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lundi 20 juillet 2026

Esthétique et filatures

Et le business couche avec tout ce qui rapporte.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2008. Il a été réalisé par Lisa Mandel pour le scénario et par Tanxxx pour les dessins. Il comprend cent-vingt planches de bande dessinée.


De nuit dans une petite ferme isolée dans la campagne française, avec sa cheminée qui fume. Il est tôt le matin et Tatiana prend la cafetière Moka sur la gazinière et sert son époux dans son bol. Il lui pelote les fesses et elle s’assoit sur ses genoux, il lui pelote le sein droit. Elle repousse gentiment sa main, et lui qu’elle va chercher sa veste ; il la reprend : SA veste, on dit une veste. Elle l’accompagne sur le perron du petit pavillon et il lui rappelle de ne pas oublier de réveiller sa fille, elle doit nourrir les bêtes. Et il ajoute qu’elle n’a pas intérêt à le faire à sa place. Elle répond qu’elle est d’accord, et qu’il devrait arrêter de crier, car il fait s’enfuir tous les animals. Tout en s’éloignant, il marmonne : les animAUX. La jeune épouse ukrainienne rentre à l’intérieur mont à l’étage et réveille Marie qui est encore au lit. Elle dit à l’adolescente qu’elle doit se lever, et la jeune femme se redresse et embrasse sa belle-mère, lui fait observer qu’elle est gelée, et l’invite à la rejoindre dans le lit. La jeune épouse se déshabille, rend le baiser, s’allonge, prend un CD et met la musique à fond. À quelque distance de là, fusil en bandoulière, le mari va pour s’allumer une cigarette et constate qu’il n’a pas sa boîte d’allumettes. Il décide de retourner le prendre à la maison.



Le mari arrive rentre et prend les allumettes sur la table à l’entrée, il est assailli par la musique tonitruante, crie pour qu’elles la baissent. Il ne se passe rien, il monte à l’étage et il découvre les deux femmes allongées, la plus jeune faisant une gâterie à la seconde. Toujours avec la musique assourdissante, il prend son fusil et tire. Mais il trébuche et tombe en arrière, sa tête heurtant le bord d‘une étagère, sous le regard horrifié des deux femmes, la balle touchant la main de Marie. L’instant d’après, M. Michaud gît inconscient sur le sol, peut-être mort, et Tatiana coupe la musique. Les deux s’habillent rapidement, prennent l’argent dans la boîte de conserve qui sert de cachette, et s’enfuient à moto à travers bois. Au beau milieu de la forêt, Marie demande à Tatiana d’arrêter la moto, elle a trop mal à la main. La jeune ukrainienne se met à parler dans sa langue natale. L’adolescente exige qu’elle parle en français, puis ajoute gentiment qu’elles vont s’en sortir. L’épouse dit qu’elle ne veut pas aller en prison. Elle est sûre qu’il est mot, il ne bouge plus partout et tout son sang partout. Marie suggère qu’elles pourraient peut-être vendre la mobylette et acheter de faux-papiers.  Tatiana estime que même si elles la donnaient, les gens n’en voudraient pas, sans parler du coût des faux papiers. Elle se lève et s’éloigne pour aller se soulager. Marie remonte la fermeture éclair de son blouson, puis se rend compte que sa belle-mère est partie depuis quelque temps. Elle se lève pour aller la rejoindre. Puis elle en entend le bruit de la moto. Elle court, essaye d’arrêter Tatiana mais se fait repousser, et finit abandonnée.


Un style de dessin un peu naïf avec des aplats de noir qui peuvent être massifs et une forme de franchise visuelle sans fard, pour une histoire qui commence avec un accident mortel et qui continue avec une femme qui s’envoie des gorgeons au bar jusqu’à ce que le barman refuse de la servir, qu’elle rentre chez elle et vomisse sur le trottoir après quelques dizaines de mètres. Le charme féminin en prend un coup, ou plutôt il s’exprime très différemment de d’habitude. D’un côté, il y a de la nudité féminine (et masculine) ; de l’autre côté, la mise en scène s’effectue au travers d’un regard débarrassé du regard masculin. Cette lecture génère des sensations très différentes : à l’évidence, ces deux femmes, Marie Michaud et Adrienne, vivent pour elles-mêmes, sans l’injonction sociale de plaire aux hommes. Dans le même temps, leurs vies sont soumises aux diverses contraintes sociales aussi bien économique qu’affective qui s’imposent à elles. Suite à un accident, la première se trouve contrainte de fuir une cellule familiale un peu glauque : une mère biologique sur laquelle le lecteur n’apprendra rien, un père imposant un mode de vie, se montrant violent, ayant cherché une femme sur internet. La seconde a surpris son conjoint au lit avec une amante avec qui il a décidé de vivre ensemble : elle bossait à l‘œil dans sa boutique et vivait dans son appartement, depuis dix ans. Elle s’est retrouvée sans plus rien : plus d’appartement, plus de mec, plus de boulot, obligée de squatter dans l’appartement de sa grand-mère.



