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mardi 12 septembre 2023

Champignac T03 Quelques atomes de carbone

Un jour, tout prend son sens, Pacôme.


Ce tome fait suite à Champignac - Tome 2 - Le patient A (2021) qu’il n’est pas indispensable d’avoir lu, mais le présent tome présente plus de saveur si le lecteur a commencé avec le tome 1. Sa parution initiale date de 2023. Il a été réalisé par David Etien pour les dessins, écrit par BéKa, le duo composé de Bertrand Escaich & Caroline Roque, et une mise en couleurs d’Etien avec l’assistance Clémentine Guivarc’h. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée.


Bletchley, à l’été 1941, Pacôme de Champignac et Blair MacKenzie, assis sur la pelouse au bord de la mare, sont en train de papoter. Elle souffle dans une pipe à bulles. Il ne comprend pas car ils ont toujours pris leurs précautions, compté les jours. Réfléchissant, elle dit : apparemment, il y a encore des choses qui échappent aux mathématiques. Répondant à une question de Pacôme, elle indique qu’elle ne souhaite pas le garder. Pour la première fois de sa vie, elle sent qu’elle a un rôle à jouer, une mission à accomplir. Elle ignore s’ils rendront ce monde meilleur en gagnant cette guerre, mais ils auront empêché qu’il ne devienne pire. Rien ne doit la détourner de cet objectif, il est sa raison d’être. Il ajoute qu’il ressent la même chose. Elle continue : ce n’est pas tout, elle veut être libre de choisir quand et comment elle aura un enfant. Elle veut être libre d’elle, de sa vie. L’époque qu’il traversent lui permet d’exister, mais pas de faire ce choix au grand jour. Les femmes doivent encore cacher leur féminité et leurs désirs. Elles ne maîtrisent pas leur corps, leur fécondité, dans ce monde dominé par le masculin, sclérosant et jugeant. Elle conclut qu’un jour tout prend son sens, Pacôme.



Pacôme de Chamignac décide de venir en aide à sa bien-aimée en se mettant au travail. Il fait part du fruit de ses recherches à ses collègues et amis Black, Bruynseelekee et Schwartz : tout ce qu’il a pu trouver en guise de manuel d’anatomie féminie, c’est un vieux livre du XIXe siècle. Apparemment, seul l’homme est jugé digne d’intérêt pour la science. Schwartz renchérit : il ne se souvient pas du moindre cours sur l’anatomie féminine. Quant aux travaux pratiques, inutile d’en parler. Black s’écrie très surpris : personne n’a pris la peine d’étudier la femme en détail ? Discrètement, Pacôme leur confie que Blair lui a appris beaucoup de choses, il leur en fera part à l’occasion. Le biologiste conclut que pratiquer un avortement est au-delà de leurs compétences collectives, qu’ils ne peuvent pas faire courir un tel risque à Blair. Pacôme leur dit qu’il le faudra bien pourtant car le simple fait d’en parler à qui que ce soit leur vaudrait la prison. Le biologiste est leur seul espoir. Pendant cette conversation, Blair MacKenzie est restée à l’écart, dans ses pensées, en train d’écrire un mot. Elle quitte la pièce. Pacôme finit par remarquer son départ et lit le mot qu’elle a laissé, dans lequel elle leur dit que ce n’est pas eux de l’aider, et qu’elle doit se débrouiller seule. PS : Et ce n’est pas négociable.


