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mardi 30 décembre 2025

Je suis un ange perdu (Un polar à Barcelone II)

L’euphorie de seize milles terminaisons nerveuses.


Ce tome fait suite à Je suis leur silence (2023) qu’il vaut mieux avoir lu avant pour apprécier pleinement le personnage principal. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Jordi Lafebre, pour le scénario, les dessins et les couleurs. La traduction a été réalisée par Geneviève Maubille, la relecture par Loriane Ernst-Peysson, et le lettrage par Stevan Roudaut. Il comprend cent-cinq pages de bande dessinée.


Quelque part sur un chantier d’une zone sportive en banlieue de Barcelone, l’inspecteur adjointe Alemany arrive en voiture, assez rapidement. Elle en sort accompagnée par deux policiers en uniforme sous le regard d’ouvriers. Elle retrouve le policier en civil Enrique Garcia qui se tient devant un cadavre dont le bassin et deux jambes dépassent d’une dalle de béton encore fraîche, le pantalon glissant sur les mollets, révélant des tatouages de type néonazi. Garcia commente : On ignore qui c’est, et impossible de l’identifier tant qu’on ne l’aura pas sorti de là. Il continue : La police scientifique a pris des photos et le procureur est en route. Reste à déterminer la cause exacte de la mort… et comment il s’est retrouvé là. L’inspectrice-adjointe fait observer qu’au vu des éclaboussures, c’est évident, et elle souhaite savoir si c’est son subalterne qui a trouvé le corps.



Garcia se lance dans les explications : il était le premier policier sur les lieux. Il suivait une piste. La victime pourrait être impliquée dans la mort de Violeta Bellecoup la semaine dernière. On pourrait appeler ça de la justice poétique. Alemany souhaite savoir s’il y a des témoins. Son subalterne répond avec circonspection : à ce sujet, il a une bonne et une mauvaise nouvelle. La bonne nouvelle, c’est qu’ils ont un témoin oculaire. Et la mauvaise… Alemany devine de quoi il retourne : le témoin n’est autre que la psychiatre Eva Rojas. Garcia emmène l’inspectrice-adjointe la voir : elle est en train d’attendre sur une chaise. Les deux se reconnaissent et savent que l’entretien va être long. La policière souhaite que la psychiatre lui raconte tout depuis le début, dans les moindres détails. Eva répond qu’elle ne dira rien sans la présence de son psychiatre. Elle parvient à convaincre les policiers que c’est nécessaire. Alors que Alemany appelle le docteur Llull, Eva promet à Enrique qu’elle ne dira rien qui risquerait de le compromettre. Il répond que c’est la meilleure détective du pays, quand Alemany en aura fini avec Eva, elle connaîtra jusqu’à la taille de ses sous-vêtements. Ils se rendent au cabinet du psychiatre. Eva s’y installe dans un fauteuil et se fait servir un mug de café. L’inspectrice-adjointe explique au docteur Llull qu’une enquête a été ouverte après la découverte d’un cadavre, que mademoiselle Rojas pourrait détenir des informations mais qu’elle refuse de parler sans la présence du praticien. Ce dernier rappelle qu’Eva présente des antécédents de déséquilibre mental, que tout contact avec un cadavre peut réactiver ces symptômes. Il peut évaluer son état mental et vérifier que son récit correspond à des faits plausibles.


Le lecteur avait lu le premier tome sans forcément se douter qu’il constituerait le début d’une série, sous le titre de : Un polar à Barcelone. Il retrouve une couverture intrigante avec Eva Rojas, dans une situation improbable : perchée sur le bras d’une grue au-dessus de la ville, avec le regard perdu dans ses pensées. Il se rend compte qu’il a envie de retrouver cette jeune trentenaire, psychiatre de profession et qui entend des voix. L’auteur reprend donc plusieurs caractéristiques du premier tome, autant de d’éléments et de situations qui deviennent des spécificités, qui donne sa personnalité à la série. Il y a donc la ville de Barcelone : il s’agit d’un décor de fond, pas vraiment un personnage à part entière, pas de visite guidée de lieux touristiques, ou de monuments emblématiques, juste des endroits de la vie ordinaire. Il y a bien sûr le personnage central lui-même. Le lecteur retrouve sa phobie des cadavres (dont le docteur Llull se sert pour faire pression sur sa patiente), sa coupe en pétard, sa silhouette longiligne, son goût vestimentaire, sa liberté de ton, et les voix dans sa tête. Comme dans le premier tome, le lecteur peut voir les personnes qui parlent à Eva Rojas. Il éprouve une petite surprise car Maria Dolores Rojas, la grand-tante d’Eva, n’est plus là. Elle a cédé la place à l’arrière-grand-tante. Celle-ci a rejoint Angela Rojas, la grand-mère et Ana Rojas, la grand-tante milicienne, morte pendant la guerre civile. Ces trois femmes commentent régulièrement le comportement d’Eva et lui donnent des conseils.



