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samedi 10 octobre 2020

Caroline Baldwin, Miss Tattoo

Fascination


Cet ouvrage a été publié en 2020 à l'occasion de la sortie de Caroline Baldwin T19 - Les Faucons d'André Taymans. Il s'agit d'un hors-série consacré au personnage de Miss Tattoo qui apparaît dans les 18 & 19 de ladite série. Il s'agit d'une enquête réalisée pas Anne Matheys, d'après les archives de Taymans pour le projet de film Half-Blood consacré à Caroline Baldwin, dont le tournage avait commencé en janvier 2013 à Bangkok. La première édition de cet ouvrage a bénéficié d'un tirage comprenant un ex-libris numéroté de 1 à 1000, et signé par André Taymans. Il s'agit d'un dessin représentant Miss Tattoo, allongée nue.

L'ouvrage s'ouvre avec un dessin en pleine page de Jessica Blandy nue, avec ses sandales, en train de lire. La page suivante comprend une photographie occupant les deux tiers inférieurs, avec l'actrice Carole Weyers, Cyrielle Zurbrügg et André Taymans, à Bangkok. Au-dessus, court un texte rédigé par Anne Matheys, l'autrice qui a rédigé les introductions pour les quatre tomes de l'intégrale de la série. Elle explique que pour ce faire, elle a demandé l'accès aux archives personnelles d'André Taymans, et qu'elle était passée à côté de quelque chose, ou plutôt de quelqu'un. C'est en lisant les tomes 18 & 19 de la série Caroline Baldwin qu'elle a réalisé l'importance de Miss Tattoo, et qu'elle a fait le lien avec des photographies du tournage de 2013 qu'elle avait vues sans y prêter d'attention. Sur la page de droite, se trouve un autre nu de Caroline qui a reposé son livre et semble s'être endormie, toujours dans la même tenue d'Ève. Page suivante : trois nouvelles photographies en teinte sépia, avec le même trio de Carole, Cyrielle et André. Le texte de Matheys continue. Elle indique que le script du film coécrit par Taymans et Thierry Bourcy ne faisait aucune mention de Miss Tattoo. Or il en va tout autrement dans les tomes 18 & 19. Le dessin en pleine page sur la droite est consacré à Miss Tattoo / Madame Jow, et montre son dos nu, avec une représentation détaillée de son magnifique tatouage : les branches d'un arbre, avec deux oiseaux.

Dans la page suivante, le lecteur découvre une photographie sépia avec Carole de plein pied au premier plan, et Cyrielle, également de plein pied au second plan. Anne explique qu'elle s'est alors replongée dans les archives et a compulsé le millier de photographies issues du tournage, ainsi que les nombreuses heures de rush correspondante. Elle précise que son enquête n'est pas rigoureuse : elle rend plutôt compte de ce qui se dégage de ces archives, sans la version de Taymans qui a préféré lui laisser raconter une sorte de fiction. Sur la page de droite, Miss Tattoo est allongée nue sur un drap de couleur foncée.


Le tome 19 laisse planer un avenir incertain sur l'avenir potentiel de la série Caroline Baldwin, tout en annonçant quand même un probable tome à venir. S'il a lu les 18 & 19, le lecteur a pu faire le constat par lui-même du rôle très important du personnage de Miss Tattoo dans ce diptyque. En fonction de son degré d'implication dans la série, il peut s'en tenir à cette histoire en 2 parties sans rien rater en ne lisant pas le présent hors-série, ou bien se dire qu'il lui faut absolument en savoir plus sur cet intrigant personnage. Le tome 19 montrait de manière explicite que Miss Tattoo est effectivement inspirée d'un être humain réel : Cyrielle Zurbrügg dont le nom figure sur la couverture du présent ouvrage, à côté de celui du créateur de Caroline Baldwin. Le lecteur croit l'autrice sur parole quand elle dit que Cyrielle a dû faire une forte impression sur l'auteur, car les pages de la série montrent un personnage très important, volant même la vedette à Caroline dans le 19, voire devenant son héritière spirituelle, la remplaçant dans le cœur de celui qui pourrait se voir comme l'avatar de l'auteur, et occupant une place prépondérante dans la deuxième moitié dudit tome. Le texte en dit plus sur les circonstances de la rencontre entre Taymans et Zurbrügg lors de la recherche d'un bar à filles où tourner une séquence du film, ainsi que sur son intégration potentielle au scénario, sans toutefois s'aventurer sur le terrain de la vie privée de l'auteur. Le lecteur curieux en apprend un peu plus sur cette suissesse ayant fait une impression aussi forte sur l'auteur.

