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mardi 25 août 2026

J'ai été sniper

Mais c’était souvent facile de les aplatir.


Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre, de nature autobiographique. Son édition originale date de 2016. Il a été réalisé par Edmond Baudoin pour le scénario et les dessins. Il comprend vingt-deux planches de bande dessinée. Outre sa brièveté, il présente également la particularité d’avoir un petit format : quinze centimètres de hauteur pour dix et demi de largeur. Il s’agit du quatre-vingtième volume de la collection Patte de mouche de l’éditeur L’Association.


Le dessin du visage d’un homme en très gros plan, avec des cheveux noirs coupés très courts, des oreilles apparaissant comme décollées, une chemise, une cravate et une veste laissant voir une épaulette, ce qui laisse subodorer un uniforme militaire. L’auteur raconte qu’il n’a qu’une photographie de lui militaire, la photographie d’identité. C’était le début des Sixties. Un voyage en Algérie était dans son avenir. Quelle désolation, Marylin allait bientôt mourir. Un groupe d’une demi-douzaine de soldats, des appelés. Dans le cadre de son service militaire, Baudoin est affecté comme hussard à Orléans, l’impression d’entrer dans une mauvaise carte postale de 1914. Un gradé militaire en uniforme avec son béret sur la tête est en train de hurler sur un groupe d’appelés, exigeant d’eux qu’ils prouvent leur virilité, qu’ils ne sont pas des gonzesses. Lors du quatrième, cinquième ou sixième jour de l’incorporation de la nouvelle classe, on leur a mis un sac sur le dos et on les a déposés à cinquante kilomètres de la caserne vers laquelle il fallait revenir. Baudoin est affalé sur son lit, épuisé, dans un profond sommeil avec de la bave qui s’écoule tranquillement de sa bouche. Aujourd’hui il y a des femmes soldats. Il pense qu’elles sont viriles et ne sont pas des gonzesses. Après la marche, les gradés leur ont accordé deux jours de repos.



Après avoir bavé sur les draps deux jours, les appelés ont été réunis dans la cour d’honneur de la caserne. Ils étaient environ deux cents devant un officier unijambiste, un ancien du Vietnam. Le gradé s’adresse à eux, en s’appuyant sur sa canne : il leur dit qu’il est fier d’eux, qu’ils l’ont impressionné. Il continue : Ils sont de bons petits gars, des hommes de ceux dont la France a besoin. Dont il a besoin. Ils vont faire de grandes choses, en Algérie, ils le savent. Dès que ce fut possible, Edmond s’est isolé. La semaine précédente, la plupart des bons petits gars n’avaient qu’une idée : déshabiller une fille. Et il avait suffi de cinquante kilomètres de marche et un discours débile pour faire des hommes dont la France a besoin. Pas tous, Edmond espérait. En quelques heures il avait beaucoup appris sur l’humanité. Ensuite il a écrit à son amie. Une semaine après un officier se tuait dans son avion privé. Eux, les appelés, n’en avaient rien à faire. Cet officier était un champion de tir. Ils ne s’y intéressaient pas plus. Mais pas la caserne qui avait perdu un champion pour briller dans les concours. Il y eut à leur insu d’ex-civils un concours de tir. Edmond fut celui qui avait le meilleur tir. On lui a fait essayer plusieurs fusils, on considéra qu’il lui fallait un Garand un fusil américain de 1944.


