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mardi 20 février 2024

L'incroyable histoire de la psychologie

La psychologie est partout, d’une extraordinaire vivacité.


Ce tome constitue une présentation de l’histoire de la psychologie en bande dessinée. Sa publication initiale date de 2023. Il a été réalisé par Jean-François Marmion pour le scénario, et par Pascal Magnat pour les dessins, la mise en couleur ayant été réalisée par Christian Lerolle. Le premier est un historien de formation psychologue, auteur de plusieurs ouvrages de vulgarisation sur le sujet, scénariste de Cervocomix, Les rescapés du burn-out, Dans la tête des HPI. Il comprend deux-cent-cinquante pages de bandes dessinées. Il se termine avec une bibliographie recensant quarante-six ouvrages, puis un index des noms propres (de Abraham Karl, à Zuckerman Marvin) de six pages, la liste des ouvrages du même scénariste, les douze autres ouvrages de la même collection L’incroyable histoire de…, et une table des matières listant les douze chapitres.


De la préhistoire à l’Antiquité : les prémices de la psychologie – La psychologie a sans doute vu le jour lorsque nos lointains ancêtres se sont posés des questions sur ce qui leur paraissait anormal dans leur groupe : Mais qu’est-ce qui lui prend ? Pourquoi agit-il ainsi ? Et moi-même, quand je sens quelque chose qui ne va pas : Qu’est-ce qui se passe ? En l’absence d’explication apparente, on cherche des causes invisibles : ce sont les esprits, que le chamanisme entend apaiser. Parfois aussi, on trépane : percer un trou dans la boîte crânienne, ça calme… Dans l’Antiquité, on retrouve ces deux tendances qui à notre époque encore, ne cesse de s’opposer : agir sur le corps (c’est la perspective de la médecine naissante) ou sur l’esprit (le but de la psychothérapie).



Les trois coups : le docteur Freud est assis sur un divan et il se présente au lecteur. Il a découvert l’inconscient, fondé la psychanalyse, et par voie de conséquence la psychologie. L’auteur intervient pour le contredire : le bon docteur a fondé la psychanalyse, mais pas la psychologie, et il n’a pas découvert l’inconscient. Il le met dehors, et il présente lui-même l’exposé. Au commencement : avec ses racines grecques, le mot psychologie signifie Étude de l’âme. Ou de l’esprit, si on veut éviter toute connotation religieuse. Ou du psychisme, si l’on veut reprendre le terme le commun chez les psys. Il continue : Mais depuis quand l’être humain s’intéresse-t-il à l’âme ? Les premières traces de sépulture remontent à cent mille ans. Dans l’espèce humaine comme dans Neandertal, les nécropoles apparaissent avec la sédentarisation au néolithique, voici une dizaine de milliers d’années. Quelle est la part de respect ou de crainte vis-à-vis de l’âme échappée dans l’au-delà ? En l’absence de texte, difficile à dire. En tout cas, 4% des crânes retrouvés il y a 10.000 ans portent la trace d’une trépanation… ou de plusieurs. Avec le plus souvent des marques de cicatrisation : les individus trépanés survivent ! Mais c’est l’âme avant la mort à laquelle la psychologie s’intéresse. Or, toujours au néolithique, les êtres humains pratiquent la trépanation, c’est-à-dire qu’ils percent le crâne de certains malades pour les guérir de divers comportements anormaux. Comme la possession ? Ou la folie peut-être ?


En fonction de sa familiarité avec cette collection, le lecteur peut commencer par lire la biographie succincte du scénariste pour se faire une idée du sérieux de l’ouvrage, puis la liste de ses ouvrages en fin de tome. Il peut aussi feuilleter rapidement la bande dessinée pour se faire une idée de la densité de l’exposé : une bonne quantité de texte dans chaque page, et des dessins dans un registre descriptif et réaliste qui mettent souvent en scène l’avatar de l’historien et la multitude de personnages historiques, et régulièrement une pratique thérapeutique, de nature très variable au fil des siècles. En effet, les dessins sont entièrement asservis à l’exposé : ils montrent souvent un chercheur, un docteur, un psychologue en buste ou en gros plan en train d’énoncé une version très synthétique de son modèle thérapeutique, parfois en train de discuter entre eux, parfois en présence d’un malade, et assez régulièrement des visuels moins convenus. Parmi ces derniers : la créature Alien de Hans Ruedi Giger, la reprographie du tableau La nef des fous (1500) du peintre Jérôme Bosch (v. 1450-1516), les illustrations de la plus célèbre classification des troubles sexuelles (Psychopathia sexualis, 1886, de Richard von Kraft-Ebing), le dessin en pleine page de Freud s’autoanalysant, une cartographie de l’Europe du nord pour illustrer comment se diffusent les théories freudiennes, une composition en pleine page pour la gestation de l’inconscient collectif théorise par Carl Gustav Jung, la mise en scène des boîtes de Thorndike, les lois de perception des bonnes formes (de proximité, de similarité; de continuité, de clôture, de destin commun), les différents étages de la pyramide des besoins d’Abraham Maslow, les effets psychédéliques du LSD, la présence de Terminator, de Jack Nicholson version Vol au-dessus d’un nid de coucou, etc.