Le présent ouvrage de 34 pages comprend donc également des photographies. Certaines s'apparentent à des instants de travail, montrant donc le trio de Cyrielle Carole et André en repérage dans les rues de Bangkok, ou en train de manger, et une ou deux sur un set de tournage. Elles sont majoritairement en noir & blanc, ou en simili sépia. Leur taille va de deux tiers de la page, à un simple petit insert dans une page. Elles viennent compléter celles que le lecteur avait déjà pu regarder dans l'introduction du dernier recueil de l'intégrale Caroline Baldwin Intégrale T4: Volumes 13 à 16, et vraisemblablement faire regretter que ce projet de film ne soit jamais arrivé au bout. Il y a également une dizaine de photographies issues d'un plateau de tournage proprement dit : la scène où Caroline Baldwin fait la connaissance de Madame Jow dans son bar à filles. Le lecteur peut apprécier la ressemblance d'ambiance avec la scène équivalente dans la bande dessinée, tout en notant quelques différences. Carole Weyers porte la petite robe noire caractéristique du personnage, et les sandales à talon, et Cyrielle Zurbrügg porte la même robe que dans la bande dessinée avec le chapeau à large bord. Il y a aussi une photographie d'elle assise sur les marches d'un temple bouddhique, comme dans la BD, et une montrant le tatouage sur son dos nu.



Cet ouvrage contient également de nombreux dessins de Caroline et madame Jow. En plus de l'ex-libris, il y a 3 dessins en pleine page consacrés à Caroline, et 12 en pleine page consacrés à Miss Tattoo. Le lecteur retrouve donc Caroline dans une de ses positions habituelles : allongée nue sur un lit, avec ses sandales, en train de lire. Il peut retrouver un dessin similaire en plus petit dans la page en face de la deuxième de couverture des intégrales. Ceux consacrés à Jow mettent en valeur ses tatouages, ou les rondeurs de son corps nu. Anne Matheys fait observer que cette focalisation sur les tatouages est une nouveauté dans l'œuvre de l'auteur, sous-entendant qu'il a été convaincu par ceux de Cyrielle. Le lecteur peut donc se faire une idée assez précise des tatouages que s'était fait faire cette femme et qui ornait son corps en 2013. Il constate qu'il s’agit de dessins très détaillés, et que les thèmes sont originaux, que ce soit le biplan ou celui de l'arbre. L'auteur donne un sens à ce dernier dans le tome 19 de la série quand madame Jow explique que chaque feuille de cet arbre de vie représente une personne qu'elle a aimée. Chaque feuille a une histoire. Elle demande alors à caroline : où est ton arbre ? Où sont tes feuilles ? Indéniablement la nudité du personnage représenté leur apporte une dimension érotique, de nature sensuelle, plutôt que de nature sexuelle. Il n'y a pas d'acte sexuel sous-entendu, simplement un moment de détente pour une personne à l'aise dans la nudité, avec peut-être une touche de séduction dans certains dessins. André Taymans les réalise dans un registre proche de la ligne claire, avec une mise en couleurs sobre, sans effets 3D qui auraient été mal venus. Il n'y a pas de hiatus entre ces représentations pouvant évoquer une approche graphique tout public, et la nature de ce qui est représenté parce que la dimension sexuelle n'est pas présente.