Un titre qui ressemble à une étrange alliance de mots, rapprochant le sentiment du beau de l’action de suivre quelqu’un pour le surveiller. Une couverture qui met en avant une femme en jupe en train de se maquiller et son ombre qui ne correspond en rien à sa silhouette, évoquant une femme plus jeune aux allures de garçonne. Le récit s’ouvre avec un dessin en pleine page : une vue du ciel en biais de la ferme. Le dessinateur opte pour un noir & blanc, sans nuance de gris, cette image semble comprendre des spécificités propres aux comix, par exemple des formes simplifiées et du noir très dense. Ainsi l’un des pans du toit apparaît comme un rectangle blanc dépourvu, il en va de même pour a zone en terre devant la maison à un étage. L’artiste joue également avec des perspectives forcées, par exemple dans la troisième planche avec un chemin parfaitement rectiligne finissant sur une ligne d’horizon parfaitement horizontale. Il joue également avec certains éléments du décor : les troncs bien verticaux des arbres formant comme une sorte de rideau, ou de toile de fond sur la scène d’un théâtre. Plus loin dans la chambre d’Adrienne, les murs sont striés de fines lignes parallèles très rapprochées, avec un effet artificiel, pouvant être perçu comme de très fins barreaux. Le lecteur retrouve cette approche géométrique également dans le dallage de la cuisine de la mère d’Adrienne avec un damier de carrés noir & blanc. Il remarque de temps à autre l’usage d’ombres chinoises. Il se rend compte qu’il est particulièrement sensible à aux aplats de noir, parfois massifs, pouvant servir de fond noir à plusieurs cases d’affilée, renvoyant à des maîtres de comics indépendant comme Charles Burns ou Chester Brown, Joe Matt.


L’artiste fait évoluer ses personnages dans des lieux solidement décrits, même s’ils comprennent une forme de naïveté, avec des accessoires très concrets. Par exemple la cafetière de modèle Moka et la gazinière, le modèle de chaîne stéréo, la moto qui s’apparente plutôt à une mobylette, l’aménagement du bar où Adri s’en met une, le motif des draps du lit double d’Adri, le modèle de téléviseur qui passe par la fenêtre, la banquette en cuir d’un autre bar, le petit bibi juché sur le sommet de la tête de la maman d’Adri, la montagne en toc avec un crâne géant servant de décor au film de Dick Demon, les divers sacs d’emplette de deux femmes après une paye bienvenue, etc. De temps à autre, les auteurs prennent le lecteur au dépourvu avec une vision surprenante, par exemple cette page très réussie de six cases, consacrée à la mue d’une chenille en papillon. Le lecteur sent que les deux principaux personnages gagnent immédiatement sa sympathie par leur réelle humanité, et en particulier leurs défauts. Le dessinateur met en œuvre une direction d’acteurs sans romantisation, avec des expressions de visage qui en disent long sur leur état d’esprit. Tatiana répondant patiemment à son époux qui vient encore de la reprendre sur une faute de français, en lui tournant le dos et en levant les yeux au ciel. L’air ahuri du même mari découvrant sa femme au lit avec sa fille, entre horreur totale devant ce qu’il considère comme un acte contre nature, panique totale quant à ce qu’il doit faire, et recours à son fusil pour mettre fin à cette abomination. Air d’innocence totalement factice de Marie pour donner le change au conducteur du bus, alors qu’elle est persuadée d’avoir tué son père et que ça se lit sur son visage. Moment totalement pathétique d’Adrienne vomissant sur le trottoir et tombant dedans. Nouvel air angélique, cette fois-ci pour Adri essayant de convaincre son ex qu’elle est totalement calme pour entrer dans son appartement. Contentement peu commun d’Adri commandant un second verre aux frais de son frère. Consternation de Marie découvrant dans quel genre de film tourne ledit frère. Concentration décontractée d’Adri maquillant l’engin d’un acteur pour en faire un zombie. Etc.



