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mardi 10 octobre 2023

War and dreams T01 La terre entre les deux caps

À présent, quand on se rencontrait, on se souriait.


Ce tome est le premier d’une tétralogie indépendante de toute autre. L’édition originale date de 2007. Il a été réalisé par Maryse Charles pour le scénario, et par Jean-François Charles pour les dessins et la couleur. Il compte quarante-six pages de bande dessinée.


Julien déclare à Laure que c’est au moins le dixième véhicule allemand de ce type qu’il voit ce week-end : un combi VW. Marian demande à son oncle Erwin qui conduit ledit véhicule, s’il est bien sûr, s’ils ne sont pas trompés. Il lui assure que rien n’a changé : il reconnaît la petite église. Les voilà arrivés à Cap Gris-Nez dans le Cotentin. Erwin stationne son véhicule à proximité de plusieurs tombes, en sort avec sa nièce, et il regarde la mer : c’est ici qu’il a échangé ses serments avec Opale, avant d’être séparés. Oncle et nièce montent la tente, et installent une table de camping avec des chaises. Il va inspecter les tombes du cimetière, et il revient rassuré : le nom de son amour ne figure pas dessus. Marian lui fait observer qu’il y a d’autres cimetières, ici ou ailleurs. Qu’on peut déménager plusieurs fois dans sa vie. Il évoque la promesse qu’ils s’étaient faites de se retrouver ici, quoi qu’il arrive. Elle se montre critique : des promesses ! Il y a ceux qui les font sans les croire, et les imbéciles comme eux qui s’y laissent prendre et qui finissent par se retrouver seuls.



Erwin raconte ses souvenirs. C’était l’été, le plein été, et pourtant on aurait dit la fin du monde. La troupe d’Allemands dont il faisait partie tirait sur l’Angleterre et eux venaient les bombarder. 1942, le terre entre les deux caps. La mer était comme aujourd’hui, de ce beau bleu intense qui aurait pu leur faire croire qu’ils se trouvaient en Méditerranée. Et qui faisait dire à Max, son sergent : La guerre, c’est une saloperie. Ça salit tout, les hommes et même la mer. Ils étaient aux premières loges dans leurs ringstands. Les Britanniques volaient haut, très haut et leur puissance de frappe était impressionnante ! C’était la première fois qu’il voyait de tels avions. Il a appris plus tard que c’étaient des Boston III, des bombardiers américains. Même les Français était furieux car ils ciblaient beaucoup trop large et faisaient de très nombreuses victimes chez les civils. Max et lui se relayait dans ce poste d’observation qui était équipé d’une mitrailleuse lourde M.G. 34. Il y avait une dizaine de petits blockhaus pareils à celui-ci, placés comme des satellites autour du Cap Gris-Nez, d’où depuis près d’un an, la batterie Todt martelait les côtes anglaises et l’arrière-pays, de ses obus d’une portée de 60 kms. Les Allemands avaient d’abord voulu envahir l’Angleterre. Alors, dès juin 1940, ils avaient commencé à fortifier ces plages pour couvrir leur débarquement. Mais la résistance anglaise était si forte qu’il avait fallu y renoncer, et d’assaillants, ils étaient devenus défenseurs. C’est ce jour-là, après l’attaque des Boston III, qu’il l’a aperçue pour la première fois. Il venait d’allumer une cigarette. Max était là. Ils discutaient de ce qui s’était passé et ils s’estimaient heureux de s’en être sortis sans la moindre égratignure, quand il vit sur la plage une fille serrant un châle contre elle, les cheveux cuivrés au vent. C’était tellement insolite, tellement incroyable… Cette fille qui marchait sereinement dans ce paysage tourmenté comme si la folie des hommes n’avait pu l’atteindre.


Un récit qui se situe à la grande époque du Combi Volkswagen, soit dans les années 1960 ou 1970. Des personnes ayant atteint la quarantaine ou la cinquantaine regardent en arrière, à l‘époque de la seconde guerre mondiale. Cela produit un effet assez étrange, une forme de nostalgie pour la seconde guerre mondiale. Qui plus est, l’écriture de la scénariste charrie une forme de romantisme parfois déconcertant : l’admiration de l’Allemand Erwin pour les bombardiers Boston III, la camaraderie entre compagnons d’arme (Erwin & Max), le soldat avec son chevalet en train de peindre sur la plage, la belle jeune femme rousse silencieuse, un feu d’artifice, le respect de la jeune génération pour les anciens combattants, Miss Sahara magnifique dans sa robe à motif imprimé et admirable en tant que résistante, sans oublier le décor splendide des pyramides du plateau de Gizeh ou les belles rues du Caire. Les dessins participent de cette sensation de nostalgie avec une forte proportion de couleur directe de type aquarelle : la douceur du ciel gris, les grandes étendues d’herbe jaunie, la tranquillité de la plage et de la mer, l’aquarelle qui atténue la froideur de l’acier et la violence des explosions pour le dessins en pleine page de la planche quatre alors que la division allemande tire avec des canons antiaériens sur des avions qui attaquent, la beauté irréelle de la chevelure rousse au vent sur la plage, l’étendue de sable immuable du désert de Lybie, les dessins faits de galets disposés sur la page, les masses tranquilles des pyramides égyptiennes et du sphinx.