Dans le premier tome, Blair et Pacôme participaient au décodage de la machine de cryptage Enigma, dans le second à lutter contre l’idéologie nazie envisagée comme une sorte de virus. Il faut un peu plus de pages pour découvrir quelle invention scientifique se trouve au cœur de la dynamique du récit, ou du moins pour qu’elle soit rendue explicite. En effet, dès la deuxième planche, les auteurs placent un discours ouvertement féministe dans la bouche de Blair MacKenzie, y compris sur l’expression de son désir sexuel. La troisième planche met en avant la réalité d’absence d’étude spécifique sur l’anatomie féminine, et l’enjeu pour Blair est ainsi manifeste et explicite. L’arrivée de Margaret Sanger (1879-1966) au manoir de Champignac dix ans plus tard lève les derniers doutes sur l’avancée scientifique dont il va être question. Comme dans les tomes précédents, les auteurs prennent le temps d’exposer le fonctionnement de réalisation humaine, dans une optique de vulgarisation, de la page 15 à la page 19, le lecteur appréciant la manière dont ils parviennent à relever ce défi pédagogique car cela exige un réel bagage scientifique pour maîtriser ce processus et l’expliquer. Au cours du récit, les héros rencontrent d’autres personnages historiques, après Margaret Sanger (fondatrice du planning familial américain et militante des méthodes de contrôle des naissances) : Gregory Pincus (1903-1967), médecin et biologiste américain, co-inventeur de la pilule contraceptive, ainsi que l’évocation à deux reprises du sénateur Joseph McCarthy (1908-1957) d’abord dans une manchette de journal, puis dans un rêve. Le lecteur se rend compte que les interventions de Pacôme sur sa découverte se nourrissent de celle que Pingus fera quelques années plus tard. Il sourit en plongeant dans le rêve psychédélique après consommation de psilocybes, dans une hallucination inspirée d’Alice au pays des merveilles (version Disney, 1951) et en croisant Marylin Monroe le temps d’une case.



Comme dans les deux premiers tomes, l’empathie pour les deux personnages principaux l’emporte sur la reconstitution historique et sur l’intrigue. Le lecteur s’intéresse au principe de la contraception fort bien expliqué. Il voit littéralement une autre époque s’animer sous ses yeux : les tenues vestimentaires des personnages, les véhicules, les ustensiles et les outils, un panneau publicitaire, un avion à hélice, un train, deux numéros du magazine Le Moustique (magazine hebdomadaire belge de langue française). Il reconnaît la structure utilisée par les coscénaristes, similaire à celle des deux premiers tomes, avec une première partie plus dans le mystère et l’enquête, et une seconde plus dans l’action. Le lecteur se sent invité à chaque séquence, avec une place de choix : voir Blair et Pacôme discuter de manière détendue, voir les quatre scientifiques réfléchir à l’avortement comme une question technique, être confronté à la détresse de Pacôme laissé seul par Blair pendant deux pages sans paroles, observer l’attention de Margaret Sanger écoutant Pacôme, suivre les différentes phases de la course-poursuite de dix-neuf pages (de 30 à 48), deux autres pages silencieuses suivant Champignac se rendre sur une tombe pour s’y recueillir, voir une jeune demoiselle faire des bulles avec une pipe, voir les lapins baguenauder dans le manoir des Champignac. Il ressent l’état d’esprit émotionnel de chaque personnage.


Dès la première page, le lecteur succombe au charme naturel de Blair MacKenzie (s’il ne l’avait pas déjà fait dans les tomes précédents) : sa posture détendue, ses grands yeux, sa détermination tranquille, son amour sincère pour Pacôme, apparents dans ses gestes, dans son regard. Comme Pacôme, il éprouve un sentiment d’incrédulité à l’existence de cette femme consciente des limites de la condition féminine à cette époque sans être aigrie ou revancharde, encore plus à l’idée qu’elle s’intéresse à lui (Pacôme, pas le lecteur malheureusement). Il se trouve rasséréné par la sollicitude bienveillante des trois autres scientifiques pour leur ami Pacôme, et pour sa compagne. Il voit l’attention de Margaret Sanger pour son le discours de son hôte, tout en s’amusant de l’agacement de Nicolette envers les lapins qui se baladent dans les couloirs et les escaliers, et il sourit en comprenant la raison de leur présence. Il ressent un petit pincement au cœur en voyant la connivence qui se développe entre Margaret et Pacôme, et le naturel avec lequel celle-ci prend des initiatives, en particulier pour semer leurs poursuivants, et bien entendu pour conduire une automobile. Contre toute attente, il compatît avec Nicolette, malgré les conséquences désastreuses de son initiative.