Une jeune femme tout juste adulte fuyant une mort dont elle estime être coupable, et une femme d’une dizaine d’années de plus, bien paumée, s’accusant de nombreuses erreurs de parcours comme vendre de la drogue devant un lycée, vendre son corps pour se procurer de la drogue, voler les dents en or d’un cadavre, etc. Le lecteur prend plaisir à les voir apprendre à se connaître, sans coup de foudre romantique. La mère d’Adri s’inquiète de la manière dont son fils semble bénéficier de revenus sans travail fixe. Marie s’improvise détective, pas douée, repérée dès sa première filature. Et… Contre toute attente, cela mène chacune des deux femmes à un emploi stable, l’une comme maquilleuse pour films à caractère pornographique, l’autre comme détective privée grâce à son allure garçonne. La scénariste sait doser avec doigté ses ingrédients, entre intrigue premier degré peu plausible, et humour découlant de cette logique. Le lecteur succombe immédiatement à ce mélange de situations politiquement incorrectes, à ces drames catastrophiques mais pouvant être surmontés, à cette malchance qui les conduit vers des situations entre loufoque et risqué, où elles se trouvent entièrement dans leur élément, à une association de talents les amenant à imaginer une offre commerciale peu banale : Pour cinq épilations, une filature gratuite. Le tome se termine sur un autre meurtre et une arrestation qui sonnent comme une morale, celle où l’entraide offre un salut, alors qu’un comportement égoïste mène l’individu à la ruine.


Une couverture et un titre pour le moins peu vendeurs, et peu explicites. Des premières pages qui évoquent immédiatement les comix, des bandes dessinées underground américaine, avec une esthétique très marquée. Une intrigue qui commence par un rapport homosexuel et une mort idiote, pour enchaîner avec une femme bourrée vomissant sur le trottoir. Au moins, cette lecture ne sera pas fade… Une narration visuelle solide avec des personnages bien incarnés, et une touche de (fausse) naïveté dans les décors et les perspectives. Une intrigue bien menée dans laquelle Marie & Adrienne resplendissent de tous leurs défauts, et de leurs imperfections très humaines. Irrésistible.



mardi 24 mars 2026

Un rubis sur les lèvres

Un trait juste, ça ne s’efface pas !


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 1986. Il a été réalisé par Edmond Baudoin pour le scénario et les dessins. Il comprend quarante-trois pages de bande dessinée. Avec six autres récits, il a été réédité dans le recueil Les sentiers cimentés (publié par l'Association), paru en 2006. Il s’ouvre avec un court paragraphe de l’auteur en guise d’introduction. Il écrit qu’on ne lui demande plus s’il aime toujours dessiner, ou quels sont ses projets, ou même seulement comment il va. Mais combien il vend d’albums ? Il vit sûrement une époque fantastique, mais il estime qu’il a dû rater une marche quelque part.


Quelque part dans une zone désertique en Algérie, sous un fort soleil. Un garçon s’approche d’une voiture en plein milieu d’une route déserte. Le soleil est déjà haut dans le ciel il doit faire chaud dans la voiture noire. C’était le printemps 1962 en Algérie. Simon Zoladz douze ans. Son père est instituteur à Kenchella, il y est venu il y a quinze ans. Mais l’Algérie c’est fini, il a demandé sa mutation sur le continent, il est nommé à Saorge ; Leïla, elle est originaire de haute Kabylie. Alain François, responsable local de l’OAS, trente-deux ans, deux balles dans le ventre, le FLN, ou l’amant de sa femme… Il n’a plus la force que de faire AAAAAA, et d’appeler la mort. Les mouches lui tiennent compagnie en faisant bzzzzz ! Le garçon se tient devant la vitre du conducteur et ce dernier lui déclare qu’il veut mourir, et lui demande de lui donner le revolver sur la banquette arrière car il ne peut pas l’attraper. Simon court vers les maisons en criant : Au secours ! Il revient avec trois hommes adultes armés : Alain François est mort. Le soleil est encore plus haut dans le ciel, il doit faire encore plus chaud dans la voiture noire. Les mouches, elles, vivaient encore.