Le lecteur découvre également de nombreux croquis et esquisses consacré à madame Jow et réalisé sur ce que Taymans avait sous la main : feuille de dessin (dans ce cas-là, ce sont souvent des cases des albums 18 & 19 à l'état de crayonné), feuille d'addition de restaurant, feuille de carnet d'hôtel, menu de restaurant. Le lecteur est alors libre d'imaginer s'il s'agit d'un dessin fait en observant le modèle sur un lit, ou si l'artiste s'exerce à la représenter dans les positions nécessaires pour la bande dessinée, d'après ses souvenirs, ou en l'observant en face de lui en attendant leur plat, ou un moyen de transport. À nouveau le texte ne vient pas révéler s'il y a eu idylle ou pas, ou plus si affinité. Cela intéressera donc surtout un lecteur fortement impliqué dans la série, pour découvrir comment l'auteur construit une case, comment il effectue des recherches pour les postures de ses personnages en fonction de la nature de la séquence, comment il s'exerce à capturer la personnalité d'une femme qu'il côtoie.


Avec ce hors-série, le lecteur obtient la confirmation qu'André Taymans a été sous le charme de Cyrielle Zurbrügg, ce qui l'a conduit à en faire un personnage dans sa série consacrée à Caroline Baldwin, et peut-être qui sait à lui consacrer d'autres albums dans un avenir indéterminé. Anne Matheys a choisi de ne pas trop en dire, de ne pas empiéter sur la vie privée de l'auteur, tout en en révélant un peu sur cette suissesse à la vie qui sort de l'ordinaire. Le lecteur en vient à se demander d'ailleurs ce qu'elle a pu devenir depuis. Miss Tattoo s'adresse à des lecteurs fortement impliqués dans la série, voulant en savoir plus, tout en sachant bien qu'il ne s'agit pas d'une bande dessinée, mais d'un ouvrage hommage réalisé par un créateur à sa muse.


 


samedi 3 octobre 2020

Caroline Baldwin T19 : Les Faucons

J'ai déjà rencontré des têtes de mules, mais là…

Ce tome fait suite à Caroline Baldwin T18: T18 - Half-blood (2018), les deux formant une histoire complète. Sa première parution date de 2020. Il est l'œuvre d'André Taymans, créateur du personnage, scénariste, dessinateur, encreur et coloriste. L'auteur a complété ce diptyque avec un hors-série : Caroline Baldwin, Miss Tattoo : Avec un ex-libris (2020) en collaboration avec Cyrielle Zurbrügg et Anne Matheys.

Caroline Baldwin se trouve à Vientiane au Laos. Elle est en train de siroter une bière dans un café. L'agent Num du bureau des narcotiques y pénètre, la salue en se déclarant soulagé de l'avoir enfin retrouvée, et s'assoit à sa table. Il entame la conversation en lui révélant plusieurs informations. Il avait passé un marché avec Jeremy Wilson pour obtenir des informations sur le trafic de Ya Ba, avec pour objectif de faire coffrer un gros trafiquant appelé Keo Tak. Baldwin se rend compte que ces informations l'intéressent et elle demande à en savoir plus. Num lui propose de sortir et de marcher dans la rue pour limiter les risques d'être écoutés. Baldwin souhaite savoir comment Jeremy était lié avec le trafiquant Keo Tak. Num lâche le morceau : Jeremy a une demi-sœur, née des amours du père Wilson et d'une laotienne pendant la guerre. Cette femme a épousé Keo Tak. En arrivant à Vientiane, Jeremy s'est montré aussi peu discret que Caroline en posant des questions à tout le monde, ce qui a occasionné sa perte. Num suggère à Caroline de retourner avec lui à Bangkok : elle décline sa proposition car elle a encore à faire au Laos. Ils se séparent et elle rentre à pied vers son hôtel.

À quelques mètres de la porte de son hôtel, un individu surprend Caroline Baldwin par derrière et lui applique un chiffon sur la bouche, imbibé d'un produit qui la plonge dans l'inconscience. L'un des kidnappeurs charge Caroline inanimée à l'arrière de son véhicule utilitaire sport et s'en va. Le second rentre dans l'hôtel pour aller fouiller sa chambre. Une fois à l'intérieur, il se dit qu'il va commencer par la salle de bain. Mal lui en prend, car madame Jow est en train de se délasser dans un bain, et elle lui tire dessus, lui logeant une balle en pleine tête, le tuant net. Elle l'identifie tout de suite comme étant un sbire de Keo Tak. Elle comprend qu'elle doit mettre les voiles : elle rassemble ses affaires dans son sac et s'en va. Pendant ce temps-là, le ravisseur est sorti de la ville. Il répond à un appel en conduisant : il indique que le colis est chargé, et qu'il lui reste à récupérer Tsin. Il arrête son véhicule dans les bois, à côté d'un temple désaffecté. Il appelle Tsin qui ne répond pas, et pour cause son téléphone sonne dans le vide sur son cadavre. Lassé, il retourne à sa voiture, et constate que Caroline Baldwin n'est plus  l'arrière, qu'elle lui a faussé compagnie.