Le scénariste a construit son ouvrage en onze chapitres : 1 De la préhistoire à l’Antiquité : les prémices de la psychologie, 2 Du magnétisme à l’inconscient : l’exploration de l’esprit commence vraiment, 3 La psychiatrie au XIXe siècle : l’aliénisme, 4 Les pionniers de la psychologie scientifique, 5 L’hypnose et la guerre de l’hystérie, 6 Docteur Sigmund et Mister Freud, 7 Le comportementalisme : n’ouvrez pas la boîte noire !, 8 La psychanalyse superstar, 9 La psychologie humaniste, 10 Feu sur la psychiatrie !, 11 La psychologie sociale : tu es, donc je suis, 12 Le casse-tête du cerveau et l’avènement des neurosciences. À la lecture, l’ordre chronologique fait sens, permettant de partir de suppositions relatives à l’investigation sur la vie psychique et les comportements jugés anormaux dans la société correspondante, sur la base d’observations archéologiques (par exemple les trépanations). Dans le premier chapitre, il évoque cette pratique, ainsi que celles des chamans et des prêtres pour les mauvais esprits, les fous la médecine égyptienne pour les troubles féminins, la folie dans la Grèce antique au travers du comportement des dieux de la mythologie, l’interprétation par la punition divine ou par la passion humaine, la différence d’approche entre l’âme exilée dans le corps pour Platon, et l’âme qui anime le corps pour Aristote, l’examen de conscience du stoïcisme, les limites de la connaissance de soi pour Saint Augustin, la théorie des humeurs pour la médecine, la diversification des soins, la caractérisation du fou trop loin ou trop proche de Dieu, les soins en Hôtel-Dieu, Saint Mathurin le patron de fous, la folie provoquée par la possession par le Diable, l’échec de la médecine.


Comme à chaque fois dans ce genre d’ouvrage, la narration visuelle se trouve subordonnée à l’exposé, réduite parfois à un psychologue qui s’adresse face caméra. L’artiste dispose régulièrement de la place de nourrir l’exposé avec des images variées, et souvent des scènes attestent d’une réelle coordination collaborative avec le scénariste pour créer une mise en scène intégrée. Cela commence dès la première page : Jean-François Marmion met en scène Sigmund Freud (1856-1939) sûr de lui comme étant la seule personne légitime pour présenter cet ouvrage, et Pascal Magnat met en œuvre une direction d’acteurs de type comédie en pleine cohérence avec l’intention du scénariste. Cette fibre humoristique fonctionne à chaque fois grâce à la collaboration entre les deux créateurs, avec efficacité : Freud qui se fait éconduire d’une planche, le pauvre enfant servant de cobaye à John Watson & Rosalie Rayner pour démontrer la force du conditionnement, Jeff Bridges en provenance de son rôle dans The big Lebowski (1998) pour illustrer la théorisation de la dépression par Aaron Beck (1921-2021), Salvador Dali discutant des décors de La maison du docteur Edwardes (1945), la statue de la Liberté allongée sur un divan pour être psychanalysée par Freud, Jacques Lacan (1901-1981) déroulant des phrases cryptiques, un couple passant par différents états du moi au sens de l’analyse transactionnelle au cours d’une soirée mondaine, la mise en scène burlesque de la célèbre expérience de Stanley Milgram (1933-1984), etc. Les dessins constituent également le truchement de l’incarnation de tous ces docteurs, psychologues et psychiatres qui, même lorsqu’ils défilent très vite le temps de quelques cases ou d’une page, deviennent ainsi plus concrets, plus humains.



Le lecteur constate rapidement qu’il est amené à absorber une grande quantité d’informations à chaque chapitre, et même à chaque page. Les images montrent de nombreux personnages, de nombreuses situations, des mises en situation de théories psychologiques et de thérapies. Chaque chapitre regorge d’informations, la quantité de psychologues cités allant en augmentant au fur et à mesure que la discipline se développe. Les auteurs peuvent se montrer sarcastiques ou moqueurs à l’encontre de certains psychologues, certains le méritant bien, d’autres moins, critiques quand la théorie avancée relève de l’invention pure et simple. Pour autant, l’ouvrage s’avère aussi solide que pédagogique, aussi instructif qu’éclairant. En fonction de ses connaissances préalables sur le sujet, le lecteur peut être surpris de retrouver des éléments relevant de la connaissance générale (l’hystérie, le magnétisme, le réflexe pavlovien, les antidépresseurs, etc.) ou bien contenté de voir comment une théorie ou une approche thérapeutique à laquelle il s’est déjà intéressée s’insère dans la perspective historique, dans le contexte de l’époque, a déjà révélé ses limites, quel a été son apport à cette discipline, en quoi elle constitue encore un point de vue constructif. Il est régulièrement étonné d’assister à la naissance d’une approche qui a marqué durablement la culture globale. Il peut trouver un peu rapide l’évocation de l’application de la psychologie à des individus issus de cultures autres qu’occidentales et rester un peu sur sa faim quant à l’existence d’approches non occidentales. Il apprécie que l’auteur ait abordé la question de la place de la psychanalyse en France, par comparaison à celle qu’elle occupe dans d’autres pays occidentaux, et qu’il évoque les sciences cognitives et les neurosciences.


