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mercredi 30 novembre 2022

Carnets d'Orient T06 La Guerre fantôme

Il vaut mieux convaincre que contraindre.


Ce tome fait suite à Carnets d'Orient T05 Le cimetière des princesses (1995) qu’il vaut mieux avoir lu avant pour comprendre l’histoire des carnets récupérés par Saïd, et ce qu’ils représentent. Ce tome a été publié pour la première fois en 2002, sans prépublication en magazine. Il a été réalisé par Jacques Ferrandez, pour le scénario, les dessins et les couleurs, comme tous les précédents. Il s’ouvre avec une citation d’Albert Camus (1913-1960) : Bientôt, l’Algérie ne sera peuplée que de meurtriers et de victimes. Bientôt, les morts seuls y seront innocents. Vient ensuite une introduction de trois pages, rédigée par Gilles Kennel, spécialiste du monde musulman professeur à l’université Paris Sciences et Lettres, et directeur de la chaire Moyen-Orient Méditerranée à l’École Normale Supérieure. Il évoque le choix du bédéaste de tout dire, en particulier les violences et les tortures, et le fait qu’il n’y a ici nul jugement sur le tort des uns ou des autres, mais simplement cette remarquable mise à plat que permet la bande dessinée. Puis se trouve un résumé en une colonne succincte présentant Marianne et les carnets d’Orient de Joseph Constant, rappelant que les cinq premiers tomes, regroupés sous le titre des carnets d’Orient recouvraient la période allant de 1830 à 1954. Ces tomes 6 à 10 forment un deuxième cycle titré Carnets d’Algérie et couvrant la période de 1954 à 1962. Ce tome a reçu le prix Maurice-Petitdidier en 2003, et le Prix France Info de la Bande dessinée d’actualité et de reportage 2003.


En pleine campagne algérienne, la voiture d’Adrien Marnier fait des tonneaux en quittant la route. Sauveur s’arrête à hauteur de l’accident et se précipite pour sortir Marianne de la voiture, puis Marnier. Saïd, un jeune garçon paysan, accourt sans être vu et il ramasse un des carnets de Joseph Constant qui est tombé hors de la voiture pendant les tonneaux. Il le conserve précieusement, alors que les trois blancs regagnent le véhicule de Sauveur. Il rejoint ses chèvres et repart dans la montagne. Il regarde le contenu des carnets, à la lueur de la bougie : il s’agit du journal du peintre, accompagné d’études à la peinture, et de croquis de nu. Il est appelé par son père pour revenir garder les chèvres. Sur le chemin, il croise Si Mahmoud, le garde-champêtre. Dans le massif de l’Ouarsenis en octobre 1954, Mahmoud aide Saïd à lire les carnets, pour apprendre le français.



À la fin de la journée, Mahmoud raccompagne Saïd au village : un homme est en train de commenter les écritures saintes. Le garde-champêtre essaye de convaincre le père de Saïd de le laisser aller à l’école française, gratuite. La discussion s’anime, entre le garde-champêtre prônant les bienfaits de la France, le père et le religieux rappelant les préceptes de la Foi, évoquant le fait que les Français ne seront pas toujours là. Le premier novembre 1954 à Tipasa, une demi-douzaine de jeunes adultes se détendent à la plage, loin de la ville. Parmi eux, Sauveur étudiant en médecine, Samia étudiante en médecine également, son cousin Ali, Marianne, et deux copains Roro et Mimi. Ils vont se baigner.


Le tome précédent date de 1995, et l’auteur a choisi de prendre du temps avant d’entamer son second cycle, se déroulant dans des années plus récentes, débutant avec l’année de création du Front de Libération Nationale (FLN). Le lecteur a bien conscience que l’enjeu de ce cycle est dans la continuité du premier cycle : mettre en scène l’Histoire du pays. Dès la scène d’ouverture, il note une première différence : le personnage est un jeune garçon algérien, enfant de paysans, pas un blanc ou un descendant de colons français. Par la suite, d’autres personnages d’origine maghrébine jouent un premier rôle, par différence avec le premier cycle où les personnages principaux étaient d’origine française de métropole, ou en descendaient directement. Il y a donc Saïd, entrant tout juste dans l’adolescence et gardien de chèvres, son père également éleveur, le garde-champêtre de la génération avant celle du père, le prêcheur, Samia algéroise étudiante en médecine et son cousin, Ali, Mourad qui va prendre le nom de Bouzid alors qu’il entre en tant que nouvelle recrue dans l’organisation du FLN, ainsi que des rôles secondaires également magrébins.



La seconde évolution réside dans le fait que le lecteur a plus conscience qu’une partie significative des interventions des personnages a pour objet et pour fonction d’exposer la situation politique et sociale, ainsi que les convictions des uns et des autres. C’est la raison d’être de cette série, le lecteur sait ce qu’il en est. Le présent tome commence en octobre 1954, et il se termine fin octobre 1956, soit une période assez courte. Pour autant les informations nécessaires à la compréhension de la situation représentent une quantité importante. La situation est complexe et la lecture reste très agréable, sans impression de faire face à des pavés d’exposition magistraux, ou des dialogues n’étant qu’un discours dogmatique. Cette sensation agréable de lecture provient de la narration visuelle qui est d’une qualité remarquable. Les premières pages se présentent sous la forme de cases rectangulaires sagement alignées en bande. La planche 2b est composée d’un facsimilé des pages du carnet que Said est en train de lire : des croquis, une peinture, les notes du journal de Joseph Constant, des factures.