Le trois mars 1970, Simon commence son journal intime : Mon père est mort il y a trois jours. On l’enterre aujourd’hui. Toute sa vie il a tenu un journal. Je vais essayer de tenir celui-ci. Aujourd’hui je suis allé à l’enterrement du mec le plus chouette que j’ai jamais rencontré. Ce matin ma mère m’a donné un cahier. C’est le début d’un roman que voulait écrire mon père. La première phrase c’est : Monsieur Antoine Zoladz est dans son genre ce qu’on pourrait appeler un pauvre type. Antoine, c’était le prénom de mon père. Et son roman s’est arrêté à la fin de la première page. Quatre mars. J’ai essayé de peindre mais j’ai pas le moral. Cinq mars. Encore rien foutu. Si ça continue je vais arrêter ce journal. En juillet 68 dans la vallée des Merveilles, le drapeau rouge c’est parce qu’on y croyait encore un peu. Deux mois plus tôt sur cette photo, quelque part à droite. Jeudi six mars. Passé la journée avec Marc. Je sais pas comment il fait, mais après un moment avec lui je suis toujours bien. Ce soir je vois Sofie. Trois novembre 1980. J’expose galerie Passage. Complètement dans le système le mec… Et vive le marché de l’art. Et vive le commerce.



Après Un flip-coca (1984) à la structure narrative un peu expérimentale, le lecteur se demande comment l’auteur va développer son œuvre suivante. Tout commence avec une séquence traditionnelle : pendant trois pages, des cases dont la plupart se présente avec une bordure, disposées en bande, avec de courts phylactères et des observations du narrateur omniscient dans des cartouches, des dessins réalisés à la plume, racontant la mort d’un individu dans sa voiture pour une raison prêtant à discussion. Le lecteur tourne la page et il constate un changement de mode de narration. Un journal intime écrit en lettres d’écolier pendant cinq pages, sans majuscule, des dessins plus durs dans leur apparence, des extraits d’articles de journaux, des portraits esquissés comme réalisés par l’auteur du journal, des jeux sur la graphie de l’écriture comme réalisé par un étudiant en école d’art. Des phrases qui s’approchent du flux de pensée, plutôt que d’une construction littéraire. Certaines petites illustrations qui peuvent faire penser à une affiche de propagande, à des dessins de recherche, à des croquis machinaux pour passer le temps, à la reproduction de la couverture d’un magazine de mode. Le lecteur s’accroche aux morceaux de texte. Il commence par bien saisir l’état d’esprit de Simon, son amitié avec Marc, la rencontre avec Joss. Elle, la riche héritière qui a viré sa cuti, lui, le jeune avocat du peuple qui va la défendre. C’est un super scénario pour un dessineux de B.D. Faudra qu’il en parle à François.


Puis, à partir de la planche neuf, la bande dessinée revient dans un mode narratif traditionnel pour le restant : des cases disposées en bande, avec toujours la personnalité graphique inimitable d’Edmond Baudoin. Le récit semble basculer dans un genre littéraire bien précis : le polar. Deux amis, un cadavre, l’un des deux est responsable du décès, et il s’agit selon toute vraisemblance d’un meurtre, pas vraiment prémédité… Enfin, le coupable a agi sur l’impulsion du moment, et en même temps le sort de la victime était courue d’avance. Le lecteur est conforté dans sa sensation par quelques remarques en passant, qui semble tirées d’un roman noir. Un commentaire du narrateur omniscient : Il faisait froid dans la chambre, tout était en ordre, si ce n’est la lumière allumée et Joss seule dans le lit, bien couverte, détendue et morte. Ou encore une pensée de Simon : Seule, dans la chambre froide. Il y a à la fois ce froid détachement face au crime, et cette façon de jouer avec le langage : chambre froide au sens littéral, et chambre froide où la viande est conservée. Cette sensation de polar est renforcée par le traitement graphique : des personnages avec des gueules, ce qui fait ressortir l’étrangeté fascinante et parfois monstrueuse de l’altérité, des passions intenses qui affleurent sur le visage, effrayantes pour autrui car sans filtre. Ou en planche treize un contraste poussé entre des zones noires (pour la nuit) et des taches de blanc, rapprochant la composition de l’abstraction.


