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jeudi 4 juin 2026

Nez-de-Cuir

Cette ruée vers une inaccessible paix, cette dispersion dans la frénésie


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2019. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario et par Jacques Terpant pour les dessins et les couleurs, qui adaptent le roman Nez-de-Cuir, gentilhomme d'amour paru en 1936, écrit par Jean de la Varende (1887-1959). Il se termine par une postface du scénariste, intitulée La Liberté dans le style, évoquant la sensualité des mots et des sentiments, des corps et des paysages, d’un auteur peut-être oublié, mais c’est aussi ce qui lui permet de rester tel qu’en lui-même, loin de la foule déchaînée. Ces deux créateurs ont également réalisé Le chien de Dieu (2017), Un Roi sans divertissement (2021).


La guerre se termine. Il paraît. Elle va entrer dans les livres d’histoire. Bel ouvrage, belles enluminures, destinés à faire rêver les garçons. L’épopée napoléonienne, vous pensez ! Que d’images, que de faits glorieux, que de bravoure ! Lui, il veut bien… Mais enfin, l’envers du décor, à chaque heure du jour et de la nuit… Il se trouve devant ses yeux. Au travers de ces estropiés, de ces gueules cassées qui ont eu du panache, mais en qui rien de glorieux ne subsiste… Même s’il le reconnait, leurs charges furent de fougue et de feu. Ainsi du 1er régiment des gardes d’honneur qui vint heurter la cavalerie cosaque à la bataille de Reims, au 13 mars 1814. Parmi ces fous qui croyaient en la gloire et à certaines grandeurs attachées à leur pays, il y avait le jeune comte Roger de Tainchebraye. Rien ne semblait arrêter sa bravoure. Cet oubli de soi… Et du temps… Un sabre cosaque s’en chargea.



Le médecin Marchal continue son bilan de sa prise en charge du patient Roger de la Tranchebraye : Un coup de sabre a complètement emporté le nez, un autre a détaché la joue droite, plusieurs coups de lance aussi, un coup de pistolet reçu à bout portant… Et il a survécu ! Il conclut : C’est un diable que cet homme-là, il en a le visage à présent. Un assistant l’interrompt en ouvrant la porte et informe le major que madame de Tainchebraye est arrivée. Il lui répond de demander à la mère de patienter, il la préviendra lorsque son fils Roger sera prêt. Le médecin se rend au chevet du convalescent et l’informe que sa mère est en bas, qu’elle a fait un long voyage pour le voir. Roger de Tainchebraye répond que sa mère s’obstine, qu’elle veut assister à la résurrection de son fils laissé pour mort sur le champ de bataille. Mais Roger n’a pas eu cette chance. Le médecin Marchal énonce qu’il sent passer le vent des amertumes. Il fait observer à son patient que sa chambre est confortable, chauffée, que ses draps sont propres, qu’il est nourri. Il en connait beaucoup qui n’ont pas cette chance. Roger répond qu’il n’a plus de visage, nez coupé, deux trous, juste deux trous, comme un cadavre, il est horrible. Un épouvantail, une gorgone ! Le médecin reprend : Roger est vivant, et il portera un masque, il s’en sort bien. Au milieu de tous ces hommes éclopés, de tous ces manchots dont ils sont envahis, il paraîtra un privilégié.