Pour autant, l’artiste réalise une reconstitution historique détaillée, que ce soit sur le front du Cotentin, sur celui de la Libye, au Caire ou dans les années 1960/70. Le lecteur peut prendre le temps de détailler la batterie Todt en action, les bombardiers Boston III, les uniformes militaires allemands, la mitrailleuse lourde M.G. 34, les uniformes militaires britanniques, les chars anglais, les uniformes militaires allemands pour les opérations dans le désert, les autochenilles, et même un biplan au-dessus du Caire. Il relève des détails qui nourrissent la narration visuelle : les formes de stèle dans le cimetière, l’authenticité des maisons dans le Cotentin, les pièces exposées dans le musée de la seconde guerre mondiale, la forme des tables du restaurant, une arme à feu de service dans son étui accroché à la ceinture, des vaches, un panier en osier, une enseigne au Caire, un tracteur tirant un canot sur une remorque pour le remonter de la plage, un modèle de poste de TSF, etc. Les dessins peuvent sembler doux et peut-être même parfois vaporeux, alors qu’ils contiennent un bon niveau de détails concrets, constituant des descriptions factuelles et précises.


Le regard perdu dans le lointain, d’Opale sur la couverture, annonce le romantisme et l’histoire d’amour. Le lecteur observe les protagonistes : Erwin, Allemand bien conservé et bien fait de sa personne et Marian sa jeune nièce svelte et très jolie dans son short et son débardeur (dont elle change à chaque nouvelle scène), Joe l’Américain à la silhouette plus carrée et au regard plus perdu, avec son jeune petit-fils Frankie à la casquette avec la visière vers l’arrière, Archie Wyeth l’Anglais plus âgé très distingué dans sa veste de tweed avec sa canne pour l’aider à marcher, et son épouse Kate. Les scènes de guerre se déroulent entre hommes, avec une forme d’organisation compétente pour les soldats, et une touche d’amitié dans certaines postures. Dans les scènes civiles, le lecteur peut voir la tension qui existe entre Erwin et Marian, même si elle n’est pas explicitée dans leurs propos. Il voit la confiance et la curiosité de Frankie envers son grand-père Joe. Il se retrouve à envier la sollicitude dont Kate fait preuve pour son mari perdu dans ses souvenirs douloureux de temps de guerre, sans avoir conscience du vent annonciateur de pluie. Bien évidemment, dès qu’Opale figure dans une scène, l’attention du lecteur se focalise sur elle. Une belle jeune femme rousse, d’abord aperçue de loin en train de ramasser des coquillages sur la plage, dans une petite case, en bas à droite d’une page de droite, la planche sept.



Le lecteur tourne la page en attente de mieux la voir, mais la narration revient au temps présent des personnages, sur Archie Wyeth et Kate, ainsi que la maison de Jules qu’ils viennent de louer. Il faut patienter jusqu’à la planche treize, pour qu’Opale et sa petite sœur Anne se dirigent vers Erwin, et donc vers le lecteur, pieds nus sur la plage. Une beauté naturelle qui fait immédiatement chavirer le cœur d’Erwin, sauvage et mutique. Il se rend compte qu’il adopte la même attitude qu’Erwin : une observation discrète de la jeune femme pour ne pas l’effaroucher, un comportement attentiste pour ne pas la faire fuir. Dans la mesure où Opale figure sur la couverture, il ne fait pas de doute qu’elle est au centre du récit, mais ce premier tome n’en dévoile pas beaucoup, si ce n’est qu’elle a des parents chez qui elle habite avec sa petite sœur. Les frémissements de relation romantique entre elle et Erwin colore les autres relations entre homme et femme : le comportement suicidaire de Marian et son sauvetage par Julien (tout comme Erwin a sauvé Anne des années auparavant), la rencontre entre Archie Wyeth et Miss Sahara au Caire, même si la possibilité d’une relation amoureuse semble incongrue et improbable au vu des circonstances.


Un premier tome bien sympathique, empreint de nostalgie tout en diffusant une douleur sourde, les plaies de la guerre continuant de lanciner les personnages qui l’ont vécu. La narration visuelle allie la douceur prévenante de l’aquarelle avec la solidité de la reconstitution historique, et le romantisme de beaux jeunes gens subissant les épreuves et les tourments d’une humanité en guerre. Le lecteur a bien conscience qu’il s’agit d’un premier chapitre qui doit être envisagé comme la partie d’un tout, d’une histoire complète, et pas uniquement pour lui-même. Il prend le temps de faire connaissance avec les anciens soldats, un membre de leur famille, quelques souvenirs de guerre toujours douloureux, et des relations personnelles non résolues.



lundi 24 juillet 2023

Hippie Surf Satori

Surf’s up !


