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mercredi 1 juillet 2026

Frankenwood

Mais dites-moi : qu’est-ce qu’un réalisateur… sans scénariste ?


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Darko Macan pour le scénario et les dialogues, par Igor Kordey pour la mise en scène, le montage, le découpage et la réalisation visuelle, avec Anubis pour les finitions et la colorisation, Fred Urek pour le lettrage et les sous-titres. Il comporte cent planches de bande dessinée. Il se termine avec un cahier graphique de quatre pages reproduisant quatre planches en noir & blanc, sans texte, dont deux dessins en pleine page, l’un avec Marilyn Monroe, l’autre avec Alfred Hitchcock.


Dans le comté de Los Angeles, en 1963, par une belle nuit étoilée, un homme est enchaîné aux rails d’une voie ferrée, avec quatre hommes en train de le regarder, deux voitures garées sur le bas-côté. George Reeves est en train de reprendre connaissance, et il souhaite savoir ce qu’ils lui ont fait. Les autres lui expliquent : ils l’avaient prévenu, et tous redressent la tête car ils ont entendu l’avertisseur sonore d’un train qui approche. Ils continuent : George n’aurait pas dû s’approcher de la môme, et maintenant ils vont voir s’il est vraiment plus fort qu’une locomotive. Reeves tire sur ses chaînes de toutes ses forces : il réussit à casser celle qui entrave son poignet droit. Un des gangsters sort son revolver. La locomotive arrive et le train passe à toute allure. Après son passage, les quatre criminels constatent qu’il ne reste rien sur les rails. L’un d’eux voit le cadavre sur le ballast. Le chef leur demande d’enlever les chaînes pour qu’on puisse croire que l’acteur s’est planté devant le train tout seul.



Le soleil se lève sur les lettres HOLLYWOOD, et sur la ville. Los Angeles est une ville où les scènes de nuit se tournent le jour, et les scènes de jour la nuit. Ici, tout se confond. Les jours se confondent. Les années. Les gens. Dans son bureau, le détective privé se dit qu’il a bien fait de se tenir à l’écart de tout ça. Le téléphone sonne : Bogie décroche : à l’autre bout du fil, c’est S.J. son agent depuis vingt ans, et qu’il lui dit qu’ils l’attendent sur le plateau, encore, inutile de dire qu’ils ne sont pas particulièrement ravis. Bogie a repris son interlocuteur : il s’appelle Sam Marlowe, et son attention est attiré par le bruit de talons hauts dans le couloir qui mène à son bureau. Il pose le combiné à côté du téléphone, et il s’avance vers la porte vitrée en refaisant son nœud de cravate, certain qu’il s’agit de Slim. Il ouvre la porte sur laquelle est marqué Marlowe, et il découvre une magnifique blonde qui lui déclare qu’elle a besoin d’un détective. Un peu déçu que ce ne soit pas Slim, il la laisse rentrer, et elle se présente comment étant Marilyn sans en être tout à fait sûre. Elle s’assoit, Bogie s’allume une clope, elle explique la raison de sa venue : elle a besoin d’un privé pour son ami George, il était Superman, peut-être qu’il l’a vu à la télé. Après avoir expliqué ce qu’est une télévision à son interlocuteur, elle ajoute que George est mort. C’était dans le journal ce matin, à la troisième page elle va pour lui montrer en prenant le quotidien qu’il lisait, mais ce n’est pas celui du jour.


La première cellule de texte établit l’année du récit : 1963. George Reeves (1914-1959) est désigné par son nom, il a interprété Superman dans un feuilleton télévisé à partir de 1951. Humphrey Bogart (1899-1957) est également désigné par son nom, lors de l’appel téléphonique de son agent S.J. Impossible de se tromper sur la belle blonde : Marilyn Monroe (1926-1962, Norma Baker). À l’évidence, ces trois personnages sont bel et bien morts, mais peut-être pas enterrés dans le cadre spécifique de ce récit. D’ailleurs Marilyn le dit elle-même : elle avait engagé George pour trouver qui l’a tuée, elle. Pour entamer son enquête, Bogie se rend dans un établissement appelé The Castle, doté d’un beau parc dont les pelouses portent des pierres tombales. Sur place, il est accueilli un homme de haute taille prénommé Boris, aucun doute il s’agit de Boris Karloff (1887-1969), acteur britannique connu pour avoir interprété le personnage du monstre de Frankenstein. Par la suite, le lecteur peut reconnaître sans difficulté Oliver Hardy (1892-1957, la moitié de Laurel & Hardy), le célèbre acteur Clark Gable (1901-1960), l’immense réalisateur Alfred Hitchcock (1899-1980) et encore quelques autres. Il peut entretenir un doute parfois. L’homme à tout faire de The Castle finit par confirmer son identité : Jack Nicholson (1937-). Le doute plane sur les hommes de mains qui rappellent Alex (Malcolm McDowell), Pete, Georgie et Dim, en provenance du film Orange mécanique (1971) réalisé par Stanley Kubrick (1928-1999), mais lors d’un échange il apparaît que leurs prénoms sont Garth, Johnny et Colm.



Après les douze tomes de la magnifique série Western consacrée à Marshal Bass (2017 à 2025) ou encore le diptyque Colt & Pepper (2020 & 2021), le lecteur éprouve une vive hâte à retrouver ces deux créateurs. Il note bien que les crédits leur accolent des postes associés à la réalisation d’un film, ce qui fait honneur en particulier au dessinateur. Dès la première page, le lecteur retrouve les textures qui lui sont si particulières, par exemple les rides et les plis sur la peau des visages, l’étoffe des vêtements, les formes irrégulières des végétaux, la qualité de certaines matières comme l’osier d’un fauteuil, le brillant d’un dallage fraîchement lavé, le métal d’un revolver, le bouton cranté d’un interrupteur, la mousse d’un shampoing, le reflet des vaguelettes sur la coque d’un yacht, etc. À l’évidence, ces deux créateurs nourrissent une vraie passion pour cet âge du cinéma et cela se voit à chaque planche. Outre les acteurs et le réalisateur aisément identifiables, le bureau du détective privé est impeccable jusque dans l’ombre des lamelles du store vénitien et la machine à écrire, Marilyn est à tomber par terre même si le dessinateur la fait malicieusement loucher dans une case, les sculptures sur le frontispice de l’hôpital sont plus vraies que nature, les visions de Los Angeles enchantent par leur horizon interminable, les jardins paysagers des villas font honneur aux jardiniers, etc. Le lecteur apprécie les détails comme les flasques d’alcool, ou la batte de baseball et son attache derrière le comptoir, prête à servir.


Le récit est construit sur un mystère : comment se fait-il que des acteurs décédés soient encore vivants ? Qu’est-ce que cela fait à leur esprit pour qu’ils confondent ainsi leur état civil réel et le rôle qui leur colle à peau ? Y a-t-il vraiment un coupable à découvrir ? Qui est le mystérieux S.J. ? La narration visuelle enchante le lecteur par sa capacité à capturer l’ambiance de films de l’époque, à la retranscrire avec justesse et sensibilité. Et à glisser des détails en loucedé, comme Jack en train de se soulager sur la grille d’entrée de The Castle. Le lecteur a bien pris note du sous-titre présent sur la couverture : Une comédie noire en Parodirama. Il savoure donc les évocations de la mythologie cinématographique pour ce qu’elles sont : le bureau du détective privé, le passage à tabac de Bogie en pleine rue, la sollicitude de Lauren Bacall (1924-2014) pour Bogie, la mise en scène d’Alfred Hitchcock pour recevoir à dîner chez lui, les facéties de John Fitzgerald Kennedy (1917-1963), la parodie d’affiche pour le film Les oiseaux (1963) avec Marilyn au lieu de Tippi Hedren (1930-). Le dessinateur se montre un metteur en scène rigoureux et inventif (montage et découpage compris) pour donner à voir chaque lieu, concevoir des prises de vue vivantes pour les dialogues, et inclure les références cinéphiliques de manière organique, laissant croire au lecteur qu’il les repère facilement, que ce soit l’interrogation récurrente sur la cigarette de Bogie ou le motel Bates.



Les auteurs affichent donc qu’il s’agit d’une parodie, qu’ils utilisent des acteurs célèbrent commençant à confondre leur rôle avec la réalité. Humphrey Bogart éprouve des difficultés à choisir entre Sam Spade (dans le Faucon maltais, 1941, réalisé par John Huston, 1906-1987) ou Philip Marlowe (dans Le grand sommeil, 1946, réalisé par Howard Hawks, 1896-1977). Sa voix intérieure est irrésistible dans la veine du détective privé qui en a vu d’autres, qui sait qu’il va dérouiller et qui sait encaisser, et qui se dit qu’il lui manque une pièce du puzzle pour que tout s’assemble. Marilyn est également formidable en ravissante idiote, tout en étant très consciente d’être contrainte à incarner l’image que tout le monde projette sur elle. Elle sait que Tout le monde l’aime, mais ils ont tous quelqu’un qu’ils aiment plus. Les auteurs jouent avec la notion de jouer un rôle, et comment ces acteurs se trouvent enfermés dans cette image, jusqu’à se prendre au jeu. Bogie énonce que : Los Angeles est une ville où les scènes de nuit se tournent le jour, et les scènes de jour la nuit. Ici, tout se confond. Les jours se confondent. Les années. Les gens. Karloff explique que les studios payent pour maintenir les grosses stars en vie, et que pour George Reeves ce furent les enfants. Plus tard, Bogie se sent comme s’il avait reçu un scénario différent de tout le monde autour de lui, mais à Hollywood ce n’est pas si rare que ça. La progression de l’enquête amène Bogie à rendre visite à Hitchcock, et se demander : Qu’est-ce qu’un réalisateur… sans scénariste ? En révélant le commanditaire du meurtre de Marilyn, les auteurs mettent en lumière une femme de l’ombre. Et enfin le secret est dévoilé concernant l’identité de la personne appelée S.J. Ce qui conduit le lecteur à aller se renseigner sur Irving Paul Lazar (1907-1993).


