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jeudi 2 juillet 2026

L'ogre - Acte I

La France perdue par une femme sera un jour sauvée par une vierge.


Ce tome est le premier d’un diptyque, pouvant se lire sans connaissance préalable sur la période. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, et par Juan Luis Landa pour les dessins et les couleurs. Il comprend cent planches de bande dessinée. Il se termine avec un dossier illustré de notes historiques de huit pages présentant les Armagnacs et les Bourguignons, Charles VII, Pierre de Giac, Charles VI, Isabeau de Bavière, Marie d’Anjou, John Talbot, la bataille de Verneuil, Valentine Visconti, le duc noir (Henry de Blackpool, personnage fictif inspiré de Edward de Woodstock), Jean de Lancaster duc de Bedford, Jean Bureau, Robert de Baudricourt, Gilles de Rais, Georges de la Trémoille, et une image de la bataille d’Azincourt.


Terre de France, n’oublie jamais, l’Ogre, la Guerre n’est jamais loin ! Pauvre pays de France ! Déchiré par les armes anglaises, pris entre Armagnacs et Bourguignons, mécréants, pilleurs et fous de Dieu, peste et famine, mercenaires venus de tous bords. Comment survivre à de telles calamités qui laissent folie régner dans les villes et les campagnes, donjons et châteaux, fermes et villages ? Et dans ce pays dévasté, où tout devenait possible car plus rien ne contenait la fureur des hommes, une silhouette rôdait, qui elle aussi réclamait son dû. Les flammes s’éteignirent, elles s’éteignent toujours. Pour renaître plus fortes, plus meurtrières. Mais cette fois-ci, dans la journée qui suivit, une troupe d’hommes en armes s’arrêta pour fouiller les décombres. Ils étaient de France et cherchaient visiblement quelque chose que leur capitaine Guillaume de Blamont, désespérait de trouver. Ce quelque chose était un homme, un monstre. Mais l’Ogre déjà venait de reprendre sa marche à travers plaines et forêts. Inlassablement, pas à pas, talonné par la faim, le goût des carnages… Évitant les troupes anglaises qui sillonnaient le pays, mettant villages et châteaux à feu et à sang ! L’ogre reprend la piste, ce fil rouge qui ne cesse de danser devant ses yeux jusqu’à ce qu’il trouve ses nouvelles victimes : une enfant et ses parents fermiers.



Dans ses appartements d’un château royal, Guillaume de Blamont discute avec son épouse et lui explique qu’il y a dans les villages de France labourés par le malheur des fillettes qui disparaissent. Et quand on en retrouve certaines, elles ont la langue et le cœur arrachés. Cela fait deux mois qu’ils tentent de retrouver les traces de leur agresseur. Celui qu’on surnomme l’Ogre car il semble friand de chair humaine. Il faut l’arrêter : arrêter une goutte parmi ces milliers de gouttes noires qui ne cessent de tomber sur le pays. Il quitte son épouse et se dirige vers la grande salle de réception où il est reçu par le sénéchal Pontmartin qui le présente au roi. Charles VII paraît distrait. Il semble rencontrer quelques difficultés à se concentrer. Mais il ne faut pas s’y tromper, si l’esprit est encore lent, quelque chose de prépare. Le sénéchal s’adresse au roi pour l’informer que messire de Blamont est prêt à repartir, mais il faut de l’argent car ses hommes n’ont pas été payés depuis deux mois.


C’est du lourd… et du soigné. Format plus grand qu’une bande dessinée francobelge classique, couverture toilée avec des lettres gravées en rouge pour le titre, illustration de couverture démesurée à l’échelle de la première et de la quatrième de couverture, forte pagination, dossier historique, sans parler du scénariste à la réussite éprouvée dans sa série historique Murena débutée en 1997 avec Philippe Delaby (1961-2014), puis Theo Caneschi, et Jérémy Petiqueux, ou plus récemment une évocation de La légende de Salomé (2026) avec Eduard Torrents et Bertrand Denoulet. Le récit commence par une illustration en pleine page avec d’innombrables cavaliers et fantassins s’affrontant brutalement jusqu’à former un véritable monticule d’hommes mortellement enchevêtrés, avec un château ravagé par un incendie en arrière-plan, agrémenté d’un récitatif déplorant le sort de la France. Dès la page suivante, le lecteur observe l’Ogre de dos, ainsi que l’un des principaux personnages, créé pour l’occasion : Guillaume de Blamont, qui fait rechercher le monstre. Puis l’intrigue fait apparaître et se croiser de nombreux personnages historiques : Pierre II de Giac, Agnès de Tourville, Marie d’Anjou, Jeanne de Bourgogne, Isabeau de Bavière, Jean de Lancaster duc de Bedford, John Talbot comte de Shrewsbury et de Waterford, Jean Bureau, Robert de Baudricourt, Gilles de Rais, Georges de la Trémoille chambellan de France maitre des eaux et forêts, Catherine d’Alençon. La dernière page du dossier historique recense les ouvrages de référence indispensables, avec leurs auteurs : Jean-Marie Moeglin, Philippe Contamine, Jean Favier, Georges Minois, Bart Van Loo (Les Téméraires - Quand la Bourgogne défiait l'Europe, 2019), Henri Wallon, et William Shakespeare pour la première partie de Henry VI.



