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lundi 20 octobre 2025

Syrie: Des pierres et de la vie

Beaucoup disent : que la Syrie redevienne comme avant.


Cet ouvrage correspond à une forme de reportage libre qui ne nécessite pas de connaissance préalable. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Vincent Gelot et Edmond Baudoin pour le scénario, et par ce dernier pour les dessins et les couleurs. Il comprend cent-vingt-trois pages de bande dessinée.


Edmond Baudoin raconte qu’il a voyagé au Mexique, en Colombie, dans le Nunavut, en France pour faire le portrait des gens rencontrés. Au cours de ces échanges, il a constaté qu’à travers le monde les êtres humains ont des désirs communs. Avoir une vieillesse correcte. Pouvoir travailler. Faire que leurs enfants puissent poursuivre leurs rêves. Printemps 2023, il fait ses bagages pour la Syrie. Vincent Gelot l’y a invité. Celui-ci lui propose de venir avec lui sur les routes syriennes, qu’il a dessinées en rouge sur une carte du pays. Vincent. En 2012, il quitte la France en 4L, à la rencontre des communautés chrétiennes d’Orient. Son voyage devait se terminer en quelques mois. Il durera deux ans. Ce périple un peu fou le mène aux confins de l’Asie Centrale, puis dans le golfe persique et la corne de l’Afrique. En 2014, Daech s’empare de Mossoul et chasse les populations de la plaine de Ninive où les gens lui avaient donné l’hospitalité. Cela l’a beaucoup marqué car il ne savait pas si ceux qui l’avaient accueilli étaient encore en vie. Quelques mois après être revenu en France, Vincent repart à Erbil, au Kurdistan irakien. Il cofonde radio Al-Salam, une radio destinée aux déplacés dans les camps de réfugiés. C’est là qu’il a compris que son engagement était de vivre aux côtés de ces communautés et de les accompagner dans leur destin de vie.



En 2016, Vincent s’installe au Liban et travaille pour l’Œuvre d’Orient. Son travail est de rester au contact de la population, d’évaluer les besoins sur place et de suivre la réalisation des projets. Il aime ces gens. Nous marchons sur les chemins, ils nous font. Et plus tard, c’est nous qui les faisons. Vincent s’est engagé aux côtés des communautés chrétiennes. Oui, la vie, c’est s’engager. Depuis le moment, lors de sa naissance, où on a commencé à respirer. Et puis qu’on a continué. Vincent explique à Edmond que les Chrétiens d’Orient forment une mosaïque de communautés minoritaires, souvent discriminés, parfois persécutés. En Syrie, ils étaient environ deux millions en 2011, ils seraient 500.000 aujourd’hui. Baudoin fait observer que : Leur combat a souvent été récupéré par l’extrême droite, non ? Vincent répond que : Oui, c’est vrai, certaines associations utilisent la détresse réelle des Chrétiens du Moyen-Orient pour répondre à des ambitions personnelles et des objectifs quelques fois obscurs. Ce n’est pas le cas de l’Œuvre d’Orient. C’est une des plus vieilles associations françaises. Elle a été créée en 1856 par des professeurs de la Sorbonne et du Collège de France. Un prêtre, le père Lavigerie, fut nommé à la tête de cette association. Il deviendra plus tard le cardinal Lavigerie… Edmond l’écoute, puis son esprit s’en va ailleurs. En 2020, il a illustré des poèmes de Vincent.