Une histoire racontée de manière singulière par la faible pagination, le petit format et parce qu’il s’agit d’Edmond Baudoin, narrateur à la personnalité affirmée, humaniste et chaleureuse. Il évoque rarement cette période de sa vie, celle du service militaire au cours de laquelle il a été témoin de comportements qui le révulse, il y revient dans Les fleurs de cimetière paru en 2021. Le lecteur qui a suivi ses œuvres se doute bien que ça n’a pas été une période faste de sa vie. Il conclut d’ailleurs la présente bande dessinée en disant qu’il le sait, dans d’autres vies, il a été comptable (son premier métier) et tireur d’élite, pour souligner l’incongruité d’une telle phase de sa vie, son caractère totalement improbable… et pourtant il en est arrivé là. Le connaisseur de l’artiste relève une autre référence essentielle dans sa vie, en l’occurrence à son frère. Il avait consacré une bande dessinée à leur relation et à sa mémoire : Piero publiée en 1998. Au cours de ces pages se trouve une référence rapide à Marylin Monroe (1926-1962, Norma Jeane Baker) pour évoquer sa mort dans un proche avenir. Il fait mention de la chanson Le déserteur (1954) écrite par Boris Vian (1920-1959), composée avec Harold B. Berg, et interprétée par Marcel Mouloudj (1922-1994), une chanson antimilitariste, prenant la forme d’une lettre adressée à M. le Président, en réaction à la guerre d’Indochine (1946-1954).



Le dessin de couverture correspond à une partie d’une illustration à l’intérieur, il est reproduit à l’encre violette, à l’intérieur une encre noire est utilisée. Les caractéristiques de dessins apparaissent immédiatement : des traits au pinceau présentant de fortes irrégularités, que ce soit celles du tracé même des contours avec un trait irrégulier, ou les traits marquant l’ombre ou les plis comme baveuses. C’est tout l‘art de Baudoin : réaliser des dessins qui semblent irréguliers et mal assurés par endroit, des traits qui délimitent à peu près, des coups de pinceaux épais évoquant parfois un barbouillage rapide, et un résultant plus vivant et plus parlant qu’un dessin méticuleux de type ligne claire. Ce premier visage en gros plan, avec une masse de cheveux en aplat de noir compact et au contour irrégulier, ces lèvres avec des traces de noir dessus, les iris également tâchés par du noir… et pourtant le tout apparaît comme un jeune homme avec une expression étrangement désemparé par la situation dans laquelle il se trouve. Troisième illustration, la colonne des soldats qui se met en marche avec son paquetage : si le lecteur prend le temps d’essayer de distinguer des détails dans ceux qui ferment la marche, il ne voit qu’un amalgame de traits vagues et pâteux, s’il prend du recul il distingue clairement des soldats dans la perspective. Quatorzième illustration : il s’agit clairement de Baudoin même si son visage n’est pas parfaitement identique à celui de la première illustration, et il y a un truc, une masse de traits et d’aplats devant lui à gauche sous son menton. En ayant lu les pages précédentes, le lecteur comprend incontinent qu’il s’agit de sa main gauche sur la gâchette d’un fusil, représentation qui lui serait restée muette sinon.


Du fait de la pagination du récit, le lecteur prend le temps de consacrer du temps à chaque page, et donc à chaque dessin, un peu plus qu’il ne l’aurait fait dans une bande dessinée traditionnelle avec plusieurs cases par page et une plus grande pagination. Il comprend que le premier dessin, le gros plan sur le visage du jeune appelé, permet d’humaniser et de personnaliser le récit. Le second dessin, le groupe d’appelés, ainsi que le troisième, la colonne en marche ont pour fonction de replacer l’auteur dans un collectif, et de faire apparaître un gradé. Puis le récit revient à un dessin où figure en premier plan Edmond affalé sur son lit : une façon de montrer l’effet de la marche sur lui, et aussi l’effet de l’effort physique imposé, comme une forme d’endoctrinement. Le dispositif d’un dessin par page fait ressortir leur singularité, et produit des effets de surprise. Pour le septième : un petit avion à hélice qui s’est écrasé au sol, dans les pages dix-neuf et vingt un gros plan sur une personne avec une tête d’oiseau au gros bec (la caricature de Lewis Trondheim). Outre ces moments visuels inattendus, le lecteur ressent l’effet de la continuité graphique d’une page à une autre, et comment un détail peut se retrouver d’une page à l’autre (les soldats couchés au sol pour tirer) ou se répondre à plus pages de distance (le portrait du début d’Edmond jeune, avec celui de la fin à l’âge de la parution de cette BD).



