Ma liste de blogs

Affichage des articles dont le libellé est Bill Derby. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Bill Derby. Afficher tous les articles

mercredi 12 juillet 2023

Marshal Bass T04 Yuma

Il n’y a pas de bonne décision.


Ce tome fait suite à Marshal Bass T03: Son nom est Personne (2018). Sa première publication date de 2019. Il a été réalisé par Darko Macan pour le scénario, Igor Kordey pour le dessin et la supervision des couleurs, et par Nikola Vitković pour la mise en couleur. La traduction et le lettrage ont été assurés par Fanny Thuillier. Le personnage principal est inspiré de Bass Reeves (1838-1910), premier shérif adjoint noir de l’United States Marshals Service à l’ouest du Mississippi, qui a essentiellement officié en Arkansas et en Oklahoma. Il comprend cinquante-quatre pages de bandes dessinées.


Washington D.C., 1876. Le colonel Terrence B. Helena s’est rendu au Capitol à la demande de Robert Little de la chambre des représentants des États-Unis, du parti d’Abraham Lincoln, pour le rencontrer. Little, un afro-américain lui offre un verre et lui confie un secret : il est noir. Le colonel entre dans son jeu et le représentant entame la conversation. Il affirme que pourtant n’importe lequel de ses collègues du Congrès dirait au colonel, qu’il est aussi blanc que du linge de maison. Ce ne sont que des hypocrites, car jamais ils ne votent une loi qu’il a initiée. Son parti, celui de Lincoln, ne récolte jamais assez de voix. Il enchaîne : est-ce que le colonel connaît le chef Powell ? ? Un politicien new-yorkais influent. Une vermine. Il a détourné plus de douze millions de dollars des fonds de la ville, des impôts payés par des pauvres gens. On l’a attrapé et envoyé en prison. Powell a été envoyé à la prison de Ludlow Street. C’est pour ainsi dire un hôtel où les riches criminels blancs peuvent jouer au billard et se faire livrer du homard. Little a tiré quelques ficelles et réussi à le faire transférer dans un vrai pénitencier. Mais contre toute attente, il règne en maître là-bas aussi. N’y a-t-il donc pas de punition pour les riches ? Pas d’espoir pour les pauvres ? Ce qu’il attend, c’est un coup de main de quelqu’un qui n’a que faire de secouer quelques plumes à Washington. Le colonel connaîtrait-il un homme qui pourrait infiltrer Yuma et faire tomber cette vermine une bonne fois pour toute, au nom de la justice ? Le colonel lui répond qu’il pourrait bien connaître l’homme qu’il faut au représentant.



River Bass voyage comme prisonnier dans un fourgon pénitentiaire. Il demande au gamin qui partage le fourgon surchauffé sous le soleil ce qu’il a bien pu faire pour se retrouver là. L’autre refuse de répondre, et Bass explique que lui a tué un homme, un Indien. Jupiter Johnson, pas encore adulte, a du mal à le croire : personne ne finit en prison pour avoir tué un Indien. Le fourgon passe devant un campement de fortune : trois femmes, épouses de détenus, leur demandent de saluer leur mari pour elles : respectivement Moïse Washington, Mustafa, Théodore Adams. Jupiter explique qu’il a été arrêté parce qu’il est noir, enfin principalement à cause de ça. Au sein de l’établissement pénitentiaire, le garde Morris voit le fourgon approcher et il va en avertir le major Philip Foyle, directeur de la prison. Celui-ci répond que c’est au sergent Corke de s’en occuper, qu’il se fiche des règles que ce soit à lui de s’en occuper, qu’ils n’ont pas remporté la guerre en respectant les règles et il en appelle à l’esprit d’initiative du soldat. Se lève un individu qui était assis sur une chaise sous une toile tendue entre des poteaux, à côté d’une table avec des rafraîchissements. Thomas Powell prend le directeur par l’épaule tout en faisant signe à Morris de s’éloigner. Il lui offre un verre que l’autre accepte après avoir mollement argué de l’heure matinale. Ça le détend. En réponse à une question de Powell, il lui répond que ce qui lui ferait aller mieux serait que son interlocuteur lui donne l’argent qu’il lui a promis. Powell répond qu’il l’aura dans deux jours.


Le lecteur n’est pas bien sûr si le scénariste va reprendre l’histoire juste après la fin du tome précédent, ou s’il va raconter une autre histoire sans rapport. Les rares éléments de contexte semble indiquer qu’il s’agit d’une nouvelle mission, très périlleuse, pour River Bass : infiltrer une prison sous un faux nom (il se fait appeler Marcus Miller) pour faire tomber une huile qui a fait usage de sa fortune et de son entregent pour vivre tranquillement à l’ombre, avec un régime de faveur qui donne l’impression que c’est lui qui dirige l’établissement. Ce centre d’incarcération est peuplé d’afro-américains et de quelques repris de justice Indiens, peut-être quelques blancs. Les gardes appliquent une discipline sévère, se faisant respecter par des coups distribués avec libéralité et sans besoin d’avoir une raison. Le lecteur ne sait donc pas trop sur quel pied danser quant à l’état d’esprit du personnage principal, mais le tome précédent a bien imprimé dans son esprit que la série délivre des drames d’une rare noirceur. En outre, l’infiltration d’un membre de la police comme détenu dans une prison s’inscrit dans les grands classiques, et il est assuré que le pauvre représentant de la Loi va être soumis à d’horribles traitements, et va découvrir une corruption vicieuse et sadique sans oublier qu’il aggrave encore son cas en état un afro-américain.