En conclusion, les auteurs constatent que les psychologues sont partout, de l’hôpital à l’école en passant par les EHPAD et les cellules de crise. Le développement personnel est un raz-de-marée. Il devient difficile de s’y retrouver entre chercheurs crédibles, psys médiatiques consultés sur tout et n’importe quoi, et charlatans purs. La psychologie est partout, mal définie et souvent mal comprise, parfois victime de son succès, mais d’une extraordinaire vivacité. Le lecteur ressort de cet ouvrage, empli de reconnaissance pour cet exposé clair, synthétique et de grande ampleur, lui ayant permis d’envisager ce domaine du savoir dans une perspective historique, en replaçant les diverses approches dans leur contexte. Une présentation accessible, rigoureuse, et amusante.



mercredi 25 août 2021

L'Onde Dolto 2/2

Tu vois, Pascale, faut pas taper, faut discuter !

Ce tome fait suite à L'Onde Dolto 1/2 (2019) qu'il faut avoir lu avant car il s'agit d'un diptyque. Sa première édition date de 2020. Cette bande dessinée a été réalisée par Séverine Vidal pour le scénario, Alicia Jaraba pour les dessins et les couleurs, avec la participation de Catherine Dolto, la fille de Françoise.

Dans la Maison de la Radio, en septembre 1977, Catherine Dolto et Blanchette regardent le carton de courriers qui les attend et disent qu'elles vont en avoir pour un bon bout de temps pour répondre à tout. Jacques Pradel, le coanimateur de l'émission radiophonique passe leur dire bonjour. Il demande à Catherine si elle va continuer de jongler entre deux hôpitaux. Elle répond par l'affirmative, et qu'elle poursuit également sa thèse. Quelques jours après, elle va déjeuner chez parents, Françoise et Boris. Sa mère lui annonce qu'elle envisage sérieusement d'arrêter les consultations. La rançon du succès est trop lourde à porter. D'une part, les gens croient plutôt en elle qu'en la psychanalyse. Ensuite, certains de ses patients ont tendance à vouloir appliquer les recettes entendues lors de son émission de radio plutôt que de faire un vrai travail de psychanalyse. Le soir, toute la famille Dolto est réunie pour un repas. Catherine et Jean se moquent gentiment de leur mère en la qualifiant de Grand Bouddha Vivant. Puis lorsque Françoise parle de la dernière chanson de Carlos, ils entonnent le refrain de Rosalie en chœur. Quelques jours après, Françoise Dolto a pris sa décision : elle arrête les consultations car ses patients pensent qu'elle a les réponses toutes faites, plutôt que de les construire pendant la consultation. Elle l'annonce à sa fille. Puis elle regarde son agenda hebdomadaire.

Le temps est venu de l'enregistrement des émissions de la première semaine. Jacques Pradel se rend chez Françoise Dolto, accompagné par Marion, la nouvelle preneuse de son. Chemin faisant, il lui parle de sa fille. Ils s'installent dans le cabinet de consultation de la psychothérapeute, et Catherine arrive en coup de vent, remettant les fiches de la première émission aux deux animateurs. Elles abordent la question du dessin, et puis du feu, de l'eau. Dans la première lettre, une mère parle de son petit garçon de quinze mois. Elle a l'impression qu'il s'ennuie : il erre pouce dans la bouche. Il vient toujours lui demander de le prendre sur ses genoux. Elle souhaite être conseillée sur des jeux à faire avec un enfant de cet âge. Dolto répond qu'à quinze mois, les loisirs, ça se passe toujours en compagnie d'une autre personne. Ce bébé a besoin d'autres enfants. Si cette mère est très occupée, elle devrait trouver une nounou deux jours par semaine pour qu'il voie d'autres petits. Et puis qu'elle joue avec lui, une demi-heure par-ci, une demi-heure par-là, avec des cubes, à se courir après, à grimper, aux jeux d'eau. Surtout qu'elle lui parle, car c'est vrai, cet enfant s'ennuie.


Bien sûr, en entamant ce tome 2, il n'y a plus d'effet de surprise ou de découverte pour le lecteur puisqu'il a déjà lu l'histoire de la première année d'émission, et il sait qu'il n'y en a eu que deux saisons. Il s'attend donc à découvrir les thèmes abordés, et la vie qui continue pour les deux coanimateurs. C'est exactement ça. Au cours de ces 139 pages de bande dessinée, dix-neuf émissions de Lorsque l'enfant paraît sont évoquées, et autant de thèmes : l'ennui, la fascination pour le feu, la peur de l'eau, l'éveil artistique, la notion d'argent, les rapports sexuels à partir de 15 ans, des lettres de contestation de certaines auditrices, les mères célibataires, l'enfant tête en l'air, le harcèlement scolaire, le handicap mental, la sexualité, les troubles du sommeil, le chagrin d'amour, l'homosexualité, le bon âge pour une psychothérapie, les différences entre psychanalyste, psychiatre et psychothérapeute. S'il en doutait, le lecteur constate que les sujets abordés se renouvellent sans cesse, sans répétition. Les autrices mettent chaque émission en scène. Le lecteur peut voir Françoise Dolto parler calmement dans le micro, Jacques Pradel en face d'elle lui donner la réplique en posant une question, parfois la preneuse de son très attentive aux échanges. La dessinatrice a l'art et la manière pour représenter chacune et chacun avec naturel, que ce soit dans la posture, dans l'expression du visage, ou la tenue vestimentaire en cohérence avec l'âge et la position sociale de chacun. Comme dans le premier tome, il se dégage une sensation de bienveillance de chaque personnage, il n'y a que lorsque Dolto découvre dans la presse qu'on l'accuse de promouvoir le détournement de mineurs, que le lecteur peut la voir en colère, avec un visage fâché.