Nul besoin pour le lecteur de maîtriser l’histoire contemporaine de la Syrie pour apprécier cet ouvrage : le régime de Hafez el-Assad (1930-2000), celui de Bachar el-Assad (1965-), la guerre civile syrienne de 2011 à 2024 en faveur de la démocratie contre le régime du parti Baas. Le bédéaste annonce explicitement qu’il s’agit d’une commande de l’Œuvre d’Orient, une association à but non lucratif fondée en 1856, aidant les Chrétiens d’Orient. Il accompagne donc Vincent Gelot, poète et coauteur de l’ouvrage Chrétiens d'Orient: Périple au cœur d'un monde menacé (2017) avec Pascal Gollnisch. Comme il l’explique dans les premières pages, Edmond Baudoin ne parle pas la langue, et il se fait expliquer certaines situations par des interlocuteurs francophones. Il demande à Vincent la raison de son voyage : son interlocuteur expose sa perception des faits sur la période commençant en 2011. Jihanne lui explique la position des Chrétiens en Syrie. L’évêque Jacques raconte sa vie de moine, sa séquestration. Vincent parle du martyre de la ville de Hama. Nabil, un membre des Maristes bleus, raconte comment il a vécu la guerre. Le père Jihad raconte l’histoire de Mar Moussa El Abashi (Saint Moussa, le visage brulé), c’est-à-dire Le monastère de Saint-Moïse-l'Abyssin à quatre-vingt-dix kilomètres au nord de Damas. Les auteurs savent mêler l’histoire du pays avec une forme de tourisme singulier.



De manière tout à fait légitime, le lecteur peut s’interroger sur le positionnement du récit, ou le point de vue à partir duquel la Syrie va être considérée. S’il connaît déjà l’œuvre de Baudoin, il connaît la réponse avant même de commencer sa lecture. S’il n’en est pas familier, il comprend rapidement qu’il s’agit d’un point de vue humaniste sincère, une volonté d’établir un contact vrai. Cela peut paraître surprenant sachant que l’artiste ne parle pas la langue du pays. Il reprend une démarche qu’il a mise en œuvre dans plusieurs pays (dont il ne parlait pas la langue non plus) : réaliser le portrait de son interlocuteur, en l’échange de sa réponse à une question. Le dessinateur l’a écrit à de nombreuses reprises : deux êtres humains qui se regardent fixement pendant une dizaine ou une vingtaine de minutes constitue une expérience rare dans la vie d’un être humain. De fait les portraits reproduits dans l’ouvrage présentent des particularités qui les font ressortir. Les deux premiers sont tenus devant eux la personne représentée, dessinée d’une manière différente, produisant un effet de mise en abîme totalement naturel. Les suivants sont reproduits sans cet effet : le lecteur fait à nouveau l’expérience déroutante du talent d’Edmond Baudoin. Ces dessins semblent dans un premier temps s’apparenter à un assemblage de traits de pinceaux épais et irréguliers, et de traits fins, quelques fois mis en couleurs. Un résultat qui peut sembler disgracieux, opposé à un rendu photographique. Dans le même temps, ils se dégagent d’eux une impression quasi surnaturelle : celle de regarder la personne comme si elle se trouvait réellement devant le lecteur, de percevoir pour partie leur personnalité, de voir les traces laissées par les ans, de regarder un être humain dans toute sa singularité.


La couverture peut donner une fausse impression quant à la narration visuelle. Dès la première page, le malentendu est dissipé : Edmond Baudoin la prend en charge, exprimant sa personnalité en toute liberté. Au fil des pages, le lecteur peut aussi bien découvrir des illustrations réalisées en couleur et au pinceau (telles ces silhouettes jaunes et vertes en train de danser), une carte de la Syrie réalisée à la main avec les tracés en rouge des déplacements à venir, des têtes en train de parler avec de copieux phylactères, une composition flirtant avec l’abstraction pour un concept sur les chemins, une composition de type collage avec un visage au centre, de magnifiques paysages naturels en couleur directe, des paysages urbains comme griffonnés (à Damas), une étrange vision d’une route sans bordure avec des rangées de hauts panneaux de part et d’autre affichant le visage de Bachar El-Assad, de puissantes illustrations épurées au pinceau, quelques compositions abstraites, etc. La mise en page est tout aussi libre : conçue sur mesure pour chaque séquence, allant d’une unique illustration sans bordure sur la page, à des images juxtaposées, en passant même par des cases avec bordure, certaines s’étalant sur les deux pages en vis-à-vis. Comme à son habitude, ce créateur sait mettre en image ses observations, ses réflexions, ses sensations, ses émotions, comme s’il s’agissait d’un flux de pensées organique.



