus tangible pour le monde imaginaire, palette de couleurs plus limitée pour la réalité, plus colorée pour la fiction. Au fur et à mesure que les deux récits progressent de concert, la réalité avec un peu d’avance sur la fiction qu’elle nourrit, les couleurs de la seconde infusent dans la première, avec une forme diffuse de rétroaction. Le charme de la narration visuelle opère en quelques planches : le détachement du pragmatisme de Stella, le petit caractère de Sarah, les décors qui sont bien présents emmenant le lecteur dans des endroits variés. Pour ces derniers, le glissement généré par les caractéristiques des dessins fonctionne à plein : des rues de Londres vues avec la sensibilité de Stella Benson à celles vues par la sensibilité de Sarah Brown, de la maison de Miss Oneleg à celle de Watkins, du bureau de poste au bureau administratif. Etc. En outre, le récit emmène le lecteur en promenade dans le jardin d’un vicaire pour aiguiser la lame d’un sarcloir, dans le jardin de la maison Vivre Seule avec ses boutons d’or et ses lucioles, dans la crypte d’une église pendant un bombardement, dans une agence de voyages, à bord d’un paquebot à bronzer sur le pont à côté de la piscine en buvant des cocktails Mary Pickford (6 cl de rhum blanc, 1 cl de marasquin, 
6 cl de jus d'ananas, 1 cl de sirop de grenadine), dans le ciel de Londres pendant un bombardement pour assister au duel de deux sorcières, dans le potager des elfes de la forêt, etc.


Le lecteur découvre ainsi quelques mois dans la vie de l’écrivaine, et les liens étroits que la bédéaste établit entre sa vie et son œuvre, de manière directe ou de manière indirecte. Stella Benson décide de se rendre aux États-Unis et l’héroïne de son roman en fera de même. La première a opté pour une vie de femme seule, et la seconde aussi. La première travaille une semaine dans le jardin du vicaire avec succès, et la seconde une nuit dans le potager des elfes de la forêt d’où elle en conclut qu’elle est nulle et que ce fut une triste journée pour son estime de soi. En revanche Sarah ne semble pas avoir de problèmes dans sa relation avec sa mère, et elle n’échange pas avec d’autres écrivains sur son métier. De la dualité du récit, de ses deux fils narratifs, émerge le portrait d’une jeune écrivaine, certains des mécanismes de son processus créatif, certaines de ses convictions et de ses idées. En ayant décidé de vivre seule, elle opte pour une vie socialement non-conformiste, ce que sa mère lui rappelle dans chacune de ses missives en lui demandant quand elle compte se marier. Elle fait l’expérience de l’entraide entre femmes : sa logeuse, une ancienne camarade de classe. Elle fait également l’expérience de la liberté en particulier sur le paquebot transatlantique, et aussi en louant une chambre chez un écrivain à New York. En mettant en lumière comment l’écrivaine transpose certaines de ses expériences à son personnage dans son roman, la bédéaste montre en quoi ledit livre peut-être perçu comme féministe.



Toujours en se montrant légère et naturelle, la bédéaste inclut de nombreuses réflexions de la romancière, lors de conversations organiques entre des personnages de nature différente. Pour un lecteur contemporain, les composantes féministes apparaissent évidentes : une remarque en passant sur les serviettes hygiéniques jetables, une autre sur le consentement (Les hommes ne comprennent jamais quand on leur dit non !), sans parler de la manière qu’ont les hommes de la tripoter, ce qu’elle ne supporte pas. À la lumière de ses réflexions, la métaphore de la pension Vivre seule devient une évidence, celle d’un féminisme. Le lecteur lit alors différemment les réflexions de Watkins sur les chambres qu’elle propose : Enfin, aucun frais, ni loyer n’est dû. […] Généralement, les gens s’accommodent du bien mais c’est cette dernière close qui coince. Les Londoniennes sont frileuses à l’idée d’occuper un logement sans loyer. Que pourrait-elle cacher ? Du bonheur ? De la liberté ? Autant de questions qui s’applique au féminisme. Les réflexions de l’écrivaine abordent d’autres sujets, à commencer par son métier. En parlant avec William ou avec l’écrivain Winston Churchill (oui, le même nom), elle observe que : Ce n’est pas parce qu’on n’a jamais vu quelque chose que ça n’existe pas, Winston Churchill lui rappelle que le monde n’existe pas qu’à travers ses yeux et son esprit à elle. Elle dit explicitement que tous ses secrets sont dans ses livres, ce que la bédéaste met en œuvre au pied de la lettre. Elle aborde également la guerre qui fait rage, en constatant qu’elle n’y comprend rien : Toutes ces maisons détruites… rien d’international n’a lieu dans ces maisons… On ne se sent jamais instruit par une bombe qui tombe dans son salon.


Finalement, cette histoire se révèle être autre chose qu’une fiction sur une sorcière. Il s’agit d’une biographie se focalisant sur une phase de la vie de l’écrivaine Stella Benson, en 1918, alors qu’elle écrit son roman Vivre seule. La bédéaste réalise des planches légères et aériennes, très agréables à l’œil dont le charme séduit rapidement le lecteur. Elle sait évoquer la vie de la romancière, montrer comment ses expériences nourrissent son livre, d’où proviennent l’enchantement et la magie de la sorcière Watkins et son balai Harold. Elle montre comment le chien David constitue l’élément commun des deux. Enchanteur.



mardi 29 juillet 2025

SHI T04 Victoria

Qui de la trahison a fait sa maison, par traîtrise mourra.


Ce tome fait suite à Shi - Tome 3 - Revenge! (2018) qu’il faut avoir lu avant, car il s’agit d’un cycle en quatre. Son édition originale date de 2020. Il a été réalisé par Zidrou (Benoît Drousie) pour le scénario, et par Josep Homs pour les dessins et les couleurs. Il comporte cinquante-quatre pages de bande dessinée.


Dans les locaux de Scotland Yard à Londres, le policier Mitchum vient informer le préfet Ulysses Kurb qu’il a accepté qu’une enfant abandonnée soit accueillie dans les locaux : il l’a trouvée en larmes, la pauvre petite semblait perdue, confuse. Son supérieur hiérarchique le tance : l’East End pullule de ces orphelins dont Charles Dickens aime à peupler ses feuilletons larmoyants, est-ce que Mitchum compte les prendre tous sous son aile ? Son interlocuteur assure que non, mais malgré sa misérable apparence, cette enfant affirme mordicus être membre d’une famille de la High Society. Il a cru bien faire, il a cru comprendre qu’elle venait de perdre sa maman, elle paraissait anéantie. Kurb ordonne de la mettre dehors immédiatement, mais en passant devant la pièce où elle est en train de prendre un peu de soupe, il change d’avis du tout au tout. Il indique à Mitchum qu’il doit donner à cette pauvrette un morceau de cet excellent pudding dont son épouse à le secret. Il faut gagner sa confiance, car comme avait coutume de le dire sa mère : À ventre lourd, langue qui court.



Au temps présent, Ulysses Kurb, avec un peloton de policiers, se tient dans la grande cabine d’une jonque où il a interrompu l’étreinte passionnée de Kita et Jennifer Winterfield. Dans une lettre, Kita commente : Le soleil, dit-on, ne se couche jamais deux fois sur le même chagrin. Le soleil ?! Ébloui par sa propre lumière, il écrase tout de sa propre lumière. Aurait-il oublié, cet idiot, qu’après tout, il n’est qu’une étoile ? Une étoile ridicule qui a conquis le ciel par la force ? La Lune, par contre, sait tout de leurs larmes. Du sang qui leur vient. Du temps qui s’en va. Une comptine de son enfance avertit les petites : Lune qui pleure, soleil qui rit. Soleil qui pleure, Lune qui pleure aussi. Elle a aimé la mère de son interlocutrice. Elle a aimé sa bouche. Elle a aimé sa langue. Elle a aimé sa salive. Elle a aimé sa peau. Son sexe. Les parfums de son corps. Elle a aimé sa mère. Et cet amour, personne, jamais, ne lui enlèvera. Car au final elles ne sont que cela… les braises de ces grands amours qui les ont consommées. Les policiers séparent les deux jeunes femmes et les emmènent sur le pont, ainsi que Sensei. Kurb s’emporte contre Sensei et le balance ligoté par-dessus bord, pour qu’il se noie. Puis il se tourne vers les deux jeunes femmes, en enlevant son manteau, qu’il tend à un policier. Il indique qu’il va se servir le premier avant que les policiers de Brixton ne les gâtent. Il a l’intention de les convertir au dieu Priape. Depuis le quai, Pickles s’élance sur lui avec une dague à la main, qu’elle lui plante dans l’épaule droite. Il la neutralise sans difficulté, et il lui brise le cou, comme il l‘avait déjà fait subir à sa sœur. Il se tourne alors vers Kita qui est maintenue immobile par deux policiers, les fesses offertes.


