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mardi 23 septembre 2025

Suites algériennes 1962-2019 Deuxième partie

Attention aux cadavres dans les placards.


Ce tome fait suite à Carnets d'Orient - Suites algériennes: Première partie - 1962-2019 (2021) ; il constitue la deuxième partie de ce diptyque. Son édition originale date de 2023. Il a été réalisé par Jacques Ferrandez pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend cent-vingt pages de bande dessinée. Il s’ouvre avec une introduction de cinq pages, rédigée par Kamel Daoud, écrivain et journaliste franco-algérien, prix Goncourt du premier roman en 2015 pour Meursault, contre-enquête. Il évoque le fait que toute l’histoire récente de l’Algérie est une histoire réelle, inspirée de faits de plus en plus imaginaires, que le souvenir de la guerre est un vaste théâtre pour les Algériens, surtout ceux nés bien après car cet avant est leur seule success-story, qu’à chaque rupture politique on recommence la guerre de la décolonisation, que les personnages du récit algérien sont interchangeables et se tuent les uns les autres, et enfin que ce deuxième volume des Suites algériennes relate avec intelligence ce genre d’histoires collectives algériennes.


Chapitre un : Saïd – Dans le massif de l’Ouarsenis, le quatre avril 1962, un détachement d’une demi-douzaine de soldats armés marchent et arrivent dans un petit village. Le responsable du détachement explique que leurs hommes ont lancé une attaque sur les diables de l’OAS qui croyaient trouver un appui dans leur massif. Les Français aussi. Ils ont le même objectif : détruire cette vermine de l’OAS. L’officier continue : Ils ont envoyé l’aviation, mais dans la confusion certains des leurs ont été touchés. Sur le bas-côté, ils repèrent un Moudjahid grièvement brûlé. Ils l’emmènent sur une civière jusqu’au village, et ils ordonnent que l’on s’occupe de cet homme grièvement blessé au visage et sur tout le corps. L’officier désigne d’autorité une vieille dame pour le prendre en charge.



Le blessé est amené dans la maison de la vieille femme et allongé sur le lit. Celle-ci se lamente : encore des blessés, encore des morts, encore des disparus. En regardant le blessé, elle se demande si cet homme pourrait être son fils Rachid. Elle se fait la réflexion : un fils chez les Français, un fils au maquis, qui a tort, qui a raison ? Aujourd’hui, c’est celui qui gagne la guerre qui a raison, les perdants ont toujours tort. Elle se sort de son soliloque, convaincue qu’il s’agit bien de son fils Rachid. Elle sort à l’extérieur, et annonce aux deux soldats que grâce aux onguents et aux plantes il vivra. Ensuite, elle les remercie de lui avoir rendu son fils, celui qui est parti au maquis il y a trois ans, et dont personne n’avait de nouvelles. Puis elle rentre dans sa demeure et s’occupe à nouveau du blessé. Dehors, les soldats ont ramené un groupe d’une demi-douzaine d’hommes, qu’ils sont persuadés être des Harkis. À l’intérieur, elle entend les sévices qu’ils leur font subir et elle le raconte au brûlé : Bien sûr, c’étaient des traîtres, mais quelle mère peut regarder ce qu’ils ont subi sans pleurer ? Ils les ont promenés dans le village, déguisés en femmes sous les coups et les crachats. Et puis ils se sont déchainés. Yeux crevés… Langues arrachées, sexe coupé, empalés sur des fers à béton !


Deuxième moitié de cette saison couvrant plus de cinquante ans d’histoire de l’Algérie, entreprise fort ambitieuse. L’auteur a retenu une structure identique à celle du premier tome : un découpage en douze chapitres, chacun portant le nom d’un des personnages : Saïd, Bouzid, Serge, Mathilde, l’écrivain, Nour, Momo, Hakim, Octave, Salihafa, Samia Paul-Yanis. Le lecteur familier de la série initiale anticipe avec impatience les retrouvailles avec ceux qu’il connaît déjà, et s’interroge sur les nouveaux venus. Le lecteur découvrant la série se rend compte que le narrateur sait faire en sorte qu’il se sente bienvenu, qu’il comprenne les enjeux même s’il découvre ces personnages. La narration continue également de passer d’une époque à une autre, commençant en 1962, juste après la guerre d’indépendance, allant jusqu’en 2018 pour le dernier chapitre, tout en se concentrant sur les années 1992 à Paris et 1993 en Algérie. En auteur complet, Ferrandez conçoit des situations offrant une réelle variété visuelle. Une partie de la narration est dévolue aux discussions entre personnages, et à l’évocation de souvenirs, chacun ayant son histoire personnelle, et une situation différente, incarnant une facette différente de la nature protéiforme de la société algérienne et ses liens avec la France. Une autre partie montre des actions civiles ou militaires, des individus en train d’agir, de se déplacer, etc.



