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jeudi 18 janvier 2024

Conquistador T04

Et dans chaque tache du pelage des jaguars se dessinait une légende nouvelle.


Ce tome est le quatrième d’une tétralogie formant une histoire complète ; il fait suite à Conquistador, tome 3 (2013). Sa première édition date de 2015. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, Philippe Xavier pour les dessins et Jean-Jacques Chagnaud pour les couleurs. Il s’agit de la même équipe de créateurs qui a réalisé la série en huit tomes : [[ASIN:2803633809 Croisade]] parus de 2007 et 2014. Il comprend cinquante-deux pages de bande dessinée.


En 1520 dans le bassin de la Huerde. Les guerriers de l’empereur Moctezuma progressent en silence dans la jungle. À leur tête se trouve Barbo Bezan, accompagné de son fidèle Zampero. L’homme de Dieu est prêt pour les carnages. Les carnages, c’est sa messe quotidienne. Cette fois-ci, il est aidé par l’ancien guerrier Hibura, banni par sa tribu, traître à son clan. Mais Mezago est inquiet, comme désorienté alors qu’il pénètre dans le village par un pont de bois sur pilotis. Le village semble désert, rien ne bouge, rien ne s’entend. Où donc sont-ils partis, ceux qu’il appelait autrefois ses frères ? Ont-ils pris la fuite, ont-ils été prévenus de la venue de Barbo Bezan ? Celui-ci a rejoint Mezago et c’est toute la troupe, à présent, qui s’enfonce dans le village. Le regard des guerriers fouille le sol à la recherche d’indices. Jusqu’à ce que Mezago repère un Tichum au pied d’un arbre. Alors la mémoire lui revient… Trop tard cependant !



Les membres de la tribu Hibura perchés dans les arbres jettent des calebasses à la tête des guerriers. Puis les autres hommes armés de la tribu sortent de la jungle et passent à l’attaque, poussant leur cri de guerre, avec Hernando del Royo à leur tête. Ce fut donc le carnage, mais pas comme l’avait prévu Barbo Bezan. Ils n’avaient aucune chance devant celui portait le signe de l’Oqtal. Même si tous pouvaient parfois se laisser surprendre, del Royo étant attaqué par un petit singe. Il a vite fait de le retirer de ses épaules et de le jeter au loin. Le singe s’en va regagnant l’abri de la jungle, et s’arrêtant dans les sous-bois : un jaguar sort des fourrés pour l’attaquer toutes griffes dehors. Dans le village, le combat se termine déjà. Il ne reste que Tzilli, une jeune femme Hibura, affrontant le grand guerrier Mezago. Un combat inégal au départ… Sauterelle, le mari de Tzilli, veut s’avancer pour s’interposer, mais Hernando del Royo le retient par le bras. Il commente : il se fatigue, elle est trop rapide, trop vive pour Mezago. En effet, elle parvient à lui asséner un coup fatal. Del Royo lui dit que l’ancienne captive s’est transformée en une redoutable guerrière. Tzilli rétorque qu’il suffit de rendre la liberté à une femme, et elle montrera ce qu’elle vaut. Et puis elle a une revanche à prendre sur les tyrans qui oppriment son peuple. Le prêtre espagnol Barbo Bezan est amené devant del Royo et forcé à s’agenouiller. Il leur dit qu’ils n’ont aucune chance de gagner car Diego Velázquez de Cuéllar se tient aux côtés de Moctezuma, et il veut unir deux mondes dans une même vérité.


