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mardi 2 juin 2026

Crazyman

Vers Coumacoville. La ville où habitaient ses parents adoptifs.


Ce tome contient une histoire complète, une succession d’aventures d’un personnage récurrent avec une progression dramatique, pour un récit indépendant de tout autre. Son édition originale date de 2005. Il a été réalisé par Edmond Baudoin pour le scénario et les dessins. Il comprend quatre-vingts planches de bande dessinée. Lesdites aventures sont au nombre de cinq, précédées par un prologue intitulé Rencontre avec le rêveur, avec un épilogue en clôture. Elles portent comme titre : Virginité, Initiation, Crazyman découvre les mangas, Trahison, Crazyman chez les Indiens.


Aux États-Unis dans le nord du Michigan, en bordure du lac supérieur, un homme à la forte carrure marche au bord de l’eau. Il en croise un autre qu’il dépasse d’une tête, et il lui adresse un bonjour. L’autre répond, se laisse dépasser, et se retourne sur la silhouette qui s’éloigne, songeur. Puis il repère un énorme tronc d’arbre échoué, il s’assoit sur un autre débris et il se met à dessiner le grand tronc. Au bout d’un moment il relève la tête, et il découvre que le grand costaud est en train de l’observer immobile. Ce dernier lui demande s’il dessine. Le rêveur répond que oui : il y a sur cette plage des milliers d’épaves de grands arbres échoués. Il en dessine un par jour, pour une future exposition. En retour, il lui demande s’il est en vacances. Paul Gravel répond que non, il est plutôt comme ces épaves sur la plage. Il se confie : il était un superhéros, Crazyman, c’était lui. Il continue : sur la brèche vingt-quatre heures sur vingt-quatre pour la protection de celles et ceux qui lui semblaient être les victimes du mal. Et dont certaines se sont avérées être plus noires que les méchants des griffes desquelles il les avait sorties. Il se souvient de cet enfant adorable et blond qu’il a sauvé in extremis avant le passage d’un train. Deux ans plus tard, cet enfant, adorable et blond, a tué sa sœur, sa mère, son père, son petit frère. Il y eut aussi cet agent de police qu’il a libéré alors qu’il était sur le point d’être exécuté. Un an plus tard il apprenait que ce policier se livrait à des pratiques contre nature régulièrement sur ses quatre enfants, et les trois de sa maîtresse. Mais le pire était à venir. Le 11 septembre 2001. Son intuition d’un danger l’a dirigé vers un petit chat coincé en haut d’un arbre du Bronx. Le 11 septembre 2001 il a sauvé un petit chat.



La discussion entre les deux hommes continue, tout en marchant sur la plage. Paul explique que Louise n’est plus sa chérie, qu’à ses yeux il était un abruti. Il a été deux fois fidèle à cet amour platonique, et il est toujours puceau. En plus il est timide. Le rêveur rentre chez lui et retrouve sa compagne Julie. Il lui raconte son étrange rencontre, puis ils font l’amour à sa demande à elle. Le lendemain elle décide de marcher sur la plage pour voir si elle rencontre cet étrange individu. Elle repère ce qui lui semble un oiseau dans le ciel, et quelques instants après, Crazyman l’a prise dans ses bras et l’emmène sur une île. Elle lui trouve l’air contrarié et lui propose de parler tranquillement, de s’assoir avant car il l’intimide un peu. Elle pose sa tête contre son torse car elle veut éviter d’avoir du sable dans les cheveux.


Edmond Baudoin qui se lance dans le superhéros américain ? N’importe quoi !!! Certes, à la réflexion il a bien collaboré avec l’éditeur Kodansha pour réaliser des mangas, adaptés en français dans Le voyage (1996), Salade niçoise (2002), en adoptant les codes narratifs propres au marché japonais de la bande dessinée. Bon, là, ça n’a pas une tête de comics, les chapitres étant de longueur inégale, sans respecter le format de vingt ou vingt-deux pages. En revanche, l’auteur semble être plus que familier de la mythologie du superhéros dont il s’inspire. Crazyman a comme identité civil Paul Gravet qui exerce le métier de journaliste comme Clark Kent. Il entretient une relation doublement platonique avec sa collègue Louise, en tant que collègue et en tant que superhéros. Son amie d’enfance, Laurie a également un prénom qui commence par la lettre L (comme Lois au Daily Planet, et Lana Lang à Smallville, ou encore Lori Lemaris). Ses parents habitent une petite ville à la campagne et sont fermiers comme Martha & Jonathan Kent. En outre, le connaisseur sourit quand Julie pense qu’elle a repéré un oiseau dans le ciel, comme dans la célèbre expression : C’est un oiseau… C’est un avion… C’est Superman ! Enfin les responsables éditoriaux du journal pour lequel travaillent Paul et Louise font observer que quand Paul enquête, Crazyman n’est jamais loin. Le lecteur observe que l’auteur a choisi d’écrire des histoires après que Paul ait abandonné son costume de superhéros, et que son nom sous-entend qu’il est le jouet d’une forme de folie.



Pour autant, ces histoires se situent à des années-lumière de celles de Superman, créé en 1938 par Joe Shuster (1914-1992) & Jerry Siegel (1914-1996). Certes le personnage principal vole dans chaque histoire, il lit un comics de ses aventures à un jeune enfant, et il passe même la majeure partie du troisième épisode en question en costume des superhéros. Il est également question de son identité secrète, et de son goût pour l’altruisme. Il se retrouve enlevé par un groupe de rebelles armés, et il enquête sur la disparition de personnes à la rue dans une grande métropole. Toutefois les supercriminels sont absents et mis à part dans un monde virtuel il ne triomphe pas à coup de grands uppercuts. D’ailleurs la narration visuelle de l’artiste reste dans son registre habituel, sans mettre en valeur des musculatures gonflées aux stéroïdes ou à la créatine, ou des femmes dans des tenues très révélatrices mettant en valeur des poitrines hypertrophiées (à une exception près pour Tamiko). Le lecteur retrouve donc le trait caractéristique de ce dessinateur : des dessins majoritairement au pinceau, avec des contours irréguliers plein d’expressivité, du noir souvent charbonneux, parfois un peu baveux, et quelques parties à l’encre. C’est du pur Baudoin, avec parfois cette incongruité d’une armoire à glace en train de voler dans le ciel, de manière autonome.


Tout comme pour son passage chez un éditeur de manga japonais, ce créateur conserve toute sa personnalité propre, ses idiosyncrasies graphiques, sans adapter celles de comics. Pour autant, le lecteur familier de son œuvre sent bien qu’il a réalisé des adaptations à son sujet, à sa démarche créatrice. Outre cette liberté de voler dans le ciel, il constate une importance plus grande donnée aux cités, aux mégapoles, ce personnage essentiel des comics de superhéros, que ce soit New York ou Tokyo. Il relève même un hommage direct au Tarzan de Burne Hogarth (1911-1996) le temps d’une case. Le fait de lire une fiction, avec de l’action, change aussi la sensation à la vue des planches, en particulier cette posture très assurée de Paul, grand et fort, se tenant bien droit. Ces chapitres comprennent également des moments d’interactions personnelles, certaines intimes. Lors de ces passages, le lecteur retrouve Baudoin tel qu’en lui-même : une approche expressionniste permettant de se faire une idée de l’état d’esprit du personnage, donnant à voir une ou plusieurs facettes de leur personnalité, par leur posture, leur expression, les éléments visuels mis en avant qui vont au-delà d’une description factuelle et propre sur elle. Les dessins expriment beaucoup plus que ce qu’ils décrivent : la profonde détresse émotionnelle de Paul, le caractère enjoué et joueur de Julie et la manière dont elle s’amuse de la gêne qu’elle provoque en Paul, l’incroyable agressivité comportementale de la première ville étrangère où s’arrête Paul, la détermination quasi fanatique qui anime la rebelle Isabella, la suffisance méprisante de Louise, la joie simple du garçon à qui Paul lit comics, etc.