De la même manière que le dessin de chaque page apporte une densité d’informations inattendue, le texte qui raconte l’histoire porte en lui de nombreux sujets. Au premier niveau, l’auteur raconte une anecdote autobiographique, comment il est devenu sniper pendant son service, ce qui lui a permis d’éviter de partir en Algérie. Outre les références culturelles évoquées précédemment, la guerre d’Algérie (1954-1962) se trouve ainsi évoquée, ainsi que le service militaire obligatoire, dont la durée à l’époque était de dix-huit mois, pouvant aller jusqu’à trente mois. Le gradé qui vient les exhorter a servi au Vietnam. Des marqueurs d’époques où la France envoyait ses jeunes hommes à la guerre dans le cadre de la conscription. En fin de récit, est évoqué le film American Sniper (2014) réalisé par Clint Eastwood, un autre soldat et un autre rapport à la guerre, où les tireurs d’élite sont devenus des snipers. L’auteur précise la marque du fusil qui lui est confié pour les concours de tir militaire : un Garand, un modèle datant de quelques années à l’époque. Il décrit également le processus pour tirer lors de l’entraînement : bloquer la crosse contre l’épaule grâce à la lanière, faire le vide en soi être juste présent, faire descendre le canon doucement, sur la cible, arrêter la respiration une demi-seconde. Appuyer sur la gâchette, et savoir dans cet instant, qu’on a touché le centre, alors qu’à deux cents mètres on ne peut pas voir l’impact de la balle. Ainsi chaque page porte en elle un fragment de la personnalité de son auteur, du point de vue visuel évidemment, sur le plan autobiographique, et en creux dans la manière dont elle est racontée, dans ce que les choix de narration disent sur la personnalité de l’auteur.


L’auteur est appelé à faire son service militaire à l’époque de la guerre d’Algérie, avec la forte probabilité de devoir partir là-bas. Au travers d’un récit court, sa personnalité ressort avec plus de force aussi bien dans les dessins que dans les choix narratifs, tout ce qui fait son mode d’expression. Il ne fait pas mystère de son inadaptabilité au monde militaire, sans se montrer virulent à l’encontre de l’institution. Il retranscrit cette expérience de vie avec sa sensibilité et ses convictions, le lecteur ressentant le caractère improbable de ces mois en uniforme pour une personne aussi humaniste.



lundi 2 juin 2025

Le chemin de Saint-Jean

Une vie comme marcher, courir, devenir une route, un chemin.


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre, entre évocation du chemin et association libre d’idées. Son édition originale date de 2002. Il a été réalisé par Edmond Baudoin pour le scénario et les dessins. Il comprend quatre-vingt-huit pages de bande dessinée en noir & blanc.


Un chemin ensoleillé dans l’arrière-pays niçois, partant de Villars-sur-Var dans les Alpes-Maritimes. Edmond n’est pas le seul à marcher sur ce chemin. Les chasseurs y viennent en automne, les randonneurs au printemps, le berger souvent. Le berger y vient peut-être plus souvent que lui. Mais son problème principal consiste à faire vivre en belle harmonie des chèvres, des moutons, un chien. Alors que lui Edmond ne m’intéresse qu’à lui et il s’étale ensuite sur du papier. Cette préoccupation constante ressemble un peu à une maladie. Elle ne le place pas au-dessus du berger, des chasseurs, des randonneurs. Elle a fait simplement qu’avec le temps et quelque chose de l’apprentissage, il veut essayer de dessiner le chemin et d’écrire sur lui. Il y a dans le monde des chemins plus beaux, mais c’est de celui-là qu’il veut parler. C’est son chemin. Il ne lui appartient pas, mais c’est un peu lui qui l’a fait. Il dit Son chemin comme on dit Sa mère. Quand il a fait le premier dessin, il était assis sur une pierre avec une sorte de fatigue. C’est souvent comme ça au début d’une promenade. Son chemin fait un cercle, où commence un cercle ? Il peut décider qu’il commence à partir de cette pierre, c’est bien une pierre, c’est ancien. Mais ensuite ? Comment choisir une image plutôt qu’une autre ? Il lui faudrait s’arrêter à chaque pas, faire un dessin, se retourner, en faire un autre. Et puis dessiner ce qu’il voit sur le côté, à droite, à gauche. Et pourquoi à chaque pas ? Pourquoi pas tous les dix centimètres ? Ou tous les un ? Il faudrait aussi refaire le même paysage plusieurs fois. Dans des heures différentes, dans d’autres jours, dans d’autres saisons. Avec le temps il comprendrait ses erreurs, il affinerait son trait. Son style changerait, il viendrait avec d’autres papiers, de la couleur. Tout est trop ou trop peu. Qu’est-ce qu’il doit faire ?



