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lundi 27 juillet 2026

Undertaker T03 L'ogre de Sutter Camp

Le métier de croque-mort n’a aucun avenir. Les clients ne sont pas fidèles.


Ce tome fait suite au diptyque Undertaker - Tome 1 - Le Mangeur d'or (2015) et Undertaker - Tome 2 - La Danse des vautours (2015), et c’est à nouveau la première moitié d’un diptyque. Son édition originale date de 2017. Il a été réalisé par Xavier Dorison pour le scénario, par Ralph Meyer pour les dessins, et par Meyer et Caroline Delabie pour les couleurs, sur une idée originale de Meyer & Dorison. Il comprend quarante-huit pages de bande dessinée.


De nuit, dans les bois, dans la roulotte de Jeronimus Quint, celui-ci s’apprête à opérer un patient à l’écart de tout autre âme humaine. Il commente ses préparatifs : Je sais. Tout cet attirail fait un peu médiéval. Pardon. On se croirait presque dans un donjon aux mains de je ne sais quel bourreau. Ah ! Ah ! Ah ! Je vous rassure, contre la douleur, la science moderne nous a apporté le chloroforme, un produit miraculeux ! Vous n’avez pas idée des quantités que j’ai utilisées pendant la guerre. J’ai même amputé des deux mains un sergent sans qu’il s’en rende compte ! Ah… Quel dommage que je ne puisse pas vous en donner. Dans une opération prolongée, le chloroforme comporte trop de risques pour le cœur. Et votre opération va être longue. Très longue. Et pus, pour être honnête, si vous vouliez me gratifier de quelques cris, je ne serais pas contre… Franchement, pour joindre l’utile à l’agréable, c’est même ce que je préfère. Alors, ne vous ne gênez pas… Faites-moi plaisir… Un cri horrible déchire la nuit.



Dans une zone désertique, un corbillard chemine d’une allure calme, Jonas Crow tenant les rênes des deux chevaux. Rose Prairie lui fait des recommandations : Arrêter de dire bonjour, leurs clients ont perdu un proche ou un membre de leur famille. Alors, bonjour, ce n’est pas approprié. Elle propose plutôt : Madame, monsieur, que peut-on faire ? Et quand la demande du client lui paraît étrange, il pourrait la qualifier de spéciale plutôt que de demeurée. Elle continue : tant qu’il continuera à lancer des répliques indiquant qu’il ne peut pas réparer le corps d’un parent car il s’est liquéfié vu qu’il est mort dans ses excréments et qu’il n’en a rien à faire, au lieu de suggérer qu’il leur déconseille de voir le corps, le temps à fait son œuvre, il n’est pas présentable, eh bien leur commerce continuera à perdre tous ses clients et ses derniers dollars. Crow plaisante : Il lui avait bien dit, le métier de croque-mort n’a aucun avenir, les clients ne sont pas fidèles. Elle le tance : Les clients n’ont à voir là-dedans ! Six semaines qu’ils sont associés, six semaines qu’il a tout fait pour qu’ils ne puissent pas honorer le moindre contrat ! Mais c’est fini ! Elle leur a trouvé une opportunité en or ! Une mort naturelle, le gendre de la défunte est un rentier, il fournit du bétail pour toute la région, entre la cérémonie et l’inhumation il devrait pouvoir leur payer dans les cent dollars. Elle attire son attention : ils n’ont plus un cent devant eux, s’ils ratent ces funérailles, elle ne sait pas comment ils pourront continuer. Il suggère une réduction de personnel…