La narration en bandes classiques reprend en planche trois. Les planches quatre et cinq sont en vis-à-vis avec le premier tiers supérieur occupé par une case sans bordure s’étalant sur les deux planches, un superbe paysage du massif de l’Ouarsenis. Avec les planches huit & neuf, le lecteur voit apparaître une structure de double page, réutilisée à sept reprises par la suite. L’artiste établit un paysage naturel ou urbain en toile de fond sur les deux pages en vis-à-vis, et apparent dans la partie centrale de la double page. Il appose des cases à gauche de la page de gauche, et à droite de la page de droite, pour une narration en case et en bande, ces dernières par forcément toutes de la même largeur. Ce dispositif fonctionne très bien pour présenter le lieu, en augmentant également l’intérêt visuel d’une séquence qui peut être essentiellement composée de dialogues.



Fort heureusement, les personnages ont conservé leur épaisseur de caractère, ne se résumant pas à une coquille vide pour porter un point de vue. Le lecteur voit le jeune garçon Saïd courir vers la voiture qui commence à être la proie des flammes : il peut observer son entrain sans retenue, sa curiosité, son plaisir d’avoir trouvé les carnets, un vrai trésor à ses yeux. Par la suite, il réapparait au cours d’une demi-douzaine de pages dans ce tome. Sa vie dépend entièrement d’événements arbitraires sur lesquels il n’a aucune prise, en particulier l’arrivée des militaires français dans son village et l’emprisonnement de son père considéré comme complice des attentats. Le lecteur regarde cet enfant, et les images lui font comprendre que les événements que vit le garçon s’impriment dans son esprit comme autant d’exemples de comportement des adultes, des exemples à suivre par mimétisme car c’est la normalité de son quotidien. Le garde-champêtre apparaît tout aussi vivant aux yeux du lecteur, très digne dans sa fonction, convaincu des bienfaits de l’apport de la colonisation pour un Algérien comme lui, anticipant le déchaînement de violence que génèrerait une rébellion. Le lecteur fait également connaissance avec Bouzid, ouvrier dans une usine propriété d’un pied-noir. Il le regarde et voit un homme qui a conscience des inégalités sociales qu’il subit, du décalage entre sa culture et celle qui lui est imposée. Ses postures et ses expressions montrent quelqu’un qui souhaite en découdre, qui souhaite pouvoir se battre contre cet ordre établi en s’en prenant aux individus qui l’incarnent. Les personnages principaux issus de la France présentent tout autant de personnalité par leur représentation dans les cases, par leurs gestes, par les expressions de leur visage.


Le lecteur est tout aussi aise que le personnage principal soit bien présent dans ces pages : l’Algérie. Tout commence dans le massif de l’Ouarsenis, avec un trait de crayon sec et fin pour détourer discrètement le relief, et des couleurs à l’aquarelle pour rendre compte de la couleur du sol, du vert des quelques arbres, de l’ambiance lumineuse. Puis, le lecteur s’intègre à un groupe mixte en train de jouer au foot, de pique-niquer, de se baigner dans une crique à Tipasa. L’artiste ne résiste pas à dessiner la poitrine nue de Samia, une jeune femme. Toutefois, il ne s’agit pas d’une titillation gratuite, mais plutôt du paradoxe entre la douceur de vivre de ce moment, et le poids de la tradition musulmane qui va revenir. Quelques pages plus loin, le lecteur découvre un aperçu en légère surélévation des toits de la casbah d’Alger, alors que le soleil finit de se coucher. Il marche un peu dans les rues de ce quartier d’Alger à la nuit tombée, puis dans les couloirs d’un hôpital très éclairé en pleine journée. Il voit Alger depuis la mer, telle que la découvrent les militaires revenant de mission. Il marche à côté des moudjahidines dans une zone désertique pour gagner un petit village de paysans. Il progresse à côté des soldats français dans une zone de basse montagne pour aller déloger des terroristes dans une grotte. L’amour ou au moins l’affection de l‘artiste pour ce pays transparaît dans ces représentations faisant ressortir la beauté de ces lieux.


D’un côté, la volonté d’un auteur de dire l’histoire d’un pays dans lequel il est né et a grandi, pour lequel il conserve une profonde affection. De l’autre côté, la difficulté de rendre compte de l’Histoire récente, et du combat d’un peuple luttant pour regagner sa liberté. En fin d’ouvrage se trouve une bibliographie recensant trente-cinq ouvrages lus par l’auteur. Albert Camus (1913-1960) fait une apparition le temps d’une page, pour une conférence donnée à Alger, ainsi que son éditeur Edmond Charlot (1915-2004). Dès les premières séquences, le lecteur constate que Jacques Ferrandez évoque les événements par le biais de plusieurs points de vue dans un récit choral dans lequel chaque personnage est unique et bien incarné. Il ne prétend pas réaliser une reconstitution exhaustive : il rend compte de la complexité de la situation, de l’unicité de chaque situation personnelle en mettant en scène des individus complexes. Il n’est pas possible d’attribuer un rôle de méchant au capitaine Octave Alban, parachutiste de retour de la guerre d’Indochine, ni à Bouzid, Algérien ayant fait la démarche de s’intégrer au Front de Libération Nationale, avec l’intention de tuer des Français pieds-noirs le plus vite possible. Ces deux hommes ont une histoire individuelle qui les a conduits à cette position. Le parachutiste a conscience qu’il va continuer à exercer le seul métier qu’il sait faire, les armes, et que le départ sans honneur d’Indochine pèse lourdement sur lui, comme une incitation à prouver la valeur de l’armée avec une vraie victoire en Algérie. Bouzid a pleinement conscience qu’il lutte pour se libérer du joug français, tout en acceptant d’autres contraintes, en particulier les actions meurtrières. Les atrocités commises par les deux forces en présence apparaissent tout autant barbares dans ce tome, que la torture soit pratiquée par l’armée française, ou les mutilations pratiquées par le FLN. Un devoir de mémoire de grande qualité, une anamnèse empathique et émouvante.



jeudi 10 novembre 2022

Carnets d'Orient T05 Le cimetière des princesses

La casbah, c’est la conscience endormie d’une civilisation.


