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lundi 21 août 2023

Germaine Richier - La femme sculpture

C’est pour ça qu’il faut savoir être joyeux. Et savoir sourire…


Ce tome constitue une biographie de Germaine Richier (1902-1959) qui ne nécessite pas de connaissance préalable de l’œuvre de la sculptrice. La première parution de l’ouvrage date de 2023. Il a été réalisé par Olivia Sautreuil pour les dessins et les couleurs présentes dans les dix dernières pages, par Laurence Durieu pour les textes, avec la collaboration de Sandra Tosello. Il comprend cent-soixante-trois pages de bande dessinée. Il se termine avec une photographie de Germaine Richier, un lexique de quinze termes (Assy, buste, Bourdelle, document, espace, famille, gravure, hybride, modèles, Otto Bänninger, photo, René de Solier, Saint-Tropez, triangulation, 36 avenue de Châtillon), une bibliographie sélective de neuf ouvrages, catalogues d’exposition et textes, et enfin des remerciements.


Paris, musée d’art moderne, 9 octobre 1956 : ouverture d’une exposition consacrée aux œuvres de la sculptrice Germaine Richier. Jean Cassou, conservateur du musée, débute son discours. Il indique que la sculptrice est l’artiste le plus complet qui soit, doué d’une bouleversante imagination poétique. Sa technique est la technique de la nature. Partout elle perçoit un mouvement biologique. Son art est une initiation aux mystères. Art dur, art métallique, art de la métamorphose, où le noir et le blanc tendent à la couleur. Femme de tête qui, de sa terre ensoleillée et féconde en herbes odorantes, a reçu en don les plus robustes vertus vitales. Le petit groupe déambule parmi les pièces de l’exposition, entre les statues, et Richier interrompt le conservateur pour indiquer qu’elle doit dire bonjour à une vieille amie. Elle va se positionner devant la sculpture La Sauterelle et lui parle en la caressant : quel chemin parcouru ! Derrière elle, deux femmes échangent leurs impressions : Ces sculptures sont vraiment impressionnantes du tourment, de la radicalité. L’autre indique que ça la met mal à l’aise. Sa copine la reprend : elle espère qu’elle ne va pas lui parler d’eczéma sculpté, comme dans cet article assassin qu’elle vient de lire. Quelle vision ! Elle imagine l’énergie déployée pour l’imposer.



Castelnau-le-Lez, printemps 1912. La jeune Germaine est en train de se promener dans la nature. Elle remarque une sauterelle qu’elle parvient à capturer dans ses mains. Elle lui parle pour la rassurer : elle veut juste l’observer. L’insecte lui répond : elle lui demande d’ouvrir sa main, car elle ne s’enfuira pas. Enfin, de l’aise pour ses pattes ! Elle continue : Germaine vient ici tous les jours et elle a fini par la connaître. D’ailleurs ne devrait-elle pas être à l’école au lieu d’arpenter la garrigue ? Germaine répond qu’elle aussi a des pattes, qu’ici elle respire la liberté, que ce qu’elle aime c’est le parfum des rochers, des oliviers desséchés par le vent, les bois cassants, les bords du Lez, et le Prado avec la maison de sa famille. Elle ramasse encore quelques petits cailloux, des cocons et morceaux d’écorce et elle rentre. Le souper va être servi. Sa mère s’enquiert de savoir où elle était encore passée, car l’éducation ce n’est pas qu’à la maison. Germaine aimerait bien pouvoir choisir son professeur, un qui leur apprendrait des choses mystérieuses. Et puis, ce n’est pas à l’école qu’elle rencontrerait une si belle sauterelle, une magicienne dentelée.


Une bande dessinée biographique utilisant une structure très classique : une scène introductive attestant de la renommée de l’artiste, de son importance culturelle grâce à un discours d’une autorité en la matière, puis un retour à l’enfance pour raconter sa vie suivant un fil chronologique, jusqu’à son décès et une rétrospective posthume à Antibes, à partir du 17 juillet 1959. Les autrices mêlent les principaux moments de sa vie d’artiste et les principaux moments de sa vie personnelle. L’enfance à se promener dans la garrigue, à ramasser des brindilles et des cocons et à faire la rencontre d’une sauterelle. La représentation des personnages s’inscrit dans la tradition de la ligne claire avec des contours et des visages un peu simplifiés, une approche descriptive, avec un bon niveau de détails, des visages expressifs. Le lecteur peut voir les costumes très formels de ces messieurs, les toilettes plus variées des femmes, les vêtements tout simples de Germaine enfant et son entrain, sa curiosité, son émerveillement devant ce qu’elle découvre. Par comparaison, il voit que la représentation de la nature se charge plus en aplats de noir, avec des formes plus complexes, des aspérités, des volumes, des reliefs. Dans cette séquence d’enfance, le lecteur comprend que la future artiste assouvit sa curiosité dans le milieu naturel où elle vit, ce qui construit sa personnalité et ses goûts.



Au printemps 1914, à Arles, à l’occasion de la fête des gardians, son père l’emmène admirer la cathédrale et le cloître Saint-Trophime, avec le tympan et l’archivolte sculptés du portail, et les galeries avec ses sculptures. La dessinatrice s’investit pour rendre compte de l’impression que peut faire le tympan finement ouvragé, les différentes sculptures, en jouant sur le noir & blanc, en inversant le contraste pour certaines cases, c’est-à-dire des traits de contour blancs sur fond noir. Dans cette séquence également, les autrices choisissent de mettre en scène comment cette visite s’imprime de manière indélébile dans l’esprit de l’enfant, générant ou au moins nourrissant son imaginaire et cristallisant sa vocation. La narration visuelle montre cet instant de manière subjective, comme le ressent Germaine. À plusieurs reprises, le lecteur peut ainsi voir le monde par les yeux de la sculptrice : la densité du feuillage des arbres d’alignement devant les Beaux-Arts de Montpellier, les décorations sculptées de l’opéra de Marseille, le feuillage des arbres de la nouvelle maison des Richier à Mudaison, ses mains travaillant la matière de ses têtes sculptées, ses œuvres successives alternativement des masses noires parcourues de traits blancs ou l’inverse. La dessinatrice ne cherche pas à réaliser une représentation de nature photographique des œuvres de la sculptrice, mais à faire apparaître la structure et l’élan qui les sous-tendent, en les rattachant aux éléments naturels qui inspirent la créatrice, à ces morceaux qu’elle peut inclure dans ses œuvres et qu’elle qualifie de documents.


Le fil de la biographie suit le déroulement de la vie de Germaine Richier : journées passées à l’atelier de Charles Amans à Castelnau-le-Lez, pensionnat Veyziat à Montpellier, études aux Beaux-Arts à Montpellier, montée à Paris en 1926 pour essayer de rencontrer Émile-Antoine Bourdelle (1861-1929), passage par l’atelier de Robert Coutin (1891-1965), rencontre puis mariage avec Otto Bänninger (1897-1973), ouverture de son propre atelier, première exposition, séjour en Suisse dans sa belle-famille à partir de 1939 prolongé pendant la durée de la seconde guerre mondiale, retour à Paris après la guerre, et poursuite de sa carrière avec créations dont la Pomone (1945), l’orage (1947/48), l’ouragane (1949), le Christ d’Assy (1950), le berge des Landes (1951), le Tombeau de l'orage (1957), l'Ombre de l'ouragane (1957), la montagne (1957). Le lecteur peut ainsi se découvrir le déroulement de la vie de cette artiste, et une partie de ses créations, parmi les plus célèbres. Les autrices n’adoptent pas un ton hagiographique : elles rendent compte des éléments constitutifs de sa vie.



Cette bande dessinée évoque à grands traits la formation de sa vision artistique qui trouve ses racines dans son enfance. Elle aborde de manière tout aussi rapide ce qui fait l’originalité et la personnalité de ses œuvres, tout d’abord avec le discours introductif du conservateur, puis avec une phrase rapide de quatre personnalités : Brassaï (Gyula Halász, 1899-1984), Francis Ponge (1899-1988), René de Solier (1914-1974), Georges Limbour (1900-1970). Les autrices mentionnent le principe d’hybridation. Elles consacrent dix pages à la commande, la réalisation et la réception du Christ d’Assy, une commande des pères Couturier et Devémy qui font bâtir une nouvelle église dans les Alpe, une modeste église de montagne, qu’ils décorent avec les œuvres de Roualt, Bonnard, Matisse, référant des génies sans foi que des artistes croyants sans talent. La sculpture est instrumentalisée par monseigneur l’archevêque d’Annecy, ce qui débouche sur la querelle de l’art sacré.