Dans le même temps, il s’agit d’un récit de voyage suivant strictement son déroulé chronologique, évoquant un lieu après l’autre, dans l’ordre des déplacements, avec quelques développements incidents par association d’idées. Il apparaît que la structure narrative peut être imputée à Vincent Gelot, puisque c’est lui qui a organisé le voyage. En fonction des arrêts ou des séjours, le lieu peut être abordé par le biais de son histoire, par la personne qui les reçoit, ou par les rencontres qui s’y déroulent. Aucun moment ne ressemble à un autre, chacun étant rendu unique par la personnalité et l’histoire des êtres humains rencontrés. Le lecteur découvre la Syrie grâce au guide qu’est Vincent Gelot, grâce à sa connaissance du pays, et par le biais de la sensibilité d’Edmond Baudoin. Chaque rencontre apporte une réponse personnelle aux deux questions posées : Quel est votre rêve personnel ? Celui pour la Syrie ? Comme il peut s’y attendre, le lecteur découvre des réponses exprimant un désir de paix, soit à aller chercher ailleurs, soit à rétablir en Syrie, un rêve ou un espoir d’avenir pour soi-même, pour les enfants. Le désir que tous les enfants puissent retourner à l’école, que l’électricité revienne. Que l’on puisse acheter du pain sans faire une queue de plusieurs heures… Juste la possibilité de vivre. Il sent sa gorge se serrer en observant les destructions de la guerre. Il sent les larmes monter quand les auteurs évoluent dans des zones en ruines : Si on est attentif, on peut distinguer quelles sont les ruines dues aux bombardements de celles dues au tremblement de terre. Dans les ruines causées par les bombes, il y a de l’herbe et même des arbres qui ont eu le temps de pousser. Il est admiratif de la force vitale des personnes participant à reconstruire et à construire. Il se demande comment Baudoin peut résister émotionnellement à ce qu’il découvre, et il sourit en constatant qu’il pense encore aux arbres : Ça fait mal, tous ces palmiers déchiquetés par les bombes. Il ressent toute la vérité contenue dans le constat du père Jihad qui rêve d’une guérison politique. Il déclare tranquillement que : On leur a menti depuis quarante ans en leur disant qu’ils formaient un seul peuple, alors que certains pillent les richesses en écrasant les autres. Il rêve de danses, de musiques qui ne s’arrêtent pas.


Une lecture triste et plombante ? Bien plus que ça : l’expérience de vie dans ce pays du poète et la sensibilité humaniste de l’artiste donnent à voir la diversité des habitants d’un pays en ruine, leurs espoirs simples et clairs, constructifs, les conséquences concrètes de la guerre pour ces civils, des paysages mêlant beauté naturelle et dévastation destructrice. Le lecteur en ressort meurtri et plein de compassion, ses valeurs essentielles s’en trouvant régénérées, par ces désirs communs, par cette démarche d’opposer la vie à la mort. Vital.



jeudi 4 avril 2024

Les illuminés

Quel crime ce serait, d’avoir ce manuscrit en mains et de ne pas l’imprimer…


Ce tome correspond à une biographie d’une partie de la vie de trois poètes à la fin du XIXe siècle. Sa parution initiale date de 2023. Il a été réalisé par Laurent-Frédéric Bollée & Jean Dytar pour le scénario, et par Jean Dytar pour les dessins et les couleurs. Il comporte environ cent-cinquante pages de bande dessinée. En fin de tome, sont récapitulés les poèmes dont des extraits figurent dans le récit : Ô saisons, ô châteaux (Arthur Rimbaud), Fin d’automne (Germain Nouveau), Matinée d’ivresse (Arthur Rimbaud), Il pleure dans mon cœur (Paul Verlaine), Parade (Arthur Rimbaud), Un grand sommeil noir (Paul Verlaine), Très méchante ballade d’un pauvre petit gueux (Germain Nouveau), Dernier madrigal (Germain Nouveau), un extrait de lettre de Verlaine à Rimbaud du douze décembre 1875, un d’une lettre de Nouveau à Mme Nina de Villard, et un extrait de la préface de Verlaine à la première édition des Illuminations en octobre 1886.


