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jeudi 20 novembre 2025

Complainte des landes perdues Cycle 4 T04 Lady O'Mara

À qui se méfie de tout le monde, il est toujours donné un traître à châtier.


Ce tome fait suite à Complainte des landes perdues - Cycle 4 - Tome 3 – La folie Seamus (2023). Son édition originale date de 2024. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, par Paul Teng pour les dessins, et Bérengère Marquebreucq pour les couleurs. Il comprend cinquante-quatre planches de bande dessinée. Pour mémoire, la parution du cycle I Les sorcières (dessiné par Béatrice Tillier) a débuté en 2015, celle du cycle II Les chevaliers du Pardon (dessiné par Philippe Delaby) a débuté en 2014, celle du cycle III Sioban (dessiné par Grzegorz Rosiński) en 1993.


Il était tôt au matin mais déjà la rumeur se répandait : Sioban était de retour ! Elle avait demandé à être reçue par sa mère Lady O’Mara. Les nouvelles semblaient de mauvais augure, il était dit que certains clans se rebellaient contre l’autorité des Loups blancs, la famille de Sioban. La mère et la fille discutent ensemble. Lady O’Mara explique à Sioban que sa cousine Aylissa a pris la tête de la révolte, une Sudenne comme elles. La fille répond que sa cousine est très belle, très douce, qu’elle charme les hommes sans jamais s’attarder, elle reste légère même lorsqu’elle frappe à mort. Elle est dangereuse, comme tout ce qui séduit, l’envoûtement du venin. Et sa cousine est séduisante, même si une méchante blessure l’a marquée au visage. Dans sa salle de trône seigneurial, Aylissa reçoit une dizaine de chefs de clan. Ils lui expliquent qu’attaquer les Sudenne, sa famille, leur semble prématuré. Même s’ils sont déjà nombreux, ils ont encore besoin de temps pour s’organiser avant de… Elle interrompt son interlocuteur : est-ce que ses droits au trône ne leur semblent pas assez légitimes ? Il faut qu’ils frappent !



Lord Henry Gerfaut intervient dans la discussion : il estime que les craintes des chefs de clan sont justifiées, ils désirent tous que les couleurs d’Aylissa remportent un succès éclatant. Mais pour cela ils doivent mettre toutes les chances de leur côté. Il continue : certaines forces dorment qui appartiennent à l’histoire de cette île. Qui sait ce qu’elles pourraient révéler s’ils leur prêtaient plus d’attention. Il y a parfois dans l’ombre des mouvements qui ne demandent qu’à resurgir. Un autre chef intervient souhaitant savoir de quelles forces il parle, et Lord Henry répond qu’il ne peut préciser ses pensées qu’à la reine seule. Ce qu’il fait une fois qu’ils se retrouvent tous les deux seuls à l’extérieur. Après qu’ils se soient éloignés hors de portée des oreilles indiscrètes, il demande à la jeune femme si elle a entendu parler d’une étrange sculpture qui remonte, d’après certains documents, aux temps où les Moriganes régnaient sur l’Eruin Dulea. Elle représente celle que l’on nomme la Bien-Aimée. Elle paraît inaltérable. Les éléments et le temps ne semblent pas avoir de prise sur sa réelle beauté. D’après ce que racontait sa tante, il s’agirait d’une Morigane.


Après les événements du tome précédent, le lecteur se doutait bien que les deux cousines ne risquaient pas de se rabibocher, mais de là à imaginer l’ampleur de la discorde… L’intrigue continue de mêler lutte de clans et de seigneurs, histoire familiale et mythologie propre à la série. Dans les tomes précédents, les auteurs ont su faire exister Aylissa comme personnage autonome. Pourtant, elle partait avec une apparence de collection de clichés, peut-être un tantinet sexistes (ça se discute) : une jolie jeune femme blonde, pas farouche, couchant sans vergogne avec de beaux mâles pour son intérêt personnel, usant de ses charmes jusqu’à l’exhibitionnisme, n’hésitant pas à éliminer le beau mâle après avoir obtenu de lui ce qu’elle voulait, service ou bribe de pouvoir. Une belle preuve de leurs talents de conteurs d’avoir su en faire un être humain cohérent, avec des motivations crédibles (la soif du pouvoir, une forme de revanche), une absence d’empathie confinant à la sociopathie. Au travers de ses actions, le lecteur a pu observer son incapacité de se conformer aux normes sociales qui déterminent les comportements légaux, sa tendance à tromper pour son profit personnel et aussi par plaisir, son mépris inconsidéré pour la sécurité des autres, son absence totale de remords. Elle sait parfaitement ce qu’elle veut, et elle est prête à user de tous les moyens à sa disposition. Elle le dit sans ambages à Henry Gerfaut quand il lui demande si elle a déjà fait usage de sorcellerie, en lui répondant qu’elle n’est qu’une pauvre femme, il lui faut bien chercher quelques avantages là où ils se trouvent. Elle en fait encore la preuve en acte en violant de manière abject un homme ayant fait vœu de chasteté. Une séquence crédible et répugnante où elle utilise son corps comme un outil qu’elle maîtrise à la perfection, en sachant pertinemment qu’elle souille et avilie sa victime. Le lecteur est le témoin impuissant de cet acte, tout comme les hommes de la troupe d’Aylissa ne résistant pas à la pulsion de se rincer l’œil, ce qui déchaîne une violence animale répugnante.



Face à cet individu sans scrupule, l’union fait la force entre Lady O’Mara, Sioban et Seamus. Le lecteur éprouve tout de suite un vrai plaisir à les retrouver, se souvenant des souffrances endurées par la première dans le cycle Sioban, voyant en la seconde la vraie héroïne tout en se souvenant qu’elle n’est pas parfaite, que le mal est au cœur du bien. À nouveau, le lecteur observe que les héroïnes ou les personnages principaux féminins se ressemblent un peu sur le plan physique, ce qui est cohérent avec le fait qu’elles soient parentes, même cheveux lisses pour Lady O’Mara et Sioban que pour Aylissa, même blondeur pour les deux premières (rehaussée de discrètes nuances par la coloriste), alors que les cheveux de la troisième sont déjà blancs. Il peut également apprécier leur changement de tenue d’une situation à une autre, non pas pour faire étalage de leur garde-robe respective, mais en adéquation avec leurs activités, avec des textures aussi discrètement apportées par les couleurs, entre robes et tuniques avec pantalons. Il remarque qu’il porte une même attention aux autres tenues vestimentaires y compris masculines et aux accessoires : cottes de maille et pièces d’armure, casques et chaussures, armes et boucliers, capes de différentes formes, bure, couronne fleurie de la mariée, longue robe avec col en fourrure pour le seigneur de Levonn, etc.


Le soin tant visuel que comportemental apporté à chaque personnage le fait exister et rend les querelles, les inimités et la haine franche palpables et habitées. La tragédie familiale qui se joue concerne de vrais êtres humains, avec chacun leur caractère, leurs valeurs et leur histoire personnelle. Le lecteur assiste aux intrigues, aux stratégies et aux coups bas, conscient des risques encourus par chacun, des enjeux, et des conséquences recherchées ou à craindre. Les auteurs montrent ainsi ces intrigues de palais, ces alliances de circonstances, et ces trahisons. Grâce à la mise en scène variée et aux plans de prise de vue élaborés, ils immergent le lecteur dans une salle où les chefs de clans écoutent debout avec respect une jeune femme assise, dans les chemins et rues du château fort avec son dallage et ses épais murs de pierre, dans des grandes étendues herbeuses sur des falaises en bordure de mer, en forêt, dans un grand camp de tentes, dans le sinistre château de lord Levonn, etc. À nouveau, il peut apprécier l’attention discrète portée aux détails en fond de case : un anneau dans une borne pour passer la longe de sa monture, les roues pleines en bois d’une charrette, des toits en chaume, un lourd présentoir supportant un livre massif à la lourde reliure, les ferrures des portes, les porte-bougies, les présentoirs des armes dans la salle d’armes, la paille au sol d’une hutte, etc.



Le lecteur retrouve avec plaisir les éléments de la mythologie spécifique à la série. Pas tous, car le fitchell n’apparaît pas dans ce tome. En revanche, il prend grand plaisir à voir que la statue de la jeune femme nue évoquée dans le cycle des Moriganes prend ici tout son sens. Cette sculpture livre son secret, au cœur de la série, littéralement un morceau de la complainte des landes perdues, dans un moment de destruction inattendu. Le scénariste va également jusqu’à évoquer l’arrivée de la première Morigane sur les terres de l’Eruin Dulea, mentionnant un personnage clé portant le nom de Lord Vivien, un seigneur qui avait aimé une Morigane. Il introduit un nouveau personnage féminin nommé Sedra Langg ayant un passé en commun avec Seamus, et… Le lecteur se demandait ce qu’il était advenu du petit frère de Sioban, Wulff ; il le voit réapparaitre, maintenant âgé de treize ans. Plusieurs pièces du puzzle semblent s’assembler pour commencer à former une image plus claire de l’histoire de ce territoire. Dans le même temps, le thème principal de la série alimente toujours la dynamique de l’intrigue : l’amour au cœur du mal, et le mal au cœur de l’amour. Les auteurs continuent de jouer avec cette dualité opposant amour et haine chez les individus, dépassant la dichotomie : le mal pouvant être la source de choses positives, et le bien de choses négatives. Alors que le dénouement de ce cycle approche, tout reste possible, y compris le fait que cette présence d’une force au sein de son contraire alimente un mouvement perpétuel.


