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jeudi 12 octobre 2023

Croisade T08 Le Dernier souffle

Mais c’était appeler le diable pour secourir Dieu.


Ce tome est le dernier du second cycle de la série Croisade. Il fait à suite Croisade - tome 7 - Le maître des sables (2013) qu’il faut avoir lu avant. Sa première édition date de 2014. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, et par Philippe Xavier pour les dessins. Les couleurs ont été réalisées par Jean-Jacques Chagnaud. Il compte cinquante-trois planches de bande dessinée.


Ils trouvèrent le corps de messire d’Aubois au petit matin. Le corps transpercé, son sang bu par le sable. Un croisé vient rendre compte à messire d’Aost : d’après les traces, ils devaient être quatre ou cinq, venant de l’est, de Hiérus Halem. Comme semble l’indiquer les lances sarrasines. Curieux de les avoir laissées auprès de leur victime. Le crime est signé comme s’ils le revendiquaient. Un autre croisé intervient : la mort d’un chrétien reste une réjouissance pour un Sarrasin. Ils doivent s’enorgueillir de leur acte. Sire d’Aost s’étonne que le maître des sables ne tienne pas mieux ses hommes, car il sait que ce meurtre risque de remettre en question la paix établie entre leurs deux communautés. Il prend là un risque. Reste le plus difficile : apprendre à dame Sybille qu’elle vient de perdre son époux bien-aimé.



À la forteresse des croisés, Guy de Lusignan en côte de maille frappe à la porte de la jeune veuve et entre. Sybille d’Aubois indique qu’elle veut qu’on la laisse, elle veut être seule. Guy de Lusignan entre quand même et lui tient ce langage. Si elle désirait être seule, il aurait fallu qu’elle ferme sa porte. Il ne lui avait pas encore présenté ses condoléances. Il voit qu’elle souffre d’un chagrin bien profond, chagrin qui le surprend. Il est rare de voir une femme mariée pleurer ainsi son époux défunt. D’habitude, c’est plutôt un soulagement. Surtout lorsque l’épouse est aussi belle, aussi désirable. Oui, il ose, car il ne veut point la décevoir. Il estime qu’il y a eu assez temps perdu avec ce mari débile dont elle s’amusait. Ce que réclame le corps de Sybille, c’est la force, c’est la laideur d’un Lusignan. Il la renverse sur le lit et ils font l’amour. De l’autre côté de la porte, Renaud de Châtillon a parfaitement compris ce qui se passe. Il décide de s’éloigner, tout en se disant que la force de Lusignan n’est plus à prouver, mais que sa sensualité le pousse aux excès et qu’elle pourrait lui nuire plus tôt que prévu, ce qui l’arrange. D’Aost est revenu à la forteresse et il rend compte à Renaud de Châtillon : tous ses chevaliers sont outrés par le meurtre de messire d’Aubois et ils veulent se rendre séance tenante à Hierus Halem pour demander des explications au maître des sables. Il croit qu’il vaut mieux que de Châtillon se mette à leur tête afin d’éviter tout débordement. Les deux hommes se rendent à la fenêtre et voient les croisés armés s’exhortant à se rendre à Hiérus Halem. Dans la ville sainte, accompagné par le soldat Gollo, le sultan Ab’dul Razim se rend dans les appartements du vizir Zalkan pour exiger des explications. Ce dernier indique qu’il n’a fait qu’obéir aux ordres du mufti d’Alkar.


Ultime tome de ce second cycle qui fut également le dernier. Le lecteur retrouve avec grand plaisir la narration visuelle : claire, efficace, avec un savant dosage de densité d’éléments entre ceux minutieusement détourés, ceux esquissés et ceux apportés par la couleur. Le spectacle est au rendez-vous : ces pauvres croisés en lourde cotte de maille en plein désert, le bel aménagement de la chambre de Sybille d’Aubois (tapisserie figurative au mur, objets sur la tête de lit ouvragée, coussins brodés, coffre en bois avec des armatures métalliques, etc.), grande case de la hauteur de la page montrant la tour et les remparts fortifiés avec les croisés en arme brandissant leurs étendards, grand divan avec des broderies dans la pièce à vivre du vizir, grand portail en bois pour le palais du vizir (avec sa tête clouée dessus), vastes couloirs souterrains menant à la cellule du mufti d’Alkar, splendide vue générale de Hiérus Halem dans une case s’étalant sur les deux pages en vis-à-vis (planches 12 & 13), les arches du pont en pierre permettant d’accéder à la porte d’entrée de la cité, murs en pierre des geôles de la forteresse, architecture inoubliable du Djebel Tarr (inspirée par celle de l’église Saint-Georges de Lalibela en Éthiopie), etc. Chaque fois qu’il tourne une page, le lecteur découvre un ou plusieurs décors mémorables. Il n’est pas près d’oublier ce sphinx immense dans une pièce souterraine.



Comme dans le tome précédent, l’artiste dose avec élégance et une incroyable justesse le niveau de détails de chaque élément qu’il représente. Il peut descendre jusqu’à la représentation de chaque ornement doré sur un mur, comme il peut s’arrêter à donner l’impression donné par des motifs en haut relief sur un parement sans pour autant en détourer le tracé exact. Comme dans chaque tome de cette série, il bénéficie de la complémentarité de la mise en couleurs : là aussi un savant dosage entre approche naturaliste, installation d’une ambiance par une palette avec un ton majoritaire, éléments visuels supplémentaires apportés par les couleurs (texture du sol, nuages, etc.), jeu sur le contraste entre les différents éléments détourés pour qu’ils ressortent bien les uns par rapport aux autres, et rehausse de la profondeur de champ, de la distinction entre les différents plans. Le lecteur éprouve un grand plaisir à retrouver les personnages : l’armoire à glace doublée d’une montagne de muscle qu’est Guy de Lusignan sans oublier son atroce cicatrice lui défigurant la moitié du visage, la beauté parfaite de Sybille d’Aubois, le visage de Renaud de Châtillon marqué par le poids des responsabilités, la beauté plus sèche et plus altière du sultan Ab’dul Razim, le mufti d’Alkar à la constitution plus chétive, l’allure traditionnelle du héros pour Gauthier de Flandres, l’apparence passe-partout d’Osarias fidèle et discret compagnon du héros, la dégaine pouilleuse des flagellants, l’innocence de Nabhu la petite sœur de Lhianes, l’étrange consistance de la peau du visage d’Ottar Benk, etc.


Le lecteur ressent dès le début que le scénariste souhaite intégrer de nombreux éléments à son intrigue, ce qui donne un récit à la fois dense et rapide. Dufaux fait preuve d’une confiance totale en son artiste et son coloriste pour réussir tout type de scène : examen d’une scène d’assassinat, coucherie, manifestation de colère de toute une troupe de croisés, scène de rue dans Hiérus Halem, acrobaties dans une cité rupestre, propagation d’une entité spectrale nuageuse, et aussi des séquences reposant sur le jeu des acteurs pour l’aveu d’échec du mufti d’Alkar qui en assume la responsabilité de façon dramatique, échange tendu à haut risque entre le sultan Ab’duk Razim et Renaud de Châtillon en présence de leur armée respective, explication de la situation par le flagellant appelé Ultime Blessure, annonce de décisions entre Syria d’Arcos et le sultan, etc. Sans oublier les différents voyages à travers des étendues désertiques. Les fils de l’intrigue sont tellement bien intriqués, que le scénariste peut se permettre de ne faire apparaître son personnage principal qu’en planche vingt, sans même que son lecteur ne s’en aperçoive. Sachant qu’il s’agit du dernier tome de la série, l’horizon d’attente de celui-ci comprend la résolution des principaux mystères et des principaux conflits. Le scénariste ramène ses principaux personnages à Hiérus Halem, et le lecteur sait ce qu’il advient d’eux. Il délivre la dose d’actions attendues : exécution sommaire, chevauchée sur Hiérus Halem, infiltration dans le Djebel Tar, découverte d’une statue monumentale de sphinx, fuite éperdue pour échapper au Simoun Dja, et bien sûr une confrontation avec le Qua’dj. Contrat rempli.



D’un certain côté, le lecteur peut être surpris que X3 brille par son absence, mais finalement comme dans la plupart des tomes. D’un autre côté, le thème de la tentation court tout du long de ce tome : celle de puissance de Guy de Lusignan, celle mystique du mufti d’Alkar, celle temporelle du vizir, celle de faire plier les lois naturelles pour Ottar Benk, celle affective de Syria d’Arcos. Le lecteur constate que le scénariste a choisi de s’en tenir à une résolution morale pour le devenir de ses personnages, ceux ayant succombé à la tentation connaissant une fin prématurée, sauf peut-être pour Sybille de Lusignac. Les deux dernières pages apportent une conclusion claire sur le thème de la croisade en lui-même : La Croix et le Croissant repartirent en guerre. Il n’est pas donné de fin à notre histoire car elle parle de la folie des hommes… qui est éternelle. Et ainsi au soir des batailles vaines, passe toujours la lumière des martyrs. Sur son passage, crient les armures et les os. Comme s’ils répondaient à son appel : je cherche des martyrs. La guerre sainte. Encore. Et toujours.


