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vendredi 4 novembre 2022

Thérapie de groupe T03 La tristesse durera toujours

Ce n’est pas le chemin qui est difficile, mais le difficile qui est le chemin.


Ce tome fait suite à Thérapie de groupe - Tome 2 - Ce qui se conçoit bien (2021). C’est le dernier de la trilogie, et il vaut mieux avoir commencé par le premier, même si le présent tome débute par une page de résumé en forme de bande dessinée. Cette BD a été réalisée par Manu Larcenet pour le scénario, les dessins, les couleurs et le lettrage. Elle compte 54 planches et la première édition date de 2022.


Résumé des épisodes précédents. Jean-Eudes Cageot-Goujon était autrefois connu sous le pseudonyme de Manu Larcenet. Star de la BD, il était alors au sommet du monde. Il s’en souvient comme si c’était hier… Quand le monde allait mal, il lisait ses BD et hop ! C’était reparti pour un tour. Il était comme un phare dans la tempête. Tout ce que la civilisation comptait de sommités politiques, artistiques, scientifiques et philosophiques venait lui demander conseil. Il leur disait : La réponse est en toi. Cherche et tu trouveras. Ça n’a aucun sens mais quand on le dit avec un air mystérieux du type qui a roulé sa bosse, ça passe crème. Ce n’est pas pour se la péter, mais si le monde est dans l’état où il est aujourd’hui, c’est un peu grâce à lui. De rien. Mais tout ça, c’était avant. Aujourd’hui quand le monde va mal, il se débrouille tout seul, avec sa tempête. Il ne brille plus. Plus l’envie. Plus le courage. Le burn-out. Il est fini. L’étoile qui danse, indispensable à l’entreprise créatrice, avait désertée la voie lactée de son intellect. Il a donc dû se retirer dans un établissement spécialisé pour les personnes en désaccord profond avec la réalité. 



Ach Paris ! Jean-Eudes Cageot de Goujon est de retour dans la capitale pour participer à une émission de télévision où il est l’unique invité de Jean-Jacques le présentateur. Celui-ci l’interroge : après sa longue absence, le bruit court que le bédéiste travaille sur un nouveau projet. Les Français veulent savoir. Larcenet répond : c’est un projet dont l’idée lui est venu après son séjour en psych… vacances. À cette occasion, il a compris que sa vie de star de la bédé n’était qu’une vaste blague et que le temps était venu pour lui de s’investir dans quelque chose de plus productif. La contemplation. Jean-Jacques suppose que l’auteur va faire une bédé de son intention d’entrer dans un musée pour y contempler les chefs d’œuvre des authentiques génies. Larcenet le détrompe : il ne va faire ni bédé, ni film, ni exposition rétrospective, ni spectacle de stand-up, ni podcast : il ne va rien faire, juste s’adonner à la contemplation. C’est conceptuel. Le lendemain le journal titre : Manu Larcenet est toujours aussi fini. Il rentre chez lui et annonce son projet à sa famille qui est dans le canapé, sa femme avec son ordinateur portable sur les genoux qui lui demande s’il a ramené le pain, sa fille en train de surfer sur les réseaux, et son fils également. Il va dans sa chambre et prépare son sac, essentiellement avec des barres chocolatées au beurre de cacahuète, et des médicaments pour la digestion. Son fils Pepito entre et lui demande quelle est cette nouvelle lubie.


