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mardi 7 janvier 2025

Azur asphalte

On a beau tout faire bien, ou au moins au mieux, il y a toujours un truc…


Ce tome contient une histoire complète de type naturaliste. Sa parution originale date de 2024. Il a été réalisé par Sylvain Bordesoules pour le scénario et la narration visuelle. Il comprend cent-cinquante-six pages de bande dessinée en couleurs. Ce bédéaste a également réalisé L'été des charognes (2023), une adaptation du roman (2017) de Simon Johannin.


Un très beau lever de soleil sur la promenade des Anglais à Nice. Des jeunes gens effectuent leur jogging, une personne à la rue termine sa nuit allongée sur un banc, alors que sur ceux d’à côté deux autres sont déjà réveillés. Un jeune homme refait le lacet de sa basket en mettant son pied sur le banc, les rayons du soleil irisent l’écume produisant de magnifiques couleurs, le contenu d’une canette de Coca souille le trottoir, les mouettes guettent dans le ciel, un jeune homme achète son journal dans un kiosque de rue. Les premières voitures circulent, les pigeons se nourrissent, un maraicher est déjà ouvert avec ses étals chargés de fruits et légumes. Dans un modeste immeuble, Mélissa et Press sont déjà levées et prêtes à partir. La première s’assure que les chats ne sont pas sur le balcon, puis elle emmène sa conjointe au travail. Elle va en profiter également pour aller voir mère-grand. Elles descendent au garage minuscule : Press déplace le scooter, et Mélissa rentre dans la voiture par la fenêtre du fait de l’étroitesse du box. Chemin faisant, elles papotent sur les vieux déjà attablés au café, les problèmes de cheveux de Mélissa, une personne à la rue qui fait la manche. Puis elles s’inquiètent d’un pictogramme qui se met à clignoter sur le tableau de bord indiquant Set TPW, la gravité de l’anomalie, combien ça va coûter, les commérages des employées de Gros Froid quand elles vont voir Mélissa déposer Press, etc.



Après avoir déposé Press, alors qu’elle regonfle son pneu à une station-service, Mélissa se souvient de l’époque où pendant trois mois elle a dormi dans sa camionnette sur le parking du supermarché Gros Froid. Pas payer de loyer lui a permis de mettre de la thune de côté qu’elle était bien contente de trouver pour la caution du studio avec Press. Elle est restée un an en tout et pour tout dans sa camionnette. Vers la fin, elle a bossé chez Gros Froid et elle a rencontré Press. Coup de foudre au rayon Crèmerie. Après ça commençait à parler, elles ne pouvaient plus être dans la même équipe. Il y avait la cheffe qui allait se faire épiler pendant qu’elles, elles charbonnaient. Et un jour on lui a demandé de s’excuser à une vieille qui l’emboucanait parce qu’elle n’aimait pas son fromage. Là Mélissa a rendu son tablier. Depuis c’est pointage chez Pôle Emploi tous les mois, mais au moins elle s’est respectée. Pendant ce temps-là au temps présent, elle a repris la route et elle arrive au cimetière. Elle continue à se souvenir : À un moment, elle s’était calée chez sa grand-mère mais elle enfermait son chat dans la chambre, ce qui a énervé la jeune femme. Elles se sont fritées et Mélissa est partie.


Le texte de la quatrième de couverture présente la bande dessinée : Tout se gagne à l’arrachée pour Candice et Mélissa, les deux sœurs […] livrent leur quotidien, leurs galères et leurs envies […] un récit en immersion dans l’existence de deux femmes. En fonction de ses envies à lui, le lecteur peut sentir la curiosité le titiller et ouvrir la bande dessinée pour la feuilleter : il peut être surpris par la forme des images, réalisées au feutre à alcool avec un rendu évoquant une sensation d’aquarelle, essentiellement en couleur directe, avec quelques traits de contours un peu appuyés pour rendre certaines formes plus lisibles, un degré de définition de la représentation variable en fonction des besoins de la narration, très précis ou bien plus évoqué que tracé. Les six pages de la scène d’introduction sont dépourvues de mots, une promenade dans quelques rues de Nice. Au cours du récit, le lecteur accompagne Mélissa et sa sœur Candice, chacune, dans leurs déplacements, visitant ainsi un cimetière de Nice, le trajet à pied qui mène à la crèche où travaille Candice, le terrain de football d’une association scolaire, la plage de Villefranche, le McDo du quartier, etc. Il apprécie la balade offerte par deux autres séquences muettes : en suivant Mélissa en scooter dans les rues de Nice de la page quatre-vingt-quatorze à la page quatre-vingt-dix-sept, puis pendant trois pages à partir de la cent-huit. À l’évidence, le bédéaste est très sensible au charme de cette ville et il souhaite montrer l’environnement pour que le lecteur puisse en apprécier l’incidence sur la vie des personnages.