Dans ce dernier tome, le lecteur retrouve le niveau de qualité des précédents : une narration visuelle alliant efficacité et spectacle, clarté et détails, avec un dosage admirable. Le scénariste mène à bien ses différents fils narratifs de manière satisfaisante, concluant sur la pérennité de la guerre pour ce second cycle, à l’instar de la conclusion sur le pillage des ressources pour le premier cycle. Sous couvert de la Croisade, se joue la tentation des hommes, le risque de se fourvoyer dans un comportement ou une voie dictée par la vanité d’une sorte ou d’une autre. Ces deux créateurs ont également collaboré pour réaliser la série Conquistador en 4 tomes.



jeudi 28 septembre 2023

Croisade T07 Le maître des sables

On ne conquiert pas le sable.


Ce tome fait suite à Croisade - Tome 6 - Sybille, jadis (2011) qu’il faut avoir lu avant. Les quatre premiers tomes forment le cycle appelé Hiérus Halem. La parution de celui-ci date de 2013, et c’est le troisième du second cycle appelé Nomade, qui compte également quatre albums. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, et par Philippe Xavier pour les dessins. Les couleurs ont été réalisées par Jean-Jacques Chagnaud. Il compte cinquante-deux planches de bande dessinée.


La petite troupe de Sarrazins n’était plus qu’à une journée de marche de Hiérus Halem. La ville sainte. Ils s’étaient arrêtés pour la nuit et commençaient à croire au succès de leur mission. Toutes les précautions semblaient prises. Du moins, Sheber, le chef de l’expédition voulut s’en assurer. Il fait le tour des sentinelles. À la première, il demande comment va le prisonnier. Réponse : le philtre agit toujours, mais il a commencé à bouger. Sheber s’en étonne : déjà, c’est plutôt que prévu, tant pis ! Ils repartiront avant l’aube. Cela va leur gagner quelques heures. Et il s’éloigna, plutôt rassuré. Il pouvait encore croire en sa chance. Ce qu’il ignorait, c’étaient les ombres qui avançaient lentement vers la palmeraie. Et soudain tout alla très vite, et la chance le quitta à jamais. Sheber n’eut même pas le temps de combattre. En quelques instants, le campement fut aux mains des chrétiens qui avaient massacré tous les sarrazins avec des flèches et à l’épée. Ils cherchaient quelque chose de précis.



Dans une tente à l’écart, les chrétiens découvrent le prisonnier qu’ils cherchent : un individu entravé et masqué. Le chef exige de voir son visage. C’est bien le maître des flagellants. Ce dernier ouvre la bouche et une nuée noire meurtrière s’en échappe : le Simoun Dja ! Jusqu’à son dernier souffle, alors même que sa tête roulait au sol, il a craché une fumée noire s’élevant au ciel. Un peu plus tard, dans une citadelle forteresse des croisés, Renaud de Châtillon écoute ses commandants, son conseiller spirituel et Gauthier de Flandres. La rumeur disait donc vrai : les flagellants sont atteints d’une maladie mortelle. Maladie qui se répand comme la pestilence et qui emprunte ses sortilèges au fléau du Simoun Dja, ce vent du désert qui désosse les plus braves. Gauthier de Flandres ajoute : Le seul à pouvoir répandre cette peste, à commander au Simoun Dja, est un monstre, une âme tellement noire et vile que les infidèles lui prêtent un pouvoir ancestral, plus vieux, plus puissant que toutes les légendes, aussi anciennes soient-elles. Jurand de Poméranie souhaite savoir qui a commandé cette mission. Guy de Lusignan, comte de Jaffa, l’homme le plus laide de la Terre, fait son entrée dans la pièce et indique que c’est lui qui l’a commandée.


Fin du tome six, Gauthier de Flandres rejoignit la caravane de Renaud de Châtillon qui partait pour la ville sainte. La ville où reposait le vénéré X3. La ville où le Qua’dj rampait dans les ténèbres. La ville où les nomades doivent mettre un genou devant la croix. De manière inattendue, ce tome commence tout autrement : une attaque de croisés sur un groupe de musulmans. Finalement il n’est pas donné à Gauthier de Flandres de rejoindre la ville sainte, et il reste un nomade, conformément au titre de ce cycle. Il se retrouve une fois encore un acteur dans cette guerre de religion, un Français en pays arabe, un individu devenu athée au milieu de croyants, un nomade sans foi, mais respectueux des lois, et un amoureux transi. Il dispose même de son fidèle compagnon, personnage peu développé mais toujours présent à ses côtés, car immortel. Tellement présent qu’il a déjà observé Gauthier en train de faire l’amour avec une femme. Il se retrouve une fois encore en position de personnage principal et de héros : conseillant les puissants pour établir la vérité, se portant volontaire pour une mission à haut risque, tenant tête aux puissants malgré le risque pour sa personne, se faisant violemment tabasser (deux fois même), voyant deux compagnons tomber au combat, devant se tenir face à la femme qu’il aime, mais qui vit avec un autre. Peu de choses lui sont épargnées, ce qui ne l’empêche pas de continuer, d’aller de l’avant, de se lancer dans de nouvelles explorations. Le lecteur est de tout cœur avec lui.



L’intrigue semble prendre un chemin de traverse, s’éloignant une fois encore de Hiérus Halem. Pour autant, elle fournit également l’occasion de revenir vers des personnages récurrents de la série comme Syria d’Arcos et Ab’dul Razim, ou encore le mufti d’Alkar, de faire connaissance avec Guy de Lusignan annoncé dans le tome précédent, et avec le vizir Zalkan, et de s’enfoncer encore un peu plus dans sa mythologie avec les flagellants que le lecteur avait vu passer dans le tome deux, proches de la porte de Samarande, se préparant à fêter le Kum Dirvha. La guerre de religion entre les Sarrazins et les croisés français reste au cœur de la dynamique du récit. Gauthier de Flandres reste une quantité inconnue et incontrôlable parce qu’il s’est affranchi de l’Église constituée, trop conscient de l’instrumentalisation de la Foi pour servir une soif de conquête, l’ego de conquérants, d’un côté comme de l’autre. La libération du Simoun Dja dans la première séquence montre que n’importe quel croyant peut être infecté par une interprétation déviante de la Foi, l‘amenant à commettre des actes allant contre la morale chrétienne. La seconde séquence montre un individu physiquement marqué par la guerre, avec une blessure continuant à suppurer, faisant en sorte d’imposer sa volonté par la force, une autre déviance par rapport à la parole sainte. Puis le vizir de Hiérus Halem choisit de répondre à l’attaque par une exécution publique : un retour en arrière à la loi du talion. Gauthier de Flandres se retrouve alors en position d’aller débusquer le Qua’dj parmi les flagellants, c’est-à-dire trouver la racine du Mal, l’entité qui corrompt l’âme des hommes. Un fois parmi cette communauté, il doit faire face à une autre forme d’interprétation délirante du Credo, un autre fanatisme, cette fois-ci de nature mystique. De son côté, Syria d’Arcos va elle aussi chercher une aide auprès d’un mystique, qui lui aussi en profite pour manipuler son interlocutrice afin de mettre la main sur un objet de pouvoir pour avancer dans sa propre quête mystique, là encore avec une intention de domination.


Les dessins semblent avoir évolué, intégrant à la fois l’efficacité narrative des premiers tomes, et une représentation avec des traits de contour plus délicats issue du tome précédent. Ainsi la première case présente la vision d’une oasis dans une case de la largeur de la page : des traits fins pour délimiter des formes rendant plus compte de l’impression produite par chaque élément, arbres, roches, sable, que d’une description fine qui permettrait par exemple d’identifier l’essence des arbres. La case est admirablement complétée par la mise en couleur qui vient se faire détacher chaque plan par rapport aux autres, rehausser le relief de chaque élément, installer l’ambiance lumineuse de la nuit bleutée. Le lecteur retrouve la délicatesse et l’attention aux détails dans des éléments spécifiques ou dans des compositions mémorables : la finesse d’une cotte de mailles, la texture de la fumée noire du Simoun Dja, la beauté délicate du visage de Sybille d’Aubois, la magnifique vue en élévation du jardin intérieur de la demeure du diplomate Armand de Gésard (le bassin, la forme des massifs avec leur bordure végétale), les broderies de la magnifique robe du sultan Ab’dul Razim, les chaines et les bracelets au métal corrodé dans la geôle, l’étonnante formation rocheuse appelée Les portes de la sainte foi, les tentures avec les superbes calligraphies arabes dans l’église délabrée d’Entéaclon, la cire des cierges, Hiérus Halen dans le lointain avec ses fortifications, et l’architecture très particulière du Jebel Tarr, la cité des flagellants.