Est-ce que le lecteur entretient une affection particulière pour le cinéma américain des années 1940 et 1950 ? Si oui, il est aux anges. Le dessinateur fait revivre à la fois la mythologie d’une partie de ces films et quelques acteurs emblématiques, avec une vraie tendresse. Le scénariste concocte une intrigue à la fois sur le mode fantaisie, à la fois sur le mode métaphorique. Le point de départ est de savoir qui a tué Marilyn (Monroe, bien sûr), et l’enquête répond à cette question sur les deux plans, tout en jouant sur le fait que ces célébrités ont acquis le statut d’immortalité. Ensorcelant.



jeudi 11 juin 2026

Marshal Bass T12 Crépuscule

On fait ce qu’on doit faire, pas ce qu’on veut faire !


Ce tome est le dernier de la série ; il fait suite à Marshal Bass T11: Putain de fric (2024) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Darko Macan pour le scénario, Igor Kordey pour les dessins, et Anubis pour les couleurs sous supervision de Kordey. La traduction et le lettrage ont été assurés par Fanny Thuillier. Le personnage principal est inspiré de Bass Reeves (1838-1910), premier shérif adjoint noir de l’United States Marshals Service à l’ouest du Mississippi, qui a essentiellement officié en Arkansas et en Oklahoma. Il comporte cinquante-quatre planches de bande dessinée La collaboration suivante de ces deux créateurs : Frankenwood (2026).


En avril 1879, dans l’arrière-cour d’une maison, un chien allongé sous un branchage, avec les mouches. En août 1880, un riche propriétaire allongé mort dans une hacienda, la bave aux lèvres, sous le regard de son majordome. En janvier 1881, dans un camp de soldats de l’Union, des soldats donnent un coup pied dans les tabourets sur lesquels les trois pendus prenaient appui, à genoux sur le sol, une femme est en pleurs, les mains attachées dans le dos. Quelque part en Louisiane en juin 1881, après la tombée de la nuit, River Bass, accompagné par Beef, se présente à l‘entrée d’une zone de divertissement pour adultes à ciel ouvert. Rondo, la personne à l’extrémité du ponton l’informe qu’il doit laisser son flingue, pas d’armes de poing non plus, et pas d’Afro-américains fauteurs de troubles. Bass s’emporte et lui explique qu’il est un marshal adjoint des États-Unis. Un homme bien habillé à côté de l’accès le reconnaît comme étant Le River Bass. Rondo se tourne vers Fred White qui explique que c’est le plus célèbre noir de l’histoire. C’est grâce à lui qu’il va devenir shérif à Olive Grove le mois prochain, parce qu’il a ouvert la voie aux gens comme eux. Rondo finit par accepter de laisser passer Bass, mais il doit quand même laisser son arme à l’entrée. Le marshal accepte, tout en conservant son barillet avec les balles. Beef franchit à son tour l’entrée et il est accueilli par une belle jeune femme qui lui annonce que tous les verres sont à cinq cents, les danses aussi. Il répond qu’il n’a qu’une pièce de vingt-cinq cents ; elle constate : trois verres et deux danses, ou deux verres et trois danses.



De son côté, Fred White entame la conversation avec River Bass : il souhaite savoir ce qui l’amène ici. Il répond qu’il cherche un trompettiste du nom de Jack le borgne, est-ce que White le connaît ? Son interlocuteur répond que tout le monde le connaît : le meilleur trompettiste de tout le delta ! Il se demande si Bass va l’arrêter, pour lui les musiciens sont toujours plus près du diable que des anges. Bass a repéré une chope de bière sur une table, il la prend et il la descend d’un trait. Son propriétaire s’adresse à lui avec véhémence, énervé que quelqu’un ait bu sa bière, Fred White s’interpose pour le calmer et lui paye une autre consommation. Beef danse avec Sally, très content. River trouve enfin Jack le trompettiste et l’interpelle par son vrai nom : David. Celui-ci, accompagnée de deux charmantes donzelles, reconnaît immédiatement son père. Bass intime à son fils de retourner auprès de sa mère. Et il faut qu’il dise à Jacob et Josh de revenir aussi. Ensuite, lui, River, pourra chercher une solution pour ramener aussi les filles et…


Quelle tristesse… Ces deux créateurs n’ont pas le droit de faire ça ! Comment peuvent-ils mettre un terme à une série aussi extraordinaire, qui prend tant aux tripes ? À qui peuvent-ils faire croire qu’ils vont pouvoir honorer leur personnage et le reste de la distribution en seulement une cinquantaine de pages ? Et puis c’est quoi ce début ? Trois cases de la largeur de la page avec des mentions de date, des situations éloignées de plusieurs mois, des lieux ou des individus que le lecteur n’est pas bien sûr de reconnaître. Il y aura plusieurs pages de cette nature à intervalle régulier dans ce tome baladant le lecteur : février 1883, août 1884, septembre 1886, mars 1888, janvier 1890, septembre 1891, décembre 1892, mars 1895, mai 1896, juin 1997, décembre 1900, mai 1903, janvier 1910, et autant de lieux différents. Après tout, ce dispositif finira bien par faire sens, déjà pour ces vignettes soigneusement présentées dans un ordre chronologique, et puis… quand même… mais oui… il est possible d’identifier certains personnages. Certaines situations fonctionnent également comme un écho : une pendaison comme celle de River en ouverture de la série, un passage en prison comme pour River dans le tome quatre, une scène dans une maison close… Bon sang ! Ces personnages en page trente-et-un au visage si reconnaissable. Ah ouais, d’accord… À chaque fois, l’illustration correspondante emporte le lecteur dans un endroit spécifique, une ambiance particulière, une situation racontant une histoire à elle toute seule, toute la force narrative d’un conteur visuel hors pair. Un tour de force graphique en une unique case, une unique image emmenant le lecteur dans un récit potentiel.



Soit, les auteurs réussissent la clôture de leur série avec élégance et sophistication en évoquant la trentaine d’années à venir. En prime ils citent des événements marquants des tomes précédents, avec une habileté telle qu’ils reviennent immédiatement en mémoire au lecteur, sans qu’il n’ait besoin d’aller farfouiller dans sa bibliothèque pour relire les passages concernés. C’est vrai aussi que l’artiste continue à réaliser des planches aussi riches que lisibles, aussi descriptives que construites. Donc : River Bass va prendre du bon temps sur une île accessible par un pont de bois, à laquelle sont amarrés deux bateaux avec roue à aubes, des barques, il y a des chevaux qui attendent sagement le retour de leurs propriétaires, deux carioles encore attelées sous la garde de deux individus armés d’un fusil, des tentes et des barnums, deux dizaines de clients, des feux pour un peu de lumière, les arbres, les deux bras de rivière… et tout cela dans une seule case ! Un peu plus tard, il y a cette étonnante construction, une sorte de bâtisse éphémère en foin, haute d’un ou deux étages, un hôtel de fortune pour des vagabonds, et en une case le lecteur l’a immédiatement vue et en a compris le principe et l’intérêt. Il tourne la page et il découvre les individus sans le sou en train d’y dormir. Un endroit assurément insolite, peu probable et pourtant rendu totalement évident.


L’artiste soigne également les détails qu’il s’agisse des décors ou des accessoires. Les auteurs organisent le face-à-face attendu entre grand-père Tom et River (y avait intérêt !) : évidemment il ne se déroule pas comme attendu, et le lecteur se régale à regarder les cages, les bocaux et leurs contenus, les paniers tressés, les cordages, les étagères… et il se rend compte que le dessinateur a pris grand soin que chaque plan soit raccord en termes de localisation spatiale de chaque élément dans les différents points de vue. Comme tout bon western qui se respecte, il comprend une scène de duel où la tension maintient le lecteur sur le rebord de son siège. À nouveau, le dessinateur rend plausible une situation complexe dont la théâtralité artificielle aurait sauté aux yeux si la réalisation avait été de qualité moindre. Chacun de la quinzaine de personnages se comporte de manière plausible y compris en groupe, leurs déplacements se faisant avec le plus grand naturel, pour qu’ils puissent être visibles, jouer leur rôle chacun leur tour et laisser la place centrale à l’affrontement. Du grand art ! L’œil du lecteur est entraîné de l’un à l’autre, individuellement ou en groupe, avec une sortie de scène qu’il n’est pas près d’oublier, grâce à Bathsheba plus maîtresse que jamais. Mais… La fin du tome approche et le lecteur se rend compte que l’une des caractéristiques de la série manque à l’appel, que l’horizon d’attente reste à combler, et… Voilà !!! Le dessin en double page, toujours un moment mémorable à couper le souffle. Le contrat est rempli : le lecteur sourit d’aise, accuse le coup de la force de l’illustration, et se trouve comme figé entre l’envie de faire durer le plaisir pour la savourer plus longtemps, et de tourner vite la page parce que… Quelle est l’issue de ce duel ? Au fond de lui-même, il sait que les auteurs l’ont parfaitement manipulé en instillant un doute insupportable dès la couverture avec ce couvre-chef perforé dans la poussière, et deux douilles vides.