Dernier tome du premier cycle, le lecteur attend une forme de conclusion, tout en la redoutant, car les auteurs ont la main leste avec les personnages. Il remarque que pour le deuxième tome consécutif, il n’y a aucune scène consacrée à l’époque contemporaine, au devenir de Sir Lionel Barrington et de son fils Terry. Il découvre donc ce qu’il advient de Jennifer Winterfield et de Kitamakura, ainsi que des personnages secondaires, du complot pour reconquérir l’Amérique, et des anciens soldats britanniques membres du groupe des Anciens Ériés. Il constate également qu’il est happé par le rythme de lecture : les scènes se déroulent sur une ou deux pages, brèves et incisives, à quelques exceptions plus longues. Les auteurs obtiennent cet effet par la mise en scène des nombreux personnages qui gravitent autour des deux jeunes femmes : les jeunes orphelins des rues, les membres de la famille Winterfield, le préfet de police, la reine d’Angleterre, les Anciens d’Érié. Ainsi le récit passe d’un fil narratif à l’autre : Scotland Yard, la jonque (une des deux séquences les plus longues avec huit pages), le lac Érié, la chambre à coucher d’Octavius Winterfield, les rues de Londres dans un quartier défavorisé, les quais d’une des principales gares de Londres, les quais de Southworth, le club privé fréquenté par les Winterfield, etc.



Comme dans les tomes précédents, l’investissement du dessinateur reste constant de planche en planche, de case en case. Le lecteur se délecte des grands dessins en pleine page : l’apparition du démon Ni surgissant de la Tamise en vue de dessus époustouflante, les quais de Southworth avec le chantier naval de très grande ampleur pour construire un cuirassé, les gueules des trois démons dans le ciel nuageux d’un cimetière, et ce dessin en double page dans lequel les trois démons s’attaquent au cuirassé. Il est également happé par les ambiances lumineuses, et ce dès l’illustration de couverture, avec ce magnifique camaïeu de bleu et de vert, et les touches plus jaune pour les deux jeunes femmes. La mise en couleur de la première séquence s’approche du naturalisme. Dès la suivante, l’artiste utilise sa palette pour des jeux de lumière : le corps doré de Jennifer et Kita s’opposant au marronasse de l’uniforme des policiers. Puis les différents verts lors la scène sur le pont de la jonque : émeraude, épinard, poireau, sapin, etc. Avec un contraste très appuyé lors de deux cases baignant dans un rouge vif pour attirer l’attention sur la violence du moment. L’approche naturaliste revient à partir de la page douze. Puis le gris s’insinue dans chaque couleur lors de la visite de la reine au chantier naval du fait du crachin, le rouge revient avec les flammes de l’incendie dans la seconde scène au chantier naval.


L’implication de l’artiste se voit également dans les moments moins spectaculaires. Pour les environnements dans lesquels évoluent les personnages : le mobilier fonctionnel des bureaux de Scotland Yard, le bleu clair paisible du lac Érié et ses superbes paysages sur les rives, le mobilier luxueux du club privé, l’aménagement plus rudimentaire de la taverne servant de point de ralliement pour les orphelins du gang des Dead Ends, la chambre d’Octavius Winterfield que le lecteur commence à bien connaitre depuis son attaque, le marché découvert très animé, la chambre de la reine Victoria, et les statues funéraires du cimetière. La représentation des personnages bénéficie du même soin, que ce soit pour leurs toilettes, ou pour leur direction d’acteur, dans les moments calmes et intimes comme lorsque les émotions prennent le dessus. Le lecteur garde longtemps à l’esprit aussi bien la connivence entre Camilla et son époux Octavius quand celui-ci pose sa main sur son sein, que Hector dévoré par la jalousie, ou encore l’accès de rage qui saisit Camilla Winterfield au cimetière, se saisissant d’un burin pour rendre illisible le nom de sa fille sur la pierre tombale, devant toutes les personnes venues se recueillir pour cet enterrement.



Le lecteur ressent également l’élan du récit ayant pris de l’ampleur et de la vitesse au fur et à mesure des tomes dans des situations inoubliables, l’aboutissement logique de ce qui a précédé. Par exemple : le sabotage du cuirassé HMS Abaddon, ou bien Kita & Jennifer se retrouvant dans un entretien particulier avec la reine Victoria. En effet, les auteurs ne ménagent pas leurs personnages, même si malheureusement le lecteur s’est attaché à eux. S’il a gardé à l’esprit l’horreur qu’a subie la famille Barrington, le lecteur sait qu’il s’agit d’une tragédie. Il retrouve donc les thèmes présents depuis le début. Le patriarcat opprimant les plus faibles, les femmes bien sûr, mais aussi les enfants, les défavorisés, et les hommes qui ne se retrouvent pas dans cette forme de domination et dans ses conséquences. Autant dire que la japonaise Kita et la fille-mère Jennifer ne sont pas du bon côté du manche, même si la seconde appartient à une famille de la haute société. Le sort des orphelins des rues ne touche personne car ils ne comptent pas, l’organisation de la société est ainsi faite qu’il n’y a personne pour prendre en charge ces enfants, qu’il est considéré comme inéluctable et même normal qu’il existe une telle catégorie d’individus.


Au fil de sa lettre, Kita laisse entrevoir une perception et un ressenti profond de l’oppression que les femmes subissent. Elle le dit aussi bien de manière poétique : Lune qui pleure, soleil qui rit. Soleil qui pleure, Lune qui pleure aussi. Qu’elle ne le vit dans sa chair : la nudité de son corps exposée comme une marchandise exotique, la confusion des Anglais quant à sa nationalité, l’ignoble tentative de viol par Kurb avec la participation active des policiers sous ses ordres. Les différentes scènes mettent à nu d’autres caractéristiques de cette société, à cet endroit du monde, à cette époque. La science continue de progresser, les États et les industriels n’oublient jamais d’en rechercher les applications militaires, par exemple pour la pyroglycérine (ancêtre de la nitroglycérine, inventée par le chimiste italien Ascanio Sobrero, 1812-1888). Les vétérans des guerres coloniales en Amérique ont conservé cette idée en tête, comme une vieille garde incapable de s’adapter au temps présent. Les jeunes orphelins rêvent des privilèges des gens de la haute société, ce qui constituent leurs aspirations, induisant une reproduction de ce modèle systémique asservissant les faibles. L’expansionnisme de la Grande-Bretagne, un pays qui reste une île et qui s’en retourne toujours à la mer, commence à marquer le pas de l’impérialisme à venir de l’Amérique. Même la révolte de Kita & Jennifer semble entachée sur le plan moral. Kita écrit que : La colère qui coulait dans leurs veines, qui coulait d’entre leurs jambes, cette colère coulait désormais également sur leurs mains. Elles avaient engendré un monstre, un monstre appelé Haine. Et le monstre qu’elles ont engendré a fini par leur échapper, semant le malheur et la désolation.


Une fin de premier cycle d’une force incroyable, presque insoutenable. La narration visuelle reste d’une qualité extraordinaire, tant par ses visuels peaufinés, que ses moments mémorables par leur dimension spectaculaire, ou leur caractère intimiste, et leur puissance émotionnelle. Les auteurs mènent à son terme cette première phase de la rébellion de deux mères opprimées, disposant de moyens pour obtenir leur revanche, sans pitié. Le récit constitue alors aussi bien un réquisitoire à charge contre une société patriarcale oppressive, que la mise en scène du prix à payer pour ces rebelles s’en prenant à leurs oppresseurs. Accablant.



mardi 15 juillet 2025

Shi T03 Revenge !

Depuis quand la souris tue-t-elle le chat, Miss Pickles ?


Ce tome fait suite à Shi T02 Le Roi Démon (2017) qu’il faut avoir lu avant, car c’est le premier d’un cycle en quatre. Son édition originale date de 2018. Il a été réalisé par Zidrou (Benoît Drousie) pour le scénario, et par Josep Homs pour les dessins et les couleurs. Il comporte cinquante-quatre pages de bande dessinée.