Les autrices se lancent dans la biographie d’une sculptrice ayant marqué le vingtième siècle avec le projet de la présenter. La narration visuelle navigue entre deux modes. Une forme de ligne claire immédiatement accessible pour les éléments biographiques, constituant une solide reconstitution historique. Et une forme plus expressionniste pour les éléments artistiques et la manière dont Germaine Richier regarde et perçoit le monde, ce qui permet au lecteur de se faire une idée sur la sensibilité que la sculptrice exprime à travers ses créations. Elles ont pris le parti de prendre un point de vue sur l’inspiration de ces créations, à la fois dans la jeunesse de Richier, et dans le traumatisme de la seconde guerre mondiale et de l’hécatombe provoquée par la bombe atomique. Le lecteur ressort de cet ouvrage avec la curiosité de pouvoir contempler ces œuvres par lui-même, et l’avantage de disposer ainsi de deux guides qui ont déjà effectué un travail de transmission, de passage pour lui permettre de les aborder en ayant déjà eu un aperçu de l’esprit qui les a engendrées.



jeudi 17 août 2023

Croisade T04 Becs de feu

Un mercenaire certainement, qui se cache derrière votre foi.


Ce tome fait suite à Croisade - Tome 3 - Le Maître des machines (2009) qu’il faut avoir lu avant. La première édition date de 2009. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, et par Philippe Xavier pour les dessins. Les couleurs ont été réalisées par Jean-Jacques Chagnaud. Il compte quarante-sept planches de bande dessinée. Il ne comporte pas de texte introductif du scénariste. Il se termine avec un dossier graphique de onze pages, présentant des crayonnés de planche, de couverture, de personnages, du storyboard. Cette série se poursuit avec un deuxième cycle intitulé Nomade, Gauthier de Flandres en étant l’un des personnages principaux.


Il est dit que, dans la ville sainte de Hiérus Halem, le sultan du Croissant et des Sables, tomba amoureux d’une princesse chrétienne. On vint en avertir le mufti d’Alkar qui comprit aussitôt le danger encouru par son peuple. Il décida de sortir de sa cellule. Personne ne voulait croire en une telle décision. Cela faisait des années que le mufti priait dans sa cellule, qu’il s’était retiré du monde, car le monde paraissait vain et blasphématoire. Alors, le bruit courut que le mufti se rendait au palais du sultan. Sur son passage, tous se prosternèrent, emplis de crainte et de respect. Et l’ombre du mufti se leva, dansa sur les façades, pour finalement se projeter sur le palais du sultan. Où elle pénétra dans la chambre d’Ab’dul Razim, comme un mauvais génie venant s’emparer de vos rêves. Et le sultan comprit alors que le temps des songes prometteurs venait de s’achever. Un serviteur entre dans sa chambre pour l’informer que le Mufti d’Alkar se trouve dans la chambre de la princesse. Le sultan s’y rend en pressant le pas.



Dans cette chambre, le mufti d’Alkar a tiré le drap et contemple le corps nu de Syria d’Arcos profondément endormie. Il comprend mieux à présent. Ab’dul Razim entre avec son serviteur, et Syria continue de dormir profondément. Le mufti s’adresse au sultan : cette femme a la beauté du Rad’j el Aloui, le démon femelle qui trouble le sommeil des hommes. Il accuse le sultan d’avoir cédé à ses charmes, elle a envahi son tête et son cœur. Le malheur est sur eux ! Le croissant et le sable plient le genou devant la croix. Le sultan rétorque qu’il ne s’incline devant personne car l’amour véritable n’a que faire de pareilles humiliations. Il est vrai cependant qu’il ne peut plus vivre sans cette femme. Le mufti l’interroge s’il va demander sa main aux princes chrétiens, à l’ennemi. Il répond qu’il ne s’exposera pas à leurs sarcasmes. Il continue : il existe peut-être un moyen d’arrêter cette guerre stupide. Leurs ennemis se battent pour Hiérus Halem, afin de reconquérir le Saint-Sépulcre car il contient un cœur qui bat, le cœur du très vénéré X3. Ab’dul Razim dispose du moyen de faire taire ce cœur. Après son passage le Saint-Sépulcre sera vidé de toute substance. Ainsi les chrétiens n’auront plus aucune raison de continuer la lutte. Ce moyen lui a été donné par un esprit du nom de Sar Mitra. Le mufti complète : l’envoyé du Qua’dj !


La fin du tome trois consacrait Akhabah, le maître des Machines, dans une position de pouvoir : la grande bataille approche. Le lecteur sait qu’il peut compter sur la narration visuelle pour être claire et un peu sèche, avec une efficacité proche de celle des comics. Dans la deuxième séquence, le maître des Machines harangue ses troupes. Dans une case qui occupe les deux tiers supérieurs de la page : Akhabah en armure de parade tenant la hampe du drapeau des croisés, largement déployé, une trentaine de croisés en armures avec leur chasuble blanche avec la croix rouge. Dans la page suivante une case de la largeur de la page en occupant les deux cinquièmes, montre de petites silhouettes de soldats avançant vers le lecteur, avec en arrière-plan, bien plus grandes, les machines de guerre, tour de siège et catapultes. Au cours du récit, le lecteur peut voir des armées se déplacer, une longue file de guerriers marchant ou à cheval, jusqu’à l’assaut donné par les croisés contre Hiérus Halem. Le ciel rougeoie comme si la fonction de mort des machines de guerre contaminait l’air lui-même. Une volée de flèches part des hauts remparts. Viennent alors les deux pages qui se déplient pour offrir quatre pages en vis-à-vis au lecteur. Elles apparaissent chargées alors que les soldats s’affrontent au corps à corps dans des cases de la hauteur de la page sur les deux pages d’extrémité, et dans des cases de la largeur de deux pages pour les deux intérieures. Le dessinateur montre ainsi la sensation quasi claustrophobe alors que ces hommes sont les uns sur les autres, sans autre horizon que les ennemis à tuer à l’arme blanche dans ces cases étroites, ainsi que celle correspondant à l’ampleur de l’affrontement dans les cases de la largeur de deux pages.



De page en page, le lecteur s’immerge avec plaisir dans cette croisade imaginaire, qui met plus en œuvre l’esprit que la lettre de la réalité historique. S’il y prête attention, il se dit que scénariste et dessinateur sont en phase au point que le récit semble avoir été réalisé par une unique personne. Dès la première page, il se retrouve de nuit à Hiérus Halem avec une case de la largeur de la page et de la moitié de sa hauteur qui montre la ville en élévation, avec les différentes formes de toit, des dômes, et aussi une attention portée à montrer les différentes textures avec de minuscules traits encrés et des variations de nuances dans les couleurs. Deux pages après, le mufti semble se déplacer comme une ombre projetée sur les murs des constructions de la cité, effectuant un écho visuel avec la noirceur s’échappant du puits en début de tome deux. Au petit matin, assis en tailleur, le mufti d’Alkar est en train de contempler un petit déjeuner de dattes et de fruits posés sur un tapis avec un joli motif, et Syria d’Arcos le rejoint dans une belle robe rose. La composition des couleurs constitue un fort contraste avec les couleurs plus sombres de la nuit, évoquant la belle luminosité matinale, une nouvelle journée chassant les cauchemars et les angoisses de la nuit. Quelques pages plus loin, Gauthier de Flandres et Osarias se trouvent dans une grande salle avec des piliers dans le château d’Ottar Benk. L’ambiance a encore changé : des couleurs entre rouge, orange et marron, une confrontation tout en dialogues courts et vifs, une scène d’une incroyable intensité, même si les interlocuteurs sont séparés par trois ou quatre mètres. Le lecteur se délecte de pouvoir accompagner le sultan Ab’dul Razim alors qu’il pénètre dans le Saint-Sépulcre, de découvrir la nature de X3 (le pendant du Christ dans cette version imaginaire de la religion), avec un sentiment de respect, de curiosité, de mysticisme parfaitement dosé.


L’horizon d’attente du lecteur comprend une bataille rangée pour la prise de Hiérus Halem : le scénariste tient cette promesse, avec cette vision dantesque s’étalant sur quatre pages en vis-à-vis. Les trois tomes précédents ont installé de nombreux mystères et là aussi le lecteur ressent un niveau de contentement satisfaisant : pouvoir pénétrer dans le Saint Sépulcre, découvrir ce qu’il en est de X3, voir le mufti expliciter la relation entre Sar Mitra et le Qua’dj, l’aboutissement de l’intrigue secondaire relative à Ada de Smyrne. La construction entrelacée de différents fils narratifs dessine un motif cohérent et riche. La révélation de la nature des becs de feu (le titre de ce tome) constitue une ouverture vers l’Histoire moderne, la métaphore du personnage le maître des Machines prenant toute son ampleur, un jugement politique pertinent. Le récit continue de brosser le portrait du caractère des principaux personnages. L’opportuniste Elénore d’Arcos devient sympathique car elle se retrouve contrainte de se soumettre à un rôle qui ôte toute forme de plaisir à la position sociale qu’elle avait tout fait pour atteindre et conserver. Le maître des Machines reste anonyme, comme il sied à ce mercenaire littéralement sans foi ni loi, incarnant la conquête, une faim inextinguible, une fin justifiant tous les moyens. Ab’dul Razim et Gauthier de Flandres apparaissent encore plus comme les deux faces d’une même pièce, chacun animé par la foi de leur religion. Leurs décisions attestent du fait que la religion ne se réduit pas à un prétexte pour tout le monde, et que son socle de valeurs morales reste admirable. Le scénariste propose même une autre façon de considérer la coexistence de plusieurs religions, plusieurs Dieux uniques.