Dessiner simplement la pierre sur laquelle il se trouve ? À elle aussi, il appartient. Il la recopierait sous tous les angles. Ensuite pourquoi pas, il irait chercher une loupe. Mais il deviendrait fou. Et il voudrait avec un microscope peindre jusqu’aux atomes de ce stupide bloc de calcaire qui lui fait mal aux fesses. Vers la fin de l’été avec son frère Piero, ils venaient là avec des sacs de charbonnier. La forêt de pins était dense. C’était avant l’incendie, bien avant, ils étaient encore des petits. La mère voulait des provisions de pignes pour les feux de l’hiver. En français, on dit pommes de pins. Edmond n’a jamais mangé de pignes. Un des deux restait sur le chemin, l’autre allait en amont et provoquait des avalanches de pignes que celui d’en bas essayait de stopper. Ils s’écorchaient les mains, ils détestaient cette corvée. Ils riaient beaucoup.


C’est du Baudoin pur jus… Ce créateur a fait preuve d’une voix aussi personnelle qu’originale dès le début de sa carrière. De prime abord, soit en feuilletant, soit en lisant quelques cartouches de texte, le lecteur se trouve bien en peine de déterminer la nature de l’ouvrage, son thème principal, ou même s’il y a une histoire. Voire il peut s’interroger sur la cohérence de ce qu’il va lire. Le titre s’avère très premier degré : l’auteur raconte ce chemin dit de Saint-Jean qui part du village de Villars-sur-Var. Déjà, la démarche de raconter un chemin le place à part de 99% de la production de bande dessinée, voire littéraire. Ensuite, difficile d’envisager un dessin de couverture plus cryptique. Avec ses coups de pinceau si caractéristiques de son art, il représente un homme assis sur le bord du chemin, certainement lui-même avec une large pierre à la place de la tête, flottant au-dessus des épaules, sans cou. La première planche comprend deux cases : une avec bordure certainement le point de départ du chemin de Saint-Jean, et une autre sans bordure avec le même dessin que la couverture et un arbuste sur la droite. Par la suite, en feuilletant, le regard du lecteur peut être attiré par des éléments aussi disparates que l’esquisse du plan de principe du chemin, de magnifiques représentations du chemin et de la nature en bordure, quelques cases à l’encre proches de l’épure chinoise allant vers l’abstraction, et puis une décomposition des mouvements d’un homme qui danse, une église, une case blanche, des fleurs, etc.



