Ma liste de blogs

Affichage des articles dont le libellé est Sollicitude. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Sollicitude. Afficher tous les articles

mardi 2 juin 2026

Crazyman

Vers Coumacoville. La ville où habitaient ses parents adoptifs.


Ce tome contient une histoire complète, une succession d’aventures d’un personnage récurrent avec une progression dramatique, pour un récit indépendant de tout autre. Son édition originale date de 2005. Il a été réalisé par Edmond Baudoin pour le scénario et les dessins. Il comprend quatre-vingts planches de bande dessinée. Lesdites aventures sont au nombre de cinq, précédées par un prologue intitulé Rencontre avec le rêveur, avec un épilogue en clôture. Elles portent comme titre : Virginité, Initiation, Crazyman découvre les mangas, Trahison, Crazyman chez les Indiens.


Aux États-Unis dans le nord du Michigan, en bordure du lac supérieur, un homme à la forte carrure marche au bord de l’eau. Il en croise un autre qu’il dépasse d’une tête, et il lui adresse un bonjour. L’autre répond, se laisse dépasser, et se retourne sur la silhouette qui s’éloigne, songeur. Puis il repère un énorme tronc d’arbre échoué, il s’assoit sur un autre débris et il se met à dessiner le grand tronc. Au bout d’un moment il relève la tête, et il découvre que le grand costaud est en train de l’observer immobile. Ce dernier lui demande s’il dessine. Le rêveur répond que oui : il y a sur cette plage des milliers d’épaves de grands arbres échoués. Il en dessine un par jour, pour une future exposition. En retour, il lui demande s’il est en vacances. Paul Gravel répond que non, il est plutôt comme ces épaves sur la plage. Il se confie : il était un superhéros, Crazyman, c’était lui. Il continue : sur la brèche vingt-quatre heures sur vingt-quatre pour la protection de celles et ceux qui lui semblaient être les victimes du mal. Et dont certaines se sont avérées être plus noires que les méchants des griffes desquelles il les avait sorties. Il se souvient de cet enfant adorable et blond qu’il a sauvé in extremis avant le passage d’un train. Deux ans plus tard, cet enfant, adorable et blond, a tué sa sœur, sa mère, son père, son petit frère. Il y eut aussi cet agent de police qu’il a libéré alors qu’il était sur le point d’être exécuté. Un an plus tard il apprenait que ce policier se livrait à des pratiques contre nature régulièrement sur ses quatre enfants, et les trois de sa maîtresse. Mais le pire était à venir. Le 11 septembre 2001. Son intuition d’un danger l’a dirigé vers un petit chat coincé en haut d’un arbre du Bronx. Le 11 septembre 2001 il a sauvé un petit chat.



La discussion entre les deux hommes continue, tout en marchant sur la plage. Paul explique que Louise n’est plus sa chérie, qu’à ses yeux il était un abruti. Il a été deux fois fidèle à cet amour platonique, et il est toujours puceau. En plus il est timide. Le rêveur rentre chez lui et retrouve sa compagne Julie. Il lui raconte son étrange rencontre, puis ils font l’amour à sa demande à elle. Le lendemain elle décide de marcher sur la plage pour voir si elle rencontre cet étrange individu. Elle repère ce qui lui semble un oiseau dans le ciel, et quelques instants après, Crazyman l’a prise dans ses bras et l’emmène sur une île. Elle lui trouve l’air contrarié et lui propose de parler tranquillement, de s’assoir avant car il l’intimide un peu. Elle pose sa tête contre son torse car elle veut éviter d’avoir du sable dans les cheveux.