Un notable se trouve dans son bureau en train de contempler une photographie compromettante qui vient de lui être remise par deux maîtres chanteurs : on le voit nu avec un collier de chien, en train de se faire fouetter par un jeune éphèbe, nu également. Il regarde par la fenêtre dans le jardin, où sa femme est en train de jouer avec ses deux filles. Il lève son pistolet, le porte à sa bouche et appuie sur la détente. Sa famille se précipite dans son étude, trop tard, et le daguerréotype est en train de brûler dans l’âtre. Les deux maîtres chanteurs prennent contact avec d’autres notables, leur présentant à chaque une ou plusieurs images compromettantes. À chacun, ils leur exposent la situation : il ne s’agit pas seulement d’argent. Ils énoncent à chaque fois un surnom en fonction de la situation sexuelle dans laquelle se trouve leur interlocuteur, c’est probablement celui que le tout-Londres leur donnera si leurs préférences sexuelles venaient à être rendues publiques. Ils continuent : entre gens de bonne fortune, il y a toujours moyen de s’entendre, pas vrai ?



Dans un quartier populaire de Londres, un éleveur est à la recherche de sa vache, en criant son nom : Chrissy ! La jeune fille Pickles raconte ses dernières aventures à ses deux amis : Saint-Marie-des-Caniveaux et Husband. Soudain, ils voient une énorme vache passer à toute allure devant eux. Une arche à la dérive !… Vingt-cinq mille chevaux à nourrir. Cent tonnes de crottin à nettoyer… chaque jour. Sans compter les déjections des vaches qui pourvoient de lait frais les femmes riches de Hyde Park. Décidément oui, Londres, en 1852, avait tout d’une arche à la dérive sur les eaux noires et putrides de la Tamise. À bord, espérant sottement échapper au déluge qu’elle a elle-même provoqué : la haute société anglaise. La mine chagrine, les narines pincées, la gentry regardait se noyer sous ses yeux cette peuplade devenue étrangère, pour ne pas dire ennemie : les pauvres… ennemie, oui. Car si, déjà, il n’était guère prudent pour le démuni d’aller se promener dans les beaux quartiers, il était encore moins recommandé au nanti de s’aventurer dans les bas-fonds de la capitale. À Buckingham Palace, le préfet de police Ulysses Kurb effectue son rapport à la reine Victoria. Il l’informe que le molosse a mordu, plusieurs fois, profondément : les tragiques incidents survenus voici quelques jours au lupanar du 17 Fitget Street ne sont sans doute pas étrangers à ce changement de modus operandi. Selon ses services, plus d’une trentaine d’ex-clients de l’Alcôve ont reçu en guise de vœux pour une très chaste année 1852, la reproduction d’un daguerréotype dont ils sont, à leur corps défendant, les héros. Le tout assorti d’une demande d’étrennes… de quelques centaines de milliers de livres sterling.


Lentement, mais sûrement, les auteurs développent leur intrigue. Le lecteur attend avec une impatience croissante la vengeance, tout en notant bien qu’il s’agit plutôt d’une revanche dans le présent tome. D’un côté, il découvre bien comment les victimes font payer un certain nombre de coupables ; de l’autre côté, il constate une fois la dernière page lue, qu’il n’est pas question de Sir Lionel Barrington dans ce tome, ou de l’enquêtrice Lakshmi Shankar, c’est-à-dire pas de séquence à l’époque contemporaine. Le fil narratif au dix-neuvième siècle comprend de nombreux éléments : le sort de Jennifer Winterfield et son enterrement, les complotistes faisant chanter les riches clients de la maison close L’Alcôve, une autre partie des riches clients subissant le chantage d’un autre groupe de pression, l’enquête du commissaire Ulysses Kurd à la fois pour identifier les comploteurs, à la fois pour localiser Jennifer et Kita, les propres agissements et préparatifs de ces deux jeunes femmes et la participation de Sensei, sans oublier l’implication de la reine Victoria (1819-1901) elle-même. Le lecteur se rend compte qu’il a facilement retenu tous les personnages qui s’avèrent assez nombreux. Jennifer Winterfield et Kita sont maintenant accompagnées par Pickles, Husband et Sainte-Marie-des-Caniveaux (trois enfants de la rue), et elles bénéficient de la sagesse de Sensei. Du côté de la famille Winterfield et des glorieux Érié : le père Octavius et son épouse Camilla, leur fils William, l’oncle Trevor, Warren Green, ou encore Xian la tenancière de l’Alcôve.



Le lecteur savoure à l’avance les cases et les planches qu’il va découvrir. Il sait que le scénariste et l’artiste travaillent en parfaite complémentarité, pour une narration globale donnant la sensation d’avoir été réalisée par un unique créateur. Ils savent inscrire leur intrigue dans une réalité concrète et riche. Le lecteur a anticipé le fait qu’il y aura de la violence, des assassinats, des moments périlleux. Il découvre des moments inattendus : une partie de cache-cache dans le jardin avec les magnifiques robes de la mère et de ses deux filles, une visite au zoo de Londres par un bourgeois et sa cocotte (belle roue de paon, et formidable gueule d’un hippopotame, sans oublier l’anecdote sur l’origine du nom Kangourou), une vache courant affolée dans les rues de Londres avec de la bave aux lèvres, une séance de tatouage, les soins prodigués à un malade alité, une relation sexuelle torride. Ces situations imprévisibles attestent du fait que l’histoire s’inscrit dans un monde plus vaste, le font exister.


Dans le même temps, le lecteur retrouve toutes les qualités visuelles présentes dans les tomes précédents. Il se rend compte qu’il ralentit régulièrement sa vitesse de lecture pour savourer des décors par exemple : un modèle de lampe de bureau, une pendulette sur un manteau de cheminée, le salon privé de la reine Victoria, un secteur du Highgate Cemetery avec ses pierres tombales et ses arbres, la table mise dans la grande salle à manger de la demeure familiale de Winterfield, la pièce pour fumer l’opium dans l’établissement l’Alcôve avec sa décoration d’inspiration japonaise, le ciboire sur l’autel de l’église, la jonque sur la Tamise, etc. L’artiste met en œuvre de grande compétence de metteur en scène, ainsi qu’une implication sans faille. Les scènes de dialogue montrent bien sûr les personnages se répondant les uns aux autres, ainsi que leurs gestes, leur occupation du moment, l’incidence du lieu où ils se trouvent sur leur comportement, etc. Les scènes de violence sont conçues avec le même souci de réalisme et de concret : Homs sait allier les circonstances qui rendent les assassinats plausibles, avec un sens du spectaculaire bien dosé au moment voulu. Il fait ainsi ressortir à la fois la brutalité des coups portés, le grotesque des cadavres rehaussé par la mise en scène des meurtrières, attirant ainsi l’attention du lecteur sur l’état d’esprit que cela suppose chez elle pour accomplir de tels meurtres. Il n’y a pas de glorification de leurs crimes, plutôt l’évidence de la souffrance qu’elles ont endurée et de la durabilité des traumatismes pour être amenées à commettre de telles horreurs.



Grâce à la narration visuelle, le lecteur comprend qu’il a pris fait et cause pour les deux héroïnes, quand bien même elles commettent d’atroces assassinats, par vengeance, ou revanche. Les auteurs ont su en faire les personnages principaux, sans pour autant cautionner leur mode opératoire. Il se rend également compte qu’il commence à développer une forme d’empathie pour les membres du de la confrérie secrète des Glorieux Érié : en son for intérieur, il ressent l’impossibilité de leur pardonner pour leur traitement des femmes, et pourtant il ressent une forme de compassion pour ceux qui ont enduré les horreurs de la guerre, et d’intérêt pour leur complot énorme (d’autant que s’agissant d’une histoire imaginaire, il peut conforter en lui-même la notion qu’ils pourraient réussir) sur lequel la reine Victoria elle-même garde un œil. Il constate également que la toile narrative tissée par le scénariste entremêle élégamment de nombreuses composantes. Sur le plan historique, il est fait mention de Lord Edward Smith-Stanley (1799-1869) futur premier ministre. Dans le même temps, il se rend compte que le scénariste a modifié d’autorité l’année de décès de Henry Cole (1808-1882) en raccourcissant sa vie de trente ans. Le récit conserve une forte dimension sociale, en particulier sur la condition des pauvres à Londres.