Le lecteur comprend rapidement ce qui a pu séduire un créateur comme Baudoin dans cette entreprise : prend un personnage de superhéros innocent et pur, altruiste et courageux, et le faire passer délicatement à l’âge adulte. C’est ainsi que Paul se trouve fort dépourvu alors qu’il a renoncé à sauver la veuve et l’orphelin et toute sorte de victimes, en découvrant qu’être victime n’est pas synonyme d’être quelqu’un de bien. La découverte que l’Afrique est bien différente des récits d’explorateurs colonialistes des siècles précédents. La réalité des actions militaires à l’étranger (la guerre tue), ou encore la prédation sur les plus faibles comme les personnes à la rue. Paul perd ainsi son innocence et passe à l’âge adulte, processus inéluctable pour tout à chacun. Sans oublier cette étape essentielle et libératrice (pour lui) qu’est la perte de sa virginité. Et puis il y a le troisième épisode intitulé : Crazyman découvre les mangas. Dans un premier temps, le lecteur se trouve décontenancé par l’intrigue : combattre quatre personnages de nature très différente, qui pourraient être issus de différents types de manga. D’un autre côté, cela fait sens : raconter une histoire de superhéros constitue un questionnement culturel pour l’auteur, au travers du genre dominant en bande dessinée aux États-Unis, questionnement qu’il avait également effectué en réalisant des bandes dessinées pour le marché japonais. Dans chaque histoire, le lecteur ressent que l’auteur éprouve une sorte de tendresse pour son personnage : il ne raille pas son innocence, même s’il la pointe gentiment du doigt. Il ne se moque pas du concept de superpouvoir, même si son incongruité ressort avec évidence. Le lecteur voit bien que les préoccupations de Paul / ex Crazyman sont très similaires à celles de l’auteur lui-même. Il retrouve la fascination pour la femme et le plaisir à l’acte sexuel, une empathie et une sollicitude pour son prochain, une curiosité pour les différences culturelles, etc. D’ailleurs ce rêveur rencontré sur la plage, qui dessine des arbres, pourrait bien se prénommer Edmond. Et Crazyman pourrait bien être l’alter ego de ce dessinateur, une façon pour lui de se représenter son âme, d’incarner ses aspirations modèles, d’être l’allégorie d’une pureté idéale.


Edmond Baudoin qui réalise un comics de superhéros ? N’importe quoi ! Ben non, pas tant que ça. Déjà parce que ledit superhéros, Crazyman, vient de mettre fin à sa carrière. Ensuite parce qu’il fait preuve des mêmes centres d’intérêt que l’auteur, et des mêmes grandes espérances. Ensuite parce la narration visuelle reste du pur Baudoin : des cases réalisées au pinceau, des traits de contour irréguliers irradiant une expressivité peu commune, une vitalité de chaque contour. Et puis ce personnage à l’âme enfantine qui se retrouve obligé de grandir devient l’allégorie des aspirations de son créateur, ainsi qu’une recherche de ce qu’expriment les comics de superhéros, tout comme il s’était lancé dans l’aventure de découvrir ce qu’il est possible d’exprimer dans les mangas. Formidable.



lundi 27 avril 2026

Prestige de l'uniforme

Où était la lâcheté ? Où était l’héroïsme ?


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2005, il a bénéficié d’une réédition en 2016. Il a été réalisé par Loo Hui Phang pour le scénario, et par Hughes Micol pour les dessins et les couleurs. Il comprend soixante-dix-huit planches de bande dessinée.


Dans le réseau sanguin d’un être humain, un organisme de type lichen est en train de se développer et de coloniser les globules. Assis sur un banc, Paul Forvolino contemple la ville. Il avait compté sur une amnésie progressive. Il espérait qu’après son visage, sa famille et sa vie, cette chose lui enlèverait la mémoire. C’était encore miser sur la facilité. Il ne faut pas miser sur la facilité. Il devrait le savoir maintenant. On appelle cela la maturité. Longtemps, il a pensé que le point culminant de la vie d’un homme était le moment où il devient un héros. Mais il n’a jamais su ce que cela signifiait, être un héros. Il croyait qu’il suffisait d’être quelqu’un de bien, un bon mari, un père exemplaire, un employé modèle. Il a passé sa vie à essayer. Il était un minable. Le pire c’est qu’il devait déjà le savoir à l’époque. Comment l’ignorer ? Il suffisait de le regarder pour le deviner. Dans un grand laboratoire en plateau paysager, des hommes en blouse unie manipule des éprouvettes, des tubes à essai et des microscopes. Ceux qui portent une blouse rouge sont les chercheurs de niveau un. Ceux de niveau deux portent une blouse jaune, de niveau trois une verte. Quant à Paul, il porte une blouse grise et il est en train de téléphoner à son épouse Rebecca, qu’il est désolé, qu’il a encore des choses à terminer, de l’excuser auprès de Marc et Delphine, le couple qui les invités.



Rebecca Forvolino, poussée vers Paul par un saint esprit de sacrifice, à moins qu’il ne s’agisse d’une prédisposition particulière à la souffrance. À table chez leurs amis, elle leur explique que son mari a encore des choses à terminer, qu’il arrivera plus tard. Elle répond à une question d’Olivier : Paul a beaucoup de chance de travailler chez Metacorp, c’est l’un des meilleurs laboratoires de recherche au monde, d’autant plus qu’il a su s’y rendre indispensable. Il a un poste de recherche médicale, il travaille dans le département des champignons et des culture type moisissures et… Elle est interrompue par Marc qui lui fait observer qu’ils sont à table. Olivier intervient pour dire qu’il a lu un article sur ce laboratoire : c’est un truc colossal, ils fournissent soixante pourcents des médicaments en circulation. Ça ne l’étonne pas que Paul fasse des heures supplémentaires. Finalement ce dernier parvient à se libérer, et il arrive chez ses hôtes juste pour le café, portant encore sa blouse grise. Répondant à une question, il explique que le gris signifie qu’il est chercheur de niveau quatre, sur cinq… et que le niveau un n’est pas le plus bas de l’échelle. Le couple finit par rentrer chez eux ; ils libèrent la baby-sitter, qui les rassure : leur fille Zoé a été sage, mais elle s’est couchée un peu tard. Ils vont se coucher, et Paul explique à sa femme qu’il est trop fatigué pour répondre à ses avances.


Dans les premières pages, le personnage principal explique qu’il a longtemps pensé que le point culminant de la vie d’un homme était le moment où il devient un héros. Le texte de la quatrième de couverture présente le récit comme une relecture intimiste du mythe du super-héros, utilisant les codes du genre pour dépeindre le monde contemporain, où la quête du bonheur se heurte à la cruauté sociale. Il continue par : Métamorphose du corps, exploration des sentiments, quête existentielle sont quelques-uns des composants chimiques de cette mythologie moderne. Ça fait déjà beaucoup pour une unique histoire, et le ressenti du lecteur va dépendre de ses inclinations et de ce qui lui parle le plus. Oui, il est possible de considérer cette histoire comme relevant du genre superhéros, avec un individu soumis acquérant des superpouvoirs dans un accident de laboratoire, évoquant de loin la trame du destin de Peter Parker, sans costume moulant ni supercriminel. Oui, il y a une forme de cruauté sociale, entre l’exploitation sans vergogne des salariés par l’employeur Metacorp, qui les utilise comme des fournitures jetables. Oui, Paul Forvolino explicite ses sentiments, son sentiment d’impuissance, son complexe d’infériorité, son inadéquation à la vie en société. On peut même rajouter une mise en scène d’une dynamique de couple, entre complémentarité et toxicité.