Germain Nouveau est installé sur l’un des bancs en pierre intégrés à la façade de la cathédrale d’Aix en Provence, alors qu’une femme s’approche pour entrer. Un jour de septembre 1872, Germain Nouveau marche dans les rues de Paris, se dirigeant vers un café où l’attendent d’autres artistes. Il passe devant une libraire appelée Livre moderne et ancien. Il entend une voix l’interpeller depuis une fenêtre du premier étage. Une femme lui fait observer qu’il n’y a pas que les nourritures spirituelles dans la vie. Elle lui demande s’il ne veut pas effeuiller autre chose que les pages d’un livre. Elle trouve qu’il s’exprime avec un bel accent du Sud, elle en déduit qu’il débarque à Paris. Elle continue : s’il change d’avis, qu’il n’hésite pas à revenir. Le poète parvient au café et y pénètre : il est salué par Paul Cézanne qui le présente à ses deux amis. Il lui commande une absinthe. Ils discutent et l’un d’eux informe Germain que Rimbaud a quitté Paris, avec cette crapule de Verlaine : ils sont partis pour Bruxelles. L’autre ami indique qu’il voit bien qui est Verlaine, un grand poète, en revanche il ne voit pas du tout qui est Rimbaud.



Ce même jour de septembre 1872, un navire à Vapeur accoste à Douvres : Arthur Rimbaud et Paul Verlaine font partie des passagers qui débarquent. Ils se rendent à la gare pour prendre le train de Londres. Ils s’installent dans un compartiment déjà occupé par un homme, puis une femme entre et les salue en s’installant. Lors du trajet, Verlaine demande à son ami s’il aime Douvres. Rimbaud lui répond que non, et que Bruxelles avait fini par le faire bâiller d’ennui. Verlaine estime que son compagnon n’ait jamais satisfait. L’autre répond par un extrait de poème : Ô châteaux, quelle âme est sans défaut ? Il continue : parfois il a l’impression de se faire traverser par des tourbillons de mots. Jusque-là, c’était comme s’il laissait venir à lui les visions. Il les attrapait. Puis il tentait de les dompter avec les mots. Mais désormais, ce sont les mots qui semblent précéder ses visions. Il voudrait ne plus avoir peur de leur lâcher la bride. Qu’ils soient plus libres, plus fougueux ! Sans aller n’importe où… Seulement il faut qu’il accepte de perdre un peu de contrôle.



Il se dit que les recueils de poèmes sont les livres qui se vendent le moins : le lecteur salue le courage de ces auteurs qui évoquent un passage de la vie des trois poètes dont deux sont passés à la postérité, connus par le grand public : Paul Verlaine (1844-1896), Arthur Rimbaud (1854-1891), le troisième, moins connu, étant Germain Nouveau (1851-1920). Ce tome se compose de dix chapitres, couvrant une période allant de 1872 à 1877, les deux derniers se déroulant une dizaine d’années plus tard en 1886. Le lecteur familier des deux poètes les plus connus retrouvent le fait que le 10 juillet 1873, Verlaine tire sur Rimbaud avec un revolver, et il voit que le récit trouve une partie de son aboutissement dans la parution du recueil Les illuminations en 1886. En phase avec une écriture très spécifique pour la poésie, les auteurs ont imaginé une narration particulière : des pages divisées en deux ou trois parties horizontales. Dans le premier chapitre, la moitié supérieure de chaque page est parée de teintes entre gris et marron, et elle est consacré à Germain Nouveau qui rencontre Paul Cézanne dans un café, avec majoritairement deux bandes de cases. La moitié inférieure est dévolue au voyage d’Arthur Rimbaud et Paul Verlaine en Angleterre, dans des nuances tournant autour du vert bouteille, également majoritairement deux bandes de cases.