Si des fois que le lecteur avait un petit trou de mémoire, ou lu beaucoup d’autres choses entre ce tome et le précédent, l’auteur lui rafraîchit la mémoire d’entrée de jeu avec un gag en une case, placé avant la page de titre. Jean-Jacques et Bruno, tous les deux en costume-cravate, papotent l’un demandant à l’autre si c’est vrai qu’il démissionne. L’autre répondant qu’il est un homme de challenges et qu’il s’ennuie ici : du coup, il a décidé de rejoindre l’état islamique. Humour corrosif et forme très particulière : deux silhouettes sans visage, sans arrière-plan. Par la suite, le lecteur retrouve des échappées dans des esthétiques visuelles différentes du ton général de cette bande dessinée : la planche de résumé montre les personnages de profil dans des tenues de l’Égypte antique, avec des décorations évoquant des hauts reliefs et des hiéroglyphes, en page 9 se trouvent des facsimilés de tableaux d’époque différente. Par la suite, l’artiste réalise un magnifique mandala tibétain en page 13, quatre pages en noir & blanc en mode manga évoquant Katsuhiro Ōtomo. La page 28 évoque une publicité ou une bande dessinée à visée éducative des années 1950. Les dessins de la planche 40 appartiennent au registre de l’autodérision : des croquis pris sur le vif s’apparentant à des gribouillis pour indiquer que le dessinateur est incapable de faire un croquis rapide pour saisir le moment. Pages 42 à 44, Larcenet réalise des illustrations à l’encre avec des formes intriquées, comme une composition élaborée au fil des impulsions de son inconscient. Planche 48, les paysages sont représentés en s’inspirant de la technique de Vincent van Gogh (1853-1890). La page suivante a été réalisée comme celle d’un livre d’heure, avec des enluminures sophistiquées. Le lecteur en a pour son argent : l’auteur se montre généreux, inventif, éclectique, très exigeant envers lui-même pour montrer le bouillonnement créatif de son esprit.



L’horizon d’attente du lecteur relève du paradoxe : à la fois très élevé (la suite de la quête de l’idée du siècle, l’évolution de la dépression, les réflexions sur la valeur d’une bédé au regard des chefs d’œuvre de la peinture), à la fois il est prêt à prendre ce qui vient tellement il accorde une pleine et entière confiance à l’auteur. Il découvre bien la suite de la quête de Jean-Eudes Cageot-Goujon : la décision de se consacrer à la contemplation du monde, puis un retour à la bédé passant par le constat de son obsolescence, comparé à la jeune génération, et ses tentatives de s’essayer à d’autres registres de cet art. Cette quête pour retrouver son étoile qui danse aboutit bien à une résolution de l’intrigue. Tout du long, l’auteur fait preuve d’une autodérision, sans tomber dans l’apitoiement, appliquant la maxime qui veut que l’humour soit la politesse du désespoir. Le ton s’avère d’ailleurs plutôt positif, voire optimiste, puisque cette dernière partie aboutit à un renouvellement de la motivation de l’auteur. Jean-Eudes reste l’avatar de Larcenet : un individu en surpoids ayant abandonné le sport depuis longtemps, peu impliqué dans la vie de sa famille, n’accordant que le strict minimum d’attention à ses enfants (avec quand même un peu culpabilité, ce qui l’amène à cette réflexion : Qu’est-ce que c’est fatiguant d’être un père médiocre !), faisant passer son art avant tout et faisant le nécessaire pour le promouvoir car il souhaite retrouver le statut social qui fut le sien lorsqu’il était célèbre.


La première page propose un résumé des deux tomes précédents dans une forme originale, avec une densité d’informations qui ne génère ni une sensation de lourdeur, ni une impression pénible, grâce à des visuels inventifs, et une exagération humoristique à la fois dans les situations, à la fois dans l’expression des émotions ou des sentiments. Impossible de ne pas sourire en voyant la caricature de Jean-Eudes sur la barque de Ra, ou Anubis en train de déposer des gouttes d’un médicament à l’aide d’un compte-goutte dans la bouche de Jean-Eudes qui est embaumé. La séquence suivante se compose de deux pages : essentiellement un plan fixe sur le présentateur Jean-Jacques et Jean-Eudes en train de discuter sur un plateau télé, derrière un bureau. L’exagération des expressions de visage fonctionne à plein pour montrer la suffisance de Jean-Eudes, sa candeur, son assurance, son étonnement, son énervement. L’auteur ne se contente pas de l’humour se dégageant des personnages : le dialogue s’avère savoureux, exprimant bien la personnalité de Jean-Eudes, et la retenue du présentateur Jean-Jacques dans ses questions et observations, ainsi que sa détresse quand il ne comprend pas ce que veut dire son invité et qu’il ne sait pas comment relancer. En plus, Larcenet s’amuse bien avec les messages qui apparaissent sur le petit bandeau en bas de case, comme s’il défilait en bas de l’écran télé. Page 9, l’artiste réalise des facsimilés de tableaux célèbres avec des petits détournements dont il a le secret. Le lecteur se rend compte par la suite que celui au milieu (un visage d’homme à la bouche édentée) va évoluer vers une représentation en peinture de celui de Jean-Eudes.



