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mardi 1 septembre 2026

Au temps pour elle

Là, elle va prendre une grosse claque, la routine…


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2026. Elle a été réalisée par Christophe Cazenove & Stéphanie Mullié pour le scénario, et par Céline Theraulaz pour les dessins et les couleurs. Il comporte soixante-dix-huit pages de bande dessinée.


Giovanna-Rose termine une tournée marathon de deux ans avec une dernière prestation dans le théâtre de monsieur Braxton, avec trois accompagnateurs, c’est-à-dire deux violons et une contrebasse. Elle est actuellement dans ledit théâtre assise à son piano, en train de répéter les morceaux de musique classique qu’elle doit interpréter le soir-même, dans quelques heures. Quand soudain elle s’arrête, avec la sensation que ses mains ne lui obéissent plus, ne veulent plus se prêter à l’interprétation musicale sur les touches du piano. Dans le même moment, Elvina et Jim descendent du taxi qui les a amenés devant le théâtre. Elle pénètre élégamment dans le bâtiment, son violon à la main, alors qu’il est fortement empêtré par la taille de son violoncelle. Elle le chambre, en lui demandant s’il a déjà pensé à l’harmonica ? Au triangle ? Ils pénètrent sur la scène où se trouve le piano et ils sont accueillis par Rigon, le deuxième violon, qui est en train de tapoter sur le couvercle du piano, sans qu’ils ne se rendent compte de la présence de la pianiste. Ringo les informe que Giovanna-Rose est bloquée… elle est bloquée du piano. Elvina soupçonne Ringo de l’avoir traînée dans les bars. Jim la reprend immédiatement : ce n’est pas dans ses habitudes de boire.



Ringo continue de les informer : Hier à la répète, Giovanna-Rose a senti qu’un truc n’allait pas, alors elle a demandé à Braxon, le propriétaire, si elle pouvait passer la nuit ici. La pianiste ajoute qu’elle voulait jouer toute la nuit, mais que dalle ! Nada ! Nothing ! Walou ! Elvina indique qu’il leur reste plusieurs heures pour trouver une solution. Jim lui fait faire quelques exercices de décontraction des doigts : ils ont l’air de bien fonctionner. Tout à coup, un fort bruit se fait entendre : c’est la femme de ménage qui pénètre dans la salle pour passer l’aspirateur. Ils lui demandent d’éteindre son appareil électroménager, et les laisser travailler. Elle accepte de sortir en comptant sur eux pour pas lui rajouter de travail, alors que la pianiste est en train d’essuyer son instrument. Elvina reprend la conduite de la conversation : elle anticipe, elle prévoit, heureusement qu’elle est là pour le faire, ils ne vont pas attendre le dernier moment pour chercher une solution, il faut la remplacer ! Jim est particulièrement opposé à cette idée de remplacement. Ringo ironise pour mettre en évidence qu’il n’y a pas d’autre pianiste disponible et du niveau de Giovanna-Rose. Jim conclut : elle est irremplaçable. C’est à ce moment qu’entre Clémentine, la chargée de relations publiques. Elle est tout exaltée : les réseaux ne parlent que du concert du soir.


Les auteurs placent leur personnage principal au pied du mur dès les premières pages : un concert d’une grande importance à assurer et plus rien, un blocage total, une impossibilité de jouer, sans cause apparente. Les trois autres musiciens essayent de prendre les choses en main pour trouver une alternative, puis c’est au tour de la chargée de relations publiques d’y mette toute son énergie, et elle en a à revendre. L’immersion dans le récit fonctionne dès la première page où les cases sont délimitées par des notes de musiques qui s’écoulent en sinuant de haut en bas, semblant flotter comme des bulles de savon. Le lecteur tombe immédiatement sous le charme de Giovanna-Rose, sa délicatesse et son élégante concentration, alors qu’elle ne prononce pas un mot. Il se rend compte qu’elle prend rarement place au premier plan, qu’elle reste une silhouette fine vêtue d’un teeshirt bleu et d’un pantalon noir, avec une coupe de cheveux banale, sans être apprêtée, ni maquillage, ni tenue de gala ou de soirée, comme si la disparition de son talent développé par des années d’apprentissage rigoureux, de discipline quotidienne et de pratique, l’avait reléguée au second plan. Au cours du récit, le lecteur comprend qu’elle doit avoir entre trente-cinq et quarante ans. Autour d’elle, une distribution de personnages assez resserrée : la violoniste Levina, l’autre violon Ringo, le contrebassiste Jim, le directeur du théâtre monsieur Braxon, la chargée de relations publiques Clémentine très dynamique, et la femme de ménage qui intervient à trois reprises.