Après un premier diptyque très réussi, les auteurs se retrouvent dans une situation délicate : donner plus de la même chose aux lecteurs, ou avancer de manière significative dans l’évolution des personnages. Premier constat : la qualité de la narration visuelle reste formidable. Les auteurs conservent l’ancrage dans le genre Western et le lecteur retrouve les paysages désertiques, les armes à feu, les voyages en corbillard d’une destination à l’autre, la place importante donnée aux chevaux, les nuits propices à l’isolement et aux actes violents, le vautour Jed (et même un autre rapace répondant au nom de Barks). Pour ce second diptyque, une nouvelle figure de l’Ouest prend la place centrale : le charlatan, et le lecteur va découvrir à quel point celui-ci est éloigné du vendeur d’élixir Samuel Doxey (1955) par Morris (1923-2001, Maurice De Bevere). Il remarque également comment les auteurs reprennent des schémas présents dans le premier diptyque, le principe d’éléments récurrents propres au principe même de la série. Les personnages bien sûr : le croque-mort Jonas Crow et son passé encombrant de lieutenant Lance Strikland, la jeune Rose Prairie et ses principes moraux se heurtant au principe de réalité, la pragmatique Miss Lin et son bon sens concret. La dynamique de l’intrigue : une nouvelle commande de mise en bière et d’inhumation avec une rémunération intéressante, et… Comme dans la première aventure, le croque-mort doit fuir avec un groupe armé à ses trousses.



En fonction de son horizon d’attente, le lecteur apprécie différemment les éléments récurrents : le rôle des trois personnages principaux semble déjà figé, la dynamique de la course-poursuite apparaît, dans cette première moitié, comme un copier-coller mécanique. Il en va différemment des environnements. Oui, Jeronimus Quint exerce également son métier comme un médecin ambulant, avec sa roulotte, toutefois son intérieur est aménagé bien différemment de celle de Crow. Oui, les personnages traversent à nouveaux des zones désertiques en gagnant l’Oregon toutefois leur relief est bien différent, avec une vue magnifique à l’approche de la ville d’Ypeka, apparaissant en contrebas d’un col, ou encore une zone avec une maigre végétation et une très belle arche de pierre, une petite ville à côté d’une rivière, une forêt dense et de grande ampleur. En ville aussi, les lieux différent de ceux du premier tome. La riche demeure des Warwick est aménagée autrement de celle du propriétaire Cusco. Cette fois-ci l’intrigue emmène le lecteur dans un grand hangar aménagé au milieu de la ville où le docteur s’est installé pour opérer le temps d’une nuit. L’artiste a évidemment travaillé sur l’apparence du bon docteur : une réussite, combinant une allure rassurante par son sourire, et en même temps une menace physique sous-jacente par sa corpulence, embonpoint compris. Il dispose aussi de son propre oiseau plus ou moins apprivoisé comme Jed pour Crow : un marabout d’Afrique, appelé Barks, également un charognard.


Du premier diptyque, le lecteur garde également en mémoire la lisibilité des plans de prise de vue pour des situations complexes, le rendant sensible à cette qualité narrative. Il commence par savourer l’angle de vue de certaines cases : la vue en hauteur d’Ypeka, les personnes présentes pour la veillée funéraire, Crow tout de noir vêtu galopant sur un de ses chevaux d’ébène en pleine nuit, les hommes de main d’Ashton, le gendre du colonel Charley Warwick, canardant à travers la porte de la chambre de ce dernier, un lièvre rôtissant à la broche, la foule rassemblée pour écouter le bonimenteur, le marabout Barks se perchant sur un rebord de fenêtre à côté du vautour Jed (une métaphore de l’irruption de l’influence de Quint, amenuisant d’autant celle de Crow, auprès de Rose), Quint s’élançant de toute sa masse sur Crow avec un tranchoir à la main, etc. La gestion des scènes complexes reste sous-jacente, tout en étant bien présente, le lecteur s’en aperçoit après coup. La conception de la page dans laquelle Crow se fait un malin plaisir de provoquer un malaise chez Rose en lui expliquant le travail de croque-mort par l’exemple : une grande case et une douzaine plus petites, pour attirer l’attention sur l’accumulation de petites actions répugnantes. La bagarre dans l’espace confinée de la chambre du colonel, avec l’homme de main en feu passant par la fenêtre. Le face à face à haut risque entre Jeronimus Quint et Rose Prairie servant d’appât dans le hangar d’opérations. Les allées et venues dans la forêt de nuit alors que l’ogre de Sutter Camp a été capturé. À nouveau, l’artiste fait la preuve de son expertise dans la conception des prises de vue pour tout rendre plausible et évident.