Après la sympathique entrée en matière, le lecteur fait connaissance avec Mélissa, sa situation personnelle, sa situation économique, sa vie de couple, et ses chats. Il s’agit d’une collection de petites choses de la vies, des banalités : être au chômage, avoir peur d’une panne de voiture et des dépenses que cela occasionne, essai de style de vie alternatif en habitant dans un van, découverte et exploration de son homosexualité à trente-deux ans, visite à la tombe de sa grand-mère, petit coup de main pour entretenir les fleurs y compris celles des tombes avoisinantes pour s’occuper, s’occuper des chats, se faire à manger, regarder un peu de téléréalité, etc. Très banal, très personnel, très franc, très coloré, très honnête. Une vie de prolétaire racontée avec le point de vue de la personne qui ne se voit pas comme une héroïne de quelque sorte que ce soit, capable de prise de recul sur certains aspects de sa vie. À la page trente-neuf commence un deuxième chapitre consacré à Candice la sœur de Mélissa. L’approche est identique : factuelle, la banalité du quotidien, un monde coloré sous un beau soleil sans morosité, une vie de mère séparée et de ses deux enfants Colyne et Antonin. À nouveau le pragmatisme du quotidien : laisser ses deux enfants seuls et partir au travail, agent d’entretien et un peu plus dans une crèche, travailler, subir une remarque peu agréable d’une collègue parce qu’on part un peu plus tôt pour aller chercher sa fille et la conduire au football, et en voix intérieure l’évocation de François le père de ses enfants qui se sait atteint d’un cancer, le constat de ne pas avoir eu de modèle idéal étant enfant pour savoir comment se comporter en tant que parent, la conscience d’être motivée à accompagner ses enfants dans des activités parascolaires parce que ses propres parents ne l’ont pas fait pour elle, récupérer son fils qui a été gardé par sa sœur Mélissa, etc. Candice se voit comme une femme ordinaire : elle va de l’avant du mieux qu’elle peut, tout en ayant conscience qu’elle aimerait être une meilleure mère.


S’il y prête attention, le lecteur relève l’inscription en vis-à-vis de la première planche : C + M + S = Ensemble, à mes sœurs Candice et Mélissa. Il peut se dire qu’il s’agit d’une dédicace métaphorique : une interview de l’auteur confirme qu’il parle bien de ses propres sœurs, et qu’il a réalisé cet ouvrage avec leur consentement et leur participation, C pour Candice, M pour Mélissa et S pour lui Sylvain. En prenant un peu de recul, le lecteur voit bien la prévenance avec laquelle il les représente ainsi que les enfants et la compagne : de vrais êtres humains dans leur vie de tous les jours, sans voyeurisme, sans dramatisation ou complaisance. Il comprend mieux comment ces planches produisent un tel effet de réel : il ne s’agit pas de représentations photoréalistes, l‘ensemble des cases présente une cohérence tangible, un quotidien concret, des détails reflétant une vie véritable et personnelle, nourries par les routines des deux sœurs. Leur frère les représente avec respect, transcrivant les actions de leur quotidien. Ni l’une ni l’autre n’ont une vie extraordinaire, au contraire elles sont à l’opposé d’une instagrammeuse, profession qu’elles évoquent.