La découverte de cette série s’avère tout d’abord fort déconcertante, puisqu’il ne s’agit pas d’un récit ou d’une reconstitution historique, parce que le scénariste a choisi de changer le nom des religions, des dieux, et même de Jérusalem. Une fois adapté à cette variation inattendue et éclairé sur les intentions par les introductions des trois premiers tomes, le lecteur s’adapte également à la narration visuelle, à son efficacité qui prime sur la description, sans pour autant l’affadir. Petit à petit, le conflit de guerre de religion gagne de l’ampleur, et les individus se retrouvent à devoir se positionner et agir en conséquence. Petit à petit, les auteurs révèlent les mystères plongeant le lecteur dans ces places fortes et ces déserts. Progressivement, les personnages révèlent leur profondeur, leurs convictions, leurs fêlures, leur courage et leur beauté intérieure.



mercredi 16 août 2023

J'aurais voulu voir Godard

Bande dessinée d’idées ou une idée de la bande dessinée ?


Ce tome contient un récit autobiographique complet, s’appréciant mieux avec une connaissance élémentaire du réalisateur Jean-Luc Godard et de quelques-unes des caractéristiques de ses films. Sa parution initiale date de 2023. Il a entièrement été réalisé par Philippe Dupuy. Il comprend cent pages de bandes dessinées, certaines en noir & blanc, d’autres en couleurs. Il se termine avec une liste de référence des films cités ou évoqués dans l’ouvrage : Visages villages (2017) d’Agnès Varda & JR, Orphée de Jean Cocteau (1889-1963), ainsi que dix-neuf films de Godard : À bout de souffle (1960), Le petit soldat (1960), Une femme et une femme (1961), Vivre sa vie (1962), Les carabiniers (1963), Le mépris (1963), Bande à part (1964), Alphaville (1965), Pierrot le fou (1965), Masculin féminin (1966), Made in USA (1966), Deux ou trois choses que je sais d’elle (1967), Week-end (1967), One + One (1968), Vladimir et Rosa (1970), Passion (1982), Prénom Carmen (1983), Je vous salue Marie (1985), Novelle vague (1990). Cette page référence également une citation de Robert Redeker provenant d’un entretien donné par JLG aux Cahiers du cinéma le dix-huit septembre 2019, et en page soixante-dix-neuf une évocation d’œuvres de Paul Klee, Edgar Degas, Pablo Picasso, Henri Matisse, Auguste Renoir, Amadeo Modigliani, Vincent van Gogh


Philippe est en route pour aller voir JLG. Enfin, disons plutôt qu’il est en route pour ne pas le voir. On plus précisément, il veut s’assurer qu’il ne le verra pas. Un jour il est tombé sur une citation de Godard. Celui-ci déclarait que s’il savait dessiner, il y aurait beaucoup de dessins. C’est quelque chose que le cinéaste regrette, ça, d’avoir oublié. Il savait un peu dessiner, et puis il n’a pas pratiqué ça ; et aujourd’hui il a un peu la flemme, mais il aimerait bien savoir dessiner, même pas habilement comme les dessinateurs de bandes dessinées, sans talent, mais dessiner à peu près correctement, dessiner quelque chose, il pense qu’il s’en servirait beaucoup. Déclaration faite dans Introduction à une véritable histoire du cinéma, Paris, Albatros, 1980.



Au volant de sa voiture, Philippe a conduit sur l’autoroute, franchit des villes, des villages, des forêts, d’autres villes, des routes pour automobiles le long d’un pont avec des arches, d’une suite de poteaux électriques, d’un mur antibruit, et enfin il a pris la sortie pour Rolle. Dans cette commune de Suisse du canton de Vaud, il parcourt les rues très tranquilles. Il cherche la maison de JLG : la trouver ou pas ? Il repense à la fameuse scène du film d’Agnès Varda dont tout le monde lui parle dès qu’il dit qu’il va aller à Rolle pour essayer de voir Godard. Dans Visages Villages, Varda et le coréalisateur JR s’arrêtent devant la maison de Godard : ils ne voient pas de sonnette, c’est fermé à clé. JR toque à la porte. Pas de réponse. Varda remarque un mot posé sur la porte : À la ville de Douarnenez, Du côté de la côte. Elle comprend qu’il évoque la mémoire de son époux Jacques Demy.


Charles Dupuy et Philippe Berberian ont formé un duo réalisant des bandes dessinées à quatre mains pendant vingt-cinq ans de 1985 à 2009, comme les séries Henriette, Monsieur Jean, ou Boboland. Puis, ils s’en sont allés chacun de leur côté, le dernier réalisant des œuvres plus aventureuses comme Peindre (2019), Ne pas peindre (2019), J’aurais voulu faire de la bande dessinée (2020), Mon papa dessine des femmes nues (2022). La couverture avec son esthétique très particulière peut rebuter : prééminence de graphies irrégulières et hétéroclites, collage de petits dessins proches de l’esquisse. La quatrième de couverture s’apparente à un format de bandes dessinées, formulant explicitement les réticences du potentiel lecteur : encore un biopic, Godard est insupportable, incapacité à voir un seul de ses films jusqu’au bout. En page soixante-sept, l’auteur met en scène des réactions de lecteurs à sa bande dessinée : Qui aime entrer dans un album de BD comme on enfilerait des vêtements confortables à force d’être usés va être désarçonné. Difficile de mettre des mots sur des albums échappant à toute étiquette. Graphisme très rudimentaire. On a l’impression d’avoir un story-board entre les mains, avec des dessins corrigés grossièrement au Tipp-ex. Inclassable. Dessin faussement jeté. C’est un livre difficile et prétentieux. Ces dessins malhabiles faits de la main gauche avec cette justification… Ça pose le livre du côté d’un art conceptuel qui gave toujours. Ça fait poseur. C’est une bande dessinée à la frontière. Plus de questions que de réponses. Le lecteur sourit en se disant que ces objections peuvent être transposées aux films de Godard. Quelle étrange envie également de raconter une rencontre qui ne se fait pas. Au fil des réflexions de l’auteur, le lecteur relève encore le constat de Dupuy : le voilà sur un malentendu, au beau milieu d’un livre en forme d’interrogation qui prend des allures de labyrinthe. Et les remarques d’un avatar du cinéaste s’adressant à Dupuy : En fait vous vous dîtes que vous faîtes là un livre foutraque. Foutraque et égaré. Mais arrêtez donc de vous excuser. Vous craignez qu’il soit incompréhensible ? Et alors ? Dîtes-vous que ce sont parfois les autres qui sont incompréhensibles.



Ainsi bien conscient de ses a priori sur la narration visuelle et sur le thème en lui-même, le lecteur sait qu’il ne peut s’en prendre qu’à lui-même d’avoir choisi une telle bande dessinée, et qu’il s’y lance en toute connaissance de cause. Tout du long de ces cent pages, il va retrouver des marques et des artefacts de la réalisation artisanale de l’ouvrage : une pince double clip pour la page de titre pour montrer qu’il s’agit d’une pile de feuilles mises ensemble, un fond légèrement grisé pour chaque feuille pour évoquer un papier d’une qualité pas parfaite (vraisemblablement les photocopies authentiques et non retouchées des pages réelles) ; des dessins malhabiles avec des contours pas assurés et tremblotants, des textes écrits sans ligne bien droite, des mots en majuscule pour les faire ressortir, des mots parfois écrits au feutre rouge ou bleu, des petits rectangles de papier comme collés sur la page, quelques minuscules photographies au gros grain, incorporées au petit bonheur sur une page ou une autre, des graphies expérimentales évoquant un psychédélisme bon marché, une longue séquence muette sous influence onirique ou flux de pensées (pages 24 à 38), des éléments schématiques, etc. Et pour autant, les pages se lisent toutes seules, sans difficultés, sans problème de déchiffrage, ou de logique séquentielle d’une case à l’autre.