Ce tome fait suite à Carnets d'Orient, tome 4 : Le centenaire (1994). Il a été publié pour la première fois en 1995, après une prépublication la même année dans le magazine Corto Maltese. Il s’agit d’une bande dessinée en couleurs qui compte 60 planches. Elle a été réalisée par Jacques Ferrandez, pour le scénario, les dessins, les couleurs. Ce tome a été réédité dans Carnets d’Orient – Intégrale 1 : 1830-1954. Ce tome s’ouvre avec une introduction rédigée par Benjamin Stora (1950-).


En mai 1954, Marianne, une jeune femme étudiante aux beaux-arts, pose nue pour le peintre Adrien Marnier. Il lui indique quelle posture prendre : se tourner un peu plus vers lui, écarter un peu la cuisse droite, et il lui indique que sa plastique est parfaite, qu’elle est un modèle tellement stimulant pour l’artiste. En son for intérieur, elle pense que Marnier est assommant et qu’il est moche avec son bouc poivre et sel. Il imagine qu’il doit se croire encore séduisant, qu’il est le genre à vouloir coucher avec tous ses modèles. Peut-être que quand il était jeune ça marchait. Mais dormir avec lui, coucher dans le même lit, ça non ! Si encore, il avait du talent comme Matisse… La séance se termine, et Marianne va s’habiller derrière un paravent, en demandant au peintre de se tenir à distance. Alors qu’il indique que dans son métier travail et plaisir sont étroitement liés, elle lui rétorque que pas pour elle, afin d’être bien sûr qu’il ait compris.


Marianne se rend ensuite à la terrasse d’un café où elle retrouve d’autres étudiants des beaux-arts : Louis toujours sûr de lui, Lucien qui l’énerve avec ses allusions permanentes, Bébert, René et Maurice, pas vraiment jolis garçons, toujours à ricaner aux bêtises des deux autres. Ils papotent tranquillement, et quelques instants plus tard arrive Sauveur, étudiant en médecine. Il sort de son cours d’anatomie, et Louis répond qu’eux aussi suivent des cours d’anatomie, mais avec des modèles vivants plutôt que des natures mortes comme Sauveur. Ils décident d’aller se baigner sur une digue du port. Marianne se dit que Sauveur est joli garçon, mais qu’est-ce qu’il est timide ! Il la regarde tout le temps. Il croit qu’elle ne le voit pas, alors elle tourne la tête et elle le regarde droit dans les yeux, et il rougit. Il voudrait peut-être que ce soit elle qui fasse des avances. C’est au tour de Momo, le surnom d’Himoud d’arriver, alors que les garçons ont commencé à plonger dans l’eau. Momo plonge et nage mieux qu’aucun d’entre eux. Il paraît qu’il a été champion de natation, et il connaît Albert Camus. Il rentre d’ailleurs à la nage, jusqu’à la casbah. Sauveur déclare qu’il est temps pour lui aussi de rentrer, et Marianne déclare qu’elle l’accompagne, sous le regard envieux des autres garçons. Ils papotent tranquillement en marchant, parlant de leurs parents respectifs, comparant pour savoir s’ils sont modernes. C’est le cas de la mère de Marianne, ce n’est pas du tout le cas des parents de Sauveur qui tiennent un magasin à Bab El-Oued, et qui l’ont poussé dans les études, droit ou médecine, à son choix.



Le cimetière des princesses : un titre un peu mystérieux, évoquant le cimetière Sidi Ben Ali, à Alger, lieu de sépulture des princesses N'Fissa et Fatma, les filles de Hassan Pacha. Le début ne déstabilise par le lecteur : des croquis et des esquisses de Marianne en train de poser nue, car l’artiste aime bien dessiner une femme nue par tome. La gêne du peintre montre bien qui a l‘ascendant sur l’autre et neutralise toute intention de ne voir en ce personnage féminin qu’un objet. Peu de pages après, le lecteur fait connaissance avec Sauveur, certainement le personnage principal du récit car il est masculin. Puis, le fil directeur apparaît : retracer le parcours du peintre Joseph Constant, c’est-à-dire le personnage principal du premier tome de la série. C’est un peu étrange, car déjà le tome précédent était bâti sur un principe similaire : Paul retournant dans les lieux de son enfance et de son adolescence. Néanmoins, le lecteur retrouve entier le plaisir de voir ces endroits de l’Algérie par des cases dont les traits encrés sont toujours aussi précis et ont gagné en souplesse, et dont la mise en couleurs a gagné en sophistication discrète, avec toujours cet usage limité de quelques cases en couleur directe pour indiquer qu’il s’agit de la vision empreinte du ressenti de celui qui regarde.