Des similitudes dans la dynamique du récit, certes. Des caractères déjà très cernés, certes, toutefois les auteurs savent les mettre à profit dans de nouvelles situations, et le pragmatisme de Miss Lin la rend incroyablement attachante et impose le respect chez le lecteur. Une mise en danger qu’il voit venir de loin : le lecteur éprouve quelques difficultés à accepter que les auteurs placent déjà Rose Prairie dans le rôle de la demoiselle en détresse à sauver par le héros. Mais bon, il suppose qu’elle fera preuve d’une ressource inattendue dans la deuxième partie. Le charlatan itinérant qui ne prête pas du tout à rire. Les auteurs font dire au colonel Charley Warwick que : Il y a un tribunal spécial là-bas pour les gens comme lui, ils ont jugé et pendu le Hollandais volant d’Andersonville. Cette mention semble vraiment précise : une rapide recherche permet de trouver la référence correspondante. Il s’agit de Henry Wirz (1823-1865), confédéré, médecin de formation, pendu après la fin de la guerre de Sécession pour conspiration et meurtres commis alors qu'il dirigeait le Camp Sumter, une prison militaire près d'Andersonville en Géorgie. Appréciant cette honnêteté intellectuelle (Sumter étant devenu Sutter), il se trouve pris par le suspense, craignant pour la vie des uns et des autres, malgré la nature récurrente des personnages. De temps à autre, il sent qu’une situation entre en résonnance avec des préoccupations très contemporaines. Le bon docteur déploie un argumentaire très sophistiqué entre aveu des limites de ses connaissances et non-dits, profitant à l’évidence d’être l’unique médecin que verront les habitants des villes, tirant profit de cette situation de désert médical. Dès le premier diptyque, les auteurs jouaient sur la partition implicite entre les bons et les méchants, et le flou moral entourant le personnage principal, dont la tête est mise à prix pour des crimes restant à découvrir, et pour son habileté à tuer grâce à son adresse au tir. S’il semble ne pas tuer d’innocents, il ne cherche pas non plus à préserver la vie par tous les moyens. Du coup, la rationalisation de l’ogre de Sutter Camp prend un autre goût, quand il met en avant qu’il sauve beaucoup plus de vies qu’il n’en prend, introduisant un dilemme moral entendable au regard des morts dont Jonas Crow est coupable.


Un second diptyque qui démarre très fort. La narration visuelle embarque direct le lecteur dans ce western, qu’il s’agisse des lieux, des situations, de leur déroulement, de la complexité des personnages. L’intrigue place immédiatement les personnages dans une situation familière : un nouveau décès, un nouveau corps à apprêter et à mettre en bière. Et tout aussi immédiatement, une situation qui dégénère. Le lecteur ne peut que ressentir qu’il s’est déjà attaché à Rose Prairie et à son idéalisme battu en brèche, ainsi qu’à Miss Lin et à son pragmatisme malin. Il réserve son jugement pour Jonas Crow en fonction des crimes réellement commis. Il n’a qu’une hâte : savoir comment ce trio s’en sortira… et il y a intérêt à ce qu’il s’en sorte, ou alors même la panacée du docteur Quint ne pourra pas requinquer les responsables.



jeudi 21 mai 2026

Le chien de Dieu

Et il ne faut jamais oublier que la vérité de ce monde, c’est la mort.


Ce tome contient un récit complet, indépendant de tout autre, qui s’apprécie d’autant mieux avec une connaissance préalable sommaire de l’écrivain Louis-Ferdinand Céline (1894-1961). Son édition originale date de 2017. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario et par Jacques Terpant pour les dessins et les couleurs. Il comporte soixante-sept planches de bande dessinée. Il se termine par une citation de Drieu La Rochelle extraite d’un texte paru dans la Nouvelle Revue Française de mai 1941 : Il y a du religieux chez Céline. C’est un homme qui ressent les choses sérieusement et qui, en étant empoigné, est contraint de crier sur les toits et de hurler au coin des rues la grande horreur des choses. Au moyen-âge il aurait été dominicain, chien de Dieu.


