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lundi 9 mars 2026

Les grands batailles navales T01 Trafalgar

Comme un gallinacé sans tête, ça s’agite, ça s’affole et ça court dans les sens !


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, constituant le premier de cette série sur les batailles navales. Son édition originale date de 2017. Il a été réalisé par Jean-Yves Delitte, peintre officiel de la Marine, membre titulaire de l’académie des Arts & Sciences de la Mer, pour le scénario, par Denis Béchu pour les dessins et pour les couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. Il se termine par un dossier historique de huit pages, rédigé par le scénariste, agrémenté de documents visuels comprenant huit chapitres et un glossaire. Les différentes parties portent les titres suivants : L’histoire d’un projet fou, Vaisseau de ligne roi des batailles, Un navire de légende, Un héros, Un drôle de choix, Un tir chanceux, Badaboum, Que de monde !


Empire de France, au château de Saint-Cloud, le vingt-six avril 1806, un cavalier un peu crasseux se présente aux grilles devant les gardes, il porte un long manteau gris enveloppant, une capuche, et un cache sur l’œil droit. Il pénètre dans le château impérial par une petite porte et il accède aux appartements d’un haut gradé. Il lui indique que la chose est faite. Le militaire lui répond qu’il le sait, qu’on l’en a déjà avisé. Le messager lui fait observer qu’il ne semble pas satisfait. Le commandant réplique par : Six coups de couteau dans le cœur ! Cela est excessif et peut intriguer. Son interlocuteur explique que l’homme ne s’est pas laissé faire, mais qu’il a pris des dispositions avec la maréchaussée pour tout cela soit reconnu comme un suicide, et la dépouille sera inhumée dans le plus grand secret. À quoi il lui est répondu que l’empereur n’en sera pas informé, il a d’autres préoccupations, tout cela appartient au passé.



À Cadix en Andalousie, le vingt-neuf septembre 1805, des vaisseaux mouillent dans la baie. À terre, dans le palais, un officier essaye de convaincre l’amiral De Villeneuve qu’ils ne peuvent rester éternellement rester ici. Il continue : Les équipages se démoralisent, voilà plus de six semaines qu’ils ont mouillé les ancres, il leur faut agir. L’amiral demande : Agir ? Pour aller où ? Pour faire quoi ? L’officier répond qu’ils ont des ordres, il n’est pas encore trop tard pour rejoindre la Manche et aider dans le plan d’invasion de l’Angleterre, toute la flotte du Ponant doit les attendre. Son supérieur l’informe que le plan a échoué, les Anglais ne sont pas laissés abuser, le blocus des ports français de l’Atlantique n’a pas été levé et ce n'est pas faute d’avoir essayé de les attirés aux Antilles. Il répète : Le plan a échoué, tout a été vain, aucune flotte ne les attend, elle est enfermée dans ses ports. Il ajoute : L’empereur est loin d’ici et il ignore tout de leur situation, sa critique indiffère De Villeneuve. Napoléon rêve d’envahir l’Angleterre, l’amiral le comprend, mais pour sa part, il se refuse à se laisser emporter par une ridicule fougue et à causer la perte de son escadre. Ses navires sont fatigués, ce long périple les a tous épuisés, ils ne sont plus en état de faire la guerre. Est-ce que le capitaine oserait le nier ?


À tout seigneur tout honneur : la bataille de Trafalgar qui s’est déroulée le vingt-et-un octobre 1805, connu de tout le monde. En découvrant l’introduction de deux pages, le lecteur néophyte sent bien que l’auteur avait ce jugement de valeur en tête car il ne donne quasiment aucune information qui permette de comprendre cette scène si le lecteur ne dispose d’aucune notion de contexte. Pour lui, le doute sera levé avec la dernière séquence, servant de conclusion en trois pages quant à l’identité de ce mystérieux suicidé qui s’est donné six coups de couteau dans le cœur. En outre, en revenant à ces pages après avoir lu l’ouvrage, il mesure mieux l’ironie, et même le sarcasme, contenue dans la réplique indiquant que l’empereur a d’autres préoccupations et que tout cela appartient au passé. Il laisse alors agir cette narration toute en cases de la largeur de la page, avec une belle reconstitution de la façade du château impérial de Saint-Cloud, de ses grilles en fer forgé, des tenues militaires des soldats avec la houppette de leur casque, et le cimier orné d'un masque en forme de Gorgone. Le bureau dans lequel le messager fait son rapport apparaît tout aussi soigné dans sa dimension de reconstitution historique : le meuble de bureau et ses fauteuils, le sous-main, le beau lustre avec ses perles de verre, les boiseries murales et une draperie, le manteau de cheminée et sa pendulette également d’époque, les motifs géométriques sur les cadres en bois. À l’évidence, le dessinateur a effectué un solide travail de recherche de références pour s’assurer de l’authenticité de la reconstitution histoire sous ses différentes facettes.



Le lecteur est bien sûr venu pour bénéficier d’une place au premier rang (mais en toute sécurité) à cette bataille historique, même si sa fierté patriotique peut en prendre un coup. Le choix de l’auteur lui appartient, et il consacre cinq pages à l’affrontement maritime, sans réellement développer la stratégie de chaque belligérant ou leurs tactiques, sans nommer les navires ou chaque commandant. Du coup, le lecteur apprécie de pouvoir se plonger dans le dossier historique qui comprend une carte du plan de bataille dressé sur la base des observations de Joans Tuby, officier à bord du HMS Euryalus, le chapitre intitulé Badaboum qui explicite en quoi consiste la science de tirer avec un canon, la hiérarchie sociale (ou militaire) régnant à bord d’un navire, et l’analyse du tir chanceux qui a atteint l’amiral Horatio Nelson (1758-1805). Il scrute alors ces quelques pages pour regarder dans le détail les navires en train de tanguer, les impacts des boulets de canon, les corps déchiquetés par la mitraille, la fumée générée par les tirs de canon, les embarcations de fortune ou les débris flottants auxquels s’accrochent les naufragés. Il voit les voiles et les bastingages de plus en plus perforés et brisés. Enfin les tirs cessent, le sort de la bataille en est jeté, et sous ses yeux les marins encore valides apportent leur aide aux blessés et estropiés.


Ce choix de restreindre le nombre de pages allouées à la bataille navale induit que le dessinateur se retrouve à représenter de nombreuses situations variées. Il utilise un trait net et précis pour réaliser des dessins descriptifs et réalistes. Le lecteur prend plaisir à prendre le temps de regarder des détails : les arcades du palais de Cadix et les chapiteaux de ses colonnes, les toits de la ville avec un clocher en premier plan, les magnifiques bâtiments au mouillage dans le port avec leurs cordages de commandes des vergues et des voiles et du maintien des mâts, l’uniforme militaire des Anglais, le Charleville (mousquet modèle 1777, portée maximale 250 mètres, portée pratique jusqu’à 150 mètres), une simple barque de pêche halée par un cheval, les canons sur les murailles de Cadix, les longs manteaux des cavaliers voyageant de nuit, etc. Il ressent rapidement la qualité de la narration visuelle, en particulier les plans de prise de vue : les images et les bandes racontent l’histoire, sans se contenter d’illustrer les dialogues. Les personnages sont costauds, sans être exagérément musclés, plutôt physiquement résistants, et… il n’y a pas une seule femme à l’horizon, ni dans ces pages. L’artiste utilise les gros plans sur les visages avec le bon dosage, montrant plus volontiers ce qui est en train de se passer, environnement et actions des personnages. Il met régulièrement à profit des cases de la largeur de la page, évidemment pour l’immensité de la mer et pour donner de la place à ces grands navires, mais aussi pour faire ressortir le positionnement respectif de plusieurs paysages, pour montrer deux actions se déroulant en même à proximité, etc.