La mise en scène des émissions comprend donc les deux animateurs en train de parler, et le plus souvent une mise en situation du questionnement contenu dans le courrier choisi par Catherine et Blanchette. Le lecteur peut donc voir les mères en train de s'occuper de leur enfant, et les bambins en pleine forme, toujours bourrés d'énergie. Alicia Jaraba sait représenter des jeunes enfants en faisant apparaître les postures qui leur sont propres, et les expressions d'émotion encore très pures, pas du tout filtrées. Le lecteur éprouve la sensation d'observer de vrais enfants au naturel, et pas des adultes miniatures jouant la comédie. Elle accentue encore cette empathie avec les enfants, avec quelques représentations métaphoriques, comme un enfant volant d'un instrument de musique à l'autre, pour montrer les sensations qu'il éprouve. De temps à autre, elle use de licence artistique en exagérant la réaction d'un adulte pour donner à voir son désarroi ou sa détresse face à une situation, comme cette mère qui retrouve une plaquette de pilule dans le tiroir de la table de nuit de sa fille de 15 ans. Elle prend soin d'apporter une légère touche amusée, pour désarmer les situations les plus dures. Par exemple, elle dessine des dents pointues à un père qui traite son jeune garçon de petit pédéraste : cette approche n'atténue pas la méchanceté d'un tel comportement, mais elle permet au lecteur de prendre du recul et de réfléchir au comportement du père plutôt que de juste s'emporter contre lui.


À plusieurs reprises, les autrices montrent également la réaction des auditrices et des auditeurs. Ça commence dans un magasin de chaussures fermé jusqu'à 14h40 pour que les deux vendeuses et le vendeur puissent écouter l'émission. Le lecteur les voit en train de remettre de l'ordre dans les présentoirs, écouter, et échanger leurs réactions aux propos de la psychothérapeute. Ça continue avec une maman qui écoute la réponse donnée dans l'émission, tout en s'occupant de son fils : c’est-à-dire une forme de mise en situation en abîme, pas juste ce qui est écrit dans la lettre, mais comment la mère réagit à l'analyse de sa missive et aux conseils prodigués. Il peut aussi s'agir d'une mère s'énervant des commentaires de Dolto, d'un couple qui discute après coup de ce qu'elle a dit. Le lecteur ne ressent pas la suite des émissions comme un énoncé mécanique : à chaque nouvelle lettre, il voit les individus concernés, la situation se jouer sous yeux, la réaction aux conseils formulés. Chaque cas est incarné de manière concrète, sans qu'il ne soit porté de jugement, à une exception près qui est celle de l'homophobie.

Ce tome ne se limite pas non plus à une suite de cas pratique, car les autrices montrent quelques parties de la vie des animateurs, et de Catherine. Le lecteur peut ainsi voir un dîner de famille chez les Dolto avec une mise en scène chaleureuse et vivante. Il accompagne Françoise et Catherine à la maternité pour aller voir les jumelles du couple Pradel. Il assiste même à l'accouchement de Françoise pour la naissance de Catherine. Il ne se sent pas comme un voyeur, et il comprend que ces moments font sens dans un ouvrage évoquant la relation des parents à l'enfant. Au fil des séquences, il relève également quelques moments particuliers au cours desquels la pensée de la psychothérapeute est développée au-delà de l'émission. Il y a la place faite aux enfants handicapés : dans un dessin en gros plan, elle semble s'adresser directement au lecteur pour dire son regret des ségrégations qui font que les enfants handicapés sont placés dans des écoles différentes, et que le principe fondamental inculqué à l'école devrait être l'entraide, la communication entre enfants. Il relève également cette séquence où il voit Françoise Dolto désemparée après avoir lu cette accusation contre elle sur le détournement de mineurs. Enfin, en arrière-plan, il assiste à quelques moments clé qui vont conduire à la création de la première Maison Verte à Paris en 1979, par cinq psychanalystes et éducateurs (Pierre Benoit, Colette Langignon, Marie-Hélène Malandrin, Marie-Noëlle Rebois et Bernard This) et Françoise Dolto. Il se rend bien compte que ces moments servent à valoriser la psychothérapeute. Pour autant, ce n'est pas une hagiographie. Il comprend mieux leur raison d'être en lisant la postface rédigée par sa fille. Non seulement ces moments ont leur place naturelle dans cette biographie, car il s'agit toujours de parler des enfants, mais en plus il s'agit de dire l'évidence. Françoise Dolto a consacré sa vie à améliorer la situation des enfants, à les faire reconnaitre en tant que personnes : l'accuser du contraire est un mensonge calomnieux honteux.

