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mardi 9 juillet 2024

Mademoiselle J T03 Jusqu'au bout du monde

Ne vous laissez pas ronger par la culpabilité. Il vaut toujours mieux agir.


Ce tome fait suite à Mademoiselle J - Tome 2 - Je ne me marierai jamais (2020) qu’il vaut mieux avoir lu avant pour saisir l’historique des relations entre les principaux personnages. Son édition originale date de 2023. Il a été réalisé par Yves Sente pour le scénario, et Laurent Verron pour les dessins et les couleurs. Il comprend soixante-deux pages de bande dessinée.


En ce premier dimanche de juillet 1950, tout est calme dans cette banlieue de Charleroi. La plupart des voisins étant partis en vacances, les enfants de la famille Destrée profitent de la rue. Par cette chaude journée, oncle Paul rend visite à ses trois neveux qui l’accueillent avec l’impatience de découvrir ce qu’il leur a apporté. Il souhaite tout d’abord savoir s’ils ont bien travaillé à l’école. Il leur remet alors leurs cadeaux, dont l’album Le juge, de la série Lucky Luke. Puis ils se rendent dans le jardin, où il salue la Mamie et il lui demande si elle veut qu’il lui serve un peu de limonade. Elle décline : c’est gentil, depuis qu’elle ne participe plus à la cuisine, elle dépense moins d’énergie. L’oncle Paul s’assoit sur une chaise de jardin et il demande aux trois enfants, tous très attentifs, s’ils se souviennent où ils en étaient. Le grand garçon répond que Juliette avait découvert que son fiancé Raymond voulait se marier avec elle, que pour voler la compagnie maritime de son père et la vendre aux Nazis. Le toton les félicite et il reprend son récit : ils vont voir que, à travers, les horreurs de la guerre, Juliette va se révéler plus extraordinaire que jamais.



Oncle Paul se lance : les enfants étudieront à l’école les détails qui ont précédé ce jour terrible du 14 juin 1940. L’armée allemande venait d’envahir la Belgique et le nord de la France, ce vendredi-là, elle entrait dans Paris. Juliette Sainteloi et Léa Vollak assistent au défilé, mais partent avant la fin : aujourd’hui, c’est l’anniversaire de Léa et ce ne sont pas des Nazis qui vont tout gâcher. Une fois dans l’hôtel particulier des Sainteloi, Juliette prend une photographie du petit groupe : Léa et ses parents Vollak avec leur plus jeune fils, Oscarine Malepeigne et son fils Bertrand, le docteur de Lannoy. L’espace d’un instant de bonheur, tout le monde veut oublier la guerre et fêter Léa. Bertrand a dépensé un salaire entier pour offrir un joli collier à son amoureuse. Et Juliette offre à sa meilleur amie, la nouvelle tendance de la maison Hermès : un carré de soie à porter en foulard. À l’abri de cette demeure, personne ne peut encore imaginer les terribles épreuves qui vont s’abattre sur la plupart des convives. Il ne fallut pas longtemps aux Nazis pour montrer leur vrai visage aux Parisiens. Partout des Juifs commencent à se faire arrêter. Certains tentent de fuir Paris, d’autres restent et gardent délibérément leurs commerces ouverts comme pour mieux conjurer le sort. Telle la C.C.O. acquise par monsieur Dittre, les grandes entreprises sont réquisitionnées. De même que beaucoup de logements privés afin d’y loger les officiers et dignitaires allemands. C’est ainsi que Herr von Riblach vient toquer à la porte de l’hôtel particulier des Sainteloi pour se faire loger, et prendre la chambre de Henri de Sainteloi.


Une jeune femme courageuse, dont la vie est bien ancrée dans son époque, et le souvenir discret d’un jeune homme roux qui l’avait fortement impressionné lors d’une traversée transatlantique. Le lecteur revient pour retrouver ce qui fait la personnalité de la série. Il sourit d’aise en voyant l’oncle Paul arriver dans sa famille, et être chaleureusement accueilli par ses neveux impatients d’en apprendre plus sur Mademoiselle J., et également de découvrir les bandes dessinées qu’il aura apportées en cadeau (uniquement un album montré de manière explicite, Le juge, publié en album en 1959, de la série Lucky Luke). Il retrouve le temps présent raconté en nuances de gris, et le passé (ou le temps présent de Juliette Sainteloi), raconté en couleurs. Il découvre un nouveau personnage : la mamie, visiblement fortement âgée, restant assise sur une chaise de jardin, sans bouger. Comme dans les tomes précédents, le récit est indissociable de l’époque dans laquelle il se déroule : une évocation de l’occupation pendant les quinze premières pages, puis une aventure à la recherche de Léa Vollak, d’abord en Pologne, puis en Sibérie, comme le suggère la couverture. L’histoire peut être comprise sans avoir lu les deux tomes précédents ; elle révèle plus de saveurs si le lecteur est familier de Ptirou (son souvenir galvanisant Juliette), de ce qui est arrivé au père de l’héroïne, les amours passées et présentes. La condition médicale de Juliette est toujours présente dans ce tome, avec son besoin de médicament, pendant le rationnement de l’occupation, et aussi en pleine Sibérie.



Dès la deuxième planche, les auteurs évoquent l’occupation allemande de Paris pendant la seconde guerre mondiale, le défilé de l’armée le 18 juin 1940 sur les Champs-Élysées. D’une certaine manière, Juliette Sainteloi occupe une position privilégiée : propriétaire d’une luxueux hôtel particulier dans Paris, ne souffrant pas trop du rationnement, grâce à l’argent mis de côté qui permet de s’approvisionner au marché noir. Les dessins ne mettent en avant ni manque, ni privations, ni maltraitance. D’un autre côté, sa meilleure amie Léa Vollak et ses parents sont emmenés lors de la rafle du Vélodrome d’Hiver, du 16 au 17 juillet 1942. Les arrestations arbitraires de Juifs sont également évoquées, ainsi que les trains en partance pour la Pologne, les occupants réquisitionnant des logements, Juliette devant accueillir plusieurs officiers allemands. Les dessins montrent une mince jeune femme se tenant bravement devant des hommes en uniformes plus costauds qu’elle, en particulier Herr von Riblach. Le lecteur voit également les militaires en uniforme, d’abord les Allemands, puis les Russes, bien sûr armés, quelques Américains. Les véhicules militaires, des chars et un modèle original de motoneige.


Du fait de la période du récit, d’autres aspects de la seconde guerre mondiale sont abordés et montrés, également avec retenue. Des Juifs entassés dans des wagons : le lecteur sait pertinemment quelle est leur destination, le camp de concentration et centre d’extermination d’Auschwitz, le centre d'extermination, camp de prisonniers de guerre (soviétiques et polonais) et camp de concentration de Majdanek. L’horreur se fait également suffocante quand Juliette Sainteloi se retrouve interrogé dans une pièce aveugle au 93 rue de Lauriston dans le seizième arrondissement, c’est-à-dire le siège de la Gestapo, surnommé la Carlingue. Restant dans un registre descriptif, le dessinateur sait transmettre l’intensité de la stupeur de Juliette quand elle se tient sur un quai de la gare du Nord, pour assister à la descente des prisonniers de retour des camps d’un train : un moment accablant en voyant ces êtres humains marqués par la maltraitance et la cruauté. Il suffit d’une petite case à l’artiste pour mettre à nu la souffrance et le traumatisme : par exemple page trente-trois quand le soldat russe Namgar Djorkaïev découvre une jeune qui s’était caché sous le plancher des latrines dans un camp de concentration et centre d’extermination. Le lecteur est submergé par la situation abjecte de cet être humain baignant dans les déjections humaines, pour sa survie, et son visage habité par la folie.



D’une certaine manière l’évocation de la seconde guerre mondiale s’effectue en sourdine, loin des champs de bataille, et dans le même temps elle est très dure, implacable parfois insoutenable, toujours réaliste. Seul le mode de recouvrement de mémoire de la jeune femme semble un trop mécanique, mais pas invraisemblable. Cette évocation s’effectue au cours d’une véritable intrigue bien construite : Juliette Sainteloi part à la recherche de son amie, d’abord au camp de concentration et centre d’extermination d’Auschwitz, puis de Majdanek, puis en Sibérie dans les monts Saïan orientaux. Le lecteur découvre alors avec Juliette la réalité de l’après-guerre : tout ne revient pas à la normale, comme si la fin des hostilités avait fonctionné comme un commutateur. Au cours de son voyage à bord du transsibérien, le vieux prince russe Kouraguine explique à Juliette que : Outre que les soldats survivants ont été renvoyés à la vie civile sans source de revenu, les campagnes sont exsangues et l’insécurité règne en maîtresse. Par ailleurs, elle voit les conditions dans lesquelles les déportés encore vivants regagnent leur pays.


Tout du long de son périple, l’héroïne met en application le conseil de Ptirou : Ne pas se laisser ronger par la culpabilité, il vaut mieux toujours mieux agir. Elle va donc de l’avant, très courageuse, risquant à deux ou trois reprises d’être malmenée, se sortant de cette situation parfois avec l’aide d’un homme ou d’une femme, parfois par elle-même, parfois en aidant quelqu’un d’autre, sans manichéisme. Le lecteur peut remarquer comment le scénariste met à profit le besoin de traitement médical de Juliette. Il peut aussi relever les références historiques, celles évidentes relatives à la seconde guerre mondiale : les camps de concentration, la rafle du Vélodrome d’Hiver, le siège parisien de la Gestapo, d’autres moins connues comme l’intervention de Fedor von Bock (1880-1945, Generalfeldmarschall allemand), Pierre Bonny (1895-1944, un des responsables de la Gestapo française, traître et collaborateur). Le scénariste ancre également son récit avec d’autres références d’époque, comme la mention de Pierre Brisson (1896 1964, directeur de publication du Figaro). La recherche de Léa s’achève dans la mine de Batagol, en Sibérie, dans les monts Saïan orientaux, évoquant (1820-1905), l’aventurier français ayant découvert et exploité cette mine de graphite.