Peut-être un peu intimidé par l’ampleur historique du récit, et prudent quant à une énième interprétation de Jeanne d’Arc (1412-1431), le lecteur s’installe confortablement dans un fauteuil accueillant pour prendre son temps : bonne surprise, une lecture fluide et facile, à l’accessibilité immédiate, sans besoin de fournir des efforts de mémoire ou prendre des notes pour suivre les fils entrelacés des différents personnages. Le scénariste a l’art et la manière de bâtir son récit pierre par pierre, pour en établir les nombreuses ramifications, la profondeur historique, et la situation à ce moment de la Guerre de cent ans (1337-1453). Le lecteur néophyte est aux anges car il éprouve le sentiment de tout comprendre, avec une progression bien mesurée des personnages facilement reconnaissables, un établissement graduel des enjeux, et un esprit d’aventures divertissant. Le lecteur plus aguerri reconnait le déroulement des faits, et apprécie les racines profondes du récit par la justesse des références évocatrices et leur étendue. L’artiste choisi pour ce projet en impose. Il se met au service du récit, et investit son temps et son talent pour chaque planche, dans chaque scène, une narration très solide, à la mesure de l’ampleur de cette évocation historique. Il réalise plusieurs cases et planches aussi denses que l’illustration de couverture : le dessin en pleine page d’ouverture, l’évocation de la bataille d’Azincourt avec la charge insensée, sans discipline, sans stratégie, de toute la noblesse de France, certaine de sa victoire, de sa supériorité sur un ennemi trois fois moins nombreux, et bien sûr la pluie de flèches en guise d’accueil. Ou encore ce à quoi rêve Jeanne : à nouveau un monceau de combattants enchevêtrés.


Planche après planche, le lecteur voit l’implication de l’artiste à chaque instant, dans chaque situation. Après cette illustration en pleine page dantesque, viennent trois cases de la largeur de la page. La première avec l’ogre de dos dont seuls les contours apparaissent clairement dans la lumière du brasier du village incendié en arrière-plan. Puis Guillaume de Blamont de dos sur sa monture avec les ruines fumantes en arrière-plan. Et enfin le même Blamont en contreplongée, avec le magnifique arbre au large tronc puissant en arrière-plan. Le lecteur apprécie le soin de détail apporté dans les armures, les harnachements, les armes… et la mise en couleur. En tant qu’artiste complet, Juan Luis Landa maîtrise la répartition qu’il effectue entre ce qui est représenté avec traits de contour, et ce qui est représenté en couleur directe. Dans la troisième planche, il réalise à l’encre le premier plan, l’Ogre se déplaçant dans la forêt et sautant au-dessus d’un cours d’eau, et en couleur directe l’arrière-plan, les frondaisons et le soleil faisant ressortir les nuances vertes de la végétation, superbe. De temps à autre, le lecteur peut repérer les effets spéciaux propres à l’infographie comme le dégradé pas toujours heureux de la couleur chair sur les visages. La narration visuelle passe d’un registre à l’autre avec une fluidité savoureuse, du drame intime, à la scène de massacre, de l’entretien à haut risque avec le roi, aux manigances suaves d’alcôve, avec régulièrement des éléments visuels qui attirent l’œil. Par exemple : l’Ogre discrètement caché dans le creux d’un tronc entre des racines entrelacées, un arbre rabougri accroché à un flanc rocheux, les déguisements mi-oiseaux mi-singes du roi et de ses compères, une vue de dessus de Bernard de Gaulejac en train de lire des manuscrits en plein pillage d’un château, une vue du ciel de grande ampleur de Paris, un envol de canards sauvages, un hommage au Death Dealer (1973) de Frank Frazetta (1928-2010), etc.