Du coup, le scénariste dispose de place pour développer d’autres facettes de Trafalgar, pour l’aborder autrement que sur le plan de la stratégie militaire. Il emploie un procédé narratif que le lecteur retrouvera dans les autres tomes de cette série : accrocher l’attention du lecteur sur de simples marins, côté français et côté anglais, et un peu sur les deux amiraux, Nelson et De Villeneuve parce leur personnalité et leur parcours ont une incidence primordiale sur le déroulement de l’affrontement. D’un côté, le lecteur se trouve présent quand les officiers s’impatientent du fait du choix de l’inaction de Pierre Charles Silvestre de Villeneuve (1763-1806)
, il observe également le respect dont font preuve les officiers anglais à l’égard d’Horatio Nelson, ainsi que la forme de mélancolie ou de résignation qui habite ce dernier. De l’autre côté, il constate à quel point les simples marins sont le jouet de décisions sur lesquelles ils n’ont aucune influence, aucune prise, comment ils se représentent leur situation à partir d’informations tronquées ou orientées, de quelle manière leur histoire personnelle et leur milieu socioculturel leur ont inculqué des valeurs et des principes qui nourrissent leur comportement en tant que militaire, qui alimentent leur représentation de l’ennemi, leur façon d’envisager la bataille à venir.


Un album qui raconte la bataille de Trafalgar en s’attachant à la manière dont ses circonstances sont appréhendées par quelques marins, comment les amiraux en place s’y dirigent, dans le cadre du métier qu’ils exercent. La narration visuelle est solide, et privilégie de raconter l’histoire, ainsi que la reconstitution historique, plutôt que le spectaculaire et le racoleur. Le néophyte y trouve son compte, à la fois pour la bande dessinée agréable à lire, à la fois pour le dossier historique bien conçu et abordable.



mercredi 7 mai 2025

Ciel d'orages T01 London Burning

C’est une carapace, un moyen pour elle de garder les horreurs du monde à distance.


Ce tome est le premier d’une série indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2024. Il a été réalisé par Éric Warnauts & Raives (Guy Servais) qui travaillent à quatre mains sur le scénario et les dessins, Raives se chargeant des couleurs. Il compte soixante-deux pages de bande dessinée.


Quelque part au-dessus des côtes de l’Angleterre, une escadrille d’avions de guerre allemands arrive, comprenant plusieurs bombardiers. Une escadrille de Supermarine Spitfire surgit dans le ciel pour les intercepter et le combat aérien s’engage. Un Spitfire touche un Bristol Blenheim, mais il est pris en chasse par un Messerschmitt Bf 109. Un autre Spitfire vient à sa rescousse. La mission britannique a été victorieuse, les pilotes peuvent rentrer boire le thé. Winston Churchill prononce son célèbre discours à la Chambre des Communes du 18 juin 1940 : La bataille d’Angleterre a débuté. De cette bataille, dépend la survie de la civilisation chrétienne. Toutefois la rage et la toute-puissance de l’ennemi vont bientôt se déchaîner contre le Royaume Uni. Hitler sait qu’il devra briser les Britanniques sur cette île ou qu’il perdra la guerre. S’ils parviennent à lui résister, toute l’Europe pourra être libre. Mais s’ils échouent, alors le monde entier, y compris les États-Unis, y compris tout ce qu’ils ont connu et aimé, sombrera dans les abîmes d’un nouvel âge des ténèbres rendu encore plus sinistre et peut-être plus pérenne par les lumières d’une science pervertie. Aussi doivent-ils se préparer à accomplir leur devoir, à se conduire de telle sorte que si l’empire britannique et son Commonwealth durent mille ans, les hommes diront encore : Ce fut leur heure de gloire.



Le soir, dans le mess des officiers, une soirée dansante est organisée avec un orchestre. Kate Kavendish, pilote de bombardier, danse, puis retrouve ses copines, et découvre un mot sous le sous-bock de son verre que Jimmy Kane a réussi à glisser, sans que sa cavalière Missy Collins ne s’en aperçoive. Elle prend le billet discrètement. Elle se rend dans la chambre 116 de l’hôtel comme indiqué sur le mot, et elle y retrouve son amant Jimmy. Les sirènes de l’alerte aérienne retentissent : encore un raid des Teutons. Kate refuse qu’ils descendent dans le Tube, ils se couchent et font l’amour, et Kate rappelle à Jimmy ce dont ils ont convenu : pas de sentiments ! Dans le ciel, la bataille aérienne fait rage. Bien que la propagande allemande affirme que seuls les objectifs militaires sont visés, les bombardiers ennemis déversent des tonnes d’explosifs et de bombes incendiaires sur les grandes villes britanniques. Une fois encore, la Luftwaffe a percé les défenses de la capitale et a incendié les entrepôts du port. L’enfer aura duré neuf heures. De la peinture, du rhum et du sucre en feu flottent sur la Tamise… Au matin, le quartier des docks brûle encore, enveloppant la capitale d’une épaisse fumée âcre. Le lendemain matin, Kate et Jimmy se quittent, elle lui rappelle qu’ils se voient bientôt chez tante Beth, pour le baptême du petit Louis.


C’est toujours un plaisir visuel de retrouver le duo de Warnauts & Raives, une narration à base de contours réalisés avec un mélange de traits fins et cassants et de traits un peu plus épais et souples, complétés par une mise en couleurs pouvant aller jusqu’à la couleur directe pour intégrer d’autres informations visuelles dans les cases. Ils sont adeptes de dessins réalistes et descriptifs, pour une reconstitution soignée et documentée. Ainsi le lecteur identifie aisément les différents modèles d’avions de guerre même s’ils ne sont pas nommés par les personnages : ME109, Spitfire De Havilland, Arado Ar196, Bristol Blenheim, Stirling. Il peut prendre son temps pour examiner les cocardes, c’est-à-dire les marques d’identification de ces aéronefs militaires. Cet album s’ouvre avec un combat aérien de quatre pages, exercice visuel demandant un solide sens de la mise en scène pour pouvoir donner la sensation du positionnement respectif des différents avions, et de leurs déplacements les uns par rapport aux autres, pour pouvoir suivre le déroulement de l’affrontement. Les artistes ont recours à des grandes cases avec des cases en insert, des cases en trapèze pour accentuer l’impression de mouvement, des cases verticales et des cases inclinées pour insister sur un mouvement soudain ou une situation dramatique. Ainsi tout au long de l’album, le lecteur peut contempler le spectacle souvent dramatique et une fois paisible de l’aviation : bombardement dans le ciel de Londres avec le faisceau des puissants projecteurs et le tir nourri de la Défense Contre l’Aviation (DCA), deux pages de toute beauté au cours desquelles Kavendish fait atterrir son avion dans un petit aéroport de la verdoyante campagne anglaise, deux pages pour l’amerrissage d’un hydravion Arado Ar196, un deuxième combat aérien au-dessus des côtes britanniques pendant sept pages, un vol de transit de deux pages du bombardier piloté par Kavendish, un combat au-dessus de la mer celtique pendant six pages, le vol de deux chasseurs au-dessus d’un pré occupé par de paisibles moutons, et enfin le vol d’un biplan au-dessus des montagnes.