Dès la couverture, le lecteur ressent qu’il s’immerge dans un récit singulier et pas dans une variation préfabriquée et sans âme d’un récit de prison. Il éprouve l’impression de pouvoir palper la granulosité des pierres et la situation du River Bass est accablante, sans issue. Comme depuis le premier tome, les dessins charrient la consistance de chaque matériau, des lieux conçus à partir d’un plan clair. Ainsi chaque plan, quel que soit le point de vue de la caméra, s’avère raccord avec le plan général de la prison, donnant au lecteur d’un lieu qui existe vraiment. Cet investissement de l’artiste dans la dimension descriptive de son art fait exister cette prison qui, du coup, présente un caractère concret, sans rapport avec un décor en carton-pâte, ou une toile tendue en fond de scène ou en fond de case. Quel que soit le degré d’attention qu’il porte aux décors, le lecteur éprouve la sensation qu’il évolue dans cet établissement pénitentiaire bien réel. Le dessinateur variant également les cadrages plus ou moins à distance ou en gros plan en fonction de la nature de la scène, la narration visuelle donne à voir cet environnement : la forme particulière de l’escalier qui permet d’accéder à la tour de guet, l’horrible dispositif qui maintient un prisonnier immobile et lui fait subir le supplice de l’eau, les grilles fermant l’unique accès extérieur à la cour, le sol de terre battue, les cellules à l’exigüité renforcée par des cadrages en gros plans dans lesquels les prisonniers ne peuvent pas tenir dans une case et la surpopulation, les miradors en bois érigés au-dessus des épais murs d’enceinte en pierre, une vue globale des bâtiments à la tombée de la nuit, le réservoir d’eau, la table servant à distribuer le petit déjeuner (essentiellement ce qui passe pour du café) aux détenus dans la cour, l’étroit escalier menant à l’équivalent du chemin de ronde, les tuiles des toits, le tout culminant par ce dessin en double page, quarante-huit & quarante-neuf, à l’occasion de la mutinerie, avec un joli envol de colombes à la John Woo.


Les auteurs exposent la mission de River Bass dans les trois premières pages : efficace et un tantinet sarcastique avec ce membre afro-américain de la chambre des représentants des États-Unis. Le lecteur peut voir le colonel bien calé dans son fauteuil avec son verre d’alcool, et le représentant qui s’agite, faisant son spectacle comme s’il était en représentation devant ses confrères ou des citoyens, et en même temps sans illusion sur son rôle de pure bonne conscience pour les membres blancs de cette chambre. La mise en scène accompagne Robert Little dans ses pas et ses mouvements autour du fauteuil, rendant compte de son agitation, ou plutôt de son indignation intérieure. En bas de la page quatre, se trouve une case de la largeur de la page montrant les passants dans la rue devant la demeure du représentant, avec une voiture tirée par un cheval, des piétons, voiture qui fait écho au fourgon pénitencier qui traverse une étendue désertique en page six. Dès la page dix, River Bass se trouve dans l’enceinte de la prison, et le reste de l’histoire va s’y dérouler avec une courte escapade pour deux gardiens pour aller voir des dames de petite vertu. Les châtiments et les épreuves commencent tout de suite, avec une variante de courir la bouline, en passant entre deux haies de détenus armés de manche. Le pauvre jeune homme Jupiter Johnston se fait rouer de coups sans atteindre l’extrémité de la haie ; River Bass tombe à terre dès les premiers coups.



Il s’en suit une mise en scène du rapport de force entre les détenus et les gardiens, entre le directeur de prison et Thomas Powell. Le lecteur se souvient des tomes précédents, pleinement conscient que les auteurs savent y faire pour mettre en scène le pire dont l’âme humaine est capable. En outre, la situation de Bass s’aggrave très vite quand un détenu reconnaît en lui un marshal et en informe Powell. Le scénariste sait faire comprendre au lecteur qu’il est très conscient du rapport de force qui existe entre détenus et gardes, au sein même des détenus, entre ceux qui ne peuvent pas supporter les brimades, et ceux qui sont prêts à atténuer les brimades en collaborant, en participant à l’oppression des autres détenus. Ça ne peut pas bien se passer. Les plus costauds jouent au caïd, mettant à profit leur force physique et leur résistance aux coups pour devenir eux aussi des oppresseurs. Mais quand même… L’attitude de River Bass ne fait pas sens tout de suite. Sa mission est claire : être le bras armé de la justice, envers Thomas Powell qui se la coule douce. Le lecteur le sait, et il ne comprend pas son comportement pour autant, ses provocations intolérables vis-à-vis de Powell et du major Philip Foyle, le directeur. Son comportement doit être motivé par une stratégie particulière, mais pourquoi agit-il comme il le fait ? Le lecteur constate que les auteurs l’ont complètement happé, à la fois dans cette mission punitive, à la fois dans cette tension au sein du pénitencier, la toxicité de la relation entre Powell et le directeur, à la fois par le mystère de la stratégie de River Bass. Sans compter que plusieurs autres personnages s’avèrent attachants, que ce soit le jeune Jupiter Johnson, ou Beef le détenu qui a déjà eu maille à partir avec le marshal. Ça ne peut pas bien se terminer. La nature humaine reste toujours aussi vile, et les individus mesquins sans même qu’ils ne s’en rendent compte. Le lecteur ne peut qu’être pris de dégout et de mépris pour le sergent Cork prêt à obéir aveuglément à Powell, pour la promesse d’une paie augmentée de deux dollars. Certes cette somme devait être plus consistante à l’époque, mais même. Sans parler des pauvres femmes de détenus qui attendent à l’extérieur, elles aussi prêtes à tout pour améliorer le sort de leur homme.