Le bédéiste maîtrise sa narration visuelle, même si l’apparence peut paraître malhabile. Le lecteur identifie aisément tout ce qui est représenté : les différentes zones traversées en voiture pour se rendre à Rolle, les conversations avec un avatar de Jean-Luc Godard dans un café, dans une barque sur le lac, dans son musée imaginaire, dans son bureau, l’extrait du film Visages Villages, la séance de dédicaces, l’évocation de l’état d’esprit de l’enfance, la reconstitution d’une scène du film Le mépris (1963), etc. En consacrant un peu d’attention, le lecteur relève la maîtrise des techniques de narration visuelle : des plans de prise de vue sophistiqués pour rendre visuellement intéressantes des conversations entre deux personnages assis, le recours au collage, la mise en œuvre de symboles jouant parfois sur les formes, parfois sur les couleurs pour relier entre eux des éléments distants de plusieurs pages, la déconstruction du dessin de la silhouette humaine sous forme d’ellipses rouges et de cercles bleus, quelques images conceptuelles allant jusqu’à l’abstraction, le jeu sur la forme des cases jusqu’à les transformer en des cubes, c’est-à-dire des éléments en trois dimensions qui s’assemble ou se bousculent sur la page en deux dimensions, de courtes expressions inscrites dans la perspective d’un dessin comme pouvait le faire Steve Ditko, des dessins minuscules accolés les uns aux autres, avec les mots dissociés disposés dans une colonne à part ou en dessous, un escalier en spirale rappelant la structure en double hélice de l’ADN, des facsimilés de tableaux classiques, etc.



Le lecteur accompagne l’auteur dans un voyage qu’il devine destiné à l’échec : d’ailleurs la visite futile d’Agnès Varda l’annonce, surtout en se disant qu’elle est plus légitime que Dupuy pour imposer ou même solliciter cette visite au réalisateur. La solution narrative s’impose d’elle-même : introduite par la citation Déjà la fiction l’emporte sur le réel (extrait de Made in USA), Philippe Dupuy commence par discuter avec un autre lui-même, tous les deux assis à la même table dans un café, puis JLG lui-même entre dans ce café et s’assoit à une autre table, indiquant explicitement à Dupuy qu’il n’est pas là, pas plus qu’ils ne sont deux. Tout cela, c’est quelque chose que le bédéiste fait parce ça l’arrange, c’est ce qu’on appelle un procédé. Il s’engage ainsi une discussion interne sous une forme de discussion entre personnages, dans différents lieux. Le lecteur voit que l’auteur met en scène sa démarche d’apprivoisement du créateur Jean-Luc Godard, au travers de ses œuvres, de quelques interviews et déclarations, de ce qu’il lui est possible de percevoir pour décortiquer sa démarche créative, son mode d’expression artistique, et, plus difficile, ce qu’il exprime, ce qu’il fait. Philippe Dupuy se montre un narrateur prévenant, même s’il craint d’être incompréhensible. Par ce mode de dialogue entre ses interrogations d’auteur et les créations du cinéaste, il fouaille sa démarche artistique, avec une honnêteté remarquable et une intimité pudique, une humilité sincère en se comparant à un monstre sacré en la matière, sans renier le caractère intellectuel de sa démarche. Il l’assume avec une citation de Simone de Beauvoir, dans Les mandarins (1954) : Je suis une intellectuelle. Ça m’agace qu’on fasse de ce mot une insulte : les gens ont l’air de croire que le vide de leur cerveau leur meuble les couilles.


Une bande dessinée qui n’est pas pour tout le monde : c’est une évidence dès la couverture, et il suffit de lire le titre ou de la feuilleter pour en avoir la certitude. Pour autant, il s’agit d’une lecture très accessible, facile même. L’apparence hasardeuse et bâclées des dessins se dissipe dès la première séquence : la narration visuelle s’avère solide et fluide, avec la mise en œuvre de nombreux outils spécifiques à la bande dessinée, en toute simplicité. Un auteur parle de sa recherche de sens dans sa démarche artistique en imaginant un dialogue avec l’un des auteurs les éminents du vingtième siècle. À l’opposé d’un pensum vaniteux et stérile, le lecteur voyage dans un questionnement essentiel et vrai, sur le sens à donner ou à rechercher à son métier, à l’acte de s’exprimer, à la façon de s’extraire des schémas habituels, un peu comme Edmond Baudoin peut questionner les modalités d’expression dans Le corps collectif : Danser l’invisible (2019).



mardi 15 août 2023

Champignac T01 Enigma

Sabre de bois ! Sac à papier !


Ce tome est le premier d’une trilogie. Il contient une histoire complète. Il met en scène Pacôme Hégésippe Adélard Ladislas, comte de Champignac, un personnage issu de la série Spirou. Sa parution initiale date de 2019. Il a été réalisé par David Etien, écrit par BéKa, le duo composé de Bertrand Escaich & Caroline Roque, et une mise en couleurs d’Etien avec l’assistance Clémentine Guivarc’h. Il comprend soixante-deux pages de bande dessinée.


Berlin 1938. Un militaire vient rendre compte au Führer sur le dossier de la machine Enigma. Il en a apporté un exemplaire et il explique. Elle a été inventée il y a quelques années par un ingénieur allemand nommé Scherbius. Pour garantir le secret des communications allemandes, tous les messages transmis entre les différents corps d’armée devront être codés par cette machine. Elle est configurée d’une façon précise qui change chaque jour. Une fois codés, les messages seront envoyés par ondes radio, et ceux qui les recevront devront les décoder grâce à une autre machine Enigma, réglée comme la première ! Cela signifie que même si l’ennemi se procure cette machine, il ne pourra rien faire s’il ne connaît pas la configuration du jour. Adolf Hitler souhaite savoir si l’ennemi peut la découvrir. Impossible ! Il y a plus des 150 milliards de milliards de réglages possibles. L’officier assure qu’il n’existe aucune personne au monde capable de décrypter cette machine. Le chef des armées pose une dernière question relative à l’origine de ce Scherbius.



Crypter un document revient à le rendre incompréhensible pour celui qui ne possède pas la clé de codage. Comme c’est le cas pour cette image, par exemple… Décrypter consiste à rendre sa forme initiale à ce qui est crypté. C’est un travail souvent long et difficile… Mais une fois décrypté, tout devient clair… Juin 1940. La Belgique, puis la France viennent de capituler et sont désormais occupées par l’Allemagne nazie. L’Angleterre constitue le dernier refuge libre. Ce matin-là, au château de Champignac, un messager à vélo remet un billet à Nicolette, la gouvernante. Cette dernière pose l’enveloppe sur le plateau du petit déjeuner, du café, un verre de lait et des biscottes, et l’amène au maître de céans. Elle retrouve Pacôme Hégésippe Adélard Ladislas, comte de Champignac, endormi à sa table de travail. Elle l’informe qu’elle lui apporte son petit-déjeuner et qu’un coursier vient de passer, lui ayant demandé si le comte vivait bien ici. Pacôme attire son attention pour lui faire comprendre qu’il se trouve dans le bureau : il a dû s’endormir en étudiant les propriétés d’un étrange champignon. Il prend l’enveloppe, en déchire un ruban en partie supérieur et découvre le texte : un mélange de lettres sans queue ni tête. Il a immédiatement identifié un texte codé : le traduire s’annonce un défi passionnant à relever. Il s’y attèle sur le champ tout en expliquant à haute voix comment il s’y prend. Il ne se rend compte qu’au bout de plusieurs phrases que son employée de maison a quitté la pièce. Pendant ce temps-là un général conduit dans sa voiture, et un détachement se dirige vers le château de Champignac.


Le personnage de Spirou a été créé en 1938, par Rob-Vel (1909-1991, Robert Pierre Velter) & Blanche Dumoulin (1895-1975, Davine). Il est le héros de la série Spirou & Fantasio qui a généré plusieurs séries dérivées comme celle de Gaston Lagaffe, du Marsupilami, du Petit Spirou, et plus récemment de Zorglub (2017), Mademoiselle J. (2020) et celle-ci, par des équipes créatives différentes. Ici, l’un des personnages récurrents de la série, créé par André Franquin & Henri Gillain en 1950, se retrouve à prendre une part active dans un récit historique, pour percer le code des machines de cryptage Enigma. Le lecteur peut se lancer dans cette histoire sans rien connaître de la série Spirou & Fantasio. Celui familier de ladite série est certainement venu pour retrouver le comte de Champignac, plus jeune, déjà étudiant des champignons aux propriétés remarquables, peu doué avec la gente féminine, fantaisiste, grand mince et portant la moustache. Il retrouve également le château de Champignac, et il a le regard attiré par un très jeune groom roux en costume rouge apparaissant de dos le temps d’une case dans la dernière page.