Dans sa postface, le scénariste écrit : Pour Jean de la Varende, écrire, c’est ressusciter le passé, et son style s’y prête admirablement qui mêle archaïsme tournures antiques, mots empruntant au patois, descriptions d’un pays, l’Ouche, qui devient féérique tant il semble échapper au temps, ce passé, c’est son présent. Cela ne forme pas forcément les arguments les plus vendeurs pour un large public, à la sensibilité toute relative pour le passéisme et le français difficile et désuet. Le lecteur sent bien que les cartouches à écriture blanche sur fond noir doivent correspondre à des extraits du livre. Ils s’avèrent brefs et très digestes, dépourvues des formules archaïques évoquées. Une fois le lecteur tombe sur un mot recherché : Médianoche, c’est-à-dire un repas pris après minuit. En revanche, il trouve une vision du passé dans la forme de la société, dans la place qui y est faite aux femmes et dans le comportement du personnage principal. En filigrane, il voit se dessiner le modèle de société : la haute bourgeoisie du pays de l’Ouche, région à cheval sur les départements de l’Orne et de l’Eure. La notion de difficultés économiques est très éloignée du personnage principal et de ses conquêtes ou de leurs époux légitimes. Il vit dans un château et l’amour de sa vie épouse le marquis de Brives, vieillard sec, cassé de corps, mais riche, ô combien ! Riche à tel point qu’il put s’offrir la plus noble fleur de la province : pour marquer sa puissance – et son emprise – il racheta Mesniroyal, château des Rieusses qui avait ruiné tous ses propriétaires. Il lui redonna son lustre d’antan et y plaça cent domestiques, un grouillement d’êtres qui laissa pantoise toute la noblesse de la région.



Il y a également le comportement du comte Roger de Tainchebraye lui-même : bel homme défiguré, portant un masque cachant la partie supérieure de son visage, ce qui lui vaut son surnom de Nez-de-Cuir, enfilant les conquêtes féminines, vivant de ses rentes, un Don Juan de Normandie, comme le qualifie lui-même l’écrivain. Cette sensation d’une France d’un autre temps, avec des valeurs très traditionnelles se voit littéralement dans les cases : les beaux uniformes napoléoniens bleu et rouge, la belle chemise à jabot du médecin et sa redingote, le beau château à deux étages des Tainchebraye et son parc ainsi que les beaux atours des invités présents, les beaux fauteuils des salons, les trophées de chasse accrochés au mur, la qualité du masque de cuir, les habits de chasse des maris cocufiés, le château de Mesniroyal à l’architecture plus ouvragée, les habits plus luxueux des invités à la noce, la magnifique robe de Judith de Rieusses et ses bijoux, la bibliothèque bien fournie de volumes à la reliure en cuir du marquis de Brives, etc. L’artiste réalise des dessins dans un registre réaliste avec un sens de la composition assurant une lecture facile, et utilisant sa palette dans un mode proche de la couleur directe, pour rehausser le réalisme, les reliefs et les textures. Régulièrement, le lecteur prend le temps de s’attarder sur un détail concret : les outils du médecin, la bride des casques des soldats, un tableau accroché au mur, le drapé d’une robe, l’effet d’un feuillage, la forme d’un tronc, les motifs d’une couverture, les moulures d’un plafond, la forme d’un bougeoir, etc.


D’un côté l’artiste sait recréer le confort discret de la haute bourgeoisie, aussi bien dans ses lieux de vie en intérieur, que dans ses tenues vestimentaires. De l’autre, il rend un hommage discret et tout aussi concret aux paysages naturels du pays de l’Ouche. Une belle pelouse verdoyante devant une riche demeure, la luminosité si particulière d’un sous-bois, l’herbe haute et grasse autour d’une mare, une belle allée en terre menant à un ancien pavillon de chasse au cœur des bois, un mur recouvert de lierre, une forêt clairsemée, une zone boisée plus dense, etc. De manière régulière, le lecteur peut également apercevoir la faune : un vol d’oiseaux dans un ciel dégagé, un hibou silencieux, un renard observateur, un sanglier acculé par une meute de chiens, de beaux chevaux dont le pauvre Agramant, etc. Le lecteur a tôt fait d’oublier l’horrible réalité des deux scènes d’ouverture. Pourtant, la mise en scène de la bataille entre deux cavaleries montre clairement et sans voyeurisme la pluie de coups, et le lecteur peut également voir après les estropiés et éclopés sous les arcades de l’hôpital. Il prend conscience de temps à autre que la narration visuelle l’amène à oublier totalement les circonstances qui ont amené Roger de Tainchebraye à porter continuellement un masque, en société, et également quand il se retrouve seul, la réalité de la boucherie de la guerre, avec ses vétérans marqués dans leur chair.