Parmi les autres caractéristiques remarquables de cette série, se trouve également la personnalité même du personnage principal. Elle exerce donc la profession de psychiatre, tout en ne semblant suivre qu’un seul patient à la fois. Dans ce tome, il s’agit, ou plutôt il s’agissait de João Dos Mundos, dix-neuf ans, jeune footballeur. En tant que psychiatre, elle semble se cantonner à des suivis psychologiques, sans prescription, peut-être avec une légère touche de psychanalyse. Elle semble à l’aise financièrement, très libre de son emploi du temps, ce qui lui permet d’avoir une vie nocturne bien remplie. Son propre psychiatre explique qu’elle présente des antécédents de déséquilibre mental. Elle a tendance à interrompre son traitement assez facilement. Elle entretient un rapport délicat avec sa mère. Il n’est pas question de son père. Elle se montre toujours aussi habile à jouer avec le caractère des uns et des autres, en particulier ceux qui sont déterminés à lui nuire. Le lecteur attend ces passages avec impatience et il se régale à la voir provoquer un tueur à gages redoutable, Vicente Castells un agent opaque, ou à rabaisser un néonazi, Ricardo Mazas surnommé Riqui.


Dans le même ordre d’idées, le lecteur se rend compte qu’il anticipe avec plaisir les retrouvailles avec les dessins, en particulier l’expressivité des visages. Impossible de résister aux mimiques de celui d’Eva Rojas, ses grands yeux bleus, son petit nez, ses facéties accompagnées par des poses qui vont bien, oscillant entre la petite fille et la femme consciente de sa capacité de séduction, son entrain franc et ses moments de calme serein. Étonnant comme les expressions de sa mère ressemblent à celles de sa fille. Le lecteur sourit par automatisme à la gêne d’Enrique Garcia, visiblement un peu plus jeune qu’Eva, et complètement dépassé par sa relation avec elle. Il se sent en phase parfaite avec l’inspectrice-adjointe (qu’Eva continue de surnommer Merkel) : elle fait preuve d’un recul qui lui permet de voir comment la psychiatre met en scène ses émotions, elle ne se laisse pas embarquer par ces mêmes émotions, restant sur le comportement que lui dictent ses valeurs, et en même temps elle éprouve une forme d’admiration irrépressible pour elle. Il sourit en voyant que le docteur Llull est bien incapable de conserver le détachement auquel il s’attendrait de la part d’un praticien. Il frémit devant le calme froid de l’agent opaque. Il sourit derechef devant la comédie des trois femmes de la famille qui viennent commenter et conseiller dans l’esprit d’Eva.



Au fil des séquences le lecteur ressent que cette bande dessinée a été réalisée par un auteur complet, pensant aussi bien en termes d’intrigues que visuels. Cette trentenaire aux cheveux en épi, à la pointe d’un bras de grue au-dessus de la ville constitue une image frappante, rendue encore plus mémorable par ce manteau blanc balayé par le vent, et sans oublier les trois anciennes à ses côtés. Impossible d’oublier la découverte du cadavre : deux jambes à la verticale qui dépasse d’un bloc de béton au sol, laissant à l’imagination du lecteur la possibilité de se représenter la partie supérieure du corps totalement immergée dans le béton. Au fil de l’enquête de la psychiatre, le lecteur découvre des moments surprenants : le docteur Llull en train d’arroser ses Epipremnum Aureaum et ses Monstera Deliciosa, Eva en train de réajuster sa petite robe noire, sa mère en train de se dessiner le sourire du Joker sur son propre visage, un entraînement de foot, les ailes tatouées sur les omoplates d’Eva, une nuit bien arrosée dans une discothèque, un réparateur d’électronique haut en couleurs, un piano sur un champ de bataille, un coupage d’ongles terrifiant, un petit nuage au-dessus de la tête d’Eva, et cette séquence à l’extrémité du bras de grue dominant la ville.