Sincèrement attaché aux personnages, le lecteur ressent une forte empathie pour chacun d’eux : la conscience et l’acceptation de Blair de devoir lutter contre le système social pour jouir de plus de liberté, l’admiration de Pacôme pour cette femme formidable, la progression de l’enthousiasme de Margaret qui comprend petit à petit que l’invention du comte de Champignac répond entièrement à ses espérances. Il se retrouve plus touché qu’il ne le pensait possible par les marques laissées par le passage du temps entre l’année de début du récit, 1941, et l’année de la deuxième partie, 1951. Il ressent qu’il est partie prenante dans l’objectif des deux personnages principaux, d’autant plus qu’en tant que lecteur contemporain, il trouve normal, et même un dû, la mise à disposition de cette invention et son usage courant. Il est sensible à la manière dont les auteurs savent doser leurs ingrédients, en particulier ceux politiquement incorrects, et ceux historiques. Impossible de ne pas sourire à l‘incapacité de Margaret de résister à tester le paradis artificiel rendu accessible par les psilocybes. Surpris par l’ironie de la conséquence positive du maccarthysme. Profondément ému par la dernière page : une fillette souffle dans une pipe à bulles, en écho de Blair se livrant à la même distraction dans la première page. Il prend la décision de suivre la recommandation des auteurs et d’aller ouvrir l’album Spirou et Fantasio, tome 19 : Panade à Champignac (1969), par André Franquin (1924-1997), page seize, case cinq.


Une superbe couverture pour une histoire poignante. Les auteurs reprennent le schéma narratif des deux premiers tomes : Blair MacKenzie et Pacôme Hégésippe Adélard Ladislas, comte de Champignac se retrouvent à participer à la conception d’une invention majeure du vingtième siècle, avec une course-poursuite d’ampleur à la clé. Le lecteur se régale de la narration visuelle, de sa sensibilité, de sa richesse, très attaché aux personnages, sensible à leurs émotions, à leur caractère et les motivations qui en découlent, tout autant qu’il se prend d’intérêt pour le thème de la condition féminine à l’époque, prolongeant sa lecture avec un article sur la mise à disposition du grand public, de cette invention.



mardi 29 août 2023

Champignac T02 Le patient A

Le nationalisme est un poison dont on n’est pas près de trouver l’antidote.


Ce tome fait suite à Champignac - Tome 1 - Enigma (2019) qu’il n’est pas indispensable d’avoir lu avant car ce tome deux se comprend par lui-même. Sa parution initiale date de 2021. Il a été réalisé par David Etien poiur les dessins, écrit par BéKa, le duo composé de Bertrand Escaich & Caroline Roque, et une mise en couleurs d’Etien avec l’assistance Clémentine Guivarc’h. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée.


Juin 1941. Le Special Operations Executive (SOE) au cœur de Londres meurtrie par des bombardements de la guerre. Pacôme Hégésippe Adélard Stanislas, comte de Champignac explique la situation à deux officiers des renseignements en civil, dans une pièce d’interrogatoire. En mai 1940, les troupes d’Hitler ont envahi les Pays-Bas, la Belgique, le Luxembourg et la France. Une guerre éclair de quelques jours comme le monde n’en avait jamais connu. L’armée allemande a conquis plus de terrain en une centaine d’heures que durant les quatre premières années de la première guerre mondiale. Ses soldats semblaient être des surhommes. Ils ne s’arrêtaient jamais… Même pas pour dormir. Ils reposent la même question : pourquoi Champignac n’a rien fait alors qu’il avait le patient A à sa merci ? Ils lui demandent de recommencer depuis le début. Il y a un mois, Pacôme de Champignac séjournait dans le petit village de Bletchley, et il était au lit avec Blair MacKenzie. Elle lui demandait s’il avait jamais voulu exercer un autre métier que celui de scientifique. Il lui raconte la fois où il avait passé une épreuve de mathématiques pour devenir un employé de mairie, et comment il avait échoué, mais en démontrant au passage un nouveau théorème sur la nature exponentielle d’un système dynamique. Une heure plus tard, ils sont habillés et se dirigent vers le bâtiment qui abrite les bureaux.