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, qui ne nécessite pas de connaissances préalables pour pouvoir être appréciée. Sa première édition date de 2023. Il a été réalisé par Alain Gardinier pour le scénario, et par Renaud Garreta pour les dessins et les couleurs. Il compte cent-dix pages de bande dessinée. Il se conclut avec un dossier intitulé Surf Culture, de quinze pages. Des articles d’une page sur la côte des Basques, sur le leash de Georges Hennebutte, sur l’établissement Steak House de Biarritz en 1969, sur le graphiste Rick Griffin (1944-1991) et le Motor Skill Bus, sur le surfeur Miki Dora (1934-2002), sur la côte nord (North shore) de Hawaï. Un article de quatre pages sur la bande son de Hippie Surf Satori, l’acid rock, mélange d’énergie et de psychédélisme. La présentation de vingt albums de référence, sur quatre pages. Un article d’une page sur les livres de référence sur le surf et cette époque.


Juillet 1969. Plage de la côte des Basques, Biarritz. Une Coccinelle Volkswagen arrive en vue de la plage, avec une planche de surf sur le toit. Jack se fait quelques vagues sur sa planche rouge. Puis il va retrouver son copain Steve, et il lui propose de se retrouver au Steak House le soir. Son pote trouve que c’est une bonne idée : Brian vient d’arriver en ville, directement de San Francisco. Et il déboule avec plein de nouveaux 33 tours dont le dernier Jefferson Airplane. Il a promis de les apporter le soir-même. La Fleur à la platine, ils vont se régaler. Au Steak House, à la demande de Jack, Steve va donner des conseils au barman Pierre qui prépare son voyage vers la Californie. Jack est de Los Angeles, Steve est né à San Francisco. Il vit et surfe à Ocean Beach, la grande plage de la ville. Il demande si Jack a vu passer Miki Dora ce soir. La réponse est négative, mais il est passé hier soir. Le lendemain les amis se retrouvent dans le combi bicolore de Steve qui est en train de déguster du kiff marocain. Il l’a rapporté de son trip là-bas au printemps. Cinq kilos cachés au fond du réservoir. Il leur en offre un sachet. Pierre le remercie chaleureusement car il n’a aucune solution pour trouver de l’herbe à Biarritz hormis les mecs comme lui. Après, ça tombe bien, car il ne travaille pas ce soir. Demain, si les conditions se confirment, c’est surf toutes la journée.



Le soir, Pierre lit tranquillement Sur la route de Jack Kerouac dans son lit, avec son casque stéréo sur la tête. Son père entre dans sa chambre après avoir frappé et il lui conseille véhément de bouger ses fesses plutôt que de glander dans son plumard à écouter sa musique de dégénéré. En plus, il constate qu’il a encore fumé de cette cochonnerie. Pierre n’a même pas retiré son casque audio. Le lendemain, les conditions météo tiennent leur promesse et c’est surf ! Il est envié par son copain car il dispose d’une planche Hobie, un modèle Gary Propper à trois lattes, shapée cette année, c’est Steve qui lui a prêtée.


Un titre dont les trois mots annonce autant de thèmes, et une image de couverture qui met en avant le mot Surf avec la taille de caractère la plus grande. Le texte d’introduction du scénariste évoque le fait qu’il a répondu à une proposition du dessinateur de réaliser une bande dessinée sur le surf, et qu’il a choisi cette période pour pouvoir parler de la musique correspondante. Il s’agit bel et bien d’une histoire dans laquelle le lecteur est invité à suivre le parcours de Pierre, un jeune homme vivant à Biarritz, pratiquant le surf et ayant décidé d’effectuer un séjour en Californie. Il s’agit également de la reconstitution d’une époque, Pierre étant un condensé de deux personnes que le scénariste a eu la chance de croiser dans sa vie : Alain Dister (1941-2008), photographe devenu écrivain, et François Lartigau (1949-2016), un cador du surf français. Ainsi le personnage fictif commence par un séjour à San Francisco où il se rend à un concert au Fillmore, et il croise des musiciens en vue dans le quartier, les rues Ashbury et Haight, Dans le même temps, il croise des praticiens du surf et il s’entraîne lui-même, jusqu’à ce que des circonstances l’oblige à fuir San Francisco pour s’installer dans un ranch à Hawaï, suivant là le parcours amalgamé des deux individus ayant servi de modèle.



La couverture impressionne le lecteur par l’évidence du mouvement du surfeur au creux du tube, l’évanescence de l’écume, la solidité de la mer au premier plan, les gouttelettes en suspension. Il est visible que l’artiste est sensible à la beauté de l’océan et de la pratique du surf. Le scénariste ménage plusieurs séquences où l‘on voit Pierre ou des sportifs s’y adonner. Pages 8 à 10, le lecteur peut voir deux jeunes gens approcher l’eau avec leur planche, entrer dans l’eau, se positionner sur leur planche au bon moment, puis glisser gracieusement, cadrés de face ou de profil pour mettre en valeur leur posture ou leur mouvement, à la fois en mer et depuis la plage. Pages 16 & 17, Pierre observe Steve surfer à San Francisco : le lecteur voit la différence de taille des vagues, les positions plus techniques. Pages 38 & 39, c’est un dessin en double page avec un surfeur aguerri qui file avec une concentration intense qui se lit sur son visage. La séquence à Waimea est à couper le souffle. Celle à Honolua Bay également : une eau magnifique, des vagues gigantesques, des glisses aussi techniques que gracieuses. Bien sûr, le récit se termine sur trois pages de glisse aussi belles qu’émouvantes, au spot de Parlementia, sentier Bidart-Guéthary sur la côte basque. Le lecteur peut voir l’intensité de la joie qui habite le surfeur pleinement dans l’instant présent, tout en appréciant un coucher de soleil du plus bel effet.