Parti comme une histoire complète en forme de variation sur la création du personnage Spirou, cette série dérivée a acquis une incroyable consistance, devenant autonome et roborative, évoquant différentes époques, au travers des aventures réalistes d’une jeune femme courageuse, mais pas infaillible. Ce troisième tome évoque la seconde guerre mondiale vécue par une Parisienne, ainsi que l’immédiat après-guerre à la recherche d’une amie qui a été déportée. La narration visuelle combine une reconstitution descriptive solide et un parfum d’aventure au goût assez sombre, sachant faire ressentir l’horreur et l’abasourdissement de Juliette alors qu’elle est confrontée à la réalité des souffrances endurées par les déportés. Une histoire poignante.



lundi 8 juillet 2024

Jesuit Joe et autres récits

Je ne pars pas avec toi. Je vais dans la direction opposée.


Article coécrit avec Barbüz.

Ce tome regroupe trois histoires indépendantes : Jesuit Joe (parution initiale en 1980), La macumba du gringo (1977) et À l'ouest de l’Éden (1979). Ces histoires ont été réalisées par Hugo Pratt (1927-1995) pour le scénario, le dessin, et la couleur. Chacune compte quarante-huit planches, toutes en couleurs. L’édition de 2020 se termine avec une postface dense de sept pages, intitulée Évanescences, Transcendances, Immanences ; elle a été rédigée par le critique de cinéma et de bande dessinée franco-italien Francesco Boille.


Jesuit Joe

Quelque part dans une zone sauvage du grand Nord canadien, en plein hiver, Jesuit Joe toque à la porte d’une cabane : pas de réponse. Il y pénètre et découvre une enveloppe sur la table et un uniforme de caporal de la Gendarmerie royale du Canada dans l’armoire. Il s’installe, mange un biscuit puis se change, revêt l’uniforme, endosse le chaud manteau et allume une cigarette. Soudain, des coups de feu retentissent : trois hommes tirent sur Jesuit Joe depuis l’extérieur. Alors qu’ils s’approchent, Jesuit Joe se jette par la fenêtre et les abat tous les trois, chacun d’un seul coup. Il sort ensuite un couteau et les scalpe. Plus tard, il récupère un canoë caché dans la végétation et le met à flot. Il entend bientôt des bruits de tambour. Toujours silencieux, il rejoint la rive, met son canoë à sec et se dirige vers la source du bruit. Il découvre un Indien cree en train de danser autour d’un nouveau-né dans un porte-bébé dorsal…

L’histoire se déroule vraisemblablement au début des années 1930, bien que l’époque soit difficile à établir précisément. Elle met en scène Jesuit Joe, un métis, qui semble suivre un itinéraire précis, d’étape en étape, comme s’il était parfaitement préparé. Sa présence est inexpliquée, ses objectifs ne sont pas dévoilés. Ses actions semblent préméditées : il connaît les lieux, sait où tout se trouve dans la cabane et est au courant du contenu de la lettre.

Au fil des pages, le lecteur comprend que le personnage est l’agent d’une certaine vengeance ; il applique la peine capitale sans pitié. Son adresse au revolver est aussi stupéfiante que sa cruauté, puisqu’il scalpe toutes ses victimes. L’homme semble étranger aux notions de pardon et de compassion. Son visage reste absolument inexpressif du début à la fin ; insondable, indéchiffrable. Ses raisonnements décidément bien étranges l’amènent à commettre des actes choquants, en témoignent les scènes de l’oiseau (page 19) et de sa sœur (page33). En revanche, il prend parfois des risques fous pour sauver une vie, notamment celle du sergent Fox.

Le lecteur ne tarde pas à spéculer sur cet énigmatique personnage, véritable loup solitaire qui semble avoir été perturbé par son éducation catholique. Cet homme possède-t-il toute sa raison ? Au nom de qui ou de quoi agit-il ? D’où tire-t-il cette clairvoyance et cette lucidité déstabilisantes ? N’est-il qu’un déséquilibré qui s’empare d’un uniforme et que ce dernier le possède au point qu’il rende la justice lui-même ? Ou l’imperceptible touche de surnaturel fait-elle de lui plus que cela ? Il est question de folie et de messages divins : si Jesuit Joe refuse de croire que son grand-oncle était fou, lui accepte la possibilité de l’être sans sourciller (page 49). Le lecteur sera libre d’extrapoler : Pratt a-t-il voulu tacher de sang l’uniforme – déjà rouge – de la NWMP, qui a participé aux répressions de la rébellion métis du Nord-Ouest (1885) ?

La région est hostile, couverte de neige, et la densité de population y est très faible (avec beaucoup de nomadisme). Les quelques cabanes ou lieux communautaires y semblent éloignés les uns des autres.

Ce cadre est tout sauf fictif, bien que la traductrice – Christine Vernière – n’ait pas jugé bon d’utiliser les adaptations françaises des noms propres : par exemple, Artillery Lake au lieu de lac de l’Artillerie et le Slave pour le grand lac des Esclaves. L’action se déroule a priori dans l’Ontario. Fort Resolution et Fort Reliance ont semble-t-il bel et bien existé.

La linéarité de la narration est parfaite dans le sens où elle est absolument imperceptible malgré un seul et unique fil conducteur. Les talents de conteur de Pratt incitent plutôt le lecteur à succomber au mystère autour de cet intriguant personnage principal. Pratt exploite le silence par de nombreuses planches sans texte ; lorsqu’il y en a, les dialogues sonnent juste et sont naturels, sans maniérisme. Enfin, la chute est idéale en cela qu’elle vient s’ajouter aux questions qui agitent le lecteur.

Le lecteur admirera l’aspect épuré, voire minimaliste du dessin, réduit à l’essentiel. Pratt, c’est évidemment cette patte unique, instantanément identifiable. Le trait est fin, pas toujours continu ; les finitions sont aléatoires, mais l’ensemble reste toujours élégant, car Pratt ne cède jamais à la tentation de l’effet gratuit ou de la surenchère. Le canoë n’est pas à demi posé sur une grande zone entre verdâtre et grisâtre : il file doucement sur un large cours d’eau paisible, avec quelques feuilles à sa surface, avec la ligne des arbres sur la rive à contrejour. Il n’y a rien de superflu et rien ne manque. Les portraits sont simplifiés, mais restent expressifs. Les postures peuvent être symboliques, mais sans raideur dans le trait. Les arrière-plans sont la plupart du temps réduits à leur plus simple expression, c’est-à-dire une simple couche de couleur unie. Pour autant, le détail n’est jamais négligé : notons les ombres des boutons de la canadienne de Jesuit Joe, son uniforme ou encore les vêtements du Cree. L’artiste ne produit jamais plus de six cases par planche, agencées en gaufrier la plupart du temps. Il utilise d’abondantes touches de noir, de la simple tache à la bande plus ou moins large et longue. Ses compositions traduisent bien l’hostilité du climat : paysages désolés, feuilles mortes qui volent au vent, étendues enneigées, noirceur des plans d’eau, ciel gris, voire blanc.

Le lecteur suppose que Jesuit Joe doit comprendre une dimension ésotérique. Peut-être la personnalité et les valeurs du personnage principal, guidé par sa conception du monde très particulière ? Mais aussi une forme de connexion avec un savoir surnaturel, ce qui expliquerait qu’il savait ce que contenait la lettre sans ouvrir l’enveloppe. Il évoque également le fait que Louis Riel (1844-1885) était le frère de son grand-père. Cette information ne parlera qu’au lecteur familier avec ce chef métis, fondateur de la province du Manitoba, meneur de deux mouvements de résistance contre le gouvernement canadien, connu aussi pour ses visions messianiques et sa révélation divine. Jesuit Joe, un redresseur de torts à l’instinct infaillible, mais aussi un rebelle à sa manière, puisqu’il refuse la loi du gouvernement et suit la sienne.

 

La macumba du gringo

Quelque part dans le nord-est du Brésil, Mae Sabina, la prêtresse de Candomblé, se livre à une cérémonie occulte, avec chandelles et signe ésotérique sur un crâne pour tirer les cartes. Elle ne cache pas à Satãnhia – une jeune femme qui est venue la consulter – que le tirage n’est pas bon, pas bon du tout : la Lune appelle les fantômes. Elle explique à Satãnhia que son mec Gringo est lié à la carte de la Lune, le grand sommeil, la longue attente. Or la Lune est une carte de mauvais augure, son interlocutrice a une rivale, et cette rivale c’est la Mort. Sabina gifle Satãnhia, cette dernière se rebiffe en sortant un rasoir mécanique, puis le laisse tomber à terre et tombe à genoux, reposant sa tête sur les jambes de la sorcière. Ensuite elle lui confie la pedra cristalina que Gringo lui a donnée. Sabina poursuit sa divination : elle voit la mort, des soldats. Dans la jungle, un soldat tire et abat Gringo Vargas, un cangaçeiro. Ses deux comparses, Corisco et Dadã fuient à toutes jambes. Les soldats se lancent sur leur piste.