Le décalage poétique commence avec la couverture : trois personnes sous l’emprise de la boisson, vraisemblablement gaies, et certainement illuminées, avec une définition des détails qui semble un peu floue, vraisemblablement un pont de Paris avec son parapet et son lampadaire caractéristiques, et sa chaussée pavée en queue de paon, mais en même temps le lecteur ne pourrait pas reconnaître le lieu exactement, ni même les personnages s’ils ne sont pas munis de leur accessoire (chapeau, pipe) dans une autre scène. Au cours du récit, l’artiste utilise cette gestion de l’imprécision pour différents effets : les visages pour laisser le lecteur projeter son émotion, la nature de certains revêtements de sol qui sont évoqués, certains arrière-plans en particulier dans les cafés quand l’intérêt du lecteur se focalise sur la discussion, et la mise en couleur. À part pour le dernier chapitre et pour les illustrations en double page du portail de la cathédrale Saint-Sauveur d’Aix-en-Provence (avec son tympan, son linteau et les montants sculptés), le dessinateur découpe chaque page par bande horizontale : deux ou trois, chaque bande suivant un ou deux des trois poètes. Pour chacune de ces bandes, une couleur est déclinée en plusieurs nuances pouvant s’échelonner entre le blanc et le noir, sans que ces deux extrêmes ne soient systématiquement présents. En outre, les dessins sont réalisés en couleur directe, sans recours à un trait de contour.



Pour autant, chaque scène fourmille de détails précis et concrets qu’il s’agisse d’une grande vue d’ensemble d’un paysage, ou d’un cadrage serré pour une discussion intimiste. Le lecteur éprouve une sensation de qualité quasi-photographique pour la finesse des sculptures décorant le pourtour du portail de la cathédrale Saint-Sauveur, pour les façades des immeubles parisiens, pour le quai de Douvres, pour la vitrine du café où Nouveau retrouve ses amis, les remparts de la prison de Saint-Gilles à Bruxelles, les immeubles face au Pont-Neuf, une vue de dessus à couper le souffle d’un escalier dans un immeuble, l’arrivée de trains en gare de Londres, l’échelle pour embarquer sur un ferry au départ de Livourne et à destination de Marseille, un désert de sable et de roches au Shoa, ou encore les chemins dans l’arrière-pays d’Aix-en-Provence. De même les personnages disposent d’une apparence spécifique qui permet d’identifier au premier coup d’œil chacun des trois poètes et Paul Cézanne, grâce à la jeunesse d’Arthur Rimbaud, et les barbes taillées différemment de Verlaine et Nouveau. La simple narration en deux ou trois bandes de couleur différente dégage une forme de diversité à chaque page, même quand l’une de ces lignes narratives repose sur une succession de champs et contrechamps en plan serré sur le buste des interlocuteurs. L’artiste sait concevoir des plans de prise de vue qui alternent plan fixe ou déplacement de caméra, maîtrisant ainsi la sensation de mouvement.


La structure du récit invite à comparer ce qui se déroule dans une bande narrative à ce qui se déroule dans une autre placée juste en dessous, avec parfois des similitudes directes dans l’action des personnages, parfois des jeux de réponse ou de contraste. Lors de l’avant-dernière scène, le lecteur découvre le sens de ces dessins en double page, en plan fixe sur le portail de la cathédrale. La dernière scène se déroule en deux temps, d’abord cinq pages de discussion entre Germain Nouveau et un éditeur, à raison de douze cases par page, réparties en quatre bandes de trois, puis une forme très libre sans bordure montrant le poète cheminant sur un sentier comme s’il se déplaçait sur la page elle-même. Le lecteur devient ainsi le témoin privilégié des discussions entre ces trois amis, sur la poésie, sur leur art, sur leurs limites, sur leurs frustrations et leur manque d’assurance, ainsi que de leurs voyages. S’il connaît un peu la vie de chacun, il repère plus facilement les moments ayant acquis une valeur de vérité historique et participant à la légende de ces poètes. Sinon, il prend les événements comme ils viennent, les déplacements, la conviction d’être un poète sans avenir, leur façon différente à chacun des trois, d’écrire, de pratiquer leur art, de ressentir l’acte de sculpter leur vision avec des mots. Il se rend compte que l’enjeu pour eux réside dans comment mener une vie leur permettant d’exercer leur art, et également en cohérence avec leur sensibilité artistique. Comment alimenter leur flamme sans se laisser gagner par la dérision ou la futilité de simples poèmes semblant en total décalage avec l’appréhension de la réalité par le reste du monde. En filigrane, il apparaît également la fragilité de leur entreprise, totalement soumise à des contingences arbitraires, à des mouvements d’humeur ou inspirations du moment aussi ténus que fugaces, en particulier pour ce qui est de la publication de leurs œuvres, et plus précisément pour Les illuminations.