L’histoire apparaît avant tout comme une aventure, avec ce héros libre et indépendant, des passages spectaculaires : l’attaque du camp dans l’oasis, la révélation de l’apparence de Guy de Lusignan qui évoque celle d’Akhabah le maître des Machines, la tête coupée du diplomate Armand de Gésard, la pluie de flèches aux portes de la sainte foi, les rites de la communauté de frère Entéaclon, etc. Dans le même temps, le récit s’avère riche en questionnements sur la Foi, sur les différentes formes de fanatisme plus ou moins prononcé, sur les motivations du personnage principal, entre quête spirituelle personnelle et sens de l’honneur, sur l’investissement de l’individu dans un système de croyances, le pouvoir que ce système peut donner à certains, la légitimation qu’ils en tirent, le fonctionnement qui en découle pour une communauté, ou pour un peuple. Chaque chef promeut une idéologie spirituelle avec des conséquences temporelles, qui s’avèrent aussi contraignantes pour lui que profitables. Pauvre Osarias, ressuscité à chaque mort, obligé d’être le témoin des événements, souffrant tout autant que les autres, mais avec un libre arbitre quasi inexistant.


En entamant ce tome, le lecteur commence par se demander ce qu’il est advenu de l’intention de rallier Hiérus Halem par les croisés menés par Renaud de Châtillon. En cours de route, il continue à se dire qu’il aimerait bien savoir ce qui a contrarié ce plan, tout en appréciant que la direction de l’intrigue correspond au thème principal de ce cycle, le nomadisme de son personnage principal. L’artiste et le coloriste réalisent une narration visuelle encore un peu plus personnelle, alliant efficacité emportant la conviction et sens du détail bien placé, avec une élégance dans son exécution. Le lecteur se rend compte qu’il accompagne Gauthier de Flandres dans une quête spirituelle adulte, sondant la façon dont chaque individu vit les préceptes de la Foi, sans en oublier les dérives.



jeudi 14 septembre 2023

Croisade T06 Sybille, jadis

Un souffle ! Mais on ne combat pas un souffle !


Ce tome fait suite à Croisade - Tome 5 - Gauthier de Flandres (2010) qu’il faut avoir lu avant. Les quatre premiers tomes forment le cycle appelé Hiérus Halem. La parution de celui-ci date de 2011, et c’est le deuxième du second cycle appelé Nomade, qui compte également quatre albums. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, et par Philippe Xavier pour les dessins. Les couleurs ont été réalisées par Jean-Jacques Chagnaud. Il compte cinquante-quatre planches de bande dessinée.


La ville d’Akka sur la Méditerranée. Une communauté chrétienne l’occupe dès l’époque apostolique. Conquise par les musulmans en 638, Baudoin premier s’en empare en 1104. La ville sera rebaptisée par les chrétiens Saint Jean d’Acre, et c’est là que commence cette histoire. Alors que du monde s’assemble devant une des échoppes du marché. À l’intérieur, des croisés découvrent, émerveillés, les trésors accumulés par les marchands. C’est tout un monde qui s’étale à leurs pieds. Un monde qui semble à leur portée… Un monde qui chante à leurs oreilles… mais certains chants sont trompeurs, qui cachent des paroles perfides, tandis que s’accélère leur cadence. Et ce fut le massacre ! Personne ne prête attention aux musiciens qui s’éloignent. Un passant aperçoit juste la blancheur d’un sourire se devinant dans l’ombre, celle d’un sourire. Gauthier de Flandres se trouve dans le bureau du commandant de la ville et l’écoute annoncer la mort des ces trois croisés assassinés en plein souk, lui dire que pour la seconde fois, il leur est adressé le même message : le nomade où qu’il soit doit délivrer le contenu de la cage. Gauthier explique qu’il a vu la cage, mais qu’il ne sait pas ce qu’elle contenait. Il confirme que ses ennemis l’appellent le nomade. Ils appartiennent à la ligue des assassins.



Le commandant souhaite en savoir plus. Gauthier s’exécute : la cage appartenait à Renaud de Châtillon, c’est à lui qu’il faut demander des explications. Le commandant va envoyer un messager à Renaud pour lui demander de venir, et Gauthier doit rester dans la ville. Le nomade explique qu’il attend un vaisseau qui doit venir de Flandres, à son bord doit se trouver sa sœur. Il continue. Il y eut un temps heureux dans son enfance, sa petite enfance. Alors que ses parents vivaient encore au pays et que chantaient les troubadours… Sa sœur, Sybille, se trouvait à ses côtés. Il devait avoir cinq ans. Elle était plus âgée et déjà très belle. Avec quelque chose dans le regard qui dût avertir leurs parents. Aussi, comme s’ils voulaient prévenir tout danger, toute déconvenue, ils décidèrent de la confier à la mère supérieure du couvent de Noirmont. Frère Sobald, leur confesseur, devait l’accompagner afin de rendre moins rude son éloignement. Quant à lui, il était encore trop petit pour comprendre. Sa sœur lui promit de revenir, mais elle ne revint pas. Les années passèrent, ses parents partirent à la croisade et ses tantes s’occupèrent de son éducation. Il lui fut donné un maître d’armes, messire Galland, un homme terrible qui lui assena de nombreux coups sans qu’il puisse lui en porter un seul.


Deuxième quart de ce second cycle et de nombreux personnages sont déjà en place : Gauthier de Flandres, son compagnon Osarias qui est lié à Elysande la lumière des martyrs, Renaud de Châtillon, le mage Ottar Benk, le Hadj maître de la ligue des assassins, Czardann son principal lieutenant, la guerrière Lhiannes, le retour de Jurand de Poméranie le prédicateur aux sept plaies, et Ada de Smyrne est mentionnée. Dans ce tome sont introduits ou évoqués de nouveaux personnages : Sybille d’Aubois la sœur de Gauthier ainsi que ses deux premiers amants frère Sobald et messire Galland, son mari sire d’Aubois, le gros Youssouf Djia, Hakim le noir, Guy de Lusignan. Sans oublier les forces spirituelles : les très vénéré X3, le Qua’dj, Simoun Dja. Le lecteur reste attaché à Gauthier de Flandres : son état d’électron libre, ayant pu voir comment chaque côté du conflit instrumentalise la Foi pour justifier la guerre, en en oubliant les préceptes. Il ne dispose d’aucune prise sur les événements, sa vie se retrouvant soumise à des forces arbitraires. Le lecteur prend conscience qu’il lui a suffi d’un tome pour développer de l’empathie pour la guerrière Lhianes et compatir à sa souffrance. Les autres personnages apparaissent moins développés, ce qui n’empêche pas de ressentir un pincement au cœur au vu du sort inique de Czardann, et même à celui tout aussi cruel du Hadj.



Comme dans le premier cycle, le scénariste met en œuvre une dynamique de récit qui repose à la fois sur un fil directeur principal, le destin de Gauthier de Flandres devenu nomade dans un pays en guerre, et des intrigues secondaires introduites au fur et à mesure, comme celle de la sœur de Gauthier ou l’irruption d’un nouvel individu incarnant le chaos, Hakim le noir. L’enjeu de l’intrigue réside dans la maîtrise d’une force surnaturelle : le Simoun Dja qui n’est qu’une manifestation du Qua’dj, présent depuis le premier tome de la série. Chaque personnage dispose de ses propres motivations qui semblent indépendantes du thème principal de la série : les croisades. Pour autant, les actions des uns et des autres les ramènent inexorablement vers Hiérus Halem (une variation fictive sur Jérusalem), et ils ne peuvent échapper à l’influence des deux religions, ni à celle de la culture de ce pays. En arrière-plan, le Qua’dj représente toujours la notion de Diable, d’actions destructrices, et de penchants violents, X3 (variation sur le mot Christ) se retrouvant impuissant. Les croisés constituent toujours une force d’occupation, ou l’incarnation de l’envahisseur dans un pays qui n’est pas le leur. Dans un contexte contemporain, la scène d’introduction serait qualifiée d’action terroriste ou de résistance, suivant le point de vue. Hakim et Sybille ont été élevés dans les préceptes de leur Foi réciproque et ont choisi une autre voie allant à l’encontre desdits préceptes.