L’action se déroule au Brésil, vers 1938, dans la région Nord-Est du Brésil. Elle a pour contexte la fin de la révolte des cangaçeiros, des individus poussés au cangaço, c’est-à-dire une forme de banditisme nomade du fait des inégalités sociales abyssales dans le pays. Le dernier cangaçeiro, abattu par la police militaire en 1940, portait le nom de Corisco, qui est aussi celui de l’un des personnages de cette histoire. Quant à la macumba (et bien que ce mot n’apparaisse que dans le titre), le Larousse nous apprend que c’est « un culte proche du vaudou, pratiqué dans certaines régions du Brésil ». Au programme : répression, fantômes, araignées mortellement venimeuses et meurtres sanguinaires sur fond de passion et de folie.


Cet album compte de nombreux figurants (surtout des militaires), mais seulement quatre protagonistes principaux :

Satãnhia, une jeune femme qui éprouve pour son mari Gringo un amour passionnel. Fougueuse, fière, vêtue d’une robe rouge à volants, fumant le cigare et dégageant une sensualité à fleur de peau, elle rappelle instantanément la Carmencita du Carmen (1847) de Prosper Mérimée. (1803-1870). Elle véhicule un érotisme certain (pages 56, 68, 91 et 100). Forcément, son destin sera tragique.

Le second est Mae Sabina, la prêtresse de Candomblé (une religion afro-brésilienne pratiquée au Brésil) avec un talent divinatoire : elle tire les cartes du tarot à Satãnhia et essaie d’interpréter les signes. Si ses pouvoirs semblent bien réels (dont une connexion chamanique avec les araignées, dont une phoneutria, dite araignée bananière, au puissant venin), elle n’hésite pas à manier le fusil pour se défendre.

Gringo. Comme Jesuit Joe, Gringo est un métis, un "caboclo" au Brésil. Gringo est un cangaçeiro ; il en porte tous les oripeaux. Il est principalement mû par sa cause et fait peu de cas de la vie de son épouse.

Enfin, il y a Sabino ; c’est le frère de Satãnhia. C’est lui aussi un cangaçeiro. Il a développé une interprétation très personnelle sur les motivations de Judas Iscariote. Le lecteur peut y voir un délire interprétatif, une obsession messianique aux conséquences tragiques. Tenant un discours complètement halluciné, il n’a visiblement plus toute sa tête et veut être celui qui réussira à façonner au sein du cangaço un destin équivalent à celui de Jésus et de ses apôtres. L’archétype du fou de Dieu, en quelque sorte.

En dehors de l’originalité du propos (l’étonnant éclectisme et la remarquable culture générale de l’auteur seront soulignés), La macumba du gringo, c’est l’histoire d’une révolte dont la fin et l’anéantissement coïncident avec celle d’une vengeance ratée. C’est une œuvre linéaire elle aussi, mais il est fort probable que son côté complètement grand-guignolesque, le manque de plausibilité de son histoire et la volubilité progressivement intarissable des protagonistes à l’approche de la conclusion finissent par venir à bout de la motivation des lecteurs les moins patients.

S’il ne connaît pas les cangaçeiros, le lecteur devra se documenter sous peine de passer à côté des détails dont fourmille la partie graphique. Par exemple, ces chapeaux de cuir ornés de symboles divers que portaient les cangaçeiros. Ils étaient également réputés pour leurs odeurs corporelles fortes, c’est certainement pourquoi leurs têtes sont ici systématiquement auréolées de mouches. Le Brésil, c’est aussi un pays remarquable pour sa faune locale, et il est souvent considéré comme le pays des papillons, ce qui explique que Pratt en ait représenté tant dans cette histoire.

Par deux fois dans ce récit, la luminosité associée à l’humidité fait que les soldats et le fuyard sont représentés par des tâches noires allongées (pages 63, 82 et 83), évoquant des sculptures d’Alberto Giacometti (1901-1966), un moment visuel extraordinaire tirant vers l’abstraction, magique. Le bédéiste joue également avec des tâches de couleurs, deux formes irrégulières formant presque par magie les ailes de papillons (page 101).

Néanmoins, toutes les cases ne sont pas d’une clarté limpide, et même si le phénomène est rarissime, l’utilité et la lisibilité de certaines vignettes ne sont pas au-delà de tout soupçon (page 62). Enfin, ajoutons à cela une minutie et des finitions largement aléatoires, ainsi qu’une forme d’exagération dans l’expressivité des visages.

Contrairement à l’histoire précédente, ici la dimension surnaturelle de l’histoire est sans aucune équivoque, entre les pouvoirs évidents de Mae Sabina et la nature de revenant de Gringo. Cela étant, elle n’est pas une fin en soi et n’est au fond qu’un moyen détourné pour développer cette histoire de vengeance au-delà des frontières du plausible, presque jusqu’à une forme d’absurdité. Les spectres peuvent également être perçus comme la métaphore d’une culpabilité refoulée, de l’inconscient des personnages.


À l'ouest de l’Éden

Un fort perdu dans le désert. Un drapeau britannique flotte, attaché à son mât, deux crânes humains accrochés au sommet. Avec le recul, il s’agit du drapeau Red Ensign frappé d’un blason. Un soldat du Somali Camel Corps monte sur les remparts du fort et tire un coup de fusil en l’air. Le reste de la patrouille arrive à dos de dromadaires. Le lieutenant Abel Robinson du bataillon de frontière demande au soldat ce qu’il en est : celui-ci lui répond qu’ils sont tous morts. Son second ajoute qu’il fallait s’y attendre, car leur radio ne répond plus depuis trois jours. Le soldat montre au lieutenant où se trouvent les cadavres ; à leur vue, il va vomir contre un mur. Cela étant, son second lui lit une lettre trouvée près du cadavre du capitaine Spear, et vraisemblablement laissée là par Mad Mullah, le vengeur.

L’action se déroule au Somaliland, en décembre 1931 ; le pays fut une colonie britannique entre 1887 et 1960. Pratt nous conte ici une histoire de soldats (des membres du Somali Camel Corps) et de garnisons maudites dans le désert, sur fond de fantômes et de folie, en y injectant une variation sur le thème d’Abel et Caïn ainsi qu’un embryon de réflexion sur l’occupation d’un territoire par des forces armées étrangères (davantage que sur la colonisation).

À l'ouest de l’Éden est une pièce de théâtre aussi absurde que macabre. Elle reprend l’histoire tragique d’Abel et Caïn, les deux frères, y intègre de nombreuses références mythologiques et les réincarne en acteurs de leur époque et de leur lieu. Ainsi, le capitaine Adams est-il Adam, évidemment. Ewa, une femme africaine, incarne Ève, bien sûr. Le lieutenant Robinson est prénommé Abel. Quant à Caïn, il est représenté par deux hommes : un métis puis à la fin par un capitaine de l’armée britannique. Quant à Samaël, l’ange déchu et père de Caïn, il a dans ce récit l’apparence d’un sorcier africain. Enfin, Kayin fait le lien avec Ewa (une autre forme d’Ève), liant ainsi tradition juive et mythologie africaine, imposant au lecteur cette dimension mystique du récit.

Il s’ensuit, après une course-poursuite vaine et sans résultat, un véritable dialogue de sourds entre le lieutenant Robinson et toute une galerie de personnages, Robinson tentant de s’accrocher désespérément à une réalité cartésienne qu’il refuse de voir s’effilocher alors que ses interlocuteurs ont de toute évidence les deux pieds dans un autre monde. Comme le dit si bien Samaël lui-même en page 125, « Inutile d’essayer de comprendre ». En bon occidental, Robinson, malgré des accès de folie – ou de clairvoyance - refuse de subir une histoire qu’il ne comprend pas (page 136). Malgré son désarroi profond, il fait parfois montre d’une naïveté terriblement touchante, comme lorsqu’il propose à Adams de lui prêter son étoile filante.

Là encore, la culture de Pratt pourra donner le tournis du fait de la variété de ses centres d’intérêt. Par exemple, pour pleinement saisir les finesses des dialogues, il sera nécessaire de prendre connaissance des grandes lignes de la campagne du Somaliland (1900-1920) et de la vie de Mohammed Abdullah Hassan (1856-1920).

Ensuite, beaucoup de discussions évoquent le jardin d’Éden, le paradis, et tous les protagonistes désirent pouvoir y entrer. Il n’est donc pas dénué de sens d’en déduire que ce désert et ce fort abandonné plus spécifiquement représentent le purgatoire. Le propos est truffé de références à la Genèse, le premier livre de la Bible, et au livre d’Hénoch, entre autres. S’il veut comprendre un maximum d’éléments, le lecteur devra se documenter avant de s’attaquer à ce récit, qui est assurément le plus ardu des trois à décrypter.

L’érudition de l’auteur se retrouve jusqu’à dans le vocabulaire utilisé. Par exemple, Jamadar (le personnage du jamadar Dharam) était le grade le plus bas pour un officier dans l’armée indienne britannique.

Il est également intéressant de noter ce bref échange autour du pétrole, qui ne représente rien pour l’autochtone, mais qui fait immédiatement appel à une forme de savoir scientifique chez l’officier britannique, qui sait que la région « est pleine de pétrole (aujourd’hui, les réserves somaliennes en pétrole et en gaz sont estimées à trente milliards de barils). Rappelons également que cette histoire a été écrite en 1979, soit à l’époque du second choc pétrolier. Comme l’exprime Kayin : Combustion spontanée… Gaz… Je ne comprends pas et en plus je trouve ces mots très laids. Si tu avais un peu de bon sens, tu ne t’en servirais pas ! (page 140).