Oui, la promesse contenue dans le titre est tenue : le lecteur parcourt le chemin de Saint-Jean avec Edmond Baudoin. Dans la troisième planche, il découvre ce fac-similé de plan qui montre la boucle que fait le chemin autour du mont sur lequel se trouve la chapelle Saint-Jean. Il voit le point où se situe la pierre qui sert de tête au personnage sur la couverture. Il marche tranquillement, avec la vision du chemin devant lui, les arbres en bordure, le précipice à un moment, la végétation propre à cette région. L’auteur évoque la boucle comme un cercle. Il explique donc son attachement à ce chemin, ainsi que cette notion de cercle. Avec cette capacité extraordinaire, il donne la sensation de balade, chaque dessin correspondant à son regard, à sa façon de voir le monde. Le lecteur se dit qu’il pourrait très bien considérer cette bande dessinée comme un simple recueil de dessins du chemin, les différents endroits, ce qui constituerait déjà un ouvrage extraordinaire, une transcription d’un lieu souvent parcouru, chargé de souvenirs. Il se laisse aller dans sa lecture, chaque dessin commençant par produire un effet d’ensemble, chaque dessin capturant un état d’esprit, un moment particulier, transcrivant des sensations, à la fois dans la continuité des précédents, à la fois unique. Régulièrement le lecteur s’attarde sur l’un ou l’autre, sur un élément particulier : l’équilibre entre les traits noirs et les surfaces blanches, les grands coups de pinceaux, leurs contours charbonneux, les traits plus fins, les surfaces patinées. Il se perd dans une portion, voyant un assemblage tracés hétéroclites, de formes abstraites, une réunion de trucs et de machins sans rapport. Puis il reprend du recul et l’harmonie de l’ensemble lui apparaît comme une évidence.


L’approche picturale de Baudoin exprime son originalité dans chaque trait. Il mystifie le lecteur jusqu’à un état mêlant confusion et exaltation. Finalement, il ne s’agit que de dessin d’après nature, d’un chemin comme il en existe beaucoup d’autres dans la région. Dans le même temps, comment fait-on pour exprimer ses ressentis avec des constructions de traits aussi improbables ? De surcroît, ce voyage s’avère plein de surprises, allant au-delà d’une collection de photographies prises sous l’inspiration du moment. Le lecteur ressent à chaque page que ce chemin a fait l’auteur, comme il l’écrit. Tel endroit lui rappelle son frère Piero (à qui il a consacré un album en 1998) quand il ramassait des pignes, tel autre son père assis au bord d’un petit canal (une construction de page bizarre : le portrait du père assis comme son fils plus tard, encadré par douze représentations différentes de son visage, plus ou moins précises, comme si la mémoire fluctuait), un surplomb au-dessus du ravin qui lui rappelle sa mère dont il tenait la main à cet endroit, les ruines d’une maison qui se dégrade au fil des années, l’église Saint-Jean qui lui évoque la procession dont il ne comprenait pas le sens du chant, etc. L’auteur développe chaque élément au fil de sa balade, pas comme une suite de souvenirs ponctuels, car le lecteur ressent bien qu’ils appartiennent tous à la même personne, qu’ils apparaissent de manière organique à tel ou tel endroit.



Puis en planche quarante, le lecteur tombe sur une case évoquant Michel, ami défunt, avec un dessin fait à partir de l’œuvre picturale : Happé par un oiseau (1980), réalisée par Pootoogook, une femme artiste inuit. Planche quarante-sept, l’auteur raconte que début août 2001, il est de retour au Québec pour une deuxième année à l’université, en tant que professeur (il digresse pour ajouter qu’il n’est pas professeur, comme il n’est pas auteur de bandes dessinées, comme il n’est pas grand-père, comme il n’a jamais été comptable). Puis viennent deux planches totalisant dix-neuf cases, et autant de fleurs différentes. Puis retour à l’évocation de son séjour au Québec. Le même phénomène se produit à nouveau : une association d’éléments hétéroclites reliés par le flux des souvenirs, ou du vagabondage de l’esprit de l’auteur… tout en formant un tout d’une grande cohérence. Au fil du flux de pensée : le vol de forteresses volantes de la seconde guerre mondiale, l’artiste Napache Pootoogook, femme artiste inuit, des paysages du Québec, le rapprochement visuels des traits des coureurs et des traits des balles, un Inuksuk, la considération que le Québec n’a pas d’Histoire mais beaucoup de Géographie, la considération de voir les plus vieilles pierres, une anecdote sur un ami qui lui avait vendu un lot de toiles (ses peintures recouvertes de blanc, redevenues vierges), et pour finir le sort de la pierre sur laquelle il a fait le premier dessin. C’est du Baudoin, et même du Baudoin de haute volée : pas de récit, et pourtant une structure rigoureuse, une longue digression au Québec, et pourtant une thématique filée avec élégance, des considérations d’ordre générale sur la beauté de la nature et la vilenie de l’être humain, des souvenirs éminemment personnels partagés avec une honnêteté émotionnelle totale au point que le lecteur les fait siens.