Ainsi chaque séquence s’avère visuellement très riche, servant de support à la narration, et lui apportant des informations supplémentaires. Lors du premier plateau télé, le lecteur peut se dire que le dessinateur ne se fatigue pas trop : juste représenter les personnages en plan fixe. Mais par la suite, il se rend compte que même cette mise en scène statique un peu pauvre car sans arrière-plan apporte de nombreuses informations supplémentaires par rapport au dialogue. Il y a bien sûr les mimiques des interlocuteurs qui viennent indiquer le ton avec lequel ils prononcent leurs phrases, mais aussi l’éventuel décalage avec leurs propos, et la différence de comportement entre eux. C’est flagrant quand Jean-Eudes s’invite sur le même plateau et que se trouvent déjà deux autres bédéistes : Emma Gloogloo (ces femmes qui en ont), et un bédéiste Alexis Duterrier (Des nourrissons et des hommes). Les dessins en racontent beaucoup sur chaque invité, sur le présentateur, avec une qualité de caricaturiste patente. Au-delà des séquences dessinées à la manière de…, l’artiste intègre toute forme d’information visuelle appropriée : une sorte de tatouage de papillon à la gloire de Paris, des fausses coupures de journaux, une représentation naïve d’un tigre en mode hindou, un autre gag avec des silhouettes simplifiées, de magnifiques camaïeux orangés pour une séquence automnale, une représentation schématique de l’hélice d’ADN, un détournement de la Cène (1495-1498) de Léonard de Vinci (1452-1519), avec des auteurs de bédé en lieu et place des apôtres, de fausses affiches d’hommes de foire, un schéma anatomique du cœur, etc. Il met à profit les possibilités du dessin pour servir son propos.


Une fois ce dernier tome refermé, le lecteur reste abasourdi par la richesse de cette œuvre, et l’élégance de sa narration. Manu Larcenet a réalisé à la fois une bédé comique très drôle, une forme de journal intime évoquant ses doutes de créateur, ses accès de déprime, voire de dépression, un credo évoquant ses aspirations (créer un chef d’œuvre) et sa conscience de se mesurer au génie et à la postérité des grands peintres classiques dont la postérité se mesure en siècles. Sa narration visuelle foisonne de trouvailles, d’éléments comiques, de diversité, dans un élan vital communicatif, malgré ses angoisses existentielles. Merveilleux.



mercredi 5 mai 2021

Thérapie de groupe, Tome 2 : Ce qui se conçoit bien

L'excision de la pierre de folie


Ce tome fait suite à Thérapie de groupe tome 1 - L'étoile qui danse (2020) qu'il vaut mieux avoir lu avant, même si le présent tome débute par une page de résumé en forme de bande dessinée. Cette BD a été réalisée par Manu Larcenet pour le scénario, les dessins, les couleurs et le lettrage. Elle compte 49 planches.