En prenant en compte les conventions propres à une enquête policière, le lecteur accepte la suspension d’incrédulité consentie nécessaire, et il apprécie le caractère unique et piquant de l’enquêtrice amateur. Il est possible qu’il comprenne trop rapidement le pot-aux-roses quant à l’identité de la personne enlevée. Il est difficile de qualifier de polar ce récit : même s’il met en scène un footballeur, le gérant du club et des prostituées, il ne développe pas leurs relations sur un plan économique ou social. D’un autre côté, le docteur Llull ne se livre qu’à des remarques superficielles sur sa cliente. Cependant, il apparaît inopinément un fil directeur : quand Eva Rojas rend visite à sa mère. Au départ, le lecteur n’y voit que la suspecte tenant sa promesse d’être exhaustive dans la narration de sa semaine, même si cette scène occupe quatre pages. Puis à deux reprises, il voit Eva encore enfant s’adonner à un jeu imaginé par sa mère qui consiste à s’attabler à un café, à choisir un inconnu et essayer d’en deviner le plus possible sur lui uniquement en le regardant. Or l’une des dernières scènes de cette historie revient à nouveau sur la mère d’Eva et Miriam qui partage sa chambre à l’hôpital psychiatrique de Saint Boi. Le lecteur se rend alors compte qu’il peut également envisager ce polar à Barcelone comme une étude de caractère centrée sur le personnage principal, et que certaines de ses facéties peuvent finalement être considérées au pied de la lettre comme l’expression de ses troubles psychologiques. Touchant. De ce point de vue, les trois pages au cours desquelles Eva raconte l’un des plus beaux chapitres de sa vie sexuelle en dit beaucoup sur elle, tout en la respectant intégralement en tant que personne : du grand art.


Oui, il est agréable de retrouver Eva Rojas, son comportement piquant, parfois moqueur ou insolent, sa sensibilité et son humanisme. Elle mène une enquête qui la place en danger, dont le mystère central peut être assez rapidement deviné par le lecteur. La narration visuelle est vivante, sympathique, avec des personnages attachants grâce à la légère touche caricaturale. Visuellement les situations sont variées et mémorables. Plus que dans le déroulement de l’enquête, le lecteur se prend conscience qu’Eva Rojas devient de plus en plus tangible et touchante, sympathique et troublante. Une femme complexe et compliquée.



jeudi 6 février 2025

Camus - Entre Justice et mère

Quel écrivain, dès lors oserait, dans la bonne conscience, se faire prêcheur de vertu ?


Ce tome contient une histoire complète, de nature biographique. Son édition originale date de 2013 Il a été réalisé par José Lenzini (auteur des livres : Derniers jours de la vie d’Albert Camus, Camus et l’Algérie) pour le scénario, et par Laurent Gnoni pour les dessins et les couleurs. Il comprend cent-vingt-trois pages de bande dessinée. Il se termine avec une liste des vingt ouvrages d’Albert Camus sous forme d’un petit dessin dans une case carrée et du titre situé au-dessus, avec une liste en bonne et due forme et les dates dans la colonne de gauche.