Edmond Baudoin qui se lance dans le superhéros américain ? N’importe quoi !!! Certes, à la réflexion il a bien collaboré avec l’éditeur Kodansha pour réaliser des mangas, adaptés en français dans Le voyage (1996), Salade niçoise (2002), en adoptant les codes narratifs propres au marché japonais de la bande dessinée. Bon, là, ça n’a pas une tête de comics, les chapitres étant de longueur inégale, sans respecter le format de vingt ou vingt-deux pages. En revanche, l’auteur semble être plus que familier de la mythologie du superhéros dont il s’inspire. Crazyman a comme identité civil Paul Gravet qui exerce le métier de journaliste comme Clark Kent. Il entretient une relation doublement platonique avec sa collègue Louise, en tant que collègue et en tant que superhéros. Son amie d’enfance, Laurie a également un prénom qui commence par la lettre L (comme Lois au Daily Planet, et Lana Lang à Smallville, ou encore Lori Lemaris). Ses parents habitent une petite ville à la campagne et sont fermiers comme Martha & Jonathan Kent. En outre, le connaisseur sourit quand Julie pense qu’elle a repéré un oiseau dans le ciel, comme dans la célèbre expression : C’est un oiseau… C’est un avion… C’est Superman ! Enfin les responsables éditoriaux du journal pour lequel travaillent Paul et Louise font observer que quand Paul enquête, Crazyman n’est jamais loin. Le lecteur observe que l’auteur a choisi d’écrire des histoires après que Paul ait abandonné son costume de superhéros, et que son nom sous-entend qu’il est le jouet d’une forme de folie.



Pour autant, ces histoires se situent à des années-lumière de celles de Superman, créé en 1938 par Joe Shuster (1914-1992) & Jerry Siegel (1914-1996). Certes le personnage principal vole dans chaque histoire, il lit un comics de ses aventures à un jeune enfant, et il passe même la majeure partie du troisième épisode en question en costume des superhéros. Il est également question de son identité secrète, et de son goût pour l’altruisme. Il se retrouve enlevé par un groupe de rebelles armés, et il enquête sur la disparition de personnes à la rue dans une grande métropole. Toutefois les supercriminels sont absents et mis à part dans un monde virtuel il ne triomphe pas à coup de grands uppercuts. D’ailleurs la narration visuelle de l’artiste reste dans son registre habituel, sans mettre en valeur des musculatures gonflées aux stéroïdes ou à la créatine, ou des femmes dans des tenues très révélatrices mettant en valeur des poitrines hypertrophiées (à une exception près pour Tamiko). Le lecteur retrouve donc le trait caractéristique de ce dessinateur : des dessins majoritairement au pinceau, avec des contours irréguliers plein d’expressivité, du noir souvent charbonneux, parfois un peu baveux, et quelques parties à l’encre. C’est du pur Baudoin, avec parfois cette incongruité d’une armoire à glace en train de voler dans le ciel, de manière autonome.


Tout comme pour son passage chez un éditeur de manga japonais, ce créateur conserve toute sa personnalité propre, ses idiosyncrasies graphiques, sans adapter celles de comics. Pour autant, le lecteur familier de son œuvre sent bien qu’il a réalisé des adaptations à son sujet, à sa démarche créatrice. Outre cette liberté de voler dans le ciel, il constate une importance plus grande donnée aux cités, aux mégapoles, ce personnage essentiel des comics de superhéros, que ce soit New York ou Tokyo. Il relève même un hommage direct au Tarzan de Burne Hogarth (1911-1996) le temps d’une case. Le fait de lire une fiction, avec de l’action, change aussi la sensation à la vue des planches, en particulier cette posture très assurée de Paul, grand et fort, se tenant bien droit. Ces chapitres comprennent également des moments d’interactions personnelles, certaines intimes. Lors de ces passages, le lecteur retrouve Baudoin tel qu’en lui-même : une approche expressionniste permettant de se faire une idée de l’état d’esprit du personnage, donnant à voir une ou plusieurs facettes de leur personnalité, par leur posture, leur expression, les éléments visuels mis en avant qui vont au-delà d’une description factuelle et propre sur elle. Les dessins expriment beaucoup plus que ce qu’ils décrivent : la profonde détresse émotionnelle de Paul, le caractère enjoué et joueur de Julie et la manière dont elle s’amuse de la gêne qu’elle provoque en Paul, l’incroyable agressivité comportementale de la première ville étrangère où s’arrête Paul, la détermination quasi fanatique qui anime la rebelle Isabella, la suffisance méprisante de Louise, la joie simple du garçon à qui Paul lit comics, etc.



