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jeudi 9 avril 2026

Sang-de-Lune T05 Sang-Délire

Le jardin fut laissé à l’abandon. La porte étroite ne devait plus se rouvrir.


Ce tome fait suite à Sang-de-Lune, tome 4 : Rouge-Vent (1995) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 1996. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, par Viviane Nicaise pour les dessins, par Laurence Herlich pour les couleurs. Il comprend quarante-sept pages de bande dessinée.


Elles étaient trois à se retrouver dans le jardin du couvent après les heures de cours. Trois fillettes qui s’aimaient, trois fillettes qui n’avaient jamais passé la porte étroite. Cette porte donnait à l’extérieur sur un petit sentier qui s’enfonçait dans la plaine avant de mener à la plage. Elle était en bois, rouillée, condamnée par un verrou. Elle ne devait plus être employée depuis longtemps. Les fillettes étaient les seules pensionnaires du collège. Elles étaient toutes trois orphelines. Mais la vie ne pesait pas encore. Lise et Sophie couraient à perdre haleine jusqu’aux frontières de leur petit royaume. Et Clara fendait les airs comme si elle voulait se faire attraper par la main d’un ange. C’était le bonheur… Quand les grandes personnes ne s’intéressent pas encore à vous… Les saisons passaient. Les fillettes grandirent. Le monde extérieur semblait les ignorer. Sauf une fois, en hiver… Il neigeait. Un homme au manteau sombre s’était présenté au couvent. Il cherchait une enfant qui correspondait au signalement de Clara. On cacha la fillette qui jamais ne sut que quelqu’un la cherchait. Le visage de l’homme était dur, sans pitié. Ses petits yeux furetaient sans cesse derrières ses grosses lunettes. Il s’appelait Carcanpoix. L’homme repartit. Vint le printemps, et avec lui un nouveau petit pensionnaire qui montra son museau aux premiers beaux jours. Un adorable renardeau qui avait perdu, lui aussi, ses parents. Le supérieur du couvent décida qu’il pouvait rester. Il devint le meilleur compagnon de jeu des fillettes. Il semblait ne pas avoir peur d’elles. C’était l’été. Le dernier été avant que la porte ne s’ouvre…


Un vieil homme s’occupait du jardin. Il se faisait parfois aider par son fils. Le jeune Lechat avait dix-neuf ans. Il remarqua une silhouette sous une voûte, qui semblait l’observer. Sophie était la moins timide des trois. Et comme Lechat était le premier garçon qui s’offrait à son regard, elle laissa vagabonder sa curiosité, attentive aux gestes du garçon, à ses mines en coin qui la désarçonnaient parfois. Et par un matin d’été alors que trombes d’eau tombèrent subitement sur la région, elle se retrouva dans les bras du garçon. Sa robe lui collait à la peau. Lechat avait une lueur étrange dans les yeux, une lueur qui le perdait sur des sentiers qui lui faisaient peur autrefois… Chaque soir, le père et le fils devaient quitter le couvent. Les portes de l’immense bâtissent se refermaient derrière eux. Ils s’en retournaient vers leur misérable chaumière aux confins du village. C’est alors que naquit l’idée de rouvrir la porte étroite. La clé du verrou se trouvait glissé parmi d’autres à la ceinture de M. Malpropre, le concierge du couvent, un homme aigri par l’âge et qui faisait peur aux fillettes.