Le lecteur retrouve tout ce qui fait les caractéristiques de la série depuis le début. La première séquence montre Num en train de fournir un gros paquet d'informations à Caroline Baldwin. C'est une des marque de fabrique de l'auteur dans cette série : le moment où les personnages s'assoient (ou parfois, comme ici, marchent) et fournissent des renseignements en quantité importante. Pour cette séquence-ci, la transmission d'explications dure 3 pages, dans une prise de vue vivante, grâce à la représentation détaillée du bar en arrière-plan, puis de la rue avec ses façades de petits immeubles, les voitures, les piétons, un moine bouddhiste dans le fond d'une case, etc. Comme d'habitude, le lecteur éprouve la sensation d'être sur place, dans un environnement plausible et réaliste, représenté d'après repérages. Elle est complétée par 3 autres scènes d'explication. Pages 20 & 21 Caroline discute dans un fauteuil en osier avec Neng, personnage qu'elle avait rencontré dans Caroline Baldwin, tome 8 : La Lagune (2002), scène très relaxante sur la pelouse d'un jardin. Pages 37 à 40, Gary Scott s'entretient avec Jack et un autre, dans l'arrière-salle du bar d'Alain, scène rendue moins statique par des dessins montrant des moments du passé. Enfin pages 42 & 43, Scott s'entretient avec madame Jow, pour une dernière explication à Bangkok, dans un temple bouddhique, où le lecteur peut apprécier à la fois l'intérêt de l'artiste pour les différents éléments d'architecture, et son admiration pour le modèle ayant servi pour madame Jow.

Le lecteur retrouve également le plaisir touristique indissociable de cette série, grâce à des dessins descriptifs documentés, des traits de contour à la fois assurés et modulés pour rendre compte de l'irrégularité des matériaux. Il peut ainsi se projeter dans le bar à Vientiane en regrettant de ne pas pouvoir s'assoir à la table de Caroline pour partager une bière, marcher dans un quartier résidentiel de cette même ville, effectuer une balade de nuit dans la jungle au milieu de cette végétation exotique, se poser devant une cabane sur pilotis au bord du Mekong, assister à un enterrement sous la pluie dans un vaste cimetière enherbé, se balader dans un temple bouddhique. Taymans se montre un guide attentionné et visiblement très impliqué dans la découverte et la représentation de ces sites, ce qui transparaît dans l'attention portée aux dessins. Le lecteur retrouve bien sûr Caroline Baldwin fidèle à son caractère de tête de mule, sachant apprécier l'alcool (mais sans abus pour ce tome), ne se laissant jamais en imposer, et ne sachant pas renoncer. Elle porte sa fameuse petite robe noire dans la première séquence : le lecteur est en territoire familier, contenté par toutes ces caractéristiques récurrentes, rasséréné et curieux de connaître le dénouement de cette histoire. Il retrouve également la propension du scénariste à donner une importance relative à certains détails, comme le fait que Caroline jetait tous les médicaments de son traitement à la fin du tome précédent, et que finalement ça n'a aucune importance.

Sous réserve qu'il ne se formalise pas sur les scènes explicatives copieuses et sur l'omission de la mise au rebut des médicaments, le lecteur plonge dans une aventure qui apporte toutes les explications attendues quant à l'imbroglio au milieu duquel s'est retrouvée son héroïne préférée, avec son lot de péripéties, et son lot de surprises, puisqu'il est question du propre père de Caroline Baldwin. Une fin satisfaisante de l'intrigue commencée dans le tome précédent, avec une narration visuelle toujours aussi entraînante, attentionnée attestant de l'amour que l'auteur porte aux lieux visités et aux personnages comme Caroline et madame Jow.


ATTENTION : la suite de ce commentaire comprend des divulgâcheurs de premier ordre.