En effet, les deux personnages se retrouvent en cavale. Ils décident de fuir pour échapper à la police (qui ne sera jamais représentée dans ces pages), en tentant de franchir un col dans la montagne sauvage pour gagner l’Italie. Le polar passe alors en mode huis clos dans un grand espace ouvert sauvage, entre deux hommes unis par une amitié indéfectible, et confrontés à un effort physique intense, à une randonnée à risque dans la neige, à leurs pensées négatives. En planche vingt-huit et vingt-neuf, le lecteur se rend compte que l’artiste inverse le rapport de noir et de blanc, les cases devenant vierge avec des taches noires et des effets minimalistes, certains éléments visuels n’acquérant du sens qu’en relation avec ce qui est montré dans la case précédente ou la suivante. Le contraste est total entre la sensation d’enfermement de l’urbanisme, et les grands espaces ouverts. En outre, l’artiste s’attache à inclure la faune : un aigle qui chasse au-dessus de la maison en montagne, une page consacrée au vol d’un groupe de corneilles (littéralement des petites taches noires sur le blanc de la case, et un trait irrégulier pour la crête de la chaîne de montagnes), des silhouettes de chamois (en ombre chinoise) sous une tempête de neige, autant d’instants magnifiques, faisant ressortir le contraste entre la fragilité de l’homme dans cet environnement sauvage et la parfaite intégration des animaux.


Cette variante de la course-poursuite (plus une fuite dans les faits) impulse une dynamique au récit, et le lecteur se laisse prendre à l’intrigue, se demandant si les deux amis s’en sortiront, à quel prix, dans quel état. S’il connaît un peu l’œuvre de l’auteur, il détecte également des éléments de nature autobiographiques, et toujours son regard personnel sur l’humanité et ses faiblesses. Se retrouver à marcher avec Marc & Simon dans la neige, dans les montagnes proches de Nice procure des sensations authentiques. D’ailleurs, la commune de Saorge existe vraiment, dans le département des Alpes-Maritimes, en région Provence-Alpes-Côte d'Azur. En outre, le lecteur a la surprise de retrouver le petit garçon avec un doigt porté à sa bouche qui apparaît dans Passe le temps (1982). De plus, Jeanne vient s’enquérir de Marc dans la maison de montagne, cette dame étant un deux personnages principaux de La peau du lézard (1983) avec François. Ces deux occurrences laissent à penser qu’à l’époque l’auteur pouvait être tenté de créer une continuité interne sous la forme d’éléments récurrents ténus. Dans ce récit réside également celui d’une amitié d’une force peu commune. Le lecteur peut être tenté d’y voir un hommage transposé à partir des liens avec son frère Piero. Il aborde également la souffrance que peut être l’existence pour certaines personnes, au travers du personnage de Joss. Simon la compare à ces enfants que l’on met sous cloche aseptique dès la naissance parce qu’ils n’ont aucune protection contre l’extérieur. Il ajoute qu’elle ne supportait pas l’odeur d’excrément qui fait le quotidien. Marc renchérit en disant qu’elle a appris que les actions directes, ou indirectes ne détruisent pas la misère du monde. Il ne lui restait plus qu’à convaincre un d’eux de pratiquer un avortement qui aurait dû se faire il y a vingt-quatre ans. Le lecteur retrouve une forme d’expression très roman noir, et en même temps une empathie presque insupportable à la souffrance d’autrui.


Cette bande dessinée appartient aux œuvres de l’auteur qui relèvent plus de la fiction que de l’autobiographie, qui traduisent son amour pour le roman noir. Une fois passées les deux premières séquences un peu déroutantes (un décès dont l’incidence ne sera évoquée qu’au travers du comportement d’un personnage) et son journal intime à la forme très libre et chargée de tâtonnement artistique, le lecteur plonge dans un polar avec un vrai crime, une narration visuelle très personnelle. Comme tout bon polar, celui-ci sonde une facette de la société, et fait apparaître la personnalité profonde de ses deux principaux personnages, avec une sensibilité humaniste unique et sincère. Émouvant.



mardi 16 juillet 2019

L’échappée

Contentement / désappointement / insatisfaction

Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre, qui présente la particularité d'être dénuée de mot, ni dialogue, ni récitatif. Cette histoire a été publiée pour la première fois en 2015, écrite, dessinée et encrée par Grégory Mardon, qui a également réalisé la mise en couleur.