Il fait bon s’asseoir avec Marianne à la terrasse d’un café pour boire un verre avec ses amis des beaux-Arts, se promener dans une large artère le long du front de mer, profiter de la vue du jardin d'essai du Hamma, en forme d’amphithéâtre, devant le musée national des Beaux-Arts. Le lecteur déambule ensuite dans la casbah en compagnie de Momo et Marianne, puis il roule en voiture entre deux champs de culture dans la Mitidja. Il reprend la route pour aller jusqu’à Constantine, ville construite sur un plateau rocheux. Il traverse le désert pour rallier Biskra. Il découvre la ville d’Orléansville après le tremblement de terre du neuf septembre 1954. En voyant ces paysages, il ressent l’affection que leur porte l’auteur, dans l’attention aux détails, à l’impression générale, à la luminosité. Il se montre autant investi pour reproduire l’urbanisme d’un quartier aussi particulier que la Casbah, que pour se être précis dans l’architecture des bâtiments, ou encore pour rendre compte de la réalité de la végétation de chaque endroit, plutôt que de se contenter de taches informes de vert. Il en va de même pour les différents intérieurs, tous empreints de la réalité socio-économique du propriétaire, de la cuisine modeste avec sa nappe à carreau de la famille de Sauveur, à la villa opulente de monsieur Amilcar.


Comme dans le tome précédent, l’auteur complète sa reconstitution historique en intégrant des documents d’archive aux pages d’intertitre : cartes postales d’époque d’Alger ou de l’Algérie, cartes routières Michelin. Pour ce tome, il dispose également de photographies d’époque. 7 mai 1954. La chute de Diên Biên Phu, après cinquante-cinq jours d’un combat impitoyable, avec la photographie de certains des seconds du général Castries : le colonel de Seguin-Pazzis, le lieutenant-colonel Langlais, le capitaine Touret, le lieutenant-colonel Bigeard. 18 juin 1854. Le nouveau gouvernement de Pierre Mendès-France. Au premier rang (de gauche à droite sur la photographie) : MM. Berthoin, Mitterrand, Mendès-France, Coty, Hugues, Chaban-Delmas, Aujoulat. Les parachutistes coloniaux du colonel Bigeard défilant sur les Champs Élysées pour le quatorze juillet 1954. La page de signature du cessez-le-feu au Viêt-Nam, mettant fin le vingt-et-un juillet 1954, à plus de sept années de combat en Indochine. Le dix septembre 1954, le ministre de l’Intérieur, François Mitterrand, se rend à Orléansville pour mesurer les dégâts et réconforter la population.



L’auteur a conservé la touche romantique qu’il affectionne pour les sentiments qu’éprouvent les personnages, mais avec une approche un peu plus moderne, les tourtereaux passant au lit, scène visuellement très chaste, avant le mariage. Le lecteur peut trouver lesdits personnages plus touchants, plus incarnés que dans le tome précédent, à la fois visuellement et en personnalité, à commencer par Marianne. D’ailleurs, il apparaît vite qu’elle est le personnage principal du récit, un premier rôle féminin, doté d’un vrai caractère, sans être une maîtresse femme, ou une harpie insupportable, tout en devant composer avec la position de la femme dans la société à l’époque. Progressivement, il s’avère que le peintre Adrien Marnier dispose également de plus de personnalité qu’un simple frustré obsédé, et Sauveur est moins lisse et falot qu’il n’y paraît, tout en étant le produit de son éducation. La touche romanesque reste présente, mais le scénariste dose mieux ses ingrédients tragiques, et le lecteur se surprend à se prendre de pitié pour l’oncle Casimir Alban.


Étrangement, l’Histoire de l’Algérie semble passer quasiment en arrière-plan dans ce tome. Le lecteur peut voir la différence de la société dans chaque lieu revisité, en comparant avec les images du premier tome qui se déroulait en 1830. Il reste surpris qu’il ne soit pas fait mention de la seconde guerre mondiale, de l’émergence de l’Étoile nord-africaine en 1926, première organisation revendicatrice des droits des Algériens, ou encore de l'Association des oulémas musulmans algériens, fondée en 1941, des massacres de Sétif et Guelma en mai 1945. Le lecteur peut comprendre qu’il ne soit pas fait mention du Front de Libération qui n’apparaît qu’en 1954, dont l’influence se fera certainement sentir dans le tome suivant. Dans le même temps, le prénom de Marianne ne peut pas être anodin : celui de la figure symbolique de la République française. Dans la forme douce d’émancipation du personnage, le lecteur peut voir celle à venir de l’Algérie elle-même. Il constate la morgue hautaine du propriétaire monsieur Amilcar, incarnation d’une facette de la domination économique des colons, la déchéance de Casimir Alban et la manière dont ses anciens employés le traite, une scène des plus émouvantes. Il voit dans le destin du tableau de Joseph Constant, la confirmation de la fin d’une époque.


Ce tome commence par surprendre : son fil directeur qui semble répéter celui du tome précédent, avec un personnage qui retrace le voyage d’un autre, et l’absence de mention des revendications algériennes qui commencent à prendre la forme de mouvements organisés. D’un autre côté, Jacques Ferrandez a créé un personnage remarquable avec Marianne, jeune femme indépendante, et il rend touchant tous les autres personnages, même monsieur Amilcar tellement anxieux à l’idée que l’ordre établi soit fragile. La narration visuelle emmène le lecteur dans plusieurs régions d’Algérie, avec un attachement patent de l’artiste pour ces paysages. Le lecteur referme ce tome avec la sensation d’avoir assisté à la fin d’une époque, d’une forme de douceur de vivre et d’innocence pour une partie de la population blanche. Extraordinaire.



mardi 1 novembre 2022

Carnets d'Orient T04 Le centenaire

Ces fêtes sont une insulte aux indigènes.