Ayant découvert la première année de l'émission radiophonique Lorsque l'enfant parait, le lecteur revient tout naturellement pour découvrir la deuxième, et les thèmes abordés. Il reste sous le charme de ces dessins gentils sans être mièvres, montrant les individus avec bienveillance, sans porter de jugement, très exactement le regard même que Françoise Dolto porte sur les autres. Il est intéressé par chacun des sujets abordés, et cette introduction en douceur aux idées de la psychothérapeute. Il comprend rapidement qu'elle n'a nul besoin de réhabilitation au vu des accusations idiotes dirigées contre elle. Les autrices ont atteint leur objectif de rendre compte de cette émission radiophonique à nulle autre pareil. Elles terminent en évoquant les conditions de son brusque arrêt, et la concrétisation du projet suivant de cette dame hors du commun : l'ouverture de la première Maison Verte.



vendredi 6 août 2021

L'Onde Dolto 1/2

Le danger serait de croire à des solutions toutes faites.


Ce tome et le premier d'un diptyque consacré à la vie de Françoise Dolto (1908-1988), quand elle animait l'émission de radio Lorsque l'enfant paraît, sur France Inter. Sa première édition date de 2019. Cette bande dessinée a été réalisée par Séverine Vidal pour le scénario, Alicia Jaraba pour les dessins et les couleurs, avec la participation de Catherine Dolto, la fille de la psychothérapeute.


À Antibes, en août 1976, Françoise Dolto est en train de préparer une citronnade dans la cuisine avec sa fille Catherine qui prend le café, attablée. Une fois prêtes, elles sortent dans le jardin pour apporter la boisson et les verres sur la table du jardin, son époux Boris étant en train de lire dans une chaise longue. Françoise évoque le fait que France Inter lui ait proposé de réaliser une émission de radio quotidienne, mais qu'elle ne se voit pas renoncer à ses consultations. Elle se souvient encore de l'émission à laquelle participait sur Europe 1, entrecoupée de publicités intempestives. Sa fille lui fait remarquer qu'il n'y a pas de coupures de publicité sur France Inter : sa mère est catégorique, c'est non. En septembre 1976, Pierre Wiehn, le directeur de Radio France, l'appelle pour discuter du projet avec elle : elle explique quelles seraient ses conditions si elle acceptait. Un fois le coup de fil terminé, elle va demander l'avis de son époux et elle trouve qu'il ne l'aide pas beaucoup. Sa fille arrive et entre dans le salon, tout en écoutant. En réfléchissant à haute voix, Françoise a fini par changer d'avis et par se décider à accepter cette émission. Elle se fera sur la base de lettres envoyées par des parents, et sa fille supervisera le courrier, ainsi que les réponses.



En octobre 1976, en marchant dans la rue, Françoise Dolto explique l'organisation de l'émission. Sa fille s'occupera du courrier, car elle tient à ce que les auditeurs n'interviennent pas en direct, mais écrivent. En mettant les choses noir sur blanc, ils commencent à réfléchir, à travailler. Catherine triera les lettres par thème et les résumera, et elles répondront à tout. Chaque personne qui aura écrit sera prévenue du jour où ils répondront à sa lettre à l'antenne. L'émission dure trois heures chaque après-midi, et sa rubrique environ dix-douze minutes. Elle aura un jeune journaliste avec elle : Jacques Pradel, un débutant très sympathique paraît-il. Son rôle sera de présenter le courrier du jour, de raconter ce qui dit la lettre, puis elle répondra et ils échangeront. Ce sera un dialogue, plutôt qu'une psychanalyse radiophonique. Elles arrivent à l'immeuble où se trouve le cabinet de consultation et le journaliste les salue car il est arrivé en même temps qu'elles au pied du bâtiment. Une fois dans le cabinet, il dit toute son admiration pour le franc-parler de la psychanalyste, tout ce qu'elle a mis en place autour de la psychanalyse des enfants. Elle répond que le titre de l'émission lui plaît beaucoup : Lorsque l'enfant paraît. Jacques ajoute qu'il s'agit d'une idée de Jean Chouquet, conseiller des programmes.


Ce premier album d'un diptyque raconte la première année de l'émission Lorsque l'enfant paraît, diffusée sur France Inter, au cours de laquelle la psychanalyste Françoise Dolto répond à des questions rédigées par des parents et envoyées par courrier. C'est le format qu'elle a elle-même choisi. Le récit se partage en deux types de scènes : celles correspondant à la vie de la psychanalyste autour de l'émission et trois séquences de souvenirs d'enfance, et celles mettant en scène le courrier d'une auditrice et la réponse de Dolto par le biais d'une discussion avec le coanimateur Jacques Pradel. L'artiste a choisi de réaliser des dessins doux, agréables à l'œil, avec une forme de simplification et d'exagération de certaines émotions, que ce soient celles des enfants sans filtre, ou celles des parents éprouvant des difficultés à élever leur progéniture. Il peut également s'agir de l'enthousiasme des adultes écoutant l'émission de radio. Ainsi le lecteur peut voir l'entrain des jeunes enfants et leur énergie qui semble inépuisable, un acte agressif tel que la morsure d'un autre enfant, la sérénité absolue de l'enfant en train de dormir, sa colère figurée par des dents en pointe (un code graphique emprunté aux mangas), le rire franc des enfants en train de dire des gros mots, le rouge qui monte à la figure de la mère en même temps que la colère, le désarroi quand le parent ne sait pas comment faire (avec une goutte proche du front, un autre code manga), sans oublier la tendresse sans réserve entre l'enfant et son parent.