Le bédéaste met en scène deux femmes qui ne se plaignent pas, sans jamais les juger, sans donner dans le misérabilisme, deux êtres humains qui font tout ce qu’il faut pour que leurs vies aillent bien, dans un Nice différent de celui des cartes postales. Le lecteur ressent une empathie sincère pour Mélissa, sa situation de chômeuse, sa maladie (l’endométriose), ses actions pour assurer son quotidien et pour l’améliorer. Il se sent peut-être un peu plus impressionné par Candice qui élève seule ses deux enfants, qui est bénévole pour le club de football de sa fille, dont chaque journée se résume à enchaîner des actions, d’être plus un robot qu’une personne, que sa journée se résume à une liste de trucs vitaux à checker, valider que le travail soit fait, que les factures soient payées, que les petits aient à manger. Leur voix intérieure évoque leur vie, leur histoire personnelle, le fait qu’elles ont toujours vécu dans le même quartier, leur ex conjoint, etc. Elle établit également des constats et des réflexions : se respecter, les amis qui n’étaient pas des gens bien, la culpabilité de ne pas élever ses enfants comme on le voudrait, la relation avec le père des enfants, l’investissement d’une mère dans ses enfants, le comportement de certains relous à la plage, le fait de devoir compter chaque dépense (y compris un simple repas au McDo), la façon de parler à des enfants, la sensation de ne pas avoir le temps d’exister (à la fois l’absence de temps pour soi, à la fois le fait de ne pas avoir à réfléchir), le fait d’avoir toujours habité dans le même quartier, le sens de la vie. Candice se fait la réflexion que : Faut prendre le bon où il y en a. Elle estime que : Ce qui est bien c’est que les gens continuent leur vie, donc faut suivre aussi. Il n’y a pas le choix comme ça. On a beau tout faire bien, ou au moins au mieux, il y a toujours un truc… Mélissa se fait tatouer dans le coup : La vie continue.


Suivre le quotidien de Mélissa et celui de Candice, deux sœurs, dans la banalité de leur vie de tous les jours, tout en bas de l’échelle des salaires, à Nice. Ça ne fait pas forcément rêver : pourtant cette lecture est épatante. Le bédéaste raconte la vie de ses deux sœurs, avec des pages gorgées du soleil de Nice, dans un registre factuel, de leur point de vue, avec leur ressenti intérieur et leur histoire personnelle. Le lecteur accompagne ces deux femmes, jeunes trentenaires, entre débrouille du quotidien, projets et vie de famille. Une extraordinaire expérience d’empathie fraternelle.



lundi 30 septembre 2024

Flora et les étoiles filantes

À partir de quel degré de nécessité perd-on tout sens moral ?


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa publication originale date de 2015. Il a été réalisé par Chantal van den Heuvel pour le scénario, et par Daphné Collignon pour l’adaptation, dessin et couleur. Il comprend soixante pages de bande dessinée.


Deux copines, Flora Fontaine et Léa, sont en train de prendre le soleil, par une belle après-midi d’été sur la terrasse de la maison de la première. La seconde complimente son amie sur le fait qu’elle a de la chance de ne pas faire son âge… Mais ça peut lui tomber dessus d’un coup. En son for intérieur, Flora se dit qu’elle n’a même pas eu le temps de savourer le compliment. Elle se disait aussi… Jamais à court d’une vacherie Léa. Et quand elle ne les balance pas, elle les pense. Ça se voit au petit éclat de scalpel dans ses yeux, ça se lit au fil acéré de son sourire. Flora se dit qu’elle doit avoir l’amitié masochiste, elle éprouve toujours une légère sensation d’écrasement avec Léa. Il faut dire que cette dernière a une supériorité indéniable sur Flora : les pieds sur terre et un solide paquet de stocks options. Léa est au top du management, alors que Flora est pigiste et elle écrit des contes pour enfant. Tout est dit. Enfin non. Tout n’est pas dit, il n’y a pas que le pouvoir et l’argent dans la vie ! quoi que… Avec un peu d’argent devant elle, Flora ne vivrait pas dans l’angoisse de perdre son vert paradis pour se retrouver Dieu sait où… Elle se souvient encore de ce rendez-vous chez le notaire lors du divorce, avec son ex-époux. Manu avait accepté de lui céder le bien commun, la maison, pour cent mille euros, et elle avait dû faire un emprunt. Du coup, au moindre pépin, genre on ne lui commande plus d’articles, elle ne peut plus rembourser l’emprunt et adieu ses verts arpents. Elle serait jetée à la rue avec son petit Tommy ! Ou pire ! Elle finirait encagée au sommet d’un clapier, tags et ascenseurs en panne à tous les étages.