Dès la première page, le lecteur remarque que la mise en couleurs a gagné en minutie, faisant ressortir des détails plus petits. Les ambiances lumineuses s’installent discrètement : la lumière un peu tamisée pour l’ombre rafraîchissante du souk, les couleurs un peu passées pour les scènes de la jeunesse de Sybille et Gauthier, le ciel limpide et la couleur chaude du ciel en plein air, la douceur de la nuit qui va en s’assombrissant alors que la mort frappe. Le lecteur remarque également que le dessinateur a opté pour une augmentation du niveau de détails dans ses cases, avec des traits d’encrage plus fins : le nombre de figurants et d’étals dans le souk, le détail des cottes de maille des croisés, la délicatesse de l’évocation de la famille de Flandres écoutant un troubadour, la minutie de la représentation des pierres de la pièce dans laquelle Galland retrouve Sybille, les felouques sur la mer, la vue des toits de Saint Jean d’Acre lors de la course-poursuite nocturne, la vue de la ville alors qu’une troupe de dix hommes menés par Gauthier s’avance à la recherche d’Hakim le noir, le navire sur lequel arrive Sybille, etc.



Pour autant, les planches n’ont rien perdu de leur efficacité, et le lecteur se régale de chaque scène, sa construction et sa progression. La manière dont les habitants se rapprochent des croisés dans le souk jusqu’à les enserrer. L’entraînement de Gauthier contre Galland dans la neige. La scène de tentation de Sybille pour séduire Galland. La surprenante manifestation du pouvoir surnaturel d’Hakim le noir contre Czardann. L’incroyable scène chez le guérisseur qui appose des aiguilles sur le corps dénudé de Lhianes, au cours de laquelle ses postures n’expriment que sa force physique et sa force de caractère. Son irruption dans le combat entre les croisés et les hommes d’Hakim, avec le déchaînement de la force surnaturelle qui est en elle. Le moment d’intimité entre elle et Gauthier. Une scène de funérailles avec le corps sur une felouque en flammes. Le lecteur éprouve la sensation de se promener dans les rues du souk avec les toiles tendues entre les façades pour bénéficier d’ombre tout en laissant les courants d’air passer. Il ressent comment les cases de la largeur de la page lui donnent à voir une action complexe (le passage d’une colonne de croisés dans une ville), ou le laisse admirer un paysage (un cavalier traversant une zone enneigée). En regardant la discussion entre le Hadj et Hakim en planche dix-sept, il ressent comment l’alternance de cadrage oppose les deux interlocuteurs, puis lui permet de jeter un coup d’œil à l’aménagement de la pièce, puis de voir Hakim se lever car incapable de rester en place. La séance de soin de Lhianes alterne également différents plans, créant une tension et un suspense entre sa concentration pour endurer la douleur, la confiance du médecin dans son art, le changement d’état d’esprit de l’un et de l’autre au vu du résultat. Du grand art et il en va ainsi pour chaque scène.


À l’issue du premier cycle, Gauthier de Flandres avait pris la décision de se désolidariser des croisés pour être en phase avec ses propres convictions, faisant de lui un nomade dans un pays étranger. Le récit montre qu’il ne peut ni faire fi de son histoire personnelle, ni de l’environnement dans lequel il se trouve, autant les circonstances de la croisade que la culture du pays. Il ne peut y échapper. L’artiste et le coloriste ont encore gagné en confiance, réalisant des planches toujours aussi personnelles, donnant encore plus de consistance à ce qui est raconté, générant une sensation d’immersion d’une qualité rare.



jeudi 31 août 2023

Croisade T05 Gauthier de Flandres

Les mirages qui conduisent souvent à l’obsession, cette fille servile de la folie.


Ce tome fait suite à Croisade - Tome 4 – Les becs de feu (2009) qu’il faut avoir lu avant. Les quatre premiers tomes forment le cycle appelé Hiérus Halem. La parution de celui-ci date de 2010, et c’est le premier du second cycle appelé Nomade, qui compte également quatre albums. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, et par Philippe Xavier pour les dessins. Les couleurs ont été réalisées par Jean-Jacques Chagnaud. Il compte quarante-sept planches de bande dessinée. Il ne comporte pas de texte introductif du scénariste.


Son nom est El Hadj. Il est celui qui n’a jamais montré son visage. Son nom est El Hadj. Il est celui qui frappe sans pitié. La Croix comme le Croissant. Son nom est El Hadj. Il est celui qui commande aux assassins, à la secte des assassins. Son nom est El Hadj. Il se rend au-devant de celui qui vit au cœur de la cité morte. Un djinn au pouvoir redoutable, Ottar Benk. Son nom est El Hadj. Il rassure Ottar Benk ; personne, jamais, ne lui échappe. Ses hommes ne ratent jamais leur cible. À la tête d’un groupe d’assassins, assisté de son second le raïs, El Hadj traverse le désert à cheval, sur les traces de leur proie, des occidentaux qui n’ont plus d’eau. Quelque temps auparavant, El Hadj et ses hommes se trouvaient devant Ottar Benk qui leur confiait une mission : capturer le frère et la sœur, ne pas toucher à ce qui les accompagne, et surtout ne pas essayer de savoir de qui ou de quoi il s’agit. À la question de El Hadj, Benk répond que ce qui se trouve derrière les parois d’acier est la seule force au monde qui puisse faire revivre la personne dont il tient le portrait dans la main. El Hadj rassure son interlocuteur : personne, jamais, ne lui échappe.



Un peu plus loin dans le désert, la caravane menée par le frère et la sœur, Renaud de Châtillon et Vespera, peinent à avancer dans la chaleur sous le soleil. Le frère indique que la nuit va tomber et que la fraîcheur les ranimera. Il se retourne vers les soldats derrière lui et leur demande : la cage ? Un garde répond : plus rien ne bouge à l’intérieur. La sœur fait un geste du bras pour désigner des attaquants. Les flèches pleuvent : les soldats tombent à terre, morts. Un cavalier galope vers Renaud, armé d’une masse d’armes, avec laquelle il fracasse son bouclier. Il est arrêté par le raïs qui lui rappelle qu’il le veut vivant. Renaud est assommé par derrière, et les assassins s’emparent du chariot avec la cage métallique, ainsi que de la sœur, toujours vivante. Ils parviennent au caravansérail de Meg Halstar. Ils franchissent les portes de la cité. La jeune chrétienne tombe à genou à terre, à bout de force. Renaud essaye d’en appeler à l’aide des personnes présentes, en promettant mille ducats pour sa liberté, puis deux mille ducats, mais c’est peine perdue. Le raïs le confirme : personne ne viendra à son secours. Un homme au visage masqué par sa capuche approche, enjoignant Vespera à se relever, car une chrétienne ne doit jamais céder au désespoir. Il lui tend un bol d’eau. Un assassin s’approche pour l’arrêter, mais le chrétien ne se laisse pas faire.


Dans le tome précédent, le premier cycle se terminait avec Qua’dj atteignant les becs de feu, et Gauthier prenant ses distances d’avec la chrétienté et les croisés. Ce second cycle débute en revenant sur un autre personnage, El Hadj, et introduisant un frère Renaud de Châtillon, et sa sœur, Vespera, ainsi qu’une mystérieuse entité emprisonnée dans une grande caisse en fer. Le lecteur se rend compte que Renaud de Châtillon est un personnage historique, né vers 1120 et mort en 1187, parti pour la Terre sainte au moment de la deuxième croisade et y arrivant en 1147. Cela permet de dater le récit. Toutefois, le lecteur se souvient bien des choix des auteurs pour le premier cycle : il ne s’agit pas d’un récit historique, d’une reconstitution documentée et respectueuse, mais d’une fantaisie sur le principe des croisades, avec des noms changés, que ce soit pour les religions ou pour Jérusalem (modifié en Hiérus Halem) pour bien marquer la différence. La référence à Renaud de Châtillon s’apparente plus à l’intérêt que le scénariste lui a porté pendant ses recherches préparatoires. Les créateurs introduisent d’autres personnages : Lhianes une femme combattante, Czardann un chef au sein de la ligue des assassins, le mage Calfa, frère Alban. Il s’avère vite évident que ce second cycle continue l’intrigue du premier et que le lecteur doit l’avoir lu pour comprendre l’importance du portrait miniature qu’Ottar Benk tient dans main, le sens de la relation entre Osarias et Elysande la lumière des martyrs, ou l’identité de la jeune femme blonde qui apparaît dans l’avant dernière scène.