La bonne Sioban saura-t-elle triompher des machinations de la méchante Aylissa ? L’antagonisme qui les oppose entraîne d’autres personnes dans cette confrontation destructrice, dans un monde médiéval teinté d’éléments fantastiques. Dessinateur, coloriste et scénariste font exister ce monde et ces personnages avec consistance et plausibilité, entre tragédies et drames, bien au-delà d’une simple dualité entre bien et mal.



jeudi 6 novembre 2025

Complainte des landes perdues - Cycle 4 - Tome 3 - La Folie Seamus

Il est toujours temps de réclamer justice !


Ce tome fait suite à Complainte des landes perdues - Cycle 4 - Tome 2 - Aylissa (2022). Son édition originale date de 2023. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, par Paul Teng pour les dessins, et Bérengère Marquebreucq pour les couleurs. Il comprend cinquante-quatre planches de bande dessinée. Pour mémoire, la parution du cycle I Les sorcières (dessiné par Béatrice Tillier) a débuté en 2015, celle du cycle II Les chevaliers du Pardon (dessiné par Philippe Delaby) a débuté en 2014, celle du cycle III Sioban (dessiné par Grzegorz Rosiński) en 1993. 


Dans ses appartements privés, Aylissa contemple l’objet qu’on lui a offert : un fitchell. Elle sent qu’il y a une puissance en lui. Elle le prend entre ses mains et en explore la surface avec les doigts : elle ne voit rien, ici peut-être, non rien ne bouge, et pourtant… Si elle ferme les yeux… Une voix… Ce n’est pas la sienne… Qui alors ? Une jeune femme blonde ordonne au fitchell : file, vil, file… La sphère file dans les airs à travers bois en tournant sur elle-même, pour s’immobiliser au-dessus d’une femme en train de pêcher à la lancer dans une rivière. Puis elle s’abat sur cette femme et la tue. La jeune fille récupère le fitchell, tout en commentant sur sa mère : on la disait jolie, aimable, douce, mais pour sa fille est laide, difforme, comme toutes les mamans. Elle ordonne au fitchell de se refermer, et continue de s’adresser à sa défunte mère dont le corps gît dans la rivière devant elle : elle remercie sa mère cependant de lui avoir donné ce gentil fitchelll, elle l’aime beaucoup, grâce à lui elle n’a plus à se plier à ses ordres. Au temps présent, Aylissa comprend que l’objet appartenait aux sorcières. Elle le range dans une étoffe et sort de la pièce, par une fenêtre elle voit le cheval de sa cousine. Elle en déduit qu’elle est rentrée ; et qu’elle a dû se précipiter dans la cellule de Seamus.



Dans la cellule, la torche à la main Sioban écoute Seamus. Ce dernier lui a tout raconté et il conclut qu’on l’accuse de meurtre et que lui n’y comprend rien. Sauf qu’il a l’impression de devenir fou. Elle répond qu’effectivement, il y a dans ce qu’il lui raconte un grand désordre. Mais ce qui effraie surtout Sioban, c’est le grand désir, ce désir qui s’est levé en lui pour sa cousine. Il se prend la tête dans les mains, et se lamente : Aylissa, la douce et tendre Aylissa, son image lui apparaît chaque nuit, et chaque nuit cette image le dévore. Elle le sait d’ailleurs, et il montre la marque qu’elle a gravée dans la peau de son torse. Sioban en éprouve de l’horreur : tout cela lui rappelle de bien mauvais souvenirs, car elle aussi, dans le passé, a été comme envoutée, par et pour un homme qu’elle croyait aimer, qu’elle a même épousé. Gerfaut. Ils en viennent à penser qu’il a été empoisonné : ils ne voient pas toujours le mal où il se trouve, mais lui oui, lui sait comment et où les prendre ! Dans la grande salle du château, Lord Heron a organisé la cérémonie de jugement du chevalier Seamus, pour déterminer s’ils le condamnent au bannissement à vie ou à la mort. Lord Miles s’approche le premier pour lancer le dé.


Est-ce que la situation peut encore empirer et s’aggraver ? Bien sûr, car il ne tient qu’à la fantaisie des auteurs qu’il en aille ainsi, et le lecteur a bien retenu sa leçon : le mal est cœur du bien. Comme à des moments précédents, il peut sentir les décisions arbitraires du scénariste, non pas des événements sortant du chapeau et arrivant comme un cheveu sur la soupe, plutôt des moments où une situation peut basculer d’un côté comme de l’autre en fonction de sa volonté. Par exemple, Aylissa aurait très bien pu ne jamais recevoir un fitchell en présent ou parvenir à s’en servir. Le vote sur le sort de Seamus aboutit à un nombre égal de votes pour le bannissement et pour l’exécution, et c’est le vote supplémentaire d’Aylissa qui décide. Les flèches se fichant dans le corps de Seamus peuvent aussi bien le terrasser que simplement le blesser. Sans oublier l’apparition fort opportune d’un mystérieux nouveau personnage. Pour un peu, le lecteur serait tenté de bâtir une théorie du complot, et d’y voir une autre puissance pas encore révélée agissant en coulisse sur les événements. Et puis la scène d’ouverture semble introduire ou souligner une forme de répétition : un jeune adulte assassinant sa mère ou son père, avec un fitchell. Le lecteur peut y voir comme une sorte de cycle qui se répèterait. Il se produit comme un écho de ce principe avec l’entrée en scène d’un membre du clan Gerfaut, puis le retour d’une forme du mal.



S’étant accoutumé aux qualités des dessins de ce cycle, le lecteur retrouve avec plaisir leurs caractéristiques. Il se félicite que la coloriste soit la même, et il comprend parfaitement le petit mot du dessinateur : en exergue, il remercie Bérengère Marquebreucq pour son travail sur les couleurs et les éclairages. De fait, de scène en scène, la qualité de la mise en couleurs reste discrète, venant nourrir les traits encrés des dessins, sans jamais les écraser. Pour autant, son apport se ressent inconsciemment à la lecture : les textures (celle du bois du meuble dans la première case de la première page), les impressions de verdure (un travail remarquable pour que chaque buisson, chaque feuillage se détache de celui d’à côté, avec une utilisation sophistiquée des nuances ajoutant également du relief), la manière de rehausser les variations de teintes d’une plaque de toit à une autre, les variations du luminosité en fonction du moment de la journée et du lieu avec une apparence parfaitement réaliste (et cependant de temps à autre un léger glissement vers l’expressionnisme), la qualité diaphane des lambeaux de brume sur la lande, le contraste total entre la dureté de la roche des falaises lors du duel entre Sioban et Seamus opposé à la douceur de la peau d’Aylissa, etc. Un travail d’orfèvre et de sensibilité, en retrait par rapport aux traits, en phase parfaite avec chaque situation, chaque intention du dessinateur.


Le dessin de couverture arrête l’œil par sa composition et la posture d’Aylissa, sans toutefois rendre compte de la qualité de la narration visuelle. D’une certaine manière, le lecteur peut avoir l’impression de dessins très classiques, et même dans la droite lignée de ceux de Grzegorz Rosiński pour certaines scènes avec des contours comme griffés, et des expressions de visage très marquées. D’un autre côté, Paul Teng continue de donner corps à chaque élément du récit, leur apportant une solide consistance découlant de son approche descriptive et réaliste, les faisant exister au point que le lecteur se dit qu’il pourrait les toucher. Il s’implique aussi bien pour les tenues vestimentaires, diversifiées tout en appartenant toutes à un même monde cohérent, que pour les accessoires, le mobilier et l’architecture. Le lecteur ressent bien que l’artiste ait pris le temps et le soin de se représenter chaque endroit comme un tout, et pas comme une suite de lieux imaginés au fur et à mesure que les personnages se déplacent. Par exemple, les différentes pièces du château s’imbriquent bien dans un tout cohérent, avec une architecture directrice. Il en va de même pour l’implantation des tentes du clan des Greenwald, leur position relative les unes par rapport aux autres, ainsi que les meubles et accessoires adaptés à un camp itinérant. L’intelligence de la mise en scène se constate aussi bien dans les discussions qui bénéficient d’un plan de prise de vue montrant les personnages dans leurs interactions, leurs gestes, et les décors en arrière-plan, que dans les scènes d’action lisibles et bien construites dans les déplacements, les attaques, les parades, l’incidence du lieu où elles se déroulent. Tous ces aspects concourent à rendre tangibles ces éléments, à faire exister les personnages et les environnements.



