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jeudi 6 février 2025

Camus - Entre Justice et mère

Quel écrivain, dès lors oserait, dans la bonne conscience, se faire prêcheur de vertu ?


Ce tome contient une histoire complète, de nature biographique. Son édition originale date de 2013 Il a été réalisé par José Lenzini (auteur des livres : Derniers jours de la vie d’Albert Camus, Camus et l’Algérie) pour le scénario, et par Laurent Gnoni pour les dessins et les couleurs. Il comprend cent-vingt-trois pages de bande dessinée. Il se termine avec une liste des vingt ouvrages d’Albert Camus sous forme d’un petit dessin dans une case carrée et du titre situé au-dessus, avec une liste en bonne et due forme et les dates dans la colonne de gauche.


Quand le narrateur a appris la nouvelle, il a ressenti la nécessité d’écrire. Il a hésité. De l’eau a coulé sous les ponts depuis l’école Aumerat, depuis leurs virées au jardin d’Essai et aux Sablettes, depuis les matchs de foot au Champ-Vert ! Il a froissé plusieurs feuilles de papier sans pouvoir aller plus loin que les quelques mots du début. Albert, Bébert, Moustique ? Ils étaient si proche… Comment l’appeler sans être inconvenant ? L’enfance est loin et Albert a eu le prix Nobel, c’est quand même autre chose qu’un prix d’honneur de fin d’année ! Tiens le prix Nobel… Il pourrait commencer par ça, pourquoi pas ? Les copains et lui étaient tellement fiers quand Camus l’a eu ! Alors, il a ressorti une vieille machine à écrire, mais pas aussi vieille que leurs souvenirs de gosses, et il se met à lui parler avec ses mots écrits au fil de la mémoire partagée. Des lignes que Camus ne lira pas… Le jour est le 10 décembre 1957. Sous les ors et les brocarts de l’Hôtel de ville de Stockholm. Le narrateur imagine Camus… un goût âcre dans la bouche. Des gestes ankylosés par un engourdissement diffus. Tête lourde et tempes folles. Le souffle encore plus court qu’à l’issue de la récré. Il doit être blême. Au bord de l’évanouissement. Le doute oppresse une fois encore l’écrivain. Toujours ce vieux complexe face à un monde qui n’est pas le sien. Des flashs crépitent tels des soleils terribles. Comme il l’a dit à quelques proches, ce prix Nobel de littérature devait revenir à André Malraux. Albert n’a que quarante-trois ans. C’est un peu jeune. Et puis… son œuvre n’en est qu’à ses débuts. Une musique de cour retentit. Les applaudissements fusent dans un bruit de plage tourmentée. Impossible de se jeter à l’eau. Pourtant, il doit s’en souvenir, aux Sablettes, on y allait même par fortes vagues on y allait !



La guerre fait rage en Algérie. En ce moment de gloire, les pensées d’Albert Camus vont sûrement vers sa mère, là-bas, toujours silencieuse, résignée et digne dans sa pauvreté. Albert Camus entame son discours devant l’assemblée du prix Nobel : En recevant la distinction dont votre libre Académie a bien voulu m’honorer, ma gratitude était d’autant plus profonde que je mesurais à quel point cette récompense dépassait mes mérites personnels. Tout homme et, à plus forte raison, tout artiste, désire être reconnu. Je le désire aussi. Mais il ne m’a pas été possible d’apprendre votre décision sans comparer son retentissement à ce que je suis réellement.


Pas facile de restituer toutes les dimensions d’un tel homme que Albert Camus (1913-1960) : philosophe, écrivain, journaliste militant en particulier pendant la seconde guerre mondiale, romancier, dramaturge et novelliste, s’étant engagé en faveur des indépendantistes algériens, et ayant également dénoncé la barbarie de l’arme atomique utilisée sur Hiroshima et sur Nagasaki (comme rappelé dans le présent ouvrage). Le scénariste propose un point de vue original : celui d’un ancien copain et camarade de classe de l’auteur. Ce dispositif permet aux auteurs d’utiliser des mises en page sortant de l’ordinaire. Régulièrement, le lecteur découvre un page de texte avec des illustrations, le narrateur écrivant ses souvenirs ou ses ressentis et ses attentes vis-à-vis de Camus. Une vingtaine de pages s’apparentent à du texte illustré, et quelques-unes encore à un récitatif courant au fil de cases de bande dessinée. La page intitulée Épilogue correspond à une page de texte sans illustration et elle introduit la dernière partie de huit pages, consacrée à la déclaration relative à la préférence accordée à sa mère avant la justice. En page cinq, le lecteur découvre un titre : Discours de Suède, première partie. Il y a encore quatre extraits dudit discours, qui ouvrent chacune un nouveau chapitre dans la vie de l’auteur. Le lecteur voit alors Albert Camus à la tribune devant l’assemblée convoquée par l’Académie suédoise, avec des phylactères contenant des extraits authentiques de son discours.



D’une certaine manière, Albert Camus devient celui passé à la postérité, un peu après la moitié de l’ouvrage. Le scénariste a déjà consacré quatre ouvrages à cet écrivain, et il en présente la vie, faisant des choix sur les moments de sa vie retenus, et en intégrant plusieurs des convictions de Camus. Le lecteur plonge donc dans une présentation à la structure sophistiquée, plus ambitieuse qu’une reconstitution historique chronologique des faits. L’auteur accorde la moitié de la bande dessinée, à l’enfance d’Albert pour montrer d’où il vient, à la fois son histoire familiale, le contexte sociopolitique du milieu dans lequel il a grandi. La partie biographique commence avec la mère âgée de l’auteur se replongeant dans ses souvenirs, le pendant se trouvant dans l’épilogue qui est consacré à la phrase de l’auteur sur la défense de sa mère avant la justice. L’écrivain engagé naît en 1913 dans la campagne algérienne. Le lecteur ne s’attend pas forcément au dénuement qu’il voit : pas de voiture à l’époque mais une charrette, pas d’hôpital mais un médecin-colonel qui arrive après l’accouchement. L’emploi modeste du père : caviste dans une grande propriété vinicole, ce qui consiste à surveiller les vendanges en cours, veiller à la bonne marche des opérations dans un contexte colonial, avec un fond de racisme. Un voyage en train jusqu’à Alger en troisième classe du fait des faibles revenus du père. Un séjour chez la grand-mère qui compte chaque centime. L’opposition de cette dernière à ce que son petit-enfant continue des études car il doit travailler dès que possible pour améliorer les revenus de la famille. Etc.