Le scénariste utilise la métaphore de l’arche des animaux pour Londres, en citant le nombre de chevaux et vaches dans la capitale à l’époque, ce qui induit l’idée d’une ménagerie hors de contrôle, ou tout au moins menaçant de submerger les humains. Cette image est reprise avec la vache déboulant dans les rues, que le lecteur peut également voir comme l’image de la classe défavorisée se livrant à toute sorte d’activités sur lesquelles les dirigeants n’ont aucune prise. La métaphore animalière continue lorsque Sensei demande à la gamine des rues : Depuis quand la souris tue-t-elle le chat ? La notion de révolte des opprimés, de toute nature, court tout le long du tome. Le lecteur en vient alors à s’interroger sur d’autres symboles, à commencer par le tatouage réalisé sur le dos de Jennifer Winterfield : emprise, appartenance, traumatisme indélébile ? À plusieurs reprises, l’oppression patriarcale apparaît mise à nue, au grand jour, sous des formes toutes plus ignobles les unes que les autres. Avec une mention particulière pour Sir Avery qui paye pour faire interner son épouse volage afin de faire cesser son infidélité. Les auteurs font également prendre conscience au lecteur d’une autre forme de traumatisme, de nature psychanalytique : les conséquences des secrets de famille, révoltants pour celle qui les subit sans avoir conscience de leur existence. Plus largement, chaque personnage subit des violences systémiques sociales, de nature différente, et toutes aussi aliénantes.


Progressivement, l’ampleur de l’intrigue, la diversité des enjeux, l’intrication des vies personnelles créent une histoire d’une grande profondeur. La narration visuelle continue de resplendir à chaque page, dans chaque plan de prise de vue, dans chaque case, autant pour la solidité de la reconstitution historique, que pour l’évidence et la plausibilité de ce qui est montré, que pour les moments spectaculaires. Du grand art. Dessinateur et scénariste racontent d’une seule et même voix, comme un seul homme, un récit de genre et un vrai polar sondant les horreurs de la société de l’époque. Traumatisant.



mardi 1 juillet 2025

Shi T02 Le Roi Démon

L’addition est encore ce qu’on a inventé de mieux pour dissiper l’ivresse.


Ce tome fait suite à Shi T01 Au commencement… (2017) qu’il faut avoir lu avant, car c’est le premier d’un cycle en quatre. Son édition originale date de 2017. Il a été réalisé par Zidrou (Benoît Drousie) pour le scénario, et par Josep Homs pour les dessins et les couleurs. Il comporte cinquante-quatre pages de bande dessinée.


Le commissionnaire Kurb se présente à la petite porte du palais. Il énonce le mot de passe : To sing with heart and voice ! Le garde le fait entrer et le mène dans les appartements de la reine Victoria. Une fois en sa présence, il s’incline avec déférence. Dans le même temps, la narratrice s’adresse à la fille de son amie : Sept mois étaient passés depuis sa première rencontre avec la mère de son interlocutrice, au Crystal Palace. L’Exposition universelle avait fermé ses portes en octobre… Un succès retentissant tout à la gloire de l’Empire britannique comme de la civilisation moderne !, selon d’aucuns. Une débauche financière outrancière en ces temps de crise !, selon d’autres. Sept mois étaient passés, interminables au cours desquels le diable lui-même aurait été bien en peine de dire qui de son amie ou d’elle avait connu le pire enfer. Car si, à cette époque, une femme régnait sur le plus grand empire du monde… le monde, lui, régnait sur la femme ! Comment lui décrire ce qu’était la capitale de l’Empire britannique à elle qui n’en a jamais foulé les pavés poisseux ? Londres à cette époque, était une demi-mondaine. Une goulue, une ogresse faisant son lit du pillage de ses lointaines colonies et de la misère du peuple. Une demi-mondaine, oui., voilà ! Tout maquillage et toutes minauderies au-dessus, mais vérolée en dessous ! Cruelle loterie que celle du berceau ! On naissait avec une cuillère en argent dans la bouche…ou on finissait avec autre chose dans le fondement.



Dehors dans les rues de Londres, la neige tombe. La jeune Pickles et sa sœur font le trottoir, la première appâtant le chaland pour le rabattre vers sa sœur, afin qu’il fasse son affaire derrière une palissade en bois. À l’intérieur des riches demeures, les bourgeois fêtent Noël. Chez le révérend Green, Jennifer est en train de s’affairer dans son bureau. Son mari y pénètre et il lui rappelle que les parents de la jeune femme sont leurs invités ce soir. Ce sera la première fois, qu’elle tâche de faire bonne contenance. Sinon il sera obligé de la punir comme la dernière fois. Or elle n’aime pas quand il la punit… ou si ? De son coté, Kita exerce ses fonctions de dominatrice à l’établissement L’Alcôve, installant un bâillon à boule sur la bouche de son client, et se mettant à fouetter son derrière, devant le regard amusé de son giton, tout en sachant pertinemment qu’une personne est en train de prendre un cliché à la dérobée derrière un tableau accroché au mur. La narratrice reprend : La haine ! Durant ces sept mois, son amie et elle se sont nourries de la haine. Un peu plus résolues chaque jour. Un peu plus monstrueuses aussi. Le proverbe ne dit-il pas : De souris se nourrit le chat, de haine le tigre ? Pendant ce temps-là, le commissionnaire montre les daguerréotypes compromettant du chef du gouvernement, à la reine Victoria.


Un premier tome dense établissant de nombreux éléments, dans une savante recomposition chronologique, et une narration visuelle époustouflante. Cette dernière caractéristique demeure entière générant une intense immersion. Le lecteur la retrouve pleine et entière, ne serait-ce que pour la reprise d’une page du tome un : celle lors de la course-poursuite se terminant sur le toit d’un petit immeuble délabré, avec une vue de dessus inclinée. Tout au long du présent tome, les rétines du lecteur sont à la fête avec des vues spectaculaires : la discrète passe derrière une palissade (une situation sordide et pathétique sans voyeurisme), une bataille navale entre les navires britanniques et la jeune nation des indépendantistes (océan houleux, bois de charpente et cordages à gogo), le dîner très formel chez les Green (et les écarts du jeune frère William, ainsi que la remarque acerbe de Jennifer sur l’impuissance de son époux), le magnifique tatouage sur le dos de Senseï (évoquant sa contrepartie sur le dos de Kita), l’irruption des aliénées dans la salle où se déroule la compétition d’échec (avec la même matrone nue en surpoids), le rappel en contreplongée d’Octavius Winterfield en train de s’enfoncer dans l’eau, le déchaînement du démon Rei dans le cœur du brasier, ou encore la dernière case montrant deux personnages de dos dans une rue d’un ville du tiers-monde. Une narration visuelle riche et attrayante.



Tout du long, le lecteur se sent happé par chaque séquence, entre la tension narrative relative à l’intrigue et la mise en scène. Sans connaître la réalité concrète de la collaboration entre dessinateur et scénariste, il voit leur complémentarité, comme si chaque planche était réalisée par un seul et unique créateur. Cela va au-delà de la situation pensée visuellement, et de la construction de page conçue pour en tirer le meilleur parti. Le contraste entre la pénombre des rues sous la neige où se déroule une passe honteuse, et les lumières des riches demeures où se déroule un moment de socialisation hautement ritualisé. Dans la maison close L’Alcôve : la sphère du bâillon-boule à laquelle répond la surface sphérique de l’objectif de l’appareil photo dissimulé. La magnifique mise en scène panoramique du carnage sur le pont d’un navire britannique, avec les cases disposées en bande qui fonctionnent comme des inserts, et le détail macabre de la mouette qui vient picorer le moignon d’une cheville dont le pied a été arraché. Le soldat dont le corps s’enfonce dans l’eau de l’océan vu en contreplongée en planche douze avec la tête vers le bas, auquel répond le corps de Winterfield dans la même situation en page trente-quatre, cette fois-ci les pieds vers le bas. Jennifer Green en train de boutonner son corsage pour la soirée à venir avec ses parents dans un geste naturel et intime, hésitant à refermer le dernier bouton comme s’il s’agissait d’achever de revêtir un carcan, action terminée par son époux qu’elle ne supporte pas. La scène silencieuse en page vingt-six, au cours de laquelle Sensei et Kita méditent chacun dans un endroit différent, chacun à leur manière, dans un jeu de miroir. Et bien sûr, la scène de l’incendie alors que Kita, Rei et Pickles sont cernées sur le toit d’un bâtiment étant la proie des flammes. La narration visuelle va au-delà de jolis dessins, de moments spectaculaires et mémorables, pour atteindre le niveau d’une plausibilité et d’une évidence allant de soi, quels que soient les événements.