Jean-Eudes Cageot-Goujon avance dans une jungle au feuillage particulière dense, évoquant les événements passés qui l'ont amené là où il en est, faisant le résumé du tome précédent, tout en taillant dans la végétation avec son coupe-coupe, fuyant face à un énorme serpent, trébuchant et finissant empalé sur son coupe-coupe. En fait il se trouve assis sur un banc dans le parc de de la clinique psychiatrique des Petits Oiseaux Joyeux, en train de penser qu'il n'est plus qu'un vulgaire homme comme les autres, et qu'il ferait mieux d'arrêter de chercher l'idée du siècle. Il se remémore les vers de Charles Baudelaire : le poète est semblable au prince des nuées qui hante la tempête et se rit de l'archer. Exilé sur le sol au milieu des huées, ses ailes de géant l'empêchent de marcher. Le bédéaste sent les larmes lui monter aux yeux en pensant à la beauté intemporelle de ces vers. Il est illusoire pour lui de penser un jour égaler un tel sommet. Il rentre à l'intérieur de l'établissement psychiatrique, mange dans la salle commune, prend ses médicaments et se met à imaginer un nouveau superhéros. Albatrosman était Jean-Jacques Prunier qui lors d'un voyage en Bretagne, s'est pris une fiente d'albatros en pleine poire. Cet incident en apparence anodin a bouleversé le cours de sa vie, le transformant en une créature mi-homme, mi-albatros, qui, la nuit, lutte contre le crime.



Jean-Eudes Cageot Goujon déroule les aventures de Albatrosman dans son esprit, mais ça se finit mal : son héros est tabassé par trois marins pécheurs, incapable de fuir à cause de ses ailes qui l'empêche de marcher et donc de courir pour fuir. Il met fin à cette séance de création et va reprendre des médicaments pour anesthésier son sentiment écrasant de finitude. Il se met à traîner dans les couloirs, l'œil vitreux, l'esprit en plein état de fugue. Il repense à sa rencontre avec le dessin, quand il avait 10 ans, l'année d'Apocalypse Now de Francis Ford Coppola, et de la mort de Sid Vicious. Leur relation a toujours été dysfonctionnelle : le dessin ne lui sert qu'à s'exprimer, comme il n'a plus rien à dire, il n'a plus de raison de dessiner. Un peu plus tard, il se rend à sa séance avec le psychiatre. Il résume sa situation : trop de chaos au-dedans de lui, l'incapacité d'enfanter des étoiles qui dansent, de marcher sur des gouffres amers à cause de ses ailes de géant. Il est fini comme artiste et comme homme, faisant trop de voyages initiatiques et finissant comme un albatros crevé sur de carrelage de la salle de bain, ce qui est dégoûtant. Le psychiatre n'a rien compris à ce qu'il vient de raconter.


La fin du tome 1 laissait supposer un tome 2 entendu d'avance : une narration qui part dans tous les sens, sur la base d'un fil directeur très simple (retrouver un équilibre mental pour revenir à la normale), avec une narration visuelle adaptant des formes différentes au gré de la fantaisie de l'auteur. C'est exactement ça : le lecteur observe Jean-Eudes Cageot-Goujon durant son séjour à la clinique psychiatrique des Petits Oiseaux Joyeux, ses tentatives pour retrouver une inspiration qui le satisfasse, sa relation avec les médicaments, avec son voisin à l'atelier de thérapie par l'art, ses entretiens avec le psychiatre de l'établissement, les périodes où il semble retrouver le chemin de la création. C'est exactement ça : l'artiste se lâche tout autant que dans le tome 1 reprenant l'idée de dessiner à la manière de certains genres. Le lecteur retrouve quelques séquences avec des silhouettes en noir & blanc avec des nuances de gris en train de parler, des pages avec une narration plus dramatisée pour l'évocation d'un superhéros (Albatrosman), des pages de 16 cases en plan fixe quand Cageot-Goujon essaye de se remettre à la bédé, des décors spatiaux psychédéliques de type science-fiction délirante, ou encore un western en noir & blanc sur un effet de papier jauni. S'il y prête attention, il peut voir deux clins d'œil au Pokémon Pikachu, et quelques œuvres d'art classique détournées. Le fil directeur étant très basique (l'état mental du personnage principal), il ne se produit pas d'effet de désarticulation, ou de mélange insensé de styles au petit bonheur la chance. Il est même vraisemblable que si le lecteur n'y porte pas une attention particulière, il ne voit pas passer tous les clins d'œil que l'auteur a glissés dans ces pages.