Les dialogues sont hallucinés ; les discrètes et rares touches d’humour pince-sans-rire ne parviennent aucunement à alléger le propos (page 118). Mais l’ensemble pourra demeurer trop fumeux si le lecteur reste lui-même ancré dans une forme de cartésianisme et qu’il refuse de regarder au-delà d’une simple attaque de fortin britannique par un mystérieux assaillant.

La partie graphique recèle de nombreuses trouvailles visuelles : le zoom arrière très décompressé sur le Red Ensign avec les crânes (page 105), en un gaufrier parfait, les contrastes entre la petite silhouette éloignée et les plans plus rapprochés (pages 111 et 112), ou encore le lieutenant Robinson et la lune (page 134).

Pratt continue à jouer avec le minimalisme, le sous-entendu visuel tirant vers le conceptuel, et vers l’abstraction. Le lieutenant Abel Robinson comme englobé dans un rond jaune, la forme indistincte de l’ample robe rouge de Lilith. Le motif récurrent de l’horizon : une bande noire irrégulière en bas de case pour figurer le sable proche, une autre bande irrégulière de couleur sable pour l’étendue jusqu’à l’horizon, une troisième bande irrégulière plus fine et plus claire pour la brume de chaleur, et une dernière bande de couleur intermédiaire entre les deux précédentes pour le ciel… et peut-être une vague silhouette en ombre chinoise pour le rebelle, un leitmotiv visuel de haute voltige.


Conclusion

Les éditeurs ont fait le choix de mettre le récit le plus accessible en premier, même s’il s’agit du dernier par ordre de parution et donc de réalisation. Pratt surnommait ces albums "la trilogie des religions". On y trouve un zeste de religion, effectivement, mais aussi beaucoup de folie et un soupçon plus ou moins prononcé de surnaturel. Si la religion est bien le déclencheur de ces tragédies, il s’agit aussi et surtout de révolte et de vengeance. Pratt, auteur de bande dessinée d’une culture générale peu commune, immortalise trois conflits aujourd’hui oubliés.

Jesuit Joe évoque en filigrane le destin des métis canadiens par l’un d’entre eux, qui va laisser une longue trace sanglante derrière lui. La macumba du gringo narre les derniers jours des cangaceiros, traqués par la police militaire brésilienne. À l'ouest de l’Éden conte les ultimes sursauts de la révolte des derviches somaliens contre l’occupant britannique.

Trois contextes, trois endroits, chacun avec son climat. La neige et le froid dans Jesuit Joe, le climat tropical et humide dans La macumba du gringo, et les étendues désertiques dans À l'ouest de l’Éden, comme si l’hostilité de la nature exacerbait la folie et l’illumination chez l’homme.

Ces trois histoires sont bien moins simples qu’il n’y paraît au premier abord. Le lecteur reste sur deux doutes à la fin du premier récit : Comment se termine-t-il vraiment, c’est-à-dire qui a tiré le dernier coup de feu ? Et comment Joseph Riel a-t-il su ce qui se trouvait dans l’enveloppe sans l’ouvrir ? Dans le second, il ne peut se résoudre à prendre au premier degré cette histoire de revenant, de vie après la mort, d’araignée et de discussion avec le spectre d’un récent défunt. Dans la dernière, la composante ésotérique prend une importance indéniable, comme un artifice secondaire, pour donner plus de goût à l’intrigue. D’ailleurs, l’interprétation qu’en fait Francesco Boille relève entièrement de ce point de vue. Ces évanescences, transcendances et immanences émanent selon lui de : Trois récits d’interprétation historique centrés sur la condition humaine des plus marginaux sous une forme onirique, trois histoires de rêve-mort, hautement symboliques […], le fond est profond, la forme est légère.

Les intrigues se déroulent de manière linéaire, avec, dans les deuxième et troisième, une explication en dernière scène qui vient rappeler ce qui s’est passé et l’éclairer avec des renseignements supplémentaires, de nature pragmatique, pour expliciter ce qui pouvait paraître arbitraire ou abscons au fil de l’eau.

Pages narrées en image, sans dialogue ni narrateur omniscient, juste quelques onomatopées, scènes d’action avec une prise de vue d’une clarté exemplaire, ou, à l’opposé, scènes contemplatives et totalement immersives, dessins épurés, savante mise en couleurs naturaliste, avec quelques touches très discrètes d’expressionnisme pour les camaïeux habillant les fonds de case… Hugo Pratt réalise des cases d’une beauté et d’une efficacité époustouflantes. Si le lecteur commence à se focaliser sur les détails, un trait ou une forme prise à part, il se dit que la main de l’artiste manque d’assurance, que les aplats de noir sont trop irréguliers, que les formes sont imprécises, que les fonds de case sont réduits à leur plus simple expression. Au fil des planches, le ressenti évolue : chaque chose est parfaitement à sa place, précisément définie. À l’opposé de dessins à l’allure naïve, il s’agit de l’essence de chaque élément qui est saisie.

Trois récits de quarante-huit pages, à l’intrigue immédiatement accessible en surface, car plus profonde qu’il n’y paraît, à la narration visuelle extraordinaire dans son évidence, dans sa maîtrise de l’essence, dans sa forme aboutie où chaque trait est signifiant et indispensable, un équilibre parfait entre description et évocation. Des histoires qui ne révèlent toute leur saveur qu’au lecteur acceptant de s’investir dans les dimensions ésotériques ou surnaturelles qu’elles charrient.




jeudi 4 juillet 2024

Fox, tome 6 : Jours corbeaux

Ceci pour assurer une bonne connexion avec les électrodes du casque.


Ce tome est le sixième d’une heptalogie, il fait suite à Fox T05 Le club des momies (1996). Sa première édition date de 1997. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, par Jean-François Charles pour les dessins, et Christian Crickx pour la mise en couleurs. Il comprend quarante-huit pages de bandes dessinées. La série a bénéficié d’une réédition intégrale en deux tomes en 2005, puis en un tome en 2024.


Dans une cellule de prison, Jacobi, un Afro-américain écoute le résultat de son appel : son recours en grâce a été refusé, le Président a rejeté les conclusions de ses avocats. Maman Audrey attend. Il y a longtemps qu’elle ne s’est réchauffée au contact d’un humain. Et qu’il n’ait crainte ! Elle s’occupera bien de lui. Elle lui fera jaillir une pluie d’étincelles dans la tête et il se retrouvera aux pieds du Seigneur comme un petit enfant solitaire qui en a assez d’avoir peur et froid. Dans une chambre de motel, un Amérindien écoute son interlocuteur au téléphone qui lui donne rendez-vous dans deux jours, pour l’argent et le passeport. Hôtel du Loup Blanc. Chambre 354, seul et sans arme. Il raccroche sachant que c’est un piège, il doit prévenir Lucky. Il compose le numéro, mais personne ne décroche. Le téléphone sonne dans le vide dans une maison : Lucky gît dans une mare de sang au milieu de son salon, les sonneries continuant de retentir. Une voiture file sur la route alors que la neige tombe : le conducteur et le passager savent qu’ils doivent se dépêcher car le temps est compté. Ils ont les papiers : ils se trouvent dans la mallette, tout est en règle, Moe a fait du bon boulot. Dans une église, une femme âgée prie pour qu’ils réussissent, pour qu’ils sauvent son fils, avant demain à l’aube. Dans un bureau, trois agents ont du mal à contenir leur impatience : il reste encore quinze heures avant l’exécution.



Deux gros hélicoptères de l’armée survolent le mont Rushmore. Un soldat se tient prêt à tirer avec la mitrailleuse. Les autres sont assis avec leurs lunettes de vision nocturne déjà ajustées, et leur mitraillette à la main. Le capitaine demande au passager dont le visage est masqué par des bandages s’il n’a pas de problème avec sa voix. Son interlocuteur répond qu’il est prêt à faire son travail. Les hélicoptères entament leur descente vers une maison isolée. Dans la salle de la chaise électrique, un policier pénitentiaire explique à un nouveau, l’effet de la chaise sur le condamné. Puis il précise qu’elle est surnommée Audrey parce que la première personne à s’y être assise était une charmante dame du nom d’Audrey Palmer. L’instrument n’était pas encore prêt à l’époque : elle y est restée 17 minutes, un record. Les hélicoptères finissent leur descente, et le mitrailleur tire sur la maison, abritant un père, une mère et leurs deux enfants. Ailleurs un sénateur n’arrive pas à se concentrer sur un parcours de golf, inquiet du résultat de la mission. Les occupants de la maison ont réussi à en sortir, blessés, à monter dans leur voiture, et ils fuient. Pour esquiver les tirs, le conducteur braque soudainement, et la voiture dérape dans la neige, finissant dans une congère, à la merci des balles.


Après une histoire en un épisode pour le tome cinq se situant en Écosse, les auteurs réalisent un diptyque, se déroulant aux États-Unis, avec une séquence dans le Dakota du Sud, dans le massif des Black Hills. Une autre séquence impliquant l’Amérindien se situe dans un désert où poussent des cactus, donc plus au sud. En outre, le lecteur se souvient que la série se déroule dans les années 1950. Les auteurs racontent donc une nouvelle aventure, qui semble indépendante des précédentes, si ce n’est pour la présence de deux personnages récurrents, en plus du personnage principal. Un autre pays qui n’a rien à voir avec la France ou avec l’Égypte, et une forme narrative également différente. Le scénariste joue avec plusieurs fils narratifs, ne donnant pas les noms de tous les personnages, ni les lieux, ni les liens entre eux. Le lecteur se doute que ces connexions seront révélées progressivement.