Ce tome fait suite à Carnets d'Orient, tome 3 : Les fils du sud (1992). Il a été publié pour la première fois en 1994, après une prépublication la même année dans le magazine Corto Maltese. Il s’agit d’une bande dessinée en couleurs qui compte 63 planches en couleurs. Elle a été réalisée par Jacques Ferrandez, pour le scénario, les dessins, les couleurs. Ce tome a été réédité dans Carnets d’Orient – Intégrale 1 : 1830-1954. Ce tome s’ouvre avec une introduction rédigée par Benjamin Stora (1950-). Il évoque les festivités du centenaire glorifiant la conquête militaire et plus encore l’œuvre coloniale. Il explique que les aspects sanglants, terribles de la conquête comme les enfumages de populations indigènes en 1845, sont soigneusement gommés dans cette célébration, ou, au mieux, minimisés. Il évoque l’accroissement de l’écart entre les secteurs de l’économie algérienne, le secteur moderne presque en totalité européen, et le secteur musulman traditionnaliste, marginalisé, et en déclin constant. Il conclut sur le refus de la citoyenneté pleine et la déception de la francisation dont naîtront les premiers courants nationalistes algériens.


Le 27 mars 1930, Paul est de retour à Alger et il parcourt les rues de la ville pour s’y réacclimater. Il y a des sensations qu’il n’éprouve qu’ici. Ça ne sent ni l’ambre, ni le jasmin, encore moins la rose. Plutôt la friture, les beignets de sardine, ou les gâteaux au miel, le poivre, les épices… Alors qu’il avance dans les rues et qu’il passe d’un quartier à l’autre, les odeurs changent. Le fumier… L’égout… L’Algérie de quand il était petit, elle n’a pas tellement changé. Tiens, voilà qu’il reprend l’accent. Quand il était petit, il croyait que c’étaient les Français de France qui avaient un accent. Comme cet instituteur qui leur faisait la classe et qui voulait qu’ils parlent pointu. En arrivant en métropole, il y a des mois, il a fallu qu’il réapprenne à prononcer. Depuis la fin de la guerre, il vit à Paris.


Encore presque enfant, c’est sous l’uniforme des zouaves que Paul a vraiment connu ces rues. Il arrive dans le quartier chaud, le quartier des filles, la rue Kataroudjil, la rue Barberousse… Il se souvient de Naïma. À la fin des permissions, avant de retourner au front, il refaisait toujours un tour dans sa rue. Elle lui avait expliqué qu’elle avait fui un vieux mari qui lui avait été imposé et qui la battait. De son côté, dans propriété, Casimir termine ses ablutions matinales dans la salle de bain luxueuse de sa riche demeure de propriétaire. Il passe dire au revoir à sa femme Noémie lui indiquant qu’il part pour Alger, pour aller chercher son frère Paul et y passer quelques jours. En sortant, il dit également au revoir à son fils Octave. Puis il monte dans son automobile qu’il conduit lui-même pour faire la route.



Après un troisième tome extraordinaire, l’horizon d’attente du lecteur est assez élevé : il compte bien voyager dans différents endroits de l’Algérie, percevoir les éléments historiques, et s’attacher à des personnages aussi agréables que l’a été le jeune Paul de son enfance à l’âge adulte. Il est donc plutôt satisfait de le retrouver, ayant entamé la trentaine, étant devenu un journaliste pour un quotidien de Paris, en métropole. Il est devenu un bel homme, habillé avec élégance sans luxe ostentatoire, habité par des convictions humanistes, prenant leur source dans son éducation républicaine, et dans la société multiculturelle où il a grandi, parmi les pieds-noirs, les Espagnols, les Italiens, les Maltais, les Arabes et les Juifs, sans oublier quelques noirs africains. Paul commence par passer trois jours à déambuler dans les rues d’Alger pour raviver ses souvenirs, puis son frère arrive pour l’emmener dans différents congrès, puis dans son exploitation viticole, avant qu’il ne poursuive son périple dans le pays. 


À la lecture, il apparaît possible de commencer cette série par ce tome, en emboîtant le pas à cet homme, avec la sensation qu’il y a parfois un historique de certaines relations, mais sans que cela n’obère les émotions ou la compréhension. Le lecteur présent depuis le début voit se construire très progressivement une forme de saga familiale au sens large. L’auteur ne joue pas sur des liens complexes avec des répercussions à l’échelle de quatre ou cinq générations : il tire parti d’avoir des personnages qui sont le témoin de l’évolution de l’Algérie sur plusieurs années, ou de faire ressortir à ladite évolution par comparaison avec la situation d’un personnage d’un tome précédent. C’est ainsi que Paul apparaît bien éloigné du voyage aventureux et romantique du peintre Joseph Constant. De même les retrouvailles de Paul avec son frère, avec ses parents, avec son ancienne institutrice, avec le capitaine Broussaud produisent un effet de mise en perspective, de la manière dont les intentions d’apporter la civilisation se sont concrétisées à l’épreuve de la réalité. D’un côté, le lecteur peut estimer que ce dispositif romanesque ressort un peu trop, à la fois un mécanisme apparent, à la fois une forme du roman un peu datée avec des amours contrariés, un secret de famille, une rivalité latente entre frères, une séquelle physique subie lors de la guerre et considérée comme honteuse, etc. Dans le même temps, cette forme correspond aux caractéristiques des romans de l’époque et les personnages présentent une réelle épaisseur : Paul avec sa colère contre l’exploitation des Algériens, Casimir et sa façon de compenser, Octave et sa naïveté confiante, Estelle et sa jeunesse nourrie par deux traditions culturelles, Noémie et son pragmatisme quant à ce qu’elle peut espérer comme position sociale en tant que femme, etc.