Il est donc possible de lire ce deuxième tome d'un point de vue d'une histoire, celle racontant les tourments de intérieurs d'un auteur en proie à la dépression. Jean-Eudes Cageot-Goujon est convaincu de l'inutilité de ses efforts de création de l'inanité d'ambitionner de révolutionner son art, d'y apporter quelque chose de neuf, après tous les génies qui y ont déjà œuvré. Du coup, à quoi bon même essayer ? Cela crée une bizarre situation réflexive avec la bande dessinée que le lecteur est en train de découvrir. Au premier niveau, il est possible d'y voir les lamentations d'un auteur, ayant opté pour réaliser un ouvrage nombriliste sur ses propres affres, ses propres interrogations. Le lecteur peut donc la lire comme une interrogation personnelle sur la vanité. Finalement Larcenet aimerait bien être considéré comme un créateur majeur, tout en sachant qu'il œuvre dans un art considéré comme mineur, avec des illustres prédécesseurs dans la littérature, et qu'il sait pertinemment qu'il n'aura jamais la puissance créative et littéraire d'un auteur comme Charles Baudelaire (1821-1867). Il peut aussi estimer que les différentes approches picturales utilisées dans cette bédé reflètent l'envie de retrouver l'inspiration en s'essayant à d'autres genres. D'ailleurs, l'amateur de bande dessinée constate à cette occasion que l'artiste sait de quoi il parle, qu'il maitrise les conventions de genre, et qu'il sait les mettre en œuvre dans ses dessins, jusqu'à la composition même de ses pages.


Il est également possible de voir une forme d'autodérision dans ce deuxième chapitre. Manu Larcenet se moque de lui-même et de ses prétentions, en mettant en lumière les mécanismes en jeu, sa prétention artistique. Certes, le sujet du récit fait penser à une œuvre nombriliste, mais l'auteur, ou plutôt son avatar Jean-Eudes Cageot-Goujon n'y tient pas le beau rôle, et en plus il fait preuve de la politesse des gens désespérés : l'humour. Ça commence dès la page avant le titre, un dessin des silhouettes de Jean-Jacques et Bruno en costard-cravate, évoquant le séminaire de motivation qu'ils ont trouvé Bof. Tout au long de l'ouvrage, l'humour peut aussi bien passer par les dialogues que par les visuels. Le lecteur retrouve la réaction exagérée de Jean-Eudes en train de déchirer ses vêtements, déchirer ses pages, et se mettre à courir tout nu comme un fou. Il retrouve sa morphologie disgracieuse avec son gros nez, ses yeux ronds sans pupilles quand son cerveau ne parvient plus à aligner deux idées cohérentes, les couleurs psychédéliques marquant l'effet psychotrope des médicaments, les unes de journal farfelues, les bandeaux de nouvelles absurdes et très drôles qui défilent en bas des écrans de télévision lors des débats, les caricatures très justes de Baudelaire et Nietzsche, l'appropriation de références culturelles comme Pikachu ou les moaïs de l'Île de Pâques, le détournement de tableaux classiques (Van Gogh, Mondrain, Munsch, etc.). L'humour passe également par des petites piques bien senties qui parleront plus aux lecteurs de bande dessinée, comme l'auteur qui a perdu l'inspiration et qui se laisse aller à la facilité en faisant un album de blagues sur les blondes, ou une biographie de féministe. Le lecteur a donc le sourire aux lèvres du début à la fin, grâce à des éléments comiques très diversifiés présents à chaque page.