Le lecteur comprend rapidement ce qui a pu séduire un créateur comme Baudoin dans cette entreprise : prend un personnage de superhéros innocent et pur, altruiste et courageux, et le faire passer délicatement à l’âge adulte. C’est ainsi que Paul se trouve fort dépourvu alors qu’il a renoncé à sauver la veuve et l’orphelin et toute sorte de victimes, en découvrant qu’être victime n’est pas synonyme d’être quelqu’un de bien. La découverte que l’Afrique est bien différente des récits d’explorateurs colonialistes des siècles précédents. La réalité des actions militaires à l’étranger (la guerre tue), ou encore la prédation sur les plus faibles comme les personnes à la rue. Paul perd ainsi son innocence et passe à l’âge adulte, processus inéluctable pour tout à chacun. Sans oublier cette étape essentielle et libératrice (pour lui) qu’est la perte de sa virginité. Et puis il y a le troisième épisode intitulé : Crazyman découvre les mangas. Dans un premier temps, le lecteur se trouve décontenancé par l’intrigue : combattre quatre personnages de nature très différente, qui pourraient être issus de différents types de manga. D’un autre côté, cela fait sens : raconter une histoire de superhéros constitue un questionnement culturel pour l’auteur, au travers du genre dominant en bande dessinée aux États-Unis, questionnement qu’il avait également effectué en réalisant des bandes dessinées pour le marché japonais. Dans chaque histoire, le lecteur ressent que l’auteur éprouve une sorte de tendresse pour son personnage : il ne raille pas son innocence, même s’il la pointe gentiment du doigt. Il ne se moque pas du concept de superpouvoir, même si son incongruité ressort avec évidence. Le lecteur voit bien que les préoccupations de Paul / ex Crazyman sont très similaires à celles de l’auteur lui-même. Il retrouve la fascination pour la femme et le plaisir à l’acte sexuel, une empathie et une sollicitude pour son prochain, une curiosité pour les différences culturelles, etc. D’ailleurs ce rêveur rencontré sur la plage, qui dessine des arbres, pourrait bien se prénommer Edmond. Et Crazyman pourrait bien être l’alter ego de ce dessinateur, une façon pour lui de se représenter son âme, d’incarner ses aspirations modèles, d’être l’allégorie d’une pureté idéale.


Edmond Baudoin qui réalise un comics de superhéros ? N’importe quoi ! Ben non, pas tant que ça. Déjà parce que ledit superhéros, Crazyman, vient de mettre fin à sa carrière. Ensuite parce qu’il fait preuve des mêmes centres d’intérêt que l’auteur, et des mêmes grandes espérances. Ensuite parce la narration visuelle reste du pur Baudoin : des cases réalisées au pinceau, des traits de contour irréguliers irradiant une expressivité peu commune, une vitalité de chaque contour. Et puis ce personnage à l’âme enfantine qui se retrouve obligé de grandir devient l’allégorie des aspirations de son créateur, ainsi qu’une recherche de ce qu’expriment les comics de superhéros, tout comme il s’était lancé dans l’aventure de découvrir ce qu’il est possible d’exprimer dans les mangas. Formidable.



mardi 24 février 2026

La peau du lézard

Être bien, c’est souvent peu de choses.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa première édition date de 1983. Il a été réalisé par Edmond Baudoin pour le scénario et les dessins. Il compte quarante-quatre pages de bande dessinée, en noir & blanc. Il se termine par une page de texte, rédigée par l’auteur, retraçant la genèse de cette histoire et les modalités de son exécution.