Louis-Ferdinand Céline se trouve dans son pavillon de Meudon à sa table de travail. Il entend le discret bruit de pas des jeunes danseuses, et le tonnerre. Son flux de pensée : Grâce et légèreté c’est ainsi qu’il devrait être le monde. Mais le monde n’est que vacarme et insultes ! C’est le tonnerre, dit Lucette. Lucette, c’est elle qui leur apprend. Qui les rassure aussi. Il faut comprendre, le tonnerre, ça ne s’incruste pas, ça se laisse oublier… C’est pas comme le canon. L’ai-je entendu, celui-là. Sa gueulante qui vous rappelle à l’ordre, ce sera bientôt mont tour, mon grand… J’ai survécu, moi… Faut pas qu’ils oublient… Je suis un résistant, mon bon monsieur… Un réfractaire… Je résiste ! Mais je me laisse emporter… Le cours se termine… Faut que je sorte les poubelles… Y passent tôt le matin… C’est nouveau, ça… Rien que m’emmerder… J’en suis certain… Mais je résiste… Solide au poste… J’ai résisté à tout, n’est-ce pas ? Au lourd, au plat, au vulgaire, à toutes les magouilles possibles et imaginables… N’empêche… C’est vrai que ça claque comme un coup de canon.



Le cours de danse se termine : Lucette les libère et les enjoint de se dépêcher de rentrer, il va pleuvoir. Elle s’adresse à l’une d’elle, lui faisant observer que c’est la troisième fois que Solange manque les cours, elle souhaite savoir s’il y a un problème. La demoiselle lui répond qu’elle est malade, qu’elle ne plus sortir, qu’elle ne sait pas si c’est grave, mais que ses parents sont inquiets. Le flux de pensée reprend son cours : Ah ! Les fillettes ! Les ballets… Coppélia, Le lac des cygnes… Y a que ça ! … Décoller enfin du sol… Oublier cette misérable pesanteur qui nous courbe, nous avilit… J’en ai connu une dans le temps qui dansait également… Une fée… Une vraie fée… Avec de longues jambes qui vous accrochaient le cœur. Elizabeth, qu’elle s’appelait. Elizabeth Craig. Ils s’étaient rencontrés à Genève, devant l’étalage d’une librairie. Depuis, elle l’attendait, pour l’emmener loin, plus loin à chaque fois… Louis-Ferdinand s’approche d’elle qui se tient adossée à un mur, et lui dit : Joli costume. Elle répond avec le sourire aux lèvres : Costume de scène, certains y sont sensibles… Un admirateur qui était présent dans la salle pendant les répétitions, s’approche.


Une bande dessinée pas facile : pas facile à réaliser, pas facile à aborder… et très facile à lire. Les auteurs ont choisi de mettre en scène un écrivain dont la postérité est tiraillée entre un auteur d'une stature exceptionnelle, au rôle décisif dans l'histoire du roman moderne dixit George Steiner, 1929-2020, érudit, critique littéraire, linguiste, écrivain et philosophe, spécialiste de littérature comparée et de théorie de la traduction, et un antisémite écrivant les pires horreurs ce qui lui a valu d’être frappé d’indignité nationale, après la seconde guerre mondiale. Le récit commence en 1961, pour s’achever avec sa mort, en revenant sur des moments importants de sa vie. Le lecteur n’ayant jamais lu une ligne de cet écrivain suit le récit sans difficulté aucune, prenant au pied de la lettre ce qui lui est montré, que ce soit dans la reconstitution historique visuelle, ou que ce soit dans les moments racontés, les relations avec des personnalités de l’époque, ses avis très tranchés sur sa relation avec son éditeur, ses activités d’écriture et de médecin. Il relève des éléments biographiques, en particulier son service en tant que maréchal des logis lors de la première guerre mondiale, ainsi que l’obtention du prix Renaudot en 1932 pour Le voyage au bout de la nuit. S’il est familier de l’œuvre de Céline, il repère les éléments biographiques, qui rentrent en résonnance avec ses œuvres, ainsi que pour partie son style littéraire si particulier, avec les points de suspension. Dans les deux cas, il constate que l’antisémitisme de l’auteur est clairement affiché, sans être remis en cause, avec une légère mise en perspective.