Le lecteur a peut-être relevé l’emploi d’une palette de couleurs assez particulière sur la couverture, avec ce fond jaune et cette ombre carmin. L’artiste compose ses cases avec un mixte de figures détourées par un trait de contour, et d’autres éléments représentés en couleur directe. En outre il met régulièrement en œuvre une palette de couleur avec des compositions expressionnistes, plutôt que naturalistes. Il en va ainsi pour la scène de déplacement sous la pluie et d’accouchement dans la cuisine : des aplats de deux tons de jaune, d’orange, de bleu foncé, développant une ambiance entre isolement dans la nuit et chaleur humaine de solidarité. Au fil des séquences, le lecteur ressent cette sensibilité apportée par les couleurs : la robe majoritairement en aplat noir solide de la grand-mère, les fonds de case rouge alors que l’enfant Albert ressent de plein fouet la colère sourde de sa grand-mère, le blanc éclatant alors que l’enfant court dans les rues d’Alger pour exprimer la force de la lumière du soleil, le marron terne lors du séjour à l’hôpital, la superbe alliance d’un rouge carmin pour un tapis avec les rats noirs formant une svastika sur le cercle blanc comme allégorie de La peste, etc.



L’artiste sait rendre l’apparence d’Albert Camus. Il représente des personnages à la morphologie normale, sans exagération anatomique, en simplifiant leur représentation, moins de traits, tout en conservant leur humanité et leur capacité à susciter l’empathie chez le lecteur. Ce dernier sent la séduction graphique opérer sur lui : un équilibre parfait entre ce qui est montré et délimité par des traits de contour et ce qui est suggéré par les couleurs, sous-entendu et laissé à l’imagination. Il remarque la coordination étroite entre scénariste et artiste pour des mises en page pensées et imaginées spécifiquement en fonction de la scène. Il voit des trouvailles visuelles très expressives : des pages sans bordure avec des images se fondant l’une dans l’autre pour exprimer une continuité (par exemple dans les différentes tâches professionnelles de Lucien Auguste Camus), des cases de la largeur de la page pour un effet panoramique mettant en valeur la beauté des paysages algériens, des personnages dessinés par-dessus les cases d’une page pour indiquer qu’ils passent de l’une à l’autre lors de leur trajet, trois cases de la hauteur de la page pour conférer la sensation d’étroitesse de l’appartement de la grand-mère, une case se déployant comme une bande médiane sur deux pages en vis-à-vis avec les personnages représentés dans différentes positions, un fac-similé de une d’un journal, un champignon atomique avec un monceau de crânes à son pied, le visage de Camus en noir sur fond blanc dans la partie gauche de la planche s’opposant à celui de Sartre en contraste inversé (traits de contour blancs sur fond noir) pour marquer l’opposition irréconciliable, etc.


Le lecteur sent bien que les auteurs brossent un portrait orienté d’Albert Camus. Du fait de la pagination, ils ont dû faire des choix : en particulier, ils ne s’appesantissent pas les rappels historiques, ils ne développent ni le contexte de la seconde guerre mondiale, ni celui de la guerre d’Algérie (1954-1962) dont il vaut mieux disposer d’une connaissance basique pour apprécier et comprendre la position de l’écrivain. De la même manière, ils évoquent les titres des ouvrages de l’écrivain, sans les présenter que ce soit leur intrigue, ou leur contenu philosophique. Là encore, une connaissance superficielle ajoute à la richesse de cette lecture. Ils ont choisi le point de vue familial et celui du contexte géographique, social et historique. Ils se tiennent à l’écart d’une narration de type Moments clés ayant défini à tout jamais la trajectoire de vie d’Albert Camus, se positionnant plutôt dans une optique montrant les conditions dans lesquelles se sont opérées son enfance et sa trajectoire de vie jusqu’à l’âge adulte, le lecteur étant libre d’en déduire comment se sont forgées ses convictions morales, et comment il a été conduit à s’engager dans certaines causes.


Impossible de présenter Albert Camus de façon complète dans un ouvrage de moins de cent-cinquante pages. Aussi, il apparaît que les auteurs ont choisi sciemment un point de vue, celui d’un ancien camarade de classe de l’écrivain, pour évoquer des composantes précises de la vie de l’auteur. La narration visuelle s’avère très agréable, avec des émotions portées par des compositions de couleurs, et une mise à profit de solutions visuelles variées. Le lecteur découvre la singularité du parcours de vie d’Albert Camus, en tant qu’homme de son temps, avec des origines qui lui sont propres, l’amenant à mieux comprendre ses choix d’auteur. Enrichissant.



jeudi 23 janvier 2025

Les Matins doux - Simone de Beauvoir & Nelson Algren

Nos amours contingentes sont au final bien peu face à notre amour nécessaire.


Ce tome contient une biographie partielle de Simone de Beauvoir entre 1947 et 1951. Sa première édition date de 2023. Il a été réalisé par Ingrid Chabbert pour le scénario, Anne-Perrine Couët pour les dessins, et Alessandra Alexakis pour les couleurs. Il compte cent-huit pages de bande dessinée. 


En 1951, Nelson Algren est installé à sa table de travail, devant la fenêtre grande ouverte : sa machine à écrire est posée sur la table devant lui, avec une feuille insérée, prête à l’emploi. Le chat Doubleday vient se frotter à la machine en ronronnant. L’écrivain regarde par la fenêtre, deux femmes sont assises sur des chaises longues en train de discuter, lui tournant le dos. Elles rient, ce qui a le don d’énerver Nelson. Il ferme les rideaux et se lève pour aller donner à manger au chat dans la cuisine. Elles rient encore. Le soir, il est allongé sur le canapé avec un plaid sur les jambes, en train de fumer en regardant le plafond. Simone rentre dans la pièce et lui annonce qu’elle va se coucher, elle va rejoindre le lit glacial qu’il a délaissé. Il se tourne pour écraser son mégot dans un cendrier et lui souhaite une bonne nuit. Il se relève, se met à sa table de travail et tape inlassablement une seule et unique phrase, ligne après ligne : Ne couche jamais avec une femme qui a plus d’ennui que toi.



En février 1947, Simone de Beauvoir voyage dans un train. En ouvrant son sac, elle fait tomber un papier que sa voisine ramasse et lui tend ; elle le déplie : y figure le nom de Nelson Algren avec son numéro de téléphone. Arrivée à la gare de Chicago, elle descend en manquant de tomber du fait sol glissant, et elle remarque le consul qui tient une pancarte à son nom. Il lui souhaite la bienvenue à Chicago et la fait monter dans sa voiture avec chauffeur. Il lui explique que son assistante a préparé un programme, et il lui a demandé ne pas trop surcharger car elle a souvent la main lourde. Il la dépose à son hôtel, le Palmer House. Elle gagne sa chambre avec ses bagages. Elle enlève ses chaussures et s’allonge sur le lit. Puis elle reprend le papier plié, décroche le combiné, et demande à ce qu’on lui passe le numéro correspondant. Nelson Algren se trouve dans sa cuisine, et il raccroche au nez de son interlocutrice par trois fois. Simone de Beauvoir finit par avoir la présence d’esprit de demander à l’opératrice d’expliquer à Nelson Algren qui elle est, avant qu’elle ne le lui passe. Ayant ainsi surmonté la barrière de la langue, elle se présente à l’écrivain : elle a eu ses coordonnées par sa chère amie Madame Guggenheim, une bien piètre hôtesse, mais charmante néanmoins. Elle lui dit qu’elle n’est à Chicago que pour quelques heures et qu’elle cherche un bon ami avec qui boire un verre et découvrir la ville. Il lui propose qu’ils se retrouvent dans un petit café dans une heure. Sur place, il lui propose d’aller au comptoir, car il trouve cela tellement plus sympathique. Ils prennent chacun un whisky : lui sans glace, elle avec.