Quand le narrateur a appris la nouvelle, il a ressenti la nécessité d’écrire. Il a hésité. De l’eau a coulé sous les ponts depuis l’école Aumerat, depuis leurs virées au jardin d’Essai et aux Sablettes, depuis les matchs de foot au Champ-Vert ! Il a froissé plusieurs feuilles de papier sans pouvoir aller plus loin que les quelques mots du début. Albert, Bébert, Moustique ? Ils étaient si proche… Comment l’appeler sans être inconvenant ? L’enfance est loin et Albert a eu le prix Nobel, c’est quand même autre chose qu’un prix d’honneur de fin d’année ! Tiens le prix Nobel… Il pourrait commencer par ça, pourquoi pas ? Les copains et lui étaient tellement fiers quand Camus l’a eu ! Alors, il a ressorti une vieille machine à écrire, mais pas aussi vieille que leurs souvenirs de gosses, et il se met à lui parler avec ses mots écrits au fil de la mémoire partagée. Des lignes que Camus ne lira pas… Le jour est le 10 décembre 1957. Sous les ors et les brocarts de l’Hôtel de ville de Stockholm. Le narrateur imagine Camus… un goût âcre dans la bouche. Des gestes ankylosés par un engourdissement diffus. Tête lourde et tempes folles. Le souffle encore plus court qu’à l’issue de la récré. Il doit être blême. Au bord de l’évanouissement. Le doute oppresse une fois encore l’écrivain. Toujours ce vieux complexe face à un monde qui n’est pas le sien. Des flashs crépitent tels des soleils terribles. Comme il l’a dit à quelques proches, ce prix Nobel de littérature devait revenir à André Malraux. Albert n’a que quarante-trois ans. C’est un peu jeune. Et puis… son œuvre n’en est qu’à ses débuts. Une musique de cour retentit. Les applaudissements fusent dans un bruit de plage tourmentée. Impossible de se jeter à l’eau. Pourtant, il doit s’en souvenir, aux Sablettes, on y allait même par fortes vagues on y allait !



La guerre fait rage en Algérie. En ce moment de gloire, les pensées d’Albert Camus vont sûrement vers sa mère, là-bas, toujours silencieuse, résignée et digne dans sa pauvreté. Albert Camus entame son discours devant l’assemblée du prix Nobel : En recevant la distinction dont votre libre Académie a bien voulu m’honorer, ma gratitude était d’autant plus profonde que je mesurais à quel point cette récompense dépassait mes mérites personnels. Tout homme et, à plus forte raison, tout artiste, désire être reconnu. Je le désire aussi. Mais il ne m’a pas été possible d’apprendre votre décision sans comparer son retentissement à ce que je suis réellement.


Pas facile de restituer toutes les dimensions d’un tel homme que Albert Camus (1913-1960) : philosophe, écrivain, journaliste militant en particulier pendant la seconde guerre mondiale, romancier, dramaturge et novelliste, s’étant engagé en faveur des indépendantistes algériens, et ayant également dénoncé la barbarie de l’arme atomique utilisée sur Hiroshima et sur Nagasaki (comme rappelé dans le présent ouvrage). Le scénariste propose un point de vue original : celui d’un ancien copain et camarade de classe de l’auteur. Ce dispositif permet aux auteurs d’utiliser des mises en page sortant de l’ordinaire. Régulièrement, le lecteur découvre un page de texte avec des illustrations, le narrateur écrivant ses souvenirs ou ses ressentis et ses attentes vis-à-vis de Camus. Une vingtaine de pages s’apparentent à du texte illustré, et quelques-unes encore à un récitatif courant au fil de cases de bande dessinée. La page intitulée Épilogue correspond à une page de texte sans illustration et elle introduit la dernière partie de huit pages, consacrée à la déclaration relative à la préférence accordée à sa mère avant la justice. En page cinq, le lecteur découvre un titre : Discours de Suède, première partie. Il y a encore quatre extraits dudit discours, qui ouvrent chacune un nouveau chapitre dans la vie de l’auteur. Le lecteur voit alors Albert Camus à la tribune devant l’assemblée convoquée par l’Académie suédoise, avec des phylactères contenant des extraits authentiques de son discours.



D’une certaine manière, Albert Camus devient celui passé à la postérité, un peu après la moitié de l’ouvrage. Le scénariste a déjà consacré quatre ouvrages à cet écrivain, et il en présente la vie, faisant des choix sur les moments de sa vie retenus, et en intégrant plusieurs des convictions de Camus. Le lecteur plonge donc dans une présentation à la structure sophistiquée, plus ambitieuse qu’une reconstitution historique chronologique des faits. L’auteur accorde la moitié de la bande dessinée, à l’enfance d’Albert pour montrer d’où il vient, à la fois son histoire familiale, le contexte sociopolitique du milieu dans lequel il a grandi. La partie biographique commence avec la mère âgée de l’auteur se replongeant dans ses souvenirs, le pendant se trouvant dans l’épilogue qui est consacré à la phrase de l’auteur sur la défense de sa mère avant la justice. L’écrivain engagé naît en 1913 dans la campagne algérienne. Le lecteur ne s’attend pas forcément au dénuement qu’il voit : pas de voiture à l’époque mais une charrette, pas d’hôpital mais un médecin-colonel qui arrive après l’accouchement. L’emploi modeste du père : caviste dans une grande propriété vinicole, ce qui consiste à surveiller les vendanges en cours, veiller à la bonne marche des opérations dans un contexte colonial, avec un fond de racisme. Un voyage en train jusqu’à Alger en troisième classe du fait des faibles revenus du père. Un séjour chez la grand-mère qui compte chaque centime. L’opposition de cette dernière à ce que son petit-enfant continue des études car il doit travailler dès que possible pour améliorer les revenus de la famille. Etc.