Dès la prise en main de l’album, le lecteur se trouve intrigué par la couverture, surtout celle de la réédition de 2016. Une image composite qui nécessite du temps pour la lire : ce gros visage bleu sur la gauche dont la nature devient compréhensible à la lecture, cette enfant en train de jouer avec une tortue (Zoé, la fille du couple Forvolino, ces gens étrangement costumés au second plan comme pour une partie fine à tendance sadomaso (c’est bien le cas), et les deux tours de réfrigération d’une centrale nucléaire en arrière-plan. Mais pourquoi y a-t-il un fauteuil vide ? Et pourquoi Rebecca Forvolino porte-t-elle une minerve ? Enfin ce mode de représentation semble mélanger une approche descriptive attentive aux détails, et une forme de caricature apportée par des traits un peu lâches par endroit, et des zones de noir aux formes torturées plutôt que lissées. En effet, tout du long, le lecteur apprécie le soin apporté à la dimension descriptive des dessins : l’évocation du paysage urbain vu depuis le banc d’un parc, l’horreur de ce laboratoire baignant dans une teinte verdâtre avec ces chercheurs alignés dans des box, l’aménagement soigné du salon de Delphine & Olivier avec les tableaux aux murs, les montants du lit du couple, le bureau très classique de la maîtresse de Zoé, quelques scènes de rue d’une ville bétonnée et grisâtre, l’architecture verre et métal des locaux de Metacorp, le confort de l’appartement des parents de Paul, le sombre de la végétation du parc, les costumes cuir et lingerie rendus tristes par l’éclairage trop rouge du club, la masse impénétrable de la centrale nucléaire, etc.


Dans un premier temps, le lecteur sent qu’il s’enfonce dans une ambiance cafardeuse : les choix de couleurs assombrissent les peaux, les paysages, tout. À tel point que, parfois, cet effet peut étouffer la lecture de certains dessins. Cela détourne l’attention du lecteur de certains éléments, en focalisant son attention vers le ressenti. De temps à autre, il remarque presque incidemment un détail ou un autre, par exemple une caractéristique architecturale, le bâtiment verre et métal de Metacorp très différent des façades plus haussmanniennes des bâtiments autour de l’école de Zoé. Par ailleurs, ce mode de représentation ne s’avère pas très flatteur pour les personnages : un front trop dégarni, un menton pas assez affirmé, une mâchoire trop carrée, des lèvres trop grossières, etc. Il n’y a quasiment que Rebecca qui soit séduisante, et Zoé qui soit charmante dans sa candeur enfantine. Pour autant, les personnages ne provoquent pas non plus une sensation de dégoût : ils apparaissent très humains, car imparfaits. La narration visuelle prend soin d’être entièrement au service du récit, sans esbroufe, l’usage d’un unique registre graphique mettant tout sur le même plan, sans l’effet Whaouh ! habituel dans les comics de superhéros par exemple. Cela permet de plus facilement faire accepter l’apparence de plus en plus extraordinaire de Paul Forvolino au fur et à mesure de sa transformation.



L’histoire est donc racontée par Paul Forvolino qui se dépeint comme un individu soumis, conscient de son inadéquation sociale : soumis à sa hiérarchie professionnelle qui l’exploite, mauvais mari trop fatigué (et trompé par son épouse), père absent et ami toujours absent aux invitations. À la suite d’un accident de laboratoire, un organisme s’infiltre dans son corps, se développant progressivement. Tel Peter Parker, sa vie en est transformée. Il s’agit là de sa vie professionnelle et privée : il ne revêt pas un costume moulant et voyant, son corps devient athlétique, il gagne en intelligence. Il devient ce dont il a rêvé : un employé exceptionnel et reconnu par sa hiérarchie, un père attentionné, un ami disponible, un amant remarquable. Certes, il doit faire avec une vilaine tâche bleuâtre sur la main droite. Ses chefs le respectent (il fait gagner de l’argent à l’entreprise), ses amis le respectent, sa femme l’admire… Enfin cette dernière sent bien que cela remet la fonction qu’elle avait dans le couple. Le lecteur repense à la présentation initiale que l’autrice fait d’elle (Rebecca Forvolino, poussée vers Paul par un saint esprit de sacrifice, à moins qu’il ne s’agisse d’une prédisposition particulière à la souffrance) et il mesure à quel point la scénariste a joué cartes sur table.


Lui sent bien qu’il n’est pas à l’aise dans ce rôle de gagnant, d’individu remarquable. Il y a un prix à payer : l’invasion corporelle du lichen peut être prise au premier degré comme un récit d’horreur corporelle, ainsi que comme une métaphore. Cette réussite contamine la personnalité même de Paul Forvolino, ce dont il a conscience et ce qui le mine. Au fond de lui-même, il reste cet individu qui encaisse, qui ravale, qui voit ses propres manquements, qui se dénigre. La caractéristique polymorphe du récit continue : le personnage principal ne sait que faire de ces capacités incroyables ce qui l’amène à se sentir toujours aussi inadapté et inutile, la relation avec son épouse ne retrouve pas une dynamique constructive, celle avec sa fille se trouve dégradée par son apparence. Il a la sensation que ses capacités extraordinaires proviennent uniquement de l’organisme qui est en lui, plutôt que de lui-même. De l’état d’inadapté, il est passé à celui de paria. Certes, il pourrait jouir du prestige de l’uniforme, celui d’employé performant, ou celui de mari attentionné, de père gentil, ou de fils prenant soin de ses parents, mais autant les circonstances que sa personnalité l’en empêche.


Derrière une couverture des plus singulières, le lecteur découvre la vie de Paul Forvolino, chercheur dans un laboratoire pharmaceutique, mari et père, exploité par son employeur et absent auprès de sa famille et encore plus de ses amis. La narration visuelle entraîne le lecteur dans des lieux très concrets et banals, bien détaillés, et baignant dans une ambiance à la fois cafardeuse et doucereuse à laquelle il est impossible d’échapper. Le personnage principal obtient ce qu’il veut grâce à un accident professionnel fortuit. Mais il faut faire attention à ce que l’on souhaite car le pire est que cela risque d’arriver. Or même ces circonstances extraordinaires sont impuissantes à changer la nature d’un individu. Comment apprécier ce que l’on a ? Une belle réflexion adulte.



mercredi 13 septembre 2023

Supermatou T01

Un pour tous, tous pour trognon !


Ce tome est le premier d’une intégrale qui en compte deux. Sa première parution date de 2023, et il reprend des histoires parus de l’hebdomadaire Pif Gadget entre le numéro 322 d’avril 1975, et le numéro 463 de janvier 1978. Toutes les histoires ont été écrites et dessinées par Jean-Claude Poirier (1942-1980), et mises en couleurs par son épouse Violaine Poirier. Le tome commence par un petit mot de Bilitis Poirier, la fille de l’auteur, qui explique le processus de restauration des couleurs, les roses bonbon, les verts pomme, les jaunes citron, etc. Suit une copieuse introduction rédigée par Rodolphe Massé, écrivain, journaliste et rédacteur français, de sept pages évoquant Horace cheval de l’Ouest, la première création de Poirier dans Pif Gadget, puis Maximax et Piedlégé, cocréé avec Jacques Lob et précurseur de Supermatou, la qualité de vrai superhéros de Supermatou, les méchants d’une histoire et les méchants récurrents, la ville en caoutchouc, la poétique singulière des récits, et l’importance grandissante du superhéros et de son compagnon canin au sein de Pif Gadget. Il précise que les éditions Revival s’attèleront à la réédition de la série Horace après le second tome de Supermatou.