Chemin faisant, c’est au tour de Blair d’évoquer son enfance : elle a appris à lire toute seule à l’âge de quatre ans pour connaître la suite des histoires de Dickens que lui lisait parfois sa mère. Quand ses parents l’ont découvert, ils ont mis sous clé tous leurs livres en anglais. Leur médecin de famille leur a conseillé de protéger son pauvre petit cerveau féminin des ravages de l’instruction. Elle s’est donc rabattue sur les livres en français et la poésie allemande. Elle lisait couramment deux langues à six ans. Puis, vers dix ans, elle s’est intéressée au grec et au latin pour comprendre leur influence sur les dialectes préceltiques, et en déduire les flux migratoires antiques. C’est à ce moment-là qu’elle est définitivement devenue le désespoir de ses parents. Ils pénètrent dans le bâtiment et s’assoient dans le bureau de monsieur Black. Celui-ci leur explique que parmi les messages interceptés s’en trouvait un en provenance de l’institut Kaiser-Wilhelm, à Berlin. Il leur tend pour qu’ils puissent en prendre connaissance. C’est une demande d’aide de deux scientifiques : le chimiste Schwartz et le biologiste Bruynseeleke. Champignac explique à MacKenzie qu’ils furent meilleurs amis avec Black et lui. Il faut aller les sauver.


Les aventures du comte de Champignac continuent : ses cheveux ne sont pas encore devenus blancs, mais il arbore déjà fièrement son épaisse moustache, ses lunettes rondes, ses cheveux en arrière, et ses gants blancs. L’amateur des aventures de Spirou et Fantasio retrouve également son amour des champignons, déjà présent dans le premier album de la présente série, ainsi que son collègue scientifique le docteur Black, apparu pour la première fois dans le tome 7, intitulé Le dictateur et le champignon (1956). Un peu plus tard, Black, Champignac et MacKenzie doivent s’occuper d’un personnage au nom étrange : le savant Sprtschk, apparu pour la première fois dans la série Spirou et Fantasio, tome 13, Le voyageur du Mésozoïque (1960). Nul n‘est besoin de connaître ces références pour apprécier pleinement l’aventure. Le lecteur repère aussi des éléments de continuité avec le tome précédent : le personnage de Blair MacKenzie, polyglotte, linguiste, cruciverbiste. Il est évoqué leur participation au décodage de la machine Enigma, en tant que cryptanalystes. Sa relation avec le comte est de nature explicite, même si le récit reste tout public. À un moment, Champignac est amené à contacter directement Winston Churchill (1874-1965) pour obtenir une autorisation très particulière. Enfin, cette aventure se déroule également pendant la seconde guerre mondiale, pour grande partie en Allemagne nazie.



Comme dans le tome précédent, les coscénaristes ont inclus un passage de vulgarisation : sur les neurones, les neurotransmetteurs et les synapses, pendant deux pages, dix-neuf et vingt. Un peu plus loin, en page vingt-sept, le lecteur découvre une explication de la réaction en chaîne pour libérer l’énergie de l’atome. Ces exposés s’avèrent un peu moins ambitieux que celui sur le fonctionnement de la machine Enigma dans le tome précédent. Ils mettent également en scène quelques personnages historiques comme le professeur Werner von Braun (1912-1977) ou le docteur Theodor Morell (1884-1948), le médecin personnel d’Adolf Hitler. Ils décident d’ouvrir leur récit avec une séquence d’interrogatoire qui se termine dans la dernière page, l’essentiel du récit prenant alors la forme d’un retour en arrière : le lecteur plonge alors dans une histoire d’espionnage, avec un enjeu d’exfiltration d’un scientifique de haut niveau. L’artiste se montre très impliqué dans les différents aspects de la narration visuelle. Il assure un niveau de détails dans chaque lieu qui permet au lecteur de s’y projeter et d’avoir l’impression de pouvoir regarder autour de lui. Quelques exemples : le mur carrelé jusqu’à une hauteur de un mètre de la salle d’interrogatoire, les bâtiments de Bletchley Park avec une rendu de texture très tactile, la façade très détaillée de la mairie de Champignac avec également son mur d’enceinte, sa grille, et même un paysan qui passe devant en guidant son cheval par la longe, le papier peint de la chambre de Pacôme, le radiateur en fonte de la salle de classe communale, l’aménagement intérieur du bureau du professeur Black, l’appartement dans lequel logent Black, MacKenzie et Champignac, l’usine avec sa grande pièce dans laquelle s’affairent les employées, chacune avec sa tâche particulière, les façades d’immeuble dans les rues de Berlin, la salle de réception de la villa Göring où se tient une réception dansante, les pins de la forêt dans les Alpes bavaroises, l’intérieur du chalet Berghof.


