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jeudi 20 novembre 2025

Complainte des landes perdues Cycle 4 T04 Lady O'Mara

À qui se méfie de tout le monde, il est toujours donné un traître à châtier.


Ce tome fait suite à Complainte des landes perdues - Cycle 4 - Tome 3 – La folie Seamus (2023). Son édition originale date de 2024. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, par Paul Teng pour les dessins, et Bérengère Marquebreucq pour les couleurs. Il comprend cinquante-quatre planches de bande dessinée. Pour mémoire, la parution du cycle I Les sorcières (dessiné par Béatrice Tillier) a débuté en 2015, celle du cycle II Les chevaliers du Pardon (dessiné par Philippe Delaby) a débuté en 2014, celle du cycle III Sioban (dessiné par Grzegorz Rosiński) en 1993.


Il était tôt au matin mais déjà la rumeur se répandait : Sioban était de retour ! Elle avait demandé à être reçue par sa mère Lady O’Mara. Les nouvelles semblaient de mauvais augure, il était dit que certains clans se rebellaient contre l’autorité des Loups blancs, la famille de Sioban. La mère et la fille discutent ensemble. Lady O’Mara explique à Sioban que sa cousine Aylissa a pris la tête de la révolte, une Sudenne comme elles. La fille répond que sa cousine est très belle, très douce, qu’elle charme les hommes sans jamais s’attarder, elle reste légère même lorsqu’elle frappe à mort. Elle est dangereuse, comme tout ce qui séduit, l’envoûtement du venin. Et sa cousine est séduisante, même si une méchante blessure l’a marquée au visage. Dans sa salle de trône seigneurial, Aylissa reçoit une dizaine de chefs de clan. Ils lui expliquent qu’attaquer les Sudenne, sa famille, leur semble prématuré. Même s’ils sont déjà nombreux, ils ont encore besoin de temps pour s’organiser avant de… Elle interrompt son interlocuteur : est-ce que ses droits au trône ne leur semblent pas assez légitimes ? Il faut qu’ils frappent !



Lord Henry Gerfaut intervient dans la discussion : il estime que les craintes des chefs de clan sont justifiées, ils désirent tous que les couleurs d’Aylissa remportent un succès éclatant. Mais pour cela ils doivent mettre toutes les chances de leur côté. Il continue : certaines forces dorment qui appartiennent à l’histoire de cette île. Qui sait ce qu’elles pourraient révéler s’ils leur prêtaient plus d’attention. Il y a parfois dans l’ombre des mouvements qui ne demandent qu’à resurgir. Un autre chef intervient souhaitant savoir de quelles forces il parle, et Lord Henry répond qu’il ne peut préciser ses pensées qu’à la reine seule. Ce qu’il fait une fois qu’ils se retrouvent tous les deux seuls à l’extérieur. Après qu’ils se soient éloignés hors de portée des oreilles indiscrètes, il demande à la jeune femme si elle a entendu parler d’une étrange sculpture qui remonte, d’après certains documents, aux temps où les Moriganes régnaient sur l’Eruin Dulea. Elle représente celle que l’on nomme la Bien-Aimée. Elle paraît inaltérable. Les éléments et le temps ne semblent pas avoir de prise sur sa réelle beauté. D’après ce que racontait sa tante, il s’agirait d’une Morigane.


Après les événements du tome précédent, le lecteur se doutait bien que les deux cousines ne risquaient pas de se rabibocher, mais de là à imaginer l’ampleur de la discorde… L’intrigue continue de mêler lutte de clans et de seigneurs, histoire familiale et mythologie propre à la série. Dans les tomes précédents, les auteurs ont su faire exister Aylissa comme personnage autonome. Pourtant, elle partait avec une apparence de collection de clichés, peut-être un tantinet sexistes (ça se discute) : une jolie jeune femme blonde, pas farouche, couchant sans vergogne avec de beaux mâles pour son intérêt personnel, usant de ses charmes jusqu’à l’exhibitionnisme, n’hésitant pas à éliminer le beau mâle après avoir obtenu de lui ce qu’elle voulait, service ou bribe de pouvoir. Une belle preuve de leurs talents de conteurs d’avoir su en faire un être humain cohérent, avec des motivations crédibles (la soif du pouvoir, une forme de revanche), une absence d’empathie confinant à la sociopathie. Au travers de ses actions, le lecteur a pu observer son incapacité de se conformer aux normes sociales qui déterminent les comportements légaux, sa tendance à tromper pour son profit personnel et aussi par plaisir, son mépris inconsidéré pour la sécurité des autres, son absence totale de remords. Elle sait parfaitement ce qu’elle veut, et elle est prête à user de tous les moyens à sa disposition. Elle le dit sans ambages à Henry Gerfaut quand il lui demande si elle a déjà fait usage de sorcellerie, en lui répondant qu’elle n’est qu’une pauvre femme, il lui faut bien chercher quelques avantages là où ils se trouvent. Elle en fait encore la preuve en acte en violant de manière abject un homme ayant fait vœu de chasteté. Une séquence crédible et répugnante où elle utilise son corps comme un outil qu’elle maîtrise à la perfection, en sachant pertinemment qu’elle souille et avilie sa victime. Le lecteur est le témoin impuissant de cet acte, tout comme les hommes de la troupe d’Aylissa ne résistant pas à la pulsion de se rincer l’œil, ce qui déchaîne une violence animale répugnante.



Face à cet individu sans scrupule, l’union fait la force entre Lady O’Mara, Sioban et Seamus. Le lecteur éprouve tout de suite un vrai plaisir à les retrouver, se souvenant des souffrances endurées par la première dans le cycle Sioban, voyant en la seconde la vraie héroïne tout en se souvenant qu’elle n’est pas parfaite, que le mal est au cœur du bien. À nouveau, le lecteur observe que les héroïnes ou les personnages principaux féminins se ressemblent un peu sur le plan physique, ce qui est cohérent avec le fait qu’elles soient parentes, même cheveux lisses pour Lady O’Mara et Sioban que pour Aylissa, même blondeur pour les deux premières (rehaussée de discrètes nuances par la coloriste), alors que les cheveux de la troisième sont déjà blancs. Il peut également apprécier leur changement de tenue d’une situation à une autre, non pas pour faire étalage de leur garde-robe respective, mais en adéquation avec leurs activités, avec des textures aussi discrètement apportées par les couleurs, entre robes et tuniques avec pantalons. Il remarque qu’il porte une même attention aux autres tenues vestimentaires y compris masculines et aux accessoires : cottes de maille et pièces d’armure, casques et chaussures, armes et boucliers, capes de différentes formes, bure, couronne fleurie de la mariée, longue robe avec col en fourrure pour le seigneur de Levonn, etc.


Le soin tant visuel que comportemental apporté à chaque personnage le fait exister et rend les querelles, les inimités et la haine franche palpables et habitées. La tragédie familiale qui se joue concerne de vrais êtres humains, avec chacun leur caractère, leurs valeurs et leur histoire personnelle. Le lecteur assiste aux intrigues, aux stratégies et aux coups bas, conscient des risques encourus par chacun, des enjeux, et des conséquences recherchées ou à craindre. Les auteurs montrent ainsi ces intrigues de palais, ces alliances de circonstances, et ces trahisons. Grâce à la mise en scène variée et aux plans de prise de vue élaborés, ils immergent le lecteur dans une salle où les chefs de clans écoutent debout avec respect une jeune femme assise, dans les chemins et rues du château fort avec son dallage et ses épais murs de pierre, dans des grandes étendues herbeuses sur des falaises en bordure de mer, en forêt, dans un grand camp de tentes, dans le sinistre château de lord Levonn, etc. À nouveau, il peut apprécier l’attention discrète portée aux détails en fond de case : un anneau dans une borne pour passer la longe de sa monture, les roues pleines en bois d’une charrette, des toits en chaume, un lourd présentoir supportant un livre massif à la lourde reliure, les ferrures des portes, les porte-bougies, les présentoirs des armes dans la salle d’armes, la paille au sol d’une hutte, etc.



Le lecteur retrouve avec plaisir les éléments de la mythologie spécifique à la série. Pas tous, car le fitchell n’apparaît pas dans ce tome. En revanche, il prend grand plaisir à voir que la statue de la jeune femme nue évoquée dans le cycle des Moriganes prend ici tout son sens. Cette sculpture livre son secret, au cœur de la série, littéralement un morceau de la complainte des landes perdues, dans un moment de destruction inattendu. Le scénariste va également jusqu’à évoquer l’arrivée de la première Morigane sur les terres de l’Eruin Dulea, mentionnant un personnage clé portant le nom de Lord Vivien, un seigneur qui avait aimé une Morigane. Il introduit un nouveau personnage féminin nommé Sedra Langg ayant un passé en commun avec Seamus, et… Le lecteur se demandait ce qu’il était advenu du petit frère de Sioban, Wulff ; il le voit réapparaitre, maintenant âgé de treize ans. Plusieurs pièces du puzzle semblent s’assembler pour commencer à former une image plus claire de l’histoire de ce territoire. Dans le même temps, le thème principal de la série alimente toujours la dynamique de l’intrigue : l’amour au cœur du mal, et le mal au cœur de l’amour. Les auteurs continuent de jouer avec cette dualité opposant amour et haine chez les individus, dépassant la dichotomie : le mal pouvant être la source de choses positives, et le bien de choses négatives. Alors que le dénouement de ce cycle approche, tout reste possible, y compris le fait que cette présence d’une force au sein de son contraire alimente un mouvement perpétuel.