Du fait du projet de ce diptyque, dans ce tome, comme dans le précédent, l’auteur intègre de nombreux événements et de nombreuses références historiques. En auteur complet, il sait qu’il va illustrer chaque lieu, chaque action. Une fois encore, son amour de l’Algérie irradie de chaque page : le désert du massif de l’Ouarsenis avec son sol aride et la maigre végétation , la modeste demeure de la vieille femme avec son toit en tuiles et sa grande pièce principale (peut-être unique), la route en terre empruntée par la colonne de véhicules militaires, Alger la blanche sous différents points de vue, du combat de rue à une vue panoramique avec la baie en arrière-plan, la Casbah (vieille ville ou médina d’Alger), l’hôtel Saint George à Alger, une maison ancienne détruite par le souffle d’une explosion, et le retour à la manifestation du premier Hirak de 2019. Le récit emmène également certains personnages à Paris avec les toits de zinc immédiatement reconnaissables, et même à Manhattan sur un site tout aussi emblématique. L’auteur veille à maintenir la cohérence historique, ce que le lecteur peut percevoir, par exemple, dans l’évolution des modèles de voitures dans la rue.


Comme attendu, le récit présente une forte densité culturelle, en plus de sa dimension historique. Là encore, la narration visuelle prend en charge le gros des informations afférentes. Au travers des tenues vestimentaires, que ce soit la robe et les parures traditionnelles de la vieille femme dans le village, les différents uniformes militaires et les armes correspondantes, ou encore la tenue du garçon d’étage de l’hôtel Saint George et la tenue plus personnelle de Momo. Au travers d’événements historique, par exemple le festival panafricain à Alger en juillet-août 1969 : le lecteur identifie facilement Archie Shepp (1937-) et Nina Simone (1933-2003). Et plus tard, le portrait de Mohamed Fellag (1950-) est aussi ressemblant que l’affiche pour son spectacle Bled Runner (2016). En fonction de son âge, le lecteur peut également retrouver des images vues à la télévision, qui paraissent plus vraies que natures, que ce soit des revendications filmées, ou des images de destruction dans Alger. L’art de conteur visuel de l’auteur éclate également dans la direction d’acteurs et dans la mise en scène : le lecteur peut aussi bien ressentir la colère latente de Serge (ancien porteur de valises du réseau Jeanson, et insoumis), l’inquiétude et l’implication de Nour, l’acceptation remarquable de l’écrivain parfaitement conscient des dangers qu’il court, ou encore l’attitude totalement maîtrisée et inexpressive du général Salihafa.



Après le premier tome, le lecteur sait parfaitement à quoi s’attendre : des chapitres d’une longueur de six à dix-huit pages, ou chaque personnage tour à tour donne son point de vue, explicite ses prises de positions, permettant de comprendre à quel point chaque individu est tributaire de son histoire personnelle et de l’endroit où il se trouve. Dispositif qui fait apparaître de manière patente la complexité de la composition de la société algérienne, elle aussi tributaire de son passé. Le lecteur s’attend bien sûr à retrouver Saïd, Bouzid ou encore Nour, Octave, Samia, et Paul-Yanis. Il apprécie l’intégration de ce personnage uniquement appelé l’écrivain : dans les remerciements et hommages, l’auteur indique qu’il s’est inspiré de Rachid Mimouni (1945-1995). Dans la bibliographie, Ferrandez liste également des ouvrages de Azouz Begag, Kamel Daoud, Mohammed Dib, Alice Kaplan, Yasmina Khadra, Adlène Meddi, Smir Toumi, ainsi que des essais et documents. Ce récit choral montre comment la vie de chaque individu se trouve façonnée par les circonstances, jusqu’à des situations improbables. Le lecteur suppose que certains personnages ont été créés uniquement pour rester en second plan, car un peu caricaturaux. Il en va ainsi du général Salihafa, l’un des hommes les plus importants au Pouvoir. Or l’auteur s’aventure jusque-là, racontant son histoire personnelle, ce qui le rend pleinement humain pour le lecteur, générant une empathie sans forcément déclencher de la sympathie.