Le lecteur sait avant de commencer que cette bande dessinée se conforme au schéma d’un héros bienveillant, qui va se porter au secours de personnes en danger et qu’il va réussir. Il éprouve donc un sentiment d’empathie a priori pour Champignac, et tout aussi développé pour Blair qui l’accompagne, l’aide, et utilise des compétences qu’il n’a pas, la partie serait perdue sans elle. La représentation de ces personnages facilite discrètement cette empathie : des visages expressifs, des traces d’entrain de l’enfance, d’émerveillement de personnes ni blasées, ni cyniques, une légère accentuation des arrondis, et une sollicitude ou une inquiétude envers l’autre, apparentes sur leur visage, dans leurs gestes. Etien joue subtilement sur de discrets détails dans ses dessins pour se placer plus franchement dans un registre réaliste, ou dans un registre un plus tourné vers l’enfance ou l’exagération comique, en fonction de la séquence, conservant ainsi une apparence tout public, tout en réalisant des dessins transmettant des attitudes et des émotions adultes. Il joue également sur ce glissement intentionnel de registre visuel pour les scènes d’action : la dureté très adulte d’un engagement armé sur un champ de bataille de la seconde guerre mondiale dans la page d’ouverture, contrastant avec l’enclenchement plus divertissant des fusées dont Werner von Braun a doté sa voiture.



Le lecteur suit bien volontiers Blair MacKenzie et Pacôme de Champignac dans cette exfiltration à haut risque, tout en s’interrogeant sur l’identité du patient A (révélée en cours de récit), et sur ce produit appelé Pervitin. Les auteurs exposent la nature de ce produit selon deux axes. Le premier correspond à une drogue avec un effet d’accoutumance progressif, une redescente douloureuse et un effet de manque. Ils évoquent ces effets secondaires de manière claire et explicite sans trop s’y attarder, mais sans qu’il soit possible de s’y tromper. Le second axe correspond aux effets sur la population qui en prend. En fonction de sa sensibilité, le lecteur pourra trouver la métaphore plus ou moins bien choisie. D’un côté, il est difficile de complètement accepter le fait que le nazisme puisse être causé par un produit consommé de plein gré, mais sans avoir connaissance des effets secondaires, comme si les citoyens étaient tous inconscients de ce qu’ils faisaient, ou ce qu’ils acceptaient. De l’autre côté, cette même métaphore présente les promesses d’Adolf Hitler, sa politique et son mode de gouvernement, comme répondant à un besoin inconscient de tout individu, une promesse trop belle pour pouvoir être refusée, questionnée, combattue. Le discours sur une nation forte, prenant sa revanche et neutralisant l’ennemi devient l’opium du peuple, pour reprendre la métaphore de la drogue.


Le lecteur retrouve avec grand plaisir le duo formé par Blair MacKenzie et Pacôme de Champignac pour de nouvelles aventures pendant la seconde guerre mondiale. Les auteurs réussissent à insuffler de la personnalité dans leurs protagonistes, les rendant sympathiques et attachants dès la première page. La narration visuelle révèle des richesses à chaque page, un dosage très élégant en fonction de la nature de la séquence, passant avec habileté de la narration réaliste et à adulte, à la licence d’aventure avec un soupçon d’éléments fantaisiste, du grand art. Les scénaristes savent eux aussi doser entre spectacle divertissant, et gravité qui sied à l’évocation du nazisme. Ils ont conçu une métaphore pour l’embrigadement des citoyens par le régime, qui fait sens, avec les limites inhérentes à toute métaphore.



mardi 15 août 2023

Champignac T01 Enigma

Sabre de bois ! Sac à papier !


Ce tome est le premier d’une trilogie. Il contient une histoire complète. Il met en scène Pacôme Hégésippe Adélard Ladislas, comte de Champignac, un personnage issu de la série Spirou. Sa parution initiale date de 2019. Il a été réalisé par David Etien, écrit par BéKa, le duo composé de Bertrand Escaich & Caroline Roque, et une mise en couleurs d’Etien avec l’assistance Clémentine Guivarc’h. Il comprend soixante-deux pages de bande dessinée.