En première approche, cette bande dessinée présente une apparence plutôt à destination d’un lectorat féminin, avec de couleurs claires, une forme d’allègement des dessins, une simplification des formes entre légèreté et prestance souvent associées à la nature féminine d’un individu. En fonction de sa sensibilité, le lecteur pourrait y voir des caractéristiques d’expression choisies à dessein pour toucher une classe de lecteurs. Au fil des pages, la narration visuelle porte le récit, sans insister particulièrement sur une dimension sentimentale ou féminine, les différents personnages étant traités de la même manière. La dessinatrice met en œuvre une forme classique de cases disposées en bande, avec une bordure pour la plupart. S’il y prête attention, le lecteur constate qu’elle met également en œuvre quelques cases sans bordure pour souligner un moment particulier, une variation du nombre de cases par page, généralement entre huit et douze, des cases de la largeur de la page, quatre illustrations en pleine page, des compositions de page sur la base d’images accolées fusionnées entre elles dans une pleine page, etc. L’artiste joue également avec les couleurs, que ce soit le rouge des rideaux sur la scène, ou une séquence très sombre lorsque l’alimentation électrique a disjoncté. Le lecteur apprécie également les effets visuels pour donner vie aux partitions avec les notes de musique flottant dans l’air ou sinuant entre les cases.


Le lecteur fait donc connaissance avec une demi-douzaine de personnages. Il note la haute et fine silhouette élancée de Jim avec ses cheveux roux et son gilet, la carrure plus épaisse de Ringo, celle un peu plus empâtée de Braxon le directeur de théâtre, les gestes plus agités de Clémence, ou encore le langage corporel d’Elvina qui traduit son mécontentement, son opposition. Ces personnages se conduisent comme des adultes avec des gestes et des réactions mesurés… Sauf que la dessinatrice utilise une exagération comique comme un petit gribouillis gris au-dessus de la tête d’un personnage pour montrer son énervement, des grands yeux pour souligner une réaction émotionnelle franche, plus de bras ou de jambes pour montrer l’excitation, sept fois le même personnage dans une case alors qu’il tourne en rond sous l’effet de l’agitation et de la contrariété, des étoiles autour de la tête de Braxon alors qu’il est sonné, etc. Le lecteur constate que l’action se situe dans un même lieu pour un total d’une trentaine de pages : sur la scène où la pianiste doit se produire, sans autre décor qu’un rideau rouge en arrière-plan, une forme de décor minimaliste… qui ne produit pourtant pas d’effet de monotonie. L’angle de vue varie régulièrement montrant tour à tour une partie des coulisses, ou une partie de la salle avec ses rangées de fauteuils. Pour les autres localisations, la dessinatrice prend soin de représenter les décors dans le détail : les façades immeubles avec leur architecture, les salles de classe du conservatoire et la cafétéria, la toiture terrasse du théâtre avec sa vue sur la ville, l’arrêt de bus en face du théâtre Braxon, la foule dans la rue, venue écouter le concert qui se déroule sur le toit.