Alors que le temps des Moriganes semble bel et bien révolu, l’influence de leur existence passée continue de se faire sentir. Le fitchell incarne à lui seul cet héritage, puisque le Harfingg a été détruit. Quoi qu’en y regardant bien, il subsiste d’autres artefacts : les feuilles de l’arbre de Vérité, le don de sorcellerie d’Aylissa, et cet étrange individu inattendu qualifié de Skyblood. Auxquels il convient d’ajouter la prophétie finale de retour d’un monstre mythologique. Finalement, le merveilleux et son double l’horreur continuent d’exister sous différentes formes dans ce monde, comme une sorte de métaphore pour établir qu’ils ne peuvent pas être annihilés, qu’ils subsisteront de tout temps, y compris à l’époque contemporaine. Dans le même temps, la dynamique de l’intrigue reste nourrie par l’ambition pour le pouvoir de certains, en l’occurrence Aylissa, une soif de domination, et tous les moyens sont bons. Cette jeune femme a eu recours à la séduction et au mariage ayant pour objectif une alliance, à la manipulation mentale sur Seamus, à l’emprise sur son père, à la tentative de meurtre sur sa cousine, et maintenant envisageant la conquête par la guerre. La méchante de l’histoire… et aussi une personnalité très forte, un profil psychologique très cohérent, et finalement plausible. Face à elle, les autres personnages éprouvent des difficultés à se rendre compte de sa détermination qui l’amène à utiliser tous les moyens à sa disposition, à pourvoir appréhender son degré de dangerosité. Ils se retrouvent soit manipulés, soit acculés à user des mêmes moyens qu’elle, ce qui corrompt irrémédiablement leurs valeurs, ce qui installe ou fait renaître le mal au cœur du bien.


Une simple histoire de médiéval fantastique, avec des guerriers, des royaumes, et quelques éléments surnaturels, le tout menant à une confrontation, un schéma classique. Oui, il y a de cela car les auteurs assument de raconter une histoire relevant de ce genre, et ils mettent en scène les conventions de genre attenantes. Également un monde très palpable, montré de manière concrète et consistante, une narration visuelle (dessins et couleurs) très solide, de grande qualité. Un scénario exhale des images, des métaphores, propres à diverses interprétations et réflexions sur la soif de pouvoir, la corruption de la pureté, le fait que la perfection n’est pas de ce monde, que le mythe du héros au cœur pur ne résiste pas aux contingences de la réalité. Dramatique.



jeudi 23 octobre 2025

Complainte des landes perdues - Cycle 4 - Tome 2 - Aylissa

Régner par la violence et la contrainte n’amène que révoltes et haines.


Ce tome fait suite à Complainte des landes perdues - Cycle 4 - Tome 1 - Lord Heron (2021). Son édition originale date de 2022. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, par Paul Teng pour les dessins, et Bérengère Marquebreucq pour les couleurs. Il comprend cinquante-quatre planches de bande dessinée. Pour mémoire, la parution du cycle I Les sorcières (dessiné par Béatrice Tillier) a débuté en 2015, celle du cycle II Les chevaliers du Pardon (dessiné par Philippe Delaby) a débuté en 2014, celle du cycle III Sioban (dessiné par Grzegorz Rosiński) en 1993. 


Ayant appris la mort de leur chef, Sobold, le clan des Greenwald envoya une délégation au château de Lord Heron. La colère grondait au sein du clan, on ne s’expliquait pas cette mort subite, certaines circonstances paraissaient douteuses, qui donnaient à l’événement une couleur sombre, propice aux soupçons. Ils étaient attendus. Dans l’enceinte du château, Lord Heron indique à sa fille que les membres du clan demanderont des explications, car la mort brutale de l’époux d’Aylissa quasiment dans ses bras, leur paraîtra pour le moins suspecte. Il ajoute qu’ils voudront voir le corps. Dans une robe de deuil, la jeune femme répond qu’ils arrivent trop tard, car le corps vient d’être brûlé lors de la cérémonie des adieux. Pendant ladite cérémonie, le père conseille à sa fille de se montrer plus affligée. De leur côté, Seamus et Sobian échangent sur la situation. Elle lui indique que les cendres enfouissent tous les secrets, ils ne connaîtront jamais les véritables causes de la mort de Sobold, même s’ils ont une petite idée à ce sujet. Elle enjoint son interlocuteur qu’en attendant, ils respectent le chagrin de sa cousine.



Un peu plus tard, le clan des Greenwald vient se présenter devant Lord Heron assis sur le trône, avec des soldats postés, et sa fille à ses côtés. Previan, le chef de clan, s’avance pour faire sa déclaration. Par le mariage de Sobold à Aylissa, leur clan était acquis aux Sudenne, maintenant qu’il n’est plus, qui les oblige à respecter sa volonté ? Derrière lui, un guerrier ajoute un avis non sollicité : Jamais une femme ne commandera le Greenwald. Il continue : Les femmelettes aux cuisines, les hommes sur les champs de bataille, ça s’est toujours passé ainsi, ça se passera toujours ainsi ! Sioban intervient : elle lui demande s’il oublie qui se trouve à la tête des Sudenne, c’est-à-dire elle-même. Est-ce qu’il oublie qui a vaincu le mage Bedlam sur le champ de bataille ? Une femme justement ! Previan reprend la parole : il salue Sioban, fille du Loup Blanc, et lui déclare qu’il respecte le rang qui est celui de Sioban, mais ce n’est pas à elle que les tribus du Greenwald doivent allégeance. Il reconnaît que c’est bien joué de la part de la reine d’assister sa cousine Aylissa. Cette dernière intervient à son tour et elle déclare qu’elle peut très bien se débrouiller toute seule. Elle se tourne alors vers le guerrier à la hache qui s’est montré misogyne pour lui dire qu’elle n’a pas sa force, mais qu’elle peut être très rapide. Elle joint le geste à la parole et l’égorge d’un coup de dague bien placé. Sioban conseille à Previan de ne pas intervenir et de dire à ses hommes de reculer.


L’affaire semblait pliée en fin du tome précédent : Sioban avait découvert le repère du dragon Niddhog, et elle s’était rendue maîtresse de la bête, d’une manière la rendant légitime aux yeux des différentes factions. Fin de l’histoire : elle et Seamus peuvent reprendre la route. Le titre de ce tome remet immédiatement les idées en place dans la tête du lecteur. De fait, en un seul tome, Aylissa a volé la vedette, et s’est imposée comme le personnage principal. Une jeune femme très attirante, qui n’a pas froid aux yeux, qui se sert de ses atouts féminins pour séduire les hommes et prendre le dessus sur ceux qui contribuent à sa quête de pouvoir, les faisant succomber d’abord à ses charmes, puis à un assassinat maquillé. À l’évidence, le dessinateur est également sous le charme : une mince silhouette à l’apparence gracile et fragile, un regard clair et des yeux qui ne clignent jamais, un physique parfait qu’elle n’hésite pas à montrer, avec une touche d’exhibitionnisme, une femme fatale dans tous les sens du terme, une tueuse de sang-froid, aussi bien par personne interposée, que se salissant les mains elle-même. Le lecteur se sent gagné par le même effroi que Seamus, la terreur même, quand il se retrouve enchaîné dans une cellule, face à elle, sans aucun témoin. Traumatisant.



Sioban et Seamus subissant un contretemps pour reprendre la route, le lecteur comprend petit à petit le sens du titre de ce cycle : les Sudenne. Il était parti avec l’a priori que le terme renvoie à Sioban et à ses démarches pour rétablir une dynastie. Or la voilà coincée au château de Lord Heron, sans bien mesurer le degré d’ambition de sa cousine, pour laquelle la fin justifie tous les moyens. Le récit commence alors par l’arrivée du clan du défunt Sobold. Le dessinateur se montre toujours aussi naturaliste et juste dans ce registre : les pierres des murailles et des murs, les éléments architecturaux dont les arches avec leur clé de voûte, le volume et les aménagements des pièces intérieures en fonction de leur usage avec des détails bien choisis (un tapis, un motif mural, des tentures), etc. Après une longue scène de bataille, le lecteur revient finalement bien volontiers au château, malgré le départ encore une fois contrarié. Il savoure une vue éloignée différente depuis un marais, une lanterne allongée accrochée dans un couloir, les victuailles très particulières dans la pièce réservée aux expériences d’Aylissa, l’énorme chandelier suspendu au plafond dans l’immense salle des négociations, les escaliers couverts extérieurs en bois, les pièces de ferronnerie sur les portes massives, la herse métallique de la porte principale, les casiers pour ranger les livres, les anneaux dans le mur de la cellule pour faire passer les chaînes des prisonniers, etc. À l’évidence, l’artiste a consacré un temps considérable à se documenter pour donner corps à ce château.


Dès la première case, le lecteur s’immerge également dans les extérieurs, en l’occurrence, en voyant passer des hommes en arme, ceux du clan des Greenwald, se dirigeant vers le château de Lord Heron. Il y a la route en terre avec la poussière soulevée par les sabots, les bosquets d’arbres de la campagne, les zones herbues, quelques pierres regroupées ensemble, la plus grande portant des glyphes. Après cette séquence au château, Sioban, en tenue de combat, se joint au détachement des Greenwald pour aller se confronter au clan des Sacrifiés dont les intentions ne sont pas claires. À nouveau, le dessinateur effectue un travail d’une rare consistance dans la représentation réaliste et les détails, en toute discrétion. À nouveau le lecteur se rend compte que son regard ralentit insensiblement, et inconsciemment, attiré par un élément ou un autre. Un tapis de selle en fourrure, le mode d’attache du bâton Harfingg sur le dos de Sioban, les petites plaques d’armure fixées une à une sur une tunique, la diversité et la cohérence des formations rocheuses perceptibles sur le terrain, le mode de fixation de la tête d’une hache de combat sur son manche, la courbure d’une lame de poignard, etc. Ou encore quelques jours après la bataille, au village qui fut ravagé par les Sacrifiés, pour montrer les hommes au travail pour reconstruire une charpente. La coloriste fait à nouveau des merveilles pour nourrir les dessins, sans supplanter ou écraser les traits encrés, avec un adoucissement de la brillance des couleurs, pour un effet plus naturel. En fonction de ses goûts, le lecteur apprécie la manière de souligner les variations de teinte dans les pierres taillées des bâtiments, le rendu à la fois organique et sophistiqué des variations de vert dans la lande. Éventuellement, il peut s’interroger sur les produis de beauté ou la génétique qui permettent à Aylissa d’avoir une teinte de peau aussi changeante à la lumière.