Au début du récit, Pacôme de Champignac doit faire face à la réquisition de son château par un général allemand et ses soldats en juin 1940. En cours, de récit, le lecteur familier avec l’entreprise de décryptage des machines Enigma voit le héros et Miss MacKenzie interagirent avec Alan Turing (1912-1954) qui leur présente sa bombe électromécanique, séjourner dans le domaine de Bletchley Park, rencontrer Winston Churchill (1874-1965) dans un moment inattendu (il est nu dans son bain). Les auteurs évoquent la bataille de l’Atlantique et les U-Boote qui coulent sans répit les navires ravitailleurs alliés pour affaiblir et affamer le pays. Ils font tout pour que le lecteur sans connaissance particulière de l’époque ou des enjeux du décryptage de la machine Enigma puisse saisir le contexte historique. S’il y prête plus d’attention, le lecteur peut détecter une ou deux références moins évidentes. Par exemple, le message codé que reçoit le comte en début de récit lui enjoint de se rendre au 54 Rejewski Street, un nom avec une drôle de consonance pour une rue londonienne. Un petit tour par une encyclopédie permet de découvrir qu’il s’agit d’un hommage à Marian Adam Rejewski (1905-1980), mathématicien et cryptologue polonais, ayant été le premier à s’attaquer au chiffrement Enigma dans les années 1930. Il peut également être surpris que les auteurs consacrent trois cases à Turing mordant dans une pomme… jusqu’à ce qu’il ce qu’il se rende compte que l’ombre projetée de la pomme sur la table s’apparente au logo d’une célèbre firme internationale. Pour une autre référence, ils guident le lecteur pas à pas s’il n’a pas deviné en cours de route, lors de la mission avec l’agent secret Ian Fleming (1908-1964).


Avant tout, ce récit constitue une aventure tout public, mettant en scène un personnage issu d’une série célèbre, et développant un sentiment amoureux pour une charmante Écossaise, cruciverbiste émérite et linguiste de profession. Le scénariste les insère habilement dans la vérité historique, avec une narration visuelle agréable à l’œil, ayant conservé quelques caractéristiques d’une lecture pour enfant (des yeux un peu plus grands, des mimiques plus expressives et souvent craquantes). Pour autant, tout au long de l’ouvrage, la narration s’inscrit dans une veine premier degré, avec un niveau de détails visuels élevé dans sa dimension descriptive. Le lecteur peut se projeter et reconnaître un bâtiment gouvernemental à Berlin, le château de Champignac, le Tower Bridge à Londres, la maison de Bletchley Park, l’entrée du 10 Downing Street. Il apprécie bien évidemment le soin apporté à la représentation de la machine Enigma et à la bombe dans la grange. L’artiste se montre inventif dans sa narration visuelle : images brouillées dans la partie supérieure de planche cinq pour évoquer l’effet du cryptage sur une image, superbe vue du Tower Bridge dans une case de la largeur de la page seize, recours à des schémas sur un tableau noir en page vingt-quatre pour expliquer le principe du cryptage de la machine Enigma, notes de musique suspendues dans l’air lors d’un moment de détente dansant, cases de la hauteur de la page pour un bombardement puis une attaque de navire par un sous-marin, etc.



Le lecteur sait tout de suite qu’il va passer un moment agréable en compagnie de deux héros souriants et sympathiques. La mise en scène des discussions s’appuie sur des plans de prise de vue, variant les gros plans sur les visages et les cadrages plus larges pour montrer l’environnement des personnages, ainsi que leurs occupations. Les scènes d’action se déroulent rapidement avec une petite note amusée, que ce soient les mouvements précautionneux pour s’échapper du château de Champignac occupé par les Allemands, la conduite pleine d’entrain de Blair MacKenzie, ou l’action de diversion d’Ian Fleming avec un vélo et un œuf. Les coscénaristes concoctent des actions adaptées à la nature de leurs personnages, avec une bonne tension narrative, sans tomber dans les exploits physiques ou guerriers.


Une série dérivée, cela peut-être à la fois le plaisir de retrouver des personnages secondaires appréciés sur le devant de la scène, mais aussi la crainte d’un produit de moins bonne gamme. Au bout de quelques pages, le lecteur est pleinement rassuré : scénaristes et artiste maîtrisent leur Pacôme Hégésippe Adélard Ladislas sur le bout des doigts et ils lui ont confectionné une aventure sur mesure avec une narration visuelle soignée. Le lecteur découvre le fonctionnement de la machine Enigma et l’enjeu de son décryptage avec une jeune femme agréable et bien décidée, et un jeune scientifique lunaire et peu académique. Les séquences présentent des personnages sympathiques dans des mises en scène variées et nourries, pour une aventure distrayante, édifiante et pleine de suspense. Vite, le tome deux.



lundi 14 août 2023

Le Petit Théâtre des opérations T02 Faits d'armes incroyables mais bien réels…

Cependant, le cheval a un problème : il est vivant.


Ce tome est le deuxième d’une série de trois, ayant donné lieu à la série dérivée Toujours prêtes ! (2023), par Virginie Augustin & Julien Hervieux. Cette bande dessinée a été réalisée par Monsieur le Chien pour les dessins, Julien Hervieux (alias l’Odieux C.) pour le scénario, et des couleurs réalisées par Olivier Trocklé. Il fait suite à Le Petit Théâtre des opérations - tome 01: Faits d'armes impensables mais bien réels… (2021) qu’il n’est pas indispensable d’avoir lu avant. La parution initiale date de 2022. L’album prend la forme d’une anthologie, regroupant huit histoires indépendantes, comprenant entre quatre et six pages, chacune consacrée à un individu ou un groupe d’individus différent. Chaque chapitre comprend une page supplémentaire avec deux photographies d’époque, et un court texte complétant la réalité historique de ce qui a été raconté. Entre chaque histoire se trouve un intermède d’une page en bande dessinée consacrée répondant à une question de culture militaire. Par exemple : Pourquoi monte-t-on dans les avions par la gauche ? Qui est Mariya Oktyabrskkaya, la veuve vengeresse ?


Stonne et Ardennes, cinq pages : village de Stonne dans les Ardennes, le seize mai 1940. Les armées allemandes et françaises sont au contact. Le village n’arrête pas de changer de main. Le capitaine sort de la tente d’état-major et indique à ses soldats que c’est à eux de jouer. Il leur ordonne de rejoindre leur B1 bis, c’est-à-dire un char équipé d’une mitrailleuse, d’une antenne pour recevoir RTL, d’un canon de 47mm, d’un canon de 75mm, avec le nom du char pour faire peur à l’ennemi (Corinne Masiero), soit trente-et-une tonnes et demi d’amour. Treize chars allemands attendent les Français dans la rue principale. Mais ils les attendent en file indienne, ce qui les empêche de manœuvrer. Le char français remonte la colonne et c’est un véritable tir au pigeon. Mon char, ma bataille, une page de texte : La bataille de Stonne aura été particulièrement marquante durant la campagne de France de 1940. Elle est pourtant quasiment oubliée ! Alors que celle qui fut parfois qualifiée de Verdun de 1940, tant les combats y furent rudes, a de quoi faire parler d’elle : du 15 au 25 mai 1940, le village de Stonne va changer de main… 17 fois.



Pourquoi monte-t-on dans les avions par la gauche ? Julien Hervieux bien calé dans un profond fauteuil explique à monsieur Chien assis sur une chaise inconfortable pour enfant que La première guerre mondiale n’est pas faite pour la cavalerie. Aussi les cavaliers sont envoyés en nombre dans une nouvelle arme : l’aviation. Et comme les cavaliers portent le sabre à gauche, pour grimper sur un cheval, ils le font par la gauche. Ils ont donc gardé le même principe pour grimper dans leur avion. Douglas Bader, quatre pages : en 1939, l’Angleterre a besoin de tous ses pilotes. Douglas Bader, pilote sans jambes, parvient à convaincre la hiérarchie de lui confier un avion de chasse.


S’il a lu le premier tome (et il aurait tort de ne pas le faire), le lecteur sait à quoi s’attendre : des histoires courtes de hauts faits pendant la première ou la seconde guerre mondiale, suivis par une page de texte venant apportant des éléments d’information supplémentaire, et une narration visuelle entre faits et parodie comique. Il relève tout de suite que le scénariste a opté pour son vrai nom pour ce deuxième tome ; Julien Hervieux, plutôt que pour son surnom qui limite fortement la possibilité de le citer explicitement du fait de sa nature grossière. Pour autant, il n’a rien perdu de son mordant, se montrant tout aussi sarcastique que le dessinateur dans sa narration. Pour le présent tome, il a opté pour quatre récits situés pendant la première guerre mondiale, et quatre pendant la seconde. Le lecteur découvre vraisemblablement des faits et des militaires dont il n’a jamais entendu parler, sauf s’il est déjà féru de l’histoire de ces deux conflits. Avec une exception, l’histoire consacrée à Mata Hari, Margaretha Geertruida Zelle (surnommée Grietje Zelle, 1876-1917), fusillée à Vincennes. En fonction de ce qu’il sait de cette espionne, il peut être très surpris de la version des faits qu’en donne les auteurs, ou conforté dans son jugement sur leur façon d’insuffler du caractère et de la personnalité à chaque combattant, le dessinateur n’étant pas en reste pour donner sa propre interprétation. Pour autant, la page de texte exposant des faits historiques vient conforter cette interprétation.