La bonne Sioban saura-t-elle triompher des machinations de la méchante Aylissa ? L’antagonisme qui les oppose entraîne d’autres personnes dans cette confrontation destructrice, dans un monde médiéval teinté d’éléments fantastiques. Dessinateur, coloriste et scénariste font exister ce monde et ces personnages avec consistance et plausibilité, entre tragédies et drames, bien au-delà d’une simple dualité entre bien et mal.



jeudi 6 novembre 2025

Complainte des landes perdues - Cycle 4 - Tome 3 - La Folie Seamus

Il est toujours temps de réclamer justice !


Ce tome fait suite à Complainte des landes perdues - Cycle 4 - Tome 2 - Aylissa (2022). Son édition originale date de 2023. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, par Paul Teng pour les dessins, et Bérengère Marquebreucq pour les couleurs. Il comprend cinquante-quatre planches de bande dessinée. Pour mémoire, la parution du cycle I Les sorcières (dessiné par Béatrice Tillier) a débuté en 2015, celle du cycle II Les chevaliers du Pardon (dessiné par Philippe Delaby) a débuté en 2014, celle du cycle III Sioban (dessiné par Grzegorz Rosiński) en 1993. 


Dans ses appartements privés, Aylissa contemple l’objet qu’on lui a offert : un fitchell. Elle sent qu’il y a une puissance en lui. Elle le prend entre ses mains et en explore la surface avec les doigts : elle ne voit rien, ici peut-être, non rien ne bouge, et pourtant… Si elle ferme les yeux… Une voix… Ce n’est pas la sienne… Qui alors ? Une jeune femme blonde ordonne au fitchell : file, vil, file… La sphère file dans les airs à travers bois en tournant sur elle-même, pour s’immobiliser au-dessus d’une femme en train de pêcher à la lancer dans une rivière. Puis elle s’abat sur cette femme et la tue. La jeune fille récupère le fitchell, tout en commentant sur sa mère : on la disait jolie, aimable, douce, mais pour sa fille est laide, difforme, comme toutes les mamans. Elle ordonne au fitchell de se refermer, et continue de s’adresser à sa défunte mère dont le corps gît dans la rivière devant elle : elle remercie sa mère cependant de lui avoir donné ce gentil fitchelll, elle l’aime beaucoup, grâce à lui elle n’a plus à se plier à ses ordres. Au temps présent, Aylissa comprend que l’objet appartenait aux sorcières. Elle le range dans une étoffe et sort de la pièce, par une fenêtre elle voit le cheval de sa cousine. Elle en déduit qu’elle est rentrée ; et qu’elle a dû se précipiter dans la cellule de Seamus.



Dans la cellule, la torche à la main Sioban écoute Seamus. Ce dernier lui a tout raconté et il conclut qu’on l’accuse de meurtre et que lui n’y comprend rien. Sauf qu’il a l’impression de devenir fou. Elle répond qu’effectivement, il y a dans ce qu’il lui raconte un grand désordre. Mais ce qui effraie surtout Sioban, c’est le grand désir, ce désir qui s’est levé en lui pour sa cousine. Il se prend la tête dans les mains, et se lamente : Aylissa, la douce et tendre Aylissa, son image lui apparaît chaque nuit, et chaque nuit cette image le dévore. Elle le sait d’ailleurs, et il montre la marque qu’elle a gravée dans la peau de son torse. Sioban en éprouve de l’horreur : tout cela lui rappelle de bien mauvais souvenirs, car elle aussi, dans le passé, a été comme envoutée, par et pour un homme qu’elle croyait aimer, qu’elle a même épousé. Gerfaut. Ils en viennent à penser qu’il a été empoisonné : ils ne voient pas toujours le mal où il se trouve, mais lui oui, lui sait comment et où les prendre ! Dans la grande salle du château, Lord Heron a organisé la cérémonie de jugement du chevalier Seamus, pour déterminer s’ils le condamnent au bannissement à vie ou à la mort. Lord Miles s’approche le premier pour lancer le dé.


Est-ce que la situation peut encore empirer et s’aggraver ? Bien sûr, car il ne tient qu’à la fantaisie des auteurs qu’il en aille ainsi, et le lecteur a bien retenu sa leçon : le mal est cœur du bien. Comme à des moments précédents, il peut sentir les décisions arbitraires du scénariste, non pas des événements sortant du chapeau et arrivant comme un cheveu sur la soupe, plutôt des moments où une situation peut basculer d’un côté comme de l’autre en fonction de sa volonté. Par exemple, Aylissa aurait très bien pu ne jamais recevoir un fitchell en présent ou parvenir à s’en servir. Le vote sur le sort de Seamus aboutit à un nombre égal de votes pour le bannissement et pour l’exécution, et c’est le vote supplémentaire d’Aylissa qui décide. Les flèches se fichant dans le corps de Seamus peuvent aussi bien le terrasser que simplement le blesser. Sans oublier l’apparition fort opportune d’un mystérieux nouveau personnage. Pour un peu, le lecteur serait tenté de bâtir une théorie du complot, et d’y voir une autre puissance pas encore révélée agissant en coulisse sur les événements. Et puis la scène d’ouverture semble introduire ou souligner une forme de répétition : un jeune adulte assassinant sa mère ou son père, avec un fitchell. Le lecteur peut y voir comme une sorte de cycle qui se répèterait. Il se produit comme un écho de ce principe avec l’entrée en scène d’un membre du clan Gerfaut, puis le retour d’une forme du mal.



S’étant accoutumé aux qualités des dessins de ce cycle, le lecteur retrouve avec plaisir leurs caractéristiques. Il se félicite que la coloriste soit la même, et il comprend parfaitement le petit mot du dessinateur : en exergue, il remercie Bérengère Marquebreucq pour son travail sur les couleurs et les éclairages. De fait, de scène en scène, la qualité de la mise en couleurs reste discrète, venant nourrir les traits encrés des dessins, sans jamais les écraser. Pour autant, son apport se ressent inconsciemment à la lecture : les textures (celle du bois du meuble dans la première case de la première page), les impressions de verdure (un travail remarquable pour que chaque buisson, chaque feuillage se détache de celui d’à côté, avec une utilisation sophistiquée des nuances ajoutant également du relief), la manière de rehausser les variations de teintes d’une plaque de toit à une autre, les variations du luminosité en fonction du moment de la journée et du lieu avec une apparence parfaitement réaliste (et cependant de temps à autre un léger glissement vers l’expressionnisme), la qualité diaphane des lambeaux de brume sur la lande, le contraste total entre la dureté de la roche des falaises lors du duel entre Sioban et Seamus opposé à la douceur de la peau d’Aylissa, etc. Un travail d’orfèvre et de sensibilité, en retrait par rapport aux traits, en phase parfaite avec chaque situation, chaque intention du dessinateur.


Le dessin de couverture arrête l’œil par sa composition et la posture d’Aylissa, sans toutefois rendre compte de la qualité de la narration visuelle. D’une certaine manière, le lecteur peut avoir l’impression de dessins très classiques, et même dans la droite lignée de ceux de Grzegorz Rosiński pour certaines scènes avec des contours comme griffés, et des expressions de visage très marquées. D’un autre côté, Paul Teng continue de donner corps à chaque élément du récit, leur apportant une solide consistance découlant de son approche descriptive et réaliste, les faisant exister au point que le lecteur se dit qu’il pourrait les toucher. Il s’implique aussi bien pour les tenues vestimentaires, diversifiées tout en appartenant toutes à un même monde cohérent, que pour les accessoires, le mobilier et l’architecture. Le lecteur ressent bien que l’artiste ait pris le temps et le soin de se représenter chaque endroit comme un tout, et pas comme une suite de lieux imaginés au fur et à mesure que les personnages se déplacent. Par exemple, les différentes pièces du château s’imbriquent bien dans un tout cohérent, avec une architecture directrice. Il en va de même pour l’implantation des tentes du clan des Greenwald, leur position relative les unes par rapport aux autres, ainsi que les meubles et accessoires adaptés à un camp itinérant. L’intelligence de la mise en scène se constate aussi bien dans les discussions qui bénéficient d’un plan de prise de vue montrant les personnages dans leurs interactions, leurs gestes, et les décors en arrière-plan, que dans les scènes d’action lisibles et bien construites dans les déplacements, les attaques, les parades, l’incidence du lieu où elles se déroulent. Tous ces aspects concourent à rendre tangibles ces éléments, à faire exister les personnages et les environnements.