Assurément des auteurs qui prennent le risque de sortir des sentiers battus. Tout d’abord par le choix de mettre en scène des poètes, en s’attardant sur les vicissitudes de leur vie. Ensuite par une narration visuelle mêlant précision et évocation, en deux fils narratifs simultanés sur la même page, avec une mise en couleurs déclinant une couleur en plusieurs nuances. Enfin en évoquant leurs atermoiements et leurs revers de fortune, faisant ainsi ressortir leur fragilité, et les différents paramètres qui concourent à rendre leur création artistique quasi miraculeuse, tellement de choses venant la contrarier, la fragiliser, l’empêcher.



samedi 23 mai 2020

Matsuo Bashô - Le maître du haïku

Un seul mot peut tout changer. Fascinant.

Ce tome contient une biographie du poète japonais Matsuo Bashō (1644-1694) en manga. L'histoire est initialement parue en 2012 au Japon, écrite et dessinée par la mangaka Naho Mizuki. Le manga en lui-même comporte 100 pages, dont 12 en couleurs, suivies par 88 en noir & blanc. L'ouvrage comporte également une introduction de 3 pages rédigée par Bernard Chevilliat sur la vie et l'œuvre de Matsuo Bashō, une présentation des 8 personnages principaux : Matsuo Bashō, Yoshitada Tōdō, Sanpû Sugiyama, Bokuseki Ôzawa, Yozaemon Matsuo, Sora Kawai, Kigin Kitamura, Sōin Nishiyama. À la suite des 100 pages de manga se trouve un dossier pour mieux comprendre, avec un texte de 4 pages présentant les différentes formes de poésie avec Matsuo Bashō, ainsi que les principaux poètes, un autre texte de 4 pages sur le grand voyage de Bashō, son œuvre, la culture populaire d'Edo, et 3 pages présentant 7 haïkus de Bashō, avec un bref commentaire explicatif pour chacun. Enfin, le lecteur trouve une carte du Japon matérialisant le voyage de la Sente étroite du Bout-du-Monde, et une biographie de 2 pages retraçant la vie de Matsuo Bashō en 17 dates.


Chapitre 1 : l'enfant d'Iga. Au début de l'été 1689, Matsuo Bashō est en route vers le temple Risshakuji, avec son disciple Sora Kawai qui peine un peu à la montée des marches vers ledit temple. Le poète marque une pause et observe la nature qui l'entoure dans cette montagne. Il note que ce paysage, cet air, tout semble disparaître comme aspiré par ces rochers. Il sort alors un papier et un pinceau et trace les caractères (les mores) pour noter ce qu'il vient de dire. Il reformule sa première version qu'il ne juge pas assez bien correspondre à ce qu'il ressent à la vue de ce paysage. Sora Kawai trouve les deux versions très bien. Bashō estime qu'il n'a pas encore réussi à trouver le mot juste pour exprimer parfaitement le caractère de ce paysage, de cet air. Finalement, il aboutit à : Quel paisible silence, il s'infiltre dans les rochers. Le chant des cigales. Le récit revient alors à l'enfance de Matsuo Bashō pour essayer de déterminer ce qui l'a amené à inventer cette nouvelle forme littéraire que l'on appelle Haïku, alors qu'elle n'existait pas à l'époque.