Une bande dessinée entre carnet de voyage, réminiscences, réflexions existentielles, parsemés des thèmes habituels de l’auteur, de ce créateur sans pareil. Le lecteur se laisse porter par la balade sur le chemin de Saint-Jean, par les souvenirs intimes, éprouve des sensations et des états d’esprit uniques, personnels à partir des moments de vie qui lui sont étrangers, attestant de sa qualité de frère en humanité. Avec cet ouvrage, Edmond Baudoin atteint un nouveau sommet : un récit libre et une narration visuelle libre, affranchis de toute convention, et dans le même temps une œuvre construite et réfléchie, une expérience littéraire de haute volée. Transcendant.



lundi 9 janvier 2023

Piero

Et pourquoi trop s’appliquer, c’est tuer la vie ?


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, dont la première édition date de 1998. Il a été réalisé par Edmond Baudoin, pour le scénario et les dessins. Il s’agit d’une bande dessinée en noir & blanc de cent vingt pages.


Au temps présent, Edmond marche dans une rue en regardant les feuilles tomber à l’automne. Aujourd’hui, les feuilles qui tombent des platanes sont grises comme un ciel triste. Il lui semble qu’avant, elles étaient pleines de couleurs. Avant, quand avec Piero son frère, ils poussaient les feuilles mortes devant eux, jusqu’à ce que le tas amoncelé les empêche d’avancer. Ensuite ils sautaient dedans. Ensuite, ils choisissaient les deux plus belles pour les dessiner. C’est avec son petit frère Piero qu’il a appris à dessiner. Ils étaient toujours ensemble. À Nice où leur père travaillait, à Villars-sur-Var, le village de leur mère, leur village. Dans une étendue d’herbe, les deux enfants font des bateaux. Avec un Opinel, ils sculptent des écorces de pin, et dans un canal d’arrosage, ils leur font faire des courses. Le premier s’appelle Geronimo, le second Sitting-Bull. Les deux enfants courent pour suivre les bateaux filant sur l’eau. Ils voient passer une soucoupe volante dans le ciel. La soucoupe s’écrase plus loin et une colonne de fumée s’élève dans le ciel. Ils courent pour aller voir. Ils arrivent au bord du cratère et se couchent dans l’herbe pour observer sans être vu. Piero se retient de tousser. Il y a un extraterrestre humanoïde à côté de la soucoupe. Piero décide d’aller voir.