Une impossibilité de payer ses traites, et il n’y aurait plus de clairs matins d’été pour aller prendre le premier thé de la journée chez son ami Roxane, sa voisine. Flora ne pourrait plus papoter avec Vénérable, son cher voisin qui adore les petits plats qu’elle cuisine avec les légumes du jardin de cet homme à la retraite. L’esprit de Flora revient au temps présent : elle ressert du thé à Léa, sans se rendre compte qu’elle est en train de verser à côté de la tasse, ce que son amie lui fait immédiatement observer. Flora s’excuse, expliquant qu’elle pensait au fait qu’il lui reste encore cinq ans à rembourser sa maison. Du coup, Léa lui fait observer que ce n’est pas le bon moment pour lui chercher un mec, ajoutant que Flora n’espère tout de même pas trouver un friqué sur internet dans l’espoir qu’il lui paie sa maison. Flora s’emporte car elle n’a jamais eu cette idée, ce qui est vrai mais ça lui donne à réfléchir. À partir de quel degré de nécessité perd-on tout sens moral ? À partir de quel degré de famine, des naufragés perdus dans l’océan se laissent-ils aller à manger le foie de leur voisin ? Elle oublie ça, et elle revient à son profil qu’elle vient de placer sur le site de rencontre que Léa fréquente depuis deux ans.


Le texte de la quatrième de couverture correspond à un dialogue entre Flora et Léa, la dernière faisant observer une étoile filante dans le ciel et suggérant à son ami de faire un vœu. Ce qu’elle fait, en indiquant que ses souhaits sont d’une affligeante banalité : avoir un petit coin où être heureuse et trouver l’amour… comme à peu près sept milliards d’individus, consternant non ? Le lecteur comprend qu’il va découvrir l’équivalent d’un roman intimiste, une femme ayant atteint quarante ans, divorcée, avec un métier peu valorisant parfois créatif, et cherchant à construire un nouveau couple, ou plutôt une nouvelle cellule familiale avec son fils Tommy. Banal, plutôt que consternant, et Flora Fontaine est bien sympathique dans sa normalité. Elle ne souhaite pas vivre dans un petit appartement d’une cité avec une population trop dense et les dégradations qui vont de pair. Elle vit dans l’inquiétude de manquer une traite, et elle s’astreint à conserver un travail abrutissant, et précaire d’une certaine manière. Elle s’est établie en tant que profession libérale, et elle n’a qu’un seul client : elle ne peut donc qu’accepter chaque demande de modification de ses articles, que ce soient les retouches effectuées par Monsieur Ducasse le directeur de la société (convaincu d’ainsi améliorer le texte original), ou de devoir abandonner un article en cours de route pour en faire un autre sur un sujet différent, par exemple laisser tomber l’édito sur les loyers et les charges, pour un papier sur l’isolation thermique.



Cette banalité se retrouve dans l’apparence de la narration visuelle, douce et ordinaire. Les personnages sont représentés avec un degré de simplification : dans le contour de silhouette, dans les doigts, dans les traits de visage, etc. Pour autant, ils disposent tous d’une identité visuelle personnelle, et de caractéristiques physiques : les hanches un peu larges de Flora et des cheveux en bataille, une silhouette plus longiligne pour Léa et des cheveux longs, un corps plus massif pour Roxane, un corps de déesse pour Anitea (une jeune tahitienne, nièce de Roxane). Chacune de ces femmes porte des robes, des modèles différents accordés à leur personnalité. Une seule exception : la policière qui vient prendre la déposition des époux après le cambriolage, et qui est en uniforme. Les hommes présentent également des caractéristiques physiques particulières : la silhouette empâtée et le regard dur de Vénérable (Abraham), l’air vieille France de Monsieur Ducasse avec sa moustache à l’ancienne, Jack et son imposant menton sa forte carrure, Renaud et son beau costume, sa cravate et son bouc. Le lecteur se rend compte que l’empathie fonctionne bien pour ressentir les émotions des personnages, grâce à l’exagération ponctuelle de l’expression d’un visage ou d’une mimique, ou encore d’une posture. L’effet est le plus souvent touchant, plutôt que comique, rendant Flora très proche du lecteur.