Après trois tomes, après la scène finale du précédent, le lecteur est un homme averti, il en vaut deux. Pourtant son esprit a déjà atténué la réalité de la qualité de la narration visuelle, qu’il retrouve avec un appétit qu’il avait oublié, s’immergeant dans un environnement totalement concret et plausible, au milieu d’individus véritablement incarnés, esquissant même parfois un moment de recul, de peur de se prendre un coup qui ne lui était pas destiné. L’intrigue suit son cours jusqu’à la mutinerie inéluctable, sans pour autant être prévisible du fait de plusieurs seconds rôles bien développés, et du comportement décalé de River Bass, qui trouve son explication à la fin. Encore un western intense et suffocant, un récit de genre qui s’en approprie les conventions les plus noires, pour une peinture crue des penchants humains méprisables.



mercredi 28 juin 2023

Marshal Bass T03: Son nom est Personne

Bon débarras qu’il a dit… Elle n’était bonne à rien.


Ce tome fait suite à Marshal Bass T02: Meurtres en famille (2017). Sa première publication date de 2018. Il a été réalisé par Darko Macan pour le scénario, Igor Kordey pour le dessin et la supervision des couleurs, et par Nikola Vitković pour la mise en couleur. La traduction et le lettrage ont été assurés par Fanny Thuillier. Le personnage principal est inspiré de Bass Reeves (1838-1910), premier shérif adjoint noir de l’United States Marshals Service à l’ouest du Mississippi, qui a essentiellement officié en Arkansas et en Oklahoma. Il comprend cinquante-quatre pages de bandes dessinées.


Arizona, hiver 1876. Dans une zone naturelle, la ferme très isolée de la famille Bass. L’un des garçons dit à Jacob, un de ses petits frères, d’aller avertir sa mère. Jacob court, mais a oublié ce qu’il devait dire en arrivant au pied de sa mère, son grand frère le dit à sa place : quelqu’un approche. C’est Don Heraclio Vega qui vient rendre visite aux Bass, avec deux de ses hommes. Il descend de son attelage et salue Bathsheba, lui disant qu’il pense qu’elle mérite un meilleur époux, une plus belle maison, aussi. De plus beaux vêtements, une bonne éducation pour ses enfants. Bathsheba détourne la tête. Puis elle lui tend un verre d’eau en lui demandant de se contenter de le boire et de partir, car ses ennuis à elle ne le concernent pas. Il insiste légèrement et elle répond sèchement.



Bathsheba Bass dit à don Heraclio, d’éviter de commencer avec de vaines promesses. Elle lui demande de ne pas être comme les autres hommes. Avec toutes leurs belles paroles… Mais quand on a besoin d’eux pour quoi que ce soit, important ou non, alors les promesses s’envolent et eux avec. Elle continue : sa fille est partie. Sans même une pensée pour sa pauvre mère, Delilah s’est envolée avec le premier type qui lui a promis la Lune. Elle, Bathsheba, n’a même pas eu droit à un au revoir ! Et qu’a dit River ? Peut-il deviner ce que son mari a dit ? Bon débarras qu’il a dit… Elle n’était bonne à rien. Sa petite fille. Son aînée. Elle lui a demandé de la ramener, mais il a répondu qu’il avait mieux à faire. Alors il est parti. Tout le monde la quitte. Tout en parlant, cette mère se met à pleurer. Jacob lui dit qu’il ne la laissera jamais, mais elle sait qu’il ment, qu’il s’en ira quand son tour viendra. Toujours les larmes aux yeux, elle propose un peu plus d’eau à son hôte. Comme il décline, elle l’invite à s’en aller, ce qu’il fait sans ajouter un mot. Plus loin, Delilah est montée en croupe derrière un jeune Amérindien, sur son cheval. Elle se plaint du froid. Il lui répond sèchement qu’elle aurait dû mettre des vêtements plus chauds. Elle lui fait la remarque qu’il ne l’a pas embrassée une seule fois. Il répond que ça viendra. Ils arrivent à un relais de poste. Le jeune homme se fait appeler Personne, et il lui indique qu’ils vont aller acheter une couverture à ce relais. Devant la bâtisse, Hoss et Pete jouent au fer à cheval.