La couverture semble promettre une belle romance, entre un homme mystérieux parce que masqué et une jeune femme libre parce que chevauchant, le tout sur fond de flammes d’un incendie qui pourraient symboliser l’ardeur de la passion. Le récit commence par exposer comment le personnage principal en est venu à porter un masque : certes un air de mystère, mais rien de romantique, plutôt un accessoire qui cache son visage, qui le rend anonyme si ce n’est pour son corps bien fait. Oui, la jeune femme se refuse à lui, tout en tombant irrémédiablement amoureux de lui. Le lecteur retrouve une trame classique d’amour contrarié aux accents romantiques. Dans le même temps, Roger de Trainchebraye fait preuve d’un réel recul sur son comportement. Il explique à sa servante qu’il a besoin d’elles ! Même si elles jouent toujours un rôle sauf à quelques minutes… importantes où elles se perdent. Mais elles tiennent aussi le masque, va ! Et elles exigent que l’amant fasse son rôle dans la comédie. Et il leur en veut de n’avoir jamais su, tout brutal qu’il soit, leur dire son mépris… Après l’amour… Cette ancienne nourrice prendra même sa défense face à la jeune fille pure : Il ne fait que son métier de jeune homme, ce sont les femmes comme elle qui ne sont pas grand-chose ! Qui lui refusent un peu de bonheur car elles croient aimer alors qu’elles ne font que se pâmer. Y en a pas une qui cherche derrière le masque. Marie-Bonne laisse Judith avec ses indignations et sa vertu qui grince comme du vieux bois. Le récit se révèle alors être celui d’un homme souffrant d’un grave syndrome de stress post traumatique, marqué à jamais dans sa chair, pleinement conscient qu’une vie normale lui est devenue inaccessible, que le port du masque lui permet de se présenter en société et en même temps en fait un paria, un individu toléré par la grâce des convenances sociales, mais tenu à l’écart, jamais intégré.


Adapter un roman un peu désuet par le regard vieillot qui est le sien sur la société d’une époque révolue, sur la condition féminine bien rétrograde. Une narration visuelle maîtrisée, sans éclat apparent, d’une solidité sans pareille, entièrement au service du récit, lui donnant corps avec consistance et respect, sans contresens ni trahison. Une adaptation citant la lettre d’une manière élégante et digeste, et faisant vivre son esprit. Une bluette classique qui sert de trame à une tragédie humaine pouvant se voir comme une métaphore de la différence trop lourde à porter.

mardi 16 juillet 2019

L’échappée

Contentement / désappointement / insatisfaction

Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre, qui présente la particularité d'être dénuée de mot, ni dialogue, ni récitatif. Cette histoire a été publiée pour la première fois en 2015, écrite, dessinée et encrée par Grégory Mardon, qui a également réalisé la mise en couleur.


Le soleil se lève sur une grande mégapole qui ressemble fortement à New York. Un homme marié, père de 2 enfants, prend son petit déjeuner dans la cuisine inondée de soleil, avec eux. Il a le regard dans le vide. Les enfants mangent, son épouse s'affaire autour de la table en téléphonant. Elle lui touche l'épaule pour le faire redescendre sur Terre. Il regarde l'heure se rend compte qu'il faut qu'il y aille. Il enfile sa veste, les parents et les enfants prennent l'ascenseur et se séparent sur le trottoir. L'homme fait l'effort de s'éloigner de l'entrée de l'immeuble et de s'insérer dans le flux ininterrompu de piétons. Il éprouve une conscience aiguë de la hauteur des gratte-ciels, du flux de piétons sur le trottoir, du flux de voitures sur la chaussée. Il prend de l'argent au distributeur automatique, donne quelques pièces au sans abri assis à côté, prend un journal au kiosque du coin de la rue, commence à lire le journal en marchant. Il attend sur un quai de métro bondé. Il lit son journal tant bien que mal dans la rame elle aussi bondée.