L’extraterrestre reste assis et l’accueille amicalement. Il lui explique la situation, en lui parlant par transmission de pensée. L’essence des soucoupes volantes, c’est le rêve et sa soucoupe est en panne de rêve. Depuis tout à l’heure, il essaye de rêver, mais il n’y arrive pas. Mais Piero est un enfant, et l’extraterrestre est sûr qu’il est plein de rêves. L’enfant essaye de rêver et le plein de la soucoupe est ainsi fait. Mais avant de partir, l’extraterrestre doit supprimer de la mémoire de l’enfant ce qu’il vient de voir. Il règle son pistolet anti-mémoire et… Piero se réveille sans souvenir de ce qu’il s’est passé. Edmond le retrouve, lui parle de la soucoupe et lui montre les dessins dans le cahier. Piero aimait dessiner les voitures ; Edmond aimait mieux les chevaux. Quand Piero a eu cinq ans, il en avait six et demi. Ils ne savaient pas que la télévision avait été inventée, que certains l’avaient déjà, et ils n’avaient pas connu la maternelle. Ils ne savaient pas encore qu’ils dessinaient mieux que les autres enfants de leur âge. Ils ne les connaissaient pas, ils étaient toujours les deux ensemble. Ils ne savaient pas que c’était à cause d’une coqueluche qu’ils dessinaient bien. Piero avait eu une coqueluche, mais il toussait toujours. Et il était souvent malade. Ils étaient beaucoup, dans une maison qui avait peu de place. Ce qui fait qu’avec Piero, ils dormaient dans le même lit. Aujourd’hui, on peut penser que dormir avec son frère, ce n’est pas très bien. Pour eux c’était merveilleux.


Plonger dans un récit de Baudoin constitue une aventure imprévisible, que le lecteur soit familier de son œuvre ou non. Si c’est le cas, il connaît déjà la qualité fusionnelle de la relation entre lui et son petit frère, sinon il le comprend rapidement. Dans le premier cas, il sait qu’Edmond a voué une admiration intense à Piero, sinon il suppose qu’il va découvrir un récit intimiste et biographique sur ce thème. Dans les deux cas, les surprises abondent. Pour commencer, les dessins ne sont pas réalisés au pinceau comme la plupart des bandes dessinées de l’auteur, mais à la plume et à l’encre. Cela donne une impression un peu griffée, plus enfantine qu’abrasive ou âpre. La première séquence conforte le lecteur dans cette impression : elle s’avère très linéaire, avec un événement survenant après l’autre, comme dans l’esprit d’un enfant, et une imagination assez naïve avec cette soucoupe volante. Le lecteur se dit que la narration s’avère un brin basique et se demande si la suite va être du même acabit. La rencontre avec l’extraterrestre reste dans un registre un peu naïf avec ce moteur qui carbure aux rêves.



Puis l’auteur passe à une autre facette de sa relation avec son petit frère Piero : la maladie de celui-ci qui avait contracté une coqueluche et qui souffrait encore de problèmes respiratoires. Les dessins sont alors un peu plus chargés en encre, à la fois parce que cette séquence se déroule en intérieur, à la fois parce que l’alitement de Piero rend l’ambiance un peu triste, comme toute maladie. Les dessins redeviennent beaucoup plus aérés alors que les deux frères sont couchés dans le même lit, qu’ils dorment en partageant le même rêve, celui de voler ensemble au-dessus de la Terre. Le lecteur éprouve la sensation de se retrouver devant la séquence animée servant d’ouverture et de fermeture d’antenne pour la chaîne Antenne 2, diffusé entre 1975 et 1983, réalisé par Jean-Michel Folon (1934-2005), avec cette même qualité onirique, le temps des pages trente-cinq à trente-sept. Les souvenirs continuent avec la pratique du dessin par les deux frères, en particulier leur jeu préféré : prendre une grande feuille de papier et chacun dessine un château fort avec un drapeau, l’un à gauche, l’autre à droite. Un pont relie les deux forteresses et sous le pont une rivière infestée de requis ou de crocodiles suivant les jours. Puis chaque frère dessine des soldats du côté de sa page, en train de tirer à l’arc, ou d’être atteint par une flèche, en en rajoutant tant et plus, jusqu’à ce que tout devienne ratures et traits informes, les obligeant à arrêter.