Par comparaison avec la fin du premier cycle, l’intrigue de ce tome se focalise sur un fil : le sort de la sœur et du frère, et le désir de possession qu’attise la mystérieuse entité incarcérée dans la caisse en fer. S’opposant à eux : la ligue des assassins sous l’autorité de El Hadj, un individu portant un masque, et mené par Czardann dans le dernier tiers du tome, exécutant une mission pour Ottar Benk, un individu lié à Gauthier de Flandres. Au cours du récit, certains personnages font une halte rapide à Hiérus Halem, mais il n’est question ni de X3 (l’équivalent du Christ), ni de la foi qui anime un camp et l’autre. De même, les croisades ne font pas l’objet d’un développement particulier, juste un état de fait en toile de fond. Le scénariste semble plutôt continuer dans la veine de la confrontation de Gauthier à des éléments culturels comme le djinn, agissant à la fois comme symbole de la différence de culture, à la fois comme la richesse de celle du Croissant fertile. Pour autant, il ne développe pas la dimension historique de la ligue des assassins, ou même le folklore associé aux djinns.


S’il a lu le premier cycle, le lecteur s’attend également à en retrouver des éléments visuels, en particulier ces pages en vis-à-vis qui se déplient pour former une vaste narration visuelle à l’échelle de quatre pages dépliées. Les auteurs ont abandonné cette particularité, peut-être à la demande de l’éditeur. Le lecteur en découvre une forme plus réduite, à l’échelle de deux pages en vis-à-vis, quand le Simoun Dja souffle à nouveau sur une armée, comme il l’avait fait dans le premier tome. En termes de découpage de planche, l’artiste la conçoit en fonction de la séquence : des cases de la largeur de la page pour disposer d’une vision panoramique sur les étendues du désert, des cases sagement alignées en bandes avec des bordures bien droites et bien nettes, une silhouette sur un cheval dont la tête dépasse de la bordure de la case, sur la case située dans la bande au-dessus ou une tête décollée qui saute hors de la case empiétant également sur la bande située au-dessus, une case sans bordure pour donner plus d’impact à la découverte du guerrier qui va combattre Gauthier, deux cases de la hauteur de la page quand l’entité s’extrait du corps de Vespera. Ces variations introduisent une diversité et un rythme dans la narration visuelle. Dans le même ordre d’idée, le dessinateur conçoit les plans séquences en fonction de l’action : des plans larges ou des plans rapprochées, une séquence occupant plusieurs cases d’affilée pour une décomposition vive et rapide d’une succession de gestes, ou des cases plus éloignées dans le temps pour une action plus longue.



Le lecteur retrouve cette narration visuelle efficace et un peu sèche, avec une mise en couleurs apportant de nombreux éléments visuels à chaque case. Jean-Jacques Chagnaud effectue un travail impressionnant, relevant également de la narration visuelle : textures de sable, de métal, de peau, de pierre, de tentures. Continuité d’une ambiance au cours d’une séquence, et de l’impression générée par les décors, même si ceux-ci ne sont pas dessinés pour que la lecture s’accélère et donne la sensation d’une action rapide. Dans le même ordre d’idée, le lecteur constate que le dessinateur investit du temps pour réaliser des cases comportant plus d’informations visuelles : les détails des vêtements et des armures, des décors naturels et des habitations humaines. Le lecteur se rend compte qu’il ralentit son rythme de lecture à plusieurs reprises pour mieux regarder une case ou un passage : le trône richement ouvragé sur lequel siège Ottar Benk, les pièces d’armure des assassins, la cité construite dans un site rocheux, la salle dans laquelle le mage Salta reçoit (sans oublier ses courtisanes), le duel entre Lhianes et Gauthier de Flandres, leur réconciliation sur l’oreiller, l’infestation de Vesperine, la deuxième tête qui vole, l’avancée du Simoun Dja sur les soldats, les habitants en train de condamner les ouvertures du caravansérail Meg Halstar, les tentes précaires au pied des murailles de Hiérus Halem.


Séduit par la variation subtile sur les croisades, l’opposition entre deux fois, et la découverte d’une culture étrangère par ses mythes, le lecteur revient bien volontiers pour découvrir ce qu’il advient de Gauthier de Flandres, l’un des personnages principaux du premier cycle. La narration visuelle a encore gagné quelques degrés de qualité, que ce soit dans le niveau de détails, ou dans l’élaboration des plans de prise de vue, un plaisir de lecture. Pour ce second cycle, l’intrigue se resserre sur quelques personnages et un fil d’intrigue principal, tout en capitalisant sur les éléments installés dans le premier cycle. Gauthier de Flandres apparaît plus libre que jamais, tout en continuant de subir l’influence du pays dans lequel il séjourne.



jeudi 17 août 2023

Croisade T04 Becs de feu

Un mercenaire certainement, qui se cache derrière votre foi.


Ce tome fait suite à Croisade - Tome 3 - Le Maître des machines (2009) qu’il faut avoir lu avant. La première édition date de 2009. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, et par Philippe Xavier pour les dessins. Les couleurs ont été réalisées par Jean-Jacques Chagnaud. Il compte quarante-sept planches de bande dessinée. Il ne comporte pas de texte introductif du scénariste. Il se termine avec un dossier graphique de onze pages, présentant des crayonnés de planche, de couverture, de personnages, du storyboard. Cette série se poursuit avec un deuxième cycle intitulé Nomade, Gauthier de Flandres en étant l’un des personnages principaux.


Il est dit que, dans la ville sainte de Hiérus Halem, le sultan du Croissant et des Sables, tomba amoureux d’une princesse chrétienne. On vint en avertir le mufti d’Alkar qui comprit aussitôt le danger encouru par son peuple. Il décida de sortir de sa cellule. Personne ne voulait croire en une telle décision. Cela faisait des années que le mufti priait dans sa cellule, qu’il s’était retiré du monde, car le monde paraissait vain et blasphématoire. Alors, le bruit courut que le mufti se rendait au palais du sultan. Sur son passage, tous se prosternèrent, emplis de crainte et de respect. Et l’ombre du mufti se leva, dansa sur les façades, pour finalement se projeter sur le palais du sultan. Où elle pénétra dans la chambre d’Ab’dul Razim, comme un mauvais génie venant s’emparer de vos rêves. Et le sultan comprit alors que le temps des songes prometteurs venait de s’achever. Un serviteur entre dans sa chambre pour l’informer que le Mufti d’Alkar se trouve dans la chambre de la princesse. Le sultan s’y rend en pressant le pas.



Dans cette chambre, le mufti d’Alkar a tiré le drap et contemple le corps nu de Syria d’Arcos profondément endormie. Il comprend mieux à présent. Ab’dul Razim entre avec son serviteur, et Syria continue de dormir profondément. Le mufti s’adresse au sultan : cette femme a la beauté du Rad’j el Aloui, le démon femelle qui trouble le sommeil des hommes. Il accuse le sultan d’avoir cédé à ses charmes, elle a envahi son tête et son cœur. Le malheur est sur eux ! Le croissant et le sable plient le genou devant la croix. Le sultan rétorque qu’il ne s’incline devant personne car l’amour véritable n’a que faire de pareilles humiliations. Il est vrai cependant qu’il ne peut plus vivre sans cette femme. Le mufti l’interroge s’il va demander sa main aux princes chrétiens, à l’ennemi. Il répond qu’il ne s’exposera pas à leurs sarcasmes. Il continue : il existe peut-être un moyen d’arrêter cette guerre stupide. Leurs ennemis se battent pour Hiérus Halem, afin de reconquérir le Saint-Sépulcre car il contient un cœur qui bat, le cœur du très vénéré X3. Ab’dul Razim dispose du moyen de faire taire ce cœur. Après son passage le Saint-Sépulcre sera vidé de toute substance. Ainsi les chrétiens n’auront plus aucune raison de continuer la lutte. Ce moyen lui a été donné par un esprit du nom de Sar Mitra. Le mufti complète : l’envoyé du Qua’dj !


La fin du tome trois consacrait Akhabah, le maître des Machines, dans une position de pouvoir : la grande bataille approche. Le lecteur sait qu’il peut compter sur la narration visuelle pour être claire et un peu sèche, avec une efficacité proche de celle des comics. Dans la deuxième séquence, le maître des Machines harangue ses troupes. Dans une case qui occupe les deux tiers supérieurs de la page : Akhabah en armure de parade tenant la hampe du drapeau des croisés, largement déployé, une trentaine de croisés en armures avec leur chasuble blanche avec la croix rouge. Dans la page suivante une case de la largeur de la page en occupant les deux cinquièmes, montre de petites silhouettes de soldats avançant vers le lecteur, avec en arrière-plan, bien plus grandes, les machines de guerre, tour de siège et catapultes. Au cours du récit, le lecteur peut voir des armées se déplacer, une longue file de guerriers marchant ou à cheval, jusqu’à l’assaut donné par les croisés contre Hiérus Halem. Le ciel rougeoie comme si la fonction de mort des machines de guerre contaminait l’air lui-même. Une volée de flèches part des hauts remparts. Viennent alors les deux pages qui se déplient pour offrir quatre pages en vis-à-vis au lecteur. Elles apparaissent chargées alors que les soldats s’affrontent au corps à corps dans des cases de la hauteur de la page sur les deux pages d’extrémité, et dans des cases de la largeur de deux pages pour les deux intérieures. Le dessinateur montre ainsi la sensation quasi claustrophobe alors que ces hommes sont les uns sur les autres, sans autre horizon que les ennemis à tuer à l’arme blanche dans ces cases étroites, ainsi que celle correspondant à l’ampleur de l’affrontement dans les cases de la largeur de deux pages.