Au travers de cette douzaine de personnages, l’auteur sait brosser le portrait partiel d’une nation en devenir. Il met à nu les mécanismes de perpétuation de la violence, sans généraliser une condamnation morale de sa part. Très lucide, Paul-Yanis énonce ledit mécanisme : Chaque nouvel occupant s’appuie sur ceux qui ont eu à souffrir du pouvoir en place, c’est une loi absolue. Nour expose sa conviction intime : Il n’est pas possible de laisser deux monstres gouverner le pays, l’État par une dictature militaire et la société par les islamistes ! Il faut résister, sinon qui le fera ?! Plus loin Paul-Yanis établit le constat suivant : La corruption, le népotisme, le pillage des ressources du pays et le mépris du peuple par une clique de profiteurs. Un soldat regrette amèrement que le Pouvoir ait été saisi par des individus qui n’ont pas combattu pendant la guerre d’Algérie. Un général se félicite que les Islamistes n’aient pas pris le pouvoir, tout en reconnaissant les morts au nom de la répression. Le lecteur se doute de quel côté balance le cœur de l’auteur, tout en appréciant qu’il donne la voix à toutes les parties prenantes. Et ce n’est pas tout… Le lecteur se rend compte que s’étant conforté dans ses propres certitudes, il est passé à côté de… l’intrigue ! Alors que l’auteur a joué franc jeu en montrant tout, obnubilé par la dimension historique et politique de l’œuvre, le lecteur n’a même pas vu ce qui se jouait sous son nez.


Une seconde partie d’aussi haute volée que la première, autant sur le plan de la narration visuelle, que sur la mise en lumière des tensions dans une jeune république indépendante, que pour une intrigue sous-jacente. Le lecteur ressort des Suites algériennes, fort ému par les épreuves bien réelles traversées par les personnages, ayant acquis une meilleure compréhension des tensions et des forces à l’œuvre en Algérie, et de leurs origines dans l’Histoire de ce pays. Parfait.



mardi 9 septembre 2025

Suites algériennes 1962-2019 Première partie

En révolution le pouvoir reste toujours aux mains des plus scélérats, c’est Danton qui a dit ça.


Ce tome constitue la première partie d’un diptyque. Son édition originale date de 2021. Il a été réalisé par Jacques Ferrandez pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend cent-douze pages de bande dessinée. Il s’ouvre avec une introduction de Jean-Paul Mari, grand reporter, écrivain, réalisateur, dans laquelle il évoque : Toute une histoire politiquement très incorrecte, si souvent mais si mal racontée, deux fois taboue, étouffée en Algérie et ignorée en France. Une histoire finalement tue et qui ressurgit aujourd’hui, portée par la jeunesse révoltée du Hirak, le 1er novembre 2019, jour anniversaire – quel symbole ! – de l’insurrection fondatrice du FLN en 1954. Il évoque également : Cette volonté de l’auteur de dire et de montrer, sans juger, sans parti pris idéologique, un récit, un modeste récit, qui traque l’exactitude dans le moindre détail, en toute sincérité, […] avec une ambition simple et démesurée : apporter de la lumière là où les individus en manquent si cruellement. Le tome se termine par une bibliographie recensant sept romans d’auteurs diverses (Maïssa Bey, Gérard Grimaud, Yasmina Khadra, Adlène Meddi, Rachid Mimouni, Frédéric Paulin, Djawad Rostom Touati), vingt-quatre essais et documents, un film documentaire (Histoire secrète de l’antiterrorisme, de Patrick Rotman), trois adresses de ressources en ligne.


Alger, vendredi 1er novembre 2019. Le Hirak, trente-septième vendredi consécutif de manifestations depuis le vingt-deux février. Ce jour-là, la manifestation est énorme dans tout le pays. Elle est associée à la commémoration du premier novembre 1654, début de l’insurrection qui mena à l’indépendance de l’Algérie en 1962. Place des martyrs, Paul Yanis Alban, le fils d'Octave et Samia, traverse la foule de manifestants dont certains brandissent des pancartes. Il s’engage dans une ruelle et marche d’un pas décidé. Il passe devant une petite échoppe où un homme et plusieurs femmes confectionnent des drapeaux algériens, comportant en son milieu le croissant rouge et une étoile à cinq branches.