Le lecteur avait laissé Clara de Leyrac dans une mauvaise situation à l’issue du tome précédent : identifiée comme appartenant à la famille des Sang-de-Lune, dépossédé de son bébé et ayant perdu son chauffeur Guillaume. Il n’avait rien appris sur le Colonel, sur ses responsabilités, son lien avec la jeune femme, ou ses commanditaires. La mythologie interne de la série s’était épaissie avec des révélations sur la famille Sang-de-Lune, et la possibilité d’un lien de Clara avec elle. Le lecteur contemporain sait que la série compte six tomes et il se retrouve un peu surpris par l’apparition de nouveaux personnages à un tome de la fin : Lise et Sophie, le jeune homme Lechat, le frère Salvatien, tout en ayant été averti par le titre du tome du nouveau Sang-de-Lune : Sang-Délire. Il se trouve un peu déstabilisé par le mode narratif des dix premières planches : un texte copieux qui semble porter toutes les informations. En fait, les cases montrent les personnages et les lieux, leur donnant une consistance absente dudit texte. Le lecteur se dit alors que le point focal du récit s’est à nouveau déplacé : le premier rôle étai tenu par les Sang-de-Lune successifs dans les trois premiers tomes, puis par Carcanpoix dans le quatrième, et ici Clara de Leyrac devient le personnage principal. Sang-Délire est un savant fou archétypal, obsédé par les trépanations qui lui permettraient d’accéder au mécanisme premier, au rouage initial. Aucune nouvelle information sur le Colonel.   Un nouveau chauffeur s’offre fort opportunément pour conduire Clara. Et les auteurs lèvent le voile sur ce qu’il advint d’Éléonore d’Arcombe.


Dès la séquence d’ouverture, le lecteur se trouve immergé dans un endroit aux caractéristiques détaillées, décrit avec soin, reflétant un investissement conséquent pour le faire exister de manière plausible et descriptive. La grande propriété du couvent avec son mur d’enceinte en pierres sèches, son terrain colonisé par les herbes folles, le superbe arbre au premier plan avec son feuillage teinté de rose, et un oiseau de mer battant des ailes, indiquant la proximité de l’océan. Puis la petite porte de bois, la balançoire rudimentaire accrochée à une branche de l’arbre. L’évolution de la flore en fonction des saisons. Les réserves de bois de chauffage, l’appentis sous lequel se réfugient Sophie et Lechat pendant la pluie. L’aménagement spartiate de la chambre de M. Malpropre. Etc. Plus tard dans le récit, Clara de Leyrac se fait sciemment interner dans le couvent De Leyrac, qui remplit la fonction d’asile, une propriété beaucoup plus imposante. En suivant les personnages, le lecteur peut en visiter de nombreuses pièces, toutes avec une hauteur sous plafond imposante, et des murs en pierres de taille. La salle d’opération du docteur Korvo décorée de nombreux crânes humains. La chapelle avec ses colonnes et ses tableaux. Les couloirs souterrains voûtés et leur sol en terre. Une sorte de salon avec deux canapés, une table basse, un bel âtre, et des tentures en forme de rideau sur les murs pour couper le froid. Puis la gigantesque bibliothèque avec ses rayonnages s’élevant à plusieurs mètres de hauteur, avec ses échelles en bois pour accéder aux plus hauts, à nouveau dans une salle aux dimensions gigantesques avec des murs de pierres et des colonnes.


Au vu du texte qui court dans les premières pages, le lecteur éprouve la quasi-impression que les images en deviennent superfétatoires. En prenant un instant de pause, il se rend compte que l’interaction entre récitatif et images fonctionnent pleinement : les cases donnent à voir ce qui est implicite dans le récit, comme la réalité des lieux, ou le comportement des personnages. Le lecteur peut voir les émotions de la jeune Clara : le plaisir simple et premier degré de la balançoire, le trouble de Sophie et de Lechat se serrant l’un contre l’autre, le plaisir d’une toute autre nature de M. Malpropre à l’idée d’assouvir le désir ardent auquel il est en proie en se servant un verre de poire. Le regard vide de Clara adolescente alors qu’elle est sous l’emprise de Carcanpoix. Le comportement un peu théâtral du docteur Korvo, en phase avec ses obsessions qui lui valent le surnom de Sang-Délire. Etc. En outre, la narration visuelle sort rapidement de la succession de vignettes montrant un instant, pour passer régulièrement en mode séquence : Clara qui manque de se faire écraser par une voiture roulant à toute allure, frère Antoine recueillant les dernières paroles de frère Romuald tourmenté par la culpabilité, Clara caressant le renard Néan pour lui dire au revoir, le personnel de l’asile poursuivant un malade qui s’est évadé de sa cellule, dans les souterrains de l’asile, un vol de corbeaux s’abattant sur monsieur Loupe dans la bibliothèque, etc.