Quelque part à la campagne dans le sud de la France… Cette terre donnait surtout de la mauvaise herbe, mais c’était là qu’elle était née. Et Jeanne avait la certitude qu’ailleurs c’était la même chose et que le vrai voyage serait changer de peau. Et encore, les lézards changent de peau et c’est toujours des lézards. Tout ça pour dire que Jeanne n’avait jamais quitté le village. Elle n’avait jamais quitté son mari non plus, pourtant elle ne l’avait jamais aimé. L’amour Jeanne l’avait connu, il y a longtemps, avec le châtelain du village. Et comme dans les romans à quatre sous, Monsieur lui avait fait un petit. Le petit était mort-né. C’était bête à en pleurer. Jeanne n’avait pas pleuré. Après de longues années de bons et loyaux service le foie de son mari avait fini par éclater. Il y a deux ans de cela. Liberté dont elle n’avait que faire. Elle avait soupé des hommes et elle cultivait dans sa tête un jardin secret mille fois plus grand que son potager. Jeanne rentre chez elle, pénètre dans la grande salle de sa maison, et regarde par la fenêtre la maison en face.



François, lui avait toujours vécu à côté de ses pompes. Il avait acheté cette petite maison pour sa retraite. Et depuis qu’il était en retraite il se demandait ce qu’il foutait là. Il avait été marié mais sa femme était partie avec son meilleur ami un jour où il relisait pour la troisième fois Voyage au bout de la nuit. Ce qui fait qu’il ne s’en était pas bien rendu compte. De toute manière ça n’avait pas eu beaucoup d’importance. Il avait aimé les livres et les avait vendus étant libraire de métier, à Paris. À cette époque les yeux fermés il aurait pu reconnaître les maisons d’édition rien qu’à l’odeur du papier et de l’encre. D’imprimerie. Mais depuis il avait un peu perdu l’odorat. Dans sa jeunesse il avait même pensé écrire un livre. Mais le besoin de se mettre à sa table de travail lui était toujours venu en même temps que celui de boire un demi à la terrasse du café du coin. Et à chaque fois, le verre de bière vide, la soif de créer avait disparu. François sort de chez lui et se dirige vers la maison de Jeanne, il toque à la porte et elle lui crie d’entrer : c’est ouvert. Il la salue et explique qu’on lui a dit qu’elle vend des œufs frais. Elle répond que oui, que les poules en font trop pour elle toute seule. Elle va dans sa cuisine pour en chercher et lui demande de l’attendre une minute. Il observe autour de lui, quand tout à coup une voix derrière lui déclare : Elle est belle madame Jeanne, hein ! François se retourne et il salue Albert qu’il n’avait pas entendu arriver. Ce dernier ajoute que madame Jeanne plaît à François. Albert, c’est l’idiot du village. Il avait eu un père alcoolique, mais ça c’était plutôt normal dans le coin.


Avec cet album, le lecteur ressent d’entrée que ce créateur a trouvé sa voie et sa voix : l’écriture est naturelle, empathique et chaleureuse envers ses personnages. Il le découvrira par la suite : Baudoin écrit sur sa région, à laquelle il est naturellement attaché. La situation présente une grande simplicité : deux voisins solitaires qui vont apprendre à se connaître, un homme simple d’esprit étant le témoin de leur amour. En planche quinze, l’auteur s’adresse au lecteur et il explique que : Quand il a commencé l’histoire de Jeanne et de François il savait, bien sûr, que ce moment arriverait. Eux ne le savaient pas, n’y croyaient plus, ne l’avaient pas prémédité. C’était devenu inéluctable il y a juste un instant. Il a essayé cent fois de se mettre à la place de François ou de Jeanne. Il a imaginé leurs gestes, comment ils entraient dans la chambre. Jeanne allumant la lampe de chevet, François pliant soigneusement son pantalon sur une chaise. Il se caressèrent longtemps, étonnés comme des enfants. François trouva beau le ventre de Jeanne, et ses seins aussi. Jeanne aima le sexe de François. Pour la première fois elle fut présente tout le temps que dura l’amour. Et l’auteur voulait tout montrer, des vieux s’envoyant en l’air, c’est rare dans les images, du neuf, du jamais vu. Le scoop, surtout que Jeanne laissa la lampe de chevet allumée. […] Et puis il a eu peur que son dessin traduise mal ce que Jeanne et François vécurent. Il a eu peur que mes rêves soient trahis.