Le dessinateur œuvre dans un registre réaliste et descriptif. Le lecteur se rend vite compte qu’il a effectué un travail de recherche conséquent pour pouvoir reconstituer une époque, mais aussi des lieux, la pratique du surf à la toute fin des années soixante, et également les sensations de concerts rock. Il part avec l’a priori que le scénariste va truffer ses dialogues et ses cartouches de texte d’informations. En fait le dosage en la matière s’avère très digeste, bien équilibré, agréable. Il lui faut peut-être un peu de temps pour se rendre compte que les dessins apportent un volume d’informations largement supérieur aux textes. Les modèles de voiture à commencer par la Coccinelle, mais aussi les combis VW. Une Peugeot, les Simca de la police, les modèles américains une fois arrivé en Californie, les pickups. Sans oublier la Porsche 356C 1600 cabriolet de Janis Joplin, avec sa peinture psychédélique, ou le Motor Skill Bus de Rick Griffin et sa décoration tout aussi psychédélique. Il va sans dire que les tenues de surfeurs et leurs planches sont tout aussi authentiques et correspondent à l’époque et au pays. Le lecteur peut également prendre le temps d’admirer les tenues hippies, les paysages naturels, les paysages urbains, la décoration et les meubles dans les scènes d’intérieur, la sono pendant les concerts, et même les panneaux indicateurs de direction dont celui sur l’autoroute Kamehameha à Hawaï. Les dessins donnent à voir chaque endroit, chaque activité avec une grande fidélité, y compris pour les scènes de concert, jusqu’aux protections des micros contre le vent pour le concert du groupe Jimi Hendrix Experience à Maui le 30 juillet 1970, ou la chemise du guitariste.



Le lecteur peut ainsi faire l’expérience de la pratique du surf, aussi bien que des concerts. Le scénariste commence en douceur en évoquant le dernier album 33 tours (support vinyle) du groupe Jefferson Airplane. À San Francisco, Linda emmène Pierre rencontrer Jerry Garcia (1942-1995), Bob Weir (1947-), Ron "Pigpen" McKernan (1945-1973), sur les marches du perron où loge leur communauté. Dans la page précédente, Linda et Pierre regardaient la pochette d’un album chez un disquaire : Anthem of the sun (1968) des Grateful Dead. Le lecteur qui ne connaît pas le groupe comprend facilement qu’il s’agit de trois membres du Dead. Survient Janis Joplin (1943-1970) dans sa Porsche : elle est nommée. Plus loin, il est question de Bill Graham (1931-1991), célèbre organisateur de concert de San Francisco et propriétaire de la salle de concert Fillmore East, puis Fillmore West. Les deux jeunes gens assistent à un concert du groupe Santana, composé de Carlos Santana (1947-), David Brown (basse), Michael Schrieve (batterie), Gregg Rolie (claviers), José Chepito Areas (timbales), Michael Carabello (congas). Les connaisseurs apprécieront la qualité de cette formation qui a gagné la notoriété du grand public avec son passage au festival de Woodstock (du 15 au 18/08/69). Plus tard, Pierre a la chance d’assister au concert de Maui du 30 juillet 1970, avec Jimi Hendrix (1942-1970), Mitch Mitchell (1946-2008, batterie) et Billy Cox (1941-, basse). Le dossier Surf Culture en fin d’album vient détailler la culture musicale de l’époque avec un article passionnant de quatre pages, et les vingt critiques d’album, de Outsideinside de Blue Cheer, à Abraxas de Santana. S’il connaît l’un ou l’autre de ces albums, le lecteur peut apprécier la qualité de ces critiques, et la maîtrise du sujet par le scénariste.



Tout au long de l’album, il est question de la pratique du surf, et des praticiens de l’époque, avec de nombreuses références nominatives pointues : Brad McCaul, Angie Reno, Mike Tabeling, Rabbit Kekai, Jock Sutherland, Reno Abellira, Eddie Aikau, Pat Curren, Fred van Dyke, Mickey Munoz, Peter Cole, Ricky Grigg, Buzzy Trent. Pierre évoque également Georges Hennebutte (1912-1999), l’inventeur du Leash. Il rencontre Jack O'Neill (1923-2017), pionnier du monde du surf, connu pour avoir perfectionné et popularisé les combinaisons en Néoprène. Il voyage également avec Rick Griffin (1944-1991), graphiste, créateur de la mascotte Murphy. Il voyage avec John Severson (1933-2017), réalisateur du film Pacific Vibrations (1970). À Maui, il se retrouve face à Mike Hynson (1942-), surfeur figurant dans le film L'été sans fin (1966, The Endless Summer), documentaire américain réalisé par Bruce Brown (1937-2017). Ces deux films établissent la possibilité d’un été sans fin, de surfeurs se rendant de spot en spot en suivant l’été au travers du globe. À plusieurs reprises, il est également question de la consommation de produits psychotropes : l’auteur condamne l’usage des acides (de type lysergique diéthylamide, LSD), les surfeurs n’en prenant pas. En revanche, il ne fait pas l’impasse sur l’usage récréatif du cannabis. Les auteurs montrent bien la jouissance de la pratique du surf à haut niveau, une forme de plaisir indicible à être en harmonie avec la puissance de la vague, à être en phase avec elle, avec la capacité physique de glisser, une forme de communion de nature mystique. Toutefois, le scénariste ne s’aventure pas plus avant dans cette dimension, éludant ainsi une partie significative de la troisième partie de son titre : Satori, c’est-à-dire une forme d’éveil spirituel atteint de manière intuitive plutôt que par une compréhension analytique.