Le lecteur sait par avance que les deux jeunes femmes obtiendront vengeance pour ce qu’elles ont subi, et que la vengeance est un plat qui se mange froid. La conséquence réside dans le fait qu’elles vont encore souffrir et payer cher leur condition féminine à une époque impitoyable envers les faibles, dont la société est ainsi construite qu’elle maintient les femmes dans une situation de faiblesse, d’individus asservis à la volonté des hommes. Les auteurs savent mettre en scène ces moments de violences perpétrées contre les deux héroïnes, sans voyeurisme, ni complaisance. Ils savent y allier une narration factuelle : les maltraitances subies par l’épouse battue, la condition de simple marchandise de la prostituée dans une maison close. Dans ce tome encore, les événements s’avèrent cruels et injustes : internement forcé, prostitution enfantine, ennemis abattus à bout portant, victimes enfantines de mines antipersonnel, etc. Le récit dépasse la condition de simple récit alignant des horreurs bien trop réelles, en montrant l’incidence sur les personnages. Avant la dixième page, la narratrice indique qu’elle et son amie se sont nourries de la haine. Celle-ci apparaît comme une forme d’adaptation logique et inévitable en réponse aux maltraitances. La démarche de vengeance ne sera pas jolie à voir, et elle découle d’un asservissement systémique perpétré par des individus masculins sans aucune conscience de cet état fait, et aussi incapables de compassion ou d’empathie vis-à-vis d’individus qu’ils considèrent comme étant d’une classe inférieure, qu’ils soient pauvres ou femmes.



Dans le même temps, le lecteur a bien conscience que son plaisir de lecture provient avant tout de l’intrigue. Le récit ne se limite pas à servir de support pour dénoncer les méfaits du patriarcat dans une société révolue. Le scénariste maîtrise son art : il commence par apporter une pièce supplémentaire dans son histoire, en la personne de la reine Victoria (1819-1901) qui prend une décision lourde de conséquence sur la suite. Il intègre plusieurs éléments historiques comme la guerre d’indépendance des États-Unis, la mise en scène peu charitable de Sir John Russell (192-1878) premier ministre de juin 1848 à février 1852, la mention de trois individus ayant tenté d’assassiner la reine : Edward Oxford (tentative le 10/06/1840), John Francis (29/05/1842)), William Hamilton (19/05/1849), même si dans la chronologie il manque John Bean. Le docteur responsable de l’établissement Hitchborough Asylum mentionne à nouveau Kermur de Legal (1702-1792), le premier joueur d'échecs professionnel dont le nom soit resté à la postérité. Le lecteur relève également le terme de Cypango, qui renvoie à Cipango, le nom chinois du Japon. Et il se demande comment tout cela va tourner : la manière dont les deux héroïnes (et demi, avec Pickles) vont élaborer leur vengeance et la mettre en œuvre, le sens métaphorique de l’élément surnaturel, la machination ourdie pour reconquérir la colonie perdue, etc. Une intrigue dense et haletante.


Le premier tome avait conquis et ferré le lecteur qui avait compris qu’il était ainsi accro à la série. Ce deuxième tome confirme l’excellence de la narration visuelle, la symbiose remarquable entre artiste et scénariste, ainsi que la sensibilité des thèmes abordés. Avant tout, le plaisir de lecture est nourri autant par la curiosité du lecteur pour l’intrigue, son empathie pour ces jeunes femmes que rien ne peut cantonner au rôle de victime, que par l’aventure ancrée dans le réalisme de cette société et rehaussée par une touche de fantastique savamment dosée. À couper le souffle.



mercredi 7 mai 2025

Ciel d'orages T01 London Burning

C’est une carapace, un moyen pour elle de garder les horreurs du monde à distance.


Ce tome est le premier d’une série indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2024. Il a été réalisé par Éric Warnauts & Raives (Guy Servais) qui travaillent à quatre mains sur le scénario et les dessins, Raives se chargeant des couleurs. Il compte soixante-deux pages de bande dessinée.


Quelque part au-dessus des côtes de l’Angleterre, une escadrille d’avions de guerre allemands arrive, comprenant plusieurs bombardiers. Une escadrille de Supermarine Spitfire surgit dans le ciel pour les intercepter et le combat aérien s’engage. Un Spitfire touche un Bristol Blenheim, mais il est pris en chasse par un Messerschmitt Bf 109. Un autre Spitfire vient à sa rescousse. La mission britannique a été victorieuse, les pilotes peuvent rentrer boire le thé. Winston Churchill prononce son célèbre discours à la Chambre des Communes du 18 juin 1940 : La bataille d’Angleterre a débuté. De cette bataille, dépend la survie de la civilisation chrétienne. Toutefois la rage et la toute-puissance de l’ennemi vont bientôt se déchaîner contre le Royaume Uni. Hitler sait qu’il devra briser les Britanniques sur cette île ou qu’il perdra la guerre. S’ils parviennent à lui résister, toute l’Europe pourra être libre. Mais s’ils échouent, alors le monde entier, y compris les États-Unis, y compris tout ce qu’ils ont connu et aimé, sombrera dans les abîmes d’un nouvel âge des ténèbres rendu encore plus sinistre et peut-être plus pérenne par les lumières d’une science pervertie. Aussi doivent-ils se préparer à accomplir leur devoir, à se conduire de telle sorte que si l’empire britannique et son Commonwealth durent mille ans, les hommes diront encore : Ce fut leur heure de gloire.



Le soir, dans le mess des officiers, une soirée dansante est organisée avec un orchestre. Kate Kavendish, pilote de bombardier, danse, puis retrouve ses copines, et découvre un mot sous le sous-bock de son verre que Jimmy Kane a réussi à glisser, sans que sa cavalière Missy Collins ne s’en aperçoive. Elle prend le billet discrètement. Elle se rend dans la chambre 116 de l’hôtel comme indiqué sur le mot, et elle y retrouve son amant Jimmy. Les sirènes de l’alerte aérienne retentissent : encore un raid des Teutons. Kate refuse qu’ils descendent dans le Tube, ils se couchent et font l’amour, et Kate rappelle à Jimmy ce dont ils ont convenu : pas de sentiments ! Dans le ciel, la bataille aérienne fait rage. Bien que la propagande allemande affirme que seuls les objectifs militaires sont visés, les bombardiers ennemis déversent des tonnes d’explosifs et de bombes incendiaires sur les grandes villes britanniques. Une fois encore, la Luftwaffe a percé les défenses de la capitale et a incendié les entrepôts du port. L’enfer aura duré neuf heures. De la peinture, du rhum et du sucre en feu flottent sur la Tamise… Au matin, le quartier des docks brûle encore, enveloppant la capitale d’une épaisse fumée âcre. Le lendemain matin, Kate et Jimmy se quittent, elle lui rappelle qu’ils se voient bientôt chez tante Beth, pour le baptême du petit Louis.


C’est toujours un plaisir visuel de retrouver le duo de Warnauts & Raives, une narration à base de contours réalisés avec un mélange de traits fins et cassants et de traits un peu plus épais et souples, complétés par une mise en couleurs pouvant aller jusqu’à la couleur directe pour intégrer d’autres informations visuelles dans les cases. Ils sont adeptes de dessins réalistes et descriptifs, pour une reconstitution soignée et documentée. Ainsi le lecteur identifie aisément les différents modèles d’avions de guerre même s’ils ne sont pas nommés par les personnages : ME109, Spitfire De Havilland, Arado Ar196, Bristol Blenheim, Stirling. Il peut prendre son temps pour examiner les cocardes, c’est-à-dire les marques d’identification de ces aéronefs militaires. Cet album s’ouvre avec un combat aérien de quatre pages, exercice visuel demandant un solide sens de la mise en scène pour pouvoir donner la sensation du positionnement respectif des différents avions, et de leurs déplacements les uns par rapport aux autres, pour pouvoir suivre le déroulement de l’affrontement. Les artistes ont recours à des grandes cases avec des cases en insert, des cases en trapèze pour accentuer l’impression de mouvement, des cases verticales et des cases inclinées pour insister sur un mouvement soudain ou une situation dramatique. Ainsi tout au long de l’album, le lecteur peut contempler le spectacle souvent dramatique et une fois paisible de l’aviation : bombardement dans le ciel de Londres avec le faisceau des puissants projecteurs et le tir nourri de la Défense Contre l’Aviation (DCA), deux pages de toute beauté au cours desquelles Kavendish fait atterrir son avion dans un petit aéroport de la verdoyante campagne anglaise, deux pages pour l’amerrissage d’un hydravion Arado Ar196, un deuxième combat aérien au-dessus des côtes britanniques pendant sept pages, un vol de transit de deux pages du bombardier piloté par Kavendish, un combat au-dessus de la mer celtique pendant six pages, le vol de deux chasseurs au-dessus d’un pré occupé par de paisibles moutons, et enfin le vol d’un biplan au-dessus des montagnes.