De temps à autre, le lecteur se rend compte que les ellipses du récit introduisent des solutions de continuité qui peuvent lui échapper. Ainsi il lui faut se montrer attentif pour bien distinguer Clara de Leyrac et Éléonore Arcombe, et ainsi en déduire à quelle époque du récit se situent les scènes afférentes. Il doit également faire preuve d’un peu plus de concentration pour bien distinguer certains personnages secondaires, comme le docteur Malepic, Lechat et monsieur Loupe. Les auteurs jouent avec les repères pour transcrire la sensation que les époques s’entremêlent, dans la continuité du thème du poids du passé, des répercussions inéluctables des actions des générations antérieures sur celle du temps présent. Le lecteur prend également conscience que devenue personnage principal, Clara de Leyrac conserve toute sa force de caractère. Elle était l’instrument de la chute des Sang-de-Lune dans les trois premiers tomes, et les événements du quatrième n’ont pas entamé sa combativité, elle se comporte en individu d’action, sa personnalité proscrivant le rôle de victime.


Les auteurs continuent également de filer d’autres thèmes dans leur série, de manière ponctuelle ou dans la longueur. Le lecteur ne s’attend pas forcément à une nouvelle référence littéraire, et pas dans le contexte de la chambre du responsable des clés du couvent : les poèmes de Sully Purdhomme (1839-1907), premier prix Nobel de littérature en 1901. En filigrane, est à nouveau évoquée la volonté des Sang-de-Lune d’instaurer une lignée pour leur famille à travers les dispositions prises par Sang-Premier. La malédiction de leur sang venant à se geler à l’approche de leur cinquante devenant alors une métaphore de la lignée qui risque de s’éteindre. Dans la force physique inattendue de Clara de Leyrac (elle neutralise à deux reprises un fou furieux armé d’un fin stylet), le lecteur est tenté d’y voir l’expression de sa motivation pour retrouver son fils, ce qui lui donne de la force. À nouveau, deux personnages plongent dans les archives pour comprendre ce qui se passe au temps présent, le passé configurant la vie des individus sur plusieurs générations. Plusieurs personnages sont tourmentés par la vérité : la volonté de la rétablir pour lutter contre les manipulations, et une forme de volonté morale de protéger l’innocente. Les auteurs donnent l’impression de vouloir établir une métaphore avec la porte fermée par laquelle passent les jeunes filles devenant sexualisées, abandonnant l’idée en cours de route.


La série continue d’évoluer de manière complexe. Certes un autre membre de la famille Sang-de-Lune passe de vie à trépas, pour partie du fait des actions de Clara de Leyrac, cependant il n’est pas possible de la rendre responsable de cette mort. La narration visuelle se montre descriptive et immersive à souhait : de magnifiques paysages et lieux, un dynamisme entraînant dans les scènes d’action, des personnages émouvants. L’intrigue progresse vers sa résolution dans le tome suivant qui est le dernier. Le scénariste continue de développer les thèmes de la série tels que la lignée familiale et les conséquences des actions des générations passées sur les vivants, tout en révélant progressivement d’autres fils de la trame de fond, semant parfois le trouble chez le lecteur. Intriguant.



jeudi 26 mars 2026

Sang-de-Lune T04 Rouge-Vent

En croyant défendre une cause juste, il a trahi la vérité.


Ce tome fait suite à Sang-de-Lune, tome 3 : Sang-désir (1994) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 1994. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, par Viviane Nicaise pour les dessins, par Laurence Herlich pour les couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée.