Alors que le temps des Moriganes semble bel et bien révolu, l’influence de leur existence passée continue de se faire sentir. Le fitchell incarne à lui seul cet héritage, puisque le Harfingg a été détruit. Quoi qu’en y regardant bien, il subsiste d’autres artefacts : les feuilles de l’arbre de Vérité, le don de sorcellerie d’Aylissa, et cet étrange individu inattendu qualifié de Skyblood. Auxquels il convient d’ajouter la prophétie finale de retour d’un monstre mythologique. Finalement, le merveilleux et son double l’horreur continuent d’exister sous différentes formes dans ce monde, comme une sorte de métaphore pour établir qu’ils ne peuvent pas être annihilés, qu’ils subsisteront de tout temps, y compris à l’époque contemporaine. Dans le même temps, la dynamique de l’intrigue reste nourrie par l’ambition pour le pouvoir de certains, en l’occurrence Aylissa, une soif de domination, et tous les moyens sont bons. Cette jeune femme a eu recours à la séduction et au mariage ayant pour objectif une alliance, à la manipulation mentale sur Seamus, à l’emprise sur son père, à la tentative de meurtre sur sa cousine, et maintenant envisageant la conquête par la guerre. La méchante de l’histoire… et aussi une personnalité très forte, un profil psychologique très cohérent, et finalement plausible. Face à elle, les autres personnages éprouvent des difficultés à se rendre compte de sa détermination qui l’amène à utiliser tous les moyens à sa disposition, à pourvoir appréhender son degré de dangerosité. Ils se retrouvent soit manipulés, soit acculés à user des mêmes moyens qu’elle, ce qui corrompt irrémédiablement leurs valeurs, ce qui installe ou fait renaître le mal au cœur du bien.


Une simple histoire de médiéval fantastique, avec des guerriers, des royaumes, et quelques éléments surnaturels, le tout menant à une confrontation, un schéma classique. Oui, il y a de cela car les auteurs assument de raconter une histoire relevant de ce genre, et ils mettent en scène les conventions de genre attenantes. Également un monde très palpable, montré de manière concrète et consistante, une narration visuelle (dessins et couleurs) très solide, de grande qualité. Un scénario exhale des images, des métaphores, propres à diverses interprétations et réflexions sur la soif de pouvoir, la corruption de la pureté, le fait que la perfection n’est pas de ce monde, que le mythe du héros au cœur pur ne résiste pas aux contingences de la réalité. Dramatique.



jeudi 23 octobre 2025

Complainte des landes perdues - Cycle 4 - Tome 2 - Aylissa

Régner par la violence et la contrainte n’amène que révoltes et haines.


Ce tome fait suite à Complainte des landes perdues - Cycle 4 - Tome 1 - Lord Heron (2021). Son édition originale date de 2022. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, par Paul Teng pour les dessins, et Bérengère Marquebreucq pour les couleurs. Il comprend cinquante-quatre planches de bande dessinée. Pour mémoire, la parution du cycle I Les sorcières (dessiné par Béatrice Tillier) a débuté en 2015, celle du cycle II Les chevaliers du Pardon (dessiné par Philippe Delaby) a débuté en 2014, celle du cycle III Sioban (dessiné par Grzegorz Rosiński) en 1993. 


Ayant appris la mort de leur chef, Sobold, le clan des Greenwald envoya une délégation au château de Lord Heron. La colère grondait au sein du clan, on ne s’expliquait pas cette mort subite, certaines circonstances paraissaient douteuses, qui donnaient à l’événement une couleur sombre, propice aux soupçons. Ils étaient attendus. Dans l’enceinte du château, Lord Heron indique à sa fille que les membres du clan demanderont des explications, car la mort brutale de l’époux d’Aylissa quasiment dans ses bras, leur paraîtra pour le moins suspecte. Il ajoute qu’ils voudront voir le corps. Dans une robe de deuil, la jeune femme répond qu’ils arrivent trop tard, car le corps vient d’être brûlé lors de la cérémonie des adieux. Pendant ladite cérémonie, le père conseille à sa fille de se montrer plus affligée. De leur côté, Seamus et Sobian échangent sur la situation. Elle lui indique que les cendres enfouissent tous les secrets, ils ne connaîtront jamais les véritables causes de la mort de Sobold, même s’ils ont une petite idée à ce sujet. Elle enjoint son interlocuteur qu’en attendant, ils respectent le chagrin de sa cousine.



Un peu plus tard, le clan des Greenwald vient se présenter devant Lord Heron assis sur le trône, avec des soldats postés, et sa fille à ses côtés. Previan, le chef de clan, s’avance pour faire sa déclaration. Par le mariage de Sobold à Aylissa, leur clan était acquis aux Sudenne, maintenant qu’il n’est plus, qui les oblige à respecter sa volonté ? Derrière lui, un guerrier ajoute un avis non sollicité : Jamais une femme ne commandera le Greenwald. Il continue : Les femmelettes aux cuisines, les hommes sur les champs de bataille, ça s’est toujours passé ainsi, ça se passera toujours ainsi ! Sioban intervient : elle lui demande s’il oublie qui se trouve à la tête des Sudenne, c’est-à-dire elle-même. Est-ce qu’il oublie qui a vaincu le mage Bedlam sur le champ de bataille ? Une femme justement ! Previan reprend la parole : il salue Sioban, fille du Loup Blanc, et lui déclare qu’il respecte le rang qui est celui de Sioban, mais ce n’est pas à elle que les tribus du Greenwald doivent allégeance. Il reconnaît que c’est bien joué de la part de la reine d’assister sa cousine Aylissa. Cette dernière intervient à son tour et elle déclare qu’elle peut très bien se débrouiller toute seule. Elle se tourne alors vers le guerrier à la hache qui s’est montré misogyne pour lui dire qu’elle n’a pas sa force, mais qu’elle peut être très rapide. Elle joint le geste à la parole et l’égorge d’un coup de dague bien placé. Sioban conseille à Previan de ne pas intervenir et de dire à ses hommes de reculer.


L’affaire semblait pliée en fin du tome précédent : Sioban avait découvert le repère du dragon Niddhog, et elle s’était rendue maîtresse de la bête, d’une manière la rendant légitime aux yeux des différentes factions. Fin de l’histoire : elle et Seamus peuvent reprendre la route. Le titre de ce tome remet immédiatement les idées en place dans la tête du lecteur. De fait, en un seul tome, Aylissa a volé la vedette, et s’est imposée comme le personnage principal. Une jeune femme très attirante, qui n’a pas froid aux yeux, qui se sert de ses atouts féminins pour séduire les hommes et prendre le dessus sur ceux qui contribuent à sa quête de pouvoir, les faisant succomber d’abord à ses charmes, puis à un assassinat maquillé. À l’évidence, le dessinateur est également sous le charme : une mince silhouette à l’apparence gracile et fragile, un regard clair et des yeux qui ne clignent jamais, un physique parfait qu’elle n’hésite pas à montrer, avec une touche d’exhibitionnisme, une femme fatale dans tous les sens du terme, une tueuse de sang-froid, aussi bien par personne interposée, que se salissant les mains elle-même. Le lecteur se sent gagné par le même effroi que Seamus, la terreur même, quand il se retrouve enchaîné dans une cellule, face à elle, sans aucun témoin. Traumatisant.



Sioban et Seamus subissant un contretemps pour reprendre la route, le lecteur comprend petit à petit le sens du titre de ce cycle : les Sudenne. Il était parti avec l’a priori que le terme renvoie à Sioban et à ses démarches pour rétablir une dynastie. Or la voilà coincée au château de Lord Heron, sans bien mesurer le degré d’ambition de sa cousine, pour laquelle la fin justifie tous les moyens. Le récit commence alors par l’arrivée du clan du défunt Sobold. Le dessinateur se montre toujours aussi naturaliste et juste dans ce registre : les pierres des murailles et des murs, les éléments architecturaux dont les arches avec leur clé de voûte, le volume et les aménagements des pièces intérieures en fonction de leur usage avec des détails bien choisis (un tapis, un motif mural, des tentures), etc. Après une longue scène de bataille, le lecteur revient finalement bien volontiers au château, malgré le départ encore une fois contrarié. Il savoure une vue éloignée différente depuis un marais, une lanterne allongée accrochée dans un couloir, les victuailles très particulières dans la pièce réservée aux expériences d’Aylissa, l’énorme chandelier suspendu au plafond dans l’immense salle des négociations, les escaliers couverts extérieurs en bois, les pièces de ferronnerie sur les portes massives, la herse métallique de la porte principale, les casiers pour ranger les livres, les anneaux dans le mur de la cellule pour faire passer les chaînes des prisonniers, etc. À l’évidence, l’artiste a consacré un temps considérable à se documenter pour donner corps à ce château.