Supermatou et son cerveau-chien, 6 pages : à première vue, Modeste Minet ressemble à tous les petits garçons de Raminagroville, son pays natal, de nature serviable, il est toujours prêt à rendre service. Mais comme c’est un enfant distrait, il a parfois tendance à oublier les super-pouvoirs dont l’a doté la nature, ce qui ne manque pas de provoquer des catastrophes. Il est en train de rentrer chez lui avec son cartable à la main, quand un conducteur en panne lui demande de l’aider à pousser sa voiture. Il se place derrière, la soulève au-dessus de sa tête et l’envoie devant lui : elle finit sa course dans la calandre d’un camion portant la mention Fruizé Légumes, son routier demandant au chauffeur ce qu’il fait sous ses roues. Le chien Robert recommande à Modeste de continuer à rentrer chez lui pour aller faire ses devoirs. Ce chien de la famille a, quant à lui, l’aspect extérieur d’un honnête cabot de province, mais il ne faut pas se fier aux apparences. Robert se redresse sur ses deux pattes et parle à Modeste : il lui demande ce qu’il y a eu de neuf à l’école. Modeste lui indique qu’il va avoir besoin de son chien car il y a compo de calcul le lendemain. Robert prend le devoir en question : enfantin, il va expliquer ça au garçon, car il est une véritable encyclopédie sur pattes.



Les époux Minet par contre, sont aussi normaux que tout le monde et n’imaginent pas un instant la double vie des héros. Au repas du soir, le poste de télévision annonce la disparition d’Alphonse Trognon, le sympathique instituteur de l’école de garçon. Modeste déclare qu’il monte se coucher, avec Robert sur les talons. Il se change derrière le paravent dans sa chambre. Supermatou et son cerveau-chien prennent leur envol par la fenêtre : un pour tous, tous pour trognon !


Comme l’évoque la fille de l’auteur dans son paragraphe d’explication sur la restauration, le lecteur est tout de suite frappé par les couleurs franches et acidulés, gaies, rappelant le monde de l’enfance, d’un rendu parfait (ce qui n’était pas le cas des multiples rééditions précédentes). De la même manière, l’artiste représente les êtres humains avec une forme de simplification, à commencer par quatre doigts pour chaque main. Il leur donne une tête un peu plus grosse qu’une anatomie exacte, et de grands yeux dans le visage, et bien sûr des gros nez. Pour autant, il utilise un trait de contour fin, lui permettant d’intégrer de nombreux détails dans chaque case, sans pour autant qu’elle ne paraisse surchargée. Jean-Claude Poirier prend progressivement confiance en sa création et introduit des éléments parodiques ou humoristiques supplémentaires. Dans ce monde coloré, les maisons présentent une étroitesse peu commune, visiblement plus grandes à l’intérieur qu’à l’extérieur, il n’y a qu’à comparer la taille de la chambre de Modeste quand il s’y trouve avec les dimensions de la maison quand il en est juste sorti en costume de superhéros.



Dans la dernière page de la première histoire, le lecteur remarque un cadre au mur, avec une girafe caractéristique de Guillermo Mordillo (1932-1919). Dans la deuxième histoire, l’artiste s’amuse bien avec des effets sonores dans un lettrage évoquant des lettres comme des ballons de baudruche. Parfois, le lettreur s’amuse même à changer de couleur d’une lettre à l’autre, par exemple bleu, suivi de rouge, suivi de bleu, suivi de rouge, etc., quand Supermatou chante une berceuse. De temps à autre, un panneau porte une inscription rigolote, comme : Attention PAF fréquents. Dès la deuxième histoire, les véhicules motorisés, voitures et camions, disposent d’yeux sur le devant, puis une bouche, puis peuvent parler. Un ou deux camions se déplacent même la clope au bec, la gapette vissée sur le toit de la cabine. À partir de la cinquième histoire, les habitations, pavillons et immeubles, présentent un comportement peu commun. Ils peuvent s’écarter, se ramollir, parfois se déplacer (par exemple sous l’action d’un équivalent du joueur de flûte de Hamelin). Supermatou en soulève à plusieurs reprises, soit pour voir ce qu’il y a en dessous, soit pour les déplacer. Certains animaux parlent quand l’histoire le requiert. Le lecteur retombe en enfance dans ce monde farfelu obéissant à ses propres règles internes qui défient régulièrement les lois scientifiques et la réalité urbaine ou animalière.


Chaque histoire peut être lue indépendamment des autres, avec son ennemi à arrêter ou des choses à remettre dans l’ordre (tout relatif) normal de Raminagroville. L’auteur accommode à sa sauce quelques personnages classiques : le joueur de flûte de Hamelin, la voyante douée en hypnotisme, King Kong revu et corrigé, les voleurs de banque et de bijouterie, l’éléphant du cirque, le père Noël (qui habite au fin fond de la galaxie) et ses aides (qui voyagent en soucoupe volante avec sa sous-tasse et sa cuillère), le savant et inventeur de génie (le professeur Chanteclair, avec par exemple sa potion pour rapetisser, ou celle pour passer à travers les murs) et sa nièce Rosine Feufollet, les jeux du cirque, Stan Laurel & Oliver Hardy, une variation sur le monstre du Loch Ness, un cyclope, un amalgame très libre entre Cassius Clay (1942-2019, Muhammad Ali) et Superman. Il invente également des méchants récurrents : le terrible nourrisson Agagax que l’abus de lait transforme en génie criminel, l’ancien éboueur Radégou et sa super chouette, ainsi que Arsène Rupin gentleman cambrioleur (enfin, surtout cambrioleur et maître du déguisement et de l’évasion). Mise à part les deux premières apparitions d’Agagax, pour chacune des apparitions de ces trois ennemis récurrents, l’auteur aligne plusieurs épisodes de suites dans lesquels ils font des leurs : sept pour Radégou, sept pour Agagax, quatre pour Arsène Rupin.



Le lecteur est vite emporté par la verve de l’auteur. Les récits sont gentils dans le sens où le bon superhéros s’oppose aux méchants, mais pas neuneus. Dans la deuxième histoire, le scénariste mène concomitamment une histoire à la trame très classique de Supermatou arrêtant les membres d’un gang, puis leur chef, pendant que Robert se livre à un commentaire sur la mécanique des scénarios de western, fonctionnant toujours de la même manière, et le lecteur constate que ce commentaire s’applique tout aussi bien à l’histoire en train d’être racontée. Même s’il n’éprouve pas de sentiment de nostalgie en retrouvant ou en découvrant ces histoires, le lecteur prend plaisir à ces aventures simples et pleines de fantaisie de superhéros. Il accepte bien volontiers d’accorder une suspension d’incrédulité pleine et entière : Modeste revêt son costume et peut voler et distribuer des coups d’une grande force (sans jamais blesser qui que ce soit bien sûr), le cocker Robert peut parler et voler, sans parler de son odorat qui lui permet de retrouver n’importe qui n’importe où. Le nourrisson Agagax dispose d’un landau volant. Arsène Rupin se déguise en tout et n’importe quoi à volonté, et s’évade de la prison du commissariat comme s’il sortait d’un jardin public : bien volontiers car c’est la logique interne de la série. Peu importe l’origine des pouvoirs de ce superhéros (elles ne sont pas racontées), peu importe leurs éventuelles variations, et même le changement de couleur intermittent de son masque qui est le plus souvent rouge, mais qui peut être bleu le temps d’un récit ou deux.