Au fil des articles, l'homme lit des informations sur un homme politique faisant un discours devant une foule, une manifestation militante, une émeute, l'intervention de forces de l'ordre casquées et armées, une guerre, des victimes civiles, le recours à des bombardements, une pub, la pollution industrielle atmosphérique, un cyclone dévastateur, une pub, l'exploitation des ressources fossiles, une exécution par des fanatiques, une pub, le déversement de d'ordures ménagères en décharge, la pollution industrielle atmosphérique, la pollution des eaux, l'immense trafic routier sans fin, la surconsommation, la violence, l'omniprésence des marques, etc. Il sort du métro, rentre dans un gratte-ciel, prend un dossier que lui tend une secrétaire, s'installe à son bureau d'architecte, passe en revue des plans, des projets, se rend sur un chantier, retourne au bureau jusqu'à tard le soir, passe au club de gym, rentre chez lui, embrasse ses enfants, sort au restaurant puis au spectacle avec sa femme. Ils sortent dans un club branché ensuite, et rentrent enfin chez eux. Il perd une dent en se les brossant avant d'aller se coucher. La nuit, il n'arrive pas à dormir. Le lendemain, un mauvais geste fait que son portefeuille tombe dans un avaloir. Il se met à pleuvoir. Quand il se remet en marche vers son bureau, il éprouve la sensation de ne plus faire partie des gens autour de lui. Au bout d'une rue, il aperçoit l'océan.


En commençant cette bande dessinée, l'horizon d'attente du lecteur se trouve déjà conditionné par 2 paramètres : cet ouvré est publié par Futuropolis, maison d'édition réputée pour son ambition, et il s'agit d'une bande dessinée sans un seul mot, ni dialogue, ni didascalie, ni cartouche de texte. Il voit que cette histoire se déroule sur 220 pages ce qui est rassurant car d'expérience il faut beaucoup plus de cases quand une bande dessinée se prive de l'interaction entre image et texte. Ensuite, le titre (le seul texte : un substantif avec son article) annonce le thème et les premières pages explicitent qu'il s'agit de l'échappée d'un homme du milieu dans lequel il vit. La prise de contact avec la narration qui est donc 100% visuelle se fait avec la couverture : une image d'une grande expressivité, un homme sortant du flux d'individus pressés et qui a déjà commencé son chemin dans un territoire vierge, ici incarné par le blanc de la page. Le lecteur peut déjà observer une première caractéristique étonnante des dessins de Grégory Mardon pour cet ouvrage : les personnages semblent à la fois avoir été représentés rapidement, dégageant une impression de spontanéité, et à la fois ils présentent des particularités les rendant tous singuliers. Ce trait en apparence rapide et souple apporte une vie à chaque individu qu'il soit un premier rôle, un second rôle ou un simple figurant. La simplification du contour des personnages et des traits de leur visage facilite la projection du lecteur en eux, et les rend plus expressifs.


Cette histoire repose autant sur une intrigue (Dans quel endroit arrive l'homme ? Que va-t-il y découvrir ? Par qui et comment sera-t-il accueilli ?) que sur un suspense psychologique (trouvera-t-il un ce qu'il cherche ? Un ailleurs où il peut s'épanouir ?). Tout du long de ces pages, le lecteur perçoit pleinement l'état d'esprit de l'homme quelle que soit la nature de l'émotion qui l'habite : légère hébétude née du ronron anesthésiant et bruit du quotidien, impassibilité pendant la descente en ascenseur avec des inconnus, sourire de circonstance pour dire au revoir aux enfants à l'école, assurance professionnelle sur le chantier, énervement lors de la perte de sa carte bleue, ténacité lors de la lutte contre les ronces, hébétude souriante dans le village parfait, rage animale dans la jungle, etc. Alors même que l'homme n'exprime jamais en mot les ressentis qu'il éprouve et les réflexions qu'il effectue en réaction aux événements, à sa situation, à ce qu'il observe, le lecteur peut suivre le cheminement de sa pensée. Grâce à une narration visuelle élégante et sophistiquée, le lecteur voit l'homme réfléchir, peut même reconstituer des processus mentaux complexes. Afin de s'assurer d'une lecture active, l'auteur met en œuvre un procédé osé à partir de la page 13 pendant une quinzaine de pages. Précédemment, la logique de la succession des cases procède d'un lien de cause à effet directe, essentiellement sur une base chronologique, un moment succédant à un autre, le lecteur n'ayant qu'un effort minimal à fournir pour faire le lien : par exemple l'homme et sa famille dans l'ascenseur suivi par la famille dehors sur le pas de porte de l'immeuble.