Le lecteur se trouve attendri par tant d’attention envers ces deux personnages, par la facilité avec laquelle ils retrouvent une intimité physique l’un avec l’autre, l’auteur exprimant avec sensibilité, respect et justesse l’évidence de ce plaisir, par la gentillesse et la bienveillance dont ils font preuve l’un pour l’autre, par l’attention qu’ils accordent à Albert qui a été témoin de leur rencontre dans la cuisine de Jeanne. Son attention est également immédiatement attirée par le rendu graphique. La première s’étale sur la largeur de la page, plutôt des taches de noir avec quelques traits pour les végétaux, un paysage du sud de la France avec des montagnes en arrière-plan, dans ce qui apparaît comme une très belle journée. Dans les cases de la bande immédiatement en-dessous, la prise de vue correspond à un travelling avant vers une petite maison à l’écart du village. L’artiste fait comme s’il s’agissait véritablement d’un zoom, tout en redessinant la zone concernée, plutôt que de grossir le dessin. Il arrive à une représentation utilisant réellement des taches noires, des éléments unitaires au pinceau assumant leur caractère artificiel, mettant à nu cet assemblage des traces noires sur une feuille de papier, évoquant à la fois le pointillisme d’un certain point de vue, et une sensibilité impressionniste proche de celle de Vincent van Gogh (1853-1890). La page se termine sur une case ressemblant à une photographie d’un groupe de personnes ayant posé, dont le contraste aurait été poussé à fond réduisant les reliefs à des taches de noir également.


Son attention ainsi attirée à la fois sur les sensations qui se dégagent de chaque case, à la fois sur le mode de représentation, le lecteur se trouve plus sensible à ces deux dimensions. Il ressent comment ces simples taches d’encre donnent l’impression de voir les arbres, les arbustes le long d’un chemin, leur ombre portée, la végétation plus ou moins taillée et entretenue dans le jardin de François, les arbres dépouillées, l’ombre accueillante sous un arbre bien feuillu, les zones herbeuses ondulant légèrement sous un grand ciel ouvert, avec quelques nuages perdus, ou encore un groupe de feuilles pris dans un coup de vent les faisant voleter. L’artiste sait tout aussi bien utiliser ce mode de représentation en coups de pinceaux déposant des marques noires pour les intérieurs et pour les visages, avec un effet d’impression prédominant sur la dimension descriptive. Il module les lignes droites avec de vagues ondulations pour les éléments construits par l’homme comme des murs, des toits et des volets, et pour des objets manufacturés comme les meubles. À quelques moments, il peut reprendre la plume pour des éléments plus éthérés (comme certains nuages) ou certains contours plus acérés. Le lecteur reste fasciné devant plusieurs représentations, scènes ou éléments), auxquels le dessinateur confère une vie et une authenticité incroyables. Il en va ainsi de l’attaque d’un rapace sur un corbeau en plein vol dans une séquence de huit cases muettes mis à part un bruit de croassement (planche vingt-et-un) ou encore pour un mur de pierre donnant l’impression au lecteur de pouvoir toucher la rugosité des pierres, et qu’un lézard va bientôt rejoindre.