La reconstitution historique comprend les autres composantes attendues, en plus des avions militaires. Les uniformes et les armes, les tenues civiles, jusqu’aux sous-vêtements de Kate, les façades londoniennes et quelques monuments comme Tower Bridge, sans oublier les toits et le ciel crevé par les faisceaux de projecteurs avec les ballons flottants, les modèles de véhicules de l’époque et les double-deckers, plusieurs paysages du pays. Le lecteur circule dans une ou deux bases aériennes, il va se réfugier dans les souterrains du métro (Tube) avec Nicole et son amant Lewis, il passe une nuit torride dans une chambre d’hôtel de grand standing, et il séjourne dans une chambre d’hôpital à Londres. Il peut voir les immeubles détruits après une nuit de bombardements. Pour les fêtes de fin d’année, il accompagne Kate dans la résidence de famille : c’est l’occasion d’admirer la campagne anglaise verdoyante et ses animaux d’élevage. Il pénètre avec elle à l’intérieur d’un somptueux manoir, et garde les yeux bien ouverts pour admirer la riche décoration et l’ameublement. Puis il ressort pour profiter du parc soigneusement entretenu. Il est très impressionné par le naturel avec lequel les artistes représentent chaque endroit de manière organique, avec un dosage parfait entre les détails concrets et les couleurs donnant la sensation de la grisaille urbaine, ou du calme de la campagne.


Bienvenu en Angleterre pendant la seconde guerre mondiale alors que les bombardements ennemis surviennent avec une régularité terrifiante. L’armée de l’air Royal Air Force britannique a compté des dizaines de femmes pilotes, dont la plus célèbre fut Joy Lofthouse (1923- 2017) qui a volé avec des Spitfire ou des bombardiers pour l’ATA (Air Transport Auxiliary), une organisation britannique de la Seconde Guerre mondiale pour assurer le convoyage des avions neufs, des avions réparés ou endommagés. Comme à leur habitude, les auteurs écrivent une bande dessinée solidement documentée. Le lecteur peut relever de nombreuses références historiques : le discours de Winston Churchill du 18 juin 1940, les relations du président Edvard Benes (1884-1948) du gouvernement provisoire tchécoslovaque et Josef Tiso (1887-1947) président de la République slovaque auto-proclamée, l’histoire de la création du V de la Victoire par Victor de Laveleye (1894-1945), l’évasion des ministres Pierlot et Spaak d’Espagne le 18 octobre 1940, les activités d’Oswald Mosley (1896-1980, fondateur en 1932 de l’Union des Fascistes Britanniques), les activités du Service des Opérations Spéciales (SOE, Special Operations Executive), etc.



À l’évidence, il faut un peu de temps pour que les personnages se mettent en place dans la grande Histoire. Les auteurs commencent par mettre en scène les aspects les plus spectaculaires : les combats aériens et les passions extra-conjugales. Toutefois, leurs personnages ne se résument pas à des pantins taillés sur mesure pour porter artificiellement l’intrigue sur leurs épaules. Il apparaît progressivement que Kate Kavendish dispose d’une histoire personnelle : une riche famille installée dans le Gloucestershire, des origines polonaises qui complexifie sa situation personnelle dans ce conflit mondial, voire qui pourraient la rendre suspecte. Les auteurs ont déplacé le point de vue de ce récit de guerre des hommes vers les femmes, et des femmes actives dans la guerre. Les risques auxquels sont exposés les individus, la mort pouvant survenir de manière arbitraire à tout moment, sous un bombardement ou lors d’un combat aérien, rend chaque moment plus capital, plus intense. Chaque personnage se retrouvant en situation de combat fait l’expérience de la fragilité de la vie, chaque traumatisme provoque un comportement d’adaptation en retour. Les deux créateurs ont l’art et la manière pour insuffler de la vie à leurs personnages, les faire exister, leur donner un caractère et des motivations propres. Le lecteur en vient à se demander comment leur existence peut conserver un sens, entre le contraste total du bruit et de la fureur d’un combat aérien, ou d’un bombardement, et le calme surréaliste de la campagne et des grands espaces naturels. Comment réconcilier les petits drames personnels et les destructions massives occasionnées par le largage de plusieurs tonnes d’explosifs en une nuit ? Jimmy Kane parle de sa tante et il dit : C’est une carapace, un moyen pour elle de garder les horreurs du monde à distance, pas la moindre fissure ne doit apparaître sous peine de rompre dans la tempête… Le lecteur se dit que chaque personnage forge sa propre carapace à sa manière, luttant pour éviter la moindre fissure que pourrait provoquer une nouvelle horreur.


Une série de plus qui évoque la Grande-Bretagne pendant la seconde guerre mondiale au travers d’une aviatrice militaire… Il s’avère que ce point de vue et la maîtrise des deux créateurs transforment une situation souvent traitée en un récit poignant, celui d’une femme combative, pilote de bombardier, ayant adapté son comportement de vie aux circonstances, avec de magnifiques séquences de combats aériens. Tragique.



vendredi 10 janvier 2025

Blake & Mortimer T30 Signé Olrik

Bien sûr, aucune preuve historique ne vient étayer ces récits.


Ce tome fait suite à Blake & Mortimer T29 Huit heures à Berlin (2022). Sa parution initiale date du 31 octobre 2024. Il est sorti aux éditions Blake & Mortimer (groupe Dargaud).  L’album a été réalisé par le Bruxellois Yves Sente pour le scénario et par André Juillard (1948-2024) pour les dessins, avec Madeleine Demille (une habituée du la série, elle aussi) pour la mise en couleur. Il comprend soixante-deux pages de bande dessinée, toutes en couleurs.

Il s’agit du huitième volume de la série réalisé par ce duo de créateurs ; à eux deux, Sente et Juillard forment ce qui est communément considéré comme la première équipe de l’ère post-jacobsienne de la série, c’est-à-dire depuis 1996. L’éditeur dédie Signé Olrik à la mémoire de Juillard.


Début du récit

En cette fin d’après-midi orageuse, de nombreux pensionnaires de la prison londonienne de Wandsworth se sont approchés de la fenêtre de leur cellule, attirés par des bruits qu’ils ne connaissent que trop bien… Un des leurs sera pendu ce soir.

Les gardiens et le juges viennent chercher le détenu concerné : l’un d’eux annonce à Olrik que c’est l’heure, et il demande au colonel de mettre les mains dans le dos. Ce dernier proteste qu’il est trop tôt et demande ce qu’il en est de son dernier pourvoi. Le magistrat répond que ses demandes de recours ont été rejetées, que son existence vouée au mal s’arrête ici. Le nœud coulant est passé autour du supplicié ; le magistrat lui dit de recommander son âme au diable, car la communauté des hommes l’a condamné à mort. Devant les visages fermés de Blake et Mortimer, il donne l’ordre au bourreau de faire son office. Celui-ci actionne le levier, et la trappe se dérobe sous les pieds d’Olrik, qui pousse un dernier cri. Le renégat se réveille en sursaut sur sa couchette dans sa cellule : un gardien lui annonce l’arrivée de deux codétenus : Edwann et Riwal.