Paul est de retour dans son pays natal, en tant que arrière-petit-fils de colon. Il retourne dans les lieux de son enfance, avec maintenant un regard d’adulte, capable de percevoir les changements, avec d’autant plus d’écarts que ses souvenirs sont teintés par les émotions de l’enfant qu’il était. Le lecteur présent depuis le début de la série peut lui-même faire la comparaison avec les lieux d’Algérie représentés dans différents tomes. Les images de l’artiste gagnent en sensibilité et en diversité à chaque fois. La page d’ouverture comprend deux cases de la largeur de la planche : une vue générale en élévation d’Alger depuis le port, puis une vue de la Grande Mosquée (Djamaâ el Kebir), avec une élévation moins importante. Le lecteur mesure l’ampleur du développement de la population et l’urbanisme depuis 1830. Paul déambule ensuite dans les rues de la Casbah, la Médina, quartier historique d’Alger. Le dessinateur mêle des traits encrés de contour très fin, avec une mise en couleur à l’aquarelle, et quelques cases en couleur directe pour figurer le ressenti émotionnel du personnage. Ce passage constitue à la fois une visite touristique, et à la fois un regard personnel sur les lieux. Il en va de même pour les autres environnements : la magnifique demeure de Casimir et de son épouse Noémie, riches propriétaires viticoles, les vignes, le désert, ou plutôt les différentes zones désertiques, les lieux de réunion pour les congrès, une petite ville au bord de la mer, la voie de chemin de fer dans la campagne, la maison des parents de Paul & Casimir, calfeutrée pendant une nuit de simoun, le port d’Alger. Le récit passe par Alger, Tipaza (ville côtière située à 61 km à l'ouest d'Alger), de Tizi à Mascara, Beni Ounif, Figuig (au Maroc). À nouveau, le lecteur prend un grand plaisir à ainsi pouvoir observer l’Algérie par les yeux des personnages, de l’auteur, en se rendant compte qu’il en voit également l’évolution. Ferrandez intègre avec parcimonie des éléments d’archive. Dans le tome précédent, il s’agissait de pages du catalogue d’armes et cycles de Saint Étienne. Dans le celui-ci, il en dispose sur la page de titre de chacun des six chapitres : des cartes postales, des horaires des bateaux, des pages d’un guide touristique, une carte des chemins de fer de l’Algérie, le plan et le guide de la Kasbah, un guide Conty.


Comme dans les tomes précédents, les éléments culturels spécifiques à ce pays s’intègrent de manière organique au récit : la Casbah d’Alger, les gâteaux au miel, Les Nouvelles Illustrées, une loubia (plat à base de gros haricots blancs), les ciris (enfants cireurs de chaussure à Alger), le simoun, l’Amenokal du Hoggar, etc. L’objectif du personnage principal est de rédiger un article sur la situation de l’Algérie, à l’occasion du centenaire de l’Algérie. Comme dans les tomes précédents, l’auteur se tient à son choix de présenter la situation du point de vue d’un Français, sans Algérien qui n’expose son avis. Du fait de son histoire personnelle, avoir grandi en tant qu’enfant dans une école publique en Algérie accueillant tous les enfants indépendamment de leur origine, les inclinations de Paul intègrent la notion d’égalité et de fraternité. Il en découle que les inégalités lui sautent aux yeux, ainsi que la manière dont les Français blancs se sont accaparé les appareils de production et dominent l’économie, en profitant de la main d’œuvre bon marché des autochtones. Il s’en suit un récit à charge dans lequel l’humanisme et ses bonnes intentions ont été supplantés par la réalité systémique du capitalisme qui renforce la position dominante de la nation colonisatrice, ayant fait disparaître toute intention d’accompagner un peuple vers l’autonomie. Le point de vue de Paul et donc du récit est explicitement orienté : la plupart de ses interlocuteurs tiennent cet état de fait pour normal et répondent qu’ils ont permis au progrès de se diffuser, qu’ils ont participé ou réalisé des aménagements communautaires, sans en avoir l’obligation. Quelques autres continuent d’œuvrer pour le bien commun, telle une institutrice, et d’autres enfin sont étreints de la culpabilité d’avoir participé à cette œuvre de colonisation. La narration est à charge, parfois un peu appuyée (Paul vomissant littéralement après avoir constaté l’institutionnalisation de l’exploitation du peuple algérien), parfois subtile que ce soit l’instituteur algérien insulté par des métropolitains, ou en arrière-plan la condition féminine (avec cette phrase terrible d’Estelle : la tchiquette promise à la puberté des jeunes garçons).


Un personnage revient au pays après plusieurs années passées à Paris. Il dispose du recul nécessaire pour constater que le centenaire de l’Algérie est une mascarade, une opération de communication menée par le gouvernement et les capitalistes pour défendre leur vision du rapport colonial et leurs profits. Le récit est à charge, ce qui n’obère pas la pertinence des propos, n’empêche pas des passages subtils, et une narration visuelle d’une richesse réelle sans être ostentatoire, avec un regard amoureux de l’Algérie. Extraordinaire.



jeudi 13 octobre 2022

Carnets d'Orient T03 Les fils du sud

L’Algérie devient avec lui plus naturelle, surnaturelle, sublime à pleurer.