Le scénariste a choisi une variété de combattants : un char français face à des chars allemands, un pilote d’avion sans jambe, un fermier finlandais résistant à l’envahisseur soviétique, le rôle de la cavalerie en 14/18, une espionne, le sens du devoir chez un tirailleur dans une tourelle, le combat à coups de poing pendant la première guerre mondiale, et le sort d’un soldat afro-américain engagé dans la légion étrangère française. Comme dans le premier tome, il se tient à l’écart de toute fierté nationale, ou toute glorification des faits d’armes. Toutefois, il laisse le lecteur libre d’apprécier l’héroïsme des combattants, ou leur inconscience, ou leur dévouement, ou leur acharnement. Il brouille les cartes en adoptant un ton moqueur, ou au contraire il désacralise ces individus au comportement sortant de l’ordinaire, neutralisant ainsi les a priori du lecteur qui peut les considérer sans avoir le sentiment d’être obligé de les admirer. Que penser en définitive de Douglas Bader qui parvient à convaincre ses officiers de le laisser piloter alors qu’il n’a pas de jambes et qui ne s’avoue jamais vaincu, tentant évasion après évasion une fois capturé par l’ennemi ? D’un côté, la narration se garde bien de montrer les ennemis qu’il abat ; de l’autre côté, elle adopte un ton jovial et plusieurs fois irrévérencieux pour évoquer le courage et les prouesses de ce militaire.


Dans la troisième histoire consacrée au fermier finlandais, le scénariste se monstre tout aussi caustique et moqueur. Simo Hähyä se met en route pour lutter contre l’union soviétique parce que des chars russes sont passés sur son champ de navets. Dans la deuxième page, le texte d’un court cartouche demande : Mais quel est le secret de Simo Häyhä ? Dans la case suivante, un officier dans une salle, débout avec ses mains posées à plat sur la table répond : Eh bien, c’est très simple, avec une pancarte au-dessus de lui portant l’inscription Les tutos de Simo, aussi anachronique qu’ironique. Dans le texte qui suit, il s’en donne à cœur joie : Car le Finlandais est taquin. En effet, ne pouvant manger l’ogre soviétique en une fois avec leur petite armée, Ils utilisent une stratégie locale : celle du bûcheron. Si l’arbre est trop gros, fais-en des tronçons. […] Mais les Finlandais poussent le folklore plus loin. Ainsi, pour se déplacer dans la neige, ils sortent les skis. Certes, comme d’autres armées. Mais toutes les armées ne font pas tracter leurs skieurs pas des rennes pour aller plus vite encore ! […] Oui, une autoroute de mecs tirés par des rennes. Ainsi à chaque page de texte de faits après l’histoire, le lecteur se régale de cette dérision maniée avec humour.



Comme dans le premier tome, le dessinateur a savamment dosé la précision de sa reconstitution historique. Il reproduit l’apparence des uniformes, des armes, des véhicules de guerre, avec un niveau de détails suffisant pour que ces représentations ne soient pas génériques, tout en restant très loin d’un niveau photographique. Il manie l’humour visuel de différentes façons, la plus prégnante et la plus régulière se lisant sur les expressions de visages des combattants, souvent exagérées pour un effet comique. Il lui arrive de glisser des détails anachroniques et saugrenus comme une figurine de Goldorak parmi des décombres dans la première histoire, ou une bouée canard (ou plutôt aigle) dans la sixième. Il joue également sur les postures et le langage corporel. Impossible de résister à Douglas Bader assis sur un banc dans un camp de prisonnier et agitant sa prothèse de jambe en direction de ses geôliers pour les remercier. Impossible également de résister aux piètres talents d’actrice de Mata Hari tentant d’extorquer des renseignements secrets à des officiers allemands ou des responsables britanniques. 


Monsieur Chien sait donner à voir les nombreux environnements qui défilent au fur et à mesure des histoires : une rue ravagée de la ville de Stonne, des combats aériens, des soldats progressant difficilement dans un champ de neige, des officiers dans un état-major sentant l’effroi les gagner en comprenant l’étendue des pertes en soldats, des tranchées, un spectacle de lancer de couteaux dans un music-hall, des enterrements militaires, etc. Il peut encore plus se lâcher en termes de mise en scène et d’humour visuel dans les intermèdes en une page : déjà en montrant une relation de dominé pour son avatar entièrement soumis au comportement condescendant, voire méprisant, de l’odieux C. dans des endroits inattendus, avec un chien suant sang et eau en essayant de réfléchir, ou pigeon tout aussi paniqué, ou en parvenant à glisser une maquette d’un transport blindé tout-terrain (TB-TT) sorti tout droit de L’empire contre-attaque. Le lecteur sourit de bonne grâce à ces facéties qui participe également à cette forme de présentation décalée qui peut déconcerter au départ.


Un pilote de chasse sans jambe ? Pourquoi on monte dans les avions par leur côté gauche ? Quelle fut la réalité des renseignements dérobés par l’espionne Mata Hari ? Le lecteur tombe vite sous le charme de la verve amusante et improbable des auteurs, pour un sujet aussi grave que des faits de guerre. Loin de se formaliser de ce manque de respect vis-à-vis de morts patriotes, il constate que l’humour visuel et la dérision en mots lui permettent de prendre un salutaire recul, sans pour autant obérer ou neutraliser la singularité de ces faits de guerre.



jeudi 10 août 2023

Danthrakon T03/3: Le marmiton bienheureux

La magie vient de l’essence même de tout ce qui est vivant, beau, de l’amour et de l’art.


Ce tome fait suite à Danthrakon - vol. 02/3: Lyreleï la fantasque (2020). Il s’agit d’une trilogie dont les trois tomes forment une histoire complète. La première parution date de 2020. Il a été réalisé par Christophe Arleston pour le scénario, Olivier Boiscommun pour les dessins et Florence Torta qui remplace Claude Guth pour les couleurs. Il comprend cinquante-quatre pages de bande dessinée.


Au large de Kompiam, l’archipel de Fragonos constitue un petit état autonome. Certains y sont soucieux de ne pas contrarier leurs puissants voisins, alors que d’autres tiennent à affirmer leur indépendance. Au sein de l’assemblée des mages de Fragonos, les avis sont partagés. Unboudfröh explique la situation : leurs collègues mages de Kompiam veulent tout simplement les dépouiller. Il s’oppose donc à sa collègue Cetredöh qui voudrait qu’ils se laissent faire. Elle exprime l’évidence : les mages de Kompiam sont beaucoup plus puissants qu’eux. Son interlocuteur ne l’entend pas de cette oreille : la lettre de leurs collègues est une insulte. Sous prétexte qu’ils ont perdu la plupart des leurs, ils exigent que Fragonos leur remette tous les ouvrages de leur fameuse bibliothèque, et qu’ils s’engagent à chercher avec eux le Danthrakon. Jamais ! Cetredöh continue : que peuvent-ils y faire ? Une guerre contre la souveraine chambre des arts occultes est perdue d’avance. Unboudfröh rétorque qu’alors ils se battront jusqu’à la mort. Bonace, le propriétaire du salon Serein intervient : il propose qu’ils ne se laissent pas emporter par leurs passions, et d’aller en discuter autour d’un bon thé dans son établissement. Le salon Serein est un lieu assez particulier. On y sert les thés les plus rares, les pâtisseries les plus fines, mais surtout, les fuffs y pullulent, à la recherche de gratouillis, de caresses et de miettes de gâteaux. Bonace, le propriétaire, avait constaté à quel point la présence câline de ces petites bêtes pouvait apaiser la plus vive des colères. Personne ne peut résister à un fuff quémandant des cajoleries.



Les mages de Fragonos se détendent et parviennent à formuler une proposition acceptable : il n’y aurait pas de mal à ce qu’ils autorisent Kompiam à envoyer des copistes dans leur bibliothèque, tant qu’ils n’emportent pas les livres. Cela semble une solution raisonnable. Dans le port de Fragonos, Lyreleï, Nuwan, Garman et Tinpuz débarque de leur petite embarcation. Le marmiton demande à la sorcière ce qu’ils font là. Elle répond sèchement qu’elle n’a rien à expliquer à un grimoire sur pattes. Il refuse d’aller plus loin avant d’avoir parlé à Lerëh. Elle accède à sa demande, et il demande à la jeune fille comment faire pour chasser sa mère. Cette dernière met un terme brutal à la conversation et elle accepte de s’expliquer : elle compte extraire le Danthrakon de l’enveloppe corporelle de Nuwan, et le remettre sur du papier. Ainsi, elle récupère son bien, et lui en sera en débarrassé. Une fois en possession du grimoire, elle pourra se forger une autre enveloppe, sa fille et lui pourront faire ce que bon leur semble. Nuwan répond qu’il n’a toujours pas confiance en elle.