L’intrigue semble prendre le lecteur à contrepied en s’attardant sur des événements qui semblaient réglés, ou pouvoir attendre : que ce soient les manigances d’Aylissa, ou le sort du Niddhog. En fait le scénariste maintient un bon rythme pour son récit : à peine Aylissa a-t-elle établi le ralliement du clan des Greenwald aux Sudenne, qu’elle passe au clan suivant, et le Niddhog repasse à l’action dès ce tome. À quelques reprises, le lecteur se dit que Dufaux use de son droit de licence artistique sans ménagement : il fait surgir un événement ou une action d’une manière qui peut sembler arbitraire : l’égorgement d’un guerrier Greenwald de sang-froid devant toute l’assistance, l’entrée en scène du clan des Sacrifiés et toute leur histoire, la révélation ou la confirmation de la nature du Niddhog, le sort du Harfingg, ou encore un marchand proposant un objet récurrent de la série, comme s’il sortait de nulle part. D’un autre côté…


Le scénariste continue de développer sa saga, par cycle, comme il l’a annoncé dans l’introduction du cycle deux. Au fur et à mesure des tomes, il prend conscience des possibilités qu’offre ce monde, qu’il découvre comme si elles existaient par elles-mêmes. Le lecteur accro à la série retrouve avec toujours le même plaisir les éléments récurrents et leurs évolutions : la confirmation sur la nature du Niddhog (pouvant être anticipée s’il a lu le cycle Les sorcières), celle sur l’héritage de Sioban, et bien sûr l’acquisition d’un Fitchell (les connaisseurs apprécieront). Bien évidemment le principe du Yin et du Yang reste au cœur de la dynamique du récit : le Mal au cœur du Bien, et réciproquement. Le poids du passé s’impose aux jeunes générations, l’Histoire modèle leurs vies, ce que l’on peut désigner également du terme de Destin, donnant incidemment à s’interroger sur la part de libre arbitre chez les personnages. La série met également en scène une famille, avec ses liens biaisés par les rivalités, les obligations de fidélité, les ambitions personnelles et les ressentiments justifiés ou non. En considérant le comportement d’Aylissa vis-à-vis de son père et de Lord Heron vis-à-vis de sa nièce, apparaît également une mise en scène de l’amour paternel, malgré les exactions de sa fille naturelle, avec un transfert possible sur une autre jeune femme du même âge, malgré un conflit d’intérêt.


Le lecteur n’est pas prêt pour ce que les auteurs lui ont réservé dans ce tome. L’artiste se montre d’une minutie toute naturelle et discrète, donnant une consistance et plausibilité extraordinaire à ce que montrent et racontent les dessins. Le scénariste semble développer et intégrer beaucoup plus de choses que dans une série progressant tranquillement. Le spectacle d’un récit médiéval fantastique fait son œuvre grâce à la consistance de la narration visuelle et la densité de l’intrigue. Les thèmes des différents cycles continuent de bénéficier de nouveaux éclairages, avec des questionnements aussi bien philosophiques que qu’affectifs au sein de la famille. Du grand art.



jeudi 9 octobre 2025

Complainte des landes perdues - Cycle 4 - T01 Lord Heron

Voler n’est pas recevoir.


Ce tome est le premier d’un cycle en cinq tomes. Son édition originale date de 2021. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, par Paul Teng pour les dessins, et Bérengère Marquebreucq pour les couleurs. Il comprend cinquante-huit planches de bande dessinée. Pour mémoire, la parution du cycle I Les sorcières (dessiné par Béatrice Tillier) a débuté en 2015, celle du cycle II Les chevaliers du Pardon (dessiné par Philippe Delaby) a débuté en 2014, celle du cycle III Sioban (dessiné par Grzegorz Rosiński) en 1993. Ce tome comprend un texte introductif de deux pages, rédigé par le scénariste, évoquant les origines de la série, les différents cycles, son voyage en Écosse, l’influence du personnage Sioban : Elle avait pris vie comme tous ces personnages que l’on croit inventer et qui se sont, en fait, simplement durablement imposés à nous. Que devenait Sioban ? Avait-elle su vaincre ce Mal qui se loge au cœur de l’amour ? Avait-elle gardé à ses côtés son fidèle Seamus ? Tant d’autres questions dont je commençais à entrevoir les réponses, encore fallait-il trouver le dessinateur capable de se confronter à ce monde perdu aux résonnances si contemporaines cependant par ses déchirements, cette fatalité qui veut que jamais rien n’est vraiment défini, ni ombre, ni lumière, ni mal, ni bien. Il faut des rencontres heureuses dans ce métier, sinon l’on n’y survit pas.


Alors qu’ils arrivaient au terme de leur voyage, Sioban, voulut passer par le lac de Nortfangh, Seamus s’en étonna. Elle lui explique qu’elle veut se rendre à la porte des Gardiens. Avant que son oncle Lord Heron ne lui parle, elle tient à vérifier par elle-même, et s’ils pressent le pas de leurs montures ils seront au château en fin de journée. Les deux voyageurs approchent de la porte des Gardiens. Sioban ne l’imaginait pas aussi impressionnante. Depuis la nuit des temps, elle ne s’est plus ouverte, les gardiens veillent. Alors qu’ils ne sont plus qu’à quelques mètres de la porte, ils constatent qu’ils ne sont pas seuls. Seamus commente sur ce misérable orgueil qui pousse les hommes et les femmes à se croire investis d’une mission sacrée, d’un dessein exceptionnel.



Bien campé devant le gardien, les mains sur les hanches, le guerrier Sobold indique qu’il veut tenter sa chance pour ouvrir la porte, car celui qui ouvrira cette porte sera maître de ce qui se cache derrière, maître d’une force qui dominera les landes perdues. Le gardien exige un mois de l’existence de Sobold pour le laisser passer. Le guerrier accepte et il s’avance vers la porte, sur laquelle il abat de vigoureux coups avec sa hache. Sioban et Seamus en profitent pour aborder le gardien. Celui-ci demande à lire les lignes de la main de la jeune femme. Elle accepte, et il découvre dans son déchiffrage qu’elle n’est pas qu’une Sudenne, qu’il y a sur sa peau un autre goût. Il ajoute que le mal est tapi en elle, car il y a un monstre qui s’est tapi au cœur de sa famille, au cœur de l’amour. Sobold les interrompt car il s’est heurté à un échec, et il exige que le gardien lui rende son mois de vie. Il le menace même avec sa hache. Sioban intervient.


Le scénariste aguerri explique en introduction que le personnage de Sioban s’est imposé à lui, qu’il ne fait que raconter la vie qui lui vient à l’esprit par bribes d’informations. Le lecteur en est ravi, car il avait bien perçu que le dénouement du cycle portant le nom de cette jeune femme avait le goût d’un chapitre dans une histoire plus grande. Le lien de ce cycle avec le précédent coule de source puisqu’il met en scène deux personnages identiques : Sioban et Seamus. Le lecteur guette les autres éléments récurrents de la série : le territoire de l’Eruin Dulea bien sûr, et aussi la mention de Wulf le Loup Blanc (le père de Sioban), également Cryptos même si son apparence n’a plus rien à voir avec celles de autres cycles, le Niddhog qui n’est autre que la forme qui apparaissait au-dessus de Bedlam dans le cycle initial. Il est à nouveau question de la présence du Bien au cœur du Mal et réciproquement, du rite du sang mêlé lors de la cérémonie de mariage, et du sort du clan O’Kallan. Éventuellement, le lecteur peut se trouver un peu déçu de l’absence de tout fitchell, du moindre ouki et de l’absence apparente de toute Morigane. En revanche il semble bien impossible qu’un mariage puisse connaître une issue heureuse dans cette série. De son côté, le dessinateur se coule dans le moule des dessins s’inscrivant dans un registre réaliste et descriptif, bien aidé par la coloriste qui a également œuvrée sur les deux derniers tomes du cycle II.