Ce tome fait suite à Carnets d'Orient, tome 2 : L'année de feu (1989). Il a été publié pour la première fois en 1992, après une prépublication la même année dans le magazine (À suivre). Il s’agit d’une bande dessinée en couleurs qui compte 62 planches en couleurs. Elle a été réalisée par Jacques Ferrandez, pour le scénario, les dessins, les couleurs. Ce tome a été réédité dans Carnets d’Orient – Intégrale 1 : 1830-1954. Ce tome s’ouvre avec deux introductions. La première d’une page est rédigée par Jules Roy, écrivain et romancier ayant écrit sur l’Algérie. Il loue la capacité de l’auteur à rendre l’Algérie plus naturelle, surnaturelle, sublime à pleurer. La seconde est rédigée par le bédéaste lui-même : il indique que les deux frères petit Paul et Casimir sont inspirés de son grand-père et de son frère.


En 1904, dans le village de Beni Ounif, le jeune garçon Paul pense à son père : il est chef de gare, à Beni-Ounif. Beni-Ounif, c’’est le terminus. Ils sont en train de construire la ligne jusqu’à Colomb-Béchar, en plein Sahara. Déjà, ici, c’est un enfer : du sable et une chaleur épouvantable, comme elle dit sa mère. Son père, il est très ami avec le commandant Courteuil. Avant qu’ils arrivent, les Marocains avaient attaqué les gens de Beni-Ounif. L’armée, pour les effrayer, a tiré un boulet qui n’a pas éclaté, mais qui a traversé le marabout de part en part. Les Marocains ont demandé tout de suite l’aman. C’est le commandant Courteuil qui a réglé ça avec le pacha. Probable que le pacha a été acheté. Il doit palper, ce qui fait que depuis il y a la paix. Le Maroc, c’est tout près… Il y a une colline avec un col. Le col de la Juive, ça s’appelle, et derrière il y a Figuig, le Maroc. Figuig, c’est une oasis, dès qu’on a passé le col, tout est vert. Il y a des jardins, des légumes, des fruits, du blé, de l’eau à volonté. Les rues sont couvertes. Quand on débouche sur une place, on est ébloui par le soleil. Les jours de marché, ça grouille, là-dedans.



Devant la gare de Beni Ounif, le commandant Courteuil propose de manière directive, à Jules de partir avec lui à cheval, l’accompagner pour sa tournée à Figuig, au Maroc, juste de l’autre côté de la colline. Le père emmène son fils Jules. Dans l’artère principale, le commandant se fraye un chemin à grands coups de trique sur les habitants déambulant dans les rues. Ils arrivent devant le pacha Si Abdelassem et le commandant lui présente Jules le chef de gare. C’est ainsi que ce dernier devient un grand ami du pacha, et que le petit Paul se retrouve par mégarde dans le quartier des femmes. Au moment de leur départ, le pacha leur fait un cadeau : un petit quadrupède tout mignon. Il détrompe ses hôtes : ce n’est pas un chien, mais un chacal. Il se nomme Kébir et il fera un très bon compagnon pour les enfants. Paul se rend à l’école à pied avec son grand frère Casimir. Ce dernier aime se bagarrer avec tous les autres et les faire saigner du nez.


Après le début de l’occupation en 1830 au travers de la quête romantique du peintre orientaliste Joseph Constat, puis l’installation du colon Victor Barthélémy et de son épouse Amélie en 1870/1871, le lecteur découvre l’Algérie par les yeux d’un enfant petit Paul, de la naissance du vingtième siècle à 1914. L’auteur reste fidèle au principe qui court tout le long de la série : présenter la situation en Algérie, du point de vue d’un ou plusieurs français de souche. Ici, le lecteur suit un jeune garçon, moins d’une dizaine d’années au début, jusqu’à son départ pour les conflits de la première guerre mondiale dans un régiment de zouaves. Les références historiques apparaissent donc de manière organique dans cette tranche de la vie de petit Paul : la réalité d’être blanc dans un pays arabe, la domination coloniale sur les autochtones. Comme dans les tomes précédents, s’il y est attentif, le lecteur peut détecter des références historiques telle qu’une référence à la Commune de Paris, la rencontre avec avec Mahmoud Saadi / Isabelle Eberhardt (1877-1904), écrivaine suisse, ou le passage avec les forçats du Bat-d’Af (bataillon d’Afrique). L’auteur ne développe pas ces éléments, ni ne réalise un exposé, laissant le lecteur libre de glisser en passant, ou d’aller se renseigner plus avant pour enrichir sa lecture. D’une manière aussi incidente, l’artiste intègre des éléments d’archives comme des reprographies de mauvaise qualité du catalogue d’époque d’armes et cycles de St Étienne.