Pour peu qu’il ait déjà entendu parler ne serait-ce qu’une fois de cet écrivain, le lecteur a déjà en tête son visage, qui correspond aux dernières années de sa vie. Il retrouve ces traits familiers sous la plume de l’artiste qui, au vu de la période considérée, avait facilement à sa disposition les éléments d’archive. Dès la première page, avec une case consacrée à la guerre de 14-18, le lecteur comprend que la reconstitution historique va se structurer en deux : la période du présent du récit, c’est-à-dire 1961, et les périodes d’avant de la première à la seconde guerre mondiale. En fonction de son âge, il peut être plus ou moins familier avec les décors de banlieue du temps contemporain : le pavillon, la ville de Meudon, des rues de Paris, un autre quartier de Meudon. Il apprécie aussi bien les façades qui n’ont guère changé, les tables et les chaises d’une terrasse de café déjà frappées du style Paris, les arbres d’alignement, les péniches, une serre de jardin, des rues pavées, les modèles de voiture, les tenues vestimentaires, etc. Il regarde avec la même curiosité nostalgique les intérieurs : les nappes en plastique, le grand bureau en bois, le manteau de cheminée, une armoire bibliothèque avec des portes vitrées, un téléphone à cadran en bakélite, une boîte à gâteaux en fer blanc, une cage pour le perroquet, le grand bol à rayure, les bésicles, etc.


Le dessinateur se met au service d’un scénario comportant une dimension littéraire, comprenant des extraits issus des œuvres et des lettres de l’auteur, recueillies dans Romans I, II, III, IV, et dans Lettres, au sein de la Bibliothèque de la Pléiade. Il reconstitue les autres époques du passé, dans un registre parfois réaliste, parfois onirique : la charge des 12e Cuirassiers fonçant vers la mort sous la mitraille, sabre au clair dans une ambiance crépusculaire, puis le maréchal des logis Destouches faisant avancer son cheval au pas dans les décombres d’une ville en ruine ravagée par la guerre, la macabre montée dans la galère de Caron où les soldats morts de la première guerre mondiale sont en train de ramer, les éventrés, les fusillés, éclopés, perclus de première classe… L’artiste sait concevoir des mises en scène permettant de rendre plausibles des séquences extraordinaires. Il y a cette relation saphique sous les yeux de Céline jeune, préférant la position de voyeur, plutôt que de participer, laissant entrevoir la position de l’écrivain se tenant en dehors du monde pour mieux l’observer, en dehors de la vie pour mieux en jouir. Il y a également ce repas en février 1944, dans l’ambassade d’Allemagne, rue de Lille, chez Otto Abetz qui reçoit quelques vieilles connaissances. Le dessinateur reconstitue avec conviction le décor rupin, l’hôtel particulier, la salle de réception avec ces bougeoirs, ses tableaux à la gloire d’Adolf Hitler et du troisième Reich, les invités se livrant à ce rituel social avec toute la dignité guindée de rigueur. Et puis l’exaspération de Céline qui se lève, se lance dans un discours entre diatribe et délire, entraînant dans son sillage son ami Gen Paul (1895-1975, Eugène Paul), lui -même exécutant un numéro littéralement suicidaire : des pages inoubliables.



De séquence en séquence, l’expérience de lecture combine dans chaque scène, les pensées de Céline à partir des extraits de ses œuvres et de ses lettres, et l’évocation de moments de sa vie à l’évidence très documentés. De nombreuses personnalités sont ainsi évoquées : Gaston Gallimard (1881-1975) fondateur des éditions Gallimard, Arletty (Léonie Bathiat, 1898-1992) actrice, Henri Mahé (1907-1975) peintre, décorateur et réalisateur français, Georges Simenon (1903-1989) écrivain, Elizabeth Craig (1902-1989) danseuse américaine, Robert Denoël (1902-1945) et l’anecdote du manuscrit de Voyage au bout de la nuit (1936), l’abbé Antoine François Prévost (1697-1763) avec l’évocation de Histoire du chevalier Des Grieux et de Manon Lescaut (1731), Roger Nimier (1925-1962) écrivain français, chef de file du mouvement littéraire dit des Hussards. Le lecteur fait connaissance avec un être humain dans tout ce qu’il peut avoir de paradoxal, entre misanthropie assumée et bonnes actions pour certaines désintéressées, amour de l’art jusqu’à se tuer à la tâche et avidité de reconnaissance très intéressée, attention portée au bien-être des personnes autour de lui y compris des inconnus et antisémitisme des plus abjects. Même le néophyte peut ressentir la personnalité qui se dégage des œuvres de cet écrivain hors norme, se faire une idée sur cet individu complexe, méprisable et admirable. De ce point de vue, les auteurs atteignent leur objectif : s’interroger et communiquer leurs questions sur l’être humain qu’a pu être cet auteur. Ils ne transigent avec aucune des accusations portées contre lui. Ils évoquent son expérience de combattant de la première guerre mondiale de manière imagée, la réalité de ce qu’un homme peut ressentir devant un tel étalage de destruction, de massacre, tout en ayant lui-même éprouvé l’exaltation de se lancer dans un combat sur un champ de bataille. Cette morbidité trouve sa contrepartie dans la pratique de la médecine, dans la grâce et la beauté des jeunes danseuses, dans les amitiés, dans l’amour de Lucette Destouches.