Le récit se déroule essentiellement dans la maison de Flora, dans son jardin, et dans le garage de Vénérable qui lui sert d’atelier pour ses bricolages divers. Le dessinatrice alterne entre les cases avec des personnages parlant devant un fond vierge, avec quelques accessoires, et des représentations de l’environnement proche en arrière-plan. Elle apporte suffisamment d’informations visuelles sur chaque endroit et assez régulièrement, pour que le lecteur sache tout le temps où les personnages se trouvent, et que chaque lieu présente assez de caractéristiques qui le rendent unique. Le jardin de la maison de Flora Fontaine avec son mobilier (chaises et table), la facilité d’accès au jardin de sa voisine Roxane et à l’atelier de Vénérable, les différences architecturales de chacune des maisons, les solides arbres aux formes un peu torturées. En fonction de la scène et de la situation, la dessinatrice recourt à des traits de contours noirs un peu épais, ou à des traits de contour de couleur pour les arrière-plans, ou encore à la couleur directe pour certains éléments, apportant ainsi un caractère différent à chaque endroit, à chaque accessoire. En toute simplicité, elle représente des éléments particuliers totalement intégrés dans chaque case, dont le cumul aboutit à une richesse narrative discrète et bien réelle : le décor d’une tasse à café, les tuiles de toit, une variation sur le Radeau de la Méduse, l’intégration d’une vieille carte géographique ouvragée en fond de case, un ptérodactyle en ombre chinoise, une fourche posée contre une petite cabane de jardin, le motif de la jupe d’Anitea, l’ombre d’une personne à une fenêtre la nuit, etc.



Flora Fontaine a découvert que son mari Manu la trompait et il ne s’est pas gêné pour lui dire tout ce qu’il avait sur le cœur, contre elle : ses cucuteries qu’elle scribouille, ses petits contes qui le font bâiller, ses articles sur la peau d’orange et la cellulite, son blabla pour shampouineuse, son habitude de se badigeonner toutes les nuits avec des échantillons de crèmes à tester pour son magazine, et surtout le panaché de légumes sur la tronche ! En sus d’une telle critique, elle se retrouve avec la contrainte de conserver un travail alimentaire et précaire, et l’épée de Damoclès que constitue l’emprunt à rembourser. Elle semble vivre dans une petite ville calme, voire un village, et il lui faut donc investir du temps pour faire des rencontres. Elle a recours à une application de rencontre, avec l’aide de sa meilleure amie, qui ne s’est jamais mariée. Elle a sous les yeux l’exemple de sa voisine Roxane qui a choisi de ne jamais se remarier. Son autre voisin, Abraham (surnommé le vénérable) réprouve les applications de rencontre, pensant pense au gars qui passe son temps à la supérette des sentiments, estimant que ce n’est pas une occupation d’homme, car un homme, ça part à la chasse ou ça bêche son jardin. Même s’il ne s’entend pas avec Roxane, il la respecte car en voilà une qui ne compte plus sur un Jules pour adoucir ses vieux jours, il lui reconnaît une certaine lucidité : elle a au moins la sagesse de se résigner.


Les autrices savent faire en sorte que le récit s’ouvre à d’autres facettes de la situation de cette célibataire malgré elle. Flora sait apprécier les petits plaisirs de la vie, et la qualité de vie que lui offre sa maison et son entourage. Elle se questionne sur sa volonté de se remettre en couple, sur ce que ça dit de son besoin de sécurité financière (À partir de quel degré de nécessité perd-on tout sens moral ?), sur la quarantaine qui annonce les varices, les charentaises et la descente de matrice, sur ses exigences en faisant défiler les profils sur l’application (bien dédaigneuse de rejeter tous ces braves types dont certains l’appellent Princesse ou Jolie Madame. C’est si agréable quand un homme fait un compliment), sur la possibilité pour son fils de s’entendre avec une nouvelle figure parentale (Roxane a la curieuse manie, dès qu’elle démarre une relation, de demander à son fils si l’heureux élu ferait un beau-père possible). Lorsqu’elle se rend à son premier rendez-vous avec Renaud, le déroulement du repas met en lumière toute la banalité de manger en tête à tête avec une personne qu’on ne connaît pas, et aussi toute l’étrangeté de découvrir ses particularités). Léa pointe le fait que tout homme présentera des bizarreries et que celles de Renaud sont bien anodines. Cela fait s’interroger le lecteur sur ce que Flora recherche chez un homme, point qui n’est pas développé. Enfin, il sourit quand elle est confrontée à l’absence d’appel de sa part, et il sourit à nouveau en découvrant quelle était cette silhouette en ombre chinoise observant le couple dans le jardin, depuis une fenêtre.


Une histoire des plus banales : Flora divorcée retrouvera-t-elle un homme pour se mettre en couple ? Une narration visuelle des plus agréables : douce et expressive, légère et consistante, rendant immédiatement les personnages agréables et sympathiques au lecteur. Le lecteur prend tout suite le parti de Flora Fontaine, lui souhaitant de réussir, et se laissant porter par ses interrogations, les remarques de ses voisins, fondant lui aussi de l’espoir dans ce premier rendez-vous. Très sympathique.