Le lecteur a peut-être relevé l’emploi d’une palette de couleurs assez particulière sur la couverture, avec ce fond jaune et cette ombre carmin. L’artiste compose ses cases avec un mixte de figures détourées par un trait de contour, et d’autres éléments représentés en couleur directe. En outre il met régulièrement en œuvre une palette de couleur avec des compositions expressionnistes, plutôt que naturalistes. Il en va ainsi pour la scène de déplacement sous la pluie et d’accouchement dans la cuisine : des aplats de deux tons de jaune, d’orange, de bleu foncé, développant une ambiance entre isolement dans la nuit et chaleur humaine de solidarité. Au fil des séquences, le lecteur ressent cette sensibilité apportée par les couleurs : la robe majoritairement en aplat noir solide de la grand-mère, les fonds de case rouge alors que l’enfant Albert ressent de plein fouet la colère sourde de sa grand-mère, le blanc éclatant alors que l’enfant court dans les rues d’Alger pour exprimer la force de la lumière du soleil, le marron terne lors du séjour à l’hôpital, la superbe alliance d’un rouge carmin pour un tapis avec les rats noirs formant une svastika sur le cercle blanc comme allégorie de La peste, etc.



L’artiste sait rendre l’apparence d’Albert Camus. Il représente des personnages à la morphologie normale, sans exagération anatomique, en simplifiant leur représentation, moins de traits, tout en conservant leur humanité et leur capacité à susciter l’empathie chez le lecteur. Ce dernier sent la séduction graphique opérer sur lui : un équilibre parfait entre ce qui est montré et délimité par des traits de contour et ce qui est suggéré par les couleurs, sous-entendu et laissé à l’imagination. Il remarque la coordination étroite entre scénariste et artiste pour des mises en page pensées et imaginées spécifiquement en fonction de la scène. Il voit des trouvailles visuelles très expressives : des pages sans bordure avec des images se fondant l’une dans l’autre pour exprimer une continuité (par exemple dans les différentes tâches professionnelles de Lucien Auguste Camus), des cases de la largeur de la page pour un effet panoramique mettant en valeur la beauté des paysages algériens, des personnages dessinés par-dessus les cases d’une page pour indiquer qu’ils passent de l’une à l’autre lors de leur trajet, trois cases de la hauteur de la page pour conférer la sensation d’étroitesse de l’appartement de la grand-mère, une case se déployant comme une bande médiane sur deux pages en vis-à-vis avec les personnages représentés dans différentes positions, un fac-similé de une d’un journal, un champignon atomique avec un monceau de crânes à son pied, le visage de Camus en noir sur fond blanc dans la partie gauche de la planche s’opposant à celui de Sartre en contraste inversé (traits de contour blancs sur fond noir) pour marquer l’opposition irréconciliable, etc.


Le lecteur sent bien que les auteurs brossent un portrait orienté d’Albert Camus. Du fait de la pagination, ils ont dû faire des choix : en particulier, ils ne s’appesantissent pas les rappels historiques, ils ne développent ni le contexte de la seconde guerre mondiale, ni celui de la guerre d’Algérie (1954-1962) dont il vaut mieux disposer d’une connaissance basique pour apprécier et comprendre la position de l’écrivain. De la même manière, ils évoquent les titres des ouvrages de l’écrivain, sans les présenter que ce soit leur intrigue, ou leur contenu philosophique. Là encore, une connaissance superficielle ajoute à la richesse de cette lecture. Ils ont choisi le point de vue familial et celui du contexte géographique, social et historique. Ils se tiennent à l’écart d’une narration de type Moments clés ayant défini à tout jamais la trajectoire de vie d’Albert Camus, se positionnant plutôt dans une optique montrant les conditions dans lesquelles se sont opérées son enfance et sa trajectoire de vie jusqu’à l’âge adulte, le lecteur étant libre d’en déduire comment se sont forgées ses convictions morales, et comment il a été conduit à s’engager dans certaines causes.