Le soleil se lève sur une grande mégapole qui ressemble fortement à New York. Un homme marié, père de 2 enfants, prend son petit déjeuner dans la cuisine inondée de soleil, avec eux. Il a le regard dans le vide. Les enfants mangent, son épouse s'affaire autour de la table en téléphonant. Elle lui touche l'épaule pour le faire redescendre sur Terre. Il regarde l'heure se rend compte qu'il faut qu'il y aille. Il enfile sa veste, les parents et les enfants prennent l'ascenseur et se séparent sur le trottoir. L'homme fait l'effort de s'éloigner de l'entrée de l'immeuble et de s'insérer dans le flux ininterrompu de piétons. Il éprouve une conscience aiguë de la hauteur des gratte-ciels, du flux de piétons sur le trottoir, du flux de voitures sur la chaussée. Il prend de l'argent au distributeur automatique, donne quelques pièces au sans abri assis à côté, prend un journal au kiosque du coin de la rue, commence à lire le journal en marchant. Il attend sur un quai de métro bondé. Il lit son journal tant bien que mal dans la rame elle aussi bondée.

Au fil des articles, l'homme lit des informations sur un homme politique faisant un discours devant une foule, une manifestation militante, une émeute, l'intervention de forces de l'ordre casquées et armées, une guerre, des victimes civiles, le recours à des bombardements, une pub, la pollution industrielle atmosphérique, un cyclone dévastateur, une pub, l'exploitation des ressources fossiles, une exécution par des fanatiques, une pub, le déversement de d'ordures ménagères en décharge, la pollution industrielle atmosphérique, la pollution des eaux, l'immense trafic routier sans fin, la surconsommation, la violence, l'omniprésence des marques, etc. Il sort du métro, rentre dans un gratte-ciel, prend un dossier que lui tend une secrétaire, s'installe à son bureau d'architecte, passe en revue des plans, des projets, se rend sur un chantier, retourne au bureau jusqu'à tard le soir, passe au club de gym, rentre chez lui, embrasse ses enfants, sort au restaurant puis au spectacle avec sa femme. Ils sortent dans un club branché ensuite, et rentrent enfin chez eux. Il perd une dent en se les brossant avant d'aller se coucher. La nuit, il n'arrive pas à dormir. Le lendemain, un mauvais geste fait que son portefeuille tombe dans un avaloir. Il se met à pleuvoir. Quand il se remet en marche vers son bureau, il éprouve la sensation de ne plus faire partie des gens autour de lui. Au bout d'une rue, il aperçoit l'océan.


En commençant cette bande dessinée, l'horizon d'attente du lecteur se trouve déjà conditionné par 2 paramètres : cet ouvré est publié par Futuropolis, maison d'édition réputée pour son ambition, et il s'agit d'une bande dessinée sans un seul mot, ni dialogue, ni didascalie, ni cartouche de texte. Il voit que cette histoire se déroule sur 220 pages ce qui est rassurant car d'expérience il faut beaucoup plus de cases quand une bande dessinée se prive de l'interaction entre image et texte. Ensuite, le titre (le seul texte : un substantif avec son article) annonce le thème et les premières pages explicitent qu'il s'agit de l'échappée d'un homme du milieu dans lequel il vit. La prise de contact avec la narration qui est donc 100% visuelle se fait avec la couverture : une image d'une grande expressivité, un homme sortant du flux d'individus pressés et qui a déjà commencé son chemin dans un territoire vierge, ici incarné par le blanc de la page. Le lecteur peut déjà observer une première caractéristique étonnante des dessins de Grégory Mardon pour cet ouvrage : les personnages semblent à la fois avoir été représentés rapidement, dégageant une impression de spontanéité, et à la fois ils présentent des particularités les rendant tous singuliers. Ce trait en apparence rapide et souple apporte une vie à chaque individu qu'il soit un premier rôle, un second rôle ou un simple figurant. La simplification du contour des personnages et des traits de leur visage facilite la projection du lecteur en eux, et les rend plus expressifs.