C’est pour demain !… Demain que retentira son premier cri !… L’évêque se penchera alors pour le prendre dans ses bras et le montrer au village… La liesse ne sera cependant pas immédiate. Il faudra connaître l’avis de l’aréopage. Les têtes de renard devront attendre pour sortir. Et puis, et puis, il est possible qu’ils envoient un des membres de leur famille. Ils ont encore le droit… Et leurs voix comptent double. Quelque part sur une côte déchiquetée, une église en haut d’une falaise, Blaise, l’assistant de M. Bérovald, pénètre à l’intérieur demandant avec hésitation s’il y a quelqu’un. Maître Carcanpoix lui répond qu’il est assis sur l’un des bancs, et qu’il commençait à s’inquiéter de ne pas le voir arriver. Blaise explique qu’il y avait des clients à la boutique, il est resté jusqu’à la fermeture pour ne pas éveiller les soupçons. Puis Blaise lui remet ce qui était convenu, ce qui satisfait entièrement son interlocuteur et il s’enquiert de sa commission et le notaire la lui remet comme convenu. Puis ce dernier demande au faussaire de se signer en sortant, car il veut croire que Dieu est de leur côté dans cette histoire, et il veut qu’Il le reste. Blaise obtempère, le regrettant immédiatement car l’eau dans le bénitier semble croupie. Il reprend son vélo pour rentrer en longeant le bord de la falaise. Il fait un malaise et tombe dans le vide vers une mort certaine.


Dans le château de la ville voisine, frère Antoine est appelé par un autre moine car la naissance vient d’avoir lieu. Clara de Leyrac vient d’accoucher d’un bébé, qu’elle nomme Mathias. La dizaine de personnes présentes dans la pièce semblent satisfaites et le père du monastère demande à monsieur Loupe d’écrire : L’enfant est né au sept de ce mois à sept heures sept. De Clara de Leyrac et de père inconnu. Le prêtre confie l’enfant à sa mère, alors que le frère indique qu’il représente les Sang-de-Lune auprès de l’aréopage qui doit statuer sur le sort de l’enfant. Le lendemain, un moine encapuchonné rencontre monsieur Bérovald qui lui remet un parchemin. Ce dernier explique qu’il a pu retrouver la même qualité de papier, la même encre. Et il s’est arrangé pour foncer certains symboles afin qu’ils se distinguent à peine du fond. Il a gratté certains mots, mais il a récrit dessus, ça ne devrait pas trop se voir. Le moine constate que l’encre a pâli à certains endroits et il demande à Bérovald de reprendre son travail, il lui reste un jour, puis il brûle page mal contrefaite. Après leur départ, un individu récupère cette page à demi-consumée. Dans l’abbaye, les moines se préparent à l’audition. L’un d’eux explique qu’il lui faut trois semaines, c’est le temps nécessaire pour réunir les documents indispensables à l’instruction. Un autre répond que c’est parfait, qu’il inscrira la première réunion de l’assemblée au début du mois prochain. L’aréopage comprendra six membres…



La dernière page du précédent tome introduisait une rupture avec le statu quo : à l’évidence, Clara de Leyrac allait procéder d’une manière différente pour la seconde moitié de la série. Effectivement, le titre du présent tome porte le nom d’une autre famille que celle des Sang-de-Lune, et fait référence à une autre famille. Après une séquence introductive de trois pages des plus cryptiques (le lecteur reconnaît une nouvelle itération de maître Carcanpoix, et apprécie les paysages côtiers de plus en plus réussis de la dessinatrice, cependant l’autre personnage n’est pas nommé et on ne sait pas ce qu’il remet au notaire), un nouveau-né est présenté au lecteur tenu par les pieds et la tête en bas, dans une chambre où une dizaine de personnes ont assisté à l’accouchement. Plusieurs moments mémorables sortant de l’ordinaire se succèdent : un rendez-vous secret dans une habitation rudimentaire en pierre, la présentation du nouveau-né à un groupe de renards de nuit dans la montagne, un moine effectuant des recherches dans une immense bibliothèque, un rendez-vous encore mystérieux dans une maison à deux étages dans un état de délabrement avancé isolée dans les dunes, un repas de fête en extérieur à l’occasion d’une communion, un combat avec un crochet de boucher sur la plage, une nuée très dense de corbeau empêchant la visibilité d’un conducteur, une audition devant un aréopage, etc.