C’est l’histoire d’un tout jeune surfeur de Biarritz qui se rend en Californie pour assouvir sa curiosité sur sa passion fin des années 60, début 70. Très vite, le lecteur se sent pris par la narration simple et agréable, sans exposition pesante. Dans le même temps, il assimile une quantité impressionnante d’informations grâce à une reconstitution visuelle impeccable, parfaitement intégrée dans la narration. Il comprend rapidement que le scénariste sait lui aussi de quoi il parle qu’il s’agisse du surf à cette époque, ou de l’environnement musical, tout en restant parfaitement intelligible pour des néophytes, et en se montrant pointu pour des connaisseurs. Une réussite exemplaire.



lundi 19 juin 2023

Eden 2 Une saison aux enfers

La partie de chasse ne fait que commencer !


Ce tome est le second d’un diptyque formant une histoire complète, indépendante de toute autre. Il faut avoir lu le premier tome avant : Eden 1 Retour au monde perdu (2019). Sa première publication date de 2022. Il a été réalisé par André Taymans pour le scénario et les dessins. Les couleurs ont été réalisées par le studio Caroline. Le tome commence avec une page épaisse en papier pelliculé et la proposition de découper proprement cette feuille pour couper autour de la forme et réaliser un pliage pour construire son propre combi logotisé Eden.


Dans le monde perdu, à l’intérieur de l’avion soviétique Bartini Beriev VVA-14, Andy réveille Kathy Malone et Carole, pour leur indiquer qu’il faut partir. Tom leur demande si elles ont bien dormi et leur confirme que c’est le moment ou jamais de partir. Il ajoute qu’il a fait quelques trouvailles dont une mitraillette automatique M3, ça peut servir. Les quatre compagnons sortent de l’habitacle et avancent dans la jungle. Andy fait observer qu’il ne se souvient pas être passé par là. Tom explique que s’ils veulent lui échapper, ils doivent contourner son territoire. Kathy estime également que la probabilité qu’il les attende là où ils sont déjà passés est grande. Tom leur fait signe d’arrêter et de se taire : ils entendent des cris de ptéranodons. Tom confie son sac aux autres et avance, pistolet au poing. Kathy décide de le suivre, la M3 prête à faire feu. Ils débouchent sur un promontoire rocheux avec une vue dégagée : en contrebas dans la rivière, un troupeau d’iguanodons s’est fait attaquer par des ptéranodons qui sont en train de les dépecer. Soudain, un ptéranodon attaque par derrière et déstabilise Kathy qui chute dans le ravin jusqu’au bord de la rivière. Un volatile est prêt à l’attaquer.



Tom incite Kathy à faire feu, ce qu’elle fait : les ptéranodons s’envolent mais reviennent pour l’attaquer. Carole et Andy, ce dernier armé d’une carabine, arrivent derrière Tom et demandent ce qui se passe. Andy soupçonne Tom d’avoir poussé Kathy et le menace avec sa carabine. Carole leur crie d’arrêter leur bêtise. Tom commence à descendre la pente pour aller chercher Kathy en contrebas, bien qu’elle ne soit plus visible. Soudain, deux soldats soviétiques surgissent et capturent Carole et Andy, sans se rendre compte que Tom est quelques mètres plus bas, caché par un rocher en surplomb. Le grondement d’un tyrannosaure retentit : les soldats intiment à leurs captifs d’avancer. À l’extérieur de la muraille rocheuse formant le cirque gigantesque qui abrite le monde perdu, les deux bikers cherchent à trouver une entrée par laquelle les fuyards auraient pu entrer. Ils finissent par surprendre Harry en train de redescendre malhabilement. Ce dernier chute à terre et il est immédiatement mis en joue. En réponse à une question, il indique que Tom, l’afro-américain s’est joint au groupe. Les deux bikers exigent qu’il les conduise à l’intérieur du monde perdu.