Dernier album de la série, le lecteur sait que l’intrigue doit reprendre le chemin qui mène à la grande Histoire officielle. En fonction de sa familiarité avec cette époque et ces personnages historiques, il sait déjà ce qu’il va advenir de Cortès, de Moctezuma et des Aztèques. Si c’est le cas, il va de surprise en surprise, en tout cas il ne retrouve pas exactement ce à quoi il s’attendait : le trésor s’est volatilisé de Tenochtitlan, l’empereur semble mourir sur le champ. Cuauhtemoc (ou Cuauthémoc) fait son apparition, et la Noche Triste a bien lieu le 30 juin 1520. Cortés en réchappe, quant à Moctezuma… L’intrigue prend donc des libertés rendues possibles par la licence artistique. La motivation du scénariste n’est pas de faire œuvre de reconstitution historique, plutôt de raconter une histoire autour d’un thème principal, en gros le choc des cultures, en mettant à profit les circonstances historiques, mais sans se tenir obligé de respecter la véracité historique, comme il l’avait déjà fait dans la série Croisade, comme il avait commencé à le faire dans la série Double Masque (2004-2013) avec Martin Jamar, avant de se raviser. Suivant sa sensibilité sur un tel parti pris, le lecteur appréciera plus ou moins.



Dans le même temps, le scénariste mène à bien chaque fil narratif attaché à un personnage en particulier : le devenir de Cortés et de Moctezuma, les deux personnages historiques majeurs, celui de Diego Velázquez de Cuéllar, de la Malinche, celui des personnages fictifs comme la capitaine Catalina Guerero, Sauterelle et son épouse Tzilli, le prêtre Barbo Bezan et son compagnon Zampero, Mezago le banni, et bien sûr le personnage principal Hernando del Royo avec ses capacités extraordinaires. Ce dernier fait allusion au destin de Fernando Cortés de Monroy Pizarro Altamirano : l’Histoire retiendra son nom. Ils se croisent et se rencontrent dans Tenochtitlan et dans la jungle, se combattent ou s’allient, se trahissent parfois. Le trésor des Aztèques attise à nouveau la convoitise des Espagnols. Les alliances avec Cortés constituent des enjeux forts, à la fois dans le camp même des Espagnols qui sont divisés, et dans le camp de Moctezuma qui doit faire face à des tribus qui contestent son autorité. Dans cette configuration d’invasion par les Espagnols et de règne contesté, les destins individuels sont à la merci d’un changement d’allégeance, d’un assassinat pour intérêt politique ou stratégique, d’une exécution sommaire, d’un coup du sort pendant une bataille, etc.


En termes d’affrontement, le dessinateur met en scène deux batailles mémorables. La première se déroule en quatre pages et se termine par un combat singulier en une page. Le lecteur retrouve la formidable complémentarité entre les éléments détourés par un trait encré, dessinés de manière traditionnelle, et la mise en couleurs qui accomplit plus que sa mission classique. En plus de donner une impression proche de la réalité de la couleur de chaque élément, de participer à la distinction de chaque élément détouré en leur donnant des teintes différentes, de rendre compte de la luminosité et de la qualité de la lumière, d’ajouter des textures végétales ou de matériau, de rehausser les reliefs par des variations de nuance, elle s’approche par endroit d’une mise en couleur directe : par des teintes appliquées à des formes vagues en arrière-plan agissant comme un rappel des décors dessinés dans les cases précédentes en en reproduisant l’impression qu’ils donnent, et par endroit en ajoutant des formes comme les plis de la toile d’une tente, les pourtours des pierres d’un mur, la forme des nuages, la sensation de l’orage, le rayonnement du soleil au travers d’un voile de brume matinale, etc.