De page en page, le lecteur s’immerge avec plaisir dans cette croisade imaginaire, qui met plus en œuvre l’esprit que la lettre de la réalité historique. S’il y prête attention, il se dit que scénariste et dessinateur sont en phase au point que le récit semble avoir été réalisé par une unique personne. Dès la première page, il se retrouve de nuit à Hiérus Halem avec une case de la largeur de la page et de la moitié de sa hauteur qui montre la ville en élévation, avec les différentes formes de toit, des dômes, et aussi une attention portée à montrer les différentes textures avec de minuscules traits encrés et des variations de nuances dans les couleurs. Deux pages après, le mufti semble se déplacer comme une ombre projetée sur les murs des constructions de la cité, effectuant un écho visuel avec la noirceur s’échappant du puits en début de tome deux. Au petit matin, assis en tailleur, le mufti d’Alkar est en train de contempler un petit déjeuner de dattes et de fruits posés sur un tapis avec un joli motif, et Syria d’Arcos le rejoint dans une belle robe rose. La composition des couleurs constitue un fort contraste avec les couleurs plus sombres de la nuit, évoquant la belle luminosité matinale, une nouvelle journée chassant les cauchemars et les angoisses de la nuit. Quelques pages plus loin, Gauthier de Flandres et Osarias se trouvent dans une grande salle avec des piliers dans le château d’Ottar Benk. L’ambiance a encore changé : des couleurs entre rouge, orange et marron, une confrontation tout en dialogues courts et vifs, une scène d’une incroyable intensité, même si les interlocuteurs sont séparés par trois ou quatre mètres. Le lecteur se délecte de pouvoir accompagner le sultan Ab’dul Razim alors qu’il pénètre dans le Saint-Sépulcre, de découvrir la nature de X3 (le pendant du Christ dans cette version imaginaire de la religion), avec un sentiment de respect, de curiosité, de mysticisme parfaitement dosé.


L’horizon d’attente du lecteur comprend une bataille rangée pour la prise de Hiérus Halem : le scénariste tient cette promesse, avec cette vision dantesque s’étalant sur quatre pages en vis-à-vis. Les trois tomes précédents ont installé de nombreux mystères et là aussi le lecteur ressent un niveau de contentement satisfaisant : pouvoir pénétrer dans le Saint Sépulcre, découvrir ce qu’il en est de X3, voir le mufti expliciter la relation entre Sar Mitra et le Qua’dj, l’aboutissement de l’intrigue secondaire relative à Ada de Smyrne. La construction entrelacée de différents fils narratifs dessine un motif cohérent et riche. La révélation de la nature des becs de feu (le titre de ce tome) constitue une ouverture vers l’Histoire moderne, la métaphore du personnage le maître des Machines prenant toute son ampleur, un jugement politique pertinent. Le récit continue de brosser le portrait du caractère des principaux personnages. L’opportuniste Elénore d’Arcos devient sympathique car elle se retrouve contrainte de se soumettre à un rôle qui ôte toute forme de plaisir à la position sociale qu’elle avait tout fait pour atteindre et conserver. Le maître des Machines reste anonyme, comme il sied à ce mercenaire littéralement sans foi ni loi, incarnant la conquête, une faim inextinguible, une fin justifiant tous les moyens. Ab’dul Razim et Gauthier de Flandres apparaissent encore plus comme les deux faces d’une même pièce, chacun animé par la foi de leur religion. Leurs décisions attestent du fait que la religion ne se réduit pas à un prétexte pour tout le monde, et que son socle de valeurs morales reste admirable. Le scénariste propose même une autre façon de considérer la coexistence de plusieurs religions, plusieurs Dieux uniques.


La découverte de cette série s’avère tout d’abord fort déconcertante, puisqu’il ne s’agit pas d’un récit ou d’une reconstitution historique, parce que le scénariste a choisi de changer le nom des religions, des dieux, et même de Jérusalem. Une fois adapté à cette variation inattendue et éclairé sur les intentions par les introductions des trois premiers tomes, le lecteur s’adapte également à la narration visuelle, à son efficacité qui prime sur la description, sans pour autant l’affadir. Petit à petit, le conflit de guerre de religion gagne de l’ampleur, et les individus se retrouvent à devoir se positionner et agir en conséquence. Petit à petit, les auteurs révèlent les mystères plongeant le lecteur dans ces places fortes et ces déserts. Progressivement, les personnages révèlent leur profondeur, leurs convictions, leurs fêlures, leur courage et leur beauté intérieure.



jeudi 3 août 2023

Croisade T03 Le Maître des machines

Il est dit qu’en cet instant, Dieu détourna sa face du monde.


Ce tome fait suite à Croisade - Tome 2 - Le Qua'dj (2008) qu’il faut avoir lu avant. La première édition date de 2009. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, et par Philippe Xavier pour les dessins. Les couleurs ont été réalisées par Jean-Jacques Chagnaud. Il compte cinquante-deux planches de bande dessinée. Il s’ouvre avec un texte du scénariste intitulé : Croisade, histoire et mythe, deux pages écrites par le scénariste en 2009.


Dans les cavernes sous Samarande, Gauthier de Flandres continue de progresser, accompagné par Osarias. Ils recherchent le Aa, un monstre de la nuit, de leurs peurs, et du sang de Gauthier. Ce dernier emporte avec lui, son épée, et le portrait de l’oubliée. Il avait donc une chance de vaincre Aa. Il fallait cependant se rendre à l’évidence : le monstre n’était pas seul. Devant eux se tient un squelette debout, avec des lambeaux de vêtements et une lance dans sa main : une des victimes de Aa. Il ne les tue pas toutes. Il tue, ou contamine. Certaines de victimes doivent lui ressembler à présent. Elles n’ont certes pas sa force, mais elles demeurent néanmoins redoutables. À la lueur de leur torche, les deux guerriers se rendent compte qu’ils sont encerclés par une armée de plusieurs dizaines de morts vivants qui se rapprochent lentement d’eux. Dos à dos, ils se lancent dans le combat : Gauthier en effectuant de grands moulinets avec son épée, Osarias avec sa torche. La légende dit que le combat mené par Gauthier et Osarias dura des heures. Dit-elle vrai ? Le narrateur ne saurait le dire. Ce qui fut certain, c’est que la défaite se trouvait au bout tant l’ennemi était nombreux. Gauthier se tient bientôt au sommet d’un tas de squelettes sans vie, et Osarias finit par être blessé par les ongles de l’un d’eux.



Alors que les deux combattants vont succomber dans les minutes qui suivent, une voix retentit intimant aux agresseurs de s’arrêter car Gauthier est à lui. Nakash, déjà fortement infecté, se tient l’épée à la main, et continue : ils doivent s’en aller, il s’occupe de Gauthier. À l’attention de Gauthier, il explique que le Aa l’a reçu parmi les siens. C’est un honneur : toute une vie prend alors une autre dimension, et la mort n’est plus à craindre. Il demande : Gauthier craint-il la mort ? La réponse s’avère cinglante : Gauthier préfère la mort à ce que son ami est devenu. Il jette alors ses dernières forces dans cette rencontre qui l’oppose à une ombre, l’ombre d’un homme qui fut son ami. Sans prévenir, Nakash lui demande de le tuer. Pendant quelques secondes, Nakash baisse sa garde. Le coup donné par Gauthier fut rude : il transperce Nakash de son épée. En plein cœur. Nakash tombe à genou et remercie son ami avec son dernier souffle. Aa fait son apparition au sommet d’un rocher. Il invective Gauthier qui vient de tuer son seul ami. Personne ne prend Aa en pitié. Gauthier lui rétorque que Aa n’a pas eu pitié de tous ces corps au sol. Aa explique : ce n’est pas sa faute, car il a toujours faim, personne ne parle à Aa, personne ne connaît son nom.