Dès la première case, le lecteur s’immerge également dans les extérieurs, en l’occurrence, en voyant passer des hommes en arme, ceux du clan des Greenwald, se dirigeant vers le château de Lord Heron. Il y a la route en terre avec la poussière soulevée par les sabots, les bosquets d’arbres de la campagne, les zones herbues, quelques pierres regroupées ensemble, la plus grande portant des glyphes. Après cette séquence au château, Sioban, en tenue de combat, se joint au détachement des Greenwald pour aller se confronter au clan des Sacrifiés dont les intentions ne sont pas claires. À nouveau, le dessinateur effectue un travail d’une rare consistance dans la représentation réaliste et les détails, en toute discrétion. À nouveau le lecteur se rend compte que son regard ralentit insensiblement, et inconsciemment, attiré par un élément ou un autre. Un tapis de selle en fourrure, le mode d’attache du bâton Harfingg sur le dos de Sioban, les petites plaques d’armure fixées une à une sur une tunique, la diversité et la cohérence des formations rocheuses perceptibles sur le terrain, le mode de fixation de la tête d’une hache de combat sur son manche, la courbure d’une lame de poignard, etc. Ou encore quelques jours après la bataille, au village qui fut ravagé par les Sacrifiés, pour montrer les hommes au travail pour reconstruire une charpente. La coloriste fait à nouveau des merveilles pour nourrir les dessins, sans supplanter ou écraser les traits encrés, avec un adoucissement de la brillance des couleurs, pour un effet plus naturel. En fonction de ses goûts, le lecteur apprécie la manière de souligner les variations de teinte dans les pierres taillées des bâtiments, le rendu à la fois organique et sophistiqué des variations de vert dans la lande. Éventuellement, il peut s’interroger sur les produis de beauté ou la génétique qui permettent à Aylissa d’avoir une teinte de peau aussi changeante à la lumière.



L’intrigue semble prendre le lecteur à contrepied en s’attardant sur des événements qui semblaient réglés, ou pouvoir attendre : que ce soient les manigances d’Aylissa, ou le sort du Niddhog. En fait le scénariste maintient un bon rythme pour son récit : à peine Aylissa a-t-elle établi le ralliement du clan des Greenwald aux Sudenne, qu’elle passe au clan suivant, et le Niddhog repasse à l’action dès ce tome. À quelques reprises, le lecteur se dit que Dufaux use de son droit de licence artistique sans ménagement : il fait surgir un événement ou une action d’une manière qui peut sembler arbitraire : l’égorgement d’un guerrier Greenwald de sang-froid devant toute l’assistance, l’entrée en scène du clan des Sacrifiés et toute leur histoire, la révélation ou la confirmation de la nature du Niddhog, le sort du Harfingg, ou encore un marchand proposant un objet récurrent de la série, comme s’il sortait de nulle part. D’un autre côté…


Le scénariste continue de développer sa saga, par cycle, comme il l’a annoncé dans l’introduction du cycle deux. Au fur et à mesure des tomes, il prend conscience des possibilités qu’offre ce monde, qu’il découvre comme si elles existaient par elles-mêmes. Le lecteur accro à la série retrouve avec toujours le même plaisir les éléments récurrents et leurs évolutions : la confirmation sur la nature du Niddhog (pouvant être anticipée s’il a lu le cycle Les sorcières), celle sur l’héritage de Sioban, et bien sûr l’acquisition d’un Fitchell (les connaisseurs apprécieront). Bien évidemment le principe du Yin et du Yang reste au cœur de la dynamique du récit : le Mal au cœur du Bien, et réciproquement. Le poids du passé s’impose aux jeunes générations, l’Histoire modèle leurs vies, ce que l’on peut désigner également du terme de Destin, donnant incidemment à s’interroger sur la part de libre arbitre chez les personnages. La série met également en scène une famille, avec ses liens biaisés par les rivalités, les obligations de fidélité, les ambitions personnelles et les ressentiments justifiés ou non. En considérant le comportement d’Aylissa vis-à-vis de son père et de Lord Heron vis-à-vis de sa nièce, apparaît également une mise en scène de l’amour paternel, malgré les exactions de sa fille naturelle, avec un transfert possible sur une autre jeune femme du même âge, malgré un conflit d’intérêt.


Le lecteur n’est pas prêt pour ce que les auteurs lui ont réservé dans ce tome. L’artiste se montre d’une minutie toute naturelle et discrète, donnant une consistance et plausibilité extraordinaire à ce que montrent et racontent les dessins. Le scénariste semble développer et intégrer beaucoup plus de choses que dans une série progressant tranquillement. Le spectacle d’un récit médiéval fantastique fait son œuvre grâce à la consistance de la narration visuelle et la densité de l’intrigue. Les thèmes des différents cycles continuent de bénéficier de nouveaux éclairages, avec des questionnements aussi bien philosophiques que qu’affectifs au sein de la famille. Du grand art.



jeudi 9 octobre 2025

Complainte des landes perdues - Cycle 4 - T01 Lord Heron

Voler n’est pas recevoir.


Ce tome est le premier d’un cycle en cinq tomes. Son édition originale date de 2021. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, par Paul Teng pour les dessins, et Bérengère Marquebreucq pour les couleurs. Il comprend cinquante-huit planches de bande dessinée. Pour mémoire, la parution du cycle I Les sorcières (dessiné par Béatrice Tillier) a débuté en 2015, celle du cycle II Les chevaliers du Pardon (dessiné par Philippe Delaby) a débuté en 2014, celle du cycle III Sioban (dessiné par Grzegorz Rosiński) en 1993. Ce tome comprend un texte introductif de deux pages, rédigé par le scénariste, évoquant les origines de la série, les différents cycles, son voyage en Écosse, l’influence du personnage Sioban : Elle avait pris vie comme tous ces personnages que l’on croit inventer et qui se sont, en fait, simplement durablement imposés à nous. Que devenait Sioban ? Avait-elle su vaincre ce Mal qui se loge au cœur de l’amour ? Avait-elle gardé à ses côtés son fidèle Seamus ? Tant d’autres questions dont je commençais à entrevoir les réponses, encore fallait-il trouver le dessinateur capable de se confronter à ce monde perdu aux résonnances si contemporaines cependant par ses déchirements, cette fatalité qui veut que jamais rien n’est vraiment défini, ni ombre, ni lumière, ni mal, ni bien. Il faut des rencontres heureuses dans ce métier, sinon l’on n’y survit pas.


Alors qu’ils arrivaient au terme de leur voyage, Sioban, voulut passer par le lac de Nortfangh, Seamus s’en étonna. Elle lui explique qu’elle veut se rendre à la porte des Gardiens. Avant que son oncle Lord Heron ne lui parle, elle tient à vérifier par elle-même, et s’ils pressent le pas de leurs montures ils seront au château en fin de journée. Les deux voyageurs approchent de la porte des Gardiens. Sioban ne l’imaginait pas aussi impressionnante. Depuis la nuit des temps, elle ne s’est plus ouverte, les gardiens veillent. Alors qu’ils ne sont plus qu’à quelques mètres de la porte, ils constatent qu’ils ne sont pas seuls. Seamus commente sur ce misérable orgueil qui pousse les hommes et les femmes à se croire investis d’une mission sacrée, d’un dessein exceptionnel.



Bien campé devant le gardien, les mains sur les hanches, le guerrier Sobold indique qu’il veut tenter sa chance pour ouvrir la porte, car celui qui ouvrira cette porte sera maître de ce qui se cache derrière, maître d’une force qui dominera les landes perdues. Le gardien exige un mois de l’existence de Sobold pour le laisser passer. Le guerrier accepte et il s’avance vers la porte, sur laquelle il abat de vigoureux coups avec sa hache. Sioban et Seamus en profitent pour aborder le gardien. Celui-ci demande à lire les lignes de la main de la jeune femme. Elle accepte, et il découvre dans son déchiffrage qu’elle n’est pas qu’une Sudenne, qu’il y a sur sa peau un autre goût. Il ajoute que le mal est tapi en elle, car il y a un monstre qui s’est tapi au cœur de sa famille, au cœur de l’amour. Sobold les interrompt car il s’est heurté à un échec, et il exige que le gardien lui rende son mois de vie. Il le menace même avec sa hache. Sioban intervient.


Le scénariste aguerri explique en introduction que le personnage de Sioban s’est imposé à lui, qu’il ne fait que raconter la vie qui lui vient à l’esprit par bribes d’informations. Le lecteur en est ravi, car il avait bien perçu que le dénouement du cycle portant le nom de cette jeune femme avait le goût d’un chapitre dans une histoire plus grande. Le lien de ce cycle avec le précédent coule de source puisqu’il met en scène deux personnages identiques : Sioban et Seamus. Le lecteur guette les autres éléments récurrents de la série : le territoire de l’Eruin Dulea bien sûr, et aussi la mention de Wulf le Loup Blanc (le père de Sioban), également Cryptos même si son apparence n’a plus rien à voir avec celles de autres cycles, le Niddhog qui n’est autre que la forme qui apparaissait au-dessus de Bedlam dans le cycle initial. Il est à nouveau question de la présence du Bien au cœur du Mal et réciproquement, du rite du sang mêlé lors de la cérémonie de mariage, et du sort du clan O’Kallan. Éventuellement, le lecteur peut se trouver un peu déçu de l’absence de tout fitchell, du moindre ouki et de l’absence apparente de toute Morigane. En revanche il semble bien impossible qu’un mariage puisse connaître une issue heureuse dans cette série. De son côté, le dessinateur se coule dans le moule des dessins s’inscrivant dans un registre réaliste et descriptif, bien aidé par la coloriste qui a également œuvrée sur les deux derniers tomes du cycle II.