Le scénario brille par son intelligence, avec la même élégance que les dessins. Ce dernier tome, même s’il fait l’impasse sur bien d’autres aventures que le lecteur se serait fait une joie de découvrir, mène à bien l’histoire de River Bass, sur une ligne directrice restée discrète et imperceptible. Oui, River Bass revoit grand-père Tom et ses relations avec les membres de sa famille arrivent à un point satisfaisant. Oui, le scénariste s’amuse à utiliser des une ou deux grosses ficelles, de manière totalement ouverte, comme la résurrection d’un personnage essentiel dans la série, tout comme le dessinateur se fait un vrai plaisir à montrer ce duel final. Oui, River Bass doit encore payer le prix de vouloir faire les choses à sa façon. Il faut toujours que tout soit fait à sa façon, comme lui fait observer son épouse Bathsheba. Oui, le personnage principal continue de porter un jugement sur ceux auxquels il se trouve confronté. D’ailleurs l’un d’eux lui fait observer que : C’est si facile de penser que les autres sont pourris, n’est-ce pas ? Comme dans les tomes précédents, il est question de compromission, de culpabilité, de libre arbitre, de responsabilité, de justice. Un personnage pose la question explicitement : Et si aucun homme en position de pouvoir n’était capable de s’arrêter avant qu’il ne soit trop tard ? Le lecteur se rend compte que cette question est présente dans chacun des tomes de la série, le fil conducteur sous-jacent. Sans retenue aucune, les auteurs assument de répondre à cette question, avec des valeurs morales ! En effet, River Bass aurait dû être le plus corruptible de tous.


Déjà fini ?!? Seulement douze tomes !?! Mais il restait encore tellement d’histoires à raconter. Le lecteur en sort avec sa conviction personnelle : série conclue trop vite, ou douzaine parfaite, le choix lui est laissé. Il entame cet ultime tome un peu chagrin à l’idée que c’est le dernier. Au bout de trois pages, il est à nouveau en immersion totale dans le récit, se laissant manipuler par les auteurs avec délice que ce soit pour la narration visuelle toujours aussi riche et prenante, ou pour le scénario qui le mènera inéluctablement à ce chapeau troué. Un tour de force, tout en élégance, une histoire inoubliable, une série à inscrire au panthéon des westerns, et de la bande dessinée. River Bass n’aura pas souffert pour rien.



lundi 19 août 2024

Marshal Bass T11: Putain de fric


Que les larmes d’un homme peuvent couler des années après sa mort ?


Ce tome fait suite à Marshal Bass T10 Hell Paso (2023), qu’il vaut mieux avoir lu avant pour comprendre les liens qui unissent les différents personnages. Sa première publication date de 2024. Il a été réalisé par Darko Macan pour le scénario, Igor Kordey pour les dessins et la supervision des couleurs, et par Nikola Vitković pour les couleurs. Il compte cinquante-quatre pages de bande dessinée. La traduction et le lettrage ont été assurés par Fanny Thuillier. Le personnage principal est inspiré de Bass Reeves (1838-1910), premier shérif adjoint noir de l’United States Marshals Service à l’ouest du Mississippi, qui a essentiellement officié en Arkansas et en Oklahoma


La petite ville de Dryheave, en Arizona, en 1878, River Bass est en train de couper du bois dans la courette devant chez lui, avec une force qui confine presque à la rage. Turtle, une connaissance, vient à passer par là et lui demande s’il s’est reconverti en bûcheron. Le marshal le reçoit froidement, mais le chasseur de primes lui explique qu’il est venu pour les rendre riches. Bathsheba, l’épouse de River, observe la scène depuis la fenêtre de la cuisine. Elle indique au révérend Dollar qui est attablé dans la cuisine, que son mari est en train de discuter avec un homme blanc. Elle va aller le chercher. L’homme d’église répond qu’il n’est pas pressé et qu’il ne faudrait pas que ça dérange le mari. Se tournant vers Judith, une des filles du couple, il lui demande de lui servir une autre part de tarte à la rhubarbe. Bathsheba sort et demande ce que voulait Turtle : River répond laconiquement qu’il voulait lui parler. Une discussion acrimonieuse s’engage : elle lui reproche d’être de mauvaise humeur depuis que le général est mort noyé. Il rétorque que le révérend est prêt à payer une misère et que lui s’apprête à accomplir une mission pour cinq milles dollars. Elle lui crache que personne en ce bas monde ne donnerait autant d’argent à un Afro-américain.



River Bass a fini de se rhabiller et de seller son cheval, qu’il enfourche, et il part. Bathsheba prend petit Joe dans ses bras, demande à Ruth d’aller chercher Delilah, puis de se rendre dans la salle à manger. Avec ses trois filles et son jeune fils, elle indique au révérend que son mari a été appelé ailleurs et elle lui demande de leur parler de ce travail. Il explique : Une de ses connaissances, Ezra Whitney, un noir travailleur et pieux, a eu la chance de trouver du pétrole sur ses terres. Le pétrole l’a rendu riche, mais l’a aussi tenu éloigné de sa famille. Sa femme est décédée récemment et sa fille qu’il n’a pas revue depuis sa naissance, s’est fait kidnapper en venant ici. Ezra est à la recherche de quelqu’un pour apporter la rançon, et il est prêt à payer cinq cents dollars pour ça. Bathsheba répond qu’elle s’en occupe avec ses enfants. Le révérend accepte car, après tout, les femmes ne sont-elles pas les créatures les plus effrayants de la Bible ! Il ajoute qu’il reprendrait bien une tasse de ce délicieux café, avec deux sucres. En allant faire des emplettes pour le voyage, River Bass croise son beau-père qui s’enquiert de ses projets.


Un nouvel album dans cette série : le lecteur anticipe le plaisir à retrouver ce personnage quelque peu mutique, son épouse pas toujours commode, et une nouvelle mission le confrontant aux turpitudes de la condition humaine. Le titre indique le thème de l’histoire : générer des rentrées d’argent. Le lecteur en déduit que l’épicerie de Bathsheba ne doit pas être florissante, et que la rémunération de marshal laisse à désirer. En quelques pages, le lecteur retrouve toutes les saveurs qui font le goût de cette série. River Bass d’une humeur sombre, Bathsheba débordée par ses responsabilités familiales. Et les personnages secondaires : Turtle dont le plan pour s’enrichir rapidement ne peut être que pourri, le révérend Dollar avec des phrases mielleuses pour mieux se faire offrir de petites faveurs, le grand-père vivant de petits chantages aux dépens de tous ceux à qui il adresse la parole. Sans oublier les coups de pas de chance : Turtle et Bass croisant malencontreusement Tully qui identifie immédiatement le marshal alors que celui-ci a besoin de rester le plus discret possible. La première page rappelle également le haut niveau de qualité de la narration graphique : une myriade de détails avec une lisibilité exceptionnelle grâce à la mise en couleurs du coloriste original de la série. Une mise en situation de western dans ce qu’il a de plus prosaïque : couper du bois, les coqs et les poules dans la bassecour, les toilettes au fond du jardin, la petite clôture de bois, etc.



Le lecteur sensible à la qualité de la reconstitution historique est aux anges. De case en case, ses yeux observent les détails : le poulailler avec les fientes sur le toit, la halle du marché avec ses grosses poutres, les poteaux télégraphiques en ville, le réservoir d’eau accompagné par une éolienne, les paniers tressés en osier, le trépied pour suspendre une marmite au-dessus d’un feu de camp, la nature de la végétation dans un paysage naturel, le harnachement des chevaux, le magnifique tapis dans le hall d’entrée de la demeure des Defoe, la faune discrète dans les paysages, etc. Il regarde également les tenues vestimentaires des unes et des autres, leur étoffe, leur qualité en fonction d’une scène en ville ou d’une chevauchée dans des espaces naturels. L’artiste en donne pour son argent au lecteur en représentant les arrière-plans dans plus de 95% des cases : plus qu’un investissement sans faille, c’est une véritable profession de foi de l’artiste. Cette manière de procéder apporte une densité narrative et une qualité d’immersion sans pareille. En fonction de sa sensibilité, le lecteur le relève plutôt dans une situation ou une autre : Bathsheba regardant à travers la fenêtre et le lecteur voyant avec elle, Josh et Jacob rendant compte à leur grand-père en pleine rue alors que celui interpelle des passants pour un bonjour lourd de sous-entendus menaçants, le camp nocturne des kidnappeurs avec Bass et Turtle passant en arrière-plan en page treize répondant au même cadrage matinal en page vingt-quatre alors que les deux hommes prennent congé, la magnifique arrivée de Turtle et Bass devant la demeure des Defoe en période automnale en page trente-et-un, l’épatante mise en scène pour l’intervention du grand-père afin de dépouiller sa fille permettant de suivre les mouvements de chacun, et bien sûr… Bien sûr, le lecteur attend également avec impatience l’illustration en double page qui est une des marques de fabriques de la série. Il ne peut pas prévoir quel moment les auteurs auront ainsi choisi de mettre en valeur. Il la découvre en page trente-six et trente-sept, une élévation au-dessus du manoir familial des Defoe, un moment automnal qui nécessite un petit temps pour en découvrir le point focal. Un instant magique.