Il est aussi possible de prendre au sérieux la réflexion en toile de fond développée par l’auteur : l'ambition artistique. Il est écrasé par la conscience des chefs d'œuvre de ceux qui l'ont précédé. Il sait s'y prendre avec humour pour rattacher la bande dessinée à la littérature, en évoquant les bandes dessinées réalisées par Boileau ou Nietzsche, les plaçant ainsi au même niveau que son mode d'expression à lui. Il fait également le lien avec les grands maîtres du genre en parodiant discrètement des personnages célèbres comme le capitaine Archibald Haddock, Popeye et Corto Maltese. Dans sa quête de l'idée géniale qui révolutionnera la bande dessinée, il se met à exploser les codes de la bédé traditionnelle en faisant n'importe quoi, du chaos intérieur illisible et barbouillé à la truelle. Il a conscience que la qualité de ses propres œuvres ne lui permet pas d'espérer une immortalité similaire au poème L'albatros de Baudelaire qui est d'un autre niveau. Il évoque le syndrome de Stendhal, c’est-à-dire des de troubles psychosomatiques chez une personne exposée à une surcharge d’œuvres d’art. au cours de son séjour en clinique psychiatrique, Jean-Eudes fait également l'expérience de la découverte d'une bande dessinée d'une qualité bien supérieure aux siennes, réalisée par son voisin dans l'atelier de thérapie par l'art. Au cours d'une des séances avec le psychiatre, il essaye d'avancer dans le cheminement du processus du deuil en 5 étapes, développé par Elizabeth Kübler-Ross, adapté à sa sauce en 9 étapes (déni, colère, marchandage, dépression, consternation, léger mieux, lamentations, confusion, fond du trou). Le lecteur prend graduellement conscience que cette bande dessinée n'est pas qu'un récit semi-biographique, ou un ouvrage humoristique, mais également une réflexion pénétrante d'un créateur ayant réfléchi à son art (sa capacité à mettre en œuvre différents styles) et à la progression de la qualité de ses œuvres dans l'histoire de l'art et de la littérature. À l'opposé d'une bande dessinée nombriliste, c'est une plongée dans une analyse fine et enlevée de l'ambition artistique, des créateurs qui l'ont précédé et dont les œuvres sont passées à la postérité, les rendant immortels.


Ce deuxième tome s'avère encore meilleur que le premier : plus dense, plus drôle, avec plus d'humilité. Le lecteur est emporté par un tourbillon de créativité, dans une réflexion humble sur la place de l'auteur, avec une narration visuelle inventive et bouillonnant d'énergie, des visuels spectaculaires, une culture BD discrète et pénétrante. Il découvre la dernière page qui ouvre la porte sur la possibilité d'un troisième tome, et il espère de tout cœur qu'il verra le jour dans un avenir proche.



jeudi 12 avril 2018

La petite Bédéthèque des Savoirs - tome 2 - L'univers. Créativité cosmique et créativité artistique

Tout arrive par hasard et par nécessité. - Démocrite (-460 à -370)

Il s'agit d'une bande dessinée de 52 pages, en couleurs. Elle est initialement parue en 2016, écrite par Hubert Reeves (1932-), dessinée par Daniel Casanave, et mise en couleurs par Claire Champion. Elle fait partie de la collection intitulée La petite bédéthèque des savoirs, éditée par Le Lombard. Cette collection s'est fixé comme but d'explorer le champ des sciences humaines et de la non-fiction. Elle regroupe donc des bandes dessinées didactiques, associant un spécialiste à un dessinateur professionnel, en proscrivant la forme du récit de fiction. Il s'agit donc d'une entreprise de vulgarisation sous une forme qui se veut ludique.

Cette bande dessinée se présente sous une forme assez petite, 13,9cm*19,6cm. Elle commence par un avant-propos de David Vandermeulen de 4 pages. Il commence par évoquer la différence qu'établit Jean-Jacques Salomon (1929-2008, philosophe des sciences, auteur par exemple de Les Scientifiques : Entre pouvoir et savoir) entre un savant et un scientifique, c’est-à-dire pour ce dernier un professionnel des sciences. Puis, il évoque le concept d'élan vital, tel que développé par Henri Bergson dans L'évolution créatrice, avec un exemple célèbre tiré de cet ouvrage. Il termine son avant-propos avec un mot sur Daniel Casanave et sa filiation artistique avec Georges Beuville.

La bande dessinée commence avec Hubert Reeves se tenant debout sous un ciel étoilé, ouvrant sa présentation par ces mots : Les étoiles ne font pas de musique, elles font du bruit, un vacarme gigantesque ! Il indique qu'il va expliquer le rapport profond qui existe entre les humains et les étoiles. Il commence par parler de plusieurs artistes de génie qui ont créé dans la douleur, celle de la surdité pour Ludwig van Beethoven (1770-1827), celle des troubles mentaux pour Vincent van Gogh (1853-1890), ou encore celle du manque d'argent pour Rembrandt van Rijn (1606-1669). Il indique ensuite qu'il ne s'agit pas d'expliquer l'art, mais d'apporter un éclairage nouveau sur cette activité créatrice.