Le lecteur se trouve ainsi embarqué dans une véritable aventure, avec des séquences surprenantes, bien mises en scène. La dessinatrice fait preuve de plus d’aisance dans sa mise en page et dans ses prises de vue. Le lecteur sent bien que le scénariste lui accorde un bon niveau de confiance pour raconter l’histoire, que les cases racontent par elles-mêmes. Prises une par une, certaines images établissent un paysage ou une situation : le belle côte avec un soleil couchant, le minuscule corps en train de chuter le long d’une falaise avec les mouettes tourbillonnant, la voiture de marque Citroën s’arrêtant à l’extrémité d’un chemin de terre devant un court ponton de bois au-dessus de l’eau, la foule de villageois en rang d’oignon venus accueillir les voyageurs, le petit groupe de renards pointant leur museau par curiosité, les lourds rayonnages de la bibliothèque, le cerf-volant haut dans le ciel, la longue jetée au-dessus de la plage et de l’eau menant à un pavillon sur pilotis, la grande salle du monastère avec ses stalles de bois pour accueillir les moines, un discret dolmen, etc. Dans le même temps, le lecteur apprécie également la qualité de la narration visuelle proprement dite, le naturel avec lequel la bédéaste découpe ses prises de vue pour une grande évidence à la lecture. Le malaise soudain du cycliste, le positionnement et le déplacement respectif des différents témoins de l’accouchement, le cheminement de Clara dans les montagnes pour aller présenter son fils, l’activité dans la grande rue de la bourgade pendant que le chauffeur Guillaume se fait aborder par un jeune garçon qui veut lui remettre un billet, la discussion attablée sur la jetée, les prises de parole successives dans la grande salle commune du monastère, etc.



La dessinatrice a également fort à faire pour la direction d’acteurs, avec un nombre de personnages principaux d’une dizaine, pas toujours immédiatement nommés, et qu’il s’agit donc d’identifier visuellement avec aisance pour les reconnaître d’une séquence à leur apparition suivante. Le lecteur peut s’amuser à regarder le visage des hommes notables ou moines apparaissant, et à apprécier les différences, dans les coiffures, les moustaches ou non, les plis du visage, la forme des sourcils, etc. Il éprouve l’impression répétée que Guillaume le chauffeur doit ses traits pour partie à Humphrey Bogart (1899-1957). Il s’immerge dans cet environnement de côte sauvage, de village isolé et bien développé, de monastère dont il n’a que quelques aperçus partiels, d’atmosphère de mystères dans ce début du vingtième siècle. Il continue de relever les éléments récurrents de la série : Clara de Leyrac elle-même (même si elle ne précipite pas la fin d’un membre de la famille Sang-de-Lune dans ce tome), maître Carcanpoix, la présence d’un renard (et même de toute une famille), une archive rédigée avec l’écriture des Sang-de-Lune, et l’histoire de la lignée des Sang-de-Lune avec l’apparition d’un nouveau membre. Il comprend que le Colonel est destiné à être un nouveau personnage récurrent dans la série. Dans la dernière case de la planche onze, il note qu’un moine fait observer que Quelqu’un a dû se blesser, il y a du sang dans son assiette… Habituellement il s’agit d’un symptôme indiquant qu’un Sang-de-Lune est train de faire l’usage de son pouvoir, mais là… ?