Les trois individus commencent à faire connaissance dans la cellule, lorsque Riwal court aux barreaux de la fenêtre : il a reconnu le son, pile à l’heure. Au même moment, un Westland Lysander peint en noir apparaît entre les nuages qui se dispersent au-dessus de Londres. L’avion de liaison plonge sur la Tamise, qu’il remonte à faible altitude sous les regards étonnés des Londoniens. Arrivé à la hauteur de Scotland Yard, le pilote entame une spectaculaire manœuvre de remontée pendant que son passager ouvre la verrière arrière. Dans un bureau, Francis Blake ouvre la fenêtre, et il s’empare d’un des tracts balancés par l’avion. Il le lit à son interlocuteur : Au gouvernement illégitime d’Angleterre… Libérez nos frères patriotes de vos prisons et dites au Premier Ministre de renoncer à faire venir de nouveaux migrants en terre libre de Cornouailles. Demain, avant minuit, nous donnerons une preuve de notre détermination et de ce qui attend le prince héritier s’il maintient sa venue sur l’île de Corineus. – F.C.G. (The Free Cornwall Group). Le pilote de l’avion effectue un dernier passage rapide au-dessus de Wandsworth pour saluer ses frères du FCG, puis il entame le trajet de retour. Edwann et Riwal sont enchantés, et ils confient un tract à Olrik pour qu’il s’instruise. Au même instant, au nord de Londres, une conférence de presse s’achève au sein des locaux abritant le célèbre Center for Scientific and Industrial Research. Philip Mortimer y a présenté une excavatrice de poche, baptisée la Taupe.


Les grandes lignes ou Un cadre original

Déjà le trentième album des aventures de Blake & Mortimer, et le dix-huitième réalisé par une équipe de repreneurs. Les deux auteurs sont rodés à l’exercice, et ils respectent les caractéristiques à la lettre, avec parfois quelques petites variations : une douzaine de cases par page en moyenne, alignées en bande, avec des bordures rectangulaires bien nettes, un registre visuel de type ligne claire. Une intrigue bâtie pour mettre en valeur les deux héros aux solides valeurs morales, avec une forme de stoïcisme hérité du flegme britannique, sans oublier leur ennemi emblématique Olrik, et le rôle des femmes quasi inexistant. Le scénariste choisit de localiser le récit dans un endroit bien précis : les Cornouailles, un comté du Royaume-Uni. L’intrigue évoque un mouvement fictif peut-être pas indépendantiste, mais régionaliste : Free Cornwall Group. Il évoque un pan de l’histoire très particulier de cette région : la légende arthurienne.

De son côté, le dessinateur participe lui aussi à cette dimension du récit avec des paysages dont les qualités touristiques donnent envie : la route submersible par la marée reliant l’île, fictive elle aussi, de Corineus (guerrier légendaire et premier duc de Cornouailles) au comté, avec une très belle mise en couleur pour une nuit de brouillard, la maçonnerie de cette route par temps clair, un pub fort accueillant, des routes de campagne verdoyantes, les rues bordées de maisons basses du village (inventé) de Longval, son loueur de chevaux, son site minier, son port, sa très belle église, etc.



Composante historique

De nombreux passionnés de la série tentent toujours de relever le petit détail (un calendrier, une coupure de journal) qui leur permettra de déterminer la place de l’album dans la chronologie de Blake & Mortimer. Ici, rien de précis. Le Lysander ayant été retiré du service par la Royal Air Force en 1946 (mais utilisé par les forces aériennes égyptiennes jusqu’en 1949), il est probable que l’histoire se déroule entre 1948 (la Morris Six MS, dont un exemplaire apparaît dans la première case de la planche 6, n’a été produite qu’à partir de cette année-là) et la première moitié des années cinquante. Si le lecteur effectue quelques recherches, il apprendra que l’actuel Charles III fut duc de Cornouailles de 1952 (il avait alors quatre ans) à 2022. Le sous-secrétaire d'État au Home Office, Harvey Twiston-Jones, mentionne (en planche 5) la jeunesse du duc, ce qui semble cohérent avec une intrigue se déroulant vraisemblablement lors de la première moitié des années cinquante.



Les deux amis partent donc pour une nouvelle aventure en Cornouailles (un bien curieux choix) pour mettre fin aux actions terroristes, dans des lieux aux noms fortement connotés comme Tintagel et Avalon. Pour y parvenir, ils vont être forcés de commettre l’impensable : participer à la libération de prison d’Olrik (une première dans l’histoire de la série, il faut le souligner). Le lecteur comprend immédiatement de quel mythe il va être question, se demandant jusqu’où iront les auteurs dans cette veine. En fonction de sa familiarité avec les mythes celtiques, il apprécie le recul de la version choisie par le scénariste, ou il découvre cette approche différente de celle plus enjolivée retenue dans la culture de masse. Il écoute (enfin, il lit) le copieux exposé du père Michael Joseph qui s’adresse à Mortimer lors d’un voyage en train. Il lui propose avant toute chose de sortir de son esprit, toutes les images traditionnelles véhiculées par la littérature populaire concernant la légende du roi Arthur. Il pointe du doigt le fait que son imagerie moyenâgeuse vient du premier historien qui a vulgarisé la légende du roi Arthur à travers son ouvrage Histoire des rois de Bretagne, c’est-à-dire l’évêque gallois Geoffroy de Monmouth (1095-1154/55). Une faute d'étourderie sautera aux yeux des passionnés d'histoire : la confusion entre les légions de Jules César (-100 à -44) et celles de Claude (-10 à 54) pour l'invasion de la Bretagne en 43 après JC.

Le lecteur se régale des cases venant illustrer cette évocation : baignant dans des tons jaunis, un navire accueillant des marchandises livrées par des paysans avec une charrette tirée par des bœufs, une procession funéraire, une bataille au corps à corps opposant des Celtes à des Romains, une vision possible de l’île d’Avalon, des dessins avec un fin trait de contour assuré et élégant.


Grands thèmes

Un peu ému par la notion de dernière œuvre de l’artiste et dépaysé par les différents environnements, le lecteur en oublierait presque l’intrigue. Son principe repose sur une chasse au trésor fort alléchante, puisant sa dynamique dans la geste arthurienne, et un dérivé de l’Espadon. À cette chasse au trésor se greffe – dans les dernières planches – une course contre la montre haletante. Quant au rôle d’Olrik, il a été conçu pour mettre Blake face au pire dilemme imaginable : remettre un fléau en liberté, en toute connaissance de cause, pour sauver les vies humaines menacées par les indépendantistes.

Ici, il ne s’agit pas de sauver le monde, mais plutôt d’empêcher un éventuel affaiblissement de la couronne britannique, le duc de Cornouailles et son père devant se rendre sur place pour inaugurer le lancement du chantier d’une caserne. L’insistance du sous-secrétaire d'État au Home Office ne laisse guère planer de doute à ce sujet.

Le récit intègre d’autres éléments, à commencer par une velléité régionaliste, entre autonomie et indépendance, se manifestant par des actes de terrorisme, ou à tout le moins de destructions spectaculaires de biens matériels : le lecteur peut y voir l’écho de mouvements contemporains, voire intemporels. D’un autre côté, les auteurs mettent également en scène des habitants amoureux de leur région et légitimement préoccupés de sa préservation. Il découvre aussi un phénomène socio-économique (typiquement le type d’ingrédient narratif auquel Edgar P. Jacobs n’avait presque jamais eu recours) : le recours à la main d’œuvre immigrée, en l’occurrence des ouvriers d’origine indienne. Étrangement, cette composante est mise en scène deux fois, sans trouver de résolution à la fin, entre composante narrative de circonstance (aussi inutile que gratuite, en fin de compte), et constat par défaut que cette forme de racisme dépasse le cadre une simple intrigue.



Narration et intrigue

Sente opte pour un fil narratif qu’il découpe en quatre sous-intrigues, voire plus : Blake, Mortimer, Olrik et le chef des conspirateurs. Les différentes parties sont équilibrées. Ce saucissonnage permet de gommer tout ressenti de linéarité. Dès le début, les éléments imaginés par Sente s’imbriquent trop facilement pour duper le lecteur. Blake doit se rendre en Cornouailles, Mortimer doit y envoyer son excavatrice de poche et Olrik se voit obliger de partager sa cellule avant deux indépendantistes dont l’organisation a besoin d’une compétence très spécifique. Ce qui amène d’ailleurs le cerveau de toute l’affaire à le souligner lui-même (en planche 18) : la présence d’Olrik dans la même cellule que ses hommes, c’est inespéré !