La sophistication de la narration provient également de la coordination extraordinaire entre scénariste et dessinateur. Elle se voit dans la qualité de la direction d’acteurs de ce dernier, ainsi que dans le choix de ce qui est montré, dans l’attention portée aux personnages en second plan ou en arrière-plan. Dans la deuxième case de la première page, le petit Joe, même pas un an, est installé dans un porte bébé tressé, accroché à une poutre, regardant son père débiter des buches dans la bassecour. Très intrigué par le spectacle, il ne prononce qu’un seul mot : Boom ! Il s’agit simplement d’un bébé qui regarde son père sans pouvoir comprendre ce qu’il se passe. Page six, sa mère vient le prendre dans ses bras, et l‘emmène à la salle à manger pour discuter avec le révérend de la mission à venir. Page quarante-quatre, petit Joe se retrouve dans le même porte-bébé, accroché à un arbre, alors qu’un affrontement se déroule sous ses yeux : il prononce à nouveau le mot Boom par deux fois. Puis encore un fois deux pages après, alors que sa mère tire un coup de fusil à bout portant dans le visage d’un agresseur pour l’exécuter alors qu’il est agenouillé à terre. Ce ne sont que quelques moments fugaces sans incidence sur le déroulement du récit : c’est toute la personnalité de la narration des auteurs. La réalité de la violence dans ce qu’elle a de plus banale, l’exemple donné aux plus jeunes dès leurs tendres années, le modèle à partir duquel ils se construisent, mis en scène sciemment, en cohérence avec le ton de tous les tomes.



De manière consciente ou inconsciente, le lecteur absorbe ces éléments qui relèvent du point de vue des auteurs. Ils viennent participer au sens du récit. Alors que la famille Bass dispose d’un toit à eux et nourrissent leur famille, les époux souhaitent l’un comme l’autre trouver d’autres sources de rentrées d’argent, chacun à leur manière. Elle est prête à prendre ce qui vient, lui en a eu sa dose de travailler pour les autres, ne gagnant que des sommes dérisoires, des formes d’aumône, et non de juste rétribution pour le travail accompli. Sans s’en parler, l’un comme l’autre accepte une mission hasardeuse avec des résultats et des conséquences catastrophiques. Bathsheba Bass voit sa famille mise en danger, littéralement s’entretuer, et lui voit une fois encore une mort dépourvue de sens et une personne ayant sombré dans la folie. L’un et l’autre sont rattrapés par le principe de réalité. Comme pour chaque tome, le lecteur traverse un polar sous forme de western, révélateur de l’époque sur le plan social, que ce soit le racisme ouvert ou systémique s’exerçant contre les Afro-Américains, ou la destruction des individus, dans leur chair et dans leur âme, engendrée par l’appât du gain. En trame de fonds, se posent les questions du bonheur, de la volonté de dépasser sa condition sociale, de l‘insatisfaction de l’être humain, de la communication entre époux pour construire un avenir commun, de l’exemple donné aux enfants, d’un membre de la famille au comportement toxique, etc. La personnalité du grand-père est révélée dans toute sa noirceur égocentrique avec des conséquences horribles pour ses proches.


Il suffit d’une page pour que reviennent en mémoire du lecteur toutes les qualités de cette série. La mise en couleurs d’une incroyable qualité, à la fois organique et naturelle, à la fois en complément des dessins et en augmentation de leur lisibilité. La narration visuelle d’une rare richesse en termes de consistance, de direction d’acteurs, de reconstitution historique, de volonté de montrer et avant tout de raconter. River Bass part pour un coup juteux impliquant la famille Defoe et menant à la résolution de cette intrigue secondaire, pendant que son épouse se lance elle aussi dans une mission liée à une rançon : la déveine est au rendez-vous comme de bien entendu, encore aggravée par les penchants mesquins et égoïstes des uns et des autres, du grand-père aux enfants eux-mêmes.



mardi 26 décembre 2023

Marshal Bass T10 Hell Paso

C’est bien beau d’être charmant, mais ça ne sert à rien si on n’a pas de jugeote, Appleby.


Ce tome fait suite à Marshal Bass T09: Texas Rangers (2023) qu’il faut avoir lu avant car il s’agit de la seconde partie d’un diptyque. Son édition originale date de 2023. Il a été réalisé par Darko Macan pour le scénario, Igor Kordey pour le dessin et la supervision des couleurs, et par Anubis pour la mise en couleur. La traduction et le lettrage ont été assurés par Fanny Thuillier. Le personnage principal est inspiré de Bass Reeves (1838-1910), premier shérif adjoint noir de l’United States Marshals Service à l’ouest du Mississippi, qui a essentiellement officié en Arkansas et en Oklahoma. Il comprend cinquante-quatre pages de bandes dessinées.


Avril 1878, de nuit dans un camp militaire de campagne, un homme est traîné par deux soldats avec un mouchoir pour se protéger la bouche. Il se défend qu’ils n’ont pas le droit de faire, car il n’a rien fait de mal. Les soldats l’amènent jusque devant la bouche d’un canon et l’attachent de telle sorte que son tronc soit collé à ladite bouche. À l’aide d’un porte-voix, le lieutenant Appleby s’adresse aux habitants du village d’El Paso à quelques dizaines de mètres de distance. Il les informe qu’un de leurs concitoyens a été capturé alors qu’il essayait de passer outre le corridor de sûreté établi par l’armée des États-Unis. Pour cela la cour martiale l’a condamné à une exécution sommaire. L’ordre de tir sera donné par le major Philip Penn. Dans la foule au loin, un homme au visage masqué par le rebord de son chapeau serre les dents et répète le nom de famille du major. Ce dernier donne l’ordre de tirer en abaissant son sabre. Le prisonnier est coupé en deux par le boulet, les deux moitiés séparées retombant au sol. Le major lâche un rire de satisfaction.



À Dryheave en Arizona, grand-père Thomas, surnommé Tom, déambule tranquillement dans la rue. Il croise Jake et son frère Joshua, deux de ses petits-enfants, avec un air sombre et regardant jalousement un groupe de garçons en train de jouer au baseball. Il leur demande ce qui se passe. Ils expliquent que les autres ne veulent pas jouer avec des bâtards. Le grand-père leur pose une petite question sur le métier du père de Barney Ellis, celui qui les a rembarrés, puis leur suggère une répartie. Jake et son frère retournent pour demander à jouer et font comme Thomas leur a dit : Barney accepte qu’ils jouent. Thomas poursuit son chemin et passe devant Homer en lui demandant s’il a ce dont ils avaient parlé : pas encore, du coup Thomas lui met la pression. Puis il passe devant le magasin général de Delilah Bass et la salue, ainsi que Cleopatra et Bathsheba. Cette dernière regarde Bathsheba et lui demande s’il y a des soucis. Son interlocutrice répond que pas vraiment, tout le monde a l’air d’apprécier son père, et il est étonnamment bon envers les garçons. En réponse à une question, elle indique qu’il ne touche pas les filles. Et elle continue : il n’a jamais été comme ça. Tout ce qui a toujours vraiment compté pour lui, c’est l’argent. Cleopatra continue en demandant si Bathsheba a des nouvelles de River.


Le lecteur avait laissé River Bass en proie à une crise aigüe de remise en question violente sur lui-même, ses motivations morales et l’espèce d’homme qu’il est. Il avait également découvert la couverture de ce dixième tome au dos du précédent : une situation à laquelle on ne survit pas. Très malins, les auteurs commencent par une exécution sommaire avec ce déchiquetage en deux par un boulet tiré à bout portant. Impossible de s’en sortir ! Encore un peu plus taquins, ils continuent avec une séquence à Dryheave au cours de laquelle le grand-père, c’est-à-dire le beau-père de River Bass, se montre bienveillant envers les enfants, pendant cinq pages. Il faut attendre la page onze pour retrouver le personnage principal, et encore dans la dernière case. Le lecteur tourne la page et dès la treizième retour à Dryheave alors que Cleopatra demande si elle n’aurait pas un boulot pour son fils David qui a perdu un œil dans Marshal Bass T06: Los Lobos (2021). Puis retour au marshal pour onze pages, et retour à Dryheave. Le lecteur fait le compte : River Bass apparaît dans vingt-sept planches sur cinquante-quatre, la moitié. Il en déduit que l’histoire que voulait raconter les auteurs ne tenait pas dans un seul album, mais qu’elle ne suffisait pas pour en faire deux. Aussi, ils mettent à profit leur confiance dans le potentiel de leur série pour intercaler des séquences développant des personnages connexes comme le grand-père et David, afin de préparer les tomes à venir.