Les autrices ont choisi une période bien précise dans la vie de Simone de Beauvoir (1909-1986) : celle de sa relation avec l’écrivain Nelson Algren (1909-1981) bien sûr, met aussi celle de la rédaction et de la publication de son essai Le deuxième sexe (1949). Le lecteur apprécie d’autant plus cette tranche de biographie qu’il a en tête l’importance de cet essai qui soutient que l'image de la femme est une construction sociale et aliénante. Il lui suffit également d’avoir une vague idée sur la forme de la relation la liant à Jean-Paul Sartre (1905-1980), qui est mise en scène en contrepoint de celle avec Algren. Le présent ouvrage aborde l’une et l’autre de ces composantes. Le lecteur sourit en découvrant la philosophe prononcer la célèbre phrase en page cinquante-neuf : On ne naît pas femme on le devient, c’est une évidence, on se forme on lutte, on compose avec la majorité assourdissante. Dans la page précédente, elle évoque la discussion qui lui a donné l’idée d’écrire sur les femmes, une remarque de Sartre qui lui a demandé ce qu’être signifiait pour elle : Tout de même vous n’avez pas été élevée de la même manière qu’un garçon, il faudrait y regarder de plus près. Alors qu’elle évoque ce projet avec son amant américain, celui-ci lui fait remarquer que cette description de la condition féminine est peu comme celle des Noirs-Américains ici, qu’il y a de grandes similitudes, et qu’elle devrait rencontrer Richard Wright (1908-1960), il lui parlera de l’oppression des noirs comme personne. Elle se dit qu’elle devrait lire son roman Native Son (1940, Un enfant du pays).



Par la force des choses, le lecteur aborde donc ces pages avec en tête l’idée que la vie même de Simone de Beauvoir a nourri ses écrits, aussi bien autobiographiques que philosophiques. Il connaît peut-être moins l’œuvre de Nelson Algren et sa vie, ou même cette époque de la vie de l’écrivaine. Tout commence en 1951, enfin la bande dessinée commence par un bond dans le futur, ou plutôt commence avec la fin de la dernière séquence du tome, et la fin de la relation entre les deux amants. Dans ces quatre pages, le lecteur note l’amertume qui s’est installée entre eux, et la phrase avec laquelle l’écrivain noircit la feuille dans la machine à écrire. Il apprécie le trait fin de la dessinatrice, pour détourer chaque objet, chaque meuble et les personnages. Elle réalise des cases dans un registre réaliste et descriptif. Elle s’applique à donner à voir les différents environnements : la maison avec des meubles bon marché et de nombreux livres sur les étagères et en pile, la ligne d’immeubles de Chicago vue depuis le lac Michigan, la belle chambre dans un hôtel de standing contrastant avec l’appartement modeste d’Algren dans un quartier populaire, un bar populaire, le métro aérien, une grande salle chic de réception, un gigantesque hall d’aéroport, la statue de la Liberté, un voyage sur un bateau avec une roue à aubes, la foule à la Nouvelle Orléans, une pyramide à degré au Mexique, un marché très coloré au Guatemala, un boxe de ring, et bien sûr le café de Flore à Paris.


La dessinatrice donne une allure normale à ses différents personnages, et elle sait reproduire l’apparence des individus connus, à commencer par le couple. Elle utilise un trait fin, un peu lâche pour en délimiter les contours, ce qui leur confère une forme de vie. Elle apporte un soin particulier aux toilettes de Simone de Beauvoir et aux tenues vestimentaires en général, veillant à ce qu’elles correspondent bien à la réalité de l’époque. Le lecteur apprécie la qualité de la coordination entre scénariste et dessinatrice, qui ont le souci de penser leur narration en termes visuels, en évitant les longues enfilades de têtes en train de parler. Ainsi les personnages sont souvent représentés en train de deviser tout en vaquant à leurs occupations : cuisiner, rectifier sa coiffure, observer les autres clients du bar, manger, se promener, s’occuper du chat, jouer aux cartes, écrire bien sûr. Le lecteur se rend compte qu’il sourit de temps à autre quand un visage exprime une émotion avec candeur, avec une jeunesse inattendue. La narration visuelle se montre graphique lors des rapports sexuels : nudité complète et de front, variation dans les positions, sans tomber dans la performance athlétique.



De fait, le lecteur comprend que la vie que mène Simone de Beauvoir pendant ces quatre années, et certainement durant toute sa vie, s’avère bien différente de celle de la majorité des femmes de son époque. En page vingt-quatre, alors qu’elle sort le soir dans la rue avec Algren, elle lui fait remarquer qu’elle n’a jamais marché derrière un homme, et elle le rejoint pour marcher à sa hauteur. Ce moment trouve un écho en page quatre-vingt-huit où elle marche derrière lui dans une zone désertique, en signe de leur éloignement émotionnel. Le lecteur peut voir une femme follement amoureuse de cet écrivain américain : un homme qui vit dans un quartier populaire, qui pratique la boxe, et dont elle va se charger de faire traduire ses romans en France. Elle se montre honnête avec lui : aucune promesse de mariage ou de couple stable, aucune intention de rompre avec Jean-Paul Sartre. En page soixante-six, celui-ci embrasse Simone sur le sommet de la tête, en lui disant que leurs amours continentes sont au final bien peu face à leur amour nécessaire, en l’appelant par le surnom de Castor. Le lecteur sourit en pensant à la différence entre les deux hommes : Nelson Algren qu’il voit monter sur un ring de boxe pour s’entrainer, et sa déclaration qu’écrire s’apparente à un match de boxe, en comparaison de l’intellectuel germanopratin. À ce titre, la réunion dans le café de Flore de Simone de Beauvoir avec ses deux amants apparaît assez déstabilisante. Ainsi, les autrices font exister la philosophe dans sa vie amoureuse, montrant comme son œuvre se nourrit de sa relation avec Algren et respectivement, tout en montrant sa vie passionnée.