Le récit commence par ce blocage impromptu : impossible de jouer du piano, sans explication, un fait s’imposant comme arbitraire à commencer pour la pianiste elle-même. La dynamique de l’intrigue repose sur le fait de savoir si le concert pourra avoir lieu et dans quelles conditions, plus que sur la raison du blocage. Et aussi quelles sont les conséquences pour les trois autres musiciens ? Comment ils le prennent ? Comment ils se comportent vis-à-vis de Giovanna-Rose ? Les auteurs alimentent leur récit avec des tentatives pour essayer de faire sortir la pianiste de son état, pour qu’elle retrouve ses moyens à exprimer son talent, comme avant, et les relations interpersonnelles agrémentées de deux retours en arrière. Le lecteur se trouve bien en peine d’anticiper la réponse à la question : concert ou pas ? Il apprécie la personnalité des autres protagonistes, tous sympathiques à leur manière. Une lecture facile et agréable à l’enjeu tout relatif. Quelques touches d’humour tout aussi bon enfant, y compris dans la référence au concert des Beatles sur le toit (The Rooftop Concert) le trente janvier 1969 à Savile Row sur le toit des studios Apple Corps, à Londres. Puis quelque chose touche Giovanna-Rose assez pour que sa posture évolue. Le point focal du récit devient alors apparent pour le lecteur, au-delà de la capacité d’adaptation réelle ou relative des autres musiciens, de la force du blocage qui assaille la pianiste. Alors qu’elle prend conscience de sa position de victime, elle comprend également ce qu’elle a envie de faire, une réaction tout à fait compréhensible à une vie de discipline.


Une pianiste trentenaire sur laquelle s’est abattu un blocage total à quelques heures de jouer le dernier concert d’une tournée de deux ans. Une narration visuelle douce et pleine de ressources, y compris pour donner des vies à des scènes se déroulant pour moitié sur la scène vide d’un théâtre sans spectateur. Un lecteur qui se laisse doucement emporter par cette situation tragique, et en même temps à laquelle les protagonistes devront bien finir par s’y résoudre (ce ne serait pas la première fois qu’un concert serait annulé). Puis l’évidence s’impose avec le point focal du récit, et ce dernier révèle sa saveur.



lundi 9 juin 2025

Topless

Parfois, c’est la fausse note qui fait tout.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2009. Il a été réalisé par Arnaud Le Gouëfflec pour le scénario, et par Olivier Balez pour les dessins et les couleurs. Il comprend soixante-dix pages de bande dessinée.


Épître 1 - Il s’appelle Martin. Il joue du piano. Et puis il fume. Tout le temps… Il sait bien qu’il faudrait pas. Le tabac, c’est mauvais pour les artères. Monsieur Frognard le lui a bien assez dit. Le piano et le tabac, ça va bien ensemble. Des fois, il se concentre sur la fumée. Il la regarde faire son petit manège… C’est joli les volutes. Et il laisse ses doigts faire ce qu’ils ont à faire. Pianiste à strip-tease, c’est pas bien compliqué. Faut pas louper l’entrée. Faut avoir le sens du rebondissement. Le clou final. Posé sur le piano, y’a son saint Christophe. C’est le saint qui guide les voyageurs et qui leur fait traverser les fleuves. Chacun ses reliques. Lui, c’est saint Christophe. Et Thelonious Monk. Ça c’est de la musique. Il a tous ses disques. Cette manière de jouer sans y penser. Et ces petites fausses notes qu’il met partout pour décorer. Martin aurait bien aimé jouer du jazz. Mais entre le tabac et la musique, Il n’a jamais su choisir. Il ne fait pas ça pour reluquer les filles. Y en a qui ne comprennent pas ça. Il n’est pas là pour se rincer l‘œil. Ce n’est pas qu’il ne soit pas sensible à l’esthétique. Mais il doit être blasé, faut croire. On s’habitue à tout… Sauf à Jeanne. Comment pourrait-on s’habituer à Jeanne ? Quand elle apparaît, il en oublierait presque de pianoter… Il laisse la cendre prendre des proportions. Jeanne, elle perturberait même Thelonious Monk. Ce n’est pas la nudité, c’est dans le regard. Elle a quelque chose qui brille à travers la fumée. Pendant son numéro, les gens oublient de boire et de plaisanter grassement. Ils se taisent. Ça tient de l’hypnose. Sans son petit piano pour broder, on serait plongés d’un coup dans un silence de cathédrale.