Étrange début : River Bass est absent et il semble avoir abandonné femme et enfants, et par là-même également le lecteur. Tout aussi surprenant, il n’apparaît qu’à partir de la page onze, pendant quatre pages, juste le temps de se faire estourbir par Doc Moon. Il faut alors attendre la page dix-neuf pour qu’il revienne sur le devant de la scène. Le début est d’autant plus étrange, que le lecteur ne peut pas supputer grand-chose à partir de la couverture ou du titre, sur la nature de l’intrigue, ou sur la dynamique du récit. La scène introductive le met immédiatement mal à l’aise. Une femme seule au milieu du zone sauvage, une ferme très isolée, un propriétaire terrien avec ses gardes armés qui vient courtiser cette femme mariée, devant ses enfants, profitant de l’absence du mari. L’artiste montre bien don Heraclio Vega faire le joli cœur, les deux hommes avec leur fusil restant sur le cheval un peu en retrait. La narration visuelle s’inscrit dans un registre réaliste très détaillé. Le lecteur voit bien que le sol du terrain est pauvre, que les vêtements des enfants sont simples, alors que ceux des Mexicains sont de meilleure facture. Il voit le rapport de force qui existe entre cette afro-américaine et ses enfants d’un côté, les Mexicains armés de l’autre. Pour autant, la séquence ne se déroule pas comme il l’anticipe, et Bathsheba fait la preuve de son caractère, sans pour autant imaginer qu’elle pourrait avoir le dessus dans un rapport de force physique. Il prend me temps de détailler les poules en train de picorer, les murs de la ferme, le harnachement des chevaux. Il ressent toute la force de l’émotion combinant mépris et frustration sur fond d’agressivité de cette femme quand elle apparaît de profil dans une case, dans un gros plan, avec son chien qui montre les crocs juste derrière, comme s’il exprimait lui aussi l’émotion de sa maîtresse.



Puis l’intrigue passe à Delilah, la fille aînée des Bass, enserrant la taille de Samson, les deux chevauchant sur la même monture. Là encore, le niveau de détails épate et la qualité des textures donne la sensation de pouvoir les toucher. Le lecteur peut juger par lui-même de la qualité des vêtements de la jeune femme, pas du tout adaptés aux conditions climatiques avec la neige qui commence à tomber. Il admire la manière dont l’artiste rend compte de la géographie du lieu : deux baraques dans une zone dégagée entre des flancs de montagne. Le lecteur se montre très attentif à l’expression des visages de Delilah et de Samson afin d’imaginer leur état d’esprit respectif, de jauger de leur relation, de voir si la fille va répéter les schémas comportementaux et relationnels qu’elle a vu chez sa mère, entre cette dernière et son père. Bass arrive et le lecteur pénètre avec lui dans l‘une des deux bâtisses, ouvrant grands les yeux pour découvrir comme elle est aménagée. Il se retrouve pris au beau milieu de l’échange de coups de poing, une violence malhabile, aussi soudaine que rapide. Puis le récit revient au couple Delilah & Samson, avec une magnifique case de la largeur de la page : les deux au bord d’un cours d’eau alors que le soleil se couche, le cheval en train d’essayer de brouter une herbe rare, les pins, les roches, et la neige qui continue de tomber mollement.


Comme dans les précédents tomes, Igor Kordey enchante le lecteur par sa capacité à représenter les paysages naturels, ici totalement sauvages. River Bass se remet en route à la fin de la nuit et il pénètre dans une forêt de bouleaux : un dessin en double page (24 & 25) magnifique, avec un timide lever de soleil, les troncs dénudés, le tapis de neige, des branchages au sol, le lecteur peut ressentir l’absence de vie humaine, un environnement qui n'a rien d’accueillant ou d’épanouissant pour l’être humain. La suite du récit se déroule dans ce bois avec ses reliefs, les rochers, un barrage de castor, la neige qui continue de tomber, un cours d’eau à la surface gelée. Ce paysage hivernal peut fonctionner comme une métaphore de la mort, tout le monde végétal étant au repos, recouvert par le linceul de neige. Les animaux sont rares également : les chevaux, les chiens de l’un des traqueurs, un castor dans la dernière case. La mise en scène, les plans de prise de vue et les représentations de différentes zones de ce bois montrent que les humains apportent avec eux leur folie, leur violence, dans un endroit au repos.



Le lecteur se retrouve fasciné par la tragédie qui se déroule devant lui, par les propos des uns et des autres, par leurs actions. Il sent bien qu’il y a des non-dits des sous-entendus, des relations conflictuelles, des individus prêts à profiter de leur position de force pour exploiter des plus faibles, des motivations peu avouables. Il ressent un profond dégoût quand un homme est abattu à bout portant pour une couverture, quand une jeune femme est soumise à une humiliation abjecte pour savoir qui sera le premier à la violer, quand un chien se fait arracher la langue par un homme qui n’a plus que cette ressource pour éviter de se faire trancher la main enserrée dans les mâchoires de l’animal. Les auteurs font tout pour mettre en scène la violence dans ses aspects les plus barbares, la pulsion de vie qui cautionne que la fin justifie les moyens pour rester en vie. Le lecteur en fait le constat de visu, sans glorification aucune de ces actes, et pourtant rien ne le prépare à l’horreur de la scène finale et du dénouement. Dans un monde où la lutte pour la survie fait éclater tout semblant de civilisation encore et encore, il ne peut pas y avoir de héros. Il peut y avoir des sentiments nobles : vouloir sauver sa fille, faire régner la justice en appliquant la loi, mais le principe de réalité reprend toujours le dessus. Le lecteur en veut personnellement au Marshal Bass qui fait passer sa fonction avant le reste, et il s’en veut à lui-même car il n’était pas possible de laisser vivre un tel chien fou, capable de tuer froidement toute personne lui tenant tête, quelle qu’en soit la raison. Il en veut à River Bass de ne pas être parfait, tout en sachant pertinemment ce que cet homme a enduré, juste à cause de sa couleur de peau. Il encaisse avec les femmes du récit, tout en se disant qu’il n’aurait pas fait mieux dans une telle société.