Cette histoire repose autant sur une intrigue (Dans quel endroit arrive l'homme ? Que va-t-il y découvrir ? Par qui et comment sera-t-il accueilli ?) que sur un suspense psychologique (trouvera-t-il un ce qu'il cherche ? Un ailleurs où il peut s'épanouir ?). Tout du long de ces pages, le lecteur perçoit pleinement l'état d'esprit de l'homme quelle que soit la nature de l'émotion qui l'habite : légère hébétude née du ronron anesthésiant et bruit du quotidien, impassibilité pendant la descente en ascenseur avec des inconnus, sourire de circonstance pour dire au revoir aux enfants à l'école, assurance professionnelle sur le chantier, énervement lors de la perte de sa carte bleue, ténacité lors de la lutte contre les ronces, hébétude souriante dans le village parfait, rage animale dans la jungle, etc. Alors même que l'homme n'exprime jamais en mot les ressentis qu'il éprouve et les réflexions qu'il effectue en réaction aux événements, à sa situation, à ce qu'il observe, le lecteur peut suivre le cheminement de sa pensée. Grâce à une narration visuelle élégante et sophistiquée, le lecteur voit l'homme réfléchir, peut même reconstituer des processus mentaux complexes. Afin de s'assurer d'une lecture active, l'auteur met en œuvre un procédé osé à partir de la page 13 pendant une quinzaine de pages. Précédemment, la logique de la succession des cases procède d'un lien de cause à effet directe, essentiellement sur une base chronologique, un moment succédant à un autre, le lecteur n'ayant qu'un effort minimal à fournir pour faire le lien : par exemple l'homme et sa famille dans l'ascenseur suivi par la famille dehors sur le pas de porte de l'immeuble.


À partir de la page 13, le lecteur se retrouve devant des images accolées : d'abord 6 pages en 3 lignes de 2, puis à raison de 9 par pages à partir de la page 25, puis 12 par pages à partir de la page 26, puis 24 par pages à partir de la page 28. Le lecteur doit s'investir un peu plus dans sa lecture pour comprendre qu'il s'agit des thèmes évoqués dans le journal lu par l'homme dans les transports en commun, puis d'une forme d'association d'idées automatique. La narration a insensiblement basculé dans un autre domaine : d'une forme de reportage naturaliste, vers un domaine conceptuel où la juxtaposition d'images en nombre croissant rend compte d'une surabondance, d'une sollicitation sans fin de l'attention de l'individu par des images choisies ou fabriquées par une société dont les médias renvoient une image de violence (conflits de nature diverses) et de surconsommation (publicités sans fin à l'inventivité infinie avec le seul but de provoquer la consommation de l'individu). Le lecteur se retrouve devant le constat de l'hypermodernité (une abondance sans fin), d'un flux incontrôlable toujours plus rapide (que ce soit le flux de piétons, le flux d'informations, le flux de produits créés uniquement pour déclencher l'impulsion d'achats, le flux d'images ou de concepts créés dans le seul but de stimuler les centres du plaisir). Après ces 16 pages, le lecteur a conscience qu'il ne découvre pas seulement un exercice de style (narration exclusivement visuelle), une étude de caractère (la prise de conscience d'un homme quant à son ressenti sur la vie qu'il mène), mais aussi une réflexion philosophique sur la réalité des forces motrices de la société moderne. Ce passage change complètement le ressenti du lecteur sur l'ouvrage, avec le constat de sa dimension philosophique.


Pour autant, le lecteur continue d'apprécier l'histoire au premier degré. Grégory Mardon ne sacrifie en rien la minutie de la narration visuelle par la suite. Il continue de donner vie aux êtres humains (et aux animaux dans la dernière partie) avec une élégance épatante. Il continue de décrire les environnements dans le détail : une belle vue de dessus du salon cuisine de la famille de l'homme, une vision très juste du flux de piétons et de voitures dans la rue, l'étonnant assemblage des personnes en train d'attendre sagement et de manière disciplinée sur un quai de métro, des tapis de course dans une salle de sport en étage, les ronds dans l'eau générés par les gouttes de pluie, les transats alignés sur le pont supérieur d'un paquebot, la forme des vagues dans un océan déchaîné, la granulosité de falaises infranchissables, la répartition des petites maisons dans un village à flanc de colline, la luxuriance de la flore dans la jungle. Grâce aux détails, chaque lieu est unique et devient tangible et plausible.