Des jeunes gens amoureux, un artefact magique, des adultes plein de convoitise, et une gentille bestiole toute mignonne : c’est parti pour l’aventure. Les uns et les autres continuent de vouloir posséder le Danthrakon pour faire usage de son pouvoir. En consultant la page de garde, le lecteur note que la coloriste Claude Guth a cédé sa place à Florence Torta. Celle-ci se conforme à la palette de couleurs du premier : des couleurs ensoleillées et gaies, assez chaudes, bleu, jaune orange, une jolie aventure. Elle aussi ajoute des reliefs et quelques textures avec les couleurs, rehaussant le niveau des informations visuelles des planches. En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut trouver qu’elle se retrouve parfois à court de techniques pour habiller certains décors ou certains fonds de case : le sol de la la large rue devant le salon Serein, les effets irisés sur la mer, les effets spéciaux de magie sont un peu moins riches que dans les tomes précédents. Lorsque le dessinateur s’affranchit de représenter quelques arrière-plans que ce soit dans les cases (par exemple pages 22, 42, 46, 47), la coloriste se retrouve un peu démunie pour compenser. Il est possible que l’artiste ait disposé de moins de temps pour réaliser les planches de cet album et que, par voie de conséquence, certains bâtiments, certaines formes soient représentées avec moins de détails. Des bâtiments en ombre chinoise avec uniquement le contour délimité, des décorations intérieures assez simples, des paysages un peu moins inventifs.



Pour autant, les pages transportent le lecteur dans un monde de Fantasy toujours consistant et dépaysant. Parmi les paysages remarquables : une vue en élévation de l’archipel de Fragonos, les nappes et les chaises du salon Serein, le bazar dans l’atelier de Tinpuz, les poissons exotiques sous l’océan dans lequel se retrouve Lyreleï, la cité de Kompiam au temps jadis, le marché de Kompiam, la vieille masure dans le sixième monde, et bien sûr le magnifique plan final avec la petite embarcation volant au-dessus des flots en s’éloignant de l’archipel de Fragonos. L’artiste compose des plans de prise de vue toujours aussi limpide pour des scènes mémorables et complexes : les fuffs se jetant sur Lyreleï dans le salon Serein, Garman écrivant en mode ambidextre, les fuffs se mettant à agir de concert, Nuwan en pleine acte créateur pour une pâtisserie emplie d’amour (magnifique séquence), le navire des magiciens prenant son envol (pour le prestige), la bataille rangée sur le port de Fragonos, la magie reconstructrice à l’œuvre, maître Waïwo retrouvant toute sa superbe et laissant son autoritarisme s’exprimer. Comme dans les tomes précédents, les auteurs ont l’art et la manière d’utiliser les conventions propres au genre Fantasy en les mettant au service de leur récit, plutôt que de s’appuyer sur elles comme autant de clichés : la magie du verbe différente de celle du sang (mais où est passée celle des éléments ?), les créatures fantastiques, les paysages merveilleux, les possibilités de passer dans un autre monde grâce aux bottes de sept lieus, les décharges d’énergie magique, et les capacités inattendues de certains animaux (les abeilles ramenant leur ruche à sa place alors qu’elle avait emmenée par un marmiton).


Le récit s’avère d’autant plus agréable que le scénariste sait se montrer facétieux, avec un humour léger : les abeilles qui ramènent leur ruche, mais aussi la maîtrise des nœuds pour ligoter de Garman (acquise dans des ouvrages réprouvés par la morale), l’art de la diplomatie quand on négocie en position de faiblesse, les enfantillages de Tinpuz, l’autoritarisme de maître Waïwo, etc. Le lecteur éprouve une empathie sincère pour Nuwan, jeune homme gentil et dépassé par les événements qui sauve la situation grâce à son courage bien sûr, mais surtout par ses talents de pâtissier, pour Lerëh bien plus assurée, pour Garman pas si falot que ça, pour le pauvre propriétaire du navire réquisitionné par les mages de Kompiam (et qui se plaint avec les paroles de la chanson d’Éric Morena : Oh mon bateau, 1987), et même pour Lyreleï qui doit lutter contre une adversité contrariant chacune de ses initiatives (mais on ne peut qu’être admiratif de sa volonté et de sa constance). Tout comme la narration visuelle apporte une personnalité propre à ce monde et à ses habitants, les dialogues et l’intrigue tiennent à distance les lieux communs et les clichés.



En commençant cette aventure, le lecteur avait bien senti que le ton de l’histoire était plus léger que dramatique, et il n’est pas étonné de voir les héros gagner à la fin. Pour autant, le scénariste intègre dans son intrigue des éléments plus élaborés qu’une simple alternance de scènes d’action ou d’affrontement, et de scènes de comédie. Le lecteur voit bien la pression faite par les mages Kompiam sur ceux de Fragonos, allant prendre ce qu’ils veulent dans une démonstration répugnante d’exercice de la loi du plus fort. Bien évidemment, la gentillesse de Nuwan apparaît comme une force constructive, par opposition à la motivation égoïste de Lyreleï ou celle de l’inquisiteur Amutu qui ne sont que destructives. De manière plus subtile, le scénariste évoque l’effet calmant de caresser un animal, apaisant et permettant de plus facilement écouter l’autre. Les explications données sur la magie amènent au constat qu’elle est une fusion, une harmonie avec la nature. Elle vient de l’essence même de tout ce qui est vivant, beau, de l’amour et de l’art. En découpant entre magie du verbe et magie du sang, les mages ont dévoyé la quintessence de cette pulsion de l’univers. En arrière-plan, il évoque également la responsabilité des sachants, quel que soit leur domaine d’expertise, et la nécessité pour eux de l’assumer, de ne pas se désintéresser de l’usage qui est fait du savoir qu’ils ont formalisé et transmis.


Après une possible déception passagère sur quelques cases un peu moins denses, un peu moins flamboyantes, le lecteur se projette avec le même plaisir dans ce monde Fantasy, auprès de personnages sympathiques sans être lisses, pour découvrir la fin de l’histoire. Il apprécie toujours autant ce monde bien construit et pleinement réalisé, cette magie spectaculaire, ce conflit moins manichéen qu’il pourrait sembler. Il perçoit en filigrane des thèmes adultes classiques et bien mis en scène. Il sait qu’il continuera avec plaisir de découvrir les effets de ce grimoire magique dans la série Les Maléfices du Danthrakon, de Christophe Arleston, Olivier Gay et Olivier Boiscommun.



mercredi 9 août 2023

Marshal Bass T06 Los Lobos

Pourquoi faut-il que vous maltraitiez tous vos enfants, vous, les hommes ?!


Ce tome fait suite à Marshal Bass T05: L'Ange de Lombard Street (2019) qu’il faut avoir lu avant, ainsi que le tome trois. Sa première publication date de 2021. Il a été réalisé par Darko Macan pour le scénario, Igor Kordey pour le dessin et la supervision des couleurs, et par Nikola Vitković pour la mise en couleur. La traduction et le lettrage ont été assurés par Fanny Thuillier. Le personnage principal est inspiré de Bass Reeves (1838-1910), premier shérif adjoint noir de l’United States Marshals Service à l’ouest du Mississippi, qui a essentiellement officié en Arkansas et en Oklahoma. Il comprend cinquante-quatre pages de bandes dessinées.


Arizona, janvier 1877, en plein désert de sable avec des hautes formations rocheuses de ci de là, un homme avance à pied, les mains liées par une corde tenue par le cavalier derrière lui : Turtle a ainsi capturé El Professor. Il lui a cassé ses lunettes ce qui fait que le prisonnier a un peu de mal à voir la route. L’autre lui rétorque qu’il aurait peut-être dû y penser avant de choisir de mener une vie de criminel. El Professor le reprend : la révolution ! Pas une vie de criminel, la révolution ! Turtle maintient son jugement El Professor et ses amis ne sont rien d’autres que de vulgaires bandits. Son prisonnier lui demande ingénument combien lui rapportera la prime. Turtle déclare fièrement : vingt-cinq dollars ! El Professor se rebiffe : C’est tout ce que ça coûte à un honnête travailleur de tourner le dos aux siens. Il continue en expliquant que Turtle est exploité par la bourgeoisie. Il est l’esclave de l’argent. Il faut qu’il se réveille et qu’il se débarrasse de ses chaînes avant qu’il ne soit trop tard. Son interlocuteur lui intime de se taire avant qu’il ne répande sa cervelle dans le désert, d’un coup de carabine. Turtle en a ras-le-bol que le monde lui donne des conseils et pense pouvoir mener sa vie mieux lui. C’est lui qui tient le flingue, c’est lui qui décide.