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Le lecteur avait bien assimilé que cette histoire était destinée à la base à servir de scénario pour un film dont le tournage a commencé mais n'a jamais été terminé, avec l'actrice Carole Weyers dans le rôle de Caroline Baldwin. Au cours du tournage, l'auteur a fait la connaissance de Cyrielle Zurbrügg à qui il a souhaité donner une plus grande place dans l'histoire, et qui fait l'objet d'un hors-série. Avec cette idée en tête, le lecteur comprend mieux le tournant inattendu que prend l'histoire. Pour autant, il n'est pas préparé au passage onirique qui court de la planche 21 à la planche 32, débutant par 5 pages muettes avec une mise en couleurs dans les tons brun et noir, virant progressivement à l'orange et blanc. Caroline Baldwin est sous l'emprise de la drogue Ya Ba et son esprit ramène à la surface des souvenirs les mêlant à une interprétation inconsciente. Le lecteur comprend à demi-mots ce qui est en train de se jouer, en particulier quand Caroline se retrouve face à madame Jow faisant l'amour à Gary Scott : le message est clair. Il se sent pris d'une bouffée de nostalgie à l'évocation de trois ou quatre aventures passées, évocation reposant sur des visuels dont il se souvient parfaitement, que ce soit le casque de cosmonaute du premier tome, la course sur le pont, la pile de carcasses de voitures dans une casse, ou encore la chute dans une crevasse en montagne, sous la neige. L'évocation de ces moments repose sur ces images mémorables, et fonctionne parfaitement sans même avoir besoin de se souvenir de l'intrigue associée, ou du numéro de l'album correspondant. La dernière séquence entérine la sensation éprouvée par le lecteur : un au revoir à Caroline, peut-être un adieu, seul l'avenir le dira. Madame Jow t'a supplantée dans le cœur de Gary Scott qu'il est alors possible de voir comme l'avatar de l'auteur.

Ce dix-neuvième tome s'avère donc doublement émouvant. Le lecteur découvre avec curiosité et plaisir le dénouement de cette histoire mêlant trafic de drogue et enjeux personnels, dans des environnements toujours aussi bien rendus, permettant de s'y promener à loisir. Il comprend en cours de route que le récit contient un enjeu supplémentaire inattendu porteur d'une forme de tristesse douce, une page qui se tourne, sans certitude de retour.






mardi 15 septembre 2020

Caroline Baldwin T18 : Half-blood

 

Je vais prendre quatre satés de poulet, et deux portions de Kaho Pad Kaï.


Ce tome fait suite à Caroline Baldwin T17: Narco tango (2017) qu'il n'est pas nécessaire d'avoir lu avant. La première édition date de 2018. Il a été réalisé par André Taymans pour le scénario, les dessins et l'encrage. La mise en couleurs a été réalisée par Bruno Wesel. Cette aventure comprend 42 planches. Il s'agit de la première partie d'un diptyque.

Quelques jours avant Noël, à New York, Caroline Baldwin a rendez-vous avec martin Wilson, le patron de Wilson Investigations, dans l'échoppe d'un barbier. Quand elle y pénètre, il n'y a que le barbier et Wilson. Ce dernier lui assure que Gaetano se montre muet comme une tombe. Puis il lui explique ce qu'il attend d'elle, en quoi la mission qu'il lui confie justifie que cette discussion n'ait pas lieu dans les bureaux de l'entreprise. Son médecin lui a donné 6 mois à vivre, sauf s'il peut bénéficier d'une greffe de moelle osseuse. Or il ne connaît qu'un seul donneur compatible : son fils Jeremy. Malheureusement ce dernier est parti il y a trois mois pour Bangkok, sans donner signe de vie depuis. Martin Wilson demande à Caroline Baldwin de lui ramener son fils au plus vite. Il sait qu'elle comprend sa situation car elle-même suit un traitement depuis plusieurs années, pour sa séropositivité. Elle part dès le lendemain et se retrouve dans une chambre d'hôtel à Bangkok en Thaïlande, avec comme seul indice une photographie de Jeremy Wilson. Alors qu'elle sirote un verre de whisky sur son lit en culotte et soutien-gorge du fait de la chaleur, le téléphone sonne. La réception l'informe qu'un monsieur Wu l'attend au River Café. Caroline Baldwin enfile sa petite robe noire et ses nu-pieds à talon et se rend au rendez-vous.