Berlin 1938. Un militaire vient rendre compte au Führer sur le dossier de la machine Enigma. Il en a apporté un exemplaire et il explique. Elle a été inventée il y a quelques années par un ingénieur allemand nommé Scherbius. Pour garantir le secret des communications allemandes, tous les messages transmis entre les différents corps d’armée devront être codés par cette machine. Elle est configurée d’une façon précise qui change chaque jour. Une fois codés, les messages seront envoyés par ondes radio, et ceux qui les recevront devront les décoder grâce à une autre machine Enigma, réglée comme la première ! Cela signifie que même si l’ennemi se procure cette machine, il ne pourra rien faire s’il ne connaît pas la configuration du jour. Adolf Hitler souhaite savoir si l’ennemi peut la découvrir. Impossible ! Il y a plus des 150 milliards de milliards de réglages possibles. L’officier assure qu’il n’existe aucune personne au monde capable de décrypter cette machine. Le chef des armées pose une dernière question relative à l’origine de ce Scherbius.



Crypter un document revient à le rendre incompréhensible pour celui qui ne possède pas la clé de codage. Comme c’est le cas pour cette image, par exemple… Décrypter consiste à rendre sa forme initiale à ce qui est crypté. C’est un travail souvent long et difficile… Mais une fois décrypté, tout devient clair… Juin 1940. La Belgique, puis la France viennent de capituler et sont désormais occupées par l’Allemagne nazie. L’Angleterre constitue le dernier refuge libre. Ce matin-là, au château de Champignac, un messager à vélo remet un billet à Nicolette, la gouvernante. Cette dernière pose l’enveloppe sur le plateau du petit déjeuner, du café, un verre de lait et des biscottes, et l’amène au maître de céans. Elle retrouve Pacôme Hégésippe Adélard Ladislas, comte de Champignac, endormi à sa table de travail. Elle l’informe qu’elle lui apporte son petit-déjeuner et qu’un coursier vient de passer, lui ayant demandé si le comte vivait bien ici. Pacôme attire son attention pour lui faire comprendre qu’il se trouve dans le bureau : il a dû s’endormir en étudiant les propriétés d’un étrange champignon. Il prend l’enveloppe, en déchire un ruban en partie supérieur et découvre le texte : un mélange de lettres sans queue ni tête. Il a immédiatement identifié un texte codé : le traduire s’annonce un défi passionnant à relever. Il s’y attèle sur le champ tout en expliquant à haute voix comment il s’y prend. Il ne se rend compte qu’au bout de plusieurs phrases que son employée de maison a quitté la pièce. Pendant ce temps-là un général conduit dans sa voiture, et un détachement se dirige vers le château de Champignac.


Le personnage de Spirou a été créé en 1938, par Rob-Vel (1909-1991, Robert Pierre Velter) & Blanche Dumoulin (1895-1975, Davine). Il est le héros de la série Spirou & Fantasio qui a généré plusieurs séries dérivées comme celle de Gaston Lagaffe, du Marsupilami, du Petit Spirou, et plus récemment de Zorglub (2017), Mademoiselle J. (2020) et celle-ci, par des équipes créatives différentes. Ici, l’un des personnages récurrents de la série, créé par André Franquin & Henri Gillain en 1950, se retrouve à prendre une part active dans un récit historique, pour percer le code des machines de cryptage Enigma. Le lecteur peut se lancer dans cette histoire sans rien connaître de la série Spirou & Fantasio. Celui familier de ladite série est certainement venu pour retrouver le comte de Champignac, plus jeune, déjà étudiant des champignons aux propriétés remarquables, peu doué avec la gente féminine, fantaisiste, grand mince et portant la moustache. Il retrouve également le château de Champignac, et il a le regard attiré par un très jeune groom roux en costume rouge apparaissant de dos le temps d’une case dans la dernière page.