Une bande dessinée agréablement accessible au néophyte, et intéressante également pour le connaisseur de l’œuvre de Louis Ferdinand Céline. L’artiste fait œuvre d’une solide reconstitution historique, combinée à une narration visuelle vivante intégrant avec naturel les éléments littéraires, et les séquences exaltées, comme terre à terre. Il porte le scénario mêlant moments documentés et courts extraits choisis d’œuvres, pour faire un être humain créant des romans passés à la postérité : Voyage au bout de la nuit (1932), Mort à crédit (1936), D'un château l'autre (1957), Bagatelles pour un massacre (1937), Normance (1952). Complexe et convaincant.



mercredi 19 juillet 2023

Le Club des anxieux qui se soignent - Comment combattre l'anxiété

Souvent les indécis surestiment les conséquences d’un mauvais choix.


Ce tome contient une présentation complète, ne nécessitant pas de lecture préalable pour être comprise. Sa première édition date de 2023. L’exposé a été réalisé par le docteur Frédéric Fanget, médecin psychiatre, enseignant à l‘université de Lyon I, expert de l’anxiété, et Catherine Meyer, scénariste et éditrice dans le domaine de la psychologie depuis près de trente ans. Les dessins et les couleurs ont été réalisés par la bédéiste Pauline Aubry.


Chapitre 1. Avec la silhouette de Lyon en arrière-plan et une quinzaine de personnes debout, le docteur Frédéric Fanget se tient au premier plan et se présente face au lecteur : médecin psychiatre, depuis trente ans, il soigne toutes sortes de personnes souffrant d’anxiété. Il commence par donner quelques exemples : les grands anxieux qui se font des films (catastrophe) en permanence, les anxieux paniqueurs (dans les moments d’angoisse, ils ont l’impression qu’il va leur arriver quelque chose de grave, ils pensent qu’ils ne seront pas secourus ; d’autres déclenchent des crises d’angoisse sans raison, n’importe où, n’importe quand), des anxieux agoraphobes, ceux qui ont peur d’être seuls, les phobiques, les anxieux contrôlants, ceux qui ont une mauvaise estime de soi, les insécures, etc. Chapitre 2 : des clés pour comprendre. La mécanique du cerveau est complexe. Derrière tous ces visages (grand anxieux, paniqueuse, agoraphobe, anxieuse contrôlante), il y a cependant des mécanismes communs.



Le psychiatre commence d’abord par donner quelques clés pour aider à comprendre ce qui se passe. Les patients viennent le voir et lui demandent : est-ce qu’il peut les débarrasser de cette chose pas normale qui les fait souffrir ? L’anxiété, c’est normal, et c’est aussi très utile. S’il les débarrasse de l’anxiété, ils se feraient écraser sur la quatre-voies devant son cabinet. Tout est une question de réglage. L’anxiété, ça sert à se protéger, du danger comme une alarme qui prévient l’individu. Si le lecteur a besoin de lire cet ouvrage, c’est qu’il y a un problème. Le problème, c’est sans doute que le système d’alarme est déréglé. Exactement comme si l’alarme d’une maison se mettait en marche dès qu’une mouche vole. Alors qu’elle doit se mobiliser seulement en cas d’effraction d’un cambrioleur. Une mouche, ce n’est pas un danger. Sans compter qu’elle risque de déclencher l’alarme toutes les deux secondes. On a tous un système d’alarme intérieur. Le problème, c’est quand il se déclenche trop souvent et trop fort. Provoquant une anxiété disproportionnée qui prend toute la place. Une maladie de l’anticipation et de la rumination. Outre ce mécanisme biologique, il y a des facteurs psychologiques qui varient selon les cas. On peut vivre sa vie plusieurs fois. Avant : l’anxieux anticipe tout. Lorsqu’il a un rendez-vous médical, il imagine le pire. Pendant : l’anxieux continue à angoisser. Réaliser des examens confirme qu’il doit avoir quelque chose. Après : l’anxieux n’est toujours pas rassuré. Même après des bons résultats, l’anxieux recommence à être persuadé qu’il doit avoir une pathologie grave, voire très grave.