Paul-Yanis Alban parvient au cimetière chrétien et il y pénètre. Il entre dans le bureau d’accueil et il présente le document d’inhumation : il s’agit de sa grand-mère, qui est décédée en 1965, c’est-à-dire après l’indépendance. Le fonctionnaire indique qu’il voit que le caveau a été créé en 1927, une concession valable cent ans. À la question du visiteur, il répond que le renouvellement de la concession se fait automatiquement, sans démarche. À ses côtés, son fils repère la référence de la concession : carré quarante-trois, concession 32. Il s’y rend en scooter pour vérifier. Il revient et il informe Alban que la pierre est tombée sur le côté, à cause du tremblement de terre de 2004, vraisemblablement. Arrivé devant la tombe, Alban constate qu’elle est grande ouverte. Les deux autres hommes l’aident à remettre le couvercle, et ils lui expliquent que ça peut arriver que des jeunes s’introduisent dans le cimetière la nuit. C’est gardé, mais le cimetière fait plus de quatorze hectares. Alors il y a des trafiquants qui cachent leur marchandise dans les tombes. Pendant le terrorisme, le GIA planquait des armes, aujourd’hui c’est plutôt de la drogue. Toutefois, le caveau sous la dalle et le cercueil n’ont pas été touchés.


Le lecteur découvre que l’auteur a donné une suite à sa série sur l’histoire de l’Algérie en dix tomes : Carnets d’Orient – Intégrale 1 : 1830-1954 (1987 à 1995) & Carnets d’Algérie – Intégrale 2 : 1954-1962 (2003 à 2009). Il se rue sur ce premier tome d’un diptyque qui évoque l’histoire du pays de 1962 à 2019. Comme l’indique le texte de l’introduction, l’auteur reprend son dispositif initial : raconter ces événements au travers de différents personnages, une forme chorale du récit, permettant de présenter plusieurs points de vue, de les incarner au travers d’histoires personnelles. Tout commence par un mouvement populaire pour protester contre la candidature d'Abdelaziz Bouteflika à un cinquième mandat présidentiel, puis contre son projet de se maintenir au pouvoir dans le cadre d'une transition pour mettre en œuvre des réformes, puis pour réclamer la mise en place d'une Deuxième République. Par la suite, le récit passe en 1998, pour les événements d’octobre, au cours desquels l’armée prend le contrôle pendant cette crise. Puis en 1965, pour le coup d'État du 19 juin mené par le colonel Houari Boumédiène (1932-1978), ministre de la Défense. Et enfin en 1991 pour élections législatives algériennes organisées par le président Chadli Bendjedid.



Comme dans les deux cycles précédents, l’amour de l’auteur pour se pays irradie littéralement de chaque page. Bien évidemment, le lecteur attend de lui une reconstitution historique rigoureuse et impeccable : son horizon d’attente se trouve comblé. Pour chaque époque, l’artiste effectue une reconstitution historique soignée : les tenues vestimentaires, les marques et modèles de véhicules, les décorations intérieures différentes en Algérie et en France, les uniformes militaires, les armes, etc. Il représente les rues d’Alger, les allées du cimetière chrétien, la grande esplanade de l’école militaire Cherchell, les montagnes de l’Afghanistan, le port d’Oran, la grande propriété des Alban, les côtes de l’Esterel, etc. Sa connaissance de la ville d’Alger et le lien affectif qu’il entretient avec elle transparaît dans le choix de ses décors, dans sa mise en couleurs transcrivant les ambiances lumineuses spécifiques, dans la manière dont les personnages habitent réellement ces lieux, que ce soient des logements ou des cafés, en temps de paix ou lorsque l’armée fait régner l’ordre.