Le lecteur curieux commence par lire les quelques lignes de l’auteur en vis-à-vis de la première page. André Taymans explicite ses intentions Les aventures de Kathy Malone et ses compagnons sont un modeste hommage aux films et récits d’aventure de série B de son enfance. Hommage aux aventurières et aventuriers en quête de cités perdues, de trésors enfouis, combattant les savants fous et autres méchants nazis en fuite. Hommage à cette culture populaire qui n’a jamais eu d’autre ambition que de divertir. Le lecteur se rend compte que cette intention est à prendre au pied de la lettre : des aventures premier degré, sans trop s’embarrasser de psychologie, ou de vraisemblance à l’occasion d’un ou deux expédients narratifs. Alors, oui, l’auteur n’hésite pas à charger la barque en conventions de genre de série B, voire Z : les dinosaures bien sûr, les femmes à l’aise avec les armes à feu, la criminelle à la libido en mode turbo, les Russes en pleine guerre froide, un vétéran du Vietnam, et même un savant nazi travaillant sur un projet de conquête de l’espace. L’artiste augmente le niveau de spectaculaire avec une attaque de ptéranodons, une attaque de tyrannosaure, une scène de sexe, et à partir de la page trente-deux, c’est parti pour l’enchaînement de scènes d’action, faut que ça pète ! Le lecteur met bien volontiers son esprit critique de côté pour profiter de l’aventure, quel que soit son degré de plausibilité.



Cette seconde partie s’ouvre avec une case centrée sur cet avion à la forme si caractéristique, situé dans une clairière à proximité d’un cours d’eau, et découvert dans le tome précédent. Le jour s’est levé et il est temps pour les quatre aventuriers d’essayer de se sortir de cette situation intenable : la narration visuelle reprend de manière pragmatique. L’artiste montre la végétation, puis la portion de forêt traversée, avec certains arbres dont les racines plongent dans l’eau, et les personnages débouchent sur une zone dégagée. En contrebas se trouve le lit de la rivière et ses deux rives dans une gorge. Le lecteur se rend compte de l’investissement du dessinateur dans la création des lieux et la façon de les représenter. Il retrouve ce soin apporté à la géographie et aux environnements à l’occasion de la progression dans les tunnels souterrains reliant l’extérieur au monde perdu, dans la mine où travaille les Indiens, dans le village construit par les Russes. Il peut ainsi se déplacer avec les personnages en éprouvant la sensation d’évoluer dans des endroits cohérents. En outre, l’artiste apporte toujours un ou deux détails rendant chaque lieu unique et concret.


Le rendu des dessins assure une lecture facile de chaque case, avec un trait un peu épais pour les contours, permettant une identification des principales formes plus rapide, et une mise en couleur dans un registre naturaliste, qui fait ressortir les formes les unes par rapport aux autres. Pour autant, la densité d’informations fait que la narration visuelle ne s’adresse pas à des enfants. Le dessinateur a su trouver le juste équilibre pour que les ptéranodons apparaissent vraiment effrayants, pas une caricature grotesque que pourrait donner une forme de simplification ou des monstres de caoutchouc dans un film fauché. Bien sûr que le monde ne recèle pas de dinosaures dans un coin perdu, pour autant le lecteur se retrouve happé par le sort de Kathy Malone qui doit faire feu sur plusieurs de ces volatiles, avec sa mitraillette automatique, pour défendre sa vie. Par la suite, il ressent la tension et l’effroi irrépressible d’un petit groupe assistant à une attaque de tyrannosaures déchiquetant des dinosaures de plus petit gabarit. Il mesure toute la destruction causée par un incendie en train de se propager. Ainsi, l’artiste met en œuvre des clichés visuels, en leur redonnant du sens et du goût. Certes, le lecteur a déjà vu le coup d’un tyrannosaure qui arrive silencieusement derrière un personnage et qui le croque en deux d’un coup vif. Dans le fil de la lecture, cette scène s’avère intéressante, et pas juste un cliché artificiel prêt à l’emploi, car la présence de ces prédateurs a été établie à deux reprises précédemment, et l’individu qui sert d’en cas a toutes les raisons pour ne prêter aucune attention à ce qui se passe derrière lui. Si sa disposition d’esprit l’y incite, le lecteur peut également y voir une forme de comique macabre.



Pas d’autre ambition que de divertir : en effet, le scénariste continue de rendre hommage au roman Le monde perdu (1912) d’Arthur Conan Doyle (1859-1930), et il y ajoute son goût pour les films de série B. Ayant conscience du positionnement de ce récit de genre, le lecteur accorde le supplément de suspension d’incrédulité consentie nécessaire. Il ne s’interroge pas sur la manière dont les deux bikers ont pu se sustenter. Il évite de se poser la question de la concordance de la durée de la nuit passée par Kathy et ses compagnons, et celle qu’il a fallu aux deux bikers pour traverser la montagne. Il ne cherche pas à savoir comment l’avion a pu atterrir dans une zone de jungle. Ce qui importe, c’est la manière dont l’auteur concocte une aventure avec ces ingrédients qui aboutit à une intrigue entraînante. N’étant pas dupe, le lecteur suit bien volontiers les personnages dans cette suite de moments parfois improbables (la grande cheffe très à l’aise avec sa nudité), souvent spectaculaires et toujours divertissant.