La reconstitution historique comprend les autres composantes attendues, en plus des avions militaires. Les uniformes et les armes, les tenues civiles, jusqu’aux sous-vêtements de Kate, les façades londoniennes et quelques monuments comme Tower Bridge, sans oublier les toits et le ciel crevé par les faisceaux de projecteurs avec les ballons flottants, les modèles de véhicules de l’époque et les double-deckers, plusieurs paysages du pays. Le lecteur circule dans une ou deux bases aériennes, il va se réfugier dans les souterrains du métro (Tube) avec Nicole et son amant Lewis, il passe une nuit torride dans une chambre d’hôtel de grand standing, et il séjourne dans une chambre d’hôpital à Londres. Il peut voir les immeubles détruits après une nuit de bombardements. Pour les fêtes de fin d’année, il accompagne Kate dans la résidence de famille : c’est l’occasion d’admirer la campagne anglaise verdoyante et ses animaux d’élevage. Il pénètre avec elle à l’intérieur d’un somptueux manoir, et garde les yeux bien ouverts pour admirer la riche décoration et l’ameublement. Puis il ressort pour profiter du parc soigneusement entretenu. Il est très impressionné par le naturel avec lequel les artistes représentent chaque endroit de manière organique, avec un dosage parfait entre les détails concrets et les couleurs donnant la sensation de la grisaille urbaine, ou du calme de la campagne.


Bienvenu en Angleterre pendant la seconde guerre mondiale alors que les bombardements ennemis surviennent avec une régularité terrifiante. L’armée de l’air Royal Air Force britannique a compté des dizaines de femmes pilotes, dont la plus célèbre fut Joy Lofthouse (1923- 2017) qui a volé avec des Spitfire ou des bombardiers pour l’ATA (Air Transport Auxiliary), une organisation britannique de la Seconde Guerre mondiale pour assurer le convoyage des avions neufs, des avions réparés ou endommagés. Comme à leur habitude, les auteurs écrivent une bande dessinée solidement documentée. Le lecteur peut relever de nombreuses références historiques : le discours de Winston Churchill du 18 juin 1940, les relations du président Edvard Benes (1884-1948) du gouvernement provisoire tchécoslovaque et Josef Tiso (1887-1947) président de la République slovaque auto-proclamée, l’histoire de la création du V de la Victoire par Victor de Laveleye (1894-1945), l’évasion des ministres Pierlot et Spaak d’Espagne le 18 octobre 1940, les activités d’Oswald Mosley (1896-1980, fondateur en 1932 de l’Union des Fascistes Britanniques), les activités du Service des Opérations Spéciales (SOE, Special Operations Executive), etc.



À l’évidence, il faut un peu de temps pour que les personnages se mettent en place dans la grande Histoire. Les auteurs commencent par mettre en scène les aspects les plus spectaculaires : les combats aériens et les passions extra-conjugales. Toutefois, leurs personnages ne se résument pas à des pantins taillés sur mesure pour porter artificiellement l’intrigue sur leurs épaules. Il apparaît progressivement que Kate Kavendish dispose d’une histoire personnelle : une riche famille installée dans le Gloucestershire, des origines polonaises qui complexifie sa situation personnelle dans ce conflit mondial, voire qui pourraient la rendre suspecte. Les auteurs ont déplacé le point de vue de ce récit de guerre des hommes vers les femmes, et des femmes actives dans la guerre. Les risques auxquels sont exposés les individus, la mort pouvant survenir de manière arbitraire à tout moment, sous un bombardement ou lors d’un combat aérien, rend chaque moment plus capital, plus intense. Chaque personnage se retrouvant en situation de combat fait l’expérience de la fragilité de la vie, chaque traumatisme provoque un comportement d’adaptation en retour. Les deux créateurs ont l’art et la manière pour insuffler de la vie à leurs personnages, les faire exister, leur donner un caractère et des motivations propres. Le lecteur en vient à se demander comment leur existence peut conserver un sens, entre le contraste total du bruit et de la fureur d’un combat aérien, ou d’un bombardement, et le calme surréaliste de la campagne et des grands espaces naturels. Comment réconcilier les petits drames personnels et les destructions massives occasionnées par le largage de plusieurs tonnes d’explosifs en une nuit ? Jimmy Kane parle de sa tante et il dit : C’est une carapace, un moyen pour elle de garder les horreurs du monde à distance, pas la moindre fissure ne doit apparaître sous peine de rompre dans la tempête… Le lecteur se dit que chaque personnage forge sa propre carapace à sa manière, luttant pour éviter la moindre fissure que pourrait provoquer une nouvelle horreur.


Une série de plus qui évoque la Grande-Bretagne pendant la seconde guerre mondiale au travers d’une aviatrice militaire… Il s’avère que ce point de vue et la maîtrise des deux créateurs transforment une situation souvent traitée en un récit poignant, celui d’une femme combative, pilote de bombardier, ayant adapté son comportement de vie aux circonstances, avec de magnifiques séquences de combats aériens. Tragique.



mercredi 27 novembre 2024

Bruce J. Hawker T07 Le royaume des enfers

Qui est l’écervelé qui commande cette barque… ?!?


Ce tome est le dernier d’une heptalogie. Il fait suite à Bruce J. Hawker tome 6 Les bourreaux de la nuit (1991). Cet album a été réalisé par William Vance (1935-2018) pour le dessin, par Petra Coria (1937-2024) pour les couleurs, avec André-Paul Duchâteau (1925-2020, créateur de la série Ric Hochet) pour le scénario. Il comprend trois récits : Le royaume des enfers (deuxième partie du tome 6) directement publié en album en 1996, L’écervelé (onze planches publiées dans Super Tintin 10 en 1980), et Top secret (deux planches) publié dans Super Tintin 37 en 1987.


La Tamise… un fleuve aux eaux changeantes, soumis à l’influence de la marée avec plus de sept cents flux et reflux par an… la Tamise, appelée souvent l’épine dorsale de Londres. Par un brouillard diffus, un homme avance d’un pas décidé et passe devant une famille dans le dénuement, en train de se réchauffer devant un feu de fortune. Il est légèrement aviné, et il ricane tout seul à voix haute. Il arrive devant un gibet. Un soldat le reconnait et l’indique à son collègue : c’est Mackton le bourreau, il est possible de lui acheter de l’excellente corde de pendu à six pence. Mackton monte sur l’échafaud, et il vérifie la solidité du nœud coulant. Les soldats continuent de commenter : il paraît que le futur pendu est un bourreau de la nuit qui a été livré à la justice, le vrai bourreau, Mackton va copieusement se restaurer à une des tavernes proches où il a ses habitudes. Il pénètre dans l’établissement de Billy et commande un whisky à réveiller les morts. Il se trouve que dans leurs recherches Bruce J. Hawker et George Lund entrent également dans la même taverne peu après. Ils s’intéressent tout de suite à ce bourreau bruyant. Hawker décide de le suivre quand il partira, même s’il a horreur de ces mises à mort. Un des badauds présents sur place a entendu une rumeur disant qu’il y aurait deux pendaisons. La corde est passée autour du cou du premier condamné : un des bourreaux de la nuit qui a attaqué Hawker près du cotre.



Voilà un format inattendu : la conclusion du récit débuté dans le tome précédent, en seulement trente pages, au lieu des quarante-six habituelles. Le lecteur apprécie que le scénariste n’ait pas étiré une intrigue en faisant du remplissage. Il attend avec une impatience certaine la résolution : Bruce J. Hawker parviendra-t-il à sauver son père adoptif ? Parviendra-t-il également à contrer l’organisation clandestine des bourreaux de la nuit et à mettre un terme à leur agissement ? Dans le cadre de cette série, la réponse ne fait pas beaucoup de doute, mais il n’est pas impossible qu’il y ait un prix à payer. En effet, un des personnages succombe à l’appât du gain et trahit les bons. Les bourreaux de la nuit se livrent à une mutilation sur un de leurs prisonniers, et ils fomentent un nouvel enlèvement, visant un des princes de la couronne. De fait, le lecteur ne ressent aucun temps mort, voire il aurait bien vu deux ou trois scènes un peu plus développées, au moins d’une bande de trois cases.