Caroline Baldwin arrive sur la grande terrasse du River Café, et une serveuse l'accompagne jusqu'à la table où l'attend monsieur Wu. Il la salue, lui offre un verre et constate que monsieur Wilson ne lui avait pas menti : sa collaboratrice est ravissante. Il lui explique qu'il connaît Wilson depuis une dizaine d'années et qu'il est son correspondant en Asie, que Wilson l'a chargé de lui apporter toute l'aide possible. Il demande à Caroline ce dont elle dispose. Il lui demande si elle peut lui faire parvenir la photographie par courriel, ce qu'elle accepte. De retour à sa chambre d'hôtel, Caroline Baldwin prend encore un verre de whisky pour avaler ses médicaments. Le lendemain, elle n'a qu'une seule possibilité d'action : faire le tour des hôtels en présentant la photographie de Jeremy et en demandent à la réception si quelqu'un l'a vu. Au bout de deux journées harassantes, elle n'a obtenu que des réponses négatives, et elle ne peut pas s'empêcher de penser que dans trois jours c'est Noël.




En fonction de ses attentes et de son expérience de lecture des tomes précédents, le lecteur est plus ou moins enthousiaste à l'idée de se plonger dans celui-ci. Le principe de l'enquête est exposé en deux pages et dès la page 3, le lecteur se retrouve à Bangkok dans la chambre d'hôtel de Caroline qui est en petite tenue. En 3 pages, l'auteur a déjà casé plusieurs éléments constitutifs de la série : Caroline Baldwin comme enquêtrice, un rappel sur sa séropositivité, une belle vue de gratte-ciels de New York depuis la rue, la plastique de l'héroïne, et un voyage dans un autre pays. Le lecteur est vite rassuré : il ne s'agit pas d'évacuer ces repères attendus pour passer à autre chose. Caroline Baldwin mène l'enquête comme à son habitude : avec une méthode très basique. Elle ne dispose pas de capacités de déduction extraordinaires. Elle ne tabasse pas les criminels jusqu'à ce qu'ils crachent le morceau. Elle ne tombe pas par hasard sur des indices survenant bien opportunément. Sa séropositivité n'est pas juste évoquée en passant. Elle est à la fois un élément constitutif de sa personne qui fait que son chef lui confie cette mission et il en est question à un autre moment crucial du récit. S'il a lu la série depuis le début, le lecteur a pu déjà contempler à loisir le corps de Caroline dans des situations normales. Cela définit le rapport qu'elle a avec son corps, et pas juste un prétexte pour se rincer l'œil. Cela fait partie de sa personnalité et de sa séduction. D'ailleurs, elle enfile également sa robe noire pour un dîner. Cela ne devient pas non plus un costume emblématique car elle porte d'autres vêtements en fonction des conditions climatiques et de ses occupations du moment.

L'un des grands plaisirs de la série réside dans le fait de pouvoir voyager avec l'héroïne, non pas comme un touriste cochant au fur et à mesure les lieux remarquables dans son guide, mais en la suivant dans ses déplacements comme si le lecteur se trouvait à ses côtés l'accompagnant dans son enquête. André Taymans explique qu'il s'est appuyé sur les nombreux clichés de repérage pris sur place lors du début du tournage du film pour lequel il avait écrit le scénario Half-Blood, dans lequel l'héroïne était incarnée par l'actrice Carole Weyers, et qui fut partiellement tourné en janvier 2013 à Bangkok. Ces informations se trouvent dans la postface du récit. Même s'il ne connaît pas ses détails, le lecteur ressent très vite que les dessins et les planches l'emmènent dans des lieux concrets, qui ne sont pas juste plausibles, mais réalistes. Il s'assoit donc en face de monsieur Wu à une table du café doté d'une immense terrasse avec vue sur le fleuve Chao Phraya, sous la toile tendue haut au-dessus du sol pour protéger du soleil tout en laissant l'air circuler. Alors que Wu et Caroline discute, s'il fait attention, il voit les bateaux passer en arrière-plan, avec leur toit très typique. Lorsque Caroline Baldwin fait la tournée des hôtels, il peut parcourir rapidement les pages, sans prêter trop d'attention aux décors. Il peut aussi prendre le temps de savourer et regarder les vendeurs de rue, les tuk-tuk, le mélange d'architecture moderne et de façades traditionnelles, le bateau amarré le long du quai avec les pneus pour amortir, puis la lumière des néons quand Baldwin commence à faire le tour des bars à filles. Un peu plus tard, il regarde les terrasses de café désertées lors d'une séquence nocturne. Il découvre également les canaux (khlongs de Thonburi) à l'occasion d'une autre séquence. Les représentations de l'artiste sont toujours aussi impressionnantes de précision, de justesse, de lisibilité, sans jamais donner l'impression de froideur ou de traçage de photographie.