En attendant l’apparition de Jeanne d’Arc, au milieu du tome, les auteurs emmènent le lecteur au côté de l’Ogre et de Guillaume de Blamont. L’incipit du récit explicite la nature de l’ogre : Terre de France, n’oublie jamais, l’Ogre, la Guerre n’est jamais loin ! Ils placent ces deux personnages à un point névralgique des forces à l’œuvre sur le territoire de la France, avec les Armagnacs, les Bourguignons et les Anglais, les différents personnages historiques déjà mentionnés. La trame du récit comprend également des sous-intrigues, en particulier celle liée à la libération du père de Bernard de Gaulejac alors que ce dernier a déjà versé la rançon exigée par les Anglais, et des anecdotes comme celles du roi et cinq de ses compagnons déguisés en créatures mi-oiseaux mi-singes et leurs costumes qui prennent feu, sans oublier le langage corporel singulier de Gilles de Rais. Alors que Jeanne d’Arc fait son apparition, le lecteur peut voir en elle l’antithèse de l’Ogre (Jacques Sondrain). Ce dernier semble servir d’allégorie pour la guerre, en incarnant un innocent façonné par les circonstances, le résultat de l’évolution naturelle et de l’adaptation de l’enfant à un contexte de guerre, de carnages, de morts violentes et arbitraires, du règne de la loi du plus fort. Avec cette idée en tête, le lecteur réfléchit à ce que cela fait de Jeanne : une autre trajectoire d’évolution et d’adaptation ?


Encore une version de Jeanne d’Arc ? Certes, réalisée par un scénariste chevronné ayant maintes fois fait ses preuves dans des séries historiques où il imprime toujours sa marque personnelle, et un dessinateur à l’investissement qui en impose par l’ampleur de son implication, la richesse de ses planches et la variété de ses mises en scène. L’inclusion d’un personnage fictif incarnant l’adaptation de l’individu aux traumatismes de plusieurs décennies de guerre. Une jeune péronnelle mystique représentant une inconnue pour tout le monde. Un vrai souffle épique.



mardi 26 novembre 2024

Krull

Quel horrible individu, ennuyeux, refoulé et un peu répugnant…


Ce tome est une anthologie regroupant cinq récits indépendants autour du thème des légendes et des contes. Son édition originale française date de 2009. Il a été réalisé par Sergio Toppi (1932-2012) pour le scénario et les dessins. Ce tome comprend quarante pages de bande dessinée, chaque histoire comprenant huit pages.


Krull, publié pour la première fois 1984. Le village est sombre et silencieux, les adultes sont plongés dans un sommeil pesant. Dans la chambre des enfants, la lumière tarde à s’éteindre car la peur rôde à la lueur tremblante des bougies. La nuit est profonde et c’est de nuit que Krull arrive… Rien ne vient rompre cet épais silence. Les ruelles sont désertes. Dans le village, seuls les enfants vaillent… et voici l’ogre ! Krull avec son sac et son coutelas, l’ogre qui vient enlever pour les manger… - Champignons, publié pour la première fois en 1983. Un petit gnome assis sur un champignon se plaint de sa condition : il n’en peut plus d’être assis du matin au soir sur des champignons, quel sens cela a-t-il de vivre sa vie de façon aussi grotesque ? Il a été assis sur toutes sortes de champignons. Rien que du bout des fesses, il arrive à reconnaître les chanterelles, les amanites, les pleurotes et les lépiotes. Il s’est enquiquiné sur des russules, des cèpes… Champignons, champignons jusqu’à la nausée… Le crapaud l’écoute et lui répond gentiment qu’il lui semble que c’est exactement le boulot du gnome. À quoi servent les gnomes dans les forêts si ce n’est à rester assis sur leurs petits champignons ? Son interlocuteur estime que le crapaud a beau jeu quand de temps à autre, il se transforme en beau jeune homme et il embarque de jolies princesses au lit. En son for intérieur, le crapaud se dit qu’il s’agit d’un individu ennuyeux, refoulé et un peu répugnant.