L'apparence douce et gentille des dessins n'obère pas la qualité et la densité de la narration visuelle. Alicia Jaraba réalise des dessins descriptifs avec un bon niveau de détails. Elle recrée les deux époques concernées par le récit : l'année allant de l'automne 1976 à l'été 1977, ainsi que les souvenirs d'enfance de Françoise coloriés en sépia pour marquer la différence. En fonction de sa familiarité avec la fin des années 1970, le lecteur peut reconnaître certains types de vêtements (les robes et les jupes de Dolto, identiques à celles qu'elle porte sur les photographies), le matériel à bande pour enregistrer les émissions dans le cabinet de la psychologue, la machine à écrire de Blanchette, un numéro de Paris-Match évoquant le divorce de Donna Summer (1948-2012), le tourne-disque. En revanche, il n'est pas bien sûr que les voitures correspondent à des modèles ayant vraiment existé. La dessinatrice représente également avec soin l'immeuble abritant le cabinet de Dolto, ainsi que sa villa d'Antibes. Le lecteur aimerait bien pouvoir se détendre à l'ombre des arbres du jardin, et siroter lui aussi la citronnade à l'ombre.


La représentation des individus, adultes comme enfants, montre des personnes sympathiques, même quand elles s'énervent, sans forme de critique ou de mépris, et souvent avec le sourire. De ce point de vue, les autrices ont fait en sorte d'appliquer l'un des principes de vie de la psychanalyste : ne pas juger les gens, ne pas avoir d'opinion personnelle autour de ce que les gens lui exposent. Dans un premier temps, le lecteur peut trouver cette approche un peu insipide, sans réelle tension autre que les conflits entre parents et enfants, sans beaucoup de critique. D'un autre côté, il s'agit avant d'exposer ce qu'était cette émission, comment elle a été conçue et pourquoi elle a été conçue comme ça, et d'évoquer plusieurs sujets de ces émissions. Le lecteur peut ainsi voir expliqué en des séquences d'une à quatre pages les thèmes suivants : l'arrivée d'un bébé, un enfant qui pleure vers 17h00, l'importance de parler au bébé, la fatigue et l'énervement du parent, la jalousie de la plus jeune pour l'aînée, la fessée, la jalousie, l'obéissance, ranger sa chambre, l'heure du coucher, les gros mots, l'apprentissage de la propreté (vers deux ans et demi), le sommeil (et la contestation d'une auditrice sur les recommandations faites), l'arrivée d'un deuxième bébé, l'âge pour parler (avec un développement sur le fait que tout est langage chez le bébé), la mort, les relations avec les grands-parents, les jumeaux, une famille bilingue, un enfant autiste.



S'il connaît déjà un peu l'œuvre de Françoise Dolto, le lecteur retrouve ses principaux thèmes : l'enfant est une personne, tout est langage, le parler vrai. Sinon, il bénéficie d'une présentation en exemple des idées qu'elle a apportée dans la thérapie avec l'enfant, dans la manière de le considérer et de dialoguer avec lui, de l'élever. Les autrices résument son positionnement ainsi : les enfants ont besoin d'être accueillis par la société aussi bien à la naissance qu'à chaque stade de leur développement ensuite. Plus tard ce seront des citoyens. Le lecteur en apprend un peu sur la vie personnelle de Françoise Dolto : la mort de sa sœur, la réaction de sa mère, sa propre éducation, l'éducation de ses enfants, son internat à l'hôpital des enfants malades et sa découverte des modalités de leur traitement par les médecins, surtout ceux qui avaient des difficultés psychologiques. Au fil des séquences, le lecteur éprouve l'impression de lire une hagiographie, ou en tout cas un ouvrage ne présentant la psychanalyste que sous un angle positif. En 1976, elle est âgée de 68 ans et a déjà accompli la quasi-intégralité de sa carrière. Ses principales idées sont arrivées à maturité et ont été exposées dans de nombreuses institutions. Elles ont été validées par l'expérience, et acceptés par les milieux spécialisés. Il est donc légitime que dans un tel ouvrage entre vulgarisation et biographie les autrices la présentent sous un aspect positif. Par ailleurs, le lecteur ne peut pas résister longtemps à la gentillesse de la psychanalyste, et à son humilité, étant prête à entendre que certains parents ont très bien réussi en faisant différemment de ce qu'elle préconise.