Le lecteur découvre avec curiosité les dessins de l’artiste de ce cycle. Il commence par retrouver la mise en couleurs naturaliste, très sophistiquée. Elle vient compléter et nourrir les formes détourées par des traits encrés, et rehaussées par des petites zones noires et des griffures à l’intérieur. Dès la première page, le talent de la coloriste apparaît : la teinte grisée de l’eau pour évoquer l’ambiance lumineuse, les camaïeux de vert pour transcrire les reliefs des montagnes, les volumes changeant avec le vent des prairies, l’estompage de certaines couleurs pour évoquer un discret banc de brume, l’usage de variation de teintes pour accentuer discrètement le modelé d’un visage, un premier plan plus foncé pour augmenter la profondeur de champ, etc. L’effet naturaliste fonctionne parfaitement. Régulièrement, les sensations du lecteur se trouvent amplifiées par la mise en couleurs : le vert de la végétation, le brun mordoré d’un repas dans une grande salle de château avec le feu de la grande cheminée, le blanc des oiseaux dans le ciel dans une vue en plongée profonde vers les oubliettes d’Asfar, le rouge brun du feuillage de l’arbre de Vérité, l’immense dragon dont les écailles se fondent avec la couleur de la roche des cavernes, etc.


Dans un premier temps, les dessins apparaissent moins énergiques que ceux de Rosiński, moins mythologiques que ceux de Delaby, moins romantiques que ceux de Tillier, plus prosaïques. Cette caractéristique fait toute leur qualité, dans ce côté plausible et commun de quotidien. Inconsciemment, le lecteur absorbe ces détails concrets : les cailloux qui dépassent du chemin détrempé par la pluie, la présence d’un cerf dans le paysage, les écailles ternies de la représentation du dragon sur la porte des Gardiens, la ceinture de Sobold maintenant le tissu drapé sur sa cuirasse, la motte de beurre sur la table du dîner, les chiens présents dans la grande salle du château, les éléments de fer forgé sur les lourdes portes, une courte échelle laissée contre un mur, des grimoires empilés sur une table, la délicate couronne de fleurs de la mariée, les crânes de cerfs avec leurs bois accrochés sur la hotte monumentale de la cheminée, une discrète frise de décoration au mur, etc. L’artiste sait ancrer la narration visuelle dans un réel concret et plausible, de manière discrète et très palpable, attestant d’une solide documentation et d’un important travail préalable de recherches. Ainsi les moments d’action ou les éléments fantastiques s’intègrent de manière organique au récit et apparaissent tout autant naturels.



Après les événements du premier cycle, Sioban décide de rendre visite à un de ses oncles : Lord Heron. Sur la route avec Seamus (un chevalier du Pardon), elle fait un petit crochet pour voir par elle-même la porte des Gardiens. Le scénariste reste fidèle au principe de la série : des aventures dans le genre médiéval fantastique, sur la base d’une intrigue de pouvoir dans une famille noble, voire royale. L’héroïne manie les armes avec dextérité et elle a gagné en maturité par suite des épreuves du cycle précédent. Comme dans les autres cycles, la conquête du pouvoir constitue le moteur de l’intrigue, avec traîtrise et combats physiques pour pouvant mobiliser des dizaines d’individus. Sans doute possible, Sioban lutte pour le camp du Bien, ce qui fait de ses opposants des agents du Mal. Comme dans les cycles précédents, le Mal se loge au cœur de l’Amour : le scénariste brouille ainsi la dichotomie simpliste, reprenant le concept de Yin et de Yang.


Au fur et à mesure, le lecteur constate que ce cycle s’éloigne des thèmes du quatrième tome du Cycle Sioban. D’un côté, il reste le thème de la famille puissante et des machinations, les actions de Sioban en toute indépendance. De l’autre côté, la libération des petites créatures noires qui ont emporté avec elles les mots sacrés, le langage des grands Anciens semblent bien avoir délivré la génération de Sioban du poids du passé, elle ne semble pas condamnée à reproduire les erreurs du passé. Seul Seamus l’accompagne, le petit frère Wulff n’apparaît pas dans ces pages. Cependant… Les légendes anciennes n’ont pas complètement disparu, puisqu’il est question d’un Cryptos, et d’un dragon. Puis il est question d’une action passée de Wulff Loup Blanc, le père de Sioban, et l’échange du sang lors de la cérémonie des noces ramène aux cérémonies identiques dans les autres cycles. Et le scénariste ne se prive pas de susciter la curiosité du lecteur en mentionnant l’image de Sioban qui se reflète à la surface des yeux du Niddhog qui se déforme jusqu’à présenter une autre vérité… qui n’est pas montrée au lecteur. Finalement, les thèmes de ce tome reviennent sur le poids du passé sur les jeunes générations, la soif de pouvoir, les forces souterraines métaphores de l’inconscient qui modèlent la vie des individus.


Revenir sur le personnage central du premier cycle pour raconter le chapitre suivant de sa vie ? D’un côté, c’est faire revenir la série dans une succession de saisons classique et permettre au lecteur de retrouver cette jeune femme qui a déjà surmonté de terribles épreuves. De l’autre côté, l’artiste apporte sa propre personnalité à la narration visuelle, très solide et riche, admirablement complétée par la mise en couleurs. Les auteurs savent s’inscrire dans la continuité des autres cycles, tout en questionnant l’inéluctabilité de la rémanence des forces issues de l’héritage du passé. Se renouveler.



jeudi 19 juin 2025

Complainte des landes perdues - Cycle 1 - Tome 4 - Kyle of Klanach

Ils emportent avec eux les mots sacrés le langage des grands anciens !


Ce tome est le dernier d’une tétralogie qui constitue le troisième cycle de la série de La complainte des landes perdues, les autres cycles étant parus après celui-ci. Il fait suite à Complainte des landes perdues - Cycle 1 - Tome 3 - Dame Gerfaut (1996). Son édition originale date de 1998. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, Grzegorz Rosiński pour les dessins et Graza (Grażyna Fołtyn-Kasprzak) pour les couleurs. Il comprend cinquante-quatre planches de bande dessinée. Pour mémoire, la parution du cycle I Les sorcières (dessiné par Béatrice Tillier) a débuté en 2015, celle du cycle II Les chevaliers du Pardon (dessiné par Philippe Delaby) en 2004, et celle du cycle IV Les Sudenne (dessiné par Paul Teng) en 2021.


Il y a de cela trois jours. Elle est morte sans souffrir… Sioban, fille de Wulff, le loup blanc des Sudenne. Comme le veut la tradition, c’est de nuit que l’on porta son corps vers le bûcher. C’est là que se tient Lady O’Mara, sa mère. C’est à elle que revient l’honneur d’allumer le brasier. Lady O’Mara au visage fermé, qui ne pleure pas. Qui peut deviner aussi ?… Que c’est elle… elle qui a tué sa fille ! C’est sa main qui a tendu le poison. La main d’une mère. Seamus le sait, il était présent ! Tous attendent à présent. Qu’elle jette sa torche, que les flammes du bûcher montent au ciel, jusqu’à dévorer la Lune… Dame Gerfaut et son fils resteront à l’écart. Cette mort, ils ne l’ont pas voulue. Mais ils ne peuvent empêcher la foule de murmurer sur leur passage. Un murmure qui ira s’amplifiant quand… Lady O’Mara abaisse sa torche vers le sol, étouffant les flammes de celle-ci. Le geste est grave ! En refusant d’allumer le bûcher, elle condamne sa fille à rester exposée aux éléments, neige, froid, oiseaux de proie. Mort ignominieuse où l’âme enchainée au corps reste souillée à jamais ! Le voyage vers le pays des dieux est donc refusé à Sioban, fille des Sudenne ! À la grande stupeur de la foule. Comment comprendre ce geste ? Il y a tant d’événements qui ont marqué le mariage de Sioban et du prince Gerfaut !



La cérémonie de mariage entre Sioban et le prince Gerfaut. Le prêtre élève la coupe et prononce les paroles rituelles : Des dieux aux humains, jamais la ligne ne se brisera. L’assemblée répète la phrase. L’officiant continue : Que la fidélité de Sioban soit la fidélité du prince Gerfaut, que la fidélité du prince Gerfaut soit la fidélité de Sioban. Que le sang de l’un devienne le sang de l’autre. Sous le regard satisfait de Dame Gerfaut, Sioban entaille son doigt et laisse quelques gouttes de sang tomber dans la coupe. Dans la pénombre d’un couloir en retrait, Lady O’Mara observe la cérémonie, et elle explique à Seamus que sa propre fille ne l’a pas invitée. C’est au tour du prince Gerfaut de devoir verser quelques gouttes de sang, mais il n’en a pas le courage. Excédée, sa mère s’avance et lui entaille elle-même le doigt, en clamant : Que Sioban et le prince Gerfaut ne forment plus qu’un même sang ! Enfin, la mariée relève son voile et embrasse son époux… pendant que le mélange de sangs fait des bulles.