Tout débute avec Jacobi qui sera exécuté à l’aube, par l’instrument d'application de la peine de mort par électrocution, la chaise électrique inventée en 1880, comme alternative à la pendaison. Elle occupe la première case de la première page, terrifiante avec ses montants en bois, et le casque d’électrodes. En planche quatre, un policier d’expérience explique à un nouveau, ce à quoi il doit s’attendre, ainsi que son mode de fonctionnement et sa fiabilité. Il évoque l’origine du surnom de la chaise : Audrey, il s’agirait du nom de la première personne à s’y être assise. Une petite vérification permet d’apprendre que la première exécution de ce type a été en fait appliquée à William Francis Kemmler (1860-1890) exécuté à Auburn dans l'État de New York. Dans la planche quinze, Jacobi subit l’explication des préparatifs assez humiliants pour l’exécution : fouille, inspection de tous les orifices, nez, bouche, oreilles, anus, afin de vérifier qu’il ne dissimule rien de métallique qui puisse entraver le déroulement de l’opération. Ensuite, coiffeur qui mettra la peau à nu sur une petite surface en haut du crâne, ceci pour assurer une bonne connexion avec les électrodes du casque. Le lecteur est impressionné par le professionnalisme du policier d’expérience : il suit les instructions avec rigueur, en sachant parfaitement ce qu’il va advenir.


Puis survient l’exécution elle-même en planche quatorze. Pour un peu, le lecteur pourrait croire à un hommage à Jugé coupable (True crime) de Clint Eastwood, à ceci près qu’il est sorti en 1999, soit deux ans après cet album. Dans sa remarque introductive, le scénariste indique qu’il rend hommage au réalisateur Robert Aldrich (1918-1983) et à l’écrivain Albert Isaac Bezzerides (1908-2007), auteur, entre autres du scénario du film Kiss me deadly (réalisé par Aldrich), adapté du roman En quatrième vitesse, de Mickey Spillane (1918-2006). Le lecteur peut effectivement reconnaître cette sensation de film noir dans la construction de l’intrigue qui laisse patauger le lecteur, l’incitant à assembler les pièces au fur et à mesure. Le deuxième fil directeur correspond aux circonstances qui ont conduit Jacobi sur la chaise électrique : le lecteur comprend qu’il s’agit d’un coup de grande ampleur. Il est question d’une forte somme d’argent planquée quelque part, d’une mallette dérobée, d’une élimination systématique des survivants par un groupe militaire, d’un ou plusieurs agents du FBI enquêtant sur l’affaire. Le lecteur finit même par se demander où est passé Allan Fox dans tout ça. L’avant dernière séquence permet de remettre de l’ordre dans les différentes situations, d’établir des connexions. Et la dernière vient lever le voile sur le véritable enjeu : la nature de ce qui a été dérobé, du contenu de cette mallette.



La narration visuelle donne vie à cet imbroglio, le faisant exister, le rendant concret. L’artiste montre une prison avec des murs massifs, des installations d’un autre âge, peu propices à l’épanouissement personnel des prisonniers, inhumaines dans le sens où tout est utilitaire sans confort, déshumanisé. Charles reste dans un registre descriptif, sans en rajouter dans la dramatisation, avec une mise en couleurs un peu sombre, restant la pénombre, accentuant la sensation de lieu conçu en dépit des ressentis de l’être humain. Entremêlées, les séquences consacrées au massacre de la famille du professeur Kurveil jouissent d’un plan de prise de vue qui accentue la soudaineté de l’attaque par hélicoptère, et le professionnalisme des membres du commando, implacables, totalement focalisés sur la mission, sans penser un seul moment qu’ils exterminent des êtres humains. Glaçant. La cavale de l’Amérindien fait voir d’autres paysages au lecteur, plus désertiques, des demeures isolées, avec un niveau de détails impressionnant dans les représentations. Et ce face à face mortel au milieu de cactus arborescents Saguaro. À chaque page, le lecteur constate que l’artiste a pris un grand plaisir à reconstituer ces environnements et les accessoires d’époque. Il peut ainsi être sensible au modèle de chaise électrique de marque Westinghouse, aux têtes monumentales du mont Rushmore, aux modèles de voitures, à une éolienne avec un réservoir d’eau en hauteur, à l’architecture du motel White Wolf, à l’aménagement du bureau de Ballaster (aussi bien les accessoires sur son bureau que le modèle de casiers métalliques), le bar Rosebud avec ses différents clients, les outils de l’atelier de Moe Larsen et son établi, ou encore l’urbanisme de la petite ville de Tree Point où réside la mère de Jacobi. Il relève aussi quelques marqueurs culturels comme une affiche pour la série de films Hopalong Cassidy, un poster de Betty Page, une cravate avec Betty Boop.


Après un tome en Écosse au goût étrange, les auteurs réalisent une dernière histoire en deux tomes qui apparaît tout de suite beaucoup plus inspirée, que ce soit par sa structure ou par ses thèmes, comme la peine capitale, ou la machination sophistiquée pour dérober un objet à l’importance stratégique. L’artiste est dans une forme éblouissante, tant pour les décors, que pour les prises de vue et les découpages, pour les personnages normaux ou extraordinaires (Aaaah ! le regard de braise d’Adrianna Puckett), que pour la représentation d’un Amérique devenue mythique. Le scénariste transpose avec élégance sa source d’inspiration (Aldrich & Bezzerides) pour un polar toxique et haletant. Un thriller de haute volée.



mercredi 3 juillet 2024

Éva

Malsain !… Sain !… Ce sont des notions subjectives !…


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa première édition date de 1985. L’histoire a fait l’objet d’une prépublication dans les numéros 72 à 78 du magazine (À suivre) en 1984. Elle a été réalisée par Didier Comès (1942-2013) pour le scénario et les dessins. Elle se développe sur soixante-dix-neuf pages en noir & blanc. La réédition de 2023 par Casterman comprend une introduction de trois pages, intitulée Éva ou l’éloge de la rupture, rédigée par Thierry Bellefroid, auteur d’une monographie sur ce bédéiste.


À l’étage d’une belle demeure à l’écart de tout, une belle femme, Éva est assise immobile dans sa chaise roulante, dans une belle robe noire avec un profond décolleté qui laisse voir le début de ses auréoles, des bas résille, des chaussures à talon, un beau collier, une longue boucle d’oreille à gauche. Elle observe son frère Yves silencieusement. Celui-ci est train de lire assis dans fauteuil confortable. À l’extérieur, une jeune femme approche à pied. Elle monte les quelques marches du perron et pousse la porte d’entrée : celle-ci est ouverte. Elle pénètre dans le hall, avec son grand escalier qui mène à l’étage. Elle appelle : Y a-t-il quelqu’un ? À l’étage, Éva indique à son frère qu’il s’agit d’une voix de fille et elle le traite d’imbécile, l’accusant d’avoir encore oublié de fermer la porte d’entrée. Il se lève lui disant de ne pas s’inquiéter : il va voir. Il sort de la bibliothèque et se penche par-dessus la rambarde. Voyant la silhouette de Neige, il lui demande ce qu’elle veut. Neige s’excuse, sa voiture vient de tomber en panne : pourrait-elle téléphoner à un garagiste ? Yves descend les marches et répond qu’elle ne trouvera pas de garagiste qui acceptera de se déplacer à cette heure. Il veut bien l’aider en l’hébergeant jusqu’à demain, mais il doit auparavant en référer à sa sœur jumelle. Il remonte les marches en ajoutant qu’elle vit avec lui, et elle est gravement handicapée, elle ne sait plus marcher.



De retour dans la bibliothèque, Yves suppose qu’Éva a entendu. Elle lui demande si Neige lui plaît. Il répond qu’il ne l’a pas bien vue, il fait sombre dans le hall, et puis cela ne l’intéresse pas. Il ajoute qu’ils ne peuvent pas laisser cette jeune femme toute seule dans la nuit. Elle répond qu’il fasse ce qu’il veut, mais s’il arrive quelque chose, il en sera responsable. Yves redescend au rez-de-chaussée et indique à Neige que sa sœur est d’accord. Il va lui montrer sa chambre. Une fois dans la chambre, il la prévient : l’appartement d’Éva se trouve à l’autre bout du couloir, elle doit éviter d’y aller car sa sœur déteste les intrus. Son caractère s’est aigri depuis son accident, aussi vaut-il mieux respecter son besoin de solitude. Un dernier conseil : elle se déplace en chaise roulante, si Neige la rencontre, elle doit se méfier car l’attitude d’Éva est parfois bizarre. Il sort, Neige referme la porte, se déshabille et se glisse nue dans les draps, pendant qu’à l’étage Yves déshabille sa sœur puis la serre dans ses bras.