Le nom de la collection s’applique parfaitement à cette relation, à savoir Dyade : réunion de deux principes qui se complètent réciproquement. Le lecteur découvre la relation qui a uni Simone de Beauvoir alors en phase de conception de son essai Le deuxième sexe, à Nelson Algren, en train de rédiger L’homme au bras d’or. La narration visuelle s’avère vivante, mettant en scène deux êtres humains amoureux et chacun avec son caractère. Chaque scène vient montrer les interactions entre ces deux écrivains, faisant apparaître comment l’un inspire l’autre et réciproquement. Une belle relation bénéfique à chacun.



mardi 19 novembre 2024

Le Monde de Sophie T02 La Philo, de Descartes à nos jours

Nous voyons toujours le monde à travers les lunettes de notre perception.


Ce tome est la deuxième moitié d’un diptyque constituant l’adaptation du roman du même nom, écrit par Jostein Gaarder, publié en 1991. Il vaut mieux avoir lu le premier tome car il y a une construction narrative chronologique et progressive : Le Monde de Sophie, tome 1 La Philo de Socrate à Galilée (2022). Il a été réalisé par Vincent Zabus pour l’adaptation en scénario, par Nicoby pour les dessins, et Philippe Ory pour les dessins. Son édition originale date de 2023. Il comprend deux-cent-cinquante pages de bande dessinée.


Hilde s’est approchée du la berge du lac. Elle prend place dans la barque attachée à un pieu. Elle utilise les rames pour se diriger vers la maison et son ponton situés sur l’autre rive du lac. Sans hésitation, elle pénètre à l’intérieur et se dirige vers un meuble. Elle ouvre le grand tiroir et y prend le carton à dessin qui s’y trouve. Elle le met dans la barque et elle rame pour revenir à son point de départ. De son côté, Sophie se trouve dans un appartement en haut d’un petit immeuble. En face d’elle, Alberto Knox est trempé. Il lui demande si elle sûre de l’avoir vue, et elle lui répond par l’affirmative, ce qui le laisse pantois, et il se laisse tomber dans le fauteuil derrière lui. Puis l’énervement le reprend et il arrache ses vêtements trempés pour les jeter par terre et rester en sous-vêtement. Il reste debout et il récapitule pour être sûr : Dans la cabane près du lac, dans un petit meuble qui était fermé à clé et dont Sophie a violemment fracassé le tiroir, elle a trouvé un carton à dessin, et dedans elle a découvert qu’ils ne sont, lui et elle, que des personnages de BD. Se rend-elle compte ? Il n’existe pas, il n’est qu’un influx nerveux dans la tête de leur auteur… de BD, en plus ! En ce moment, est-ce lui Alberto qui parle, ? Ou est-ce l’auteur à travers lui ? Il met à gesticuler vivement en disant qu’il n’est qu’une marionnette. Il décide de se mettre nu, comme ça sa BD sera censurée pour les jeunes et il n’en vendra aucune.



Sophie fait observer à Alberto que c’est inutile de s’énerver, ce qu’il fait, c’est également l’auteur qui l’a décidé. Elle cite Marc-Aurèle : Si tu t’affliges d’une cause extérieure, ce n’est pas elle qui t’importune, c’est le jugement que tu portes sur elle. Alberto lui crie dessus de ne pas jouer à la philosophie avec lui. Elle répond du tac au tac que c’est ce qu’il lui a appris. Sophie récapitule à son tour : ils sont là pour philosopher et ils n’ont pas vraiment le choix. Mais quand elle en aura compris un peu plus, elle n’hésitera pas à tester les limites de sa nature. Elle énonce les questions : ils ne savent toujours pas qui est cette fameuse Hilde, ni pourquoi les pages de leur histoire se trouvaient dans cette cabane, ni qui est leur auteur. Alberto reste prostré dans le fauteuil, accablé par la connaissance de sa nature, par le fait d’être littéralement enfermé dans des cases. Sophie emploie les grands moyens pour le sortir de sa torpeur : elle lui jette un nouvel habit, et elle lui hurle dessus, en très grosses lettres qui forment ainsi le titre du chapitre : 12. DESCARTES. Dans un réflexe pavlovien, Alberto se met debout et commence à présenter ce philosophe : René Descartes est né en 1596 et mort en 1650. Il continue : Il y a une filiation qui part de Socrate et Platon pour arriver à Descartes en passant par Saint Augustin. Ils étaient tous des rationalistes invétérés.


Quelles promesses ! Les auteurs fixent l’horizon d’attente du lecteur à la fois à la présentation des grands courants de pensée philosophique de Descartes à nos jours, et à la fois au devenir de deux personnages ayant conscience d’être dans une bande dessinée, animés par un auteur. Pour autant, il leur fait pleinement confiance pour tenir leurs promesses, car le premier tome est une réussite, ils bénéficient d’une histoire en béton (un bestseller mondial) et ils ont prouvé qu’ils savent en faire une vraie bande dessinée, avec mêmes quelques éléments plus récents. En particulier, le lecteur retrouve la préoccupation très contemporaine de Sophie pour la préservation de la planète Terre, l’étonnement quant à la quasi absence de femmes philosophes, l’utilisation d’un ordinateur, l’impossibilité d’une croissance infinie alors que les ressources naturelles sont finies, le constat sur le fonctionnement de dictatures contemporaines. Il est vrai que de temps à autre le lecteur ressent que les auteurs peinent à trouver des solutions visuelles pour certains systèmes de pensée. Par exemple, le contrat de social de Jean-Jacques Rousseau prend la forme de feuilles lues par Sophie, avec du texte et la tête du philosophe dessinée à côté. De temps à autre, un philosophe expose ses idées dans de copieux phylactères, tout en marchant.



Pour autant, le lecteur se trouve emporté par la narration visuelle. Le dispositif d’avoir une jeune fille faisant la découverte de la philosophie fonctionne à plein : il s’y identifie complétement. Au point que lorsque Sophie fait un effort de concentration, il le fait également, à la fois par mimétisme, à la fois pour l’accompagner dans son effort dans un élan d’empathie spontanée. Elle incarne à la fois la curiosité de l’adolescence, les découvertes pour la première fois, le plaisir de jouer le jeu, de s’interroger sur ce qui est exposé, l’envie d’apprendre et la capacité de réagir pour prendre du recul, penser par elle-même. Quel que soit son âge et son identité, la projection du lecteur se produit spontanément : son entrain, sa volonté d’aller de l’avant, la façon dont elle s’adapte à la découverte de sa véritable nature, etc. Ni le scénariste, ni le dessinateur ne la sexualise dans son comportement ou sa représentation, sans pour autant qu’elle ne devienne un garçon manqué. Au fil de ses tribulations et de ses découvertes, aussi bien intellectuelles que physiques, Sophie marche, se détend près d’un petit cours d’eau, croise les bras avec un petit sourire satisfait, s’étire, rampe, escalade, évite un lion bondissant et rugissant, s’adosse à un pommier, plonge sa main dans le cœur d’Alberto, rajeunit jusqu’à redevenir une jeune enfant, devient une très vieille femme ridée, se fait très mal à la main en tapant de toutes ses forces sur une poutre, tape dans la bordure d’une case, soulève le coin d’une case pour voir ce qu’il y a en-dessous, s’introduit dans un dessin accroché au mur, effectue un voyage sur un navire à voiles, dans un sous-marin, etc. Les interactions avec Alberto Knox fonctionnent sur la dynamique du clown blanc et de l’Auguste, sans verser dans un registre circassien caricatural.