André Taymans continue de représenter les personnages avec le même degré de détails que les décors, ne simplifiant que la représentation des visages, en particulier les dents qui ne sont pas séparées, mais juste figurées par un espace blanc entre les lèves. Comme il est de coutume dans les bandes dessinées d'aventure, le visage des personnages féminins présente une apparence plus épurée que celui des personnages masculins. Cela n'enlève rien à leur personnalité. Caroline Baldwin a conservé sa silhouette fine et gracieuse, sa mèche caractéristique, ainsi que son regard souvent dur. Elle a recommencé à picoler et le lecteur peut lire une forme de tension dans ses postures, ainsi que la fatigue générée par la température et l'humidité. Ce niveau d'expressivité se fait très naturellement par les dessins, et incite le lecteur à regarder les autres personnages avec la même attention. Il est impressionné par l'assurance tranquille de monsieur Wu, visiblement à l'ide dans son environnement habituel. Il voit l'individu habitué à se faire obéir des femmes par une forme d'intimidation sous-jacente dans les postures du malotru qui aborde Caroline dans un bar à filles. Il lit une autre forme d'assurance, très troublante chez madame Jow, et cela ne le surprend pas quand l'auteur indique qu'il l'a dessiné d'après Cyrielle, une amie. Chaque personnage est individualisé, des seconds rôles jusqu'aux figurants, avec une direction d'acteur naturaliste, sans exagération spectaculaire pour compenser, car le rythme de la narration visuelle est assez rapide.

Le lecteur emboîte le pas à Caroline Baldwin qui est présente sur toutes les planches, sauf une. Effectivement le déroulement de l'enquête est inscrit dans le domaine du plausible, sans indice arrivant à point nommé, sans événement sortant du domaine réaliste. Il est question de la consommation de méthamphétamine (drogue de synthèse sympathicomimétique et psychoanaleptique) sous sa forme locale appelé ya ba. Dans la postface, l'auteur indique qu'il a repris le synopsis écrit pour le film, qu'il avait travaillé avec Thierry Bourcy (écrivain et scénariste). Il l'a donc réécrit pour le transformer en scénario de bande dessinée, aménageant certains passages, voire modifiant certaines parties. Effectivement à la lecture, il n'y a pas de ressenti d'adaptation ou de transposition faite à l'économie. Le rythme est fluide et naturel, sans bizarrerie. En refermant le tome, le lecteur se rend compte que la narration fluide s'accompagne d'une rapidité de lecture, tout en conservant une bonne densité narrative. Même si Caroline Baldwin avait déjà séjourné à Bangkok dans Caroline Baldwin, tome 8 : La Lagune (2002), il n'y a aucune sensation de redite. Le lecteur de longue date de la série retrouve toutes les composantes spécifiques, bien dosées, pour une intrigue dépaysante et bien équilibrée, un vrai plaisir. La dernière page comporte une mention de date : juillet 2012 - septembre 2018. Le lecteur compatit avec l'auteur qui a dû attendre 6 ans pour pouvoir achever son œuvre, et il attend avec impatience la deuxième partie de cette aventure.

C'est un vrai plaisir que de retrouver Caroline Baldwin dans ce dix-huitième tome. André Taymans est en pleine forme à la fois pour l'intrigue et pour la narration visuelle. Caroline Baldwin a toujours son caractère pas si facile, et ses démons intérieurs continuent de la faire souffrir. Un excellent album.