Dès le premier tome, le lecteur avait pu apprécier le rythme de déroulement de l’intrigue : rapide et sans temps mort. Le scénariste le prend encore de vitesse en annonçant dès la première page la mort du personnage principal qui donne son nom à ce cycle : Sioban. Puis en planche trois, retour en arrière pour reprendre le récit dans le sens chronologique, avec la cérémonie de mariage. Avec cette structure, l’attente du lecteur s’en trouve modifiée : il sait que tout se termine mal, et que le mal va triompher, il reste juste à découvrir comment. Ainsi l’auteur a déplacé le centre d’intérêt de la lecture : il ne s’agit plus de découvrir la fin puisqu’elle est déjà montrée et donc connue. Il sent la modification d’état d’esprit qui se produit en lui : il n’entretient plus aucun espoir, ou illusion, dans une possible rédemption pour Dame Gerfaut, ou même pour son fils. Il se doute bien que d’autres personnages du clan des Sudenne ou parmi leurs alliés devront payer le prix. S’il a consulté la quatrième de couverture et sa présentation des quatre cycles, il se dit que peut-être que le destin de cette famille sera poursuivi dans le cycle quatre intitulé : Les Sudenne. De fait, les auteurs mènent à bien l’enjeu pour Dame Gerfaut de rapprocher à nouveau sa branche de la famille avec celle principale des Sudenne, et ils concluent sur une situation stabilisée constituant un dénouement satisfaisant, tout en laissant la possibilité de nouveaux développements.



Outre l’envie de connaître la fin, le lecteur revient également pour les dessins, certains de découvrir des moments saisissants, avec cette saveur inimitable donnée par la personnalité graphique de Rosiński. Ce dernier ne se fait pas prier, et le scénariste sait créer des moments mettant en valeur les forces visuelles de l’artiste. Par voie de conséquence, certains visuels peuvent se ressentir comme un écho de la série Thorgal : une procession progressant de nuit entre deux rangs bien fournis de sujets, une cérémonie dans la grande salle d’un château éclairée par des torches, un banquet, les murs de pierre et les escaliers froids, la lande, la côte déchiquetée, le cachot, la brume s’établissant sur la lande, etc. Comme dans les précédents tomes, le lecteur apprécie la complémentarité entre les dessins et la mise en couleurs, Graza étant également la coloriste de la série Thorgal depuis le tome dix-neuf, paru en 1993. Outre les scènes nocturnes, la grisaille suintante des pierres et l’augmentation de la couleur orange dans les moments de tension, il sent sa sensibilité gagner en intensité avec les magnifiques couleurs du feuillage de l’arbre de Vérité ressortant sur la pâle verdure du milieu naturel, la lumière inquiétante des torches dans les souterrains inondés annonçant que les poursuivants se rapprochent, la teinte rosée de la brume flottant sur les landes perdues pour une ambiance onirique de toute beauté.


La narration visuelle de Rosiński emmène le lecteur dans les actions les plus inattendues avec une fluidité et une évidence remarquables : Dame Gerfaut qui prend les choses en main pour faire saigner son incapable de fils (quel regard à la fois méprisant et excédé), le cuisinier maître Lam à la fois fier de sa tourte, à la fois en proie au doute pernicieux sur ce qu’il a fait, l’approche de Blackmore faisant crisser son sabot de bouc sur le sol (sinistre), Dame Gerfaut fouettant son fils à terre pour le punir, l’armée marchant sur la lande avec Varlan à sa tête, les petites bestioles noires (des schlimrocks) s’éparpillant en tous sens (immonde), la séquence d’allégeance de Sioban s’agenouillant à terre (ignoble), la mort d’un personnage transpercé de flèches le clouant littéralement contre une porte en bois (transperçant). Le lecteur retrouve la méchante vraiment méchante : Dame Gerfaut. Le dessinateur s’en donne à cœur joie pour rendre son apparence sinistre et inquiétante, la reine-mère de Blanche Neige en moins théâtral et plus macabre. Son comportement ne comprend rien qui puisse laisser supposer une qualité morale insoupçonnée, mais quand même elle ne méritait pas une telle fin, et le lecteur éprouve une once de culpabilité en la voyant mourir ainsi.



Dans le troisième tome, le scénariste avait mené loin la perversité incarnée dans le projet de Dame Gerfaut pour son fils et pour Sioban. D’un côté, le récit restait dans une dichotomie où le bien est opposé au mal ; d’un autre côté, les personnages s’interrogeaient pour savoir si le mal est cœur de l’amour et réciproquement. Le scénariste semblait impliquer à la fois une forme de pratique incestueuse liant les deux familles dominantes, et un principe de Yin et de Yang, deux catégories complémentaires et opposées. Ce quatrième tome semble suivre une voie toute tracée comme le premier : un dénouement selon un déroulement le plus classique possible où les bons reprennent l’avantage et triomphent totalement des méchants. Un récit simple et efficace, un peu basique.


Pour autant les auteurs intègrent des situations de nature adulte, que ce soit par le rapport entre les êtres humains, ou par la cruauté des événements. Il y a un prix à payer pour les bons : Kyle of Klanach passe par une terrible séance de torture, l’un d’eux trouve une mort sans panache, et un des méchants meurt dans des conditions tout aussi minables. La présence de deux forces complémentaires et opposées continue de se faire sentir, peut-être de manière plus subtile. Le thème de la famille puissante et incestueuse semble s’être effacé, tout du moins jusqu’à ce que Sioban retourne à proximité immédiate des restes de la dépouille de son père Wulff loup blanc. Il se produit alors un phénomène (avec le petit ver rouge) en sens inverse de celui auquel le lecteur avait déjà assisté, matérialisant la forme d’emprise que les enfants subissent de leur père quand bien même celle-ci est bienveillante. En y regardant de plus près, le lecteur rapproche cette influence de celle que le petit frère exerce cette fois-ci sur sa grande sœur Sioban, comme si l’influence s’exerçait du plus jeune vers le plus âgé, inversant le sens habituel, celui qui a causé le plus de malheur dans la famille des Sudenne. Cette influence vient compléter un autre événement troublant : les petites créatures noires emportant avec elles les mots sacrés, le langage des grands anciens. En en étant ainsi dépossédée, Sioban acquiert une plus grande indépendance vis-à-vis de son père et de sa famille, interprétation qui se trouve confortée par les déclarations du cadavre de son père, ce dernier concluant par : Que disparaissent les rancœurs, la haine, la jalousie, que disparaissent les légendes anciennes. Se couper ainsi de ses ascendants avec leur bénédiction permet à la jeune femme de se libérer des répercussions des actions passées des précédentes générations de sa famille, d’envisager un avenir où elle n’est pas condamnée à reproduire les erreurs du passé.


Une fin en bonne et due forme, suivant un déroulement classique, et le bien gagne contre le mal… La narration visuelle s’avère de haute volée, que ce soit pour les ambiances, les moments mémorables, et la manière de raconter qui immerge le lecteur alors convaincu de la plausibilité des événements qui surviennent aussi fantastiques soient-ils. Comme dans les tomes précédents, il prend progressivement conscience d’un autre niveau de lecture, aussi bien le principe de deux forces complémentaires et opposées et la dynamique qui en découle, et des éventualités psychanalytiques. Troublant.



jeudi 5 juin 2025

Complainte des landes perdues - Cycle 1 - Tome 3 - Dame Gerfaut

Que le mal épouse le bien, jusqu’à se confondre…


Ce tome est le troisième d’une tétralogie qui constitue le troisième cycle de la série de La complainte des landes perdues, les autres cycles étant parus après celui-ci. Il fait suite à Complainte des landes perdues Sioban tome 2 - Blackmore (1994). Son édition originale date de 1996. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, Grzegorz Rosiński pour les dessins et Graza (Grażyna Fołtyn-Kasprzak) pour les couleurs. Il comprend cinquante-deux planches de bande dessinée. Pour mémoire, la parution du cycle I Les sorcières (dessiné par Béatrice Tillier) a débuté en 2015, celle du cycle II Les chevaliers du Pardon (dessiné par Philippe Delaby) en 2004, et celle du cycle IV Les Sudenne (dessiné par Paul Teng) en 2021.


Dans un château réduit à sa plus simple expression, une simple tour sur un minuscule îlot relié à la terre par un pont de pierre, Merry est en train de préparer une volaille alors que Kyle of Klanach est assis au coin du feu de cheminée. Ils évoquent le fait que les wombas ont recommencé leurs massacres. Le maître des lieux décide qu’ils se mettront en chasse le lendemain, et que cette fois les créatures ne lui échapperont pas. Un coup frappé retentit sur la lourde porte en bois, surprenant les deux habitants. Ce sont leurs premiers visiteurs depuis bien longtemps. Merry va ouvrir aux voyageurs, et Kyle accepte de leur offrir l’hospitalité. Bientôt ils sont tous les trois assis à table, pendant que Merry les sert. Seamus et sa jeune maîtresse ont expliqué qu’ils viennent de la cour, et il s’étonne que Kyle n’y soit jamais allé. Le jeune homme explique que sa famille a été bannie, car son père n’a pas voulu rejoindre le Loup Blanc lors de la grande bataille de Nyr Lynch. Ils sont restés en dehors des combats, son père est mort dans cette tour en lâche. Il conclut qu’il ne reste à présent au dernier des Klanach qu’à pourrir sur place, au même endroit.