Le roi et le corbeau, publié pour la première fois en 1997. Dans une plaine ondulée, marquée par des rochers, se tient une statue de roi au milieu de nulle part. Lentes s‘écoulent les années, et, comme le lichen, elles recouvrent le grand roi de pierre, héros de batailles oubliées. Les pluies ont creusé de profondes rides de mélancolie sur son visage. Plus que le souvenir de ceux qui l’ont aimé et craint, ce qui le tourmente dans la succession silencieuse des saisons, c’est la nostalgie des territoires qu’il a vaincus et conquis. Il voit voler un corbeau vers lui et il lui demande de venir alléger sa peine. - Hortruge, publié pour la première fois en 1987. De grands yeux profonds, un visage d’albâtre, une splendide chevelure… Cependant jamais un homme n’est venu dans sa maison entre les sombres falaises de rochers. En revanche, viennent lui rendre visite, le grand ours brun, le loup gris sortis des forêts profondes par des sentiers secrets. Hortruge les caresse, ses doigts courent dans la fourrure, légers comme le vent du matin avant le lever du soleil. Mais ni l’ours brun, ni le loup gris ne repasseront par la porte comme ils étaient venus… - Puppenherstellerstr. 89, publié pour la première fois en 1982. Dans son atelier, un marionnettiste s’adresse à sa dernière création, une marionnette de petite fille, en lui indiquant qu’elle n’a qu’un chose à faire : obéir, toujours lui obéir et rien d’autre !


Ce tome fait partie de la vingtaine que l’éditeur Mosquito a consacré à ce bédéiste à la très forte personnalité. Le texte de la quatrième de couverture souhaite la bienvenue dans le monde des contes gothiques de Toppi. […] Le maître milanais distille avec humour sa noire vision de l’humanité, chaque fois l’ironie est grinçante, la pointe finale du récit surprenante et acérée. Le lecteur comprend qu’il va découvrir cinq récits à la structure très cadrée : une histoire de huit pages, un élément fantastique ou un personnage de conte, dans une version avec le point de vue de l’auteur. Comme d’habitude avec ces recueils, le lecteur peut s’interroger sur la nature de ce qu’il lit, entre bande dessinée et texte illustré. D’un côté, il y a de nombreuses pages qui s’assimilent à une illustration en pleine page, ou à une composition agrégeant deux ou trois dessins en une seule image, neuf planches sur quarante, soit près du quart. De l’autre côté, l’auteur fait usage de phylactères, souvent pour un texte d’exposition, de cases, souvent des moments juxtaposés, sans mouvement, ne participant pas d’un même mouvement de caméra, Enfin les dessins sont finement ouvragés, texturés jusqu’à l’obsession, certains personnages donnent l’impression de poser, des éléments peuvent être déformés pour revêtir une qualité expressionniste, et chaque récit comprend une composante fantastique évoquant un conte.



Du fait de la pagination de huit pages, chaque récit repose sur une idée principale, avec un monstre ou une créature issue des contes, et une chute qui prend la conclusion habituelle à rebours. Premier récit : un ogre qui enlève des enfants pour les manger. Il les ramène dans sa maison dans les bois pour les confier à son épouse une femme magnifique, qui les cuisine. Pas de doute, il s’agit bien d’un conte, car il est peu plausible que l’ogre ait pu se construire une maison en pierres d’une telle dimension, sans que les villageois ne parviennent à la localiser. Ou qu’il puisse enlever des enfants très régulièrement pour les manger, et qu’il en trouve encore à proximité de sa demeure après toutes ces années. Le lecteur peut relever ces formes de licences littéraires dans les autres contes : l’existence même d’un kobold (créature légendaire du folklore germanique) et un crapaud qui parle (et paraît-il se transforme occasionnellement en beau prince), une statue de pierre qui parle avec un corbeau, une femme qui vit dans une demeure isolée sans moyen de subsistance, ou encore une marionnette douée de vie.