Au début du récit, Pacôme de Champignac doit faire face à la réquisition de son château par un général allemand et ses soldats en juin 1940. En cours, de récit, le lecteur familier avec l’entreprise de décryptage des machines Enigma voit le héros et Miss MacKenzie interagirent avec Alan Turing (1912-1954) qui leur présente sa bombe électromécanique, séjourner dans le domaine de Bletchley Park, rencontrer Winston Churchill (1874-1965) dans un moment inattendu (il est nu dans son bain). Les auteurs évoquent la bataille de l’Atlantique et les U-Boote qui coulent sans répit les navires ravitailleurs alliés pour affaiblir et affamer le pays. Ils font tout pour que le lecteur sans connaissance particulière de l’époque ou des enjeux du décryptage de la machine Enigma puisse saisir le contexte historique. S’il y prête plus d’attention, le lecteur peut détecter une ou deux références moins évidentes. Par exemple, le message codé que reçoit le comte en début de récit lui enjoint de se rendre au 54 Rejewski Street, un nom avec une drôle de consonance pour une rue londonienne. Un petit tour par une encyclopédie permet de découvrir qu’il s’agit d’un hommage à Marian Adam Rejewski (1905-1980), mathématicien et cryptologue polonais, ayant été le premier à s’attaquer au chiffrement Enigma dans les années 1930. Il peut également être surpris que les auteurs consacrent trois cases à Turing mordant dans une pomme… jusqu’à ce qu’il ce qu’il se rende compte que l’ombre projetée de la pomme sur la table s’apparente au logo d’une célèbre firme internationale. Pour une autre référence, ils guident le lecteur pas à pas s’il n’a pas deviné en cours de route, lors de la mission avec l’agent secret Ian Fleming (1908-1964).


Avant tout, ce récit constitue une aventure tout public, mettant en scène un personnage issu d’une série célèbre, et développant un sentiment amoureux pour une charmante Écossaise, cruciverbiste émérite et linguiste de profession. Le scénariste les insère habilement dans la vérité historique, avec une narration visuelle agréable à l’œil, ayant conservé quelques caractéristiques d’une lecture pour enfant (des yeux un peu plus grands, des mimiques plus expressives et souvent craquantes). Pour autant, tout au long de l’ouvrage, la narration s’inscrit dans une veine premier degré, avec un niveau de détails visuels élevé dans sa dimension descriptive. Le lecteur peut se projeter et reconnaître un bâtiment gouvernemental à Berlin, le château de Champignac, le Tower Bridge à Londres, la maison de Bletchley Park, l’entrée du 10 Downing Street. Il apprécie bien évidemment le soin apporté à la représentation de la machine Enigma et à la bombe dans la grange. L’artiste se montre inventif dans sa narration visuelle : images brouillées dans la partie supérieure de planche cinq pour évoquer l’effet du cryptage sur une image, superbe vue du Tower Bridge dans une case de la largeur de la page seize, recours à des schémas sur un tableau noir en page vingt-quatre pour expliquer le principe du cryptage de la machine Enigma, notes de musique suspendues dans l’air lors d’un moment de détente dansant, cases de la hauteur de la page pour un bombardement puis une attaque de navire par un sous-marin, etc.



Le lecteur sait tout de suite qu’il va passer un moment agréable en compagnie de deux héros souriants et sympathiques. La mise en scène des discussions s’appuie sur des plans de prise de vue, variant les gros plans sur les visages et les cadrages plus larges pour montrer l’environnement des personnages, ainsi que leurs occupations. Les scènes d’action se déroulent rapidement avec une petite note amusée, que ce soient les mouvements précautionneux pour s’échapper du château de Champignac occupé par les Allemands, la conduite pleine d’entrain de Blair MacKenzie, ou l’action de diversion d’Ian Fleming avec un vélo et un œuf. Les coscénaristes concoctent des actions adaptées à la nature de leurs personnages, avec une bonne tension narrative, sans tomber dans les exploits physiques ou guerriers.


Une série dérivée, cela peut-être à la fois le plaisir de retrouver des personnages secondaires appréciés sur le devant de la scène, mais aussi la crainte d’un produit de moins bonne gamme. Au bout de quelques pages, le lecteur est pleinement rassuré : scénaristes et artiste maîtrisent leur Pacôme Hégésippe Adélard Ladislas sur le bout des doigts et ils lui ont confectionné une aventure sur mesure avec une narration visuelle soignée. Le lecteur découvre le fonctionnement de la machine Enigma et l’enjeu de son décryptage avec une jeune femme agréable et bien décidée, et un jeune scientifique lunaire et peu académique. Les séquences présentent des personnages sympathiques dans des mises en scène variées et nourries, pour une aventure distrayante, édifiante et pleine de suspense. Vite, le tome deux.