Dans ce premier combat, l’artiste montre la progression précautionneuse des soldats de l’empereur arrivant aux abords du village Hibura, dans des cases de la largeur de la page, incitant le lecteur à rester sur ses gardes, et à jeter lui aussi un coup d’œil de gauche à droite. Le combat est rapide et brutal, primaire. La seconde bataille correspond à la fuite des Espagnols pour sortir de Tenochtitlan, qui se transforme rapidement en un sauve-qui-peut généralisé. Cela donne lieu à une séquence de sept pages avec une construction spécifique. Pour commencer, c’est le retour des liserés noirs autour des cases, au lieu des gouttières blanches traditionnelles. Ensuite, la disposition des six premières planches est conçue à l’échelle de trois doubles pages. Le tout baigne dans une lumière grisâtre du fait de l’orage. Une représentation immersive de la confusion, du bruit et de la fureur d’un combat mêlé à une fuite, se déplaçant. Tout du long de ce dernier tome, le lecteur se délecte de la qualité élégante de la narration visuelle : le petit singe qui se retrouve face à un jaguar, le duel entre Mezago véritable montagne de muscle et Tzilli vive et longiligne, la vue générale sur Tenochtitlan à la tombée de la nuit, une ville sinistre et hostile, la montée de l’escalier interminable d’une pyramide à degré, l’entrée des soldats pas rassurés de l’armée de Cortés dans Tenochtitlan, les parures des tenues de la famille de l’empereur avec ce magnifique bleu turquoise, Cuauhtemoc brandissant une tête tranchée dans sa main gauche, la jungle, ses chutes d’eau, sa végétation luxuriante, etc.


Le lecteur parvient à la dernière page et contemple le nouveau statut de Hernando del Royo. Il est l’Espagnol qui est allé le plus loin dans l’intégration sur cette terre étrangère. Il se souvient de la série Croisade qui amenait Gauthier de Flandres à reconsidérer ses valeurs en faisant preuve d’ouverture d’esprit vis-à-vis de celles du pays étranger dans lequel il se trouve. Del Royo a fait de même poussé par les circonstances. Il a subi une épreuve initiatique dont il ne mesurait pas la portée, en mangeant des racines de l’Oqtal, en ingurgitant la chair d’un dieu local : il a croqué dans la pomme, il a mangé du fruit défendu et la connaissance lui est venue. La métaphore fonctionne bien dans le déroulement de ce récit puisqu’il acquiert une forme de pouvoir qui découle directement du fait d’être habité par une entité spirituelle de cette terre, autrement dit par la connaissance du territoire qu’il découvre. Il a accepté de se laisser imprégner par cet environnement, d’être transformé par l’expérience du lieu, à l’opposé de Cortés qui continue d’agir mû par les principes de sa culture espagnole qu’il ne remet aucunement en cause, indépendamment de ce qu’il voit et vit sur cette terre étrangère, au contact d’êtres humains avec une culture différente, en côtoyant une autre civilisation. Le lecteur se souvient alors du début de la série, quand Hernando del Royo se trouve sur une embarcation emmenée par le courant d’un fleuve, puis basculant avec une chute d’eau. Une autre métaphore d’un individu acceptant de se laisser porter par une autre culture, et basculant dans cette culture pour se retrouver en harmonie avec l’environnement dans lequel elle s’est développée.


Il est possible de se crisper devant les libertés prises par les auteurs avec la réalité historique, et de considérer cette histoire comme une série d’aventure, entre série B et série Z, mais avec de belles planches. Il est également possible de la considérer comme de l’Histoire-fiction, le contexte des conquistadors servant de décor à une aventure d’un envahisseur qui devient un habitant, portée par des planches aussi efficaces qu’élégantes. Une étrange métaphore sur l’acculturation.



jeudi 4 janvier 2024

Conquistador T03

Chacun croyait en ses chances. Chacun croyait en ses dieux.


Ce tome est le troisième d’une tétralogie formant une histoire complète ; il fait suite à Conquistador, tome 2 (2012). Sa première édition date de 2013. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, Philippe Xavier pour les dessins et Jean-Jacques Chagnaud pour les couleurs. Il s’agit de la même équipe de créateurs qui a réalisé la série en huit tomes : Croisade parus de 2007 et 2014. Il comprend cinquante-deux pages de bande dessinée.