Le récit fait également voyager le lecteur, de Beni Ounif proche de la frontière marocaine dans la région de la Saoura, à Figuig au Maroc, puis à Mascara une grande ville du nord-ouest d'Algérie et enfin à Alger. Le lecteur remarque que l’artiste a conservé ce mélange de technique entre le détourage des formes avec des traits fins encrés, et des zones complétées à la peinture directe. Ferrandez a toujours à cœur de décrire et de représenter les régions de l’Algérie où se déroule l’action, en extérieur, comme en intérieur ainsi que les tenues des individus qui l’habitent, quelle que soit leur origine ou leur nationalité. Le lecteur en est d’autant plus conscient du fait des particularités visuelles de la première séquence et ce dès la première page dont les cases sont entièrement réalisées en couleur directe, sans trait de contour encré. L’artiste rend ainsi compte de l’intensité lumineuse qui s’avère aveuglante à cette heure de la journée. Les traits encrés refont leur apparition dans la deuxième page pour les personnages, comme si la vision devenait plus nette, comme si les personnages étaient plus focalisés sur le moment présent. Les sensations de luminosité intense reprennent alors qu’ils voyagent dans le désert à la page suivante. La progression à cheval au milieu de la foule de l’artère principale de Figuig, une ville marocaine située dans la région de l'Oriental. La couleur se mêle aux contours encrés pour rendre compte de l’ombre mouvante dans la rue, grâce à une couverture de feuilles de palmier reposant sur des poutres entre les maisons, une sensation visuelle épatante.


Le lecteur remarque également que l’artiste utilise les cases en couleur directe pour signifier autre chose. S’il ne l’a pas détecté dans la planche 1, il s’en rend compte à partir de la planche 4. De temps à autre, la représentation en couleur directe revêt une apparence plus naïve et le lecteur comprend qu’il s’agit d’une vue subjective, de la représentation que s’en fait l’enfant petit Paul, et du souvenir de sensation qu’il en a gardé. Ferrandez joue alors avec le degré de détail et de précision de la représentation, pour figurer la force du souvenir de l’enfant, plutôt entièrement dans le ressenti et dans la sensation, ou plus dans le concret. Après les décors un peu arides du désert dans le précédent tome, le lecteur éprouve l’impression que ceux-de ce tome-ci sont plus fournis parce que plus diversifiés. Quoi qu’il en soit, ils regorgent de détails, pour les habitations, pour l’école et ses pupitres en bois, pour le jardin maraîcher tenu par Abderhamane, pour les installations du port d’Alger, pour son front de mer.



Après le peintre orientaliste épris d’une belle algérienne, puis le colon qui vient s’installer après avoir combattu lors de la Commune de Paris, le lecteur découvre un jeune enfant qui grandit paisiblement, qui va à l’école, dont la vie est assujettie au changement de poste de son père. Ce dernier se lie d’amitié avec un pacha qui admire le progrès technologique que représente le chemin de fer. L’auteur conserve le même principe : présenter l’Algérie par les yeux d’un français blanc, sans militantisme pour un côté ou l’autre. Les métropolitains se sont installés durablement, et les autochtones demeurent une population soumise. Le lecteur oublie rapidement qu’il s’agit pour partie de l’histoire du grand-père de l’auteur. Il observe une certaine douceur de vivre pour petit Paul et ses parents, le plaisir de vivre dans un milieu où les paysages restent naturels. Il observe plusieurs facettes de l’occupation : certains militaires qui usent de la force contre des êtres humains qu’ils considèrent comme des inférieurs parce que moins civilisés (les terribles coups de trique dans l’artère marchande), la réalité de la multiculturalité à l’école de la République qui accueille sans différence Français, Espagnols, Italiens, Maltais et Juifs, les raids de certains pillards algériens, les travaux forcés pour le Bat d’Af, les produits de métropole qui font rêver avec le catalogue d’armes et cycles de Saint Étienne, la place d’un Africain, le sens d’appartenir à une nation et de la défendre. La mainmise des Français de métropole sur la propriété et sur l’économie est devenue systémique. En quelques décennies, cette situation est considérée comme normale, induisant une forme de supériorité, et donc une société à deux niveaux.


Le lecteur en vient à l’oublier, en pleine empathie avec l’enfance et l’adolescence de petit Paul. Puis au cours d’une séance, la réalité de la structure de cette société revient au premier plan, à des degrés divers, entre une brutalité militaire occasionnelle, et la conviction de Jules le père de Paul & Casimir. Il croit à la civilisation et au progrès, que le progrès, ce n’est pas de maintenir les gens sous la domination coloniale. Le progrès, c’est d’apporter aux populations, les bienfaits de la civilisation : la santé, l’éducation et la machine à vapeur. Avec le recul des décennies passées depuis l’indépendance, le lecteur relève ces marqueurs de la colonisation avec un jugement d’ordre moral. Dans le même temps, il accompagne des individus qui vivent en fonction de la normalité de la société dans laquelle ils se trouvent. Il constate leur innocence par rapport à cette domination qui est devenue la norme. Il se retrouve avec la gorge serrée dans la dernière page en découvrant les propos de Paul dans son uniforme de zouave : on a quitté nos parents, maintenant on n’est plus des enfants, on est des soldats. On s’appelle Garcia, Tobalem, Lakhdar, Galéa, Dupond, ou Durand. On est les fils du Sud. On est tous sur ce bateau qui nous emporte vers cette France qu’on ne connaît pas. On sait bien que cette guerre ne durera pas. Et quand on reviendra, on sera tous un peu plus français, du sang qu’on aura versé. On est les fils du Sud et on part à la guerre.


Ce troisième tome s’avère à la fois plus feutré quant à la situation historique de cette période en Algérie, et à la fois plus émouvant grâce à la douceur de cette enfance, et à la représentation enamourée des paysages de l’Algérie. Dans le même temps, le drame est présent en filigrane, que ce soit la domination de la population autochtone, ou l’approche inéluctable de la guerre. Une réussite remarquable.