Ce premier tome permet de (re)découvrir les apports de Françoise Dolto au travers de l'évocation de la première année de l'émission radiophonique Lorsque l'enfant paraît. La narration visuelle est douce et agréable à l'œil, avec une forme de prévenance pour les différentes personnes. L'évocation est respectueuse et pédagogique, avec une bonne restitution de l'entreprise que pouvait représenter une telle émission.



mardi 19 mars 2019

50 nuances de grecs, Tome 1 : Encyclopédie des mythes et des mythologies

L'expérience est un peigne pour les chauves, dit un proverbe chinois.

Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. La première édition date de 2017. Il a été réalisé par Jul & Charles Pépin. Il s'agit de leur quatrième collaboration après La Planète des sages T1 - Encyclopédie mondiale des philosophes et des philosophies (2011), Platon La gaffe, Survivre au travail avec les philosophes (2013) et La Planète des sages - tome 2 - Nouvelle encyclopédie mondiale des philosophes et des philosophies (2015).

Comme les autres ouvrages réalisés par ce tandem d'auteurs, celui-ci se présente sous la forme d'un gag en une ou 2 pages, avec en vis-à-vis, ou juste après, un texte sur 1 ou 2 pages. Tout commence avec Zeus lors d'un rendez-vous avec son avocate. Celle-ci passe en revue ses différentes conquêtes et les enfants qui sont nés de ces unions. Elle conclut sur l'ampleur de la pension alimentaire. Le texte en vis-à-vis évoque également les nombreuses amours du roi des dieux, en faisant apparaître ce qu'il en a retiré au-delà du moment de possession d'une beauté éphémère. Pan passe devant le juge pour différents chefs d'accusation : l'affaire du Sofitel de Mykonos, les agapes du Carlton de Delphes, un réseau d'escort-girls. Pan est un dieu ambigu, personnifiant une part de la sauvagerie de l'être humain, avec ses cornes et ses sabots caprins. Mais c'est aussi un dieu qui a participé à la lutte contre les Titans, et a été accueilli au panthéon olympien, reconnaissant ainsi la nécessité de l'existence de danseurs ivres, de la puissance libératrice de l'excès.


Sisyphe a été nommé ministre de l'éducation nationale, et chaque jour il doit recommencer à faire rouler la pierre de la réforme au sommet pour la voir aboutir. Sisyphe n'est pas que la métaphore de l'absurdité de la condition humaine, c'est aussi le symbole du cycle de la vie. Un couple de grecs se rend au centre commercial Parthénon II et observe la faune qui y traîne. Jason et les 49 Argonautes se sont lancés à a recherche de la Toison d'Or, affrontant bien des périls. Mais quel était le sens de leur quête, une forme de recherche pour assouvir un désir non formulé ? Poséidon n'a pas apprécié l'appropriation de son trident par le Club Méditerranée. Poséidon est un dieu ambigu qui peut apporter l'eau indispensable à l'agriculture, comme noyer les humains par un déluge. Au fil de ces quatre-vingts pages, les auteurs mettent également en scène Charon, Thésée, Ulysse, Cronos, Narcisse, Dionysos, les Amazones, Héra, Héraclès, Orphée, Pénélope, Éros, le pouvoir de Zeus, Œdipe, Prométhée, Dédale, les Centaures, Pégase, les Métamorphoses, Icare, Atlas, Athéna, les Cyclopes, Héphaïstos, Achille, Déméter, le Cheval de Troie.


Comme dans les précédents tomes, le lecteur est à la fois attiré par le programme et par les dessins. L'ouvrage promet de (re)découvrir la mythologie grecque sous forme d'articles courts et synthétiques, version digest. Le dessin de couverture réussit à marier une représentation rendant les dieux sympathiques et très humains, à la fois immédiatement reconnaissables, avec un air un peu benêt qui les rend inoffensifs, voire tellement gentillet que la moquerie n'est pas loin. La page au dos de la première de couverture et la page en vis-à-vis forment un trombinoscope reprenant 34 portraits de dieux en gros plans, tous avec une gueule pas possible, dans la même veine caricaturale. Jul réalise donc 24 gags en 1 page et 8 gags en 2 pages. Il mêle allègrement les dieux en tenue antique avec des éléments modernes comme les téléphones portables, les avocats, le supermarché, une tablette, un camion de la fourrière, etc. Une partie de l'humour est générée par ce comique de situation basé les anachronismes. Dans le même ordre d'idée, les situations mises en scène reposent également sur d'autres anachronismes, mêlant panthéon antique et actualité : pension alimentaire, réforme de l'éducation nationale, traversée maritime périlleuse d'immigrés clandestins, selfies, Femen, libéralisation du marché de l'énergie, accessibilité pour les personnes à mobilité réduite, sites de rencontre, etc.


Comme à son habitude, Jul réalise des dessins aux contours un peu lâches, dans des cases sans bordure. Le lecteur ressent une empathie immédiate avec les personnages représentés, grâce à l'expressivité de leurs visages. Chaque situation donne une impression d'évidence naturelle, alors même qu'il semble n'y a avoir que quelques traits grossiers pour représenter la scène, souvent dépourvue de décor. Pourtant le lecteur reconnaît immédiatement qui il a en face de lui et où se situe la discussion ou l'action. L'artiste impressionne par sa capacité à évoquer et faire s'incarner ainsi des caractères et des lieux en un minimum de traits. Il met en jeu plusieurs registres de comique : de situation, de relations, allant jusqu'à l'absurde ou au comique purement visuel, avec une facilité épatante. Le lecteur en vient à se demander s'il va finalement lire les pages de texte.