Le lecteur se rend vite compte que l’auteur sait ce qu’il fait, c’est-à-dire qu’il utilise sciemment le genre du conte pour évoquer des thèmes adultes, soit par sous-entendu, soit de manière explicite. Cet horrible ogre monstrueux ne sait pas dire non à son épouse, et est resté très attaché à sa mère. Le gnome rêve d’être quelqu’un d’autre, avec des envies qui donnent à réfléchir : un maréchal fastueux, cynique et crapuleux, un archiduc Habsbourg qui s’adonnerait aux plus ténébreuses perversions, un chef de police secrète qui s’occuperait de couper en rondelles les opposants au régime. Le gnome évoque nominativement Guenrikh Grigorievitch Iagoda (1891-1938) acteur majeur dans la mise en place des goulags, et Félix Dzerjinski (1877-1926), fondateur de la Tchéka (police politique). Le crapaud pense en lui-même que : Ça ferait le bonheur du plus tordu des disciples de Freud que de connaître les désirs des gnomes de livres pour enfants. Il devient ainsi patent que l’auteur utilise sciemment la dimension psychanalytique des contes pour enfants, en intégrant des thèmes comme l’homme adulte encore sous l’influence de sa mère qui le choie toujours comme un enfant, l’envie de devenir quelqu’un d’autre grâce à un philtre magique, la nostalgie des heures de gloire passées pour un vieil homme, la puissance et l’aveuglement de la passion amoureuse, la prise d’autonomie d’un enfant qui se conduit comme il a vu ses parents se conduire.



Toutefois s’il connaît déjà cet artiste, le lecteur est plutôt venu pour sa narration visuelle si personnelle, et plus précisément pour ses dessins. Il est servi dès la couverture avec cette magnifique teinte verte, rehaussé par la touche violette, les doigts impossiblement longs du crapaud et la mine peu amène du kobold. Puis il découvre une illustration s’étalant sur deux pages, une chaumière dans la nuit, un voyageur qui s’en approche, une très belle utilisation de taches d’encre pour donner l’apparence de la nuit au paysage. Le récit Krull commence avec une illustration en pleine page, une vue de bâtiments du village avec un cadrage déstabilisant : le dernier étage et le toit de la maison en premier plan, et le toit de l’église rehaussé de deux bulbes, une architecture mixte étrange. L’artiste mélange ainsi plusieurs influences, ici avec des touches slaves marquées, et un sens du regard (la maison avec son porche et ses deux lucarnes qui font comme un visage dans la deuxième planche). Par comparaison, la maison de l’ogre et de son épouse apparaît plus grossière, et celle de sa mère plus ancienne, avec de nombreuses poutres extérieures non équarries. Le chalet en bois de Hortruge a bénéficié d’une construction rigoureuse et d’une finition très propre. Les rues de la ville où réside le marionnettiste présentent de solides constructions en pierres de deux ou trois étages et des maisons à un étage en bois ayant dû être consolidées avec des pièces rapportées.


Comme il convient à des contes, certains personnages sortent de l’ordinaire : l’ogre avec sa dentition acérée, son grand couteau bien sûr, et ses chausses pointues, Dzybilyactun, halac Huinic, grand chef des Mayas Totzil, à la parure tellement chargée qu’il semble être à moitié pétrifié, la magnifique Hortruge avec sa mèche de cheveu blanc dans sa chevelure noire, le vieux marionnettiste avec son costume trois pièces, sa mèche rebelle et ses yeux enfoncés. Sans oublier cette mise en page incroyable : une narration graphique qui intègre de véritables illustrations comme gravées avec une minutie inimaginable, et des séquences plus classiques comme le vol du corbeau au-dessus de ce que fut le royaume du héros de batailles oubliées. Le lecteur éprouve la sensation de pouvoir toucher chaque élément, de sentir leur texture. Il constate que régulièrement une case ou un élément le prend par surprise : un hibou en premier plan dans la dernière case de la page 9 avec l’ogre en arrière-plan, un oiseau perché sur un pieu en bois dans une case de la hauteur de la page, un dessin en pleine page consacré aux arabesques d’un champignon, des parures mayas, un abreuvoir en train de se remplir d’une eau s’écoulant d’un tronc d’arbre évidé, une rombière dans une robe noire bouffante du plus bel effet, etc. Chaque page est un délice pour les yeux, un véritable enchantement. C’est d’ailleurs ce qui donne une ampleur peu commune à chacun de ces cinq contes.


Cinq contes avec des figures assez classiques, d’une pagination assez brève, avec une chute plus ou moins originale. Oui, mais c’est raconté par Sergio Toppi, ce qui change tout. La narration visuelle plonge le lecteur dans des endroits donnant une sensation tactile par la richesse de leurs textures, elle montre des endroits plausibles tout en amalgamant des éléments venus de culture différentes. Les personnages participent à la fois du registre du conte et du registre romanesque. L’amalgame entre texte illustré et bande dessinée est parfaitement maîtrisé, l’art de conteur qui n’appartient qu’à ce créateur. Le lecteur n’est pas près d’oublier chacun de ces endroits, et les thèmes adultes mis en scène.