À partir de la page 13, le lecteur se retrouve devant des images accolées : d'abord 6 pages en 3 lignes de 2, puis à raison de 9 par pages à partir de la page 25, puis 12 par pages à partir de la page 26, puis 24 par pages à partir de la page 28. Le lecteur doit s'investir un peu plus dans sa lecture pour comprendre qu'il s'agit des thèmes évoqués dans le journal lu par l'homme dans les transports en commun, puis d'une forme d'association d'idées automatique. La narration a insensiblement basculé dans un autre domaine : d'une forme de reportage naturaliste, vers un domaine conceptuel où la juxtaposition d'images en nombre croissant rend compte d'une surabondance, d'une sollicitation sans fin de l'attention de l'individu par des images choisies ou fabriquées par une société dont les médias renvoient une image de violence (conflits de nature diverses) et de surconsommation (publicités sans fin à l'inventivité infinie avec le seul but de provoquer la consommation de l'individu). Le lecteur se retrouve devant le constat de l'hypermodernité (une abondance sans fin), d'un flux incontrôlable toujours plus rapide (que ce soit le flux de piétons, le flux d'informations, le flux de produits créés uniquement pour déclencher l'impulsion d'achats, le flux d'images ou de concepts créés dans le seul but de stimuler les centres du plaisir). Après ces 16 pages, le lecteur a conscience qu'il ne découvre pas seulement un exercice de style (narration exclusivement visuelle), une étude de caractère (la prise de conscience d'un homme quant à son ressenti sur la vie qu'il mène), mais aussi une réflexion philosophique sur la réalité des forces motrices de la société moderne. Ce passage change complètement le ressenti du lecteur sur l'ouvrage, avec le constat de sa dimension philosophique.


Pour autant, le lecteur continue d'apprécier l'histoire au premier degré. Grégory Mardon ne sacrifie en rien la minutie de la narration visuelle par la suite. Il continue de donner vie aux êtres humains (et aux animaux dans la dernière partie) avec une élégance épatante. Il continue de décrire les environnements dans le détail : une belle vue de dessus du salon cuisine de la famille de l'homme, une vision très juste du flux de piétons et de voitures dans la rue, l'étonnant assemblage des personnes en train d'attendre sagement et de manière disciplinée sur un quai de métro, des tapis de course dans une salle de sport en étage, les ronds dans l'eau générés par les gouttes de pluie, les transats alignés sur le pont supérieur d'un paquebot, la forme des vagues dans un océan déchaîné, la granulosité de falaises infranchissables, la répartition des petites maisons dans un village à flanc de colline, la luxuriance de la flore dans la jungle. Grâce aux détails, chaque lieu est unique et devient tangible et plausible.


La lecture s'avère d'une facilité épatante : les pages se tournent rapidement et le lecteur éprouve la sensation de progresser à bonne vitesse dans le récit, sans s'ennuyer, sans avoir l'impression qu'il doit passer plus de temps sur les pages, sans que le récit ne se déroule trop vite, sans qu'il sente que la fin arrive de manière précipitée. S'il y prête attention, le lecteur observe que Grégory Mardon met en œuvre un vocabulaire et une grammaire visuelle étendus, sans pour autant être démonstratif. Dans un récit où ce qu'observe le personnage principal revêt une importance capitale, l'artiste réalise 19 dessins en pleine page. Le lecteur les perçoit à la fois comme l'importance que l'homme accorde à ce paysage ou ce spectacle, à la fois comme une invitation à prendre lui aussi ce temps, à la fois comme une petite respiration entre 2 pages de suite de cases. Il y a également 7 dessins en double page, à nouveau une indication de l'importance primordiale de ce moment pour le récit, à la fois un spectacle méritant qu'on lui consacre 2 pages. En termes de composition de pages, Mardon peut passer d'un dessin en double page à 24 cases par page. Il utilise des cases de format rectangulaire ou carré, sans bordure tracée, ce qui est en phase avec le thème de l'échappée. Il réalise une mise en couleurs de type bichromie : vert de gris ajouté au noir & blanc pour la première partie, bleu azur pour la deuxième partie, et vert anis pour la troisième partie.