Pour représenter les philosophes, l’artiste s’inspire des images les plus iconiques, tout en recourant parfois à des versions plus jeunes correspondant à l’âge auquel ils ont conçu ou écrit leurs ouvrages les plus significatifs, sans exagération anatomique. Pour autant, ils conservent leur statut d’individus passés à la postérité, d’icônes dispensant leur savoir, exposant leurs théories ou leurs principes. En fonction de sa familiarité avec les uns et les autres, le lecteur les voit comme de doctes enseignants, ou conformes à leur image figée par l’inconscient collectif (pour Karl Marx et Sigmund Freud par exemple). Plus que dans le premier tome, le choix des philosophes donne une idée au lecteur, de l’orientation de l’écrivain qui ne pouvait pas évoquer tout le foisonnement du vingtième siècle. Simone de Beauvoir le dit à Sophie : Il n’est pas évident de lui présenter la philosophie au XXe siècle, ça part beaucoup de directions. Ce à quoi Jean-Paul Sarter ajoute : Et comme ils vont parler de l’Histoire récente, il est plus difficile d’avoir du recul. Il conclut qu’il y a quand même un courant déterminant : l’existentialisme. Dans cette seconde partie, Sophie et son guide Alberto Knox rencontrent successivement René Descartes (1596-1650), Baruch Spinoza (1632-1677, déterminisme), John Locke (1632-1704), David Hume (1711-1776), George Berkeley (1685-1753), Thomas Hobbes (1558-1679), Jean-Jacques Rousseau (1712-1778), une synthèse de Montesquieu (1689-1755), Voltaire (1694-1778) et Rousseau, Olympe de Gouges (1748-1793), Emmanuel Kant (1724-1804), Friedrich Wilhelm Joseph von Schelling (1775-1854), Georg Wilhelm Friedrich Hegel (1770-1831), Søren Kierkegaard (1813-1855), Johann Wolfgang von Goethe (1749-1832) et Les souffrances du jeune Werther (1774), Karl Marx (1818-1883), Charles Darwin (1809-1882), Sigmund Freud (1856-1939) et son lien avec les surréalistes (dont André Breton, 1896-1966), Friedrich Nietzsche (1844-1900), Jean-Paul Sartre (1905-1980), Simone de Beauvoir (1908-1986), et pour finir Albert Camus (1913-1960). Comme dans le premier tome, l’accent est mis sur les philosophes européens.



En entamant ce diptyque, le lecteur s’attend à disposer d’un passage en revue des philosophes majeurs dans un ordre chronologique : les auteurs comblent cette attente et vont au-delà en faisant apparaitre les liens logiques qui peuvent exister entre certaines philosophies. Ils parviennent à relever le défi de présenter la pensée de ces philosophes de manière intelligible, pour chacun d’entre eux. Le lecteur sait bien qu’il s’agit d’une démarche de vulgarisation, donc réductrice, et pas d’une synthèse exhaustive. D’ailleurs, pour certains philosophes, ils choisissent un développement au sein de leur œuvre, de préférence à une vision globale. Ils expliquent également les raisons qui les ont poussés à retenir des penseurs pas forcément identifiés comme des philosophes ou moins connus : Goethe pour la mise en avant l’oisiveté comme idéal du génie et la paresse comme vertu du romantisme, Marx pour avoir lié la philosophie à l’Histoire, Darwin pour avoir modifié la place de l’être humain dans la création, Freud pour avoir mis en avant la part d’inconscient chez l’homme. En fonction de ses connaissances, le lecteur découvre plus ou moins ces philosophes, leur pensée, en voyant peut-être certains sous un autre jour. Il ressent à plusieurs reprises la qualité de la vulgarisation lorsque des concepts complexes font sens, par exemple l’Éternel Retour ou la phrase de Camus (Il faut imaginer Sisyphe heureux). Il se trouve capable de situer des idées ou des concepts qu’il a pu déjà croiser et leur réattribuer leur origine, par exemple la subjectivité de chaque être humain conceptualisée par Emmanuel Kant, puis par Georg Wilhelm Friedrich Hegel. Dans le même temps, il suit l’évolution de Sophie et d’Alberto Knox, ayant conscience d’être des personnages de bande dessinée, s’interrogeant sur l’éventualité d’une forme de liberté pour eux, cherchant comment gagner en autonomie, utilisant ce qu’ils apprennent pour considérer leur propre monde autrement, en acquérir une nouvelle compréhension. Ils sont littéralement une allégorie de la propre démarche du lecteur, acquérant de nouvelles connaissances philosophiques qui lui permettent de comprendre la réalité autrement.


Une attente démesurée et peut-être déraisonnable du lecteur : avoir une idée globale et chronologique du développement de la philosophie à travers siècles. Les auteurs comblent son horizon d’attente avec une narration visuelle vivante et pleine de trouvailles pour mettre en scène cette entreprise ambitieuse de vulgarisation. Ainsi le lecteur peut replacer toutes ces théories de philosophes dans leur contexte (et dans l’ordre), bénéficier d’une introduction intelligible à leur pensée. Cet ouvrage va même beaucoup plus loin encore en montrant comment Sophie Admunsen est transformée par son apprentissage, comment elle acquiert une compréhension nouvelle de sa condition, et comment cela transforme sa manière d’interagir avec le monde, la mise en pratique de ce savoir. Magistral.



mercredi 6 décembre 2023

Bourdieu - Une enquête algérienne

Le dessein du sociologue n’est pas de juger, mais de comprendre.


Ce tome contient une biographie partielle de Pierre Bourdieu (1930-2002), sociologue, entremêlé de la propre histoire de la relation de Pascal Génot avec l’Algérie. Sa parution date de 2023. Le scénario a été réalisé par Pascal Génot, docteur en sciences de l’information et de la communication, ayant été chargé d’enseignement en sociologie des publics, d’après une enquête documentaire réalisée avec Saadi Chikhi. Les dessins ont été réalisés par Olivier Thomas. Il s’agit d’une bande dessinée en noir & blanc qui compte deux-cent-quarante-deux pages. L’ouvrage se termine par un dossier de quatre pages dont une de photographies sur les approches et les sources documentaires, deux pages de bibliographie, une page de remerciements.