Hernán Cortés et ses troupes avançaient de nuit comme de jour à travers la jungle et Cortés qui tenait l’expédition, parvint à tenir ses troupes jusqu’au croisement d’Axtupal. Là, une halte fut décidée car une rencontre était prévue avec des guetteurs du village voisin. Ceux-ci lui parlèrent d’une tribu qui s’était révoltée contre l’empereur Moctezuma. Les Hiburas. Ces Indiens sont à deux jours de marche vers l’ouest. Leur village a été détruit par les soldats de Moctezuma. Il se sont réfugiés dans la jungle autour de Cempa. D’après l’Indien, Cortés pourrait les rallier à sa cause, ce sont de grands guerriers. La Malinche s’approche et prend part à la discussion en s’adressant à Cortés : son peuple ne veut pas avouer à Cortés la grande déception qui est la sienne devant certains agissements de ses semblables. Peu de temps après le départ du conquistador, Moctezuma a reçu l’un des siens, un traître à sa cause.



À Tenochtitlan, Don Velázquez de Cuellar se présente à Moctezuma, siégeant sur son trône. Il appartient aux troupes commandées par Panfilo de Narvaez. Ils sont envoyés par le roi d’Espagne pour dire la vérité à l’empereur, sur un homme qu’il a reçu ici-même. Il parle d’Hernán Cortés, rebelle à son roi et qui ne parle pas en son nom. Cortés qu’ils sont prêts à combattre aux côtés des Indiens si Moctezuma le désire. Cortés qu’ils peuvent coucher sur l’autel des sacrifices car il ne sera pas même un souvenir pour l’Espagne. Moctezuma apprécie ces paroles franches et directes. Il se lève, tout en ajoutant que son interlocuteur ne lui apprend rien sur la traîtrise dont peuvent témoigner les Espagnols. Il va lui montrer. Il avance dans son palais, et il indique qu’ils vont passer par la salle des esclaves, des hommes et des femmes appartenant aux tribus qui n’ont pas reconnu son autorité. Ils continuent à s’enfoncer plus profondément dans les sous-sols, et l’empereur poursuit son propos. Il va montrer à son hôte, une jeune femme qui appartient à Cortés. Il ne l’a pas tuée car elle lui a dérobé un objet qui lui est très précieux et qu’il veut récupérer. Il ne l’a pas soumise à la torture car il veut qu’elle agisse de son plein gré, qu’elle se repente. C’est ainsi seulement que le dieu acceptera d’oublier les injures reçues. Il demande à Diego Velázquez de Cuéllar de convaincre la capitaine Catalina Guerero de restituer la croix à l’effigie de Txlaka. Le conquistador s’exécute et commence par demander à Guerero enchaînée au mur, ce qu’est cette croix.


Le lecteur entame ce troisième tome avec deux attentes en tête : la narration visuelle pour l’emmener dans la jungle et dans la cité monumentale de Tenochtitlan, la suite de l’intrigue car le récit en analepse a rejoint et dépassé le point de départ du tome un. Le plaisir du voyage est présent dès la première page, avec une superbe vision de la jungle. La complémentarité et la fusion entre dessin encré et mise en couleurs s’avère épatante, comme si elle était le fruit d’un seul et même artiste. Le dessinateur sait évoquer des formes particulières pour les arbres, même s’il n’est pas possible d’en identifier l’essence, et le coloriste réalise un camaïeu très soigné qui évoque le feuillage, avec le jeu de la lumière, les reliefs, l’impression de végétation dense et luxuriante, et un éclairage assombri par cette densité. Dès la deuxième planche, le lecteur est gâté par une vision des pyramides aztèques à degré, avec ces escaliers vertigineux, et quelques brasiers apportant une touche sinistre. Dans la troisième planche, les murs de la salle du trône sont ornés de nombreuses sculptures et reliefs sculptés, dont les détails ressortent grâce aux nuances de gris. Puis vient une immense pièce avec de fragiles échafaudages de bois où s’affairent les esclaves. La mise en couleur vient accentuer la profondeur de champ et souligner les différents plans de cette très grande case. Le lecteur sent bien que les artistes n’œuvrent pas à une reconstitution historique fidèle, plutôt à une évocation bénéficiant de la liberté donnée par la licence artistique tout en s’appuyant sur la réalité historique, un exercice d’équilibriste parfaitement maîtrisé. Le lecteur savoure ensuite une vue générale d’un village sur pilotis en pleine jungle, un enclos à la délimitation singulière pour un duel brutal, une vue générale de Tenochtitlan, des marches dans la jungle aussi bien dans la végétation dense, qu’en terrain découvert, ou encore en pataugeant dans un bras peu profond du fleuve, pour terminer sur une magnifique vue de zone de chutes d’eau en format paysage.