Comme dans tous les tomes, les auteurs consacrent deux pages à un dessin en double page, ici les pages quarante-deux et quarante-trois, et l’objet est une scène de liesse dans le saloon de Dame Cleopatra, alors que l’un des fils de Bathsheba et River Bass se donne à fond à l’harmonica sur la scène, avec un guitariste, un bassiste et un pianiste à l’accompagnement et deux danseuses. Une image de plaisir très communicatif. Ce tome comporte lui aussi son lot de scènes ou d’images marquantes : l’exécution au boulet bien sûr (quelle boucherie barbare), River Bass prenant son repas dans un restaurant mais à une table isolée et à l’extérieur (le racisme restant vivace), les six rangers faisant un massacre, une belle vue sur les tentes et l’enclos à cheval du camp militaire, Cleopatra soumettant un jeune garçon à la tentation, River Bass avançant de dos sur une route boueuse vers une ville semblant déserte, les boulets s’abattant arbitrairement dans la ville, un fleuve en crue charriant de la boue, une charge héroïque menant les cavaliers à une mort assurée, etc.


En outre, le lecteur ressent une forte empathie avec certains personnages, par l’expression de leur visage ou leur langage corporel. Il éprouve la force de la détresse de l’habitant d’El Paso qui a voulu s’échapper et qui se retrouve aux mains de deux soldats, contraint par la force physique, sans plus aucune liberté, en totale panique, l’horreur s’y mêlant quand il comprend le moyen par lequel il va inexorablement être exécuté. Il compatit avec les deux fils de Bethsheba qui ont été exclus du jeu de baseball, et même avec le fils du marchand de whisky qui impose sa volonté aux autres garçons par sa force implicite et qui doit céder au chantage sur la réputation de son père. Il fond devant les expressions qui passent sur le visage de David, le fils aîné de Bass, alors qu’il est soumis à la tentation par Dame Cleopatra, devant sacrifier ce qui lui tient le plus à cœur. Le lecteur prend également conscience qu’il scrute le visage, moins expressif, de Marshal Bass pour se faire une idée de son état d’esprit : résigné à manger dehors, amusé par la demande d’aide de Hare et la manière dont il l’exprime, blasé en anticipant les réactions des Texas Rangers dans l’histoire que lui raconte Hare, très conscient que les soldats du major Penn peuvent l’abattre d’une balle dans le dos alors qu’il s’éloigne de leur camp en marchant, etc. D’un autre côté, il éprouve immédiatement un sentiment de rejet et de dégout pour Philip Penn et son sourire de contentement à la suite de l’exécution par boulet du fuyard, un sentiment de défiance un tantinet craintif à l’encontre du grand-père manipulateur, une forme de mépris devant le regard fuyant de Hare, un sentiment de découragement en voyant les visages fermés des Texas Rangers recourant à la force dès qu’ils sont contrariés. Dans le même temps l’expressivité de ces individus génère une telle intensité dans l’empathie qu’il les comprend et sent sourdre une pointe de pitié envers eux, incapables d’avoir le dessus sur leurs émotions négatives.



D’un côté, les auteurs apportent une fin satisfaisante à leur intrigue principale, celle de River Bass, comme à leur habitude. Ils intègrent le colonel Terrence B. Helena, ce qui permet d’avoir son point de vue sur le recrutement des Texas Rangers (le capitaine Dexter Miller, Bullock & Hare, Jacinto Juarez & Woodrow Watson, Gabriel surnommé le fantôme, William Joseph Beatty surnommé Topeka Kid), et sur la valeur morale de River Bass, avec une mise à l’épreuve séance tenante. Pour une fois, la conclusion du récit semble un peu moins noire, et sa nature permet de relativiser un chouia celle d’un ou deux tomes précédents, en particulier le trois. En même temps, il ressent une forte appréhension pour la suite, que ce soit le sentiment de solitude de Bathsheba Bass, ou la possibilité que Hope, l’enfant recueillie par Doc Moon, soit toujours porteuse de maladies. Dans la seconde moitié du récit, les auteurs construisent leur narration avec une alternance rapide entre le règlement de compte à (He)El Paso et le premier concert de David Bass, une forme de contrepoint. Le lecteur comprend qu’il s’agit d’une mise en parallèle pour l’amener à comparer les deux situations entre elles. D’un côté, River Bass traversant une crise de doute sur ses valeurs et sa moralité ; de l’autre son fils David qui acquiert la certitude (absolue, à son âge) de sa vocation. D’un côté, un homme de loi qui sanctionne les criminels souvent en les tuant ; de l’autre un tout jeune adolescent qui partage sa joie de vivre aux adultes grâce à un mode d’expression artistique. Dans les deux cas, l’un et l’autre sont très conscients de ce à quoi ils ont renoncé pour leur vocation.


Hors de question de rater la seconde moitié de ce diptyque, encore moins avec une telle couverture. Les auteurs mènent à son terme la comparaison entre River Bass et les Texas Rangers, ainsi que leurs motivations, dans leurs ressemblances et leur différence. Un vrai Western toujours noir, avec des conflits armés, et des personnages complexes. Attention : ce tome contient peut-être une trace d’optimisme.



mercredi 20 septembre 2023

Marshal Bass T09 Texas Rangers

Une bonne vieille pendaison avec un barbecue au programme ?


Ce tome fait suite à Marshal Bass T08: La Mort misérable et solitaire de Mindy Maguire (2022) qu’il faut avoir lu avant. Sa première publication date de 2023. Il a été réalisé par Darko Macan pour le scénario, Igor Kordey pour le dessin et la supervision des couleurs, et par Nikola Vitković pour la mise en couleur. La traduction et le lettrage ont été assurés par Fanny Thuillier. Le personnage principal est inspiré de Bass Reeves (1838-1910), premier shérif adjoint noir de l’United States Marshals Service à l’ouest du Mississippi, qui a essentiellement officié en Arkansas et en Oklahoma. Il comprend cinquante-quatre pages de bandes dessinées.


Janvier 1878, une ferme au milieu de nulle part. Deux hommes accueillent Doc Moon, la docteure, la femme restant en arrière avec quatre enfants dans ses jupes et un cinquième dans les bras. Ils s’assurent que c’est bien celle qu’ils attendaient, ce qu’elle confirme en indiquant que les Watterson là-bas lui ont dit qu’ils avaient besoin d’elle. C’est pour leur père qui alité sur une couche de paille dans l’étable. Elle ne peut rien faire pour lui. Ils la détrompent : ils souhaitent qu’elle fasse quelque chose pour eux. Leur père met un temps infini pour mourir : voilà deux ans qu’il est allongé ici, et ils ont besoin du lit et de nourriture pour les petits. Elle entre dans l’étable et leur demande de la laisser seule. Elle s’adresse au vieillard impotent : elle n’est pas vraiment une docteure. Elle lui demande de ne pas avoir peur : il est temps de s’en aller, il est temps de rejoindre ceux qui l’aimaient, tout en plaçant une main sur sa bouche pour l’étouffer. Il rend son dernier soupir, et elle verse une vraie larme. Son acte accompli, elle ressort, reçoit une bouteille de whisky et un peu de bacon comme paiement et s’en va, vers la ferme des Abott qui souhaitent son passage. Elle se répète pour elle-même : Des tombes… Des tombes… Des tombes avides… Les êtres humains construisent des maisons et des cathédrales. Ils construisent l’espoir mais au final, seules leurs tombes leurs survivent.



Quelque part dans l’ouest du Texas, dans une région désertique, à cheval, le marshal Bass arrive devant une petite maison isolée. Il descend de cheval et hèle l’habitant : pappy Segar. Ce dernier se met à lui tirer dessus avec son fusil, une balle à la fois, le ratant à chaque fois, de peu ou de beaucoup. Le chien du fusil finit par casser blessant son bon œil. Bass n’a pas cessé d’avancer vers la bicoque : il ouvre la porte et flanque un grand coup de pied dans la main droite de Segar, faisant sauter le revolver qu’il venait de saisir. Pappy tient des propos racistes, pendant que Bass le neutralise. Doc Moon est parvenue à la ferme des Abott et elle salue la fermière qui est en train de donner le sein à sa petite dernière, avec quatre autres enfants autour d’elle. Elle l’emmène dans la grange et lui demande ce que la Doc peut faire pour sa petite fille de deux ans. Moon lui propose : l’emmener dans les bois et l’y laisser pour qu’un animal la trouve et l’élève comme un des siens ?


Au cas où le lecteur l’aurait oublié, la première séquence lui rappelle sans concession qu’il lit un western noir : Doc Moon, une femme solitaire à la forte carrure, appelée pour abréger les souffrances de malades sans espoir. Pour être bien sûr qu’il ne s’y trompe pas, ils continuent avec un quinquagénaire tirant sur un afro-américain plus contre sa couleur de peau, que pour l’autorité qu’il représente. L’humanité est toujours aussi vile, méprisable, dégoûtante, sordide, méprisable et repoussante, et parfois un peu touchante dans l’adversité de sa misère. Bien sûr, la condition d’afro-américain du personnage principal fait s’exprimer tout le racisme des personnes qu’il rencontre ou avec qui il fait un bout de chemin. Mais de temps à autre, certains voient d’abord en lui un marshal, et parfois même un autre être humain. Apparue pour la première fois dans le traumatisant Marshal Bass T03: Son nom est Personne (2018), Doc Moon ressort comme une femme singulière. Elle reprend son antienne sur les tombes, à perte de vue, qui recouvrent chaque parcelle de terre, exprimée dans le tome trois, tombes qui survivent aux êtres humains ici. Une docteure d’un genre particulier puisque ses interventions consistent surtout à abréger les souffrances par une forme d’euthanasie d’office, soit demandée par des proches, soit faute de pouvoir sauver un individu dont l’état de santé est déjà trop dégradé. De son côté, le marshal passe d’un combat à l’autre. D’abord comme cible offerte aux tirs peu précis d’un bandit assassin et raciste pendant quatre pages, puis pris comme cible par une douzaine de bandits étant la plupart des fils de pappy Segar pendant six pages, puis par une vingtaine de bandits de grand chemin pendant quatre pages, puis par un tueur de shérif pendant une bagarre à main nue de quatre pages. La vie n’est qu’une succession de combats, souvent contre autrui.