Le lecteur découvre avec curiosité les dessins de l’artiste de ce cycle. Il commence par retrouver la mise en couleurs naturaliste, très sophistiquée. Elle vient compléter et nourrir les formes détourées par des traits encrés, et rehaussées par des petites zones noires et des griffures à l’intérieur. Dès la première page, le talent de la coloriste apparaît : la teinte grisée de l’eau pour évoquer l’ambiance lumineuse, les camaïeux de vert pour transcrire les reliefs des montagnes, les volumes changeant avec le vent des prairies, l’estompage de certaines couleurs pour évoquer un discret banc de brume, l’usage de variation de teintes pour accentuer discrètement le modelé d’un visage, un premier plan plus foncé pour augmenter la profondeur de champ, etc. L’effet naturaliste fonctionne parfaitement. Régulièrement, les sensations du lecteur se trouvent amplifiées par la mise en couleurs : le vert de la végétation, le brun mordoré d’un repas dans une grande salle de château avec le feu de la grande cheminée, le blanc des oiseaux dans le ciel dans une vue en plongée profonde vers les oubliettes d’Asfar, le rouge brun du feuillage de l’arbre de Vérité, l’immense dragon dont les écailles se fondent avec la couleur de la roche des cavernes, etc.


Dans un premier temps, les dessins apparaissent moins énergiques que ceux de Rosiński, moins mythologiques que ceux de Delaby, moins romantiques que ceux de Tillier, plus prosaïques. Cette caractéristique fait toute leur qualité, dans ce côté plausible et commun de quotidien. Inconsciemment, le lecteur absorbe ces détails concrets : les cailloux qui dépassent du chemin détrempé par la pluie, la présence d’un cerf dans le paysage, les écailles ternies de la représentation du dragon sur la porte des Gardiens, la ceinture de Sobold maintenant le tissu drapé sur sa cuirasse, la motte de beurre sur la table du dîner, les chiens présents dans la grande salle du château, les éléments de fer forgé sur les lourdes portes, une courte échelle laissée contre un mur, des grimoires empilés sur une table, la délicate couronne de fleurs de la mariée, les crânes de cerfs avec leurs bois accrochés sur la hotte monumentale de la cheminée, une discrète frise de décoration au mur, etc. L’artiste sait ancrer la narration visuelle dans un réel concret et plausible, de manière discrète et très palpable, attestant d’une solide documentation et d’un important travail préalable de recherches. Ainsi les moments d’action ou les éléments fantastiques s’intègrent de manière organique au récit et apparaissent tout autant naturels.



Après les événements du premier cycle, Sioban décide de rendre visite à un de ses oncles : Lord Heron. Sur la route avec Seamus (un chevalier du Pardon), elle fait un petit crochet pour voir par elle-même la porte des Gardiens. Le scénariste reste fidèle au principe de la série : des aventures dans le genre médiéval fantastique, sur la base d’une intrigue de pouvoir dans une famille noble, voire royale. L’héroïne manie les armes avec dextérité et elle a gagné en maturité par suite des épreuves du cycle précédent. Comme dans les autres cycles, la conquête du pouvoir constitue le moteur de l’intrigue, avec traîtrise et combats physiques pour pouvant mobiliser des dizaines d’individus. Sans doute possible, Sioban lutte pour le camp du Bien, ce qui fait de ses opposants des agents du Mal. Comme dans les cycles précédents, le Mal se loge au cœur de l’Amour : le scénariste brouille ainsi la dichotomie simpliste, reprenant le concept de Yin et de Yang.


Au fur et à mesure, le lecteur constate que ce cycle s’éloigne des thèmes du quatrième tome du Cycle Sioban. D’un côté, il reste le thème de la famille puissante et des machinations, les actions de Sioban en toute indépendance. De l’autre côté, la libération des petites créatures noires qui ont emporté avec elles les mots sacrés, le langage des grands Anciens semblent bien avoir délivré la génération de Sioban du poids du passé, elle ne semble pas condamnée à reproduire les erreurs du passé. Seul Seamus l’accompagne, le petit frère Wulff n’apparaît pas dans ces pages. Cependant… Les légendes anciennes n’ont pas complètement disparu, puisqu’il est question d’un Cryptos, et d’un dragon. Puis il est question d’une action passée de Wulff Loup Blanc, le père de Sioban, et l’échange du sang lors de la cérémonie des noces ramène aux cérémonies identiques dans les autres cycles. Et le scénariste ne se prive pas de susciter la curiosité du lecteur en mentionnant l’image de Sioban qui se reflète à la surface des yeux du Niddhog qui se déforme jusqu’à présenter une autre vérité… qui n’est pas montrée au lecteur. Finalement, les thèmes de ce tome reviennent sur le poids du passé sur les jeunes générations, la soif de pouvoir, les forces souterraines métaphores de l’inconscient qui modèlent la vie des individus.


Revenir sur le personnage central du premier cycle pour raconter le chapitre suivant de sa vie ? D’un côté, c’est faire revenir la série dans une succession de saisons classique et permettre au lecteur de retrouver cette jeune femme qui a déjà surmonté de terribles épreuves. De l’autre côté, l’artiste apporte sa propre personnalité à la narration visuelle, très solide et riche, admirablement complétée par la mise en couleurs. Les auteurs savent s’inscrire dans la continuité des autres cycles, tout en questionnant l’inéluctabilité de la rémanence des forces issues de l’héritage du passé. Se renouveler.



jeudi 14 août 2025

Complainte des landes perdues - Cycle 2 - Tome 4 - Sill Valt

Le mort ne saisit pas le vif, mais il reste à ses côtés.


Ce tome est le quatrième d’une tétralogie qui constitue le deuxième cycle de la série de La complainte des landes perdues, étant paru après le troisième. Il fait suite à Complainte des landes perdues - Cycle 2 - Tome 3 - La Fée Sanctus (2012) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2014. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, Philippe Delaby (1961-2014) pour les dessins et Sébastien Girard pour les couleurs des planches un à trente-trois, et Jérémy Petiqueux pour les dessins et Bérengère Marquebreucq pour les couleurs des planches trente-quatre à cinquante-quatre. Il comprend cinquante-quatre planches de bande dessinée. Pour mémoire, la parution du cycle I Les sorcières (dessiné par Béatrice Tillier) a débuté en 2015, celle du cycle III Sioban (dessiné par Grzegorz Rosiński) en 1993, et celle du cycle IV Les Sudenne (dessiné par Paul Teng) en 2021. Le tome s’ouvre avec une introduction d’une page dans laquelle le scénariste évoque le décès de son ami Philippe Delaby et les conditions de réalisation de la fin de cet album, repris par son apprenti Delaby.

Ils devaient se rencontrer au village de Perk. Le lieu était bien choisi, à l’écart des routes, oublié des cartes et des hommes. Subsistait des temps meilleurs une auberge vers laquelle le Guinea Lord dirigea sa monture. Il n’était pas le premier, on l’attendait… Elle l’attendait. Saavarda, la Mater Obscura, qui règne sur les Moriganes. Guinea Lord chevauche son destrier noir sous la pluie, accompagné d’un de ses chiens noirs. Il pénètre à l’intérieur de l’auberge et il remet la tête de la Fée Sanctus à la Sorcière. Répondant à une question, il affirme qu’il est certain qu’il s’agit bien de Sanctus. Saavarda vérifie en lui ordonnant de jeter la tête dans le feu de la cheminée : elle explique que les fées résistent aux flammes. Dans l’âtre, la tête se consume. La Morigane se montre sans pitié : elle dit au chevalier qu’il a fait erreur, et que décidément elle ne peut pas compter sur lui. Elle continue : Il n’est pas digne de l’armure qu’il porte. Elle lui intime de la déposer à ses pieds, Sylhia, sa servante, viendra la récupérer. Elle sort à l’extérieur et demande à Sylhia de la débarrasser de la présence de Guinea Lord et de détruire son armure. Le molosse la fixe en montrant les dents.


Sylhia est entrée à l’intérieur de l’auberge et elle demande à Guinea Lord si elle peut venir se chauffer près de lui. Elle est trempée, cela fait deux jours qu’elle galope avec sa maîtresse sans s’arrêter. Elle lui suggère d’enlever son armure et de se reposer lui aussi. Il sort son épée de son fourreau, et l’enfonce dans le ventre de la servante, la transperçant. Il exprime à haute voix ses remarques : Se reposer ? Dans un silence éternel ? Alors que le corps sans vie de Sylhia gît sur le sol, il poursuit son soliloque : Il comprend la déception de sa maîtresse, sa colère, qui est la sienne aussi. Mais il avait une mission et il l’accomplira. Même s’il se retrouve seul pour y croire encore. Et ce n’est pas une servante qui l’empêchera de trouver la Fée Sanctus, ni elle ni personne. Le corps déformé de Sylhia se ranime et elle l’attaque.

L’introduction de Jean Dufaux rendant hommage à son ami défunt s’avère touchante et éclairante : sur leur amitié, sur ce que cette histoire contenait de leur propre relation, sur le thème du père incarné par Sill Valt, sur la transmission de Sill Valt au bénéfice de Seamus, devenant une réflexion de celle de Delaby vers Petiqueux. Les enfants grandiront, la vie continue, le mort ne saisit pas le vif, mais il reste à ses côtés. Il termine par une anecdote sur la relation charnelle entre Sill Valt et la Dame à l’Hermine, et la façon très physique de représenter la scène, choisie par Philippe. Après avoir retourné la question à plusieurs reprises dans son esprit, toute réticence fond pour le lecteur. Les auteurs ont voulu que le récit soit achevé. C’est une façon de parachever l’œuvre de Philippe Delaby, de lui rendre hommage, d’assurer la parution de ses dernières planches. Le scénariste a remanié la fin de son récit pour donner plus de place à Sill Valt, personnage devenant pour partie une émanation du dessinateur décédé. Les vingt-et-une dernières planches sont réalisées par son apprenti, assurant ainsi une continuité artistique, légitimant le successeur. Ayant lu le cycle des Sudenne paru avant, le lecteur sait que ce sera également l’occasion de revoir certains personnages une dernière fois : Guinea Lord, et vraisemblablement une autre Morigane, ce qui correspond à la fois à la dynamique des trois premiers tomes, à la fois au fait qu’elle n’est pas présente par la suite.