Impossible de présenter Albert Camus de façon complète dans un ouvrage de moins de cent-cinquante pages. Aussi, il apparaît que les auteurs ont choisi sciemment un point de vue, celui d’un ancien camarade de classe de l’écrivain, pour évoquer des composantes précises de la vie de l’auteur. La narration visuelle s’avère très agréable, avec des émotions portées par des compositions de couleurs, et une mise à profit de solutions visuelles variées. Le lecteur découvre la singularité du parcours de vie d’Albert Camus, en tant qu’homme de son temps, avec des origines qui lui sont propres, l’amenant à mieux comprendre ses choix d’auteur. Enrichissant.



jeudi 29 août 2024

La Callas et Pasolini, un amour impossible

Il y a un football de prose et un football de poésie.


Ce tome contient une histoire complète qui ne nécessite pas de connaissance préalable sur La Callas (si ce n’est de savoir qu’il s’agit d’une des plus célèbres cantatrices d’opéra) ou sur Pasolini (si ce n’est de savoir qu’il s’agit d’un réalisateur de film à la réputation sulfureuse). Sa première édition date de 2023. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, et par Sara Briotti pour les dessins et la couleur. Il comprend quatre-vingt-huit pages de bande dessinée. Il débute avec une préface d’Emmanuelle Trevi qui évoque les affinités entre les deux artistes, ainsi que les circonstances de la réalisation du film Médée. Il se termine par un article de cinq pages illustrées de croquis de la dessinatrice, rédigé par Alain Duault et intitulé : Les hommes de Callas. Viennent enfin les remerciements des deux auteurs.


En ce mois de septembre 1969, la saison est douce encore, à Rome. Une réception que donne Maggie van Zuylen, une amie proche d’Aristote Onassis, ouvre l’éventail qui va du raffinement à l’ostentation, avec des invités riches et en habit de soirée. À l’étage, en dessous, dans une magnifique robe de soirée, Anna Cecilia Sophia Maria Kalogeropoulos, regarde un film qui passe à la télévision, une flute de champagne à la main. Elle est plus connue sous le nom de Maria Callas qui lui sera donné par son père à ses 22 ans. Sur l’écran, passe le beau visage d’Ingrid Bergman, filmé par Roberto Rossellini. Ce visage, Maria le scrute avec intensité. Elle croit comprendre ce qu’il se passe, ce que vit Bergman, dans ce film pauvre et juste, mélancolique et généreux. Et qui parle de deux solitudes, deux incompréhensions qui, lentement, lentement, se rapprochent. Elle est interrompue par une voix qui lui annonce qu’ils sont arrivés. Eux… Burton et Taylor, couple mythique, superbe mais rongé par les tabloïds et l’alcool. Elle, elle tourne The only game in town, à Paris sous la direction de George Stevens. Elle a pris du poids, elle tente de se reprendre. Une fois encore… Lui, boit. Son talent est intact. Sa voix prodigieuse mais il a du mal à récupérer son image… Quelque chose de son existence semble s’éloigner, se perdre. Il sourit beaucoup. Un sourire des dents et des lèvres. Un sourire sincère quand arrive Maria.



Richard Taylor se lève et va saluer Maria, lui demandant où elle était passée. Elle lui répond qu’elle regardait un film, et lui fait observer que pour ce même génie latin, il lui a piqué Franco Zeffirelli pour La mégère apprivoisée. Il lui rétorque qu’elle va se rattraper avec Médée, et s’étonne que le réalisateur ne l’accompagne pas. Elle aussi s’inquiète que Pier Paolo Pasolini ne soit pas encore arrivé. Cet homme est tout à la fois, un écrivain, un poète, le cinéaste de L’évangile selon Saint Matthieu et de Théorème. Il se trouve non loin de là attablé dans un café : il tente de raisonner son amant, le grand amour de sa vie, Ninetto Davoli qu’il a rencontré lors du tournage de La Ricotta. Le réalisateur dit à son amant qu’il ne peut pas aimer cette femme, que ça lui passera. Le jeune homme reconnaît tout ce qu’il doit à Pasoli, tout en indiquant que Patrizia lui apporte une stabilité, une certaine sécurité aussi. Dehors une bagarre de rue a éclaté.