Un peu distrait, le lecteur commence sa lecture avec l’a priori de plonger dans un western juste un peu dur. Il retrouve cette narration visuelle très riche dans ce qu’elle montre, très rigoureuse dans sa manière de raconter. Il glisse progressivement sans s’en rendre compte dans un récit aussi noir que l’âme humaine, où les individus sont le jouet de leur histoire personnelle, de leur culture, des péchés de leurs parents. Traumatisant.



mercredi 14 juin 2023

Marshal Bass T02: Meurtres en famille

Ça, c’est une façon de faire ! Un coup suffit à chaque fois.


Ce tome fait suite à Marshal Bass T01: Black and White (2017). Sa première publication date de 2017. Il a été réalisé par Darko Macan pour le scénario, Igor Kordey pour le dessin, et par Nikola Vitković pour la mise en couleur. La traduction et le lettrage ont été assurés par Fanny Thuillier. Le personnage principal est inspiré de Bass Reeves (1838-1910), premier shérif adjoint noir de l’United States Marshals Service à l’ouest du Mississippi, qui a essentiellement officié en Arkansas et en Oklahoma. Il comprend cinquante-quatre pages de bandes dessinées.


Arizona, 1875. Un cavalier tenant un nourrisson emmailloté dans ses bras, arrive à proximité de la ferme isolée de la famille Vanderkolk. Timothy Brown espère bien trouver quelque chose à manger, et peut-être même prendre un bain. La Providence les a amenés par ici, rien de moins. Il avance tranquillement à cheval vers la clôture. Derrière un rideau de la ferme, la fille Sabien prévient son père Roeland que quelqu’un approche. Avec derrière lui son fils Janwillen et son épouse Rebekka, le père déclare : qu’il vienne, tout le monde est bienvenu dans cette maison. Le fils demande s’il peut s’occuper du visiteur, le père lui répond qu’il n’est pas encore prêt, un homme n’aurait pas demandé la permission pour faire ce qu’il veut. Brown frappe à la porte et l’ouvre. Il demande poliment s’il y aurait une chaise à leur table pour un voyageur exténué. Il se présente, et en réponse, Sabien fait les présentations. Mais Janwillen préfère sortir brusquement pour aller s’occuper du cheval du voyageur. Brown s’adresse alors à la jeune femme et déclare ingénument qu’il est heureux qu’elle ne soit pas mariée car il est à la recherche d’une nouvelle femme pour sa petite et il peut difficilement espérer trouver quelqu’un de plus doux et rayonnant qu’elle. Rebekka est en train de servir du ragout, et Timothy s’assoit à table, avec son nourrisson endormi dans les bras.



Timothy Brown lève une première cuillère de ragout, quand Roeland Vanderkolk l’estourbit par derrière, d’un puissant coup de hache. Il se félicite de son action : ça c’est une façon de faire, un coup suffit à chaque fois. Sabien se penche sur l’invité inconscient pour voir comment va le pauvre bébé. Elle fait une découverte des plus macabres. Le père se félicite d’avoir débarrassé le monde d’un tel individu capable de traiter ainsi un nourrisson. Janwillen entre en coup de vent dans la maison : Jacobsen arrive avec ses vaches, ses hommes et tout, et tout. La famille a juste le temps de faire disparaître les corps par une trappe dans le plancher, permettant d’accéder au vide entre la terre et le sol de la maison. Jacobsen entre dans la ferme et prend des nouvelles de Roeland : ce dernier offre un verre de schnaps au Danois. La famille Vanderkolk partage son repas avec les vachers. Dans vide sous la maison, Timothy Brown reprend ses esprits et commence à s’éloigner tant bien que mal. Il est repéré par Janwillen qui travaille à l’extérieur.


Une couverture peu révélatrice avec River Bass qui court pied nu dans le désert son revolver à la main et son chapeau porte-bonheur sur la tête, et un titre tout aussi énigmatique. Marshal Bass n’apparaît qu’à la page onze, c’est-à-dire la neuvième planche. Il est inconscient de la page vingt-trois à la page vingt-sept. Il n’apparaît finalement que dans trente-trois pages sur cinquante-quatre, mais il ne se réduit pas à une simple deux ex machina, ou à un catalyseur. Il prend une part active dans l’action. Le lecteur retrouve une partie des éléments établis dans le premier tome : la couleur de peau de River Bass (heureusement) et les réactions racistes qu’elles suscitent, son chapeau melon avec un trou de balle au niveau du front, son endurance, sa résistance aux coups, son adresse réaliste avec une arme à feu, et sa famille (son épouse Bathsheba, et sa grande fille Delilah, ses autres enfants). Le récit s’inscrit également dans le genre du western, comme pour le tome un, et il est fait mention de la famille Defoe, celle du type qu’il a descendu dans l’exercice de ses fonctions au cours du tome précédent. Le lecteur retrouve assez de caractéristiques pour se sentir dans une série, ressentir l’effet de familiarité. En outre ce deuxième tome est réalisé par les mêmes scénariste et dessinateur, et il est fait une part belle aux paysages naturels désertiques de l’Arizona.