Le lecteur découvre la première planche et c’est un festin graphique. La mise en couleurs s’inscrit dans une approche réaliste, très discrètement rehaussée pour souligner une ambiance. Dans la première case, le ciel d’orage est magnifique. La couleur orangée diffusée par le feu dans l’âtre apporte une chaleur qui contraste avec la froideur des sentiments, et qui rappelle également la lave du tome précédent. Alors que Sill Valt arrête sa monture en bordure d’un fleuve marquant la frontière du Nothurland, de maigres rayons de soleil transpercent la couverture nuageuse, pour un effet magnifique. Puis viennent les quelques touches de vert sur le flanc des montagnes, faisant ressortir par contraste la stérilité des roches. Alors que Seamus séjourne dans la ville portuaire de Finlach, une vue d’une rue dans une ambiance nocturne offre une lisibilité impeccable grâce à la minutie et l’intelligence de la mise en couleurs. Cette dernière établit une ambiance très particulière dans les différentes pièces du château de la Dame à l’Hermine, comme si le fin voile de la lumière naturelle menaçait de céder à chaque instant sous les ténèbres. Le lecteur a retenu que le changement de dessinateur et de metteur en couleurs s’effectue de la planche trente-trois à la planche trente-quatre. La transition s’effectue sans solution de continuité, avec peut-être une nuance dorée un peu plus appuyée par endroit.

Le talent de Philippe Delaby saute aux yeux du lecteur dès la première planche : une première case dans un paysage rocailleux avec la silhouette de Guinea Lord et de son chien qui avance. Une deuxième case avec quelques maisons en pierre dans un hameau, et une voie en terre battue. La silhouette de Saavarda en train de se réchauffer devant le feu de cheminée. Tout est parfait. Un travail extraordinaire pour transmettre l’effet de chaque texture : d’un tronc d’arbre, de bornes en pierre, des toits en chaume, de la boue gorgée d’eau, du bois des bancs dans la salle de l’auberge. Le lecteur se délecte tout du long. Le soin apporté à faire apparaître à leur place les accessoires dans l’auberge. Les éléments si particuliers de l’armure de Guinea Lord, la tenue des trois mercenaires chargés de retrouver Sanctus, la tunique et le manteau de Seamus, les hommes estropiés attendant en vain devant le château de la Dame à l’Hermine, le costume cuir et chaîne de Perkrok avec son fouet, la décoration dudit château. L’artiste réalise également des plans larges pour mettre en valeur des paysages, inspirés de l’Écosse en conservant son caractère sauvage : la lande désolée pour arriver au village, la rive rendue sinistre au bord de la rivière marquant la frontière avec le Nothurland et des arches rocheuses déchiquetées, les arbres dénudés aux formes presque acérées aux abords de l’auberge où Seamus s’est arrêté, la vision du port de Finlach dans le lointain, etc. L’artiste combine une approche descriptive détaillée avec une sensibilité particulière. Le lecteur retient de nombreux moments mémorables outre ceux déjà cités, comme Guinea Lord découvrant la carcasse éventrée de son chien, le Fitchell déchiquetant la gorge d’un mercenaire, les toiles s’accrochant partout dans le château de la Dame à l’Hermine (des fils faits de larmes), et bien sûr la fameuse scène entre Sill Valt et son hôtesse.


Les pages réalisées par Jérémy peuvent sembler un peu moins intenses, dans le niveau de détail, dans leur sensibilité, dans les plans de prise de vue, tout en s’avérant d’une grande qualité. Il respecte parfaitement les éléments visuels créés par son mentor, ses dessins s’inscrivent dans le même registre pictural, et ils sont parfaitement complétés par la mise en couleurs, assurant une continuité remarquable avec le reste, faisant honneur au scénario. Le lecteur n’entretenait aucun doute sur le fait que l’auteur terminerait son cycle de manière satisfaisante, apportant les réponses attendues sur Guinea Lord et sur Sanctus, assurant le lien avec le cycle de Sioban. Il éprouve effectivement le plaisir de retrouver la statue dénudée découverte à la fin du tome un, et l’apparition d’un personnage du cycle suivant. Il découvre l’issue de la relation entre Seamus et Sanctus. Une Morigane succombe de manière définitive dans ce tome, comme dans les précédents. La vérité est révélée sur Guinea Lord, en particulier son identité, et comme le laisse présager le titre Sill Valt est à l’honneur. Les auteurs mettent en scène des individus accomplissant leur devoir, en l’occurrence Sill Valt et Seamus, un thème présent depuis le début de la série. Ils donnent à voir une version radicale d’une femme fatale, les hommes n’ayant pas été à la hauteur finissant estropiés à vie, et elle révélant sa vraie nature comme une métaphore des séductrices abusant de leurs charmes. En filigrane, le lecteur peut discerner le thème de la relation père-fils entre Sill Valt et Seamus même s’il ne s’agit pas d’un lien familial, avec une variation pour la relation entre Seamus et Sanctus, et de manière surprenante entre la Morigane et un autre personnage.

Une fin de cycle en apothéose : une narration visuelle d’une intensité formidable, malheureusement interrompue par le décès de l’artiste. Le lecteur comprend parfaitement les choix du scénariste quant à l’achèvement de cet album et se trouve satisfait de pouvoir découvrir les dernières planches de Delaby ainsi que la fin de l’histoire. Un cycle prenant, riche en surprise, visuellement formidable, avec des thèmes personnels. Du grand art.


jeudi 31 juillet 2025

Complainte des landes perdues - Cycle 2 - Tome 3 - La Fée Sanctus

Et l’enfant, confiante, ferma les yeux. Et s’endormit.


Ce tome est le troisième d’une tétralogie qui constitue le deuxième cycle de la série de La complainte des landes perdues, étant paru après le troisième. Il fait suite à Complainte des landes perdues - Cycle 2 - Tome 2 - Le Guinea Lord (2008) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2012. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, Philippe Delaby (1961-2014) pour les dessins, et Bérengère Marquebreucq pour les couleurs. Il comprend cinquante-quatre planches de bande dessinée. Pour mémoire, la parution du cycle I Les sorcières (dessiné par Béatrice Tillier) a débuté en 2015, celle du cycle III Sioban (dessiné par Grzegorz Rosiński) en 1993, et celle du cycle IV Les Sudenne (dessiné par Paul Teng) en 2021.


Un petit navire à une unique voile arrive en vue de l’île de Scarfa. À son bord, Guinea Lord, son assistant et deux marins. Il est déjà venu : il sait que c’est ici que vit la Mater Obscura, Saavarda, qui commande à toutes les Moriganes. Il débarque sur l’étroite plage cernée de hautes falaises verticales, en ordonnant que personne ne le suive. Il s’engage sur l’étroit sentier rocheux dont un passage est jonché de squelettes humains à même le sol. Il arrive à la fin du chemin : une porte en pierre se fond avec la falaise, avec deux lettres en rouge sur un cercle : IF. Le chevalier noir identifie immédiatement le sigle : Inferno Flamina ! C’est son signe, celui des Enfers. Il appuie dessus et la porte s’ouvre. Il pénètre à l’intérieur et prend une torche enflammée sur un support mural. La porte se referme avec fracas derrière lui.



S’éclairant avec la torche, Guinea Lord descend l’escalier taillé à même la roche. Il débouche dans une grande pièce circulaire, où l’attend une jeune femme en robe rouge. Elle lui indique qu’il peut jeter sa torche, il n’en aura plus besoin. Elles l’attendaient. Elle s’appelle Brigga, elle est chargée de le conduire auprès de leur mère à tous. Elle lui tend une coupe en lui intimant de boire son contenu. Elle contient du Chill, qui tue toute âme craintive ou chétive. Toute âme qui se berce d’illusions comme la bonté ou la charité, ces brimborions dont vivent les faibles. Il répond qu’il n’a pas d’âme, à la place il porte le fer et le bronze. Il boit et il se retrouve dans une mer de lave. Il est interpellé par Saavarda qui le tance car elle l’avait chargée de ramener la fée Sanctus. Il explique qu’il a failli : un sortilège lui a coupé le chemin. Elle lui répond sèchement : Faiblesse ! C’est qu’en lui subsiste encore une trace d’humanité. Une tache issue de son enfance. Cette enfance pendant laquelle vivait encore son père. Garde-t-il un souvenir de lui ? Il répond que non, mais elle décide de le punir. Il est englouti dans la mer de flammes. Après avoir enduré son châtiment, il frappe à la porte de la salle du trône.