Ces suites algériennes évoquent de nombreuses facettes de l’identité algérienne, au travers des divers personnages, dont certains ont dû quitter l’Algérie pour s’installer en France, exerçant diverses professions. Ainsi, le lecteur se retrouve dans des endroits inattendus, allant du musée des beaux-arts algérois et son magnifique parc, aux bidonvilles de Nanterre, en passant par Montmartre. Immédiatement, il ressent l’apport de la bande dessinée comme forme de narration. Les personnages se retrouvent incarnés : une direction d’acteur de type naturaliste, sans dramatisation ou effet de manche. Le lecteur absorbe de manière organique les éléments visuels qui portent de nombreuses informations informelles : la tenue du fils du responsable de l’accueil au cimetière (avec sa casquette à l’envers), la présence de policiers en tenue anti-émeute, des barbus en tenue traditionnelle en fond de case, la réalité du bidonville de Nanterre et sa boue qui colle aux chaussures et aux bas de pantalon, la façon de se tenir au comptoir d’un café, la détresse de Noémie Alban incapable de s’adapter aux changements, la terrible chaleur du Kanoun posé à même le sol pour servir d’instrument de torture, la vitalité des jeunes femmes Mathilde et Juliette, ou encore les très belles côtes de l’Estérel.



En fonction de sa familiarité avec la série, le lecteur anticipe ses retrouvailles avec certains personnages, ou au contraire craint d’être perdu avec des références à des histoires personnelles passées. L’auteur a opté pour un juste milieu : le lecteur ayant un investissement affectif dans Noémie Alban ou Nour éprouve bien une émotion à les retrouver. Celui qui découvre la série ressent que ces personnages ont une histoire antérieure, un passé, sans se sentir tenu à l’écart. La structure chorale du récit fonctionne parfaitement : le journaliste revenant en Algérie des années après l’indépendance, la vieille dame pied-noir entre regret d’une époque révolue où elle bénéficiait d’une position dominante et jugement de valeur condescendant sur ce qu’est devenu le pays, les combattants pour l’Indépendance redevenus simples soldats dans une armée au service d’individus ayant trahi leurs idéaux, rêvant pour certains d’un Islam plus radical, des Algériens ayant connu Alger et les paysages ouverts du pays, se retrouvant dans un bidonville à l’écart de Paris, une nouvelle génération de Français venant participer en Algérie à une forme de réparation des crimes commis pendant la période coloniale, un officiel français défendant les intérêts de son pays et luttant contre un rapprochement de l’Algérie avec l’URSS, des militaires algériens inquiet de la montée en puissance du Front islamique du salut, des êtres humains ayant une histoire personnelle incarnant chacun une facette différente et complémentaire de la pluralité de l’Algérie, de son histoire.


L’auteur sait maintenir le bon équilibre entre personnages attachants et incarnation de convictions idéologiques. Au fur et à mesure des chapitres, le lecteur se souvient de l’histoire de ce pays, ou la découvre en partie ou en totalité. Il lui prend souvent l’envie d’aller se renseigner plus avant sur tel ou tel événement, tel ou tel contexte. Il prend progressivement conscience de l’ampleur de la complexité de la situation de la population, des enjeux de tout gouvernement algérien. Il se rend compte que lesdits enjeux correspondent à ceux d’une démocratie qui s’établit après une révolution, devant composer avec des intérêts hétéroclites, une population composite, des conflits entre citoyens dont les plaies n’ont pas encore guéri, des dérives autoritaristes, des élites faisant passer leur intérêt personnel avant tout, une corruption bien implantée, des gouvernants qui font passer l’intérêt du peuple après le leur, le risque d’ingérences étrangères, etc. La démarche de l’auteur est de décrire, de rendre compte de la complexité. Au travers de ces neuf chapitres, il ne dresse pas un portrait à charge d’une nation corrompue : il montre les difficultés auxquelles cette jeune démocratie se heurte, devant assimiler et accepter son passé conflictuel, lutter contre les dérives autoritaires et la radicalisation, trouver son chemin vers l’épanouissement de sa population. Cette histoire agit également comme un révélateur des dangers qui minent le fonctionnement et les valeurs d’une démocratie.


Revenir en Algérie pour regarder son histoire depuis 1962, dans toute sa complexité, quelle gageure ! L’auteur réalise un tour de force, tant sur le plan de la narration visuelle, que sur l’intelligence de la structure de son récit. Le lecteur ressent les difficultés à surmonter par ce peuple composite, au travers des événements historiques, sous le regard bienveillant et aimant de l’auteur. Formidable.