Dès la deuxième page, le lecteur a la puce à l’oreille, surtout s’il a déjà entendu parler de la famille Bender qui a sévi dans le comté de Labette au Kansas en 1872 & 1873, par exemple dans la bande dessinée The saga of the Bloody Benders (2007) réalisée par Rick Geary. En revanche, il n’anticipe peut-être pas les intentions réelles de Timothy Brown. Affreux, sales et méchants ? Les auteurs font en sorte de donner un peu plus de personnalité à leurs personnages, toutefois ils ne brillent pas par leur intelligence. Le lecteur en découvre un premier aspect quand Janwillen se trahit bêtement en répondant à une question du marshal demandant si les Vanderkolk ont aperçu Timothy Brown en leur présentant un avis de recherche avec son portrait. Il ne s’attend pas à ce que Turtle, chasseur de primes, se montre tout aussi peu brillant, et se fasse avoir par surprise à deux ou trois reprises. Avec de tels individus manquant à ce point de jugeotte, le personnage principal passe aisément pour une lumière. Grâce à sa résistance, il parvient à contrecarrer les criminels, non sans conséquences. Pour autant, le scénariste n‘en fait pas un héros au cœur pur. Il indique qu’il attend Timothy Brown à Dryheave, en s’envoyant du whisky au saloon de Madame Cléopâtre et en appréciant les services des filles. Il devient la proie du désir charnel comme les autres hommes, totalement oublieux de son épouse. Il ne peut qu’acquiescer au constat de la jeune femme : La beauté est une prison. Si elle était laide, elle serait libre ; une femme n’est jamais libre, pas tant qu’il y a des hommes autour.


En effet, le manque de bon sens de certains ne se transforme jamais en une source de comique. Les auteurs racontent leur histoire au premier degré : le constat qu’il y aura toujours des êtres humains pour profiter des autres, en abuser, les plier à leur volonté par la force, y compris au sein même d’un groupe ou d’une communauté. Ce récit dégage une noirceur intense et fataliste. La justice prend la forme d’un lynchage ou d’un coup de feu qui atteint souvent sa cible par chance, voire d’un crâne frappé avec force contre une pierre à nombreuses reprises jusqu’à ce que mort s’en suive. Dans la petite ville de Dryheave, le shérif applique une justice pragmatique et préventive : River Bass est placé dans une cellule avec Turtle, tout marshal qu’il soit. La foule de Dryheave n’hésite pas à lyncher les meurtriers dans la minute, sans aucun procès. La civilisation prend plus la forme des échanges commerciaux, des villes, des habits, que de la justice ou de quelque forme de protection sociale que ce soit.



Dès la première page, le lecteur retrouve la qualité des images : un élégant entrelacs sophistiqué entre photoréalisme et discrètes exagérations. La première case occupe la largeur de la page : un homme sur sa monture qui observe une petite ferme à quelques dizaines de mètres de distance, en contrebas. Déjà vu mille fois, eh bien non : le lecteur n’éprouve pas de sensation d’ersatz. L’artiste et le coloriste ont représenté avec soin les quelques nuages dans le ciel bleu, la chaîne montagneuse dans le lointain, la végétation spécifique de cette région, les deux bâtiments de la ferme, la clôture en fil de fer tendu entre des piquets, la monture du cavalier avec la selle, les rênes et les sacoches, Timothy Brown avec sa gabardine, ses bottes et son chapeau. La mise en couleur complète les traits encrés comme s’il s’agissait l’œuvre d’un unique artiste, ajoutant des informations de texture, d’ombrage, de relief. S’il en prend le temps, le lecteur remarque même qu’il y a une petite boule d’herbes en train de rouler poussée par le vent, qu’il retrouve dans la troisième case. Les artistes se montrent toujours aussi investis pour donner à voir les paysages qu’ils soient naturels ou urbains. Le lecteur comprend ainsi comment est aménagée la grande pièce de la ferme avec son rideau (détail authentique extrait du mode opératoire des Bender), la nature du mobilier, le vide sous le plancher de la demeure, la disposition des bâtiments de la ville de Dryheave et l’importance donnée à certains commerces par rapport à d’autres. Il s’arrête pour contempler le dessin en double page trente-deux et trente-trois : la grande rue en terre, les chevaux attachés aux barres devant les commerces, les curieux et les professionnelles aux fenêtres, la voie de chemin de fer et le train avec sa locomotive à vapeur, le silo en hauteur pour la ravitailler, les maisons un peu à l’écart, les fils du télégraphe avec quelques oiseaux perchés dessus, les auvents en toile, les badauds dans la rue, une vision très impressionnante.


Igor Kordey et Nikola Vitković réalisent des planches d’une qualité incroyable. Le lecteur savoure aussi bien des cases pour leur décor, que des planches ou des bandes pour une prise de vue, une action, une direction d’acteurs, la mise en scène. Cela commence avec cette vision de la ferme, puis le coup de hache asséné par derrière. L’efficacité de la famille Vanderkolk pour cacher les cadavres impressionnent par sa rapidité. Le pauvre Brown rampe sous le plancher de la demeure dans des cases de la longueur de la page, d’une très faible hauteur pour bien marquer l’exiguïté de l’espace. Impossible de résister au calme et à la logique imparable de River Bass convainquant le shérif de le laisser sortir de sa cellule. Le lecteur se laisse avoir avec la même naïveté que Marshal Bass par la sincérité des aveux apeurés de Sabien. Il sourit franchement en voyant Turtle comprendre qu’il menace River Bass, sans pouvoir le contraindre. Il est pris de court par la réaction de Rebekka Vanderkolk alors que son mari vient d’être pendu. Il éprouve la résignation de Sabien et la force de la pulsion de River Bass autour du feu, dans la nuit, un moment qui le met mal à l’aise au possible, par sa tension intense.