Les dessins présentent l’âpreté voulue pour une telle tonalité du récit. La première case occupe la largeur de la page avec Doc Moon de dos s’avançant vers la pauvre ferme. Le niveau de description impressionne : les petits bouts bois pour servir de clôture de fortune aux parcelles cultivées, les pierres du puits et la potence avec le sceau, l’abri de fortune pour les toilettes, la soupente pour la soue à cochon, les flaques de boue, la maison à un seul niveau et son toit lesté de pierre, la cheminée fumante. Décor auquel il convient d’ajouter les petites silhouettes des quatre enfants, de la mère, des deux hommes en train d’attendre, et au premier plan Doc Moon avec son long manteau et tout son bardas, sac à dos, gamelle et gourde attachées sur les côtés, couverture sur le dessus, sans oublier les lanières de cuir pour faire tenir le tout. De page en page, le lecteur savoure les détails pratiques : le pot de chambre à côté de la couche de paille, le modèle du fusil utilisé par pappy Segar, le puits avec sa pompe dans la ferme des Abott, le tapis de selle de la mule de Segar, l’essence des arbres présents le long du cours d’eau, l’arche avec une cloche à l’entrée de l’hacienda, le poulailler, les fontes des différents cavaliers, etc.


Le lecteur prend tout autant le temps de savourer la tenue vestimentaire de chaque personnage : les vêtements simples et fonctionnels des fermiers et de leurs enfants, le beau manteau long et les belles bottes de River Bass, sans oublier son chapeau melon toujours troué (voir le tome 1), les tenues dépareillées de pistoleros des fils Segar, la tenue un peu plus étudiée des deux Texas rangers Gabriel (surnommé le fantôme) et Dexter Miller, les belles robes des femmes de la ferme où séjournent les rangers et Bass, et les accessoires vaguement indiens pour donner le change du gang de brigands. Il contemple les paysages naturels : les grands espaces ouverts où se trouvent les deux premières fermes, avec une terre aride et peu prometteuse. Puis viennent les formations rocheuses typiques des déserts de ces états du sud : la première sous des nuages effilés. Les suivantes le long de la rivière. Vient enfin celle de la dernière séquence, en page trente-six où campe la bande de brigands se faisant passer pour des Comanches. S’il n’y a pas prêté attention auparavant, le lecteur se dit qu’il a retrouvé les sensations qu’il associe à cette série, en particulier les textures et cette impression de volume. Il retourne à la page de titre et il en a la confirmation : après un album d’absence, Nikola Vitković, le coloriste attitré, est de retour. Et ça se voit : la terre, la roche, le ciel, les nuages, tout semble plus consistant, tout déclenche une impression plus tactile.



Tout du long de cet album, les séquences mémorables se succèdent, les auteurs sachant jouer des conventions de genre du western, tirant un peu sur la corde pour susciter un petit plus de suspension d’incrédulité consentie de la part du lecteur, pour donner plus de goût. Les scènes d’affrontement physiques s’inscrivent de manière indélébile : River Bass confiant dans le manque de précision des tirs de pappy Segar, Bass à terre se protégeant tant bien que mal derrière la carcasse de son cheval pour se défendre contre une douzaine de cavaliers (séquence rendue plausible par l’art de la narraton visuelle, par une mise en scène au cordeau), Bass infiltrant le campement des brigands endormis en commençant par égorger la sentinelle. Le dernier combat, d’homme à homme, s’avère tout aussi brutal, avec Bass entièrement nu. À chaque fois, la prise de vue met en évidence la maladresse des uns et des autres, le manque d’expérience, l’absence de planification et de coordination, et l’avantage que ça procure au combattant aguerri, autant de touches participant à montrer une facette de la personnalité des personnages.


Captivé par l’intrigue, le lecteur en oublie presque de se demander où se trouve le reste de la famille Bass, Bathsheba et ses enfants. Il apparaît que le marshal est en mission pour le colonel Terrence B. Helena, ou simplement pour arrêter un individu avec une bonne prime pour sa capture. Outre les chevauchées et les fusillades, l’histoire happe le lecteur par le comportement des deux principaux personnages, plutôt taiseux, leur obstination à vivre alors que la réalité leur prouve encore et encore la vilenie de la race humaine, l’injustice arbitraire de la loi du plus fort, l’absence de tout principe, fût-il divin, aidant la vie. Gabriel incarne ce questionnement, en se demandant ce qu’il doit faire pour que Dieu le remarque… Et rien ne vient quelles que soient ses actions. River Bass porte en lui la conviction d’être un homme de bien en étant le bras armé de la justice des hommes et il se heurte de plein fouet à la limite de sa tolérance, de sa capacité à donner une seconde chance, à accepter les ouvriers de la onzième heure, à avoir la foi en la possibilité de la rédemption. En face de lui, des individus ont viré leur cuti, espérant de toute leur âme que faire œuvre de bonté les transformera en hommes bons, plaçant leurs espoirs dans le fait que la pratique ou l’existence peut précéder l’essence. Contre toute attente, Doc Moon concrétise cette étincelle d’optimisme en versant son sang pour Hope, fillette de deux ans, en lui donnant de son sang, de sa vie.


Après avoir retrouvé sa famille dans le tome sept, fait preuve de compassion dans le tome huit, River Bass voit ses convictions, les valeurs qui donnent sens à sa vie, une nouvelle fois mises à mal, percutées de front par une réalité incompatible avec elles. La formidable narration visuelle fait exister les personnages et les lieux, les rendant organiques au lecteur, donnant corps aux drames. Un western plein de bruit et de fureur, ainsi que de convictions, de tourments et d’une imprévisible lueur d’espoir.



mercredi 6 septembre 2023

Marshal Bass T08 La mort misérable et solitaire de Mindy Maguire

Aucun homme n’obtiendra plus jamais rien de moi !


Ce tome fait suite à Marshal Bass T07: Maître Bryce (2022) qu’il faut avoir lu avant. Sa première publication date de 2022. Il a été réalisé par Darko Macan pour le scénario, Igor Kordey pour le dessin et la supervision des couleurs, et par Len O’Grady pour la mise en couleur des pages 1 à 6, par Anubis pour celle des pages 7 à 54. La traduction et le lettrage ont été assurés par Fanny Thuillier. Le personnage principal est inspiré de Bass Reeves (1838-1910), premier shérif adjoint noir de l’United States Marshals Service à l’ouest du Mississippi, qui a essentiellement officié en Arkansas et en Oklahoma. Il comprend cinquante-quatre pages de bandes dessinées.


Dryheave, en Arizona, fin août 1877. Les habitants se rassemblent devant la maison close tenue par madame Cleopatra : un meurtre vient d’y être constaté. Mindy Maguire a assassiné Bernhardt le puant. Un vieil afro-américain à la barbe banche, un va-nu-pieds, marche en s’éloignant de l’établissement et en répétant : Un meurtre. Il parvient devant le magasin général Delila’s store et il demande un peu d’eau pour le vieux Tom, à la fillette qui se tient sous l’auvent, avec un nourrisson dans les bras. Elle répond sèchement qu’ils sont fermés le dimanche. Comme il insiste, elle le menace d’un couteau en précisant qu’elle sait s’en servir. Son petit frère Jacob ramène un verre d’eau et le tend au vieux Tom. La jeune fille veut savoir pourquoi il a fait ça : d’abord le vagabond demande de l’eau, puis le pichet et enfin un endroit où passer la nuit. Vieux Tom les remercie du fond du cœur et s’en va, après avoir rendu la tasse.



River Bass est arrivé devant la maison close et il montre son badge de marshal pour y entrer : la foule ne le laisse pas passer. Madame Cleopatra le prend par le bras pour le faire entrer par derrière. Son épouse Bathsheba l’accompagne, car elle ne va pas le laisser aller seule dans une maison close. À l’intérieur, dans la chambre, le shérif Lawrence est agenouillé devant le cadavre de Bernhardt, en présence de quatre hommes. Le doute n’est pas permis : Mindy et Bernhardt le puant étaient seuls dans cette pièce. Il paraît que Bernhardt avait un peu d’or sur lui. Mindy a pris le flingue de Bernhardt, lui a tiré dessus et s’est enfuie avec l’or. Vraisemblablement vers les territoires indiens, ajoute Bass. Le shérif décide d’organiser une battue pour retrouver la meurtrière : il promet aux hommes assemblés dans la grande salle que le comté paiera pour tout le whisky nécessaire à réchauffer leurs vieux os. Une dizaine d’hommes se portent volontaires. Madame Cleopatra demande à Lawrence s’il n’est pas possible de trouver un arrangement. Il répond qu’il lui avait proposé un arrangement voilà six mois et qu’elle avait répondu : Le crédit est mort. Elle se tourne vers River pour lui demander d’aider Mindy qui va se retrouver seule face à cette horde imbibée de whisky. Bathsheba lui intime de le faire. Cleopatra la remercie de son intervention.