Monsieur Frognard, il a monté tout son petit business, à la seule sueur de son front, en faisant danser et pianoter les autres. C’est une sorte de chef d’orchestre sans baguette, quoi. Avare de tout, il n’est généreux qu’avec lui-même : il aime les jolies femmes et les galurins. Il trouve qu’il a une tête à chapeaux. Il les collectionne. Il aime aussi les belles bagnoles. Il roule en DS. Il trafique aussi avec des gens pas très clairs. Martin n’est pas aveugle. Les frères Bonheur approvisionnent Frognard en chapeaux. Sur leur carte de visite, c’est marqué maîtres chapeliers. C’est bien pratique les cartes de visite. Sur celle de Frognard, c’est marqué : limonadier. Les frères Bonheur, ils avaient diversifié leurs activités, comme on dit. Dans les boîtes qu’ils se refilent en douce, y avait autre chose que des chapeaux. Frognard, il leur est bien redevable. Et y a toutes sortes de gens qui sont redevables à Frognard. Dans le commerce, tout le monde trouve son compte. Martin, sur les détails, il n’est pas très regardant. Du moment qu’on le paye et qu’il peut fumer au piano.


Un pianiste ayant accepté sa condition, une effeuilleuse irrésistible, un patron de boîte qui assure la libre circulation de l’argent sale : tout est réuni pour un polar qui se termine mal. Le lecteur retrouve les conventions propres à ce genre : un personnage principal un peu paumé ayant accepté sa position sociale peu glorieuse et son addiction au tabac qui obère d’autant son espérance de vie, une femme fatale qui rêve de liberté et d’un avenir meilleur, un patron qui exploite ses employés et qui trempe dans des affaires louches, l’étrange sensation d’être déconnecté du monde normal. Le lecteur prend conscience que le récit comprend essentiellement des scènes nocturnes ou se déroulant à la lumière artificielle de la boîte de strip-tease, ce qui renfonce encore cette impression de déconnexion. Le dessinateur utilise régulièrement des gouttières (les espaces entre les cases) de couleur noir pour rappeler l’ambiance nocturne. Ses traits de contours apparaissent un peu épais, un peu lâches, avec une forme de simplification par rapport à une représentation plus photographique. Il emploie une palette de couleurs plutôt sombre, avec des bleu-gris, des jaunes délavés. Le fil directeur de l’intrigue repose sur une fuite : Jeanne parvient à le convaincre de l’emmener loin de la boîte Les Naïades, en volant la DS du patron. Bien sûr, ils découvrent que le coffre contient quelque chose de très compromettant, et ils savent que monsieur Frognard se lancera à leur poursuite dès qu’il découvrira le vol de son véhicule.



Une couverture pleine de mystère : une sorte de statuette de saint avec son auréole, un bébé sur l’épaule, un bâton de pèlerin, et une clope au bec, en bas à gauche, ce qui répond à une silhouette féminine dénudée dans le coin opposé en haut à droite, masquée par les volutes de fumée. Le thème visuel des volutes fumées revient régulièrement dans le récit, sous forme d’arabesques formant une trame, similaire à celle présente sur la couverture, parfois un simple trait ondulant qui s’élève de l’extrémité incandescente de la cigarette, et lors d’un rêve les volutes finissent par former des silhouettes humaines. Tout du long, cela agit comme un rappel du pronostic du médecin qui a déclaré à Martin qu’il partira de là, en désignant des poumons sur une affiche au mur. D’une certaine manière, ces arabesques fines et fragiles s’opposent aux contours plus épais pour les courbes du corps de Jeanne et de ses collègues. Les dessins de Balez évoquent ceux de Darwyn Cooke (1962-2016) dans ses adaptations des romans de la série Parker de Donald Westlake (1933-2008, sous le pseudonyme de Richard Stark), même si les deux projets ont vu le jour la même année. Le second se montre plus radical dans sa simplification des contours. Le premier utilise des ombres portées appuyées, des exagérations dans les expressions de visage, des traits pas toujours jointifs, pour une sensation de spontanéité. Cela génère une forme de distanciation vis-à-vis des personnages qui deviennent des archétypes, ce qui les rend, dans le même temps, plus humains.