Assez curieusement, Blake fait un peu office de maillon faible, dans cette aventure. Il est aussi étonné que le lecteur d’avoir été trompé par Olrik (planche 51), ce qui est curieux ; cela pourra même semer une pointe de déception dans le cœur du fidèle. Autre invraisemblance, comment expliquer que le capitaine, un officier chevronné du contre-espionnage, habituellement si lucide, si clairvoyant et si prudent, ne décide pas de cacher la relique qu’il a trouvée, alors qu’il a compris qu’il se trouvait dans un environnement hostile, voire dangereux ?  Quant à Mortimer, comment s’expliquer qu’il ne fasse aucun rapprochement entre le patronyme de l’ingénieur et celui du fils incestueux du roi Arthur, et pire : qu’il semble n’avoir jamais entendu parler de Mordred (planche 41), alors que tout amateur du mythe connaît ce nom ? En dehors de cela, le scénario se déroule néanmoins sans invraisemblance majeur et le lecteur apprécie de découvrir cette histoire malgré les petits défauts évoqués. Il y a même des traits d’humour surprenants, telle la scène du train (première case de la planche 25).



Du respect des codes jacobsiens

L’une des caractéristiques de l’œuvre de Jacobs est l’adroit équilibre entre intrigue policière ou d’espionnage, mystère archéologie ou innovation scientifique majeure (jusqu’à la science-fiction), selon les choix de l’auteur. Sente a décidé de tout intégrer : les comploteurs, le mythe d’Avalon et l’excavatrice de poche. Il l’avait déjà fait avant, et à plusieurs reprises, notamment dans Les Sarcophages du 6e continent et Le Sanctuaire du Gondwana. En cela, s’il faut établir la filiation de Signé Olrik, il faut autant – sinon plus – regarder du côté de la conception un peu systématique qu’a Sente de la série que de celui des grandes bandes dessinées d’aventures que sont Le Mystère de la Grande Pyramide et L’Énigme de l’Atlantide.

Autre quasi-règle : que Blake et Mortimer arrivent à l’aventure par des chemins détournés, la vivent chacun de leur côté en suivant leur propre piste, avant de se retrouver pour le dénouement. À partir de là, Blake va traquer les indépendantistes, tandis que Mortimer, en bon archéologue amateur (c’est comme cela qu’il est présenté dans Le Mystère de la Grande Pyramide – déjà), va s’intéresser aux légendes et aux textes anciens, avant l’inévitable et toujours très attendue convergence des deux fils conducteurs. Les auteurs – faut-il le préciser – émaillent l’album de clins d’œil aux opus du maître. Par exemple, et pour n’en citer qu’un, la discussion de Blake et Mortimer au Centaur Club fera penser à une séquence très similaire – et culte – de La Marque jaune. Enfin, il faut reconnaître au scénariste de ne pas s’être perdu dans des tirade encyclopédiques, ce qui n’a pas toujours été le cas. Oui, il y a de la lecture ; mais non, le texte écrit pas Sente n’a rien d’indigeste. Le progrès est bien là, reconnaissons-le humblement. 



Personnages et caractérisations

Blake et Mortimer sont relativement fidèles à eux-mêmes. Si Blake est souvent réussi (enfin, d’ordinaire, car ici il a l’esprit moins percutant qu’ailleurs, semble-t-il), Sente a toujours eu plus de difficultés avec Mortimer. Sanguin, risque-tout, irrépressiblement curieux et intrépide chez Jacobs, notre ami barbu est bien plus réfléchi chez Sente – plus british, voire plus anglais. Plus humaniste, plus bienveillant, plus progressiste, aussi, encore que la scène de l’altercation, avec Rajesh, rappellera invariablement l’intervention du professeur alors que Sharkey molestait le cheikh Abdel Razek, dans Le Mystère de la Grande Pyramide. Faut-il préciser que c’est Olrik qui est la grande vedette de cet opus ? Le renégat a toujours un coup d’avance sur ses « maîtres ». Il ment, triche et manipule comme jamais. Et avec le sourire, s’il vous plaît ? Dieu qu’il semble s’amuser ! En bon aventurier qu’il est, il reste motivé par l’appât du gain, bien sûr, mais n’hésite pas à mettre sa vie en danger (après tout, c’est lui qui est aux commandes de l’excavatrice) ou entre les mains d’alliés tout récents. Il donne aussi une leçon au conspirateur en chef, le leader du Free Cornwall Group : les scélérats ne se font pas de cadeaux entre eux et le métier ne s’improvise pas. Au fond, on est toujours la proie d’un autre. Et puis il y a cette conclusion, un peu inattendue, qui pourra être comprise comme un écho inversé de celle de L’Affaire du collier.

Les antagonistes sont plutôt fonctionnels (tout comme la plupart des figurants, d’ailleurs) et ne resteront pas dans les annales de la série. Le visage de celui qui tire les ficelles reste dans l’ombre le temps qu’il faut, dans la plus pure tradition de la bande dessinée d’énigme policière, à la manière de Ric Hochet ; un artifice de Sente, car le lecteur l’aura démasqué assez rapidement – bien que l’auteur soit suffisamment rusé pour intégrer une fausse piste dans son intrigue. Le scénariste réutilise quelques personnages secondaires connus, sans doute pour la forme, car leur rôle est particulièrement restreint. Le lecteur retrouvera ainsi David Honeychurch (le second du capitaine Blake au MI5), le colonel Cartwright, sir Charles Garrison (le surintendant de Scotland Yard) et le chercheur Driss Alaoui. Enfin, la place inexistante des femmes dans cette histoire a déjà été évoquée plus haut. C’est d’autant plus étrange que les auteurs de la reprise avaient, au fil des années, créé plusieurs personnages féminins : la scientifique (et transfuge) Nastasia Wardynska, l’agent du FBI Jessie Wingo, la romancière Sarah Summertown ou encore Eleni Philippidès. Et Sente n’était pas le dernier en la matière, puisque c’est lui qui a introduit la plupart de ces héroïnes. Alors, qu’est-ce qui explique ce retour en arrière, surtout de la part d’un auteur qui a fait souffler une « vague féministe » (osons) sur la série ?



Narration visuelle

Ce tome constitue la dernière œuvre d’André Juillard, achevée peu de temps avant son décès. Le lecteur peut savourer la narration visuelle avec cette idée en tête, ce qui peut l’amener à regarder les planches, plus sous cet angle que sous celui d’une émulation de celles d’Edgar P. Jacobs. L’artiste réalise des dessins respectant les grands principes de la ligne claire : des contours systématiques, des dessins conçus pour des couleurs en aplat, pas d’ombre pour les personnages, des reproductions de véhicules aussi fidèles que possible, des décors réalistes, une construction recherchant la meilleure lisibilité possible. En outre, il s’accommode des spécifications imposées par l’exercice de style de respecter les caractéristiques de la série : des phylactères qui peuvent s’avérer très imposants en prenant plus de place que le dessin dans une case, et un lettrage en bas de casse.