Le premier tome avait convaincu le lecteur que le scénariste et l’artiste avait le talent nécessaire pour réaliser un western qui sorte de l’ordinaire et qui retienne son attention. Ce deuxième tome monte la barre encore un peu plus haut, avec une narration visuelle d’une grande richesse, et un scénario qui sait mettre en scène les ratages des personnages, sans pour autant en devenir poussif ou heurté. Implacable.



mercredi 31 mai 2023

Marshal Bass T01: Black and White

C’est toujours bien de lancer un mensonge par-ci par-là. La vérité a fait tomber davantage d’hommes que les balles de revolver.


Ce tome est le premier d’une série à suivre. Sa première publication date de 2017. Il a été réalisé par Darko Macan pour le scénario, Igor Kordey pour le dessin et la supervision des couleurs, et par Desko pour la mise en couleur. La traduction et le lettrage ont été assurés par Fanny Thuillier. Le personnage principal est inspiré de Bass Reeves (1838-1910), premier shérif adjoint noir de l’United States Marshals Service à l’ouest du Mississippi, qui a essentiellement officié en Arkansas et en Oklahoma. Il comprend cinquante-quatre pages de bandes dessinées.


Arizona, 1875. Alors que le ciel se pare de magnifiques tons pour le coucher de soleil, River Bass, un afro-américain, se trouve dans une situation intenable : au pied d’un très gros arbre, une corde autour du cou, les mains liées dans le dos, sur un cheval dont la longe est attachée à une des racines, mais qui résiste de plus en plus mal à la tentation d’aller manger les feuilles d’un buisson à deux ou trois pas de distance. Bass tente de le calmer avec des paroles douces, mais la corde se resserre inexorablement. Soudain un cavalier arrive au grand galop et prend les rênes de la monture de Bass pour l’empêcher de l’avancer. Le colonel Terrence B. Helena présente ses excuses au pendu, tout en coupant la corde et en desserrant le nœud. Il lui explique la situation : la bonne nouvelle est que Bass n’est effectivement pas la personne qu’il cherche. La mauvaise nouvelle est que l’homme en question, un dénommé Bill Derby, s’est révélé véritablement pénible. Il a fichu la frousse à ses adjoints et Helena a dû régler ça tout seul. Du coup, il a une proposition pour Bass. Il a entendu beaucoup de bien de lui, du mal aussi mais moins qu’il ne l’aurait cru. Il en est venu à se dire qu’il serait peut-être l’homme de la situation pour appréhender le gang que Bill Derby prévoyait de rejoindre. Il lui demande de réfléchir à sa proposition et il lui offre le chapeau de Derby, avec le trou là où la balle qui l’a tué a pénétré.



Le lendemain, par une belle journée, la famille Bass, monsieur & madame, ainsi que leurs six enfants, ont fini de manger. Bathsheba indique à son mari River qu’elle n’aime pas ce nouveau chapeau, car le trou en fait un mauvais présage. Elle n’aime pas l’idée qu’il pourrait être pendu à un arbre à cet instant précis, que les enfants et elle pourraient atteindre en vain son retour sans savoir qu’il est pendu quelque part. et elle n’aime pas le travail qu’on lui a proposé. River décide de la convaincre par la douceur, et leur plus grande fille fait sortir ses sœurs et frères pour assurer l’intimité nécessaire à ses parents. Après leurs ébats, Sheba livre le fond de sa pensée à son mari : la seule et unique raison pour laquelle ce colonel blanc veut qu’il soit son adjoint, c’est parce que River est un homme noir et qu’il doit arrêter un gang de noirs. C’est comme envoyer un chien chasser des loups, voilà ce que c’est. Elle défie River de lui dire le contraire. Quelques jours plus tard, le gang de Milord attaque la ville d’Olive Grove. Ils ont pillé la banque et s’enfuient à cheval, mais plusieurs habitants sont armés et leur tirent dessus.


Ce n’est pas la première fois que ce scénariste et ce dessinateur collaborent ensemble, et tout en menant à bien cette série, ils ont également réalisé un superbe diptyque : Colt & Pepper, Colt et Pepper T01 Pandemonium à Paragusa (2020), Colt et Pepper T02 Et in Arcadia ego (2021). Un western de plus : certes la bande dessinée franco-belge ne manque pas d’excellentes séries dans ce genre, ce qui incitent les auteurs à se montrer originaux. Ces derniers ont choisi de mettre en scène un marshal adjoint afro-américain, ce qui en fait un personnage original et ce qui rend sa mission plus difficile du fait du racisme qui est bien présent dans ces pages. Le lecteur peut se dire que les auteurs en font un peu de trop, ce qui nécessite de sa part un surcroît de suspension d’incrédulité consentie, mais il s’avère qu’un tel individu a bel et bien existé. Cet état de fait ramène l’histoire dans un domaine plausible, même si le lecteur sait bien qu’il s’agit d’un récit de type aventure, avec actes de courage et conventions de genre, comme les chevauchées dans des paysages naturels, des individus patibulaires sans foi ni loi, des échanges de coups de feu, tout ce qui fait un western classique. Le lecteur plonge dans cette ambiance western dès la première page, avec ce bel arbre et ce ciel presque enflammé par le coucher de soleil.