L’invitée répond que le passé est le passé, aussi le fils n’a peut-être pas à répondre des erreurs du père. Kyle reprend la parole : Le clan des Klanach était lié à celui des O’Mara. Il a pensé parfois à se rendre auprès de Lady O’Mara afin de solliciter sa clémence pour les fautes commises par les siens. Mais on lui a dit qu’elle s’était retirée, qu’elle vivait en recluse au couvent de Droonach. Il se demande si c’est vrai. Seamus explique que Lady O’Mara a voulu laisser sa fille gouverner seule, il pense qu’il s’agit d’une sage décision. L’invitée ajoute que c’est elle qu’il doit rencontrer, elle est persuadée que Lady O’Mara saura l’écouter. Il réfléchit : Sioban, fille des Sudenne, oui, il paraît qu’elle prête grande attention à ses sujets, son cœur est loyal et juste. Soudain un bruit retentit à l’extérieur : un énorme cri lugubre. Kyle explique : Les wombas, des êtres malfaisants, ils pillent, ils tuent, il est inutile de les affronter la nuit, le jour heureusement leur pouvoir décroit. Il continue : Les wombas opèrent au plus profond de la forêt, leur apparence, elle se fond avec ce qui les entoure, la nature, les arbres, l’eau des rivières. Leur âme est comme une racine qui se tord sous terre. La dernière fois, il les a traqués deux jours durant. Jusqu’à ce qu’il reçoive ce coup en plein visage qui lui a fait perdre un œil.


Après les événements décisifs du premier diptyque, le lecteur s’interroge sur la direction que va prendre le second : il découvre que Sioban a commencé à régner. Tout débute doucement et étrangement : une visite en toute discrétion à un vassal d’une famille bannie. Les auteurs rappellent vite au lecteur qu’il s’agit d’une forme de conte : Sioban séjourne chez son hôte, sans que celui-ci ne pense un seul instant à lui demander son nom. Bien évidemment l’artificialité de cette circonstance peu plausible sert à installer une séquence ultérieure au cours de laquelle le chevalier va découvrir la véritable identité de son invitée passée. Cette première séquence frappe également le lecteur par la mise en scène d’une société fonctionnant sur le principe du féodalisme, Sioban et sa mère appartenant à la classe privilégie des nobles, et d’autres à la classe du peuple, c’est-à-dire la majorité de la population, même s’il s’agit majoritairement de soldats et de serviteurs, sans mention des paysans. Il s’en fait la remarque avec ce château des Klanach qui ne semble habité que par le seigneur Kyle, et sa servante Merry. Les Gerfaut, mère et fils, ressortent encore plus comme des privilégiés, du fait de leur rôle de méchants. Côté peuple, le lecteur retrouve maître Lam et ses marmitons, des soldats et des maîtres d’armes.



Il n’est donc pas question de remettre en cause l’ordre établi. La dimension fantastique reste également dans le cadre établi par le premier diptyque : l’existence des bestioles à la fourrure bleue, de race Ouki (dont Zog, le familier de Sioban), d’autres créatures maléfiques (les wombas) aux capacités de transformation étranges qui semblent appartenir au règne animal, deux nouvelles manifestations des morts pouvant interagir de manière très limitée avec le monde des vivants, et une nouvelle manifestation de l’oiseau de ténèbres. Les auteurs se montrent discrètement facétieux en planche trente-deux : dans le jardin d’un couvent, Lady O’Mara et sa fille s’arrêtent devant une grande croix en pierre avec un Christ crucifié, et la mère indique qu’elle a beaucoup souffert comme lui sur sa croix, en désignant Jésus. Sa fille lui demande si elle croit en ce nouveau dieu. Lady O’Mara répond qu’elle croit en la paix qu’il lui a apporté, que les anciens dieux sont restés muets devant son désespoir, et qu’un jour ce dieu restera seul devant les hommes, les autres auront disparu, ils ne seront plus que légendes et contes. Ce à quoi Sioban répond que ce sont ces contes et ces légendes qui ont fait l’Eruin Dulea.


Comme dans les premiers tomes, le lecteur peut constater que le scénariste a écrit une histoire pour mettre en valeur les forces graphiques du dessinateur. Il suffit de la première case de la première planche pour qu’il s’immerge dans ce monde : elle occupe toute la largeur de la page et un tiers de sa hauteur. La coloriste a réalisé un magnifique travail pour rendre compte d’une pluie dense trempant tout, par une ambiance nocturne. Le lecteur aperçoit la tour solitaire et ressent l’humidité jusque dans sa chair, il devine à demi un paysage côtier grâce à ces ombres chinoises que l’artiste a parsemées de fins traits de texture pour la pierre et le feuillage. Ainsi le plaisir visuel fait frétiller l’œil du lecteur régulièrement : la lumière irrégulière des flammes de l’âtre dans la grande salle, les branches noueuses aux formes torturées dans lesquelles se cachent un womba, les trois planches dans lesquelles un navire s’approche des falaises de la côtes et la population de mouettes très dense qui se montrent soudain agressives (digne des Oiseaux d’Hitchcock), les riches tentures dans la salle d’apparat du château des Gerfaut, l’horreur de découvrir un ouki cuisiné au miel en soulevant la cloche d’un plat, le superbe cloitre du couvent de Droonach avec ses pierres humides et sa belle pelouse à l’herbe grasse, le champ du tournoi transformé en pataugeoire de boue sous la violence de la tempête, les magnifiques étendues herbues autour du château des Sudenne, etc.



Dans cette ambiance de contes et légendes, le lecteur se régale de l’apparence de certains personnages. Dans ce registre, la palme revient aux Gerfaut. Il commence par faire connaissance avec le fils alors qu’il débarque sur les côtes de Scarfa : une minuscule plage rocheuse, au pied de falaises verticales, avec cette colonie de mouettes. Il découvre un individu tout de noir vêtu, avec une chevelure folle et noir ténébreux, un regard entre poète maudit et personne vivant plus dans sa tête que dans la réalité, ou encore de noblesse dégénérée. Quelques planches plus loin, il fait connaissance avec Dame Gerfaut dans son château : une longue robe noire bien sûr, avec un haut col évasé et une coiffe tout aussi noire ornée de perles dorées, une version gothique de la Reine-sorcière du long métrage d'animation Blanche-Neige et les Sept Nains (1937). Seamus semble avoir maigri, une mèche blanche étant apparue dans sa chevelure, et son visage s’étant creusé de rides profondes. Les préoccupations semblent s’inscrire sur les visages, ainsi que les émotions et les états d’esprit, les personnages portant ainsi les marques des épreuves subies ou en cours.


Comme dans le premier diptyque, l’intrigue progresse rapidement, dans une direction bien balisée : il est temps pour Sioban d’accepter un prétendant et de se marier. Bien sûr, elle doit choisir entre un jeune noble mis à l’écart, et un autre moins beau et tout habillé de noir, aux intentions néfastes, et présenté comme assouvissant des goûts dépravés (c’est sa propre mère qui le dit). Le mal s’attaque au bien, et ce dernier part avec un handicap : le destin a tendance à s’acharner sur les gentils. Respectant les conventions du genre, les prétendants vont s’affronter dans un tournoi, pour pouvoir gagner le voile de la princesse. La dichotomie basique du premier diptyque est à nouveau à l’œuvre, avec cette même opposition : le mal est au cœur de l’amour, ou l’amour est au cœur du mal. Toutefois, un autre thème continue à prendre de l’ampleur : une forme incestueuse et perverse de relations entre deux familles, dont celle des Sudenne. Le lecteur voit bien la manière dont le scénariste entremêle ces individus dans des liens familiaux malsains. Emprise ? Répétition des schémas familiaux ? Déterminisme sans échappatoire ? Destin plus fort que les sentiments et les émotions ? La dernière page lui glace le sang : Haine et amour sont comme pelures d’oignon qui se détachent mal l’une de l’autre. Il se souvient de la sentence de Dame Gerfaut : Que le mal épouse le bien, jusqu’à se confondre ! Ainsi les auteurs jouent sur le principe établi de dichotomie entre le bien et le mal, en montrant que le premier envahi par le second, la perversion inéluctable de la pureté du bien, exposant la perméabilité entre bien et mal au profit du second, faisant passer le conte dans le registre adulte.


Deuxième phase de l’avènement de Sioban pour régner sur l’Eruin Dulea, dans un récit tracé à l’avance. La narration visuelle de Rosinski s’exprime dans toute sa plénitude, que ce soit pour les paysages et les environnements inoubliables, rehaussés par la mise en couleurs, ou les personnages inquiétants et ténébreux. Sous des dehors classiques, le scénario s’enfonce un peu plus dans des relations perverties, gommant la frontière entre le bien et le mal, les méchants avilissant inexorablement les gentils, ces derniers manquant de force pour maintenir enfouie et refoulée leur part d’ombre. Révélateur.



jeudi 22 mai 2025

Complainte des landes perdues - Cycle 1 T02 Blackmore

Le mal est-il au cœur de l’amour ?


Ce tome est le deuxième d’une tétralogie qui constitue le troisième cycle de la série de La complainte des landes perdues, les autres cycles étant parus après celui-ci. Il fait suite à Complainte des landes perdues - Cycle 1 T01 Sioban (1993). Son édition originale date de 1994. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, Grzegorz Rosiński pour les dessins et Graza (Grażyna Fołtyn-Kasprzak) pour les couleurs. Il comprend soixante-deux planches de bande dessinée. Pour mémoire, la parution du cycle I Les sorcières (dessiné par Béatrice Tillier) a débuté en 2015, celle du cycle II Les chevaliers du Pardon (dessiné par Philippe Delaby) en 2004, et celle du cycle IV Les Sudenne (dessiné par Paul Teng) en 2021.