L’œuvre de ce bédéiste est passé à la postérité pour Silence (1980), Belette (1983) et Éva. Dans l’introduction, Bellefroid indique que cette BD se démarque des précédentes dans la mesure où elle ne met pas en scène le milieu rural des Ardennes en particulier. L’intrigue s’avère linéaire et simple : un huis-clos dans une grande demeure dotée d’un grand terrain, entre trois individus Éva et Yves qui sont jumeaux, et Neige, une jolie jeune femme dont la voiture est tombée en panne. Le récit s’ouvre avec une planche muette dont la moitié supérieure se compose de deux bandes de quatre cases chacune, une suite de gros plans partant de la roue arrière de la chaise roulante pour remonter jusqu’au visage d’Éva. Le lecteur apprécie le noir et blanc, les contrastes afférents, le sens du cadrage et du plan de prise de vue. L’étrangère entre dans la maison dès la deuxième planche, et la tension est déjà palpable du fait des remarques décalées aux sous-entendus critiques de la femme handicapée, des réponses conciliantes de son frère, et de l’indépendance qui se devine chez Neige. L’artiste se focalise sur la représentation de quelques éléments structurants par case, avec une proportion significative de cases composées d’un gros plan sur le visage de l’interlocuteur en train de s’exprimer, et une représentation à la fois simplifiée et interprétative du visage, plutôt que réaliste.



Le lecteur observe ce huis-clos, pas trop étouffant : les personnages passent d’une pièce à une autre, Neige sort dans le parc dès le lendemain matin pour se promener, puis ressort avec le garagiste Monsieur Linou pour aller voir sa voiture, pour un jeu de séduction entre elle et Yves, dans des pages et des cases plus aérées, ou les zones blanches prédominent sur les noires. Pour autant, le lecteur ressent bien la sensation d’oppression de ce genre de récit. La superbe couverture de l’édition de 2023 met en avant la chaise roulante, les bas résille, le vernis des chaussures, tout en dissimulant le visage d’Éva. Les huit cases de la moitié supérieure de la première page s’attardent sur des détails en gros plan, d’un côté comme une forme de fétichisme, de l’autre laissant la charge au lecteur de se faire une image complète en prenant du recul. Neige perçoit la forme de la demeure en ombre chinoise de nuit, avec une contre-plongée qui la rend très imposante. Les aplats de noir occupent une surface plus importante que les blancs dans la majorité des cases, soit avec des zones franches, soit avec des contours biscornus, introduisant une sensation à la fois pesante, à la fois déstabilisante en fonction des contours plutôt ronds ou plutôt anguleux. En effet en tant directeur de la photographie, l’artiste pousse la composition des cases parfois jusqu’à occulter les éléments de décors en arrière-plan au profit d’aplats de noir géométriques, venant encadrer les personnes, ou occupant tout le fond de case pour une tête ressortant alors avec un effet sinistre, ou partageant le fond en deux zones la silhouette ou le visage des personnages étant alors comme présent pour partie dans l’obscurité pour partie dans la lumière.


En fonction de la séquence, du moment, l’artiste ajuste son niveau de représentation entre de nombreux détails ou une approche minimaliste. Par exemple lorsqu’Yves ouvre la porte de la chambre de Neige, le lecteur peut voir le lit, la fenêtre, un fauteuil, une commode avec un vase, deux tableaux, la lampe de chevet avec son abat-jour, une plante verte, tout ça dans une seule case. Lorsqu’elle ouvre la porte de la cuisine, il peut voir Yves debout avec la cafetière à la main, le carrelage sur le mur du plan de travail, les placards au mur, la cuisinière, des ustensiles de cuisine accrochés au mur, une corbeille de fruits, des pots, la table, des chaises, des verres, le beurrier, etc., tout ça également dans une seule case. Par opposition, quand Yves fait visiter son atelier à Neige, la première bande de quatre cases appartient au registre conceptuel, presqu’abstrait, avec uniquement des rectangles noirs, et des contours blancs. Durant cette séquence de huit pages, l’arrière-plan de chaque case ne comprend aucun élément représenté ou dessiné, uniquement des jeux de formes noires en rectangles, en trapèze, et de compléments en blancs. Cette mise en scène a pour effet de focaliser le regard du lecteur sur les visages, et de le faire s’interroger sur ce contient cet atelier, sur ce qu’il peut recéler, peut-être de dangereux. En tout cas, c’est préoccupant, voire inquiétant.



Le dispositif narratif s’avère simple : un homme, deux femmes, une tension palpable, pour partie sexuelle. La situation d’Éva peut évoquer celle de l’handicapé qui dépend d’un proche, en l’occurrence son frère, pour les gestes de tous les jours, limité en mobilité et ayant développé une capacité d’observation importante. Il peut aussi faire penser à Fenêtre sur cour (1963) d’Alfred Hitchcock (1899-1980), ou encore à Qu'est-il arrivé à Baby Jane ? (1962, What Ever Happened to Baby Jane?) de Robert Aldrich (1918-1983), avec Bette Davis (1908-1989) & Joan Crawford (1904-1977). En fonction de sa culture, le lecteur peut également identifier le visage caractéristique de Klaus Nomi (1944-1983), Marlene Dietrich (1901-1992) dans L’ange bleu (1930), de Josef von Sternberg (1894-1969). À un moment, Neige regarde la télévision et elle reconnaît Harpie (1979), court métrage réalisé par Raoul Servais (1928-2023). Une case utilise la vue depuis l’intérieur du canon d’un pistolet, typique du générique des films de James Bond. Comme l’écrit le préfacier : Il n’est pas nécessaire de connaître ces références pour apprécier la lecture. Il continue : Comès narre son récit à l’aide d’une grammaire très cinématographique, ce qui lui permet de rendre au cinéma tout ce que celui-ci lui a donné.


Selon sa sensibilité, le lecteur peut anticiper une partie des révélations du récit, l’auteur donnant assez d’indices pour comprendre ce qui se joue réellement entre Éva et Yves, ainsi que le déséquilibre introduit par Neige dans leur relation. Il relève la fluctuation des rapports de force, qui domine la situation quand, et il apprécie que Neige dispose d’un solide caractère qui évite qu’elle n’endosse le rôle de victime sans défense. Il comprend que les compétences d’Yves en matière d’automates servent l’intrigue, et il ressent qu’elles introduisent aussi une métaphore sur son rapport aux êtres humains, ainsi que sur les relations entre individus, certains en manipulant d’autres. En plus des thèmes cités dans l’introduction (gémellité, bisexualité, identité sexuelle, érotisme), les interactions saines ou malsaines (des notions subjectives comme le fait remarquer Yves à Neige) entre ces trois personnes jouent sur le déni de réalité, sur le désir de possession et de contrôle de l’autre, sur l’emprise.


Une jeune femme forcée par une panne de voiture, de passer la nuit sous le toit de jumeaux, dont une personne à mobilité réduite en fauteuil roulant. Une narration visuelle sophistiquée, avec des plans de prise de vue et de cadrages savamment composés, mettant à profit des classiques du cinéma. Une tension engendrée par un suspense psychologique. Une intrigue vénéneuse qui n’a rien perdu de sa toxicité.



mardi 2 juillet 2024

Chimère(s) 1887 T06 Nuit étoilée

Mon père n’était qu’une chimère…


Ce tome fait suite à Chimère(s) 1887 - Tome 05: L'Ami Oscar (2016). Son édition originale date de 2018. Le scénario a été réalisé par Christophe Pelinq (Christophe Arleston) & Melanÿn (Mélanie Turpyn), les dessins par Vincent Beaufrère et la mise en couleurs par Dame Morgil. Cette bande dessinée compte cinquante-et-une pages. C’est le dernier tome de cette hexalogie qu’il faut commencer par le premier tome.


Dans le port d’Amsterdam, il y a… il y a des navires qui arrivent de destinations lointaines. Parfois même de Panama. Oscar et Chimère avaient quitté la chaleur équatoriale pour les brumes de la mer du Nord. Ils débarquent sur le quai et il lui demande si elle se sent prête. Elle répond qu’elle a passé tant de nuits à rêver de le retrouver, maintenant qu’elle y est presque elle a peur. Elle se dit que peut-être qu’il n’avait pas le choix lorsqu’il les abandonnées, sa mère et elle. Il a quand même payé une belle somme pour son éducation pendant des années, même s’il ignorait que l’argent était détourné. Pourtant, elle a peur qu’il soit juste un lâche inconséquent. Ou qu’il soit idiot, méchant ou les deux. Oscar la rassure en lui faisant observer que Madame Gisèle l’a aimé à la folie : c’était forcément quelqu’un de bien. De toute façon, ils vont le savoir bientôt. Chimère dispose de l’adresse et ce n’est pas très compliqué de s’y faire conduire. Une fois devant la porte, c’est elle qui frappe. À la vieille femme qui ouvre, elle explique qu’elle s’appelle Chimère et qu’elle vient de Panama, enfin de Paris et elle lui tend un papier sur lequel est inscrit le nom de son père. La vieille femme répond que c’est la bonne adresse et que monsieur Théo y loue une chambre, mais il est parti pour Paris avant hier. Il ne leur reste plus qu’à prendre également le train pour Paris.



Arrivés sur place, Oscar et Chimère achètent le journal. La une est consacrée au scandale de Panama, la liquidation de la compagnie, des milliers d’épargnants ruinés, une information ouverte pour escroquerie. Elle se rend seule au cinquante-deux de la rue Lepic, alors que la tour Eiffel est presque terminée, deux ans après le début des travaux. Tout doit être prêt pour le 6 mai, date de l’ouverture de l’exposition universelle qui célèbrera le centenaire de la Révolution française. Chimère gravit les marches de l’escalier de l’immeuble jusqu’à l’étage où habite Théo. À sa surprise, une jeune femme enceinte répond à la sonnette et lui ouvre la porte. Chimère pénètre d’autorité à l’intérieur de l’appartement et Théo van Gogh rentre dans la pièce. Elle l’appelle papa, et il comprend qui elle est. Il lui dit qu’il s’est fait tellement de souci pour elle, il est passé chez ces gens, ces bourgeois décadents, il lui assure qu’il ne savait pas. Elle répond sèchement que c’est bien avant qu’il ne passe, qu’elle aurait eu besoin de lui, et Gisèle aussi. Elle constate et lui reproche qu’abandonner une mère et son enfant ne l’a pas empêché d’engrosser une autre femme, et lui demande s’il va leur refaire le même coup. Elle lui crache au visage qu’elle est une prostituée, et sort très en colère. Une fois qu’elle est partie, Théo explique à son épouse qui est Chimère.