Comme dans les tomes précédents, le scénariste a ménagé de beaux moments d’action à l’artiste. La première pendaison se déroule hors champ de la prise de vue, avec uniquement le visage de Lund et de Hawker qui se crispe. La deuxième pendaison donne lieu à l’intervention vive et musclée de Hawker qui bondit pour estourbir deux bourreaux, pour délivrer la condamnée, et courir vers un fiacre pour une fuite éperdue. Le dessinateur prend visiblement plaisir à représenter la voiture à cheval filant dans des rues voire des chemins, détrempés, en modulant le niveau de rendu en ombre chinoise pour un effet estompé d’éloignement dans la distance. Quelques pages plus loin, Hawker bondit dans le dos d’un bourreau de la nuit, pour lui faire une clé au cou et le menacer d’un poignard effilé : une action rondement menée, des dessins secs et efficaces, une ambiance lumineuse dans le brouillard nocturne propice à une attaque furtive. En planche vingt-sept, le lecteur se retrouve spectateur d’un premier duel à l’épée en neuf cases : le dessinateur séquence cette action de manière à ce que le lecteur puisse voir le positionnement respectif des deux combattants, comprendre leurs déplacements, suivre leurs attaques et leurs ripostes, parfait. Un deuxième duel s’engage dans la page suivante et il est réglé en deux cases, le bourreau de la nuit n’étant pas un bretteur expérimenté. L’artiste ne se complaît ni dans le voyeurisme, ni dans le gore, tout en montrant bien la soudaineté de l’épée qui s’enfonce dans la poitrine de l’assaillant, la violence du geste, la douleur du blessé.



Le lecteur retrouve également l’art d’installer et de développer une ambiance à la fois par un découpage approprié, à la fois grâce à la mise en couleurs réaliste et teinté d’une pointe d’expressionnisme. La page d’ouverture constitue un cas d’école. L’auteur reprend les mêmes mots que pour le tome précédent, concernant la marée et l’épine dorsale. Le lecteur fait immédiatement le lien et va vérifier s’il n’est pas en train de lire la même planche une seconde fois. La première case est de la largeur de la page et en occupe la moitié de la hauteur : une vue de la grève de la Tamise avec des pieux et un canot au premier plan, une cabane en bois au second plan, et un navire avec les voiles repliées sur les mâts en arrière-plan : un usage des traits encrés et des aplats de noir, allant de traits de contour à une ombre chinoise grignotée par la brume pour le dernier plan. Dans la case suivante, également de la largeur de la page, dans le lointain le début de la ville, au premier plan le groupe de vagabonds à contrejour devant le feu. Troisième bande, un sans-abri relève la tête ayant entendu un bruit, puis son visage de face, et enfin avec une caméra au niveau du sol une paire de bottes qui avance de manière décidée. Le lecteur a senti le froid commencer à pénétrer ses vêtements, l’humidité de l’air, la misère et la résignation de ceux qui la subissent, l’irruption d’un élément étranger perturbateur, dans une ambiance entre gris et vert des plus déprimantes. L’artiste s’amuse autant avec la trogne du bourreau Mackton, qu’avec la flamboyance abondante de la chevelure de Red Lady. Les séquences en bord de Tamise sont toutes autant suintantes et humides, froides et sinistres. La coloriste joue à plein sur le contraste entre ces moments et l’éclairage chaud et vif de la taverne Lock’s Club, un régal visuel.


Le scénariste parvient à faire passer l’heureuse coïncidence qui fait que Hawker et Lund se trouvent au même moment que le bourreau dans la taverne, en indiquant qu’ils ont déjà fait le tour de plusieurs établissements similaires, et qu’ils ont fait chou blanc. Il apprécie également que le héros refuse de se soumettre aux conditions des bourreaux de la nuit, qu’il se mette en danger en se rendant seul et sans arme à un de leur rendez-vous, tout en reconnaissant que le temps file et qu’il ne pourra peut-être pas sauver son père adoptif sans payer la rançon. Dans cette dernière aventure de la main de William Vance, Bruce J. Hawker ne prend pas la mer, tout juste un canot, et il se retrouve également à devoir nager dans la Tamise de nuit. Il fait montre de courage physique, en prenant des risques, et tout autant d’intelligence. Il fait un tour systématique des tavernes, il met une potentielle victime à l’abri, il se doute que quelqu’un parle trop dans son entourage, il réalise lui-même une filature. L’intrigue se clôt de manière satisfaisante, et le héros reprend la mer : il s’est montré aussi bon tacticien sur terre que sur mer.



Dans un premier temps, le lecteur se retrouve un peu décontenancé par une seconde partie de seulement trente page. Dans un second temps, il constate que le scénariste a privilégié un récit dense et rapide, à une dilution pour respecter une pagination arbitraire. Dessinateur et coloriste se complètent à merveille pour des pages pleines de tension et d’humidité, avec des dessins aux contours âpres apportant une apparence adulte et dure, très savoureuse pour les lecteurs plus âgés.


L’écervelé, dix pages plus une magnifique illustration peinte en double page qui devait servir de couverture, un navire sur mer déchaînée. Sur la berge de la mer, une jeune femme nommée Kate chemine à dos d’âne, essayant d’échapper à un trio patibulaire menée par un certain Ortiz. Elle doit être rejointe par des marins britanniques. En apercevant leur bâtiment approcher, elle estime qu’il est conduit par un écervelé, au vu des risques qu’il prend. L’auteur s’amuse bien avec une belle blonde en robe longue pleine d’initiative, portant un jugement critique sur les capacités de son sauveteur potentiel, avec de très belles images de plage, de mer, et de mouettes.


Top secret, trois pages : Un soir de brume, comme disait le poète, sur les quais de la Tamise, Bruce J. Hawker se dirige en toute discrétion vers une maison abandonnée pour se livrer à une tâche mystérieuse. Une histoire courte avec une chute gentille, rehaussée par une touche légère d’humour en forme de clin d’œil. L’occasion de retrouver le personnage sur les berges enténébrées du fleuve : sympathique.


Ce tome vient clore les aventures de Bruce J. Hawker réalisées par son créateur William Vance, avec l’apport déterminant de Petra Coria pour la mise en couleurs, et le renfort d’André-Paul Duchâteau pour les scénarios des albums 4 à 7. La narration visuelle se fait acérée et poisseuse pour la fin de l’intrigue des bourreaux de la nuit. Elle retrouve tout son souffle sur la plage et sur mer pour la seconde histoire. Elle replonge dans la nuit pour la dernière. Une bonne série dans la carrière de William Vance.



mercredi 13 novembre 2024

Bruce J. Hawker T06 Les bourreaux de la nuit

L’aube se lèvera-t-elle demain ?


Ce tome est le sixième d’une heptalogie. Il fait suite à Bruce J. Hawker tome 5 Tout ou rien (1988). Cet album a été réalisé par William Vance (1935-2018) pour le dessin, par Petra Coria (1937-2024) pour les couleurs, avec André-Paul Duchâteau (1925-2020, créateur de la série Ric Hochet) pour le scénario. Il a été prépublié dans les numéros 59 à 70 du journal de Tintin fin 1990, début 1991. La première édition en album date de 1991. Il comprend quarante-cinq pages de bande dessinée.


La Tamise… Un fleuve aux eaux changeantes, soumis à l’influence de la marée avec plus de sept cents flux et reflux par an… La Tamise, appelée souvent l’épine dorsale de Londres… En ce début de soirée recouvert par le fog, une famille de miséreux fait griller un petit animal sur un feu de fortune. Un coupé passe dans la rue : Lord Hawker rentre chez lui, conduit par son cocher James. Il lui demande d’aller plus vite car ce n’est pas une heure pour les honnêtes gens, et il se dit qu’il aurait mieux fait de se faire accompagner par Bruce, son fils adoptif, tout en se morigénant pour ces craintes stupides de vieil homme. Le cocher doit arrêter le coupé car un homme en habit de ville, cagoulé, se tient au milieu de la voie, avec un pistolet dans la main. Il s’avance et il indique que lui et ses compagnons en ont après le Lord. Il continue : ils vont lui offrir l’hospitalité pour cette nuit, et peut-être encore d’autres… James en profite pour baisser discrètement sa main vers son propre pistolet, mais un des bourreaux de la nuit est plus rapide et lui tire dessus. Le cocher est blessé, l’homme donne une tape sur le cheval pour que celui rentre à la maison et que l’homme blessé serve de message et d’avertissement. Ils emmènent le juge vers les bas-fonds de la ville.