Cette séquence de bataille sur une grande feuille en format paysage se déroule sur trois doubles pages (p. 40 à 45), chacune avec un unique dessin en double page dessiné de manière enfantine. Sur la deuxième, l’auteur précise qu’ils ne se servaient pas de gommes, qu’ils ne se sont jamais beaucoup servi de gommes. Le lecteur se rend compte qu’il vient d’assister incidemment à la formation d’une des caractéristiques de dessin d’Edmond Baudoin. La même chose se reproduit quelques pages plus loin : Edmond évoque le fait que son frère et lui recopiait également les photos des calendriers de la poste, et celles en noir & blanc des journaux. Ils fixent longuement ces photographies et finissent par distinguer qu’elles sont plein de petits points et que quand ces points se collent, ça devient noir. Il teste alors de simplifier les photos de plus en plus pour voir à quel moments ses gribouillis noirs ne sont plus que des gribouillis. Il vient ainsi d’expliquer, avec deux dessins, le processus complexe de représentation par des traits et des taches, mettant en jeu le processus de reconnaissance et d’identification par l’esprit du lecteur. Un peu plus loin, Edmond voit des dessins d’Alberto Giacometti (1901-1966). Il comprend qu’il y a un homme qui ne se posait pas seulement la question de ce l’œil voit, mais aussi de ce qu’il y a derrière les yeux. Il devient évident pour lui que toute une vie ne suffirait pas pour comprendre. Le lecteur assiste ainsi donc en toute simplicité à sa démarche artistique pour apprendre et faire l’apprentissage de la représentation, ni plus ni moins qu’un commentaire sur sa façon de concevoir ses dessins. À quel moment des traits, des taches, des hachures ne sont plus de l’herbe, des pierres, un arbre, des branches… Et pourquoi trop s’appliquer, c’est tuer la vie ?



À d’autres moments, la composante biographique, présente tout du long, reprend sa place au premier plan. Toutefois, le lecteur a bien saisi qu’elle est indissociable de son apprentissage artistique, qu’il s’agit d’une partie intégrante. Il assiste ainsi à l’arrivée de l’adolescence, à la prise d’importance des femmes dans la vie des deux frères. S’il est déjà familier des œuvres de l’auteur, le lecteur sourit car il sait que c’est une composante essentielle dans sa vie et dans ses bandes dessinées. Il se demande dans quel sens va évoluer la relation fusionnelle des deux frères, si elle va survivre aux copines, à l’éloignement des études dans des lieux distants. Il sait peut-être déjà que Piero finira par abandonner sa carrière artistique. Il en découvre ici la raison. Il assiste également à un terrible accident de la route, avec des blessures graves. En voyant le corps du jeune sur le capot de la voiture, il pense également à cette interrogation chez Baudoin : comment est-il possible qu’en s’éteignant, la vie emporte avec elle toute la personnalité d’un être humain ? Pourquoi le corps inanimé n’en contient plus rien ?


En découvrant le titre, la quatrième de couverture, éventuellement un résumé, le lecteur ne peut pas s’empêcher de se faire un film de se faire une idée a priori du contenu de la bande dessinée. Pour chaque ouvrage d’Edmond Baudoin, il a à la fois entièrement raison sur sa nature, et en même temps il ne peut pas imaginer ce qu’il va découvrir. Pour celui-ci, cela commence avec le mode de représentation choisi : d’un côté il y a bien ces dessins pas forcément jolis mais toujours facilement lisibles et vivants, de l’autre côté l’artiste n’utilise pas le pinceau mais la plume et il varie à deux ou trois reprises la tonalité globale de ses représentations. Sans surprise, la narration développe des éléments biographiques, très personnels, même s’ils peuvent être un peu enjolivés ou modifiés pour donner une histoire plus cohérente. De manière inattendue, le créateur rend hommage à d’autres artistes et il explique le cheminement artistique qui fut le sien, sa façon d’envisager la représentation de ce qu’il voit. Comme d’habitude, la lecture de cette œuvre de Baudoin apporte ce que le lecteur attend, mais aussi beaucoup plus, dans un récit qui donne l’impression d’avoir été réalisé au fil du vagabondage de sa pensée, mais qui offre une cohérence globale d’une rigueur insoupçonnable. Indispensable, ne serait-ce que parce que l’auteur tient son pari de parvenir à continuer l’enfance.