Le lecteur observe que l’artiste favorise des traits de contours particulièrement fins, minutieux, à l’épaisseur régulière, une fausse simplicité, un rendu qui lui est propre, un peu éloigné de celui de Jacobs, peut-être plus figé, avec moins de mouvement. Il approche les représentations avec le souci de la plausibilité et du réalisme, sans artifice pour aller au plus court, pour simplifier la prise de vue ou pour éviter une prise de vue trop complexe. En filigrane, le lecteur apprécie l’élégance discrète des personnages, la richesse des décors et des accessoires, la diversité de lieux et des actions. Il y a là un équilibre entre détail et lisibilité qui reste admirable, comme si rien n’était superflu, mais qu’il n’en fallait pas moins.

La perspective de ne plus pouvoir découvrir de nouvelles planches de cet artiste rend peut-être le lecteur plus sensible : il savoure plus consciemment certains moments. Olrik chutant à travers la trappe, en contreplongée, en pensant à la violence soudaine du choc quand le nœud coulant va se resserrer autour de son cou. L’avion Westland Lysander effectuant une manœuvre serrée pour passer au plus près de la façade de Scotland Yard. La posture très guindée des officiels autour d’une grande table dans un bureau du même établissement. Les efforts de Blake et d’un ouvrier pour dégager un coffre enserré dans des moellons. Le mouvement de levier avec un tournevis pour faire céder le châssis d’une fenêtre fermée. Mortimer montant à cheval pour une randonnée dans la campagne. La découverte de l’intérieur de l’église de Longval. La beauté des paysages côtiers avec les formations rocheuses et les grottes. La conversation téléphonique de Blake et Mortimer avec David Honeychurch, devant cet appareil antique et cette paroi lambrissée. Et bien sûr l’avancée souterraine de l’excavatrice La Taupe à travers les parois rocheuses. À ce moment, le lecteur se fait la réflexion que la narration comprend des moments attendus et emblématiques : aventures souterraines (occurrence régulière dans la série) ou Blake et Mortimer devisant posément devant un feu de cheminée. La forme de l’excavatrice de poche pourra quand même susciter une forme de perplexité chez certains lecteurs : le diamètre de la foreuse étant inférieur à celui de l’habitacle (la carlingue), comment la partie supérieure de l’appareil ne peut-elle pas se retrouver forcément coincée par la roche au bout de quelques décimètres ? Et en conséquence, comment cet engin peut-il avancer ? 



Conclusion

Un album de plus dans la série des Blake & Mortimer, certes, et aussi le dernier réalisé par André Juillard, l’un des dessinateurs historiques de sa continuation. Un bel album pour sa narration visuelle à la clarté exemplaire, à la richesse discrète et tangible, à l’élégance inégalée de la ligne claire. Une intrigue sur une trame classique, intégrant les éléments récurrents attendus de la série, et proposant une aventure mêlant dépaysement, enjeux régionalistes et mythologie, avec une approche inattendue du mythe du roi Arthur. Des clins d’œil réussis et des déjà-vu discrets. Malgré ses faiblesses (les caractérisations de Mortimer et des antagonistes), une narration qui respecte la plupart des codes jacobsiens et leur rend hommage sans les singer ni sombrer dans la caricature non voulue. Enfin, la disparition de l’artiste – il était le dessinateur numéro un de la reprise - pose un défi de taille à l’éditeur : lui trouver un successeur suffisamment convaincant et performant sur la durée.




jeudi 4 avril 2024

Les illuminés

Quel crime ce serait, d’avoir ce manuscrit en mains et de ne pas l’imprimer…


Ce tome correspond à une biographie d’une partie de la vie de trois poètes à la fin du XIXe siècle. Sa parution initiale date de 2023. Il a été réalisé par Laurent-Frédéric Bollée & Jean Dytar pour le scénario, et par Jean Dytar pour les dessins et les couleurs. Il comporte environ cent-cinquante pages de bande dessinée. En fin de tome, sont récapitulés les poèmes dont des extraits figurent dans le récit : Ô saisons, ô châteaux (Arthur Rimbaud), Fin d’automne (Germain Nouveau), Matinée d’ivresse (Arthur Rimbaud), Il pleure dans mon cœur (Paul Verlaine), Parade (Arthur Rimbaud), Un grand sommeil noir (Paul Verlaine), Très méchante ballade d’un pauvre petit gueux (Germain Nouveau), Dernier madrigal (Germain Nouveau), un extrait de lettre de Verlaine à Rimbaud du douze décembre 1875, un d’une lettre de Nouveau à Mme Nina de Villard, et un extrait de la préface de Verlaine à la première édition des Illuminations en octobre 1886.


Germain Nouveau est installé sur l’un des bancs en pierre intégrés à la façade de la cathédrale d’Aix en Provence, alors qu’une femme s’approche pour entrer. Un jour de septembre 1872, Germain Nouveau marche dans les rues de Paris, se dirigeant vers un café où l’attendent d’autres artistes. Il passe devant une libraire appelée Livre moderne et ancien. Il entend une voix l’interpeller depuis une fenêtre du premier étage. Une femme lui fait observer qu’il n’y a pas que les nourritures spirituelles dans la vie. Elle lui demande s’il ne veut pas effeuiller autre chose que les pages d’un livre. Elle trouve qu’il s’exprime avec un bel accent du Sud, elle en déduit qu’il débarque à Paris. Elle continue : s’il change d’avis, qu’il n’hésite pas à revenir. Le poète parvient au café et y pénètre : il est salué par Paul Cézanne qui le présente à ses deux amis. Il lui commande une absinthe. Ils discutent et l’un d’eux informe Germain que Rimbaud a quitté Paris, avec cette crapule de Verlaine : ils sont partis pour Bruxelles. L’autre ami indique qu’il voit bien qui est Verlaine, un grand poète, en revanche il ne voit pas du tout qui est Rimbaud.



Ce même jour de septembre 1872, un navire à Vapeur accoste à Douvres : Arthur Rimbaud et Paul Verlaine font partie des passagers qui débarquent. Ils se rendent à la gare pour prendre le train de Londres. Ils s’installent dans un compartiment déjà occupé par un homme, puis une femme entre et les salue en s’installant. Lors du trajet, Verlaine demande à son ami s’il aime Douvres. Rimbaud lui répond que non, et que Bruxelles avait fini par le faire bâiller d’ennui. Verlaine estime que son compagnon n’ait jamais satisfait. L’autre répond par un extrait de poème : Ô châteaux, quelle âme est sans défaut ? Il continue : parfois il a l’impression de se faire traverser par des tourbillons de mots. Jusque-là, c’était comme s’il laissait venir à lui les visions. Il les attrapait. Puis il tentait de les dompter avec les mots. Mais désormais, ce sont les mots qui semblent précéder ses visions. Il voudrait ne plus avoir peur de leur lâcher la bride. Qu’ils soient plus libres, plus fougueux ! Sans aller n’importe où… Seulement il faut qu’il accepte de perdre un peu de contrôle.



Il se dit que les recueils de poèmes sont les livres qui se vendent le moins : le lecteur salue le courage de ces auteurs qui évoquent un passage de la vie des trois poètes dont deux sont passés à la postérité, connus par le grand public : Paul Verlaine (1844-1896), Arthur Rimbaud (1854-1891), le troisième, moins connu, étant Germain Nouveau (1851-1920). Ce tome se compose de dix chapitres, couvrant une période allant de 1872 à 1877, les deux derniers se déroulant une dizaine d’années plus tard en 1886. Le lecteur familier des deux poètes les plus connus retrouvent le fait que le 10 juillet 1873, Verlaine tire sur Rimbaud avec un revolver, et il voit que le récit trouve une partie de son aboutissement dans la parution du recueil Les illuminations en 1886. En phase avec une écriture très spécifique pour la poésie, les auteurs ont imaginé une narration particulière : des pages divisées en deux ou trois parties horizontales. Dans le premier chapitre, la moitié supérieure de chaque page est parée de teintes entre gris et marron, et elle est consacré à Germain Nouveau qui rencontre Paul Cézanne dans un café, avec majoritairement deux bandes de cases. La moitié inférieure est dévolue au voyage d’Arthur Rimbaud et Paul Verlaine en Angleterre, dans des nuances tournant autour du vert bouteille, également majoritairement deux bandes de cases.