Avec le tome précédent, le lecteur avait senti que les auteurs avaient acquis l’assurance de pouvoir continuer leur série, ce qui les avaient amenés à consacrer un tome à l’histoire personnelle de leur personnage principal, et quelques pages à celle de son épouse. En dernière page, ils annonçaient le point de départ du présent tome : un meurtre. En dernière page du présent tome, ils annoncent le point de départ du suivant, tout en y ayant subrepticement consacré quelques pages en cours de récit. De même, lorsque River Bass se retrouve face à Mindy Maguire, sa décision prend en compte celle qu’il avait dû prendre dans le tome Marshal Bass T03: Son nom est Personne (2018). Comme dans les tous les tomes de la série, l’histoire charrie des questions sociales, à la fois les conditions de vie dans l’Ouest américain, à la fois des rapports de force qui restent d’actualité. Voilà une prostituée accusée d’un meurtre : elle l’a commis, elle a pris la fuite certaine de subir un procès expéditif. En cours de récit, elle explique son geste à River et Cameron : une proposition inattendue de son client lui a fait prendre conscience que son espoir d’un jour rembourser ses dettes et de pouvoir recouvrer sa liberté était illusoire. Cela permet au lecteur de mieux comprendre la réaction de Bathsheba : elle demande à son époux de venir en aide à une prostituée même si elle sait pertinemment qu’il a payé pour ses services il y a quelques mois, car elle a elle aussi souffert de la servitude féminine dans cette société. Les auteurs montrent ces conséquences d’une maltraitance systémique.



Au cours du récit, d’autres thèmes affleurent. Les habitants de Dryheave ne se montrent pas très empressés de se mettre à la poursuite de la meurtrière : il faut pénétrer en territoire indien et les nuits sont froides à la belle étoile, des lâches peu préoccupés de justice. Le shérif sait les convaincre en leur indiquant qu’ils pourront attendre la fuyarde dans un chalet dans les bois et que le comté leur paiera leur alcool en attendant, sans compter la présence d’une ou deux dames de compagnie, un bel exemple de dépense de l’argent public, et à nouveau de courage masculin. Effectivement, ils se retrouvent en territoire indien, et voilà que se présente un Lakota pour leur narrer la bataille de Greasy Grass, c’est-à-dire celle de Little Bighorn (25 & 26 juin 1876), en l’échange d’une bouteille d’alcool. Le lecteur peut y voir le ravage de l’alcool distribué par l’homme blanc, ainsi que la guerre de conquête. Dans son comportement, l’indien lakota se montre également raciste envers l’afro-américain qu’est River Bass, et tout aussi misogyne envers Mindy. Cette dernière fait observer au marshal que la justice qu’il entend appliquer en tant que représentant de l’état s’applique plus aux individus des catégories sociales populaires et défavorisées qu’aux riches. Ce qui fait écho à une question posée par un personnage dans le tome quatre : N’y a-t-il donc pas de punition pour les riches, colonel ? Le vieux Tom, un afro-américain d’une cinquantaine d’années ou plus, incarne également les laissés pour compte du rêve américain, de la grande expansion vers l’ouest.


La continuité de la série s’étoffe également par des éléments de l’intrigue. L’histoire débute le jour même de celui du tome précédent, alors que le corps de Bernhardt le puant a été découvert, pendant le repas organisé à l’occasion du baptême du nourrisson de Delila. Plusieurs enfants de Bathsheba et River font une apparition, comme Jacob, Jake et Judith. Un autre membre de la famille Defoe se fait connaître à River Bass, après Alexander Defoe, Lionel Defoe et Constance Armstrong (née Defoe), avec une approche différente de ses sœurs et frères. Le lecteur retrouve cette familiarité qui figure dans son horizon d’attente pour une série avec un héros récurrent, et il voit également une progression, lente et discrète, dans les personnages, à commencer par la manière dont River Bass accomplit son devoir de marshal, mais aussi dans la décision de Bathsheba de demander à son époux d’aider une prostituée dont il a eu recours aux services. Le comportement de l’humanité s’inscrit toujours dans le roman noir, et des moments de bienveillance et d’espoir parviennent à se manifester malgré tout.



Le lecteur regrette un peu le départ de Nikola Vitković pour la mise en couleur. Ses successeurs apportent le même soin dans l’approche naturaliste, la conservation ou l’amélioration de la lisibilité, le rehaussement des reliefs de chaque élément détouré. Il semble qu’ils se montrent un peu moins talentueux pour les effets de textures. Pour autant, l’un puis l’autre réalisent de superbes compositions : la lumière tamisée de la maison close, la belle lumière naturelle des grands espaces sauvages, les nuances de vert de la végétation, les belles couleurs des vêtements de Mindy Maguire, le ciel nocturne étoilé, les lueurs violettes au petit matin, la chaleur des feux de camp, etc. L’artiste s’en donne à cœur joie comme depuis le début de la série, et les rétines du lecteur sont à la fête. Il prend un grand plaisir dès la première page à regarder les visages des uns et des autres pour essayer d’y lire le fond de leur pensée, ou de deviner leur caractère : le vieux Tom et son sourire trop gentil pour être honnête, le sérieux du shérif trop professionnel pour ne pas cacher quelque chose, la bonhommie de Cameron Defoe trop décalée dans cet environnement sans pitié, le visage indéchiffrable d’Enapay le Lakota, etc. Le portrait de Mindy Maguire s’avère le plus savoureux, le plus vivant, générant immédiatement une empathie extraordinaire chez le lecteur.


Visuellement, le lecteur retrouve tout ce qu’il apprécie dans la série : les tenues vestimentaires, la description des bâtiments de la petite ville de Dryheave, les grands espaces, la végétation des régions boisées, le pragmatisme des feux de camps, les postures adultes des personnages, leurs interactions plus ou moins franches, etc. Il constate comme d’habitude la coordination et la complémentarité impressionnante entre dessinateur et scénariste dans toutes les séquences. Quelques exemples. Il saisit tout de suite l’expression de solidarité féminine présente dans le bref échange de regard entre madame Cleopatra et Bathsheba Bass. Il se retrouve autant fasciné que les enfants Jacob et Jake quand le vieux Tom leur fait un tour de prestidigitation. Il sourit par empathie en voyant la relation se développer entre Mindy et Cameron. Il sourit à l’humour très noir des combats, les auteurs ayant conservé leur volonté de montrer que la plupart des individus ne sont pas aguerris : ils se montrent hésitants, maladroits, patauds, malhabiles, peu efficaces. Le déroulement des affrontements relève plus du hasard et de la malchance que de compétences guerrières. Lorsqu’une personne dispose d’une réelle expérience en la matière, c’est un carnage affligeant dans l’autre camp.


Cette série se bonifie de tome en tome, gagnant en profondeur, en intensité, en épaisseur, que ce soit pour les personnages, les thèmes ou la narration visuelle. Le lecteur s’immerge avec délectation dans cet ouest qui n’a rien de mythique, où les individus se montrent dans toute la laideur de l’humanité, et parfois dans sa bonté. Une telle société peut-elle tolérer qu’une prostituée se rebiffe contre la place qui lui est assignée par un fonctionnement systémique inique ? Le lecteur reprend à la chevauchée aux côtés de River Bass, dans de magnifiques paysages, accompagnant un individu imparfait, humain.



mercredi 23 août 2023

Marshal Bass T07 Maître Bryce

Un homme libre ne fait pas ce qu’il veut. Il fait ce qu’il peut pour s’en tirer.


Ce tome fait suite à Marshal Bass T06: Los Lobos (2021) qu’il faut avoir lu avant, ainsi que le tome trois. Sa première publication date de 2022. Il a été réalisé par Darko Macan pour le scénario, Igor Kordey pour le dessin et la supervision des couleurs, et par Nikola Vitković pour la mise en couleur. La traduction et le lettrage ont été assurés par Fanny Thuillier. Le personnage principal est inspiré de Bass Reeves (1838-1910), premier shérif adjoint noir de l’United States Marshals Service à l’ouest du Mississippi, qui a essentiellement officié en Arkansas et en Oklahoma. Il comprend cinquante-quatre pages de bandes dessinées.


Dryheave, Arizona, fin août 1877. La famille Bass a repris l’exploitation de l’épicerie de Jeremiah dans cette petite ville. En ce beau jour du baptême de Joe, Bathsheba Bass est au comptoir en train de servir madame Williams, pendant que Judith tient le petit Joe dans ses bras, assise dans une chaise à bascule. C’est au tour de Madame Cleopatra de faire son entrée dans le magasin, et le regard de Bathsheba se durcit immédiatement, devenant même hostile. Elle lui demande ce qu’elle veut, et fait observer que les marchandises sont bien différentes de celles dans la maison close de Madame Cleopatra. Judith sort dehors avec le nourrisson dans ses bras et demande à son frère David d’aller immédiatement chercher leur mère Delilah. Il y va en courant. Derrière la maison, le banquet a commencé, et Moïse Washington, surnommé Beef répond au Révérend Dollar, tout en passant entre les tables, pendant que River Bass fait rôtir un porcelet à la broche, avec un grand tablier blanc. Delilah est entrée dans le magasin et salue très respectueusement Madame Cleopatra. Puis elle suggère fortement à sa mère Bathsheba de prendre Joe dans ses bras pour aller le nourrir. Sa mère essaye de résister en lui demandant si elle sait bien qui Madame Cleopatra est, mais sa fille lui rétorque qu’elle est avant tout une cliente, une cliente bien plus fortunée que tous les autres clients réunis.