André Taymans mène à bien son histoire. Les aventures continuent de se dérouler dans le monde perdu inventé par Conan Doyle, avec ses dinosaures et sa jungle bien fournie. La narration visuelle emmène le lecteur avec ses dessins faciles à lire, ses séquences bien rythmées, et un savoir-faire impressionnant pour concevoir un environnement en trois dimensions, plausible et propice à l’action, aux mouvements. L’intrigue s’enrichit d’autres éléments de genre totalement assumés par l’auteur, jusqu’au savant nazi, pour ne pas se contenter de répéter l’intrigue du roman originel. Le lecteur assume complètement ce récit de série B, avec ses invraisemblances (d’ailleurs tout commençait déjà avec un monde perdu dans lequel les dinosaures ont continué de vivre), appréciant ce divertissement sans prétention, bien tourné, avec une réalisation solide et professionnelle.



lundi 5 juin 2023

Eden 1 Retour au monde perdu

Ces terrifiants ptérodactyles viennent encore de temps en temps hanter mes nuits !


Ce tome est le premier d’un diptyque formant une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa première publication date de 2019. Il a été réalisé par André Taymans pour le scénario et les dessins. Les couleurs ont été réalisées par le studio Caroline. Au cours du récit, Kathy Malone découvre des dessins de dinosaures réalisés par un enfant, Henry Taymans. Le tome s’ouvre avec une courte dédicace de l’auteur : À la mémoire de Sir Arthur Conan Doyle qui, avec son fantastique Monde perdu, a marqué des générations de créateurs, romanciers, cinéastes, leur inspirant des œuvres telles King Kong ou Jurassic Park. À Edgar Pierre Jacobs qui, outre le fait de m’avoir appris les rudiments de la bande dessinée étant enfant avec son formidable Rayon U, hommage subtil au Monde perdu. Ses terrifiants ptérodactyles viennent encore de temps en temps hanter mes nuits ! À Henry, mon fils, grand amateur de dinosaures devant l’Éternel.


Bristol, en juin 1970. Kathy Malone vient d’obtenir son diplôme de paléontologue et elle s’en félicite à l’extérieur, avec ses amis de promotion. Elle regrette que son copain Andy soit en retard comme à son habitude. Celui-ci arrive, se déclarant vraiment désolé, mais il annonce à sa copine qu’il l’a trouvé. Celle-ci lui pardonne et il poursuive leur trajet en voiture pour se rendre dans l’immense manoir familial des Malone. Toujours en tenue de diplômée, Kathy y rentre et va saluer sa grand-mère. Elle passe devant les squelettes de dinosaures, puis montre fièrement son diplôme à sa grand-mère. Cette dernière lui assure que son grand-père et son arrière-grand-père seraient fiers d’elle. Elle n’a jamais douté de sa petite-fille, d’ailleurs elle les a déjà préparés : les carnets du journal d’Edward Malone, écrits en 1912. Kathy prend le temps de se changer dans une tenue décontractée hippie, et elle ressort pour annoncer la bonne nouvelle à Andy qui l’attendait à l’extérieur. Ils ont tout ce qu’il faut pour partir au Brésil.



Au pub sis à côté de la librairie Edgar P. Jacobs, le propriétaire accueille les deux jeunes à bras ouverts. À un habitué râleur, il explique que Kathy est la petite fille du vieux Malone, celui qui était le copain du professeur Challenger dont il a d’ailleurs épousé la fille. La petite est donc la petite-fille d’Ed Malone et l’arrière-petite-fille du professeur. En outre, James, le père de la petite, le fils d’Ed Malone, était un habitué. Il passait souvent prendre un verre avant l’accident. Les parents de Kathy sont morts aux Indes dans un accident d’avion, il y a une dizaine d’années. Assis à une table dans un coin tranquille du débit de boissons, Kathy montre une vieille photographie à son copain. Elle nomme les hommes présents dessus : son grand-père paternel Edward Malone, son arrière-grand-père l’illustre professeur George Edward Challenger, le professeur Summerlee et Lord John Roxton, grand chasseur de fauves. Elle continue : ils ont découvert un monde perdu, un jardin d’Éden et ces carnets relatent dans le détail leurs aventures, et surtout l’endroit précis où se trouve cette contrée oubliée.


L’auteur ne fait pas mystère de ses deux sources d’inspiration : Le monde perdu (1912) d’Arthur Conan Doyle (1859-1930), et Le rayon U (1943/1944, publié en album en 1974), d’Edgar P. Jacobs (1904-1987). Le lecteur peut identifier le nom de George Edward Challenger (surnommé G.E.C.) et d’Edward Malone comme étant ceux des héros du roman de Conan Doyle. Les dinosaures sont bien au rendez-vous de la dernière partie de ce premier tome, et ils peuvent évoquer ceux de Jacobs. Le lecteur en vient à se demander si la carcasse d’avion amphibie soviétique se veut le pendant plus moderne de l’Espadon. Quant à l’intrigue, elle suit un fil directeur linéaire et chronologique attendu : expédition vers la chaîne de montagne qui forme un cirque au sein duquel ont survécu quelques dinosaures. Comme de bien entendu, des individus mal intentionnés ne demandent qu’à tirer profit de ces jeunes excursionnistes imprudents. Les catastrophes ne tardent pas à survenir.