Alger en 2023, le souvenir de nombreuses manifestations : les rassemblements pro-démocratiques de janvier-mars en 2011, les mobilisations contre un projet d’exploitation du gaz de schiste à In Salah en janvier 2015, la répression des émeutes populaires des 4-10 octobre 1988 à Alger, la marche kabyle contre les répressions policières aux portes d’Alger le 14 juin 2001, les manifestations pour la paix et l’indépendance en décembre 1960 dans plusieurs quartiers populaires d’Alger, le Hirak issu à partir de mars 2019 d’un refus d’un cinquième mandat présidentiel d’Abdelaziz Bouteflika, les manifestations du printemps berbère en Kabylie à Tizi-Ouzou en mars-avril 1980, la première fête de l’indépendance de l’Algérie le 5 juillet 1962. Chapitre un : un aller pour l’Algérie. Paris en juillet 2015, Pascal Génot retrouve Mohand devant la station de métro Barbès-Rochechouart. Ils échangent des nouvelles sur les membres de leur famille respective. Ils se connaissent depuis 2011.



Quelques années auparavant, le scénariste avait coécrit une BD qui se déroule entre Marseille et l’Algérie. L’idéal aurait été d’aller sur place faire des repérages, s’imprégner des lieux pour mieux les ré-imaginer ensuite… Mais depuis la guerre civile des années 1990, l’Algérie reste un pays relativement fermé. Le visa ne s’obtient pas facilement et la circulation hors d’Alger et d’Oran, les grandes villes du nord, est fortement déconseillée aux voyageurs étrangers. L’occasion s’est finalement présentée en mars 2011. Il venait de terminer une thèse sur les minorités culturelles au cinéma, une recherche qu’il avait faite à partir de la Corse, sa région natale. Grâce à une amie, le festival du film Amazigh (berbère) l’a alors invité pour faire une conférence. Mohand filait un coup de main. Il était venu les chercher à l’aéroport, lui et d’autres invités. Alger en mars 2011, Pascal a voyagé depuis Marseille, avec Danièle l’amie qui lui avait proposé ce séjour. Poète militante antiraciste, elle n’avait jamais cessé de venir en Algérie, même dans les années les plus dures. Mohand les attend en compagnie d’un second chauffeur, Nasser, et d’autres invités du festival, une réalisatrice et une actrice venues de Tunis. Danièle présente Pascal à Mohand, en tant que scénariste de BD, et ce dernier lui demande de revenir six mois plus tard à l’occasion du festival de BD à Alger pour animer une formation sur le scénario. Pascal accepte.


À la découverte du titre, le lecteur comprend qu’il va être question de la période de la vie du sociologue qu’il a passé en Algérie, c’est-à-dire de 1956 à 1960, d’abord au titre de son service militaire, puis pour des enquêtes et études de terrain. Mais le récit ne commence pas avec le sociologue : il débute avec l‘évocation de huit grandes manifestations de protestation en Algérie. Puis il passe à la mise en scène du scénariste : sa rencontre fortuite en 2015 avec un Algérien qui fut son guide, suivi par un retour dans le passé en 2011. Pierre Bourdieu est évoqué pour la première fois en page vingt-huit dans une photographie où il discute avec l’écrivain instituteur Mouloud Feraoun (1913-1962). Dans ces quelques pages, l’artiste impressionne déjà fortement le lecteur : le soin apporté à cette vue de la ville d’Alger depuis un balcon où aucun détail ne manque, la foule composée d’individus tous distincts avec les marques de l’époque correspondante, les forces policières, la station Barbès-Rochechouart avec le métro aérien immédiatement identifiable, la foule bigarrée, le marchand de journaux, l’architecture caractéristique de la station avec ses escaliers menant au quai, puis l’évocation de l’aéroport d’Alger, une scène d’émeute en janvier 2011, le trajet à travers la ville d’Alger avec chaque quartier représenté conformément à la réalité. Du travail d’orfèvre avec un soin remarquable apporté à l’exactitude géographique et temporelle.



La rigueur des auteurs lui ayant donné entièrement confiance, le lecteur continue. Il découvre qu’ils alternent donc entre des scènes du passé proche au cours desquelles l’artiste illustre les démarches du scénariste pour reconstituer le déroulement historique du séjour du sociologue en Algérie, et la reconstitution proprement dite de ce séjour également raconté sous forme de bande dessinée. Le travail de représentation continue avec la même qualité élevée et le même souci d’exactitude et de précision. Le lecteur ressent bien que la narration est conduite par la démarche de recherche du scénariste et que le dessinateur doit se mettre à son service. Pour autant, il ne s’agit pas d’un texte livré clé en main, charge au dessinateur de trouver comment apporter des informations visuelles. Par exemple, de nombreuses séquences relèvent d’une scène représentée en plusieurs cases. Le lecteur découvre également des pages muettes, c’est-à-dire dépourvues de texte, où toute la narration est réalisée par le biais des seules images. En outre, le dessinateur varie les constructions de page en fonction de la nature de ce qui est raconté ou exposé, mettant à profit la grande variété offerte par la bande dessinée : facsimilé de carte géographique, reproduction de unes de journal, reprise d’une photographie en dessin, forme de case en trapèze pour opposer deux personnes (par exemple Albert Camus et Jean-Paul Sartre en page quarante-six), dessin en pleine page pour un paysage remarquable (l’assemblée populaire nationale en page soixante-quinze), cases de la largeur de la page pour un trajet en voiture, dessin en double page et en ombre chinoise pour un bâtiment (pages cent-quatre et cent-cinq), reprise de couverture de livres, portrait d’après photographie de personnalités (l’extraordinaire portrait de Raymond Aron et de Germaine Tillion en page cent-vingt, un photoréalisme aussi réussi que complexe à réaliser), vignettes rectangulaires disposées en pourtour d’une double page pour encadrer un texte d’exposition sur la proto-sociologie, schéma en organigramme pour illustrer le concept de Champ, diagramme pour les différentes formes de patrimoine, reprise de slogans dans des graphies variées, etc. S’il y prête attention, le lecteur se retrouve fortement impressionné par l’intelligence et la pertinence graphique du récit.