Comme dans le deuxième tome sur les philosophes, Charles Pépin fait en sorte que son texte évoque régulièrement le gag imaginé par Jul. Bien évidemment, ce dernier met en scène le dieu ou les personnages dont il est question dans la page en vis-à-vis, mais en plus régulièrement le philosophe reprend une partie de la situation imaginée par l'artiste. Le contenu des textes s'avère différer d'un dieu à l'autre, allant de l'évocation très condensée de l'histoire d'un dieu ou d'un personnage, à une réflexion périphérique sur un de ses aspects, pas forcément le plus connu. Ainsi la page consacrée à Poséidon revient sur de nombreux événements mythologiques qui lui sont associés, sans beaucoup développer leur interprétation. Le lecteur reste un peu sur sa faim, avec un condensé partiel de la mythologie associée à Poséidon, forcément lacunaire et réducteur, et un ou deux jugements de valeur, comme plaqués artificiellement entre 2 événements. À l'opposé, l'article (de 2 pages) sur Dionysos développe essentiellement des réflexions sur sa dimension métaphorique, sans presqu'aucun fait sur sa mythologie, laissant le lecteur novice sur sa faim. De dieu en dieu, le lecteur observe également que Charles Pépin a changé son fusil d'épaule.


Les 3 premiers ouvrages réalisés par Jul & Pépin adoptent une approche philosophique, à la fois en évoquant la vie et les concepts développés par les plus grands philosophes. Ici, il est fait quelques mentions de thèmes philosophiques, mais l'approche est surtout de nature psychanalytique. En cela, cet ouvrage ne respecte pas forcément l'horizon d'attente du lecteur. En fonction des dieux, le lecteur se retrouve plus ou moins intéressé par l'amour comme forme de pouvoir, la nature insaisissable de l'objet du désir, la question des rémanences de sa personnalité après la mort, l'attrait de l'interdit, la dualité entre corps & âme, la figure de l'impair comme symbole de la pensée unique, etc. En fonction de la sensibilité du lecteur, certaines entrées peuvent laisser perplexe, comme celle sur Poséidon, ou celle sur la foudre de Zeus. Au contraire, d'autres peuvent surprendre par leur thème ou leur interprétation inattendue. Par exemple, Charles Pépin ne se contente pas de vulgariser le mythe de Sisyphe pensé par Albert Camus, il en propose une autre interprétation qui vient le compléter. Le mythe de Thésée donne lieu à un développement relatif au triomphe de la raison sur les affects, et celui d'Icare sur la transmission de l'expérience (avec un proverbe chinois en bonus : l'expérience est un peigne pour les chauves). Le lecteur apprécie à des degrés divers cette évocation de la sagesse grecque antique et l'interprétation que peut en faire le philosophe. Il constate la richesse de ces mythes qui se prêtent à plusieurs interprétations possibles.


Néanmoins, dès la première rubrique (consacrée aux amours de Zeus), il relève une petite phrase rappelant une évidence : pas d'amour désintéressé comme chez les chrétiens. La deuxième rubrique ne fait pas référence à la religion monothéiste. Toutefois le lecteur y retrouve une allusion dans le texte consacré à Dinoysos, une autre pour l'amour entre Pénélope et Ulysse. Ces petites remarques discrètes apportent alors une autre dimension à la lecture. Il ne s'agit plus simplement d'une série de gags savoureux basés sur le décalage, et d'évocations plus ou moins détaillées de pans mythologiques avec un éclairage psychanalytique. Il s'agit aussi d'une vision du monde préchrétienne. Les auteurs ne mettent pas cette dimension en avant, mais le lecteur en prend conscience progressivement, ou cela lui revient à l'esprit. Par cette prise de recul, l'ouvrage apporte une perspective inattendue, devenant aussi le révélateur de la transformation idéologique amenée par l'avènement du christianisme, par la réduction opérée par l'idéologie de cette religion, tant sur le plan moral que sociétal.


S'attendant à un ouvrage similaire aux précédents réalisés par Jul & Charles Pépin, le lecteur est à la fois conforté et déstabilisé. Il retrouve la forme des 2 tomes sur les philosophes, 1 page de BD avec 1 page de texte en vis-à-vis, ou 2 pages de BD suivies de 2 pages de texte, chaque entrée se focalisant sur un dieu ou un personnage différent. Il est aussi pris au dépourvu par une orientation plus psychanalytique que philosophique, et par des textes où la répartition entre informations mythologiques et considérations sociales et psychologiques varient fortement de l'un à l'autre. Il lui faut également un peu de temps pour prendre conscience que cet ouvrage propose d'examiner des points de vue préchrétien, faisant ainsi ressortir des façons de penser tellement habituelles qu'elles en paraissent objectives. 4 étoiles pour une approche au dosage fluctuant d'une entrée à l'autre.