La plongée dans cette croisade imaginaire continue. Le lecteur prend plaisir à découvrir l’introduction du scénariste qui rappelle le principe de sa série et explique ses intentions, ou plutôt la vision globale qu’il en a, y compris les éléments qui ne sont pas explicites. En particulier il aborde la composante des contes, des enchantements et des malédictions, fidèle en cela aux nuits racontées par Shéhérazade, et quelques notions d’histoire. Une de ses sources d’inspiration fut la troisième croisade (cinq années de guerres ininterrompues) : une préparation longue et difficile, des problèmes de trésorerie, de logistique aussi entre les différentes armées, des méfiances, des coups bas entre futurs alliés, autant d’éléments très éloignés de la Foi. En face, Saladin règne en maître sur le Croissant et le Sable, et il refuse de détruire l’église du Saint Sépulcre. Côté européen : Philippe Auguste, Richard Cœur de Lion, puis Barberousse. Ces faits ne sont pas racontés dans la série, mais il est possible d’en sentir leur influence sur l’état d’esprit qu’ils génèrent : la Croix et le Croissant restent toujours d’admirables alibis. En outre, le scénariste a construit une trame narrative facile d’accès tout en se développant sur la base de quatre fils différents dans ce tome : Gauthier avec ses deux compagnons dans les souterrains de Samarande pour se confronter au Aa, Ab’dul Razim et Syria d’Arcos à Hierus Halem, Robert de Tarente et l’armée chrétienne dans son château, et enfin Ottar Benk dans son palais. Le lecteur identifie chaque personnage au premier coup d’œil et se rappelle instantanément sa situation, son histoire personnelle, ses motivations et sa place sur l’échiquier.



Cette fois-ci, les auteurs ont décidé de mettre la séquence en quadruple page vers la fin du tome. Le lecteur procède alors au dépliage des deux pages en vis-à-vis, lui permettant d’admirer cette scène en quatre pages côte à côte : une crucifixion avec une case de la hauteur de la page en début de la première et en fin de la quatrième, et entre, quatre cases en largeur l’une au-dessus de l’autre. Effet choc garanti. Toutefois, son horizon d’attente ne se limite pas à ce moment spectaculaire, et ces pages dépliées. Comme précédemment, il fait le constat du travail de Jean-Jacques Chagnaud qui vient compléter par les couleurs des cases qui auraient sinon paru un peu vide. Il marie avec toujours autant de pertinence les teintes chaudes du soleil et du désert, ou d’une torche et de sa lumière, avec celles plus grises et froides des cavernes et de l’ombre. Il parvient à rendre sinistre la lumière irradiant d’Elysande (la Lumière des Martyrs), ou celle qui apparaît lors du duel entre Aa et Gauthier. De la même manière, il parvient à rendre particulièrement sinistre la lumière orangée du coucher de soleil, ou très douce celle brunâtre de ces gigantesques cavernes souterraines de Samarande. Le lecteur voit également que le coloriste se montre très précis et méticuleux lorsqu’il s’agit d’une surface très effilée ou minuscule comme les décorations brodées d’un vêtement ou les ferrures décorative d’une porte. Il sait conserver le juste équilibre entre l’apport d’informations visuelles supplémentaires dans les dessins, et les cases qui doivent restées dépouillées pour faire effet : un savant dosage exécuté avec habileté.


Le lecteur sait également qu’il va retrouver une narration visuelle avec une apparence de surface évoquant une réalisation rapide : des cases sans décors, certains décors comme réalisés en vitesse, des gros plans sur les visages qui occupent de fait toute la surface de la case, certaines cases qui reposent beaucoup sur les effets spéciaux de la mise en couleur, des formes de détails simplifiées ou génériques. Dans le même temps, il constate qu’il ralentit sa lecture très régulièrement pour savourer une case plus dense en informations visuelles ou une séquence impressionnante : les statues géantes des huit chevaliers, l’apparition de la Lumières des Martyrs, la vue en légère surélévation du palais d’Ab’dul Razim avec la ville derrière, la vue en plongée sur la pièce qui lui sert de bureau avec les tapis, les étagères, les décorations calligraphiées, la croix finement ouvragée au sommet du bâton du moine Jurand de Poméranie, le prédicateur aux sept plaies, la décoration intérieure de la chambre de Syria d’Arcos dans le palais, l’aménagement du jardin du même palais, le tombeau sur lequel reposent les ossements d’Ada de Flandres, le trône d’Ottar Benk et ses décorations, l’armure finement ouvragée du maître des Machines. À l’évidence, l’artiste dose la densité d’informations visuelles en fonction de l’effet qu’il souhaite obtenir sur le lecteur : modulation de la vitesse de sa lecture, établissement d’un lieu ou d’un personnage dans le menu détail, focalisation sur la tension entre individus, etc.



De la même manière, le scénariste dose savamment ses effets : entre scènes d’actions et révélations, entre avancée de l’intrigue et explications. Comme dans les tomes précédent, libre au lecteur de choisir sa façon d’appréhender le récit : au premier degré comme une aventure, des chevaliers affrontant avec plus ou moins de succès les ennemis, les tentations, les exigences du pouvoir, celles de la morale et de l’honneur, ou bien comme un miroir déformant des croisades avec leurs enjeux guerriers qui finissent par faire oublier la motivation religieuse, des tourments mystiques, des manifestations incarnées de croyances culturelles. Dans le premier cas, il constate que la guerre génère des conflits qui dressent les hommes les uns contre les autres, quelle que soit la force de leur volonté. Dans la deuxième optique, il glisse entre une restitution métaphorique des croisades, des incohérences historiques qui empêchent de raccorder la fiction à la réalité historique, des phénomènes de résonnance troublants, en fonction de leur bien-fondé ou de l’interprétation imposée par le scénariste. Pour autant, les auteurs savent conférer une dimension mystique et mythique à leur vision des croisades.


Chaque personnage s’enfonce encore plus dans son destin qu’il ne maîtrise pas, étant le jeu des forces des conflits, des croyances, des chocs culturels, et de son histoire personnelle. Sous des dehors qui peuvent sembler parfois un peu désinvoltes, l’artiste et le coloriste réalisent une narration visuelle pesée et envoûtante, emmenant le lecteur dans un monde oscillant subtilement entre réalité et conte, en cohérence totale avec le scénario. Une fois encore, le scénariste semble avoir conçu le fonctionnement de son récit en fonction de l’artiste, tout en développant des thèmes personnels. À la simple lecture de la bande dessinée, le lecteur peut s’interroger sur les notions d’Histoire de Dufaux. Avec l’introduction, il découvre son intérêt et son investissement dans l’histoire des croisades, et il perçoit tout le travail de conception qui ne fait qu’affleurer de ci de là dans le récit. Une plongée très troublante dans une croisade en forme de conte, qui en respecte l’esprit.



jeudi 20 juillet 2023

Croisade - Tome 2 - Le Qua'dj

Tout est écrit, n’est-ce pas ? Et l’encre des félons est la plus lente à sécher.


Ce tome fait suite à Croisade - Tome 1 - Simoun Dja (2007) qu’il faut avoir lu avant. La première édition date de 2008. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, et par Philippe Xavier pour les dessins. Les couleurs ont été réalisées par Jean-Jacques Chagnaud. Il compte cinquante-deux planches de bande dessinée. Il s’ouvre avec un texte du scénariste intitulé : Croisade histoire et mythe, de deux pages, datant de 2008. Il évoque en deux phrases le tome précédent, puis les massacres perpétrés, les trahisons, les pactes violés, la fin qui doit justifier les moyens. Il passe ensuite à la notion de Jihad, d’abord réflexion sur soi-même, puis mouvement de lutte armée. La seconde moitié développe le principe selon lequel c’est par son tissu culturel qu’un pays peut vaincre l’épée, la grenade, le napalm, un pays où se déploient mille sortilèges, mille nuits.


Il est dit que le soleil qui règne sur Iman l’impur rend fou, ou sage. Car seuls les fous et les sages croient aux mirages et à leur réalité. Ayant chevauché dans une longue étendue de désert de sable, Gauthier de Flandres et Nakash parviennent enfin devant un puits laissé à l’abandon. Une fois descendu de sa monture, Gauthier jette un coup d’œil dedans et il y discerne une énorme roue dentelée qui devait probablement appartenir à une machine de guerre. Gauthier continue : C’est un signe que le seigneur des Machines est passé par ici. Il ne s’était plus déplacé depuis longtemps. La puissance de ses armes doit être terrifiante à présent. Reste que cette eau n’est plus potable. Tout ce qui appartient au seigneur des Machines est plongé dans la pestilence. Nakash désespère : c’en est fini d’eux. Une silhouette dans une longue robe avec la tête cachée par un capuchon arrive. Il s’adresse aux deux compagnons : il ne faut pas se décourager aussi vite. Tout est question de Foi. Il ne faut pas s’arrêter aux apparences ; c’est tellement trompeur les apparences. Il fait un geste et appose l’extrémité de son long bâton de marche sur la margelle en pierre. Une ombre ténébreuse à la forme torturée s’échappe du puits. Trois coupelles sont apparues sur la margelle, contenant de l’eau pure. La roue a disparu.