Parmi les autres caractéristiques picturales, le lecteur peut trouver des ombres chinoises (page 31), l'utilisation d'un pictogramme (pour un phylactère en page 37), de gros aplats de noir pour un fort contraste (par exemple la danseuse en page 40), des contrastes également entre le blanc et la couleur (l'océan en vert / le ciel en blanc en page 53), un travail remarquable sur le langage corporel que ce soit pour l'homme ou pour les autres personnages. Pour ce dernier point, le lecteur remarque que les postures de l'homme varient fortement, avec un registre différent pour chacune des trois parties. Au fur et à mesure de sa progression dans le récit, le lecteur prend également conscience que certains éléments revêtent une signification symbolique. Il en acquiert la certitude avec la forêt de ronces en page 102 & 103, lui rappelant celle de la Belle au Bois dormant. De la même manière les falaises forment un mur infranchissable, l'empêchement de pénétrer dans le site suivant. Rétrospectivement, il se dit que le départ en paquebot de l'homme participe également de la narration d'un conte. Avec cette idée en tête, il comprend que les environnements des deuxième et troisième parties sont plus conceptuels que littéraux, et il devient logique que le récit ne s'attarde pas sur des aspects comme la maladie ou les blessures.


Avec l'idée que le récit agit comme un conte, le lecteur comprend mieux les choix narratifs et l'intention de l'auteur. L'homme cherche à s'échapper de son milieu urbain dont les caractéristiques sont montrées avec limpidité, et mener une autre vie. L'échappée ayant réussi, il peut alors mener une vie dans une société utopique, puis dans un environnement sauvage, une sorte de retour à l'état naturel. Le lecteur participe alors bien volontiers au jeu des comparaisons entre les 3 modes de vie successifs de l'homme. Il observe comment le deuxième environnement lui apporte ce qui lui manquait, dans le premier, et de même avec le troisième par rapport au deuxième. Le thème principal du conte apparaît alors : à la fois celui de l'échappée, mais aussi celui de l'envie, de l'insatisfaction, de l'impossibilité à se contenter de ce qu'on a. L'homme a conscience de ce que lui apporte chaque environnement, mais il ne peut s'en satisfaire. Il éprouve le besoin de découvrir, d'aller voir ailleurs, d'explorer de nouveaux territoires, de conquérir. Grégory Mardon met ce besoin en vis-à-vis d'autres besoins : la sécurité, les besoins affectifs, la sexualité, la faim, l'autonomie… Il laisse le lecteur libre de réagir à ce qui lui est montré, de se comparer à l'homme, de mesurer lui-même ce qu'il a payé pour bénéficier de la situation dans laquelle il se trouve, de ce qu'il souhaite obtenir de plus, tout ça de manière visuelle, sans nombrilisme d'artiste, ni discours académique.



Une bande dessinée sans texte ni dialogue constitue une source de plaisir immédiat irrésistible : lire une histoire sans avoir d'effort à faire pour lire, avec le spectacle des images. Le lecteur se rend compte de l'adresse de Grégory Mardon par l'absence : aucune difficulté de compréhension, tout coule de source et s'enchaîne naturellement, une vitesse de lecture rapide sans être frénétique ou épileptique, et une histoire avec de la consistance. Avec la séquence de ressenti d'une société hypermoderne, il perçoit la nature philosophique du récit, et en a la confirmation avec quelques éléments dont le symbolisme est évident. En plus du plaisir du voyage et des découvertes, il accompagne la réflexion de l'homme sur son état, sur son envie d'avoir envie, sur son besoin de conquérir, se situant lui-même par rapport à ces besoins.