Le précédent tome révélait que Clara de Leyrac est l’agent d’une organisation mystérieuse, dont le Colonel est le représentant, sans qu’il soit vraiment clair du niveau de responsabilité ou de pouvoir qu’il y détient. Les recherches du moine Antoine sur cette femme l’amènent à des archives de deux ordres. Dans l’une, il découvre l’histoire de la famille des Sang-de-Lune, ce qui fournit au lecteur, une synthèse d’éléments évoqués de manière éparse dans la première moitié de la série. Dans une autre, il lit le résumé des trois premières missions de la jeune femme, telles que racontées dans les trois premiers tomes. Cela permet au lecteur distrait de reprendre pied dans l’intrigue au long cours de la série. Cela repositionne également Clara de Leyrac au sein de cette malédiction familiale, et d’une machination de grande envergure à l’échelle de plusieurs générations. Une prise de recul conduit à considérer ce récit comme celui d’une femme essayant de se construire une vie en résistant à son instrumentalisation et à celle de son fils, par des groupes d’hommes aux intentions indéterminées. Les différentes itérations de maître Carcanpoix deviennent une métaphore d’un archétype d’individus au service d’autres, toujours prêt à obéir aveuglément pour atteindre leurs objectifs, sans considération pour les autres individus qui ne sont que des pions ou des obstacles, des personnes à manipuler, à contraindre, ou même à éliminer, sans aucune empathie ou considération pour la vie humaine. Le lecteur se rend compte que Carcanpoix a acquis la stature d’un rôle aussi important que celui de Clara, se demandant quels peuvent être ses objectifs personnels.


Comme dans toute série, le lecteur commence par éprouver le plaisir de se glisser dans une intrigue au long cours, de retrouver des personnages qu’il a appris à connaître, et des éléments narratifs récurrents. La bédéaste réalise des planches de plus en plus réussies, à la fois sur le plan des environnements, des situations, et des séquences, racontant par les images, avec de nombreux passages relevant de l’aventure. L’intrigue prend une nouvelle ampleur en quittant le format du sort d’un Sang-de-Lune par tome pour s’enfoncer plus dans la mythologie propre de la série. Envoûtant.



jeudi 12 mars 2026

Sang-de-Lune T03 Sang-Désir

Certains gagnent. D’autres perdent jusqu’à leurs dernières illusions.


Ce tome fait suite à Sang-de-Lune, tome 2 : Sang-marelle (1993) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 1994. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, par Viviane Nicaise pour les dessins, par Laurence Herlich pour les couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée.


Lorsque le maître de Carcanpoix naquit, le premier son qu’il perçu fut le pas d’un cheval dans la rue, accompagné d’un claquement de fouet. Aussitôt, il se mit à saigner du nez. Sa vie durant – une vie brève, hélas ! – il allait porter à cet animal un amour exclusif qui jamais ne devait faiblir… Pour le reste – tout le reste – le cœur était sec. Polly Pretty avait demandé un dernier rendez-vous à son maître avant qu’il ne parte pour la capitale. La pauvre enfant vivait une passion désordonnée dans la mesure où un désir violent l’emportait sur toute autre affection réelle ou profonde. Son maître, ce matin-là, montait Trilby. Les deux cavaliers se tiennent sur leur monture respective à une centaine de mètres de la demeure familiale. La jeune femme s’emporte : ils ne peuvent pas se quitter comme ça ! Elle l’aime ! Il répond platement : La belle affaire ! Il ajoute froidement qu’il ne lui a rien demandé, ou plutôt ce qu’il lui a demandé, elle le lui a déjà donné, ce fut d’ailleurs un moment très agréable. Elle lui fait observer que ce moment ils peuvent le revivre. Il répond toujours aussi froidement : Quand le fruit est mangé, on jette le pépin. Et il conclut qu’elle ne voudrait tout de même que son amour à elle lui reste dans la gorge à lui jusqu’à l’étouffer ?