Petit à petit, la mythologie de la série prend forme. Lorsqu’est mentionné la Mater Obscura qui commande à toute les Moriganes, le lecteur retient son nom, Saavarda, se disant qu’il la rencontrera vraisemblablement dans le cycle précédent Les sorcières, dessiné par Béatrice Tillier. De la même manière, il retient le nom de Brigga, et il se dit qu’il aurait bien aimé apprendre le nom de la sorcière blonde qui se tient également aux côtés de Saavarda. Il constate que le jeu de Fitchell continue de prendre de l’importance, ce qui l’amène à subodorer qu’il y a une histoire derrière. Les Chevaliers du Pardon refont appel au démon Cryptos, là encore il est probable qu’il existe une histoire racontant comment il s’est ainsi retrouvé prisonnier. Le sort d’Eïrell laisse supposer que son embrigadement correspond à un rituel séculaire, vraisemblablement le même qui amené Guinea Lord à son apparence actuelle. Le combat contre le Braghen amène à penser que les créatures fantastiques sont en voie de disparition et donc qu’elles seront beaucoup plus présentes dans le cycle Les sorcières. Il est vraisemblable également que leur extinction progressive soit en corrélation directe avec l’arrivée de la foi chrétienne en ces contrées. Tous ces éléments contribuent à donner la sensation au lecteur de s’immerger dans un monde palpable et pleinement développé, dont les racines s’enfoncent dans une riche histoire. L’artiste continue de faire coexister visuellement ces éléments fantastiques avec ceux normaux, en les représentant avec le même niveau de réalisme et de détails.



Quelle superbe couverture ! Cette femme au port altier, avec cette coiffe improbable, gothique à souhait, et ce maquillage tribal discret : la reine de Blanche Neige en plus mortelle. Et ces horreurs sculptées dans le métal, dans la veine de Hans Ruedi Giger (1940-2014). Comme les précédents tomes de ce cycle, celui-ci offre un spectacle merveilleux et fantastique à chaque scène : la muraille rocheuse battue par les flots, la mer de lave, le grand mur aveugle de l’église où se déroule le rituel d’initiation de Seamus, les paysages naturels traversés par le cavalier en mission, puis le marais par lequel il doit passer, la forêt de Mildwynn, le château du même domaine. Peut-être que la sensibilité du lecteur ressent que chaque endroit présente une consistance un peu plus soutenue que dans le précédent tome : cela peut être attribué au changement de coloriste. Bérengère Marquebreucq adopte une approche tenant plus de la couleur directe. Le lecteur peut le constater dans certains arrière-plans vides de traits encrés et présentant des camaïeux rappelant l’environnement où se déroule la séquence. Par exemple, dans la planche treize, elle évoque la frondaison des arbres dans les quatre cases de la bande inférieure. Lorsque Seamus arrive sur une plage, sous une pluie battante, la coloriste apporte des textures aux falaises, aux vagues, aux nuages, dans une approche réaliste, orientée pour l’ambiance : le lecteur sent l’humidité s’insinuer en lui rien qu’à regarder la page. Plus loin, sur la lande à l’approche de la Chapelle renversée, elle applique un effet de brume avec parcimonie, estompant des endroits précis, ajoutant un discret voile à d’autres, un véritable travail d’orfèvre.


En fonction de ses préférences, le goût du lecteur le porte plutôt vers la reconstitution historique, vers les éléments de Fantasy ou vers l’horreur. À chaque fois bien mis en valeur, complété par la coloriste, l’artiste réalise des visuels frappant l’imagination par leur justesse, leur plausibilité ou leur inventivité. Dans le premier registre, il se délecte de la tenue des Chevaliers du Pardon, de celle des soldats réguliers, des harnachements des chevaux, des tenues différentes du noble et de ses vassaux à Mildwynn, de l’aménagement du château, de ses meubles, etc. Dans la seconde catégorie, la Mater Obscura en impose par son visage semblant dépourvu de peau, Guinea Lord apparaît toujours aussi formidable, le démon Cryptos se montre aussi facétieux que dangereux, le Braghen fait peur à voir, une sorte d’humanoïde géant cornu. Enfin le lecteur se souvient que la dimension horrifique avait gagné du terrain dans le tome précédent, et il se prépare à quelques visions traumatisantes à souhait. L’artiste sait y faire. Tout commence avec la découverte de l’état des novices qui ont échoué à l’initiation. Sous un certain angle, Eïrell n’est pas mieux loti lorsqu’il se montre à Seamus pour une confrontation jusqu’à ce que mort s’ensuive. Ou encore les cadavres des combattants qui ont succombé aux attaques du Braghen, pendant sa traque.



Le lecteur prend conscience qu’il ne sait pas forcément vers quoi se dirige l’intrigue. À la suite des tomes précédents, il se doute qu’il peut s’attendre à la traque d’une ou deux Moriganes, aussi bien par les Chevaliers du Pardon que par Guinea Lord, et il espère en apprendre plus sur les Chevaliers du Pardon. Il constate que le scénariste a conçu une structure plus complexe, qui ne permet de savoir quelle importance il donnera à telle ou telle sous-intrigue ou telle composante, ni laquelle il mènera à son terme dans ce tome ou le suivant. Il aménage ainsi un savant suspense, l’histoire pouvant aussi bien s’attacher à l’un ou l’autre des personnages principaux (Still Valt, Seamus, Eïrell, Sanctus), qu’à des personnages secondaires (Hellawas, Scarfa, le seigneur Dogann), consacrer plus de pages à la chasse aux sorcières, ou bien à un élément inattendu (comme la traque du Braghen), ou encore revenir à un élément qui avait pu paraître secondaire (une nouvelle partie de Fitchell à haut risque, magnifiquement mise en images). Une fois la dernière page lue, il se rend compte qu’il n’a presque pas été fait mention des Sudenne, ni de la statue découverte par Seamus dans le tome un.


Dans les situations des personnages, le lecteur peut également percevoir des thèmes de nature diverse. L’ordre des Chevaliers du Pardon continue d’apparaître comme régi par le dogme de la chrétienté. Leur lutte contre les Moriganes s’apparente à l’Église catholique supplantant les croyances locales païennes, voire les exterminant, comme la traque et l’extermination du Braghen. Toutefois, cette comparaison trouve ses limites avec le rituel d’initiation des novices, étonnamment arbitraire, et aux conséquences dévastatrices pour ceux qui y échouent : la métaphore ne semble pas très parlante, quant au hasard qui préside à l’épreuve (choisir une coupe parmi trois que rien ne distingue). De même la capacité surnaturelle de Seamus de survivre à presque toutes les blessures relève plus du domaine magique que de celui de la Foi (sauf à y voir une variante de la Foi qui déplace les montagnes). Le lecteur se rappelle la possible métaphore des Moriganes, qui sont des sorcières, c’est-à-dire des femmes libres ayant fait la démarche de s’affranchir des diktats de cette société patriarcale. Avec cette idée en tête, il voit le sort d’Eïrell comme la conséquence de sa corruption par une Morigane, sa virilité a été asservie et déchaînée au nom de la féminité rebelle. Même son appétit pour l’argent n’a pas été assez fort pour qu’il échappe à son sort, comme en témoigne la pièce d’or seul vestige auprès des cendres de son cadavre. Il s’interroge également sur le sens à donner aux actions de la fée Sanctus. Brigga dit d’elle : Sanctus connaît les secrets des Moriganes, elle partage le même héritage, elle peut leur nuire gravement. Faut-il la considérer comme une traîtresse à son propre clan, à son propre genre ?


Artiste exceptionnel, coloriste incroyable, scénariste inventif : ils élèvent ce cycle bien au-dessus des conventions parfois un peu étriquées du genre Fantasy, pour un récit à la narration visuelle enchanteresse, plein de surprises. Le lecteur est aussi bien pris par l’intrigue au premier degré, par les visuels magnifiques, et par les thèmes sous-jacents nombreux et dépassant le manichéisme. Formidable.



jeudi 17 juillet 2025

Complainte des landes perdues - Cycle 2 T02 Le Guinea Lord

L’Amour n’est qu’un leurre, une faiblesse, un collier de chien autour de nos illusions…


Ce tome est le second d’une tétralogie qui constitue le deuxième cycle de la série de La complainte des landes perdues, étant parus après le troisième. Il fait suite à Complainte des landes perdues - Cycle 2 - Tome 1 - Moriganes (2004) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2008. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, Philippe Delaby (1961-2014) pour les dessins, et Jérémy Petiqueux pour les couleurs. Il comprend cinquante-quatre planches de bande dessinée. Pour mémoire, la parution du cycle I Les sorcières (dessiné par Béatrice Tillier) a débuté en 2015, celle du cycle III Sioban (dessiné par Grzegorz Rosiński) en 1993, et celle du cycle IV Les Sudenne (dessiné par Paul Teng) en 2021.


Le responsable des Chevaliers du Pardon s’adresse à sa congrégation. Il informe ses frères, il les met en garde : des temps mauvais les attendent. Le Guinea Lord a quitté son repaire pour partir en chasse. Le responsable ordonne à tous les Chevaliers du Pardon de s’écarter de son chemin. Le Guinea Lord appartient au diable. Il est invincible. De son côté, le Guinea Lord chevauche accompagné de trois chiens noirs. Il pénètre dans les ruines d’un château où l’attendent quatre guerriers en armure, qui ont eux aussi mis pied à terre. Guinea Lord ordonne à ses chiens de se mettre en position assise. Il s’adresse ensuite aux quatre hommes et leur demande ce qu’ils ont à lui apprendre. L’un d’eux prend la parole : La Morigane que recherche Guinea Lord, vient d’aborder par le sud. Leur maître, le seigneur de Galway, lui offre l’hospitalité. Si Guinea Lord le désire il peut se joindre à eux pour la recevoir. Le chevalier noir leur répond que si la Morigane a décidé de s’aventurer sur ces terres, c’est pour s’entendre avec lui et lui seul. Il permettra cependant au Seigneur de Galway de les servir, le reste ne leur incombe point.