Le lecteur sourit à l’inventivité du scénariste et à sa poésie, à chaque histoire. Dans cette logique interne, le fait que le soleil éprouve de la peur à l’idée de se lever apparaît tout à fait cohérent car il craint le combat qui va se dérouler dans la journée et dont il sera le témoin. Le fait qu’une construction comme une maison puisse ramollir découle logiquement des caractéristiques même du dessin de JC Poirier. Il est tout aussi normal que Marguerite Dupré, une piquante génisse au regard profond, regagne son étable d’un pas alerte debout sur ses deux jambes arrière, revêtue d’une robe à fleur avec son petit sac à main, et qu’elle se fasse chloroformer par un vil kidnappeur. Ou même plus simplement qu’un chien porte un masque pour dissimuler son identité secrète. Tout cela participe du monde de l’enfance. Dans le même temps, le lecteur adulte garde à l’esprit cette deuxième histoire et son métacommentaire en direct, et se dit que s’il le souhaite, il peut faire passer son cerveau en mode analytique, reprendre un point de vue adulte et voir dans ces histoires le commentaire sous-jacent sur telle facette de la société de l’époque (mais c’est moins amusant comme lecture).


Il faut faire preuve d’une volonté de fer pour résister à l’envie de se jeter sur ce tome. Le plaisir de la parodie de superhéros, inventive et française, et d’autres éléments culturels. Les dessins si vivants, y compris jusque dans des objets. Les aventures rondement menées, facétieuses, avec des dialogues et des commentaires qui gagnent en richesse d’histoire en histoire. Des situations abracadabrantes et farfelues, une facétie de tous les instants, une plongée inespérée dans le monde de l’enfance, dépourvue de niaiserie ou de mièvrerie. Que du bonheur.



lundi 17 juillet 2023

Imbattable T03 Le cauchemar des malfrats

C’est à cause de cette autre troisième dimension.


Ce tome fait suite à Imbattable - Tome 2 - Super-héros de proximité (2018) qu’il vaut mieux avoir lu avant, car il y a quelques éléments de continuité à connaître, en particulier la logique de fonctionnement des superpouvoirs de 2D-Boy.Il regroupe dix histoires dont trois gags en une page, initialement parus dans le journal de Spirou. La parution originale de cet album date de 2021. Les histoires ont été réalisées par Pascal Jousselin pour le scénario et les dessins, les couleurs ont été réalisées par Laurence Croix. Il contient quarante-six pages de bande dessinée.


Imbattable, toujours dans son costume de super-héros, s’installe devant sa cuisinière, une poêle se trouvant déjà sur un des brûleurs. La poêle a l’air à la bonne température : il va pouvoir commencer. Avant même qu’il ne se saisisse du manche, une crêpe arrive de la bande de cases se situant juste au-dessous de celle comprenant la case où il se trouve. Il récupère ladite crêpe avec sa poêle. Puis dans la deuxième bande de cases, il dépose cette crêpe dans l’assiette à côté de la cuisinière. Il met de la pâte dans la poêle, et fait sauter la crêpe. - Il n’y connaît rien en foot : Imbattable, toujours en costume de super-héros est assis sur un gradin dans un stade, avec son neveu à ses côtés. Ils assistent à un match du mondial. Sans raison, le supporter à côté de lui l’apostrophe en l’appelant Helmut et en se moquant, parce qu’on n’est pas en Champion’s League et que Dortmund ne va pas venir.



Le passe-temps de la factrice : Imbattable et 2D-Boy traversent la rue au passage piéton, tous les deux en costumes de super-héros. Ils vont rejoindre le gendarme Jean-Pierre dans un café pour répondre à son appel. Toudi a l’air particulièrement amorphe, voire abattu. Une fois arrivés au café, Jean-Pierre leur explique la situation : les esprits commencent à s’échauffer. Ils pénètrent à l’intérieur et les habitants du quartier indiquent qu’il y a un problème avec la factrice. L’un d’eux n’a jamais reçu son courrier aussi tôt. Il faut qu’elle quitte la ville. Ils éprouvent de grosses difficultés à formuler ce qui ne va pas : elle n’est pas normale, des fois elle a des clones, et d’autre fois elle est toute seule mais elle clignote. - Un petit pas pour Toudi : en costume, Toudi regarde le ciel étoilé par la fenêtre en pensant à Cholé, tout en écoutant une chanson d’amour dans laquelle les paroles utilisent l’image de décrocher la Lune. Toudi utilise son pouvoir et décroche littéralement la Lune. Par cette belle soirée nocturne, Imbattable et Jean-Pierre prenne une infusion sur la terrasse, et le gendarme a l’impression que la Lune n’est plus dans le ciel, peut-être un nuage qui la recouvre. - Le rayon diabolique : le professeur Atomax, un inventeur, arrive en ville avec un gros robot sur le plateau de son pick-up. Il demande à un agent où se trouve le scientifique indépendant de la ville : l’autre répond que le savant fou habite la maison avec les grands murs blancs et les barbelés, deuxième rue à gauche. Atomax se présente au savant fou : il est venu pour détruire Imbattable avec son robot qui est muni d’un rayon à gravité inversée.


La première histoire correspond à un gag en une page qui donne à voir en action le pouvoir d’Imbattable, le seul véritable super-héros de la bande dessinée. Ainsi, l’auteur accueille les nouveaux lecteurs qui peuvent comprendre à quoi correspond cette capacité extraordinaire et comment elle fonctionne, s’ils n’ont pas lu les deux tomes précédents. La narration visuelle se situe toujours dans un registre tout public. Des dessins qui s’inscrivent dans le registre de la ligne claire, avec un bon degré de de simplification des formes, et un bon niveau de détail sur les éléments de décors et sur les personnages. Ceux-ci présentent généralement une apparence sympathique, même les méchants. Imbattable reste un petit monsieur rondouillard, toujours vêtu de son costume de super-héros, avec sa tunique jaune vif, agrémentée de quatre bandes découpées en cases, sur laquelle apparaît le I de Imbattable, en blanc. Il porte également une petite cape noire, très courte qui lui arrive à peine à la moitié du dos, un short noir, des collants orange et des bottes de catcheur. Son tronc est légèrement trop long par rapport à ses jambes et au reste de sa silhouette. Il réfléchit régulièrement, et il fait preuve de souplesse dans les scènes d’action.



Le lecteur retrouve (ou fait connaissance) avec 2D-Boy (surnommé Toudi), l’autre superhéros de la ville, un adolescent, plus grand et plus élancé qu’Imbattable, avec un costume pas beaucoup plus fringuant, mais une cape plus longue qui lui descend jusqu’aux chevilles et de grosses bottes, sans oublier sa chevelure abondante et indisciplinée, sa silhouette légèrement voutée en fonction de son entrain, et des sautes d’humeur de l’adolescence. Les autres personnages récurrents ont conservé leur apparence : le gentil gendarme Jean-Pierre, jeune homme souriant et prévenant d’environ trente ans, le commandant Dacier avec son visage plus dur et mal rasé, le savant fou avec son gros nez, sa petite taille et sa sempiternelle blouse blanche, le maire de la ville un peu dégarni avec des gros sourcil et prompt à l’emportement. L’auteur introduit de nouveaux personnages tout aussi agréables au premier contact : la factrice très investie dans son travail, le citoyen tellement banal que personne ne se souvient de lui, Chloé une adolescente qui fait soupirer Toudi, le professeur Atomax avec sa barbe rousse et son nœud papillon, Geoffroy le fils du maire, Invincible une jeune femme rousse très banale, le neveu d’Imbattable, sans oublier le robot à gravité inversée. Chaque personnage dispose d’une apparence spécifique aisément mémorisable permettant d’identifier le protagoniste du premier coup d’œil, seule celle d’Imbattable et celle du savant fou étant exagérées.