Au Lock’s Club, Bruce J. Hawker indique à son ami George Lund qu’il trouve que ces endroits où l’on s’amuse sont désespérément sinistres, le temps lui paraît long. Lund s’étonne que son ami regrette déjà les loisirs bien mérités qui leur ont été octroyés. Il continue en faisant observer que tout dans ce club à la mode est fait pour retarder le temps : c’est le seul endroit de Londres où les aiguilles de l’horloge marchent à l’envers ! Il lui suggère d’admirer les jolies femmes dehors, et ici les gentlemen avec leurs chapeaux hauts-de-forme. D’ailleurs James Heatherson est présent et il prend la parole pour indiquer que c’est lui qui a introduit le haut-de-forme en 1797, et il a dû payer une amende de cinquante livres pour avoir délibérément effrayé des gens timides. C’est au tour de lord Thomas Bentley de se mêler à la conversation. Il leur propose d’organiser un pari. Ils sont interrompus par l’arrivée de la voiture de lord Hawker, et de son cocher blessé. Bruce J. Hawker va l’interroger pour en savoir plus. Le cocher s’écroule inconscient en moins de cinq secondes, ce qu’avait parié Lord Bentley.


Nouveau diptyque pour ce personnage récurrent : cette fois-ci le tome se déroule à terre, à l’exception d’une poursuite dans le gréement lors d’un bref passage dans un navire échoué. Le lecteur retrouve le héros : toujours aussi beau avec sa chevelure argentée qui a peut-être pris un peu de volume Il a donc été réintégré dans les bonnes grâces de l’armée, après les prouesses de sa précédente aventure, et il bénéficie même de temps libre… dont il ne sait pas quoi faire. Sa personnalité est toujours réduite à quelques traits de caractère : le courage, athlétique et combattif, une forme d’honneur et d’altruisme. D’ailleurs le lecteur est pris de court par ce dernier, car finalement Bruce a retrouvé de l’estime pour ses parents adoptifs Lady & Lord Hawker, alors qu’ils s’étaient mutuellement reniés à la suite de sa disgrâce. George Lund ne fait pas montre de plus de personnalité, et a droit à moins de répliques. Percy Reeves apparaît plus défini, avec son attitude rebelle et sa fréquentation de milieux criminels. Le lecteur attend avec impatience de revoir Diana Summerville, l’agent de liaison apparue dans l’aventure précédente, car il s’agissait d’un personnage complexe, doté d’une charme extraordinaire… mais les auteurs ont opté pour un nouveau personnage féminin : Red Lady, la petite rousse qui accompagnait Margie, la gouvernante de Lord et Lady Hawker, celle-là même que Bruce a sortie plusieurs fois du pétrin. À nouveau, scénariste et dessinateur insufflent un sacré caractère à ce personnage féminin.



La première page met en scène la Tamise longeant un quartier défavorisé, avec le brouillard qui commence à s’installer. La mise en couleurs s’avère remarquable : un camaïeu de bleu-gris, estompant les traits de contour des habitations, gommant les autres couleurs. Dans les cases du bas, la vive lueur du feu repousse cette chape terne. Le coupé apporte des couleurs : la petite lanterne jaune sur le côté, le manteau vert du cocher, la chevelure argentée de Lord Hawker. De même, les bourreaux de la nuit amènent une couleur pourpre. Petra Coria navigue avec habileté et intelligence entre une mise en couleurs réaliste et des ambiances impressionnistes. À plusieurs reprises, le lecteur se rend compte qu’il prête attention à son apport soit pour l’ambiance d’une scène, soit pour une case particulière : la semi-pénombre du parc de la résidence des Hawker, l’effet orangé du feu de l’âtre dans une case de la planche douze, le retour du brouillard nocturne sur les quais mettant, par contraste, formidablement en valeur la chevelure rousse flamboyante et l’habit pourpre de Red Lady, l’aspect fantomatique du sommet du grand mât, le violet profond immaculé des cagoules des bourreaux de la nuit, l’éclairage cru de la fosse dans laquelle combattent les chiens, les draperies dans le repaire de Lord John, etc. Avec un feuilletage rapide, le lecteur peut ressentir l’impression d’une mise en couleurs un peu datée ; à la lecture il en va tout autrement, l’intelligence de la complémentarité avec les traits encrés apparaissant pleinement.


Une nouvelle fois, la narration surprend le lecteur par son ton adulte, ce qu’il n’attendait pas forcément d’une série tout public publiée dans le journal de Tintin. La petite famille s’apprêtant à manger ce qui pourrait bien être un chat au mieux, un rat au pire, cuit à la broche sur un feu de fortune sur un quai désaffecté d’un quartier abandonné de Londres produit un effet de misère et de dénuement. Les bourreaux de la nuit ressemblent de prime abord à une association de malfaiteurs, ou plutôt de Robins de bois, dérobant aux riches. Toutefois, il apparaît que leur chef appartient à la classe des nantis, que les richesses ne sont en rien redistribuées, mais acquises pour l’intérêt personnel de certains. La police s’avère incompétente pour pourchasser ces criminels qui exécutent leurs victimes avec une potence. Qui plus est un personnage explique que Londres ne dispose pas de justice organisée. Il continue en dressant le portrait catastrophique de la sécurité des citoyens : Londres, la City, les quartiers au nord constituent une véritable cité de malfaiteurs ! Tout les aide : le brouillard, la fumée du charbon de terre qui couvre la ville ! Le gouvernement paie bien des primes à des argousins privés… Mais ils sont aussi corrompus que ceux qu’ils doivent pourchasser ! Plus loin, un enfant des rues dépenaillé vient farfouiller dans la poche de Bruce J. Hawker, comme le premier pickpocket venu. Les combats de chiens clandestins attirent aussi bien la canaille des bas-fonds que des Lords venus parier gros. Un environnement qui n’est ni réjouissant, ni épanouissant.



Le lecteur prend tout de suite fait et cause pour le héros bien décidé à sauver son père adoptif, malgré le différend qui les oppose. L’intrigue contient son lot de péripéties : un enlèvement en bande organisée, une course pour rattraper Bunny qui s’enfuit avec le coupé, une autre poursuite dans les gréements d’un navire échoué, l’infiltration à haut risque dans une réunion des bourreaux de la nuit cagoulés (avec mot de passe et signe de reconnaissance), combats de chiens, et deux rapts supplémentaires, sans oublier la corde au cou pour le héros. Il s’agit donc bien d’un récit d’aventure, dans un contexte précis ayant une incidence sur l’intrigue (par opposition à un décor interchangeable), avec une narration visuelle impeccable, en termes de consistance et de lisibilité. Pour un peu, le lecteur éprouverait du vertige à monter derrière Bruce J. Hawker dans les gréements. Le scénariste s’amuse avec quelques conventions du genre comme le recours à une phrase servant de mot de passe (L’aube se lèvera-t-elle demain ?), et le passage secret reliant le navire échoué au repaire des bourreaux de la nuit. Il intègre quelques références historiques comme la mention d’Old Bailey, le terme de Lobsters (homards, surnom des soldats d’infanterie de marine), et la petite histoire macabre racontée par lord Heatherington sur le condamné à mort qui aurait dû accepter de boire un verre.


Cette fois-ci pas d’embarquement en mer : Bruce J. Hawker reste à terre pour un essayer de libérer son père adoptif qui a été enlevé par une bande organisée qui demande une rançon. La narration visuelle emporte le lecteur dans ce Londres régulièrement sujet au brouillard, dans les salons luxueux, et les rues sordides, et même un passage secret, avec une mise en couleurs aussi élaborée que discrète. Le scénario mêle harmonieusement les conventions du genre (une ou deux bagarres, le héros en péril, les bandits agressifs mais pas toujours efficaces, une femme magnifique entre victime et femme fatale) et des éléments sociaux adultes assez durs.