Une histoire simple, un espoir pour les sexagénaires que les hasards de la vie ont fait passer d’une vie de couple à la solitude du célibat, une autre forme d’espoir avec l’idiot du village qui apprend à lire et qui se voit offrir son premier livre. Un microcosme social en toile de fond : le petit village du sud de la France où il fait bon vivre au soleil, où il ne se passe pas grand-chose, où le passé ne disparaît jamais (la relation amoureuse entre Jeanne et le châtelain monsieur Rivoire), où les hommes vont au café, ou tout différence prend des proportions démesurées (Ahmed, une incongruité dans ce paysage, un martien aurait été moins étranger que lui) où chaque personne semble figée dans une stase de laquelle il serait impossible qu’il évolue, qu’il change (il est littéralement impensable qu’Albert puisse apprendre à lire, qu’il sorte de son rôle social d’idiot du village). Chaque petit changement se ressent comme une violence inouïe, risquant de provoquer une réaction d’une violence égale. L’auteur raconte chaque personnage avec la même bienveillance sans limite, même Marc, le compagnon d’Annick la petite-fille de Jeanne. Pourtant il commence par le décrire ainsi : Pour Marc, tout ce qui a été fait avant lui n’a été que de la bouse, et tout ce qui sera ne sera que de la bouse. Une seule chose compte : Aujourd’hui… Et encore… Le présent n’ayant d’intérêt que si ce présent s’intéresse à sa personne. Pourtant, le lecteur voit bien que l’auteur fait preuve d’une réelle sollicitude pour ce personnage, même s’il ne partage pas ses valeurs ou ses motivations. Enfin, il y a le titre : La peau du lézard. Le récit commence avec cette observation : Jeanne avait la certitude qu’ailleurs c’était la même chose et que le vrai voyage serait changer de peau. Et encore, les lézards changent de peau et c’est toujours des lézards. Le déroulement du récit indique clairement l’avis de l’auteur sur ce questionnement.


Une des premières bandes dessinées de la carrière de ce créateur atypique, et déjà une réussite forte de sa personnalité graphique, de son humanisme, de son amour pour sa région natale, de son empathie, de sa bienveillance extraordinaire et réconfortante. Une histoire simple, une histoire d’amour inespérée pour deux êtres humains ayant fait l’expérience de la solitude après une longue vie de couple. Une narration visuelle mettant à profit l’impressionnisme de Van Gogh pour prendre soin de l’empathie du lecteur avec une sensibilité extraordinaire, une ouverture aux autres magistrale. Formidable.



lundi 22 janvier 2024

La loi des probabilités

On a souvent des projets, des envies, mais on repousse…


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2023. Il a été écrit par Pascal Rabaté, dessiné et mis en couleurs par François Ravard. Il comprend quatre-vingt-quatre pages de bande dessinée. Ces deux créateurs avaient précédemment réalisé ensemble Didier, la 5e roue du tracteur (2018)


Monsieur Martin Henry, un quadragénaire, peut-être quinquagénaire, attend paisiblement dans la salle d’attente du docteur Guarot, en lisant une revue, pendant qu’une femme pianote sur son portable et qu’un enfant dessine sur une table basse. Il relève un instant la tête, marquant une pause dans sa lecture, et sourit discrètement en voyant un oiseau sur une branche, à côté de son nid, de l’autre côté de la fenêtre. Le médecin ouvre la porte de son cabinet et appelle le prochain à passer : Monsieur Martin Henry. Ce dernier se lève en indiquant qu’il est en avance, ce que le médecin réfute. Le médecin s’assoit à son bureau et consulte la fiche de son patient sur l’écran de son ordinateur. Il se met une main devant le nez en fermant les yeux. Puis il annonce directement les nouvelles, sans en atténuer la brutalité : les résultats des examens sont arrivés et monsieur Henry en a pour trois mois au plus. Le patient ne comprend pas : trois mois de quoi ? Le docteur précise : trois mois à vivre, et il est large. Henry reprend : c’était un examen de routine, juste un contrôle. Le médecin rentre dans les détails : Le cœur est totalement usé, l’aorte est foutue et une greffe est impossible. Il raccompagne le patient à la porte, et le laisse aux bons soins de la secrétaire. Celle-ci indique que ça fera soixante-dix euros par chèque, ils ne prennent pas la carte bleue car la machine a rendu l’âme. Les machines sont programmées pour claquer dans les pattes des humains. On parle d’évolution, mais est-ce vraiment un progrès ?