Le bédéiste emporte tout de suite le lecteur dans ses histoires faciles à suivre, teintées d’une forme de poésie du fait de ces super-pouvoirs peu communs. Celui d’Imbattable fonctionne sur la base de la forme de ce mode d’expression qu’est la bande dessinée, lui permettant de passer d’une case à l’autre, de traverser les gouttières, ou de faire traverser les gouttières à des individus ou à des objets. Celui de 2D-Boy reste toujours aussi impressionnant et l’adolescent découvre qu’un grand pouvoir peut occasionner de grandes catastrophes, par exemple quand il l’utilise pour décrocher la Lune. Ni Chromaline, ni Pépé Cochonnet ne font d’apparition dans ce tome. En revanche, le lecteur découvre cinq nouveaux super-pouvoirs ou capacités jouant avec les conventions implicites de lecture d’une bande dessinée ou de technologies permettant de la réaliser. Pascal Jousselin se montre particulièrement élégant dans sa manière de faire usage de ces spécificités de ce moyen. Il faut peut-être un peu de temps au lecteur pour décortiquer comment fonctionne les capacités de l’appareil inventé par la factrice. Il se prête volontiers au jeu de recomposer les conséquences du rayon à gravité inversée du robot du professeur Atomax. Il se dit qu’il était inéluctable qu’Imbattable fasse l’expérience de se retrouver dans une réalité photographique, avec les tours que lui joue l’autre troisième dimension. Invincible, la voleuse de timbres de collection, dispose d’un pouvoir très puissant, provenant directement d’une catégorie très précise de cartouche de texte. À chaque fois, l’artiste donne à voir la mise en œuvre de ces pouvoirs, en développant une logique qui joue avec la disposition des cases en bande, et avec celle des pages en vis-à-vis. La dimension ludique de l’usage des conventions formelles de la BD est transcrite visuellement, plutôt que de se limiter à un jeu virtuel.



L’artiste utilise des bandes de cases, généralement quatre par page, parfois trois, avec des bordures bien droites et bien nettes, sauf si un super-pouvoir vient mettre le bazar, et des dessins bien propres permettant à l’œil de les assimiler immédiatement. Le lecteur ne distingue pas forcément immédiatement le cinquième super-pouvoir dans l’histoire dont Jean-Pierre est le héros, en fonction de la lumière ambiante qui l’entoure. Le créateur utilise les possibilités du vernis sélectif de manière très poétique, pour une histoire d’une rare sensibilité. En effet, le scénariste ne crée pas des intrigues artificielles prétextes pour pouvoir jouer avec les conventions formelles. Il écrit de vraies histoires mettant en scène des êtres humains avec leurs émotions, leurs contradictions, leurs forces et leurs faiblesses. Ainsi le lecteur se sent touché par les atermoiements amoureux de Toudi, par le sentiment d’insignifiance du citoyen anonyme, par l’amour propre bafoué du savant fou, par l’invisibilisation de l’attention touchante de Toudi pour Chloé, par le comportement indigne du maire, et bien évidemment par le deuil de Jean-Pierre et la forme que prend son souvenir, une histoire des plus touchantes.


Troisième album des aventures d’Imbattable avec des détournements de conventions formelles de la bande dessinée, toujours aussi inventives, réjouissantes et ludiques. Le lecteur venu pour découvrir de nouveaux super-pouvoirs est ravi, à la fois par leur ingéniosité, par l’humour bon enfant, et par la narration visuelle tout public, bien fournie et agréable à l’œil. Il se rend compte que l’émotion l’étreint à chaque histoire, l’empathie envers les personnages émanant tout naturellement au cours des intrigues variées.



lundi 3 juillet 2023

Imbattable - Tome 2 - Super-héros de proximité

Sans grand néant, on n’existerait pas.


Ce tome fait suite à Imbattable T01 Justice et légumes frais (2017) qu’il n’est pas indispensable d’avoir lu avant, mais ce serait dommage de s’en priver. Il regroupe onze gags dont quatre en une page, initialement parus dans le journal de Spirou. La parution originale de cet album date de 2018. Les histoires ont été réalisées par Pascal Jousselin pour le scénario et les dessins, les couleurs ont été réalisées par Laurence Croix. Il contient quarante-deux pages de bande dessinée.


Imbattable regroupe tranquillement ses feuilles en tas dans son jardin, avec son râteau à feuille. Une vielle dame passe devant sa clôture et lui fait un geste de la main. Un voleur à la tire passe à fond en scooter, et arrache le sac à main de la passante. Celle-ci se rattrape à la barre de la clôture pour éviter de tomber, et Imbattable passe nonchalamment à l’action, avec un succès total. Imbattable revient de chez le boulanger avec sa baguette sous le bras, en sifflotant. Il entend un enfant pleurer dans un jardin partagé où poussent des laitues. Il s’approche de lui pour le consoler, mais l’enfant se retourne dévoilant sa véritable identité : c’est le savant fou et les mains d’un robot géant sortent de terre. Elles enserrent Imbattable, l’empêchant de bouger. Le savant fou jubile : cette fois son ennemi est vaincu. En effet il a bien repensé à tous leurs affrontements et il a remarqué une chose. Les téléportations, les voyages dans le temps du superhéros, tous ses trucs bizarres, il les fait en sautant en l’air, sur le côté, ou en jetant des objets, c’est-à-dire en bougeant. Il suffisait donc de l’immobiliser pour qu’Imbattable ne puisse plus utiliser ses pouvoirs. Le jardinier intervient, alarmé de voir l’état de son cabanon, de ses salades.



Imbattable est en train de passer l’aspirateur chez lui : maladroit il fait tomber un vase de sa table d’agrément. Fort heureusement, depuis la case de la bande du dessous, Imbattable envoie un coussin qui vient se placer juste sous le vase en train de tomber dans la bande de cases au-dessus. Le retour de plaisantin : dans la prison haute sécurité de la ville, deux gardiens sont devant les moniteurs de contrôle relayant les images des cellules. En grand, l’image de Plaisantin se morfondant dans la sienne, une entrave métallique autour de la cheville, avec une chaîne scellée dans le mur. Plaisantin passe la tête à travers le mur et il récupère un outil : une pioche. Il peut ainsi casser un maillon de la chaîne, retrouver sa liberté de mouvement, et passer au travers de la page vers la suivante. Les deux gardiens ont tout vu sur le moniteur. Ils se sont précipités dans la cellule, mais arrivent trop tard : Plaisantin s’est échappé ! Arrêté à un feu rouge par des travaux, le commandant Dacier attend : son téléphone sonne et un policier lui annonce l’évasion. Il s’énerve et appelle Imbattable pour requérir son aide. Enfant, Imbattable effectue une randonnée en montagne, avec ses parents. Il utilise ses pouvoirs pour les rejoindre au sommet.


Le premier gag permet au lecteur de se remettre en tête le superpouvoir si extraordinaire d’Imbattable, le seul véritable superhéros de bande dessinée, ou de le découvrir de manière très claire s’il n’a pas lu le premier tome. Onze histoires dans ce tome, pour vingt-et-une dans le premier : il n’y a que quatre gags en une page, deux en deux pages, un en trois pages et un en quatre. Les trois autres comportent respectivement six, sept et quinze pages. La narration visuelle se situe dans la continuité directe de celle du premier tome : héritée de la ligne claire, avec des aplats des couleurs, des bordures de cases bien droites. Il s’agit de dessins tout public, avec une petite touche comique. Imbattable lui-même a conservé cette silhouette improbable : court sur patte, un tronc en forme de barrique un peu ronde, et il porte tout le temps son costume composé d’un sweatshirt jaune avec son logo en forme de I avec un point, un masque qui lui couvre la partie supérieure du visage et qu’il ne retire jamais, des gants orange, un collant de la même couleur avec un short noir par-dessus, et des chaussures de catcheur, sans oublier sa cape noire riquiqui. L’allure des autres personnages comprend également des caractéristiques qui leur donnent un air gentil, ou de méchant d’opérette pour les criminels : souvent un nez d’une longueur improbable, des expressions de visage exagérées pour être plus expressives comme s’ils éprouvaient les émotions avec l’intensité propre aux enfants, des gestes et des postures évoquant également plus l’enfance que le comportement plus mesuré des adultes. La simplicité de leur tenue participe de cette impression, ce qui n’empêche pas une réelle variété : teeshirt et pantalon de sport pour le voleur à la tire, manteau ample pour la vieille dame, jean et blouson en cuir pour le commandant Dacier, tenue orange pour Plaisantin en prison, joli tablier rose à fleurs blanches pour son homme de main, uniforme des gardiens de prison différent de celui du gendarme Jean-Pierre, bleu de travail pour le conducteur de bulldozer, pull blanc à rayures blanches pour la maman du président des États-Unis, béret et gilet pour Pépé Cochonnet, etc.