Le texte de la quatrième de couverture explicite la nature de l’ouvrage : Cette BD permet de dédramatiser et de comprendre en quoi consiste la thérapie de l’anxiété. Les auteurs ont construit un ouvrage en sept parties : Les visages de l’anxiété, les clés pour comprendre, les films de l’anxiété, les causes de l’anxiété, en thérapie, le club des anxieux, pour aller plus loin. La narration se présente sous la forme d’un exposé réalisé par un avatar dessiné du psychiatre. Dans chaque chapitre, il utilise des mises en situation, des exemples très concrets de la vie de tous les jours, ainsi que des exemples relevant d’une pathologie plus lourde. Dans le chapitre cinq, le plus long (quarante-quatre pages), il prend trois exemples fictifs : Ismaël petit anxieux, Mona paniqueuse, François souffrant d’un Trouble Anxieux Généralisé (TAG). Pour chacun d’entre eux il expose comment se manifeste leur anxiété, les faits concrets, ainsi que les conséquences dans la vie de tous les jours, puis l’analyse de la manifestation de l’emballement de cette alarme psychique, et les outils mis en place pour permettre au patient de reprendre le dessus, de vivre avec, de devenir capable de ramener les symptômes à un niveau vivable. Le psychiatre souligne qu’il explique essentiellement des méthodes relevant de thérapies cognitives et comportementales.



Il suffit au lecteur d’ouvrir l’ouvrage à une page au hasard, pour se faire une idée juste de type de bande dessinée dont il s’agit, et plus particulièrement du rôle de la narration visuelle. À l’évidence, il s’agit d’un exposé construit par un expert sur son domaine d’activité. De ce point de vue, la mise en images ne peut se concevoir que comme entièrement asservie au discours, c’est-à-dire venant l’illustrer. L’artiste ne recourt pas à des plans séquences ou à des prises de vue sophistiquées, mais il vient montrer ce que dit le texte, et beaucoup plus. Le lecteur voit rapidement qu’il ne s’agit pas d’un exposé sous format texte qui aurait été confié à une dessinatrice courageuse, et bonne chance à elle pour apporter des éléments supplémentaires sous forme visuelle. L’ouvrage a bien été conçu avec le principe d’utiliser les images pour montrer des choses supplémentaires par rapport au texte. C’est visible dès la deuxième page avec une série de six affiches de films catastrophes fictifs (Supercondriaque attention c’est psychosomatique, Métro le Koh-Lanta quotidien, Tunnel de la perte de contrôle, Panique attacks, Serez-vous prêts à affronter Le Supermarché, Survivre en réunion), une utilisation amusante des images.


L’artiste réalise des dessins avec des formes simplifiés afin d’éviter d’ajouter des sens non voulus, de rendre des personnages trop spécifiques au risque que le lecteur ne s’y reconnaisse pas, voire quand elle représente des personnes connues (Freddie Mercury ou Gloria Gaynor) il n’est pas certain que le lecteur les aurait reconnus s’ils n’avaient pas été nommés. Cette réserve mineure mise à part, elle fait preuve d’une grande inventivité pour montrer les situations et les principes développés par le psychiatre et la scénariste : outre les affiches de films fictifs, des schémas avec des flèches, l’anxiété sous la forme d’un spectre, des roues dentées pour un mécanisme, le détournement du tableau La liberté guidant le peuple (1830) d’Eugène Delacroix (1798-1863), des mats avec des panneaux de direction, des jeux sur les bordures de phylactère (avec petites fleurs, un fond de couleur, une forme différente), l’inclusion de tableau avec des colonnes de chiffres, des facsimilés de photographies, l’usage de métaphores visuelles, etc. Même si la majorité des pages présente des personnes en train de parler, le lecteur n’éprouve jamais de sensation d’uniformité ou de facilité.