Un livre intitulé L'Univers et écrit par Hubert Reeves est une invitation irrésistible à se plonger dans le spectacle extraordinaire et intimidant du cosmos et de l'astronomie. En outre, l'introduction de David Vandermeulen rappelle qu'Hubert Reeves n'est pas qu'un scientifique (de très haut niveau), que c'est également un être humain préoccupé par la dégradation de l'environnement, un savant engagé dans la propagation de valeurs pour préserver la biodiversité. Le lecteur part avec l'a priori qu'il se lance dans une lecture qui ne sera pas aride, qui disposera d'un point de vue humain. Le cheminement de la pensée d'Hubert Reeves déroute par son évocation des artistes de génie. Le rapport entre ces créateurs d'exception et la conception de l'univers n'apparaît pas de tout de suite. Il faut effectivement attendre la fin pour comprendre la pertinence et l'objet de ce passage.

Pour ce deuxième tome de la série de la petite bédéthèque des savoirs, les auteurs ont choisi une forme de discours, très classique. Hubert Reeves se met en scène pour exposer son propos. Il est immédiatement sympathique, comme un grand père avec une belle barbe blanche, un air débonnaire, un visage ouvert sur lequel flotte souvent le sourire de quelqu'un heureux de vivre. Reeves a pris grand soin de limiter le volume de chaque phylactère, pour conserver un rapport en faveur de l'image, ainsi que pour préserver la fluidité de la lecture, comme dans une bande dessinée traditionnelle, les seules exceptions sont des phylactères un peu copieux dans 3 pages (p. 26, 27 et 34). Le lecteur est très agréablement surpris par le registre de vocabulaire : très simple et accessible à tous les lecteurs. Il faut dire qu'Hubert Reeves est également un vulgarisateur chevronné au travers de ses ouvrages comme Dernières nouvelles du cosmos,Les secrets de l'univers, y compris pour des publics plus jeunes avec L'Univers expliqué en images,L'Univers expliqué à mes petits-enfants. Il s'agit donc d'une lecture présentant un degré de facilité inattendu et appréciable.


En outre, les auteurs s'attachent à rendre l'exposé le plus visuel possible. Au final, il s'agit d'un exposé qui respecte les codes de la bande dessinée, avec des images qui priment sur les textes, des images qui montrent ce qui est évoqué, sans se contenter de le répéter. Le lecteur ressent que les auteurs se sont concertés et qu'Hubert Reeves a adapté son discours pour en augmenter la dimension visuelle. Daniel Casanave est un auteur de bandes dessinées confirmé : Percy & Mary Shelley - La vie amoureuse de l'auteur de Frankenstein avec David Vandermeulen (également directeur de la présente collection, et auteur de l'avant-propos), Les chroniques d'un maladroit sentimental avec Vincent Zabus, L'Amérique, Tome 2 : Sur la route de Ramsès d'après Franz Kafka. L'artiste détoure les formes avec un trait assez fin, et un peu lâche, ce qui confère une forme de spontanéité à ce qui est représenté, en particulier pour les personnages. Il réalise des dessins descriptifs avec un degré de simplification pour en rendre la lecture plus immédiate.

Daniel Casanave fait d'Hubert Reeves, un personnage de bande dessinée tout public, en lui donnant un air bonhomme et inoffensif, accentué par une exagération de la taille de son nez, ce qui évoque un personnage de bande dessinée pour enfant. Il n'applique pas la même forme de caricature légère aux autres personnages qui restent plus normaux, plus réels. Il sait reproduire avec conviction l'apparence des personnages historiques comme Ludwig van Beethoven, Johann Sebastian Bach ou encore Albert Einstein. Il retranscrit également avec conviction l'impression produite par de grandes toiles de maître, que le lecteur identifie sans peine. En utilisant cette approche graphique simplificatrice, l'artiste réussit à intégrer tous les éléments visuels exigés par le scénario, sans surcharge ses pages, en les faisant exister dans un même niveau de réalité, c’est-à-dire qu'il ne se produit de hiatus quand on passe d'une case avec un portrait de Bach à Reeves se promenant sur la plage, ou quand Hubert Reeves coexiste avec des personnages historiques dans une même case, toujours sur cette même plage.