Matsuo Bashō es né en 1644 dans la province d'Iga, région correspondant au bassin d'Ueno situé dans l'ouest de l'actuelle préfecture de Mie. Enfant, il appréciait le spectacle de la montagne, les arbres, les libellules. Il s'appelait Kinsaku, puis son nom changea pour Jinshi-Chirô, en effet dans le Japon d'Edo l'individu changeait de nom au cours de sa vie. Son père se montrait sévère avec lui n'acceptant pas qu'il fasse ainsi l'école buissonnière. Il oblige son fils à suivre les cours de calligraphie et à participer aux entraînements d'arts martiaux. Bien que la famille des Matsuo fut une famille de paysans, elle avait pu occuper un rang lui permettant d'avoir un nom de branche ainsi que le droit de porter le sabre, grâce à la famille Tôdô du domaine de Tsu. L'enfant Matsuo Bashō ne comprend pas la volonté de son père, car il préfère passer sa vie à contempler les splendeurs de la campagne et de la montagne. Son père lui demande de lui parler de leur beauté. L'enfant est vite à cours de mots. C'est la raison pour laquelle le père veut qu'il étudie. En classe de calligraphie, le jeune Matsuo Bashō mesure à quel point un mot peut tout changer dans l'expression et la transmission de ce qu'il a éprouvé, ressenti.

Le manga commence donc par l'une des premières étapes dans le voyage qu'entama Matsuo Bashō en 1689, qui dura environ 156 jours et 2.300 kilomètres couverts pour la plupart à pied. L'autrice utilise cette séquence pour expliciter la démarche artistique du poète : exprimer la force d'un paysage, au travers d'un poème dans une forme courte et codifiée. Puis le récit prend une forme chronologique en revenant à l'enfance de Matsuo Bashō. Du coup, toute cette biographie devient une illustration d'un destin tout tracé dont l'aboutissement est la création de la forme du haïku, ainsi que son enjeu. Dans un premier temps, le lecteur trouve cette approche simpliste : une prophétie auto-réalisatrice dont l'issue est déjà connue, mais d'un autre côté, c'est bien le seul regard qu'un auteur contemporain peut jeter sur le passé. Ensuite, 100 pages de manga, c'est assez court. S'il a lu l'introduction de Bernard Chevilliat, le lecteur peut avoir l'impression qu'il ne fait que retrouver en images ce qui est dit en 3 pages de texte. Il peut aussi se dire que l'approche de cette biographie est finalement de se rapprocher de l'esprit d'un haïku en étant plus évocateur que longuement descriptif.



La narration visuelle de Naho Mizuki utilise de nombreuses conventions spécifiques des mangas de type Shōjo, c’est-à-dire plutôt à destination d'un lectorat féminins. Elle détoure les visages et les silhouettes avec un trait très fin et délicat. Elle a tendance à utiliser une approche romantique pour les visages, à exagérer certaines expressions de visage en simplifiant la représentation des bouches et des yeux, à ajouter des effets de lumière de type romantique, à se focaliser sur les personnages en ne dessinant les décors que lorsqu'ils sont évoqués par un personnage, à utiliser l'équivalent de trames mécanographiées (des trames de points plus ou moins denses, pour le ciel bleu, pour les feuilles de plante, etc.). Au fil des pages, c'est une évidence qu'il s'agit d'un vrai manga, et le lecteur en vient à s'interroger sur le choix de l'éditeur de l'avoir publié dans le sens occidental, plutôt que dans le sens japonais, de droite à gauche. S'il est curieux, il peut rechercher les cases où un personnage manipule un objet. Elles ne sont pas si nombreuses que ça, mais effectivement, ils sont majoritairement gauchers, du fait de l'inversion des pages. De même, les vêtements ne se ferment pas dans le bon sens. La narration visuelle est donc essentiellement focalisée sur les personnages : ils sont souriants pour la plupart, ce qui les rend immédiatement sympathiques. Ils se comportent correctement, et il n'y a pas de conflit à proprement parler. Même le coup porté par le père de Bashō pour le punir d'avoir fait l'école buissonnière est représenté de manière très édulcorée. Le lecteur en déduit que la mangaka a sciemment adopté un mode de dessin tout public. Cela ne l'empêche pas de s'investir pour respecter l'exactitude historique quand nécessaire : les vêtements d'époque, les constructions comme le temple dans la montagne, la maison de la famille Batsuo, la magnifique demeure des Tôdô, et bien sûr l'ermitage du bananier. Elle soigne également les paysages afin que le lecteur puisse ressentir ce qui inspire le poète : le paysage de montagne dans la région de Yamagata, le lieu-dit de Yoshino où s'était arrêté le moine Saigyô, la paysage de Matsuhima, l'impétuosité du fleuve Mogami.