Évidemment, le lecteur est revenu pour les manifestations de superpouvoirs : comment tordre les conventions de la page d’une bande dessinée pour réaliser des actions impossibles, faire naître des paradoxes spatio-temporels, maltraiter la compréhension de certains personnages jusqu’à faire apparaître certaines actions magiques, renverser la relation de cause et conséquence, tout en respectant rigoureusement la logique interne des mécanismes qui permettent ainsi de défier les lois de la réalité. Le lecteur retrouve ainsi les interventions d’Imbattable, personnage conscient de la forme narrative et intervenant d’une case à l’autre, ou bien d’une bande à l’autre. Il retrouve également Pépé Cochonnet et son pouvoir fonctionnant sur le langage et sur la forme qu’il prend dans une bande dessinée, ainsi que Toudi (2D-Boy) et son pouvoir fonctionnant sur le principe de la perspective. C’est un vrai plaisir de voir comment l’auteur s’amuse avec la succession des cases dans une bande, avec les possibilités d’interaction entre deux bandes contigües, ou deux bandes dos à dos pour Plaisantin, avec les conventions de représentation de la perspective et avec les phylactères. Le pouvoir de Plaisantin incite le lecteur à revenir à la page précédente pour bien saisir l’enchaînement des actions.


Le lecteur l’espérait, et l’auteur ne le déçoit pas : d’autres personnages avec un nouveau superpouvoir interviennent dans ces histoires. Le scénariste sait ne pas en abuser, leur consacrant généralement une histoire à chacun. La première est une jeune femme se promenant dans un jardin public dans La mystérieuse dame (quatre pages), et le lecteur s’y reprend à plusieurs fois constater la logique à l’œuvre, un très bel exercice de haute voltige. Dans la suivante, le savant fou invente une machine tordant le fonctionnement de l’ombre projetée. Imbattable doit encore calmer Chromaline, puis renvoyer un extraterrestre d’où il vient, chacun disposant d’un pouvoir à l’ampleur considérable. Par comparaison, Imbattable est amené à séjourner à New York, en compagnie de Pépé Cochonnet, de Toudi et Jean-Pierre. Ils passent par une chambre d’hôpital où sont alités Sauterelle-Boy, Pipistrelle et l’Homme Éclair, des superhéros bien américains évoquant des équivalents de la Justice League : leurs pouvoirs semblent bien falots comparés à ceux des super-héros de bande dessinée. Cette inventivité dans l’usage de ces pouvoirs extraordinaires débouche même une page se dépliant pour raconter deux réalités différentes en simultané.



Le lecteur se focalise tout naturellement sur le détournement des conventions de la planche d’une bande dessinée, son attention en éveil pour suivre l’inventivité de l’auteur. Son horizon d’attente est comblé : alors qu’il aurait pu croire que ces astuces étaient assez limitées, il découvre qu’il n’en est rien, et que ce jeu sur les causes et effets, sur le temps représenté de manière spatiale dans la bande dessinée, génèrent une forme de poésie libératrice. Finalement avec un peu d’inventivité, Imbattable se sort de toutes les situations, souvent avec l’aide de ses amis, plus que ça, ce super-héros est foncièrement bienveillant et très astucieux, d’un calme inébranlable, un beau modèle à suivre. Au fil des histoires, le lecteur relève également quelques thèmes plus adultes. Le premier est un classique renvoyant à l’adage de Ben Parker, formulé un peu différemment : avoir un super-pouvoir, c’est un grand privilège, il convient de ne pas s’en servir pour une raison mesquine. À cette occasion, le lecteur relève que pour autant les parents d’Imbattable ne lui adressent aucun reproche. Lors de l’histoire avec Chromaline, la maman du président des États-Unis fait la leçon à son fils en lui disant que quand une personne ne veut pas faire quelque chose, on ne la force pas comme un voyou. La dernière histoire avec un extraterrestre tout vert au pouvoir toujours plus improbable débouche sur un constat encore plus adulte : le grand néant fait partie de la vie, c’est comme ça, il faut faire avec ; sans grand néant, on n’existerait pas.


Impossible de résister à l’attrait de la dimension ludique des superpouvoirs d’Imbattable et de ses compagnons ou ennemis. L’auteur contente le lecteur au-delà de ses espérances, avec des inventions formidables, et une narration visuelle simple et imparable, du grand art. Le lecteur adulte relève également quelques valeurs morales, discrètement présentes dans la manière dont le héros se comporte, et à quelques occasions dans le cours naturel d’une aventure.



mercredi 12 avril 2023

Imbattable - Tome 1 - Justice et légumes frais

Maîtriser le langage, c’est un pouvoir incroyable.


Ce tome est le premier d’une série indépendante de toute autre. Il regroupe vingt-et-un gags dont quatorze en une page, initialement parus dans le journal de Spirou. La parution originale de cet album date de 2017. Les histoires ont été réalisées par Pascal Jousselin pour le scénario et les dessins, les couleurs ont été réalisées par Laurence Croix. Il contient quarante-deux pages de bande dessinée.


Imbattable se rend dans sa cuisine et ouvre la porte du réfrigérateur pour en sortir la brique de lait. Il referme la porte, la brique de lait à la main et il se rend compte, en regardant vers le bas, qu’une agression se déroule dans une ruelle, dans la bande de cases juste en-dessous de celle où il se trouve. Il saute depuis sa case sur la première bande, dans la case juste en dessous de celle où il se trouve, dans la deuxième bande celle juste en-dessous. Dans cette dernière, une jeune femme tenant son fils par la main, se rend compte qu’elle vient d’entrer dans une impasse sordide. Deux malfrats y entrent à leur tour, les empêchant d’en sortir, et le plus costaud demande à la femme de leur filer son fric. Dans la dernière case de cette deuxième bande, Imbattable tombe sur le dos dudit malfrat, en provenance directe de la case située juste au-dessus. L’autre malfrat réagit immédiatement en dégainant son flashball. Dans la case suivante, une balle provenant d’un tir se déroulant dans la case située dans la troisième bande, estourbit le second agresseur. La jeune mère regarde les hommes inconscients au sol, ainsi que Imbattable en bredouillant et en finissant par dire qu’elle n’a rien compris.



Imbattable se trouve dans le bureau d’un conservateur de musée : celui-ci l’informe qu’il a besoin de son aide car un tableau très précieux a été volé dans son musée. Le voleur est sous les verrous, mais il refuse de dire où il a… Le conservateur s’interrompt car Imbattable dans la case du dessous est en train de donner un paquet enveloppé, de la taille d’un tableau, à Imbattable qui se tient devant le conservateur. L’Imbattable de la case de dessus le remet au conservateur qui enlève le papier d’emballage protecteur et qui n’en revient pas car il s’agit bien du tableau qui lui a été dérobé. Il demande au superhéros comment il a fait et celui-ci répond que c’est juste l’ébouriffante puissance de la bande dessinée. Alors qu’il revient d’acheter son pain, Imbattable est hélé dans la rue, il s’agit d’un appel à l’aide. Il pousse le portillon d’un jardinet dans lequel une vieille dame aux cheveux blancs regarde le sommet de son arbre dans lequel sa chatte Minouche est coincée. Elle demande à Imbattable s’il croit qu’il va réussir à monter tout là-haut. Pas besoin, lui répond-il, en se baissant pour attraper le chat au sommet de l’arbre, dans la case juste en-dessous. Il tend la chatte à la vieille dame qui le remercie chaleureusement.