L’un des guerriers prend la mouche à cette déclaration condescendante. Il s’apprête à sortir son épée de son fourreau. Guinea Lord lui demande si le seigneur Galway sera de taille à l’affronter. Puis il demande lequel des quatre va l’affronter le premier. Le plus calme répond qu’ils ne sont pas venus ici pour l’affronter, ils sont venus pour l’aider à rencontrer la Morigane. Le plus belliqueux sort le poignard glissé dans sa manche, mais il est arrêté dans son geste par un autre qui lui fait observer la carapace qui protège Guinea Lord. Ce dernier leur intime de remonter à cheval, sauf celui qui voulait l’agresser. Il ajoute que ses chiens ont faim, et ces derniers se jettent sur l’homme. Un autre s’avance en commençant à dégainer son épée, et Guinea Lord le décapite d’un coup de hache vif et net.


Le lecteur se trouvait un peu dans l’expectative à l’issue du premier tome : Sill Valt avait accompli une mission avec ses hommes, et parmi eux le novice Seamus. Ce cycle porte le nom des Chevaliers du Pardon, cependant leur ordre ne fait pas l’objet d’une description ou d’une explication. Dans celui-ci, le lecteur retrouve les éléments constitutifs de la série : les Sorcières (appelées Moriganes), le très mystérieux masque de Vysald, le cygne noir, l’arbre de Vérité avec son feuillage si remarquable, le sang qui fait des bulles. Il retrouve également des éléments nouveaux intégrés dans le tome précédent comme le jeu de Fitchell (sur lequel il en apprend plus), et le Chill. En revanche, nulle mention n’ait faite des Sudenne ou de la statue qu’avait découvert Seamus. Le scénariste relie entre eux plusieurs fils comme le sort de la Morigane appelée Mornoir, le devenir de la jeune fille sauvée par Seamus, et la présence d’autres Moriganes. Les auteurs font intervenir un nouveau personnage : le Guinea Lord. Le lecteur s’interroge sur ce nom : le Seigneur Guinée, ou faut-il y voir une correspondance avec le terme Guinea Pig (cochon d’Inde, ou cobaye), ou Guinea Fowl (pintade). Quoi qu’il en soit, l’artiste se lâche pour créer visuellement ce personnage imposant. Sa première apparition se fait sur la couverture : casque à cornes démesurées, heaume ne laissant rien voir de son visage, carapace ou armure massive, tête de mort sur le torse avec les chaînes, gantelets particulièrement épais, cape déchirée. Mortel.



Le lecteur voit ensuite Guinea Lord chevaucher dans la première planche (il n’a rien d’un cochon d’inde) : il comprend alors que son armure est noire. Pour être sûr qu’il comprenne bien le principe le coloriste l’a doté d’un destrier également noir, ainsi que les trois chiens, seules les cornes de son heaume sont rougeoyantes, ainsi que les fentes dans son casque et son armure. Il tient un étendard dont l’inscription ressemble à IF. À chacune de ses apparitions, son aspect massif et sa grande taille sont mis en évidence par comparaison aux autres personnes présentes dans la scène. Il en impose rien que par sa présence, son immobilisme et ses propos. L’artiste joue à fond la carte des conventions visuelles de récit de genre, avec un sérieux et une implication qui les rendent efficaces et percutantes. Le lecteur se délecte des ruines du château, d’un amas de crânes humains au fond d’un puits, des grandes tentures rouges du lit à baldaquin masquant son occupante, du cygne noir sur une pièce d’eau entrevue à travers le feuillage, de l’apparition du démon Cryptos dans le feu, de la Morigane dans sa forme serpentine hideuse, du duel à l’épée dans une zone naturelle herbue, etc. C’est un vrai délice de pouvoir ainsi s’immerger dans un environnement de Fantasy médiévale, aussi consistant et concret. Le coloriste réalise une mise en couleurs de type naturaliste, que l’on peut quasiment toucher, avec des nuances de teintes venant compléter les contours encrés, comme de la couleur directe. Il dose avec soin les effets spéciaux ce qui les rend d’autant plus saisissants, que ce soit le lac qui a pris une teinte de sang, ou le cercle de flammes magiques autour de la cabane de la vieille aveugle Luchorpain.


De fait, la narration visuelle donne corps au récit de manière extraordinaire. Les costumes donnent l’impression d’être plus vrais que nature : les plissements des tissus, la finesse des cottes de maille, la texture cuir des gantelets, les poils des fourrures, les différents types de ceinture, ou le gilet en peau de mouton, les robes en tissu grossier, les décorations sophistiquées sur les vêtements des plus riches. Le lecteur se sent également présent au même titre que les autres personnages dans les moments plus banals : regarder passer un cygne en se tenant sur le bord d’un lac avec une lumière discrètement teintée de la verdure environnante, participer à une cérémonie dans une église une lumière rougeoyante du feu dans un braséro, manger tranquillement avec les autres novices à la longue table en bois assis sur un banc dans la lumière encore un peu froide du matin, assister à une discussion entre une vieille aveugle et une jeune demoiselle dans une ambiance rendue grisâtre par la pluie, etc. Par ailleurs, les auteurs ont aménagé quelques scènes horrifiques du plus bel effet, où dessinateur et coloriste y mettent tout leur cœur, et leur talent. En planche vingt, une main couverte de pustules avec des ongles trop long relève la tête ensanglantée d’un jeune homme qui vient de faire une chute de plusieurs mètres de hauteur sur des rochers : atroce. En planche vingt-cinq, une douzaine de cochons teigneux et mal intentionnés s’avancent vers deux hommes, et le lecteur remercie les auteurs de ne pas lui montrer la suite. En planche vingt-sept, un homme vomit en jets violents, des pièces de monnaie : immonde. Le récit recèle encore une poignée de scènes tout aussi horrifiques.



Dès les premières pages, le lecteur ressent ce plaisir qu’il attendait : celui de retrouver les caractéristiques d’une série dont il a apprécié le ou les tomes précédents, une forme de confort correspondant à un environnement que l’on connaît. Il découvre que l’intrigue de ce deuxième tome repose sur une chasse à la Sorcière, l’élimination d’une Morigane, ou peut-être deux, comme dans le tome un. Cela donne une dynamique de course-poursuite, c’est-à-dire une tension narrative automatique. Il observe que le scénariste développe également des sous-intrigues dont il avait semé les prémices dans le tome un : la progression du personnage de Seamus, passant rapidement de novice au stade suivant, le devenir de la demoiselle qu’il a sauvée, la réalisation de la prophétie concernant Seamus. Il s’amuse d’ailleurs avec cette notion, puisque ce tome en contient deux nouvelles, une concernant la mission des Chevaliers du Pardon, mais énoncée par un démon (Faut-il le croire ?), une autre proférée par le masque de Sygvald, et particulièrement absconse (En réponse à la question de Luchorpain : Est-elle menacée ?, le masque répond : Par ce qu’elle était. Mais ce qu’elle est, un jour sera. Et ce qu’elle était alors, ne sera plus.)


Le lecteur a également gardé à l’esprit que les Moriganes peuvent être considérées comme une métaphore sur la condition féminine, sur les femmes qui se sont émancipées dans une société qui ne le prévoit pas. Il s’interroge alors sur le sens à donner au sort de Mornoir, enfermée dans un puits, et une fois libérée prête à tout pour assouvir un besoin de revanche, fusse-t-il par procuration. Il se pose la même question sur les choix effectués par Sanctus, par son sort, sachant qu’il est dit qu’elle est passée du côté de la Lumière. Est-ce à dire qu’elle a décidé de se conformer à la place qui lui est assignée par la société, comme si la condition de rebelle était réversible ? Il constate également que l’auteur se repose sur une nouvelle forme de dualité en opposant le caractère de deux novices, Seamus et Eïrell. Dans le même temps, il perçoit qu’ils sont mis en scène comme incarnant la nouvelle génération, pas seulement du fait de leur âge, mais aussi dans leur rapport différent aux Moriganes, deux possibilités d’évolution de la société vis-à-vis de ces sorcières.


Deuxième tome du deuxième cycle : le dessinateur et le coloriste donnent le meilleur d’eux-mêmes et c’est un régal délicieux de bout en bout, savoureux aussi bien dans la qualité quasi tactile de la représentation de ce monde, aussi bien dans les aspects de genre Fantasy médiévale, aussi bien dans des moments horrifiques répugnants. La direction générale de ce second cycle apparaît progressivement, à la fois pour la dynamique de l’intrigue (chasse à la Morigane), à la fois dans le développement de la mythologie spécifique de cette série, et aussi dans ses thèmes comme le non-conformisme et comment chaque nouvelle génération apportent des évolutions à la société. Passionnant.