Un récit retraçant les relations entre Maria Callas (1923-1977, Maria Anna Cecilia Sofia Kalogeropoulos) et Pier Paolo Pasolini (1922-1975) : pourquoi pas ? Le lecteur peut être attiré par sa connaissance et son appréciation de la bibliographie du scénariste, par les planches d’une finesse remarquable, ou encore parce qu’il apprécie la cantatrice ou le réalisateur. Toutefois un incipit l’avertit que ce récit est fictionnel. S’il est respectueux de la chronologie de la vie des protagonistes, il n’a pas vocation à en offrir une lecture biographique. En page trente-cinq, un journaliste âgé interroge la diva et explique son objectif : fixer juste des moments, des moments plutôt heureux et tenter de leur rendre leur durée, leur étirement, comme une balade dans Rome, une descente dans les favelas de Rio, un match de foot, des rencontres qui embellissent, des rencontres qui abîment… Un amour impossible sur le temps qui se délite. Le lecteur peut reconnaître là l’approche souvent utilisée par le scénariste dans d’autres de ses séries, un savant dosage entre la réalité historique et l’intuition ou la projection. D’ailleurs personne ne peut prétendre savoir ce qu’il se passait réellement dans la tête de cette femme ou de cet homme pendant ces moments. Pour autant, tout du long du récit, le lecteur peut relever moult détails attestant de l’investissement des auteurs dans une reconstitution la plus minutieuse et rigoureuse qui soit.



Dès la première case, le lecteur est saisi par la densité d’informations visuelles et la minutie : une vue en plongée inclinée de la terrasse avec vue sur le parc, où se déroule la fête. Il dénombre une quarantaine de personnages, dont les six membres de l’orchestre, les deux serveurs au buffet, un autre en train de passer avec plateau sur lequel reposent des flutes de champagne, des invités tous distincts. Il peut prendre le temps d’admirer chaque robe de soirée, chaque coiffure, et il constate que même les tenues de soirée des hommes présentent des différences. Il prend un peu de recul et il constate qu’il est possible d’apercevoir le dôme du Saint-Siège en arrière-plan. Il ramène son regard sur l’environnement immédiat et il voit les fenêtres, les persiennes, les statues, les guirlandes, et même quelques petits bouts de papier colorés voleter au vent pour un air de fête. Il passe à la deuxième case et le même ravissement se produit : la robe de Maria Callas, la décoration très ouvragée des murs et plafond, le lustre, le modèle de canapé, les plantes en pot. Dans la troisième case, il peut détailler les bijoux de la cantatrice, ainsi que le seau à champagne, les motifs du papier peint, la forme des boiseries de la fenêtre. Dans la dernière case de la page, il peut lire la marque du téléviseur, cohérente avec l’année et le pays. Il prend conscience qu’il a adapté son rythme de lecture à la densité d’information, que chaque case se lit facilement et avec plaisir, sans impression d’indigestion. Il voit que la mise en couleurs s’inscrit dans un registre naturaliste et qu’elle participe à la clarté de chaque détail. Une reconstitution et une description d’une richesse incroyable et roborative, sans rien perdre en délicatesse.


Pour la deuxième séquence, celle qui se déroule dans un café entre Pasolini et son amant, la narration visuelle conserve les mêmes caractéristiques, en particulier la densité d’informations dans chaque case. Le lecteur peut détailler l’aménagement et le mobilier du café, la façade de l’immeuble qui l’abrite, les marques d’alcool, les tatouages du barman, ainsi que la bagarre dans la rue, et son incidence sur la conversation une fois finie. Alors que le réalisateur repart dans sa belle voiture, le Colisée est présent en fond de case. L’investissement de la dessinatrice ne faiblit à aucun moment, alors même que le scénario suit le couple dans des endroits très différents, une balade dans Rome, une descente dans les favelas de Rio, un match de foot, ainsi que le tournage de Médée en extérieur dans un désert en Turquie, le quartier de Brooklyn où elle a grandi, son appartement à Paris avenue Georges Mendel, une manifestation d’étudiants à Rome. Le scénariste s’en tient au déroulement factuel, et l’artiste consacre le temps nécessaire à chaque plan, scène intimiste ou scène de foule, quelle qu’en soit la localisation. Elle restitue la configuration des lieux, en respectant les caractéristiques de l’époque, qu’il s’agisse de la Viale Policlinico devant le mur d’Aurélien recouvert d’ex-voto, de l’intérieur de la basilique Saint-Pierre dans un dessin en pleine page d’une munificence éclatante, ou des différents quartiers d’une favela.