C’était plus que Polly Pretty ne pouvait entendre. Elle s’est enfuie, a lancé son cheval au galop… Elle semblait ne plus vouloir s’arrêter… Elle a traversé tout Cross Irion… Elle est passée devant les grilles de Swaine Copthon… Mrs Cox l’a aperçue en dernier. Elle a cru que le cheval s’était emballé. Elle a eu peur que Polly Pretty ne prenne vers la faille de Brick’s End. Cette faille, aucune monture ne pouvait la franchir. C’était un endroit désolé, que les gens de la région préféraient éviter, un rictus sinistre à la face de la terre… Polly Pretty n’a pas hésité. Y croyait-elle ?…Croyait -elle pouvoir passer de l’autre côté, en des lieux plus hospitaliers, dispensateurs d’oubli… Le cheval fit un bon superbe. Pendant quelques secondes, il resta comme suspendu dans les airs, pareil à ces animaux de légende qui se fixent sur les pages des livres… Puis tout retomba. Pretty ne poussa pas un cri. La chute fut vertigineuse… Maître Arcombe n’avait pas bougé. Il ne pensait déjà plus à Polly Pretty. Il est ainsi fait. Il est beau. Il plaît depuis longtemps déjà. Il ne s’attarde plus aux caprices des femmes. Il est ruiné aussi, il a des dettes. Il ne lui reste plus que ce cheval, Trilby… Trilby refera la fortune du maître. Au temps présent, son nom est Carcanpoix. Cela fait longtemps qu’il sert son maître, bien longtemps… Oh ! Il n’est pas toujours d’une grande utilité à son maître Arcombe, mais il lui ramène parfois un peu d’argent, quelques billets qui lui permettent de s’acheter nouvelles chaussures ou une cravate aperçue chez Bloomsy…


Le lecteur revient pour découvrir un nouveau membre de la famille Sang-de-Lune et des éléments sur la série. Après Sang-de-Lune dans le premier tome (mais pas le premier du nom puisqu’il évoquait la malédiction pesant sur famille du fait d’un ancêtre), Sang-Marelle encore un enfant dans le tome deux, le lecteur découvre un nouveau membre de la famille : visiblement également prénommé Ludovic, trentenaire, et possédant un charme auquel toutes les femmes succombent. Le lecteur retrouve certains éléments récurrents de la série comme le sang qui se glace dans les veines du Sang-de-Lune le condamnant à une mort à moyenne échéance, une potentielle capacité surnaturelle ici explicite (une forme de lien psychique avec le cheval Trilby) dont l’usage entraine des saignements de nez chez les personnes à proximité dans un rayon de plusieurs centaines de mètres (et même dans les nasaux d’un cheval de bois), le serviteur dénommé Carcampoix et l’intervention de Clara de Leyrac et de son chauffeur Guillaume pour faire cesser de nuire ce Sang-de-Lune, avec une apparition du renard roux Nean. Il relève également l’absence d’autres éléments comme l’influence de la pleine lune, l’écriture à base de caractères en forme de quartiers de lune, ou encore l’absence de mention de la plaque minéralogique de la berline de De Leyrac (HF-26-DR). En revanche, il note les autres éléments pouvant venir nourrir la mythologie de la série : en particulier la première apparition du Colonel (à la dernière page).



Comme le promet le nom d’un Sang-de-Lune différent à chaque tome, après un petit village de montagne et un collège isolé, les auteurs emmènent le lecteur dans un nouveau milieu. D’un côté, il retrouve des paysages naturels, avec de grands espaces : les grandes étendues parcourues par Polly Pretty dans sa course, l’amenant à passer devant une crique, à traverser la lande, les grandes étendues des enclos du haras, le paysage plus rocailleux autour de la demeure de Lady Tombrose, le paysage quasi désertique parcouru par Clara de Leyrac lors de sa chevauchée avec Trilby, et enfin, la promenade au bord de l’eau du Colonel sur une plage mi sable mi galets. L’artiste prend plaisir à représenter ces paysages naturels, à leur donner forme, à leur insuffler de la personnalité avec le relief et la végétation. Elle représente avec un investissement plus important encore les lieux bâtis par les humains : les stalles des écuries, le pub très fréquenté à proximité du champ de course avec une bonne vingtaine de clients attablés ou au comptoir, la maison James Pimps & Sons avec ses présentoirs d’accessoires de mode comme des chapeaux, des ceintures, des parapluies, les rues pavées étroites de la ville, les tribunes bondées du champ de course et ses boîtes de départ pour chevaux, le salon richement meublé de Lady Tombrose, ou encore la demeure bourgeoise de M. Merlhin avec ses nombreuses peintures accrochées au mur, un restaurant luxueux où De Leyrac prend une coupe de champage avec Carcanpoix, et même la paille d’une stalle.