Le décalage poétique commence avec la couverture : trois personnes sous l’emprise de la boisson, vraisemblablement gaies, et certainement illuminées, avec une définition des détails qui semble un peu floue, vraisemblablement un pont de Paris avec son parapet et son lampadaire caractéristiques, et sa chaussée pavée en queue de paon, mais en même temps le lecteur ne pourrait pas reconnaître le lieu exactement, ni même les personnages s’ils ne sont pas munis de leur accessoire (chapeau, pipe) dans une autre scène. Au cours du récit, l’artiste utilise cette gestion de l’imprécision pour différents effets : les visages pour laisser le lecteur projeter son émotion, la nature de certains revêtements de sol qui sont évoqués, certains arrière-plans en particulier dans les cafés quand l’intérêt du lecteur se focalise sur la discussion, et la mise en couleur. À part pour le dernier chapitre et pour les illustrations en double page du portail de la cathédrale Saint-Sauveur d’Aix-en-Provence (avec son tympan, son linteau et les montants sculptés), le dessinateur découpe chaque page par bande horizontale : deux ou trois, chaque bande suivant un ou deux des trois poètes. Pour chacune de ces bandes, une couleur est déclinée en plusieurs nuances pouvant s’échelonner entre le blanc et le noir, sans que ces deux extrêmes ne soient systématiquement présents. En outre, les dessins sont réalisés en couleur directe, sans recours à un trait de contour.



Pour autant, chaque scène fourmille de détails précis et concrets qu’il s’agisse d’une grande vue d’ensemble d’un paysage, ou d’un cadrage serré pour une discussion intimiste. Le lecteur éprouve une sensation de qualité quasi-photographique pour la finesse des sculptures décorant le pourtour du portail de la cathédrale Saint-Sauveur, pour les façades des immeubles parisiens, pour le quai de Douvres, pour la vitrine du café où Nouveau retrouve ses amis, les remparts de la prison de Saint-Gilles à Bruxelles, les immeubles face au Pont-Neuf, une vue de dessus à couper le souffle d’un escalier dans un immeuble, l’arrivée de trains en gare de Londres, l’échelle pour embarquer sur un ferry au départ de Livourne et à destination de Marseille, un désert de sable et de roches au Shoa, ou encore les chemins dans l’arrière-pays d’Aix-en-Provence. De même les personnages disposent d’une apparence spécifique qui permet d’identifier au premier coup d’œil chacun des trois poètes et Paul Cézanne, grâce à la jeunesse d’Arthur Rimbaud, et les barbes taillées différemment de Verlaine et Nouveau. La simple narration en deux ou trois bandes de couleur différente dégage une forme de diversité à chaque page, même quand l’une de ces lignes narratives repose sur une succession de champs et contrechamps en plan serré sur le buste des interlocuteurs. L’artiste sait concevoir des plans de prise de vue qui alternent plan fixe ou déplacement de caméra, maîtrisant ainsi la sensation de mouvement.


La structure du récit invite à comparer ce qui se déroule dans une bande narrative à ce qui se déroule dans une autre placée juste en dessous, avec parfois des similitudes directes dans l’action des personnages, parfois des jeux de réponse ou de contraste. Lors de l’avant-dernière scène, le lecteur découvre le sens de ces dessins en double page, en plan fixe sur le portail de la cathédrale. La dernière scène se déroule en deux temps, d’abord cinq pages de discussion entre Germain Nouveau et un éditeur, à raison de douze cases par page, réparties en quatre bandes de trois, puis une forme très libre sans bordure montrant le poète cheminant sur un sentier comme s’il se déplaçait sur la page elle-même. Le lecteur devient ainsi le témoin privilégié des discussions entre ces trois amis, sur la poésie, sur leur art, sur leurs limites, sur leurs frustrations et leur manque d’assurance, ainsi que de leurs voyages. S’il connaît un peu la vie de chacun, il repère plus facilement les moments ayant acquis une valeur de vérité historique et participant à la légende de ces poètes. Sinon, il prend les événements comme ils viennent, les déplacements, la conviction d’être un poète sans avenir, leur façon différente à chacun des trois, d’écrire, de pratiquer leur art, de ressentir l’acte de sculpter leur vision avec des mots. Il se rend compte que l’enjeu pour eux réside dans comment mener une vie leur permettant d’exercer leur art, et également en cohérence avec leur sensibilité artistique. Comment alimenter leur flamme sans se laisser gagner par la dérision ou la futilité de simples poèmes semblant en total décalage avec l’appréhension de la réalité par le reste du monde. En filigrane, il apparaît également la fragilité de leur entreprise, totalement soumise à des contingences arbitraires, à des mouvements d’humeur ou inspirations du moment aussi ténus que fugaces, en particulier pour ce qui est de la publication de leurs œuvres, et plus précisément pour Les illuminations.


Assurément des auteurs qui prennent le risque de sortir des sentiers battus. Tout d’abord par le choix de mettre en scène des poètes, en s’attardant sur les vicissitudes de leur vie. Ensuite par une narration visuelle mêlant précision et évocation, en deux fils narratifs simultanés sur la même page, avec une mise en couleurs déclinant une couleur en plusieurs nuances. Enfin en évoquant leurs atermoiements et leurs revers de fortune, faisant ainsi ressortir leur fragilité, et les différents paramètres qui concourent à rendre leur création artistique quasi miraculeuse, tellement de choses venant la contrarier, la fragiliser, l’empêcher.



jeudi 11 mai 2023

Lady Elza T02 La vente Coco Brown

Les hommes sont parfois à bien à plaindre.


Ce tome est le second d’un diptyque. Il fait suite à ‎Lady Elza T01 Excentric Club (2011). Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario et par Philippe Wurm pour les dessins et les couleurs. Sa première publication date de 2014. Ce personnage est issu de la série précédente réalisée par les mêmes auteurs : Les Rochester, six tomes de 2001 à 2009.


Il faut évoquer ici une histoire bien curieuse qui se passa à Londres. La vente Coco Brown. Dont les journaux publièrent certains aspects tout en négligeant l’essentiel. À savoir la présence de Lady Elza sur les lieux du drame. Certes, il y eut mort d’homme mais là n’est pas l’essentiel… L’essentiel, c’était la recherche d’appartement. Tout commença au Savoy, un endroit bien sympathique et convivial pour ceux et celles qui disposent de quelques monnaies. Ici, tout est passage, argent, beauté éphémère, tempes blanchies, mécènes, passions, liftings, redressement, anéantissement. Ici, le désir s’accroche aux jambes des femmes, tandis que les honneurs et les illusions s’exposent au revers des vestons. Gordon Ramsey officie toujours au Savoy Bar. C’est bien la preuve que la crise boursière n’est qu’un furoncle sur le cuir du vulgaire. À défaut d’honneurs, certains bégaient, ce qui leur donne un air charmant. Pourvu qu’ils soient jeunes. Ce qu’est manifestement Amadeus Dexter, agent immobilier de profession et amoureux transi par accident. L’accident, c’est notre Lady. Belle sensuelle avec discrétion ce qui reste le pire des pièges.