Un père se tient avec son fils, devant un arbre de vérité : il lui fait constater qu’il refleurit. C’est incroyable ! Comme si l’arbre voulait leur donner de l’espoir. Un gros bruit sourd se fait entendre : ils se retournent et voient passer les hommes de Bedlam au loin, ceux-ci se dirigent vers le château du mage. Le père explique à son fils que ces hommes restent toujours aussi puissants ! Mais ils ne sont jamais parvenus à arrêter le temps ! Le passé est leur force… Mais les chants de demain seront ceux du peuple !! Et son fils verra les arbres de vérité reprendre vie une peu partout tandis que retentira à nouveau la complainte des landes perdues ! Assis sur son trône dans une grande salle enténébrée de son château, Bedlam réfléchit à haute voix : Le sang de la vérité s’est remis à couler dans les vieilles branches… Il sent un cœur qui bat… qui bat… Et il hait cette vie nouvelle, cette chaleur. Il faut qu’il l’étouffe avant que ne renaissent les complaintes anciennes. Mais qui l‘aidera à briser ce cœur nouveau… Qui ?



Un homme d’arme ose s’avancer devant le mage Bedlam et lui répondre. Il dit qu’ils ne comprennent pas la colère du vénérable mage. Car enfin pourquoi cette inquiétude ? Parce que quelques arbres refleurissent, ils devraient trembler de peur ? Alors que tout le pays est calme, que personne ne se révolte contre le pouvoir du mage ? Sans s’énerver, Bedlam répond que son royaume est d’ombres. Si une veine se met à rougir au milieu des ténèbres, si un souffle fait trembler les vieilles carcasses pourries, alors oui… Lui, Bedlam, tremble de peur car il connaît les légendes anciennes. Le conseiller derrière lui ajoute : Le jour où les arbres de vérité refleuriront, ce qui est mort en ces terres revivra, un chant se lèvera et celui qui l’entendra pourra reprendre la lutte contre l’usurpateur. Le capitaine de l’armée fait son entrée en criant un nom : Sioban ! Il relate qu’elle a tué Scalag en combat singulier, et, par le sang, elle appartient aux Sudenne. Répondant à la question du mage, il confirme qu’il revient du château Blackmore et qu’il a assisté aux noces de Lord Blackmore avec Lady O’Mara, la veuve de leur ancien ennemi Wulff, le Loup Blanc. Il continue en reprochant à Bedlam d’avoir laissé vivre Sioban, tout comme il a laissé leur allié Blackmore épouser Lady O’Mara. Mal lui en a pris : le mage lui demande de mâcher un bourgeon de l’arbre de vérité.


Après un premier tome superbe, le lecteur se doute bien dans quelle direction se dirige l’intrigue : Sioban va prendre la tête des rebelles (Peut-être les chevaliers du Pardon) et va les mener pour faire la guerre à Bedlam et restaurer la domination (forcément bienveillante) de la famille des Sudenne. Selon toute vraisemblance, ce sera l’objet de ce premier cycle. Le scénariste le prend au dépourvu en respectant cette trame, tout en allant beaucoup plus vite que prévu. Ainsi dans ce tome, la complainte des landes perdues se fait entendre, et le lecteur assiste à une bataille rangée de grande envergure, se déroulant sur terre et sur mer. Sioban trouve son armée, et le sort des principaux personnages en est jeté. Retour dans ce récit appartenant au genre Médiéval fantastique. Les éléments de genre sont bien présents : la faune étrange avec ces arbres de vérités, la vie dans un château (médiéval forcément) et la lutte pour régner sur le royaume, des mages (au moins un) dotés de pouvoirs magiques, la lutte du mal contre le bien (ou l’inverse), une créature fantastique (toute mignonne et aux étranges capacités, l’ouki), un sorcier avec un pied de bouc (il s’est un peu laissé emporter), et l’apparition d’une créature démoniaque prête à dévorer tout ce qui respire surtout si c’est doté d’une âme.



Le lecteur retrouve avec grand plaisir les dessins de Rosiński. Il sourit en son for intérieur en voyant que le scénariste lui présente sur un plateau d’argent une séquence dans la brume, atmosphère dans laquelle l’artiste, avec sa coloriste, est passé maître. Ainsi Sioban se retrouve sur une lande (certainement perdue, en tout cas, c’est elle qui le dit) mangée par la brume : l’effet de décor estompé fonctionne à la perfection, et la mise en couleurs devient elle aussi plus terne pour rendre compte d’une luminosité diminuée. D’une manière générale, les paysages naturels apparaissent si réalistes, qu’il vient au lecteur l’envie d’y planifier ses prochaines vacances : la très belle plaine verdoyante où se trouve l’arbre de vérité, et la masse sombre du château fort dans le lointain. Le cours d’eau au beau milieu de la lande avec ses rochers moussus et son eau (qui doit être bien froide quand même). La mer agitée d’une petite houle sur laquelle se déroule la bataille maritime. Les rochers à flanc de falaise sur lesquels viennent s’écraser deux personnages après une chute vertigineuse. Les décors intérieurs sont tout aussi réussis, certains beaucoup moins accueillants : la grande salle enténébrée du château du mage Bedlam, avec en planche neuf une vue générale de ladite forteresse (en forme de crâne, ce qui donne une indication sur la tranche d’âge du lectorat visé). Les cuisines de maître Lam au château Blackmore et les couloirs peut-être un peu humides, la chambre peut-être également un peu humide de Lady O’Mara, les escaliers menant au chemin de ronde, la tente de camp de Bedlam, etc.


La qualité d’une bande dessinée de genre, comme celui-ci de Médiéval fantastique, repose beaucoup sur la capacité du dessinateur à donner à voir les lieux et les caractéristiques, en faisant honneur aux situations imaginées par le scénariste, et apportant de la consistance et de la crédibilité aux éléments relevant de la période médiévale. Rosiński a fait ses preuves sur la série Thorgal, et de fait personnages, lieux et accessoires semblent pouvoir être touchés par le lecteur. Celui-ci peut s’apercevoir qu’il ralentit pour apprécier un détail ou un autre : les braseros dans le grand hall du château de Bedlam, les ustensiles dans la cuisine de maître Lam, un bol et sa cuillère sur une commode dans la chambre de Lady O’Mara, la forme de la dague maniée par Jude pour assassiner Sioban dans son sommeil, la petite larve rouge qui sort du cadavre de Wulff, la forme du cor sonné pour donner l’alerte depuis les créneaux de la forteresse Blackmore, la fontaine dans le jardin de l’île des Guerriers-du-Pardon, etc. Et que dire de la force des scènes spectaculaires, du combat sous l’eau entre Sioban et l’anguille, à la bataille navale, ou la chevauchée des deux armées ennemies l’une vers l’autre : puissant et épique.



Le scénariste déroule donc son intrigue suivant la direction prévisible, à un rythme plus soutenu que prévu, pouvant même s’autoriser des digressions. Ainsi il dispose de la pagination nécessaire pour raconter pendant trois pages la tentative d’empoisonnement menée par maître Lam à l’encontre de Zog l’ouki. Il poursuit également le développement des thèmes présents dans le tome un : le poids du passé (avec de nouvelles révélations sur l’ascendance de personnages principaux) et l’héritage de l’engagement paternel qui s’impose à sa fille Sioban, dictant ainsi ses actions, l’héroïsme de la jeunesse face à la traîtrise des individus plus âgés, l’espoir du retour d’un âge glorieux, et la mort au combat en temps de guerre. Dans ce tome apparaissent d’autres thèmes comme la désobéissance à un ordre jugé contraire à l’intérêt général, l’amour impossible entre deux personnes da classe sociale différente, les faux semblants, et les valeurs morales de justice et d’amour. Il se trouve donc que Sioban joue un rôle majeur et déterminant bien plus rapidement que ce à quoi s’attendait le lecteur, grâce à une forme d’héritage reçu de son père. Elle se retrouve également bien plus vite que prévu en tête à tête avec le mage Bedlam lui-même. Le récit continue d’opposer le Mal (Bedlam et ses hommes) au Bien (la jeune et pure Sioban, sa famille, et son maître d’armes). Son père prévient sa fille qu’il y aura beaucoup de morts, beaucoup de souffrances, beaucoup de sacrifices. Lors du face à face, Blackmore affirme à Sioban que le mal est cœur de l’amour. Ce à quoi la jeune femme rétorque que c’est l’amour qui se trouve au cœur du mal. Le lecteur peut y voir une affirmation pseudo-profonde, un renversement de phrase facile et creux, un jeu sur une dichotomie simpliste. Il peut aussi y voir une conviction profonde de l’un et l’autre interlocuteur, une profession de foi.


La narration visuelle continue d’enchanter le lecteur, de le transporter dans cet environnement médiéval teinté de fantastique, très palpable et tangible, une narration visuelle nourrie, rendant plausible aussi bien les menus détails du quotidien que les événements spectaculaires. Le scénario évolue comme sur des rails, à un rythme plus rapide que prévu. L’affrontement du bien contre le mal commence à se complexifier avec les histoires de famille la question de légitimité devenant de plus en plus fragile, et sujette à interprétation. Troublant.