L’artiste impressionne par le degré de détails de ses dessins et sa capacité à reconstituer l’époque et les environnements pour une véracité historique saisissante. En page six, le lecteur découvre la ferme modeste des Bass : une vue en extérieur du bâtiment construit à l’ombre de deux grands arbres magnifiques, les murs en pierre, l’enclos à cochon, les poules et le coq, le chien à l’ombre de l’avancée du toit, les deux chevaux dans leur enclos, le puits artésien, le tonneau en bois à demi enterré pour servir d’abreuvoir, le soc de charrue. L’aménagement intérieur a bénéficié de la même implication de l’artiste : la grande pièce principale, la table en bois et les bancs tout simples, la cuisinière à bois, les quelques casseroles et pots sur l’unique étagère, le baquet en bois, le lit des parents uniquement séparé de la pièce principale par une tenture et le crucifix accroché au-dessus du lit. Dans un dessin en double page, dix & onze, spectaculaire, le lecteur se retrouve dans la grand-rue, l’unique rue, d’Olive Grove. Par a suite, il se retrouve aux côtés de divers personnages dans des environnements comme un zone désertique rocailleuse pour un feu de camp et une nuit à la belle à étoile, un long chemin de terre, entre deux vastes prairies, menant à une ferme, avec son portique en bois pour marquer le début de la propriété, l’intérieur de cette ferme avec également sa grande pièce principale, le crâne d’un buffalo avec ses deux cornes suspendu à un autre portique, une haute éolienne avec sa girouette, une superbe chevauchée dans une zone désertique avec ses cactus et ses formations rocheuses en arrière-plan, l’approche de la petite ville de Dardanelle avec un début de végétation rase et éparse, et les bâtiments de cette ville une fois le gang en pleine action pour le pillage.


Il s’agit bel et bien d’un récit d’aventure, avec ses scènes spectaculaires. Le lecteur admire les paysages naturels et leur belle mise en valeur grâce à la mise en couleurs qui vient rehausser les reliefs, installer une ambiance lumineuse, que ce soit la nuit tombée ou la belle luminosité d’une espace grand ouvert à perte de vue, qui vient ajouter des éléments descriptifs en couleur directe. Le dessinateur emporte d’entrée de jeu le lecteur dans ces lieux, et rend plausible chaque situation, avec un dosage sophistiqué du spectaculaire en fonction des besoins. Le lecteur en prend plein la vue avec le dessin en double page dix & onze : la demi-douzaine de membres du gang de Milord en train de s’enfuir à tout allure d’Olive Grove après avoir dévalisé la banque, et un groupe d’une vingtaine d’habitants en train de se défendre et de les attaquer, soit avec des armes à feu, soit avec n’importe quel outil contondant ou tranchant qui leur est tombé sous la main. Une scène d’une sauvagerie peu commune, à l’opposé d’une violence esthétique, attestant d’un affrontement fruste, désordonné, avec des individus qui ne sont pas des combattants de métier. C’est brutal, violent, barbare, primal, sans même parler de Myra abattu par un coup de feu à bout portant dans le visage. Par la suite, le lecteur se rend compte qu’il est totalement investi et impliqué dans des scènes comme des dialogues avec une tension à couper au couteau, les pauvres propriétaires de la ferme battus et attachés en plein soleil par le gang de Milord, leur fille qui risque de se faire abattre de sang froid pour éviter de laisser des témoins, la chevauchée dans les rues de Dardanelle.



Le scénariste maîtrise donc pleinement son dosage, et conçoit un récit qui fait la part belle à la narration visuelle, avec des moments où les dessins portent largement plus de la moitié des informations. L’intrigue s’inscrit dans un fil directeur très classique du western : un groupe de bandits mené par un chef autoritaire et qui écume la région pour s’approprier les richesses des patelins (piller les banques), et investir des fermes pour y séjourner en massacrant les propriétaires et leur famille, voire leur serviteur ou leur esclave, et consommer leurs ressources. Le lecteur apprécie que le récit soit porté par l’intrigue comme une vraie aventure. Il ressent que le scénariste la raconte comme un adulte, avec des touches d’acceptation de l’état du monde (la réalité du racisme), d’indignation (le colonel demandant à son adjoint Steff s’il trouve normal qu’il y ait toujours eu des antis et des pauvres), de résignation (obligation de faire usage de la force et de la violence, de subir pour partie la loi du plus fort), de cynisme (tant pis pour les pauvres bougres qui connaissent une fin brutale, c’était inéluctable), d’acceptation (Sheba sait qu’elle ne pourra pas faire changer d’avis son mari), d’arbitraire (Milord peut décider d’abattre la fillette comme il peut très bien la laisser en vie, sans autre raison que l’impulsion du moment), d’injustice (Pourquoi River Bass se retrouve-t-il pendu une deuxième fois ?), et de pulsion de vie, de continuer à se battre malgré tout parce que l’alternative est pire. Il s’agit donc d’un récit profondément adulte sous ses atours de western et d’aventures.


Pour un western de plus, avec toutes les conventions bien établies du genre ? Oui, sans aucune hésitation. Igor Kordey est un conteur formidable, à la fois pour la vitalité et la justesse de ses personnages, pour ses mises en scène spécifiques à chaque situation, pour la qualité de sa reconstitution historique, pour le souffle et la lumière de ses grands espaces, pour le dosage parfait du spectaculaire quand nécessaire, pour son implication exemplaire dans les séquences visuelles complexes. En plus, le scénario fonctionne sur une dynamique simple et efficace, avec une soif de justice inextinguible, et des individus qui se comportent en adulte conscient du caractère imparfait et injuste de la vie et de la société, ce qui ne les empêche pas de faire leur possible pour l’améliorer en fonction de leurs moyens, avec un courage admirable.