Daniel Casanave réussit également à mettre sur le même plan graphique des éléments aussi hétéroclites que des hérons, un noyau atomique, un cristal de neige, une immense bibliothèque ou un champ. L'apparence anodine et inoffensive des personnages et des environnements rassure le lecteur sur le degré d'accessibilité de l'ouvrage, il est effectivement tout public, voire même il le déconcerte par son apparente innocuité. L'exposé d'Hubert Reeves produit le même effet avec ses termes simples, et les notions basiques qu'il expose. Le lecteur prend conscience de la force et de l'intelligence de cet exercice de vulgarisation par l'analogie visuelle établie entre les lettres de l'alphabet, les mots, et les quarks et les atomes. L'alliance des phrases d'Hubert Reeves et des dessins de Daniel Casanave forme une explication lumineuse sur le principe de rencontres créatrices et de propriétés émergentes.

Arrivé à la fin de l'ouvrage, le lecteur reste décontenancé par la facilité de sa lecture, et par la teneur du propos. Au vu de l'identité de l'auteur et du titre, il pensait trouver un exposé d'astronomie, expliquant la nature de l'univers, son développement depuis le Big Bang, et les règles des trajectoires des corps célestes. En fait, le scientifique évoque le Big Bang en une page. Il parle des constituants fondamentaux de la matière en 2 pages, et il évoque la multitude d'espèces animales qui peuplent la Terre de manière très rapide. En termes de vulgarisation, c'est très basique. Le lecteur se souvient alors que, dans l'avant-propos, David Vandermeulen a attiré son attention sur le sous-titre de cette bande dessinée : créativité cosmique et artistique. D'ailleurs, dès la troisième page de la bande dessinée, l'auteur évoque des artistes de génie. Effectivement, à plusieurs reprises il lie la création de l'univers à la création artistique.


Le cœur du propos d'Hubert Reeves n'est pas d'expliquer la création de l'univers et son évolution, mais d'exposer le principe au cœur de cette évolution, c’est-à-dire les rencontres créatrices et les propriétés émergentes. Un jeune lecteur se focalisera plus sur les éléments des sciences physiques expliquant l'univers, car ce propos est accessible à tout le monde. Un lecteur plus adulte, sera plus sensible à ce principe de créativité. Il est plus à même de comprendre la citation de Démocrite (-460 à -370) : tout arrive par hasard et par nécessité. Il identifie plus facilement les références non explicites comme celle à Citizen Kane (1941) d'Orson Welles, en page 61. Il se rend compte au final qu'il est capable d'expliquer à une autre personne ce double principe de rencontres créatrices et de propriétés émergentes en reprenant l'analogie avec les lettres de l'alphabet, et il est forcément sensible à la conclusion d'Hubert Reeves sur le sens de la vie, qu'il partage son avis ou non.


Ce deuxième tome de la collection de la petite bédéthèque des savoirs est trompeur. Il peut se lire à 2 niveaux très différents. Le premier correspond à celui d'un jeune lecteur sans bagage scientifique qui va découvrir une explication sur la nature de l'univers et son historique, de manière succincte, avec des phrases simples et des dessins facilement lisibles. Le deuxième niveau de lecture s'avère tout aussi facile d'accès, tout en étant plus ambitieux. Hubert Reeves et Daniel Casanave exposent le principe de créativité qui sous-tend l'évolution de l'univers (au sens astronomique du terme), et qui est à l'œuvre chez les artistes. Une impressionnante entreprise de vulgarisation tout en douceur et en optimisme, ainsi qu'une belle leçon philosophique.