Joaquin Vega est arrivé derrière Turtle, avec ses hommes, sans qu’il ne s’en rende compte, et il lui arrache sa carabine des mains. Ils libèrent Norman et lui passent une paire de lunettes. Roberto tient Turtle en joue avec un revolver et demande à Vega ce qu’il doit en faire. La réponse : on va le faire creuser. Turtle descend de son cheval, prend la pelle qui lui est tendue et creuse. Leandro, un homme tronc accroché dans un panier à la selle de Vega lui fait remarquer qu’on peut tuer ses ennemis, mais on ne joue pas avec eux. Joaquin Vega n’en a cure, et Turtle continue à creuser. Dans la banlieue de Dryheave en Arizona, un afro-américain se fait éjecter manu militari de son échoppe de magasin général, terminant cul par-dessus tête dans la rue en terre. River Bass s’apprête à le tabasser car Jeremiah vit avec sa fille Delilah. Alors qu’il avance vers l’homme à terre : il reçoit un coup de poêle à frire par derrière : sa fille qui lui intime de laisser son mari tranquille. Elle se sent en sécurité avec lui et il a promis de ne pas la toucher avant ses quinze ans.


La dernière page du tome précédent annonçait clairement l’intention de River Bass, mais il y a parfois loin de la coupe aux lèvres. Le lecteur commence par découvrir la couverture qui promet un sort bien horrible au personnage principal. Or il sait que les auteurs tiennent leur promesse : cette couverture n’est effectivement pas mensongère. Le lecteur retrouve toute la cruauté de la série : la torture que subit River Bass, le pauvre Turtle enterré de la même manière après avoir lui-même creusé le trou. Les dessins réalistes donnent la sensation d’assécher la bouche du lecteur avec la poussière soulevée par les sabots des chevaux. Le regard fou de Bass voyant les chevaux s’élancer vers lui glace le lecteur. Lorsqu’il s’impose, avec sa troupe, dans l’hacienda de son frère Heraclio, un homme de Joaquin Vega abat un homme à coup de revolver. Il y a de la matière cervicale qui est projetée hors de la boîte crânienne, mais le pire est le regard des enfants spectateurs de la scène par la force des choses. Plus loin, un adulte soucieux de pouvoir participer au banquet, confie son revolver à un enfant d’une dizaine d’années, pour que celui-ci monte la garde et tire sur le prisonnier s’il tente de s’échapper : à nouveau une narration visuelle naturaliste qui montre toute l’horreur d’un enfant mis dans une situation intenable avec des conséquences sur toute sa vie.



C’est devenu un point de passage obligé : le lecteur se délecte par avance du dessin en double page : il s’agit d’une vue de l’extérieur de l’hacienda et des activités qui s’y déroulent. Il prend son temps pour tout détailler : les chevaux et leur harnais, leur robe, la tenue des ranchers, la présence des enfants, la forme torturée des arbres, le puits et l’enfant qui s’en retourne avec son seau, la façade de l’hacienda avec murs blanchis à la chaux et les motifs de décoration, sans oublier la formation nuageuse dans le ciel. Cette illustration nourrit plusieurs séquences suivantes qui se déroulent au même endroit, le lecteur ayant bien saisi la disposition des lieux. Il déguste également les éléments visuels Western : les différentes paires de bottes, les tenues des blancs, les différences avec celles des afro-américains, ou celles des Mexicains. Il reste toujours aussi admiratif du niveau de détails de chaque vêtement et de leur cohérence visuelle d’une case à l’autre, un bel investissement de l’artiste. Il prend également le temps d’observer les différents paysages : un désert d’Arizona, la banlieue de Dryheave avec sa rue en terre et ses constructions en bois, différentes vues de l’extérieur de l’hacienda, l’intérieur de plusieurs pièces de la demeure. Là encore, l’artiste ne ménage pas sa peine pour donner à voir chaque lieu avec une qualité impressionnante de la reconstitution historique.


Évidemment, le lecteur un peu familier des westerns sait qu’il va retrouver des images très classiques, cent fois vues. Dans le cadre de la narration visuelle, il n’éprouve pour autant jamais une sensation de redite ou de cliché sans âme. Le dessinateur représente ces éléments avec un niveau de détails qui suffit à les rendre unique. Qui plus est, il réalise des séquences qui les placent dans un contexte, une suite où ces éléments ont du sens, à l’opposé d’un décor de fond sans incidence sur le déroulé du récit. Quand Bass fait passer Jeremiah par la porte de son magasin, ce n’est pas l’image déjà vue mille fois du type qui se fait éjecter de force du bar ou du magasin : c’est un personnage familier du lecteur qui en pousse un autre qu’il va apprendre à connaître, sur un platelage avec une pente, et pas celui habituel des saloons. Quand les hommes de Joaquin Vega font bombance dans la salle à manger de l’hacienda : celle-ci présente des dimensions qui sont crédibles, et non pas extensibles à l’infini pour les besoins de la prise de vue, avec une vaisselle cohérente avec le niveau social de la famille Vega, quand Joaquin s’introduit dans la chambre de Bathsheba, il s’agit d’une pièce avec sa propre décoration, ses propres dimensions, et pas d’une pièce générique avec quatre murs nus. La mise en couleur vient rehausser chaque surface, en accentuant ses reliefs et les ombres portées. Il n’y a que les textures qui sont parfois étrangement absentes, par exemple sur la grande table de la salle à manger.



S’il a commencé par le début de la série, le lecteur a bien intégré sa noirceur, et il sait que tout ne va pas se passer pour le mieux dans le meilleur des mondes. D’une certaine manière, River Bass est sur le chemin du retour : retrouver sa famille, ce qui peut être perçu comme une forme de retour à la normalité, de retour vers une série avec un personnage récurrent immuable. Bien sûr, il n’en est rien. Les auteurs réalisent une histoire adulte. Comme l’écrivait Héraclite, on ne se baigne jamais deux fois dans l’eau du même fleuve : il n’y a pas de retour possible à un état antérieur, pas d’âge d’or. En outre, la violence continue de sévir et River Bass en subit plus que sa part, ne serait-ce que du fait de sa couleur de peau. Le lecteur a bien vu dans les tomes précédents que ces injustices engendrées par un racisme systémique influent sur le comportement de Bass, sur sa personnalité. Il retrouve une autre conséquence de la violence de cette civilisation à cette époque : sa survenance devant les enfants, et le lecteur sait qu’ils la perpétueront en reproduisant ce dont ils ont été les témoins. En y repensant, il se dit que les adultes qui évoluent sous ses yeux y ont également été exposée dans leur propre enfance, ce explique en partie leur comportement.


Il n’y a pas de personnages heureux dans cette série. River Bass semble avoir pris conscience de l’impasse dans laquelle l’ont mené ses choix de vie, et que finalement la vie de famille avait du bon. Malgré sa qualification de marshal, le voici une fois de plus soumis à un péril mortel prenant la forme d’une torture sadique. Bien évidemment, Joaquin Vega apparaît comme le méchant : un criminel sans foi ni loi, accommodant une idéologie communiste à ses besoins égoïstes. Le déroulement du récit montre que cet homme souffre comme les autres, qu’un traumatisme passé le rend aussi misérable que tous les autres. Le lecteur ressent également de l’empathie pour Heraclio Vega rabaissé par son frère, sa maison occupée par ses hommes, et sa femme peu contente de son manque de courage. Bathsheba elle-même n’est pas exempte de défaut, en tout cas elle présente une personnalité qui n’a rien de lisse. Quant au personnage principal, malgré sa capacité à encaisser les coups, le lecteur l’a déchu du statut de héros, confirmé quand River ne se souvient pas du prénom de ses enfants, ce qui en dit long sur sa façon d’exercer sa responsabilité de père.


Quoi qu’il en soit, le lecteur veut savoir comment River Bass a pu se fourrer dans la situation montrée par l’illustration de couverture. Dans ce sixième tome, il retrouve toutes les qualités de la série : un western visuellement très consistant. Une narration visuelle semblant évidente, racontant avec évidence et conviction des situations complexes, insufflant du sens dans chaque convention de genre, montrant un monde pleinement réalisé. L’histoire continue de tresser la trame de la vie fictive de River Bass, avec le poids du racisme et de ses effets, la soif d’une forme de la liberté associée aux grands espaces, et en même temps une pulsion de stabilité pour construire durablement. Excellent.