La lecture s'avère d'une facilité épatante : les pages se tournent rapidement et le lecteur éprouve la sensation de progresser à bonne vitesse dans le récit, sans s'ennuyer, sans avoir l'impression qu'il doit passer plus de temps sur les pages, sans que le récit ne se déroule trop vite, sans qu'il sente que la fin arrive de manière précipitée. S'il y prête attention, le lecteur observe que Grégory Mardon met en œuvre un vocabulaire et une grammaire visuelle étendus, sans pour autant être démonstratif. Dans un récit où ce qu'observe le personnage principal revêt une importance capitale, l'artiste réalise 19 dessins en pleine page. Le lecteur les perçoit à la fois comme l'importance que l'homme accorde à ce paysage ou ce spectacle, à la fois comme une invitation à prendre lui aussi ce temps, à la fois comme une petite respiration entre 2 pages de suite de cases. Il y a également 7 dessins en double page, à nouveau une indication de l'importance primordiale de ce moment pour le récit, à la fois un spectacle méritant qu'on lui consacre 2 pages. En termes de composition de pages, Mardon peut passer d'un dessin en double page à 24 cases par page. Il utilise des cases de format rectangulaire ou carré, sans bordure tracée, ce qui est en phase avec le thème de l'échappée. Il réalise une mise en couleurs de type bichromie : vert de gris ajouté au noir & blanc pour la première partie, bleu azur pour la deuxième partie, et vert anis pour la troisième partie.


Parmi les autres caractéristiques picturales, le lecteur peut trouver des ombres chinoises (page 31), l'utilisation d'un pictogramme (pour un phylactère en page 37), de gros aplats de noir pour un fort contraste (par exemple la danseuse en page 40), des contrastes également entre le blanc et la couleur (l'océan en vert / le ciel en blanc en page 53), un travail remarquable sur le langage corporel que ce soit pour l'homme ou pour les autres personnages. Pour ce dernier point, le lecteur remarque que les postures de l'homme varient fortement, avec un registre différent pour chacune des trois parties. Au fur et à mesure de sa progression dans le récit, le lecteur prend également conscience que certains éléments revêtent une signification symbolique. Il en acquiert la certitude avec la forêt de ronces en page 102 & 103, lui rappelant celle de la Belle au Bois dormant. De la même manière les falaises forment un mur infranchissable, l'empêchement de pénétrer dans le site suivant. Rétrospectivement, il se dit que le départ en paquebot de l'homme participe également de la narration d'un conte. Avec cette idée en tête, il comprend que les environnements des deuxième et troisième parties sont plus conceptuels que littéraux, et il devient logique que le récit ne s'attarde pas sur des aspects comme la maladie ou les blessures.


Avec l'idée que le récit agit comme un conte, le lecteur comprend mieux les choix narratifs et l'intention de l'auteur. L'homme cherche à s'échapper de son milieu urbain dont les caractéristiques sont montrées avec limpidité, et mener une autre vie. L'échappée ayant réussi, il peut alors mener une vie dans une société utopique, puis dans un environnement sauvage, une sorte de retour à l'état naturel. Le lecteur participe alors bien volontiers au jeu des comparaisons entre les 3 modes de vie successifs de l'homme. Il observe comment le deuxième environnement lui apporte ce qui lui manquait, dans le premier, et de même avec le troisième par rapport au deuxième. Le thème principal du conte apparaît alors : à la fois celui de l'échappée, mais aussi celui de l'envie, de l'insatisfaction, de l'impossibilité à se contenter de ce qu'on a. L'homme a conscience de ce que lui apporte chaque environnement, mais il ne peut s'en satisfaire. Il éprouve le besoin de découvrir, d'aller voir ailleurs, d'explorer de nouveaux territoires, de conquérir. Grégory Mardon met ce besoin en vis-à-vis d'autres besoins : la sécurité, les besoins affectifs, la sexualité, la faim, l'autonomie… Il laisse le lecteur libre de réagir à ce qui lui est montré, de se comparer à l'homme, de mesurer lui-même ce qu'il a payé pour bénéficier de la situation dans laquelle il se trouve, de ce qu'il souhaite obtenir de plus, tout ça de manière visuelle, sans nombrilisme d'artiste, ni discours académique.



Une bande dessinée sans texte ni dialogue constitue une source de plaisir immédiat irrésistible : lire une histoire sans avoir d'effort à faire pour lire, avec le spectacle des images. Le lecteur se rend compte de l'adresse de Grégory Mardon par l'absence : aucune difficulté de compréhension, tout coule de source et s'enchaîne naturellement, une vitesse de lecture rapide sans être frénétique ou épileptique, et une histoire avec de la consistance. Avec la séquence de ressenti d'une société hypermoderne, il perçoit la nature philosophique du récit, et en a la confirmation avec quelques éléments dont le symbolisme est évident. En plus du plaisir du voyage et des découvertes, il accompagne la réflexion de l'homme sur son état, sur son envie d'avoir envie, sur son besoin de conquérir, se situant lui-même par rapport à ces besoins.