Toujours avec bébé Joe dans les bras, Bathsheba s’approche de son époux River en lui signalant que sa Cleo est dans le magasin. Elle lui demande s’il lui a rendu visite récemment. Il répond sèchement que non, et lui retourne la question : A-t-elle épousé un Mexicain récemment ? Le révérend Dollar déclare que les patates rôties ont l’air formidable, et il interroge Beef sur le fait qu’il ait fait la guerre. Puis il continue en lui indiquant que ce qui l’a le plus marqué de ces années de guerre, c’est la faim : il avait tout le temps faim. Il enchaîne en demandant un peu de crème persillée à Judith. Deux jeunes garçons enchaînent en demandant à Beef s’il a vraiment fait la guerre, combien de gens il a tué. Il cède à leur curiosité et leur raconte : Lors de la première bataille à laquelle il a participé, il y avait là plus de gens qu’il n’en avait jamais vu de toute sa vie. Plus qu’il ne croyait que la Terre n’en abritait. Et tous était là pour s’entretuer. Tuer un homme n’est pas facile.


La tendance constatée avec le tome précédent se confirme : la série a posé de solides fondations et elle dispose maintenant d’un avenir au-delà du tome suivant. Les auteurs peuvent continuer sereinement à établir une forme de continuité. Maître Bryce ? Ce fut le propriétaire de River Bass quand il était esclave. Ce tome commence en posant les conséquences des aventures narrées dans le précédent, en particulier la nouvelle situation familiale de River Bass, Bathsheba Bass et Judith Bass. Le temps est venu du baptême du fils de Judith, le petit Joe, et c’est un moment de réjouissance, même si le père du nourrisson n'est plus là. C’est un repas de fête avec la famille, les voisins et quelques connaissances dont le révérend Dollar et Moïse Washington (Beef) que Bass a rencontré dans le tome 5 Marshal Bass T05: L'Ange de Lombard Street (2019). Cette notion de famille se retrouve dans des configurations différentes par la suite : celle constituée par son propriétaire, maître Bryce, son frère Wilbur, sa cousine Anabelle dans la propriété familiale, celle réduite à Bathsheba et sa fille croisées sur une route de campagne la nuit. Les auteurs ont l’art et la manière de faire ressortir les conséquences des hasards de la naissance, qu’il s’agisse de la servitude de l’esclavage pour Bass ou Ginny, de la liberté très relative d’une mère sans mari et sans travail, d’un homme dont le frère a mal tourné, d’une femme atteinte de maladie (peut-être la poliomyélite). Tout le monde ne naît pas avec les mêmes chances, et la vie n’est pas juste.



En découvrant la jeunesse de River Bass, le lecteur se retrouve à suivre un jeune esclave dont la vie dépend essentiellement du comportement de son maître, Bryce, de la façon dont il utilise et il traite cet être humain dont il est propriétaire comme s’il agissait d’un être humain. Les auteurs consacrent trente-sept pages à cette relation. Le scénariste accomplit cet effort de la présenter en intégrant le fait que la vie de l’esclave n’a de valeur que son utilité en tant qu’outil. Il réussit à faire en sorte que River Bass soit dépersonnalisé pour son maître, un instrument auquel Bryce ne s’attache pas, pour lequel il ne développe pas d’empathie, avec qui il n’a pas l’obligation de se comporter comme un être humain, ni avec les autres afro-américains d’ailleurs. Cela commence avec l’exigence de Bryce que River retienne sa respiration le plus longtemps possible juste pour son amusement, puis une promesse qu’il ne tient pas sans se sentir le moindre du monde responsable puisque River ne dispose pas de la qualité d’être humain, puis un viol sur Ginny encore adolescente parce que là encore il ne s’agit pas d’un être humain à part entière. Bien évidemment, la narration visuelle montre des individus de chair et de sang qui souffrent de la douleur, dont les visages expriment des émotions. Donc des individus que le lecteur considère lui comme des êtres humains, pour lesquels il éprouve de l’empathie, tout en conservant à l’esprit que le fonctionnement systémique de l’époque façonne et formate chaque individu pour tenir sa place dans ces rapports de dominance et de soumission. Il ressent toute l’ignominie du viol de Ginny qui souffre tout en se disant que la société exige qu’elle s’y soumette, et que River regarde la scène tout en sachant que la société lui intime de ne pas intervenir, les deux se conformant au rôle imposé par leur position sociale.


D’ailleurs River Bass semble avoir internalisé le comportement attendu de lui au point d’avoir conscience qu’il ne lui sert à rien de parler, car sa place sociale n’accorde aucune valeur à sa parole. Voilà un personnage principal encore plus taiseux qu’à son habitude, mais il observe. Il voit comment se comporte maître Bryce, comment il se sert de lui, et il fait le nécessaire pour acquérir de la valeur, afin d’avoir une utilité pour son maître. Quant à lui, le lecteur observe également ses postures, ses attitudes, ses regards. Il constate que River Bass se détend quand il dispose d’un moment de répit et qu’il se retrouve entre afro-américains. Il voit sa détermination sans faille à survivre, et la prise de conscience qu’il lui faut tuer sans pitié pour ne pas laisser de trace. Il remarque quand le regard de River ne se fixe pas sur son interlocuteur, mais sur un autre point d’intérêt. À la lecture, tous ces mécanismes apparaissent comme évidents, la qualité de la narration visuelle allant de soi. Il suffit que le lecteur marque une pause quelques secondes pour qu’il constate à quel point le dessinateur se montre expert et élégant comme metteur en scène. Par exemple, page trente-sept, Ginny parle à River Bass pour lui exprimer son mépris et sa manière de se révolter contre le système, tout en tenant sa file de quatre ou cinq ans devant elle, et au premier plan River semble l’écouter d’une oreille distraite en attendant que ça passe, sans sembler affecté. Toutefois, quand le lecteur suit son regard, il se rend compte que River regarde autre chose, ce qui renvoie à une promesse faite par Bryce en page quatorze.



Ainsi de séquence en séquence sur la jeunesse de River Bass, le lecteur se fait une idée de la manière dont son caractère s’est forgé, dont ses aptitudes se sont développées, et dont sa philosophie de la vie s’est construite en observant le comportement de son maître pour lequel il éprouvait une forme de sympathie, même si celle-ci relève du syndrome de Stockholm par moment. Les pages cinquante-deux à cinquante-quatre sont consacrées à sa rencontre avec Bathsheba, sa future épouse. Le lecteur y voit une étape de plus dans la vie du personnage principale, mais aussi une phase de la vie de Bathsheba qui par la force des choses fut elle aussi esclave, et donc une épreuve qu’elle doit surmonter en faisant preuve d’adaptation, ce qui participe également à forger son caractère et sa personnalité. Ce qui renvoie à la condition féminine dans ce tome : celle des esclaves, condamnées à servir d’objet de plaisir au bon vouloir des propriétaires d’esclaves, et celle de la cousine Anabelle à la situation peu enviable pour d’autres raisons, ce qui fait que le lecteur comprend et compatit quand elle cède aux avances de River Bass.


Totalement immergé dans cette évocation saisissante de l’esclavage et fasciné par la construction psychologique des personnages, le lecteur en oublierait presque la qualité extraordinaire de la narration visuelle. L’artiste sait tout faire passer y compris en l’absence de phylactères : émotions, état d’esprit, rapport de force psychologique, décision intérieure irrévocable, résignation, acceptation, compréhension, etc. Une merveille. En outre, il accomplit un travail toujours aussi remarquable en termes de conception de plan de prise de vue, de mise en scène et de direction d’action. Comme pour tous les tomes précédents, le lecteur attend avec impatience le dessin en double page : une magnifique vue nocturne d’un bayou avec la demeure coloniale des propriétaires en fond. Au fur et à mesure, il savoure chaque page, avec de nombreux moments inoubliables : River retirant les poissons en train de cuire sous la cendre, la mise en scène grotesque exigée par le photographe de guerre, le bateau à aube sur le large fleuve, le regard craintif de Bass tenant le billet qui stipule qu’il est affranchi, le regard noir jeté par Ginny en voyant arriver River de retour dans la propriété, la détermination bloquant toute autre pensée de River s’apprêtant à tuer un homme, le regard échangé entre Bathsheba et Madame Cleopatra alors que cette dernière pénètre chez les Bass. Du grand art.


Le lecteur sait par avance que ce tome ne peut pas le décevoir. Il éprouve une sensation de doute fugace en comprenant qu’il sera essentiellement consacré au passé de River Bass. Une fois plongé dans sa jeunesse, il étouffe tout autant que dans les tomes précédents, immergé dans les conséquences de la noirceur de l’âme humaine, de l’esclavage, de la condition féminine, de l’usage libéral des armes à feu. La narration visuelle rend tout évident et patent, des émotions les plus fugaces, à la violence la plus sèche ou la plus barbare, prenant le lecteur aux tripes. Sans nul doute, River Bass est le produit de son époque, mais il est également plus que ça : un esclave qui n’a jamais été fouetté, un homme d’une endurance peu commune, un être humain qui est parvenu à conserver intacte une part d’humanité.