Effectivement, cette biographie élude toutes les aspérités de la vie du poète Matsuo Bashō, mais sans verser dans l'hagiographie. C'est l'accomplissement d'un destin déjà connu par le lecteur, raconté en 5 courts chapitres : 1. L'enfant d'Iga, 2 Vers la voie du Haïkaï, 3. La vie à Edo, 4. L'ermitage du bananier, 5. La sente étroite du Bout-du-Monde. Il s'agit donc surtout d'un manga de vulgarisation accessible à tous les publics. Le lecteur adulte peut en ressortir un peu frustré, à la fois par la brièveté de la pagination, à la fois par la faible densité des éléments historiques. D'un autre côté, en prenant du recul, il constate qu'il a suivi Mastuo Bashō durant ces étapes de formation essentielles dans son parcours de vie qu'il l'a mené à devenir le maître du haïku. Naho Mizuki aligne ces moments essentiels, dans une narration fluide, pas surchargée, mais finalement assez dense en termes d'éléments présentés. Et puis l'ouvrage n'est pas terminé.



Étant un peu resté sur sa faim, le lecteur adulte jette un coup d'œil aux textes qui suivent le manga, regroupés sous le titre générique de Pour mieux comprendre. Le premier texte explique ce qu'est un haïku : son origine, l'histoire du renga, la composition d'un haïku, les kigos, les plus célèbres poètes japonais du XVIe et XVIIe siècle, les plus célèbres poètes de l'époque moderne. Avec ces explications, le lecteur comprend mieux certains passages du manga en particulier l'écriture de poèmes de type haïkaï en collectif évoluant en écriture solitaire de haïku, ainsi que sa forme très codifiée en tercet de dix-sept mores, au rythme harmonieux sur une structure 5-7-5. La page consacrée à La sente étroite du Bout-du-Monde, le grand voyage de Bashō, évoque la composition du recueil de haïkus à partir des notes de voyage de Bashō, ainsi que l'intention du voyage, et évoque rapidement Sora Kawai (1649-1710), le disciple de Bashō. Le texte suivant présente 5 ouvrages de Matsuo Bashō en un bref paragraphe chacun, puis la culture populaire d'Edo (Voyager à l'ère d'Edo, Les villes étapes, Le pèlerinage à Isé, Les cinq routes d'Edo, Le pèlerinage de Shikoku). Le texte suivant (en 3 pages) présente 7 des haïkus les plus célèbres du poète, extraits de La sente étroite du Bout-du-Monde. Il en est donné deux traductions différentes, avec un paragraphe d'explication. Ainsi placé vers la fin d'ouvrage, cette présentation permet au lecteur de mesurer toute la richesse culturelle de ces courts poèmes, inaccessibles au lecteur occidental sans un commentaire et une interprétation, même si leur lecture seule est envoûtante.

De prime abord, cet ouvrage est assez surprenant : un manga publié dans le sens occidental, sur un poète majeur du Japon, avec une narration visuelle tout public, et une biographie finalement succincte. Le manga emplit son office de passeur en présentant la figure historique de Matsuo Bashō, tout en paraissant une évocation trop rapide. Sous réserve de lire les autres éléments de l'ouvrage (les différents textes), cette frustration du lecteur disparaît car ils viennent complémenter le manga, et le tout forme un ouvrage de vulgarisation très accessible. Pour lire les haïkus de Matsuo Bashō, le lecteur peut ensuite se lancer dans L'intégrale des haïkus : Edition bilingue français-japonais, comportant des commentaires pour chaque haïku afin de pouvoir mieux en apprécier les différentes saveurs, grâce à des explications culturelles.