Le dessinateur s’avère d’autant plus méritant que le scénariste a conçu un ouvrage ambitieux et sophistiqué. Le lecteur comprend que les séquences se déroulant de 2011 à 2015 servent au moins deux objectifs. Le premier est de donner au lecteur les éléments lui permettant de prendre du recul, de situer l’origine social du scénariste, la manière dont lui est venu l’idée de retracer le parcours de Bourdieu en Algérie, l’objectif poursuivi et la méthodologie mise en œuvre. En cela, l’auteur affiche que cette démarche est personnelle et que sa manière d’aborder et d’exposer le sujet est également personnelle. Le second est de montrer des facettes de la société algérienne dans les années 2010 de manière à fournir un point de comparaison aux observations de Bourdieu fin des années 1950, début des années 1960, faisant ainsi ressortir les éléments spécifiques de sa période d’observation. Incidemment, ce dispositif fait également ressortir les effets durables des travaux de Bourdieu dans son analyse sociologique de cette société, et lors des interviews avec les personnes qui l’ont rencontré ou côtoyé à l’époque. Ces séquences permettent de prendre du recul pour considérer le parcours de Bourdieu, ses démarches et la pérennité de ses analyses.



La forte pagination de l’ouvrage permet aux auteurs d’approfondir de nombreuses facettes de leur propos. Le scénariste fait œuvre de vulgarisation et même d’histoire en évoquant l’évolution de la situation en Algérie, pendant la guerre d’indépendance et après, les missions confiées au soldat Bourdieu, les différentes positions d’intellectuels comme Francis Fanon (1925-1961), Jean-Paul Sartre (1905-1980), Albert Camus (1913-1960), Raymond Aron (1905-1983), Germaine Tillion (1907-2008), Mouloud Feraoun (1913-1962). Il aborde la situation de l’Algérie sous l’angle sociologique, mais aussi historique, économique, culturel, politique. L’ouvrage est découpé en six chapitres : Un aller pour l’Algérie, Seconde classe, La guerre moderne, Un nouveau regard, Entre-deux, Maintenir l’ordre. Au fil de ces chapitres, l’auteur commence par retracer la vie de Pierre Bourdieu pendant son service militaire, s’interrogeant à la fois sur la genèse de son intérêt pour ce pays, et sur le rôle qu’il a joué en tant que militaire dans ladite guerre d’indépendance, au sein de la force armée du pays colonisateur. Par la suite, il ne se contente pas d’une biographie inscrite dans l’Histoire, il réalise une introduction vulgarisatrice sur la sociologie en évoquant rapidement Emmanuel Joseph dit l’abbé Sieyès (1748-1836), Claude-Henri de Rouvroi de Saint-Simon (1760-1825), Auguste Comte (1798-1857), Karl Marx (1818-1883), Émile Durkheim (1858-1917), Max Weber (1864-1920). Il explique de manière synthétique les principaux apports théoriques de Pierre Bourdieu : les champs, le capital et l’habitus, et bien sûr les mécanismes de reproduction des hiérarchies sociales. Il s’attache également à mettre en lumière l’importance essentielle de la collaboration entre Bourdieu et Abdelmalek Sayad (1933-1998), le lecteur souriant au parallèle avec le scénariste et son guide et ami Mohand.


En fonction de sa culture, le lecteur peut être familier du sociologue Pierre Bourdieu et de ses œuvres, de la guerre d’indépendance de l’Algérie, ou non. Olivier Thomas et Pascal Géno, avec Saadi Chikhi, ont réalisé un ouvrage remarquable, dense et accessible. La narration visuelle s’avère dense elle aussi, d’une qualité supérieure pour la reconstitution historique, pour la description des lieux, et pour la pertinence des mises en page et en scène pour raconter chaque séquence. Le scénariste s’avère tout aussi rigoureux dans son approche, approfondissant avec une rigueur pénétrante chaque facette de son enquête algérienne, et une prise de recul sophistiquée pour que le lecteur puisse se faire sa propre opinion en ayant pris connaissance des éléments nécessaires. Remarquable.



mercredi 21 juin 2023

Mes hommes de lettres

Les moutons de l’ignorance ont détalé devant l’esprit éclairé de la Renaissance.


Ce tome contient un essai complet sous la forme d’une bande dessinée. Il a été réalisé par Catherine Meurisse, pour le scénario, les dessins et les couleurs. Sa parution initiale date de 2008. Il comprend cent-trente et une pages de bande dessinée. Le tome s’ouvre avec une préface d’une page, rédigée par François Cavanna (1923-2014), louant la capacité de l’autrice à plonger le lecteur dans un endroit, en deux traits de plumes avec simplement quelques taches, quelques griffures, et rien n’y manque. Il met en avant tout ce qu’elle y a mis : son humour, sa rosserie, sa spontanéité, et des choses en plus. L’ouvrage se termine avec une sorte de page de remerciements : un dessin en dessous avec deux groupes d’auteurs, ceux retenus à gauche, et ceux pour lesquels il n’y avait plus de place à droite. Au-dessus du dessin la mention, Ce livre n’aurait pas pu se faire sans… et la liste de la vingtaine d’écrivains qui apparaissent dans la bande dessinée ; puis la mention Mais il aurait aussi pu se faire avec…, suivie par une liste de trente-sept autres écrivains (et des points de suspension) pour lesquels la bédéiste n’a pas disposé de la place nécessaire pour le faire figurer.


Moyen âge. Renart est en train de chanter une chanson, en s’accompagnant avec son luth, un château dans le lointain, en plein hiver. Les paroles de la chanson : Dans la douceur de la saison nouvelle, les oiseaux chantent chacun dans leur latin. Il apporte la joie en chantant, divertit les dames à l’abri dans leurs châteaux. Voici Renart le troubadour, qui va vous parler de la littérature de son temps. Perché sur une branche dénudée, un oiseau lui crie Bravo ! Renart continue en parlant : la littérature médiévale s’étend sur sept siècles. Alors que le Moyen Âge commence au cinquième siècle et finit à la moitié du quinzième, la littérature française émerge au neuvième et prend son essor au onzième. Elle s’épanouit au douzième siècle et évolue encore au treizième. Que de chiffres… Renart s’est rapproché du château et il continue : elle s’appuie sur les modèles littéraires antiques, mais reflète aussi un monde nouveau en mutation. Regardant par une fenêtre, il désigne ceux qui ont le monopole de l’écriture : les hommes d’église, qui s’expriment en latin littéraire.



Mais dans la rue, c’est le latin vulgaire qui est parlé. Et cette langue parlée évolue tant que ceux qui n’ont pas fait d’études ne comprennent plus le latin littéraire, et que la France finit par se diviser : au nord de la Loire on parle la langue d’Oil, au sud la langue d’Oc, sans compter les dialectes à l’intérieur. Bientôt, les clercs se mettent à écrire en langue vulgaire. Les hommes d’église décident de traduire tous leurs livres en langue romane, c’est-à-dire en français vulgaire. La littérature française était née. Et voilà que des quantités d’œuvres accessibles à tous voient le jour. Dans le rôle des diffuseurs : les jongleurs. L’oralité est primordiale dans la culture médiévale. Trouvères, au nord, et troubadours, au sud, font leur apparition au onzième siècle. Ils peuvent pousser la chansonnette sous forme de rondeau, après quoi enchaîner avec une ballade, suivie d’une ritournelle, et pourquoi pas un canso d’amor ou une petit dansa. À cette époque on ne se gêne pas pour remanier les textes.