Les Londoniens vaquent à leurs occupations, marchant sous la pluie. La nuit est tombée, le ciel est lourd de nuages noirs. Elza Rochester considère son vis-à-vis en se disant qu’il est mignon, en se demandant si elle l’emmènerait dans sa chambre. Elle opte pour la négative : elle ne veut pas finir comme ces New-Yorkaises mal fagotées qui jouent dans cet affreux soap-opéra. Finalement, elle brise le silence et interroge Amadeus Dexter : les nouvelles ne sont pas bonnes ? Il passe en revue les spécifications de sa cliente : un appartement non loin de Buckingham Palace, dernier étage avec ascenseur, vue dégagée, terrasse, parc privatif, trois chambres avec dressing room, prévoir 400 paires de chaussures, superficie 150m² minimum, petit studio d’appoint si jamais un domestique est requis. Il finit par s’exclamer qu’il connaît un appartement susceptible de peut-être l’intéresser : la vente Coco Brown ! Un scandale qui a fait la une des journaux ! Brown était ce journaliste qui travaillait pour Jason Theaser, le roi des chasseurs de scoops. Brown était parvenu à s’introduire dans la messagerie du portable de Lady Diana. Il pratiquait la technique du harcèlement pour obtenir un maximum de renseignements sur la famille royale. Le Sun et le News of the World ont publié certains de ses articles. Brown devait apporter à Clive Woodman, vétéran des chroniqueurs royaux, des révélations propres à déstabiliser la Couronne. Il a été retrouvé mort dans son appartement.


Deuxième tome des aventures de cette jeune divorcée, appartenant à une bonne famille de la haute société, sans aucun souci d’argent, avec une aisance financière de grande fortune, sans avoir besoin de travailler, et une propension à badiner pour faire tourner les hommes en bourrique. Le lecteur retrouve l’héroïne à l’identique du tome précédent : paradoxale. Une ingénue ne semblant pas bien saisir ce qui se passe autour d’elle, en même temps qu’une femme s’en tirant sans une seule égratignure. Une femme très consciente des tensions de nature sexuelle que sa simple présence génère, une gêne qu’elle entretient chez le pauvre Amadeus Dexter, en même temps qu’une vie d’une chasteté exemplaire. Le lecteur n’en vient pas à considérer cette dame comme une peste, car la direction d’actrice montre une jeune femme, peut-être trentenaire, se conduisant sans malice, nature, et parfois facétieuse mais sans méchanceté. Elle est toujours vêtue avec goût, sans signe de richesse ostentatoire, sans faute de goût, par opposition à Carrie Bradshaw, Charlotte York, Miranda Hobbes ou Samantha Jones, les quatre héroïnes de la série Sex and the city (6 saisons de 1988 à 2004) à laquelle Elza fait allusion en les qualifiant de New-Yorkaises mal fagotées. Le lecteur éprouve le minimum de sympathie requis pour cette femme, mais guère plus, du fait de son caractère foncièrement égocentré. Dans un premier temps, il éprouve de la compassion pour le pauvre Amadeus Dexter dont les élans du cœur connaissent des hauts et des bas au gré des taquineries et des sous-entendus de Lady Elza, mais il se lasse rapidement de ce personnage trop falot.



Le récit commence avec une magnifique vue aérienne d’un quartier de Londres sous la pluie : cette vue atteste du degré élevé de l’implication de l’artiste. De fait, son implication reste entière du début à la fin et le lecteur peut s’immerger dans un environnement londonien : Big Ben, l’ambiance luxueuse du Savoy, différents endroits des quais de la Tamise, un pub typique, l’aiguille de Cléopâtre, Saint James Park, Tower Bridge, Regent Street, la silhouette allumée du cornichon (30 St Mary Axe). Il peaufine avec le soin les intérieurs des restaurants et des appartements, avec une décoration intérieure impressionnante, mais sans être ostentatoire, pour l’appartement de la succession Coco Brown. Le lecteur prend plaisir à regarder chaque lieu, laissant son regard fureter à gauche, à droite. Les personnages disposent chacun d’une morphologie spécifique, de la silhouette fine d’Elza Rochester, à l’embonpoint assumé de Feet, avec des tenues vestimentaires adaptées à leur condition sociale et à leur occupation ou leur profession. Le lecteur remarque que le dessinateur sait se montrer discrètement facétieux : un garçon d’étage avec le costume de Spirou, une case consacrée aux canards sur un plan d’eau, des personnages en ombre chinoise, une statuette de Sigmund Freud se bouchant les oreilles dans le cabinet d’un psychothérapeute, et dans la page suivante une statuette de Dingo (Goofy) exactement dans la même position induisant un commentaire visuel bien sentie sur la psychanalyse, quatre cases successives envahies par des onomatopées.


De son côté, le scénariste ouvre son récit avec une écriture qui évoque à la fois le roman policier tout public, une forme légère de cynisme comme un vernis mondain, et un badinage, déjà présent dans le tome un. Lady Elza a bien décelé le trouble qu’elle provoque chez l’agent immobilier et elle se fait un malin plaisir de le mettre sur le grill avec des phrases à double sens, qu’il saisit mais qu’il met sur le compte de son propre esprit mal tourné. Ce mode de conversation se reproduit à deux ou trois reprises, sans rien de plus concluant qu’un chaste baiser. Cette titillation par le langage se reproduit lors des deux pages consacrées à une séance d’Amadeus Dexter chez son psychothérapeute qui s’avère encore plus démangé que son client. Par la suite, Elza Rochester se trouve prise en filature dans les rues de Londres et, sur les conseils de Feet, elle va trouver refuge dans un cinéma où elle se rend compte une fois installée qu’il diffuse des films à caractère pornographique : les échanges verbaux se rapprochent de l’explicite, mais l’acte le plus cru est constitué par une caresse sur la cuisse. Le lecteur reste un peu dubitatif de cette composante en sous-entendus dans des dialogues pas assez lestes pour être considérés grivois.



Le lecteur se demande s’il ne doit pas considérer le récit comme appartenant au registre parodique dans une veine discrète ; toutefois l’intrigue policière s’avère consistante. Un journaliste détenant des preuves de comportements licencieux d’un membre de la famille royale a été assassiné et son article a disparu. Plusieurs factions tournent autour de la nouvelle occupante de son appartement, la plupart lui voulant du mal et jouant de l’intimidation. Le mystère se révèle assez épais, au point que l’un des personnages effectue un résumé de la situation en page quarante-quatre, au cas où le lecteur aurait perdu le fil. Ce dernier s’attend à des commentaires bien pensés sur les passe-droits de la famille royale ou sur la presse en sensation, mais il n’en est rien. Il se dit que la résolution va donner lieu à une scène d’action spectaculaire, ou à un exposé astucieux et pénétrant, mais il n’en est rien. Voire, il reste confondu par le fait que deux des mécréants s’éliminent en se tirant dessus l’un l’autre au même moment, une dénouement aussi pratique qu’artificiel. La page de conclusion présente un cadeau inattendu à Elza Rochester, sans apporter d’ironie ou de moquerie, plutôt la confirmation d’une forme comédie légère et édulcorée, manquant de saveur.


Le lecteur referme ce second tome sans regretter que les auteurs n’aient pas continué la série. D’un côté, la narration visuelle s’avère roborative et alerte, un voyage à Londres, aux côtés de personnages de roman. De l’autre côté, l’intrigue policière repose sur un point de départ solide, sans réussir à tenir ses promesses que ce soit de critique sociale, de mystère, ou d’humour décalé.