Une bande dessinée issue du journal de Spirou, un titre maniant la dérision en associant la justice et les légumes frais, un superhéros qui n’a pas un corps bodybuildé, qui ramène sa baguette sous le bras, et dont le logo sur le torse correspond à un découpage d’une page en bandes et en cases. En outre, il est attaqué par un robot, l’une des deux menaces les plus génériques des histoires de superhéros, à égalité avec les méchants envahisseurs extraterrestres. Le lecteur a compris sans peine qu’il s’agit d’une parodie. Le premier gag repose également sur une situation typique des comics de superhéros : une agression urbaine dans une ruelle déserte en pleine ville et sale de surcroît. En revanche, le reste détonne, et c’est un euphémisme. Le superhéros est tranquille dans sa cuisine à vaquer à une occupation des plus anodines, et son apparence est parodique : masque sur la partie supérieure de la tête, sans iris ni pupille visibles, petite cape noir qui lui arrive tout juste à la moitié du dos, culottes courtes et bottes de catcheur, sans oublier un ventre bien arrondi, attestant clairement qu’il ne réalisera pas de prouesses physiques, ni ne surmontera d’épreuves de force. Le plus imprévisible se produit dans la troisième case de cette première bande : Imbattable saute dans la case immédiatement en-dessous. Il se laisse tomber, laissant la gravité faire son œuvre et se retrouve dans la case du dessous en termes d’agencement sur la page, mais trois cases plus loin en termes de narration. Durant les deux cases intermédiaires, la scène a changé de lieu, et quatre autres personnages ont été introduits dans cette ruelle.



Au cas où le lecteur nourrirait encore des doutes, l’auteur utilise ce même procédé une seconde fois dans cette page quand Imbattable ramasse le pistolet tombé à terre dans la quatrième bande pour tirer sur le malfrat qui se situe juste au-dessus dans la troisième bande. Non seulement, l’artiste fait à nouveau usage de la disposition spatiale relative des cases, mais en plus le scénariste utilise le résultat (le malfrat neutralisé ayant laissé tomber son arme à terre) pour provoquer ce résultat (Imbattable ramasse l’arme à terre et s’en sert pour neutraliser le malfrat), produisant ainsi un paradoxe temporel, une boucle paradoxale où la réaction précède l’action. Le bédéiste brise ainsi le quatrième mur, non pas avec un personnage qui s’adresse au lecteur en direct, mais en jouant avec l’un des principes de fonctionnement de la bande dessinée : ce système de narration transforme le temps en espace. L’auteur mélange ces deux utilisations de l’espace, brouillant la distinction entre temps et espace, créant des boucles, des paradoxes temporels et spatiaux, et d’autres effets encore.


Dans un premier temps, le lecteur constate bien que les dessins sont tout public : un niveau de détails adapté, par exemple pas forcément des lacets aux chaussures, pas toujours des plis aux vêtements, souvent des surfaces bien lisses et propres sans aspérités ou trace d’usure, quelques pièces qui se limitent à un parallélépipède rectangle très géométrique, des chaussées bien plates et uniformes, des trottoirs bien rectilignes, et parfois des arrière-plans vides, ou uniquement avec le trait de contour supérieur de l’horizon des bâtiments. Dans le même temps, les pages donnent une impression d’être bien remplies. Cela tient au fait de l’utilisation régulière du gaufrier, soit avec douze cases (quatre bandes de trois cases), soit avec seize cases (quatre bandes de quatre cases). Le scénariste intègre souvent des phylactères dans la plupart des cases. Finalement, le lecteur se rend compte que bien des cases comportent un niveau élevé d’informations visuelles : le décor en arrière-plan, deux, trois, quatre ou cinq personnages, et pas mal d’éléments comme les véhicules sur la voie publique, les aménagements, meubles et accessoires en intérieur. Au fil des pages, il peut relever bon nombre de détails : le logo complexe sur le torse du costume d’Imbattable, les barrières métalliques le long d’un escalier en extérieur, le petit jardinet aménagé et bien entretenu devant le pavillon de la mamie du superhéros, les joueurs en pleine partie sur le boulodrome, les véhicules attendant au passage à niveau, le carrelage d’une piscine vidée de son eau, la foule à un discours du maire de Grandville, les casseroles dans la vitrine d’un magasin, ou encore les tasses, bols et soucoupes dans un meuble du salon d’Imbattable, etc.



Le personnage principal passant littéralement d’une case à l’autre ajoute encore à cette impression de pages bien remplies. Côté intrigue, le scénariste s’en tient à des menaces très clichés des comics de superhéros en les détournant souvent vers la dérision. Outre les robots tueurs et l’agression dans une ruelle malpropre et sans fréquentation, le lecteur retrouve le vol d'œuvre d’art, le braqueur passé maître dans l’art de la fuite, le savant fou avec ses inventions diaboliques et destructrices, l’élu qui abuse des pouvoirs qui lui ont été confiés, l’industrie chimique qui détruit l’environnement, et bien sûr un supercriminel, Némésis récurrente du superhéros. De temps à autre, ce dernier accompli aussi une bonne action en décalage avec les capacités que lui confère son super-pouvoir, par exemple sauver un chat coincé au sommet d’un arbre. Il est entendu que Imbattable triomphe à chaque fois, en utilisant au moins une fois sa capacité à se déplacer comme bon lui semble dans la page, sans respecter les bordures de case, ou leur chronologie.


Le scénariste ne se limite pas à répéter le même schéma à chaque histoire ou à chaque gag. Il introduit trois autres personnages qui disposent eux aussi d’une capacité différente pour mettre à profit le fonctionnement de lecture d’une bande dessinée. Le lecteur découvre ainsi un bouliste qui se bat pour sauver son terrain de pétanque, un apprenti superhéros, 2D-boy, très conscient des catastrophes que peuvent provoquer les utilisations de son superpouvoir, et enfin un supercriminel, le Plaisantin, que le lecteur suppose destiné à être un ennemi récurrent et que l’auteur a indiqué être inspiré, librement, de Joker, l’ennemi de Batman. Même si les intentions de Plaisantin s’avèrent criminelles et un tantinet sadiques, elles sont mise en scène de manière à rester dans un registre tout public, et même enfantin. Ces pouvoirs donnent lieu à d’autres formes de narration paradoxale, et même à une page donc il manque littéralement un morceau qui a été désintégré par un rayon laser, laissant le lecteur s’interroger et vérifier s’il n’a pas acheté un tome défectueux.


Une série de superhéros à la française à destination d’un lectorat d’enfants : certes il y a déjà eu des réussites éclatantes comme Supermatou créé par Jean-Claude Poirier en 1975, mais il y a également eu une flopée d’ersatz insipides. Ici, Pascal Jousselin choisit le registre de la parodie gentille dans un environnement français, avec des enjeux simples, et une narration visuelle plus nourrie qu’il n’y paraît de prime abord. Le lecteur se dit vite qu’il triche car son superhéros est capable de s’affranchir de la succession ordonnée et chronologique des cases. En bafouant ainsi les règles élémentaires de la bande dessinée, l’auteur engendre une narration paradoxale qui s’avère ludique et très savoureuse pour le lecteur adulte.