Premier album complet de l’autrice, il début par Renart se montrant facétieux et exposant la naissance de la littérature française pendant huit pages. D’un côté, cela peut rappeler les manuels scolaires correspondants, utilisés au lycée, avec une pagination moindre, un choix d’auteurs réduits, et des extraits limités à une ou deux phrases quand il y en a. Catherine Meurisse consacre des chapitres de deux à huit pages, à une vingtaine d’auteurs classiques, en commençant par Chrétien de Troyes (1130-1180), pour finir par le couple Jean-Paul Sartre (1905-1980) et Simone de Beauvoir (1908-1986). La dimension scolaire disparaît dès la fin de la séquence introductive, pour passer dans une forme de présentation plus personnelle. L’introduction elle-même sort du cadre encyclopédique ne serait-ce que par les dessins. L’autrice réalise une vraie bande dessinée, et pas un texte qui serait complété par des images après coup. Pour ses dessins, elle a choisi une esthétique avec des caractéristiques marquées. Il ne s’agit pas d’une approche photoréaliste, mais plus d’une apparence entre la caricature et le dessin spontané. Ainsi Renart est représenté comme un renard anthropomorphe, avec des pieds et des mains trop petits par rapport à son corps, une tête une peut trop importante, et une bouche démesurée. Celui lui donne un air de personnage d’ouvrage pour enfant, avec des mouvements vifs qui évoquent également l’enfance. Les décors sont réalisés avec des traits de contour fins et un peu de guingois, sans segment parfaitement droit, mais en prenant bien soin de fermer chaque contour.



Au cours de cette séquence introductive, le lecteur constate également que l’artiste caricature les êtres humains de la même manière : petits pieds, petites mains, tête un peu plus grosse que les proportions anatomiques, exagération plus ou moins appuyées des expressions de visage. Tout cela apporte une touche d’enfance, de façon de concevoir son corps et de le représenter pas encore tout à fait adulte, apportant une touche humoristique qui désacralise ces auteurs, mais aussi qui rend apparent leur flamme intérieure, leurs convictions, leur force créatrice. L’artiste se place dans un registre s’apparentant à la caricature, tout en conservant une ressemblance avec les représentations habituelles des plus anciens, et avec les photographies ou les films existants pour ceux du vingtième siècle. Les décors donnent une sensation de légèreté et d’exactitude, de dessin fait rapidement, parfois d’après une référence. Comme le fait observer Cavanna dans son introduction : la dessinatrice fait gigoter les petits bonhommes pleins de génie, c’est trois fois rien, quelques taches, quelques griffures, et rien n’y manque, la ruelle de chez Balzac n’est pas la ruelle de chez Zola. Flaubert est un petit gros avec des moustaches tristes ; Balzac est un petit gros aux bajoues tremblotantes.


Dès la couverture, le lecteur voit la présence de l’humour visuel : ce pauvre Marcel Proust partageant la dégustation de madeleines pour des souvenirs avec Victor Hugo, Voltaire, Gustave Flaubert et Molière. Puis sur la page de titre, il voit Voltaire, Proust, Flaubert et Molière traverser à un passage piéton, dans une parodie de la pochette du disque Abbey Road (1969) des Beatles. L’humour se manifeste ensuite sous plusieurs formes : les emportements des écrivains, des gags visuels, des interprétations personnelles de certaines œuvres, des commentaires iconoclastes en décalage avec la présentation respectueuse habituelle de chefs d’œuvre. L’autrice sait faire usage de toutes les possibilités de la bande dessinée en matière de mise en scène, en mettant à profit le budget illimité pour des prises de vue complexe, des scènes avec de nombreux figurants, des décors historiques à foison, des effets spéciaux, des cascades, des gags visuels, etc. Elle se montre tout aussi inventive pour évoquer les écrivains de manière différente. L’utilisation de la gaudriole par François Rabelais (1483/1494-1553) pour exposer sa pensée sur l’éducation. Une séance chez le psychologue, allongé sur le divan pour Michel de Montaigne (1533-1592). Les répétitions du Cid avec Pierre Corneille (1606-1684) obligé de tout expliquer de ses intentions aux acteurs ayant bien du mal à comprendre. L’exposition de l’argument de Phèdre de Jean Racine (1639-1699) pour l’expliquer avec le point de vue de Catherine Meurisse indiquant comment elle l’a reçu. Une correspondance épistolaire entre Voltaire (1694-1778, François-Marie Arouet) & Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) pour mieux faire ressortir l’opposition de leur conception de l’humanité. Sept pages consacrées à la bataille d’Hernani (1830) de Victor Hugo (1802-1885) afin de faire comprendre la cabale orchestrée par la censure dans la presse, et l’antagonisme nourri par les classiques. La relation de couple entre Jean-Paul Sartre (1905-1980) et Simone de Beauvoir (1908-1986) pour faire apparaître la synergie entre leurs créations. Etc.



Lorsqu’il entame la bande dessinée, le lecteur se dit qu’il s’agit d’une forme d’ouvrage de vulgarisation de l’histoire de la littérature française, plus succinct qu’un manuel scolaire du fait de sa pagination et de l’absence d’extraits consistants des œuvres, dont la lecture est rendue facile et plaisante par l’humour des remarques, et l’entrain de la narration visuelle. Au cours du chapitre consacré au XVIe siècle, avec Rabelais, la Pléiade, Joachim du Bellay, Montaigne, il se rend compte que l’autrice intègre son point de vue sur une façon de considérer les œuvres, par exemple une critique de certaines composantes sociales dans Gargantua (1534), ou l’enjeu politique d’éduquer le Dauphin avec les fables de Jean de La Fontaine (1621-1695). Pour d’autres auteurs, le chapitre met en avant la vie qu’ils ou elles ont menée, ce qu’elle présente de liberté et d’engagement ou de rebelle, par exemple avec George Sand (1804-1876, Amantine Aurore Lucile Dupin de Francueil). Il peut également s’agir de techniques d’écriture, de conception d’un roman, comme pour Honoré de Balzac (1799-1850). Le lecteur comprend que Catherine Meurisse raconte ainsi tout ce que ces auteurs et leurs œuvres lui ont apporté, à elle en tant qu’être humain se construisant.


Un ouvrage qui s’avère être d’une facilité de lecture épatante, tout en contenant un fond solide. Il commence comme un cours de littérature française, exposé par un renard anthropomorphe facétieux. L’humour continue à être présent sous différentes formes tout du long de la bande dessinée, avec des présentations savoureuses de chaque auteur, chacun sous une facette particulière, chacune racontant en creux la relation entre elle et Catherine Meurisse, ce qu’elle lui a apporté.