Ainsi, le scénariste consacre un deuxième album à ce réalisateur, après Pasolini. Pig ! Pig ! Pig ! (1993) avec Massimo Retundo dans la série Grands écrivains. Il choisit un angle différent : la relation improbable entre la diva Maria Callas, adulée par tous de son vivant, et le poète militant et homosexuel. Un amour impossible, et en même temps la rencontre de deux individus qui va au-delà de l’amitié. Régulièrement, le lecteur constate que le scénariste intègre des éléments passés à la postérité, une déclaration, un extrait d’interview ou de biographie officielle. Dans le même temps, il a pris soin de préciser qu’il interprète la dynamique et le cœur de cette relation à sa convenance. Il donne à voir cette relation de différentes manières. Au premier degré, il met en scène leurs rencontres, à une soirée mondaine, pour le tournage de Médée, lors de ce séjour déconcertant dans une favela. Dès la première séquence, il établit une comparaison : les caractéristiques de la relation entre Elizabeth Taylor (1932-2011) et Richard Burton (1925-1984) et leur désenchantement, par rapport au mal de vivre de La Callas et de Pasolini. Puis il évoque la manière dont le réalisateur envisage l’actrice, met en valeur une facette de sa personnalité dans son film, tout en soulignant qu’elle comprend ce qu’il fait et qu’elle est consentante. Il est question de l’enfance de la cantatrice et de ce qu’elle a sacrifié pour arriver à un tel degré d’excellence, de la même manière que le poète évoque ses engagements. Il apparaît alors qu’elle est contrainte de continuer à être ce que le public perçoit d’elle, à exceller en tant que cantatrice, et lui se heurte au fait que sa propre réussite lui a apporté une aisance matérielle qui transforme son rapport au monde, il n’est plus affamé au sens propre comme au figuré, et il est considéré comme un transfuge par les démunis.


Pour ces raisons, ni l’un ni l’autre ne peuvent s’intégrer aux habitants de la favela, qui les considèrent comme des touristes, bienveillants, ou aussi des nantis se comportant comme dans un zoo. Le parcours de vie a transformé l’un et l’autre, que ce soit la discipline du chant au plus haut niveau, ou l’exigence personnelle, ne leur permettant plus de revenir à un état antérieur de développement, à la rage qui anime les jeunes se préparant au match de foot dans la favela. Pour autant, ils en viennent à se reconnaître dans la manière dont les circonstances contraignent à une forme de vie. La pauvreté et la violence pour les habitants de la favela, la célébrité, l’image que les autres ont de La Callas et de Pasolini, le métier de cantatrice inégalée, la rébellion chevillée au corps nourrie par le comportement homophobe de la société. Le lecteur se souvient alors de la citation du réalisateur mise en exergue : Dans ce monde coupable, qui se contente d’acheter et de mépriser, le plus coupable, c’est moi, desséché par l’amertume.


Peu importe ce qui a attiré le lecteur vers cette bande dessinée, il plonge dans une expérience de lecture d’une consistance peu commune et d’une rare intensité. L’artiste réalise des planches d’une minutie descriptive peu croyable, donnant à voir chaque lieu avec une précision les rendant tangible à un degré exceptionnel, et il en va de même pour les personnages. Le scénariste raconte cette relation improbable entre ces deux créateurs extraordinaires, leur conférant une réelle personnalité découlant de leur parcours, et une humanité générant une forte empathie. Le lecteur la ressent pleinement, l’agent et le confort matériel n’effaçant pas les blessures intérieures de ces deux êtres humains et les souffrances qui en découlent.