La fin : c’est ce à quoi le lecteur s’attend, une forme de clôture et d’accomplissement pour le personnage principal, et aussi pour les personnages secondaires. Il découvre ainsi jusqu’où l’adolescente va dans la recherche de son père. Elle reste toujours aussi nature dans le ressenti de ses émotions, dans ces réactions, ce que montrent bien les dessins. En regardant cette demoiselle, le lecteur peut aussi voir qu’elle a mûri et qu’elle a pris une forme d’assurance : la fin du récit se déroule en 1890 et elle paraît avoir déjà une vingtaine d’années. Il voit comment Gisèle / Olympe essaye de trouver une manière de se rattraper un tant soit peu auprès de sa fille : elle reste fragile, en apparence hautaine pour le cacher, aimante à sa manière pour Chimère. Dans le tome précédent, Oscar avait gagné en assurance un peu, en prise d’initiative beaucoup. Il a pris l’allure d’un bel adolescent, avec une chevelure blonde épaisse et un brin rebelle, tout en perdant à deux ou trois reprises son assurance de façade, son visage montrant alors qu’il met son agressivité à profit pour agir et reprendre l’initiative dans un monde d’adultes trop imprévisible. Le lecteur se rend compte qu’il reconnaît du premier coup d’œil les personnages secondaires : les autres prostituées régulières de la Perle Pourpre qu’il aurait volontiers côtoyées plus, le dévoué Leonard sur qui il aurait bien aimé en savoir plus, la belle et manipulatrice Apollonie, Théo van Gogh et son frère, etc. Autant de personnages à l’identité visuelle bien établie et attachants.



Le lecteur s’attend également à l’aboutissement de l’intrigue principale et des secondaires. Il prend conscience que le récit est construit sur la fil directeur de l’objectif de Chimère de retrouver son père, indissolublement entremêlé avec la bonne marche du la maison close La Perle Pourpre, et le sort des personnes qui gravitent autour de l’adolescente. Il éprouve la sensation que le fil relatif à l’époque est passé en arrière-plan. Ferdinand de Lesseps (1805-1894) est évoqué à l’arrivée à Paris par le truchement de la une d’un journal. Toutefois le scandale de Panama ne passe pas au premier plan : dans les tomes précédents, il était question de l'émission des derniers emprunts de 1888. Ici le crieur de journaux parle de la liquidation de la Compagnie, et de l’ouverture d’une information pour escroquerie, puis le sujet n’est plus évoqué, pas plus que le sort de De Lesseps. En revanche, les auteurs montrent la tour Eiffel achevée, dans les temps. Chimère emmène les filles à l’Exposition universelle de 1889 : l’artiste représente une magnifique voiture hippomobile pour les emmener, la Galerie des Machines avec ces innovations techniques, le honteux village des colonies sauvages avec ses autochtones exposés comme des animaux. Puis vient le moment de monter dans la tour Eiffel, le dessinateur prenant grand plaisir à jouer avec l’assemblage des poutrelles métalliques.


La narration visuelle présente d’autres qualités que la reconstitution d’une époque. Chimère voyage beaucoup dans ce tome et le lecteur se régale des nombreux endroits que le dessinateur l’emmène visiter. Le port d’Amsterdam pour commencer, puis un voyage en train vers Paris, un appartement parisien bourgeois, la chambre de Gisèle, l’arrière-cour de la Perle Pourpre avec une belle charrette, l’atelier de Louis Aimé Augustin Le Prince (1841-1890, un des pionniers du cinéma), le bureau de Chimère, une belle vue du ciel de Paris avec le petit-palais au premier plan et la tour Eiffel en arrière-plan, Saint-Rémy-de-Provence et la maison de santé de Saint-Paul de Mausole, la Seine gelée à Paris. Une autre qualité ravit le lecteur : la mise en scène, en particulier celle des scènes d’action. La première a lieu quand Apollonie se fait courser dans les étages de la tour Eiffel par Oscar : une belle mise à profit de ce décor. La seconde prend la forme d’une fuite en traîneau tiré par des chiens sur la Seine gelée : l’artiste exagère discrètement les effets de mouvement, ce qui rend l’action plus vivante, sans rien perdre de sa dimension tragique, formidable. La dernière se déroule en une page dans un champ de blés dorés : une tension dramatique remarquable, et la résolution inattendue du mystère entourant la mort du grand peintre.



Arrivé au terme de ce dernier tome, le lecteur se trouve mieux à même de considérer les différents thèmes charriés par l’intrigue. Le premier réside dans le portrait d’une fillette devenue adolescente, et accablée par la vie. Or il l’a accompagnée tout le long des six tomes et il a pu apprécier ses défauts, ainsi que sa détermination à (presque) toute épreuve, son refus d’être une victime, sa volonté de retrouver son père alimentée par le traumatisme des circonstances de sa naissance, ses erreurs, sa faillibilité la menant à une addiction, son sens inné de la stratégie que lui envierait tous les adultes, et même son sens des affaires, sa témérité jusqu’à l’inconscience propre à son âge, une forme de révolte, et une empathie sélective pour ceux qui l’ont soutenue émotionnellement. Avec le recul, le lecteur prend la mesure de la complexité du personnage, de son épaisseur, des différentes facettes de sa personnalité formant un tout cohérent, y compris dans des décisions ou des attitudes qui peuvent, en surface, sembler contradictoires. Un personnage qu’il n’est pas près d’oublier. Le monde dans lequel elle évolue est présenté comme étant également complexe : les enjeux économiques et financiers du canal de Panama, le projet à long terme de l’Exposition universelle de 1889 symbolisé par la construction progressive de la tour Eiffel. Cette société est également décrite comme étant impitoyable et singulièrement dépourvue d’empathie et de gentillesse : les adolescentes prostituées, la police qui maintient l’ordre sans le remettre en cause, un tueur en série lâché sur le monde, la loi du plus fort, la corruption, le chantage, etc. Les actes de charité sont inexistants, et ceux de gentillesse sont rares. Incidemment, le lecteur comprend que Vincent van Gogh ait succombé à la folie pour pouvoir créer de si belles choses dans une telle société. Ce qui n’empêche pas la scène finale de laisser entrevoir la possibilité d’un avenir meilleur.


Un dernier tome qui conclut de manière satisfaisante la série : des séquences visuellement mémorables emmenant le lecteur dans de nombreux endroits bien reconstitués, des environnements riches et variés, plusieurs séquences frappantes, et l’aboutissement des différents fils narratifs. Un peu déstabilisé au départ par les caractéristiques des dessins tout public, le lecteur a fini par apprécier la vitalité qu’ils expriment, en cohérence avec celle de Chimère, un personnage aussi attachant que complexe.



lundi 1 juillet 2024

Le chant des Asturies (2)

Cette histoire de Révolution, c’est mauvais pour le commerce.


Ce tome fait suite à Le Chant des Asturies (1) (2015) qu’il faut avoir lu avant. Sa première édition en version originale, date de 2017. Il a été réalisé par Alfonso Zapico pour le récit et les dessins, la traduction a été réalisée par Charlotte le Guen. Son édition en français date de 2023. Il comprend deux cent quarante-six pages de bande dessinée, en noir & blanc avec des nuances de gris. Il se termine avec un dossier de six pages : images d’un passé industriel et révolutionnaire, c’est-à-dire des photographies des ruines d’Oviedo après le passage des mineurs, les mines de Pozo Polio à Mieres, la construction d’un chevalement, la cathédrale d’Oviedo (des statues arrachées et couchées sur le sol), une équipe de mineurs devant l’entrée de la mine de l’Entregu, le chevalement de la mine Pozu Espinos et l’entrée de la mine de Grupo Mariana à Mieres, un groupe de mineurs, des femmes et enfants des houillères, des gardes d’assaut en plein combat sur la plage de Gijón, un autre groupe de mineurs.


Les rebelles de l’UHP (Unios Hermanos Proletarios) ont réquisitionné des véhicules, et armés ils se dirigent vers la ville d’Oviedo. À bord d’une voiture, Apolonio discute avec sa fille Isolina :il est fâché contre Tristán Valdivia qu’il a invité sous son toit, sans savoir qu’il était le fils du marquis Amadeo Valdivia. Il n’en veut pas à sa fille, mais s’il revoit ce Tristán, il le tuera. Pendant ce temps, le marquis et son fils arrivent aux portes d’Oviedo : ils doivent s’arrêter pour un contrôle de sécurité à un barrage de police. Amadeo Valdivia se fait connaître, et le policier l’autorise à passer. Ils pénètrent en ville et le marquis constate : pas d’explosions, ni de tirs, on n’entend rien. Il continue : Y a-t-il quelque chose qui fait plus peur qu’une ville silencieuse. Ils arrivent devant l’immeuble dans lequel il est propriétaire d’un appartement. Il indique à son fils qu’il n’a pas pris d’argent, ni d’actions, mais il a les clés de l’appartement de la capitale, cela fait des années qu’il n’est pas venu. Il continue : la mère de Tristán aimait beaucoup cette maison, lui il la déteste, la maison et toute cette ville. Il ne sait pas pourquoi.