Monsieur Henry règle son dû, et sort calmement, les mains dans les poches de son blouson. Il croise un monsieur qui arrive en courant, essoufflé. Ce dernier s’excuse auprès de la secrétaire : il est en retard, mais en même temps on n’a pas idée d’installer un cabinet de cardiologie au quatrième sans ascenseur. Il donne son nom : Henri Martin. La secrétaire relève la proximité avec le nom du client précédent. Ce dernier prend un instant sur le palier pour retrouver son calme, et il descend. Dans le cabinet, monsieur Martin s’excuse : il était prématuré de trois semaines, et c’est la seule fois où il n’est pas arrivé en retard. Il demande s’il doit se mettre torse nu. Le docteur consulte sa fiche sur l’écran de son ordinateur. Il prend conscience de sa bévue et se lève soudainement. Il ouvre la porte et interpelle sa secrétaire en lui demandant si le patient d’avant est parti : il lui demande de l’appeler sur son portable et de se dépêcher. Elle s’exécute, mais elle tombe sur sa messagerie. Le médecin décide de lui courir après pour le rattraper. La secrétaire s’enquiert du patient dans le cabinet : il répond de le faire patienter, de toute façon il est condamné.


Une histoire simple et linéaire se résumant en très peu de mots : une erreur de diagnostic incite un homme un peu empâté et débonnaire à faire le voyage au Québec avec son épouse, maintes fois remis à plus tard, pour aller voir les baleines. Ils croisent à plusieurs reprises un autre touriste français, importun mais pas méchant, et ils doivent composer avec une série de désagréments d’une banalité affligeante, sans importance. La narration visuelle participe de cette bonhomie tranquille : factuelle et dépourvue d’agressivité ou de sensationnel, avec une forme de légère simplification qui rend les dessins immédiatement lisibles, mais sans sacrifier aux détails. Le parti pris pour la mise en couleurs renforce encore l’impression d’ordinaire, presque sans relief, avec des teintes de bleu délavées, charrette, fumée, gris de lin, pervenche, pastel. Voilà une narration visuelle pleine d’humilité, se mettant comme en retrait, pour ne pas se faire remarquer, humble et effacée. Un récit réalisé par deux artisans qui ne payent pas de mine, qui ne font pas de vague, mais qui ne s’excusent pas non plus.



Il reste au plus trois mois à vivre à Martin Henry, et celui-ci ne semble pas plus affecté que ça par cette annonce. Il ne s’emporte pas, il prend l’information avec calme. Le lecteur le regarde attentivement dans son fauteuil avec son écharpe de laine, purement utilitaire, dépourvue de tout signe remarquable. Le personnage se laisse tenter par un moment de déni, juste le temps de trois cases, avec deux gestes de la main, très mesurés, sans hausser la voix. Et c’est tout : pas de colère, pas de marchandage, pas de dépression, tout au plus un ou deux moments d’abattement. C’est comme s’il passait immédiatement à l’acceptation. Le lecteur observe juste ce moment de pause sur le palier après avoir refermé la porte du cabinet du médecin. Ah si, il arbore un air maussade le temps de trois cases en pages quatorze et quinze. En fonction de sa relation avec la maladie d’une manière générale, avec le cancer éventuellement, le lecteur peut éprouver des difficultés à retenir une réaction irrépressible face à cette injustice de la vie, face au manque total d’empathie du docteur absolument dépourvu de tact et de prévenance, la froideur toute professionnelle de la secrétaire qui demande le paiement, sans une pensée pour l’éventuelle souffrance de ce patient. Il pourrait avoir envie de secouer Martin, quasi léthargique, ou exiger le minimum humain de compassion chez ces professionnels du soin. Il se rassérène un tantinet en voyant la sollicitude d’un collègue de travail qui l’invite à venir voir le match au bar du coin après le boulot, mais qui ne peut pas deviner la terrible nouvelle qui a frappé Martin.