L’héroïne principale évoque un peu Caroline Baldwin, le personnage récurrent créé et écrit par André Taymans, mais en blonde et peut-être plus portée sur les relations sexuelles. Le lecteur comprend vite qu’il ne doit pas trop s’attacher à la plausibilité du récit et de ses circonstances : l’auteur écrit un hommage aux récits d’aventures, à sa sauce. Le personnage principal dispose de fonds personnels qui lui évitent d’avoir à se préoccuper des contingences matérielles. Ses amis n’ont rien d’autre à faire que de l’accompagner en lui accordant une confiance aveugle, sans aucunement s’interroger sur la faisabilité de l’expédition, ou de savoir si leur copine sait vraiment où se trouve l’accès à cette vallée improbable. Les dessins montrent les deux combis Volkswagen progresser sur des routes de terre dans une jungle, sans crainte d’y laisser leurs amortisseurs, sans bidons de carburant. Les malfrats n’éprouvent pas de grandes difficultés pour retrouver la trace de leurs proies. Kathy marche pieds nus sur un sentier rocheux, sans aucune crainte pour ses pieds. Les jeunes gens ne s’inquiètent pas outre mesure de savoir s’ils trouveront de quoi manger dans leur futur Éden, ou s’ils sauront se débrouiller pour reconnaître des fruits, préparer des bêtes sauvages pour les cuire, etc. Le lecteur accorde bien volontiers le degré de suspension d’incrédulité consentie pour accepter tout ça, comme autant de conventions du récit d’aventures, voire elles participent à son charme gentiment rétro.


Dès la couverture, le lecteur retrouve la personnalité graphique d’André Taymans : trait de contour un peu épais, discrètement irrégulier pour apporter un peu de rugosité, éléments concrets et réels comme le combi VW et le short déchiré, spatialisation donnant de la profondeur à la scène, sens du spectaculaire avec la carabine et les ptéranodons. Tout commence avec une belle vue de la façade du bâtiment historique abritant l’université de Bristol. Par la suite, le lecteur peut se projeter dans le manoir familial des Malone, avec son squelette de mammouth dans le grand hall d’entrée, dans un pub au comptoir bien lustré, sur l’avenue longeant la plage de Copacabana, puis dans la jungle avec quelques cabanes en bois sur pilotis. Il chemine avec le petit groupe d’explorateurs pour traverser une longue plaine herbeuse, et il voit se préciser au loin la formation rocheuse caractéristique qui abrite le cirque du monde perdu. Il suit Kathy qui a enlevé ses chaussures, ainsi qu’Andy, Carol, Harry et Tom, tout en ayant mal pour la plante des pieds de la première, et il débouche avec eux dans une nouvelle jungle dense, bientôt trempée par une pluie insistante. Le lecteur éprouve la sensation de se trouver dans des lieux plausibles, conscient que l’artiste met à profit ses propres randonnées et expéditions en montagne. Ces lieux s’accompagnent de quelques accessoires ou tenues évoquant l’époque : la tenue de cérémonie de remise des diplômes, les tenues hippies, les deux combis VW Westfalia, aménagés, le boîte de soupe Campbell, ou encore cet avion soviétique le Bartini Beriev VVA-14.



C’est parti pour une expédition, celle-ci démarrant dès la planche huit. Le lecteur compte bien voir du paysage, et l’artiste sait y faire pour faire défiler le paysage, pour lui donner de la profondeur. Des cases de la largeur de la page que les deux combis traversent pour un arrière-plan touristique. Des arrêts pour le bivouac et passer la nuit, avec la zone bien dégagée pour pouvoir stationner et construire un feu de camp. Un beau bassin alimenté par une chute d’eau naturelle pour une baignade nudiste délassante. Des ponts de bois qui traversent la page, une plaine s’étendant d’un bord à l’autre de la page, les parois rocheuses de la caverne qui entourent les personnages, les branches d’arbres et leur feuillage qui cachent partiellement les personnages à la vue du lecteur avec de jolies nuances de vert, la pluie qui s’abat drue faisant baisser l’intensité lumineuse. Les personnages évoluent dans des environnements avec des géométries et des reliefs très différents, et s’y déplacent en conséquence. Ils ne présentent pas un caractère très développé, sans être interchangeables pour autant. L’auteur leur en confère plus par les dessins que par les dialogues. Il montre qu’ils adhèrent à une idéologie hippie, ou au moins d’amour libre, sans être inhibés par la pudeur.


La couverture annonce la couleur : un voyage vers le monde perdu d’Arthur Conan Doyle, et une confrontation avec quelques dinosaures, à commencer par des ptéranodons, dans les années 1970. André Taymans tient ces promesses : des dessins faciles à lire, une narration visuelle très solide d’un professionnel accompli avec une expérience personnelle sur laquelle il s’appuie pour plus de plausibilité et de réalisme dans ce qu’il décrit. Le lecteur accompagne bien volontiers ces jeunes adultes fraichement diplômés dans une aventure pleine de dangers auxquels ils ne sont nullement préparés, avec des prédateurs encore plus redoutables que des dinosaures, c’est-à-dire des êtres humains qui les traquent.