Le vieillard enjoint les deux hommes à boire. Gauthier sait qu’il y aura un prix à payer. Le vieillard lui répond qu’il n’exigera pas grand-chose d’un homme au cœur aussi vaillant que le sien. Juste un miroir qui appartient à Syria d’Arcos. Elle ne pourra pas le refuser à Gauthier quand elle apprendra que le vieillard lui a sauvé la vie. Nakash sent qu’il est au bord de l’évanouissement. Gauthier comprend qu’il n’a d’autre possibilité que d’accepter sinon de mourir. Il accède au marché : si le sort lui est favorable, il remettra le miroir au vieillard. Nakash boit. Le vieillard s’éloigne dans le désert vers le soleil couchant et il disparaît. Quelques temps plus tard, les deux compagnons réenfourchent leur monture et poursuivent leur périple, franchissant une zone désertique rocheuse, et une passe, grelottant de froid dans la nuit du désert.


Il vaut mieux avoir le tome un bien en tête pour se rappeler de la situation de chaque personnage, et de cette variation très personnelle sur le principe des croisades historiques, qui n’en garde qu’une partie de l’esprit, sans rien respecter de la forme ou de la véracité historique. Dans son introduction, le scénariste explicite son intention avec ce deuxième tome, et certainement le tout formé par les quatre albums de ce premier cycle. Il écrit : Il reste avant tout qu’Ab’dul Razim se trouve sur ses terres, dans son pays, un battu par des vents mortels, un pays où se déploient mille sortilèges, mille nuits… Car tout est mirage autour de lui, même l’amour. Croisade va tenter de décliner ce mouvement : celui d’une poussée historique, s’enfonçant dans les sables du mythe, du conte. La Croix se perdant dans les mille et une nuits. Tant il est vrai que c’est par son tissu culturel qu’un pays peut vaincre l’épée, la grenade, le napalm. Au désordre chrétien, à l’appétit des conquérants, s’opposeront la voix de Shéhérazade, les mages, les djinns, les génies, le Qua’dj, monstre abominable qui rampa aux pieds du Christ, les magiciens, les astrologues, les belles ensorcelées et leurs bourreaux cupides, la lampe magique et le tapis volant, l’oiseau rukhk et l’île baleine, tant de venin, tant de désir.



Une fois cette intention remise en place dans son esprit, le lecteur retrouve les personnages du tome un : Gauthier de Flandres et Nakash souffrant de la soif, Osarias derrière la porte de Samarande, Robert duc de Tarente, Elénore et le primat de Venise dans la forteresse chrétienne, Syria d’Arcos escortée dans le désert avec le miroir de vérité, Ab’dul Razim, le sultan dans Hiérus Halem. Avec eux, il fait connaissance d’autres personnages, comme Sarek Pacha et le maître des Machines. Il perçoit bien le contexte global d’une croisade : la ville sainte, la guerre de religion entre chevaliers et tribus arabes. Il note la présence du primat de Venise, le symbole de la croix, et il relève des indices de croyances anciennes du côté arabe. Toutefois, comme dans le premier tome, l’auteur continue de développer sa propre mythologie, sur la trame des croisades, mais avec d’autres noms, et des éléments supplémentaires. Par exemple, le lecteur retrouve l’appellation de X3 en lieu et place du Christ. Par ailleurs, les personnages croisent le chemin d’individus avec des capacités mystérieuses, comme le vieillard capable de survivre et de se déplacer dans le désert sans sembler être soumis à sa rigueur, l’existence du miroir de vérité confié par Elysandre la lumière des martyrs, ou encore l’évocation de l’inquiétant Aa. Ces ajouts et ces variations introduisent des phénomènes de distorsions et de résonances entre des composantes de mythologies et de contes qui ne sont pas identifiés par les mêmes noms dans les contes. La vérité historique devient un matériau malléable, propice à des mises en relation thématiques. Gauthier de Flandres apparaît comme un preux chevalier à l’âme pure. Le maître des Machines semble incarner la Guerre, c’est-à-dire un des quatre cavaliers de l’apocalypse. Le miroir de vérité fonctionne comme un miroir magique révélant l’âme véritable du personnage qui s’y regarde.


À certains moments, ce mode de narration induit des rapprochements artificiels et fallacieux sur des liens sans fondement. À d’autres moments, ils font apparaître une dimension culturelle ou une métaphore augmentant la profondeur de champ du récit, offrant une perspective saisissante, par exemple la distance culturelle entre les deux camps contraignant certains croisés à contempler leurs actions depuis un autre cadre de références. D’une autre manière, le lecteur peut tout à fait s’en tenir à une lecture premier degré de deux civilisations en guerre pour avoir l’emprise sur une cité sainte, et des aventures pour les protagonistes qu’il s’agisse d’intrigues dans les couloirs du pouvoir, de combats dangereux, ou d’incursion dans des territoires inconnus peuplés par les légendes d’une culture étrangère, une sorte de récit de croisement entre une Histoire alternative et un récit fantastique. Il se retrouve aux côtés de personnages adultes et complexes : Elénore et sa volonté de soutenir le souverain en place, Gauthier de Flandres dont les traumatismes du passé commencent à apparaître, Robert de Tarente se faisant une image trop rigide de l’exercice du pouvoir et de ses responsabilités, Syria d’Arcos ayant dépassé la résignation pour accepter les adaptations nécessaires à sa situation, Ab’dul Razim conscient que sa personnalité ne le pousse pas à l’extermination de ses ennemis, mais qu’il reste responsable de son peuple.



Le lecteur retrouve avec plaisir la narration visuelle, à commencer par les couleurs de Jean-Jacques Chagnaud, assez chaudes, avec un bel usage de l’infographie pour nourrir les contours de forme, avec des dégradés, des lissages, des ambiances lumineuses. Il noie le ciel d’un camaïeu d’orange pour la scène du désert, avec un effet de chaleur qui ne rend pas pour autant ridicules les cottes de maille. Il éclaire la nuit d’un gris acier qui rend bien compte de la clarté de la pleine Lune, ainsi que du froid ambiant. Il glisse vers des teintes un peu plus marron pour les cavernes souterraines. Il maintient l’impression d’un décor en arrière-plan même quand le dessinateur s’affranchit de le dessiner, grâce à une continuité dans les teintes. Il fait ressortir les éléments les uns par rapport aux autres pour faciliter la lisibilité quand la densité d’informations visuelles augmente. Le lecteur éprouve ainsi une sensation naturaliste dans les descriptions, mais aussi une ambiance de couleur bien distincte pour chaque scène, ce qui assure leur unité, tout en soutenant la construction par séquence, un ressenti plus important que les autres pour chacune.


Le dessinateur réussit également ce mariage entre description réaliste, et glissement insensible vers le conte. Il varie les compositions de page : plusieurs bandes de cases, cases de largeur de la page, cases de la hauteur de la page. Il varie les cadrages pour des plans de prise de vue conçus sur mesure pour chaque séquence. Le lecteur découvre des moments spectaculaires : la présence de la roue métallique dans le puits, la procession nocturne des flagellants, le squelette ressemblant à celui d’un mammouth de grande taille, l’apparence de Sarek Pacha, les roues de l’astrolabe, les statues gigantesques de huit croisés. Comme pour le tome un, il arrive aux deux pages qui se déplient pour former une scène sur quatre pages de long en côte à côte : l’avancée monumentale de l’armée du maître des Machines, dans trois cases de la largeur de ces quatre pages. Comme le coloriste, l’artiste n’hésite pas à exagérer soit un angle de vue, soit une pose iconique, soit une représentation plus dans le ressenti que dans la précision photographique (par exemple la vilaine peau de Sarek Pacha). Ainsi le lecteur se rend compte pour une case que ce glissement vers le conte ou la mythologie s’est opéré tout en finesse sous yeux, sans qu’il ne le perçoive consciemment, avant que le cumul des cases ne produise son effet.


Le tome deux poursuit dans la même veine inattendue que le premier : un récit s’inspirant du principe des croisades, tout en changeant les noms des religions, des villes, mais en respectant la dynamique de cette guerre, pour un effet très troublant, entre résonances historiques et conte inventé de toute pièce. La narration visuelle semble de prime abord présenter quelques caractéristiques propres aux chaînes de production industrielle des comics. Toutefois, la lecture génère des sensations différentes de celles des comics, plus proches du franco-belge traditionnel, avec un savant dosage des effets, en cohérence parfaite avec cette croisade inventée, tout en étant révélatrice des enjeux culturels et spirituels.