Dans le même temps, le récit exhale une saveur bien à lui, rendant impossible toute risque d’insipidité. La gentillesse du regard de Martin Henry le rend immédiatement sympathique et agréable. L’absence de colère le rend facile à vivre : il ne s’en prend pas au médecin, encore moins à la secrétaire. Il prend sur lui et épargne cette charge à son épouse. Le lecteur envie la profonde tendresse qui existe entre elle et lui : une affection née de nombreuses années d’intimité, sans éclat, sans l’intensité de la passion, mais avec la solidité confortable et inestimable de nombreuses années vécues ensemble à s’épauler l’un l’autre, sans compétition ou confrontation, dans la compréhension et le réconfort mutuel. Les gestes affectueux prévenants attestent de cette connivence apaisée et constructive. Une fois acclimaté au caractère placide Martin Henry, le lecteur sait détecter ses réactions, il lit mieux les expressions de son visage. De petits changements qui pouvaient sembler presque insignifiants deviennent très parlants quant à son état d’esprit : un sourire en regardant l’affiche derrière son poste de travail (la queue d’une baleine sortant de l’eau, avec le mot Québec en dessous), le haussement du sourcil gauche en serrant la main de Séraphin Lanterne (un importun d’une rare ingénuité), les commissures des lèvres un tout petit peu affaissées (signe d’une contrariété qui le touche), le regard dans le vague (signe de son esprit qui vagabonde certainement en pensant à sa fin), etc. Il peut aussi s’agir d’une posture corporelle comme les bras croisés, en signe de protection ou de refus de réellement s’impliquer dans une conversation. Etc.



S’il est d’un calme remarquable en toute circonstance, Martin Henry n’est pas mort intérieurement sur le plan émotionnel. Il paraît globalement imperturbable malgré l’annonce de sa mort très proche, pour autant il y réagit en agissant. Il ne se lamente pas, ni ne nie l’évidence : il se décide à faire ce qu’il a toujours repoussé en pensant qu’il en aurait le temps plus tard. Là encore, la narration visuelle semble sans relief, et pourtant quand il prend un instant de recul, le lecteur se rend compte qu’elle l’emmène dans des endroits divers et variés : un cabinet de docteur, des cubicules de bureau sur un plateau ouvert, dans un avion à côté d’un ronfleur impénitent, devant le tapis pour attendre des bagages qui ne viennent pas, sur des trottoirs verglacés, dans un voyage en car, sur une terrasse improbable jouxtant un cours de golf, dans l’embouchure du Saint Laurent, en forêt avec même le passage de deux orignaux. Le scénariste contribue également à la couleur locale avec des termes et des expressions canadiens : papillon (circulaire), par le saint calice, votre blonde (votre épouse), se prendre une brosse (se prendre une cuite), niaiser (tergiverser, languir). Ils font usage de deux références culturelles : La ballade des gens heureux (1975), de Gérard Lenormand (1975-), et plus inattendu un hommage à un personnage de Georges Rémi. À l’aéroport, Martin Henry, accompagné par son épouse, se fait percuter par Séraphin Lanterne, au point qu’ils tombent tous les deux par terre le second sur le premier. L’hommage est transparent : Séraphin Lampion (créé en 1956), appelé Monsieur Lanterne par Bianca Castafiore, dans les aventures de Tintin. Le lecteur perçoit un second clin d’œil alors les époux Henry regardent un Derby Demolition, évoquant la dernière épreuve du rallye automobile organisé par Lampion, président du Volant Club, dont la dernière épreuve se tient au château de Moulinsart (mis à part le cochon qui vole). Par comparaison, le lecteur en vient à considérer Martin Henry comme un homme sage, mesuré, capable de prendre le recul nécessaire en toute situation, toujours animé par une pulsion de vie qu’il a appris à canaliser. La dernière scène dans l’hôpital apporte un éclairage différent sur Séraphin Lanterne, amenant le lecteur à reconsidérer son comportement, peut-être une forme de sagesse au regard des aléas de sa vie.


Une bande dessinée faite pour être vite lue, sans prétention, avec des auteurs d’une grande humilité. Mais aussi un personnage principal qui reste longtemps à l’esprit, son apparente apathie apparaissant comme être de surface, de nombreux éléments visuels et comportementaux, amenant à y voir une forme de sagesse paisible remarquable, une acceptation des difficultés de la vie, et une capacité remarquable à s’y adapter. Un modèle.