En page quatorze, le psychiatre déclare que si le lecteur a besoin de lire ce livre, c’est qu’il y a un problème. Mais sur la page juste avant il indique que l’anxiété, c’est normal et qu’il vaut mieux être capable de la ressentir pour simplement survivre (l’exemple de percevoir le danger qu’il y a à traverser une quatre-voies). Quelle que soit sa situation personnelle, le lecteur peut trouver de l’intérêt à cet ouvrage. Outre une lecture plaisante grâce à des dessins vivants et portant leur part d’humour, il bénéficie d’un tour d’horizon qui dépasse un peu la simple vulgarisation. La dimension pédagogique apparaît en creux, quand le lecteur se rend compte que l’exposé apporte les réponses à ces interrogations : les différentes formes d’anxiété et d’anxieux, les critères pour déterminer quand l’anxiété relève de la pathologie, les différentes formes de techniques que le psychiatre propose à ses patients en fonction de leur situation personnelle. Le choix des exemples, depuis l’angoisse qui empêche de dormir un jeune étudiant à l’incapacité de prendre le métro du fait de crises d’angoisse, jusqu’à l’obsession de tout prévoir avant de se lancer dans quelque action que ce soit, même la décision la plus anodine.


Dans le chapitre suivant, le psychiatre montre concrètement les possibilités d’intervention pour Ismaël, puis Mona, puis François. Le réglage de la radio mentale du premier : repérer sa radio mentale, prendre conscience des conséquences néfastes de cette radio mentale, dire Stop à cette radio mentale, essayer d’être son meilleur ami, arrêter de lutter, ne pas rester seul avec sa radio mentale, essayer de vivre dans le moment présent. Pour Mona : qualifier la crise d’angoisse et l’hyperventilation, décatastropher les pensées, apprendre le contrôle respiratoire et corporel, affronter les manifestations physiques de l’angoisse, affronter les situations angoissantes. Pour François qui souffre de la forme la plus grave (TAG), le thérapeute choisit une des trois portes d’entrée : les émotions ou les pensées ou le comportement. Puis il propose un premier outil : un tableau à cinq colonnes, à savoir la situation, les émotions qu’elle génère, les pensées automatiques (générées par l’angoisse), les pensées alternatives (avec une prise de recul). Ainsi quelle que soit sa situation personnelle, le lecteur peut se situer par rapport à ces trois exemples, et repérer par lui-même s’il a recours de manière consciente (il a déjà construit des embryons de stratégie mentale) ou inconsciente (en s’inspirant de l’exemple du comportement de ses parents) à ces méthodes ou une variante. Le dernier chapitre se présente sous forme de texte et il développe plusieurs notions complémentaires. Que retenir de cette BD ? En savoir plus sur l’anxiété, une présentation de douze troubles anxieux différents. À partir de quel moment l’anxiété devient-elle pathologique ? Les médicaments : quand, quoi et quels sont les risques ? Comment choisir le bon psy ? Comment trouver le bon psy ? Les questions sur les psychothérapies.


Une bande dessinée de nature pédagogique pour comprendre et combattre l’anxiété. Les auteurs ont pris le parti classique de mettre en scène un avatar du sachant, un psychiatre, pour dispenser les explications au lecteur. La narration visuelle s’inscrit dans un registre avec des formes un peu simplifiées, et par la force des choses des personnages en train de parler. Le lecteur se rend vite compte que la narration visuelle s’avère beaucoup plus riche que juste des discussions, avec l’usage de nombreuses possibilités visuelles. L’exposé est à la fois très clair et très vivant grâce à l’étude de trois cas particuliers. Les auteurs expliquent les différents types d’anxiété, la frontière avec l’anxiété ordinaire et l’anxiété qui relève d’une pathologie, montrent trois possibilités d’intervention dans le registre de thérapies cognitives et comportementales, et répondent franchement aux questions directes comme le recours aux médicaments, ou le choix d’une thérapie et d’un thérapeute.