Le lecteur s’immerge dès la première planche dans cet environnement : le bleu foncé de la nuit, la boîte Les Naïades à côté d’une bretelle d’autoroute sur ouvrage d’art, le parking mal éclairé, la pénombre à l’intérieur, avec les lumières vives sur les filles en train de danser, le rouge cramoisi sur et autour de Jeanne pour exprimer l’effet qu’elle a sur les hommes, puis plus loin pour la violence, le rose lorsque Martin ressent l’effet provoqué par les paroles de Jeanne sur lui, une mise en couleurs très expressive. Dans les pages vingt-quatre et vingt-cinq, l’artiste change de registre graphique pour raconter la légende de saint Christophe traversant un fleuve avec Jésus sur ses épaules : des dessins plus enfantins, des couleurs plus vives pour montrer qu’il s’agit d’un conte, et peut-être aussi pour transcrire l’état d’esprit de Martin acceptant cette histoire comme un enfant. En page trente-deux, un barman raconte la tragique histoire de Jayne Mansfield (1933-1967) : les dessins prennent alors l’apparence de vitraux, pour évoquer une légende. D’ailleurs, si la curiosité le prend, le lecteur découvre qu’elle n’est pas morte par décapitation. La narration visuelle porte à elle seule toute l’ambiance du récit, entre monde à part déconnecté de la société normale, et vision personnelle de Martin sur sa façon de considérer le monde.



L’intrigue s’avère linéaire, et la fuite du couple démarre avant la page vingt. Tout du long, le lecteur bénéficie du monologue intérieur de Martin : un individu calme étant dans l’acception, et non dans la résignation, de sa condition de pianiste de boite à strip-tease, qui ne sera jamais un musicien de jazz, qui est trop insignifiant pour être remarqué par les jolies femmes qui dansent, et aussi qui est devenu insensible à leurs numéros (ce qui n’est pas le cas des clients, certains avec les yeux proches de sortir de leurs orbites). Le personnage principal évoque son admiration pour Thelonious Monk (1917-1982), sa manière de jouer sans y penser, et ces petites fausses notes qu’il met partout pour décorer. Un barman voyant danser Jeanne, évoque Jayne Mansfield (1933-1967) et la légende de sa mort, décapitée par une plaque de verre tombée du camion d’un vitrier dont le véhicule les précédait. Martin a posé sur son piano une statuette de saint Christophe, le saint patron des voyageurs, dont il raconte la légende. L’attitude de Martin décontenance le lecteur : son acceptation que le tabac le tuera, car il sait que c’est mauvais pour les artères.


Le personnage de Martin occupe le rôle principal. C’est un employé sérieux et discret, à qui il suffit d’être payé régulièrement, et de pouvoir jouer du piano en fumant. Il voue une réelle admiration à Monk, en particulier pour ses petites dissonances, pour décorer. Pour autant, il accepte immédiatement de voler la voiture du patron, à la demande de Jeanne, la plus belle des filles de l’établissement Les Naïades. Lorsqu’ils découvrent de l’argent dans le coffre, il sait immédiatement comment ça va tourner : les truands vont se lancer à leur poursuite, et l’argent ça se paye. Ce n’est pas gratuit, ça pèse dans les poches, ça attire des tas d’ennuis. Il sait qu’ils doivent s’en débarrasser s’ils ne veulent pas y laisser leur peau… ce qui ne peut correspondre aux envies ou aux projets de Jeanne. Il accepte donc de tout quitter, de tout plaquer. Sans être doté d’un sens stratégique ou tactique particulier, il a aussi conscience qu’il ne doit pas lire quoi que ce soit dans ce qui lui arrive ; il dit : Les signes on peut les lire dans tous les sens. Ces remarques personnelles éparses finissent par s’amalgamer dans le constat final : Comme les petites dissonances dans les disques de Thelonious Monk, parfois, c’est la fausse note qui fait tout.


Un polar bien poisseux, des dessins bien noirs, une femme fatale, des truands qui ne se laisseront pas soulager d’un bon paquet de fric par un pianiste insignifiant et une danseuse comme il y a en a tant. Le lecteur apprécie tout de suite la narration visuelle enténébrée, les individus archétypaux induisant une légère distanciation, et par là-même une réelle personnalité graphique. Toutefois ce n’est pas le genre de polar violent (Martin enlève même les balles du chargeur du pistolet qu’il a récupéré), sa saveur se trouve dans les petites dissonances, les pas de côté, la compréhension qu’a Martin de comment les choses fonctionne. Touchant.