Au fil des séquences, le lecteur relève à nouveau un accessoire plein de personnalité : un cheval à bascule pour enfant, un plaid sur un fauteuil de jardin, une publicité accrochée au mur du pub, la serviette à carreaux autour du cou du bookmaker Black Billy, le fume-cigarette de Lady Tombrose, l’ornementation d’un bibi d’une de ces dames, une pendulette, la forme d’une lampe de chevet, de nombreux autres chapeaux de ces dames, etc. Il constate que la dessinatrice sait y faire pour la mise en scène des chevauchées, qu’elles se déroulent dans la nature, ou sur un champ de course. Il se dit que les protagonistes ont gagné en personnalité visuelle. Ludovic Arcombe est communément beau, sans plus. En revanche, le visage de Carcanpoix a gagné en fourberie onctueuse, celui de M. Merlhin montre un homme habitué à être obéi, celui de Black Billy respire la roublardise, alors que celui de Lady Tombrose apparaît aristocratique dans ses expressions. La direction d’acteurs s’inscrit dans un registre sans exagération dramatique, ancrant le récit dans une forme de réalisme qui fait d’autant mieux ressortir la qualité surnaturelle du don d’Arcombe, et la maîtrise d’elle-même de Clara de Veyrac.


Le lecteur se laisse naturellement prendre par l’intrigue : il éprouve de la satisfaction à retrouver les éléments récurrents de la série. Il lui suffit d’une attention modérée pour éventuellement repérer un nouvel élément de la mythologie ou de l’intrigue au long cours de la série. Le caractère de Ludovic Arcombe se trouve bien dessiné dès la première séquence, celle qui conduit à la tentative de libération par la fuite d’une amoureuse éconduite : le lecteur peut éventuellement lui envier la puissance irrésistible de sa séduction, sans pour autant lui trouver de circonstances atténuantes. Certes la nature l’a fait comme ça, mais ça n’excuse pas son absence totale d’empathie envers autrui. Il ne souhaite pas sa mort, et il sait qu’elle est inéluctable, sans pour autant regretter ce qui va lui arriver. Il retrouve donc le thème de la domination présente dans les deux tomes précédents : d’abord celle qui vient avec la fortune financière et une position sociale dominante, puis celle qui vient avec l’emprise fusse-t-elle celle d’un enfant sur ses camarades, et maintenant celle que donne l’ascendant de la séduction. Si tant est que le lecteur passe à côté de cette forme de domination dans la relation liant Ludovic Arcombe et Lady Tombrose, les auteurs la rendent explicite pour sa dernière conquête, montrant toute son abjection. Alors que dans le premier cas, le séducteur en a pour son argent, et l’amante sait lui rendre la monnaie de sa pièce, elle-même prédatrice à sa manière. La relation entre l’être humain et le cheval peut également s’envisager sous l’angle de la domination : Sang-Désir se sert de son ascendant sur Trilby, alors que Polly Pretty et De Leyrac effectuent leur chevauchée en laissant libre cours à la fougue de leur monture, dans une relation moins dominatrice.


Le temps est venu de faire connaissance avec un troisième représentant de la lignée des Sang-de-Lune, en sachant que son destin est scellé. Les auteurs changent d’environnement, emmenant le lecteur dans le monde des courses hippiques, avec une bonne immersion visuelle dans les tribunes et sur la piste. La dessinatrice a gagné en confiance à la fois pour la représentation des grands espaces naturels, et des habitations humaines. Elle donne plus de caractère visuel à ses personnages, leur conférant ainsi plus de vie. L’intrigue déroule sa trame solide et classique, révélant toute l’horreur de la véritable réalité du comportement de Sang-Désir à la fin. Séduction malsaine.