Amadeo Valdivia s’assoit et il téléphone au gouverneur. Il veut savoir ce qu’il peut bien se passer. Le gouverneur répond que oui, dans les bassins miniers il y a eu des émeutes, mais ce sont des foyers isolés. Il est ravi que le marquis soit en sécurité, et il espère régler cela bientôt. Il n’y a pas à s’inquiéter, la Garde civile prendra le contrôle de la situation. Toutefois alors qu’il prononce ces paroles rassurantes, un militaire vient lui apporter les dernières nouvelles : la caserne de Mieres est tombée, au moins quarante morts, ils ont détruit le siège du syndicat catholique à Aller, la communication avec la caserne de Moreda est perdue, il n’y a pas non plus de nouvelles du poste de Carborana. Et ça continue : les casernes de Laviana et El Entrego ont sauté, toutes les communications sont perdues. Le gouverneur se reprend et termine la conversation avec le marquis en indiquant que la police et la Garde civile sont en alerte, il n’y a pas de quoi se préoccuper.


Les mineurs de la vallée de Montecorvo de Camino se sont armés et se dirigent vers Oviedo, la capitale de la région. Qu’il connaisse l’histoire de cette révolution ou non, le lecteur sait ou se doute que le temps des affrontements armés est venu. Pages douze et treize, il voit des hommes à terre, des soldats morts, la preuve visible des premiers morts, même s’ils restent anonymes, comme des personnes couchées par terre. Page seize, il en va autrement : un rebelle atteint un soldat en pleine tête, ce mort reste anonyme. S’en suivent des échanges de coups de feu en pleine rue, vus d’assez loin. Page vingt-sept, un mineur tire à bout portant sur la tête d’un soldat qui s’est rendu, de dos : l’horreur mortelle devient plus concrète. Page deux-cent-trente-quatre, un des personnages principaux est abattu par un tireur d’élite, et sa tête éclate. Ce dessin en pleine page achève de rendre la mort dans ces affrontements, très concrète et très personnelle. Ce sont des êtres humains qui meurent, qui s’entretuent, d’un côté pour faire la révolution, de l’autre pour défendre l’ordre établi. Entre temps, d’autres échanges de coups de feu ont eu lieu, des tirs au canon, un lancer de grenade, etc. D’autres scènes sont tout autant accablantes : l’exécution d’un curé à qui les rebelles ont fait creuser sa propre tombe et qui sait pertinemment quel sera son sort, ou encore un corbeau qui énuclée un cadavre à terre.



Comme pour le premier tome, le lecteur peut ressentir une forme d’appréhension à se plonger dans un contexte historique dont il ne connaît pas grand-chose, et qui risque d’être chargé en informations. Toutefois dès les premières pages, il retrouve les caractéristiques de narration : des dessins lisibles au premier coup d’œil, des personnages aux traits simplifiés et un peu exagérés, des informations données par les dialogues de manière fluide, une lecture agréable, jamais pesante. Comme dans le premier tome, l’artiste réalise sa reconstitution historique sans en avoir l’air. Le premier dessin occupe une double page, et le lecteur peut voir trois véhicules d’époque, un paysage typique de la région avec une maison, son jardin potager, les arbres et les prés, et même une vache en ombre chinoise. Tout au long de ce deuxième tome, le lecteur apprécie de découvrir les bâtiments de la ville Oviedo : immeubles bourgeois, restaurant de quartier, usine d’armes, prison, bâtiment du Conseil de gouvernement de la Principauté des Asturies, la cathédrale San Salvador, le théâtre détruit par un incendie, etc. Dans une séquence hors Oviedo, le lecteur peut voir le bâtiment abritant le ministère de la Guerre, où Francisco Franco Bahamonde (1892-1975) a rendez-vous avec le ministre.


De la même manière, le lecteur peut être sensible aux détails figurant dans une case ou dans une autre : le style des meubles dans l’appartement du marquis de Montecorvo, un modèle de lampe de bureau, le téléphone mural avec un cornet à porter à l’oreille, l’uniforme des gardes civiles, l’aube du prêtre, la nappe à carreaux du restaurant, la forme du micro du journaliste radio, le fauteuil roulant de la grand-mère Florencia, le porte-voix métallique, la poupée et le landau de la petite fille Margarita, etc. Page six, il voit un exemple plus marqué de la manière dont l’artiste peut jouer avec les proportions quand les deux voitures de la case du bas semblent un peu trop grandes par rapport au bâtiment au premier plan à gauche dans cette image. Cet usage peut également se retrouver dans quelques expressions de visage de manière sporadique. S’il y prête attention, il constate que l’artiste utilise des mises en pages diversifiées : un dessin en double page pour commencer, des travelling avant jusqu’à un gros plan sur un visage, un personnage en pied sur un fond blanc pour faire ressortir sa fragilité ou son incongruité, des gouttières noires au lieu d’être blanche pour signifier un moment horrible ou une scène qui se déroule la nuit, des pages sans dialogue ni texte d’aucune sorte, des découpages en trois bandes de trois cases, ou deux bandes de deux cases, ou trois cases de la largeur de la page, quelques dessins en pleine page, une discussion de nuit entre deux soldats représentés uniquement en ombre chinoise, une statuette de la vierge jetée par la fenêtre et représentée à six moments de la chute sur une page banche sans bordure, etc. Page cent-dix, Isolina est accoudée au balcon regardant le vide et répondant à la page suivante avec Tristán accoudé à un autre balcon ailleurs dans la ville regardant également dans le vide. Page deux-cent-douze et deux-cent-treize, un oiseau vient se poser sur la rambarde à côté de Tristán regardant dans le vide, évoquant une scène du tome un, où lui et Isolda contemplent un oiseau s’envolant librement.



La révolution est en marche : d’un côté les mineurs qui se soulèvent et qui marchent armés vers la capitale de la province, de l’autre les policiers et les militaires qui doivent rétablir l’ordre, au milieu des civils malmenés dans leur quotidien. L’auteur ne fait aucun angélisme, ni ne pare les uns ou les autres de romantisme. Les révoltés ont récupéré des armes à feu qu’ils utilisent pour détruire et pour tuer, dernier et seul recours pour faire entendre leur voix, leurs revendications, leur souffrance d’individus exploités. Les forces de l’ordre répondent en conséquence, et contre-attaquent pour mater les fauteurs de trouble. Le scénariste fait dire à certains des premiers qu’ils ne savent pas trop ce qu’il adviendra après la destrution, étant partis pour combattre, mais sans plan établi. Il met en scène les limites d’une gouvernance par différents comités d’autant de syndicats. Lors d’une discussion nocturne entre deux révoltés, il met en lumière leur attachement et leur préférence pour leur vallée, pour leur village, pour leur pâté de maison, pour leur famille très proche, à chaque fois en indiquant que ceux en dehors de ce périmètre de plus en plus restreint ne méritent ni leur amitié, ni leur confiance, c’est-à-dire en les excluant. Côté ordre établi, les individus armés de montrent tout aussi sans pitié, tuant ceux qu’ils considèrent des ennemis, sans s’interroger sur les causes de la révolte. Les combats sont montrés comme étant meurtriers, sans pitié, tuant des êtres humains. Le scénariste n’oublie pas le rôle des femmes, qu’elles soient armées et combattantes comme Isolda, ou resté à effectuer les tâches à la ferme. Il évoque aussi ceux qui préfèrent se mettre au vert en attendant que ça passe, pour revenir après en toute sécurité.


Le lecteur s’attend peut-être à suivre une série d’affrontements, menant à la prise de lieux stratégiques, à la mise à bas des institutions, et à leur remplacement par des comités ou organes révolutionnaires. Il peut alors se trouver déstabilisé de découvrir que la majeure partie de ce tome comprend des échanges dans des situations inattendues. Côté rebelle : Apolonio et Isolina réquisitionnent et occupent un appartement bourgeois où logent toujours Elvira, son père Pompilio et sa grand-mère Florencia, sa fille Margarita, discutant avec de leurs actions révolutionnaires, mais aussi du quotidien. Ce qui aboutit à un contraste saisissant entre la vie des familles de mineurs et celles de ces petits bourgeois. De l’autre côté, Amadeo Valdivia et son fils Tristán échangent avec le gouverneur de province, dépassé par les événements, les subissant pendant que les gradés militaires gèrent la situation au moins pire. Par la finesse de la narration, il apparaît que la conscience de Tristán Valdivia, exalté par une idée de la justice sociale, ne lui permet pas de rester du côté des nantis. De son côté, Apolonio fait le constat de ce qu’il a à perdre par la révolution, et remet en cause son action préférant rentrer chez lui.


C’est bien beau de partir faire la révolution, et tout à fait compréhensible comme ultime recours contre une oppression systémique (l’exploitation capitaliste) : le temps est venu d’en faire l’expérience concrète. L’auteur montre cette expérience pragmatique : la lutte armée des révoltés s’exerçant contre les structures en place, la défense de l’ordre par la police et l’armée. La narration visuelle s’avère facile à lire tout en étant très consistante et diversifiée, faisant œuvre de reconstitution historique, montrant des êtres humains pris dans ces combats armés, ainsi que les rencontres entre des individus que la structure de la société n’aurait jamais fait se rencontrer normalement.