Le dessinateur soigne tout autant la narration proprement dite, toujours sur la base de pages découpées en cases rectangulaires. Il utilise aussi bien des cases de la largeur de la page pour des paysages panoramiques ou des scènes avec de nombreux personnages, que des cases de la hauteur de la page pour permettre de voir loin ou pour mettre en valeur la présence de del Royo pendant le duel, et des cases disposées en bandes pour le découpage d’une action. À nouveau, la coordination entre dessinateur et coloriste génère une gestion remarquable des arrière-plans, ceux-ci contenant plus ou moins d’informations visuelles dessinées avec des traits encrés, ou la couleur se chargeant d’effectuer le rappel de l’environnement par l’impression qu’il a laissée dans l’esprit du lecteur. Le lecteur ressent que le phénomène d’immersion dans cet environnement fonctionne à plein, grâce aux paysages, et aussi aux personnages, à la mise en scène.


L’artiste crée des visages et des statures immédiatement assimilables par l’œil du lecteur, en jouant de certains stéréotypes visuels. Le visage angélique des rares personnages féminins et leur silhouette parfaite, que ce soit la Malinche, ou Tzilli qui apparaît plus jeune. Les tenues des Indiens qui contrastent avec les armures des Espagnols, le lecteur plaignant ces derniers de devoir porter un tel attirail pour leur protection dans un environnement chaud et humide. Le lecteur éprouve de la curiosité en suivant Moctezuma pour découvrir où il va conduire Velzaquez de Cuellar. Il sourit en voyant Hernando del Royo échapper de peu à un piège digne d’Indiana Jones en pleine jungle. Il se sent beaucoup plus tendu alors que del Royo affronte une montagne de muscle en combat singulier, uniquement armé d’un bouclier, au cours d’un affrontement parfaitement mis en scène, grâce un plan de prise de vue permettant de suivre chaque attaque, chaque parade, chaque déplacement. La curiosité anime le lecteur alors que l’étrange prêtre Barbo Bezan procède à sa mise en scène pour impressionner Cortés et ses troupes. Il est pris par surprise lorsque Catalina Guerera saisit une occasion pour attaquer d’abord un gradé espagnol la retenant captive, puis tout aussi soudainement une jeune femme sans défense.



Le scénariste gère l’alternance des fils narratifs et des différents personnages avec habileté, imprimant ainsi un rythme de lecture vif, en passant de l’un à l’autre avec des séquences assez courtes. Comme le dessinateur, il accommode la réalité historique à sa sauce, entre respect des grands événements et petits arrangements avec les personnages historiques et les personnages créés pour son récit. D’un côté, il introduit deux nouveaux personnages historiques : Diego Velázquez de Cuéllar (1465-1524), un conquistador espagnol qui accompagnait Cortés, et la Malinche (1500-1529 ou 1550), une Amérindienne d'origine nahua, une esclave offerte à Cortés en 1519. De l’autre côté, le lecteur retrouve Hernando del Royo avec ses pouvoirs acquis par l’ingestion de racines et ses rares compagnons encore en vie, et il découvre le prêtre Barbo Bezan (qui succède à Oczu), assisté par le tout aussi bizarre Zampero. Les événements historiques suivent leur cours dans les grandes lignes, pendant que les personnages de fiction vivent leurs aventures. Catilina Guerero saisit la première occasion que se présente pour recouvrer sa liberté. Hernando del Royo prend conscience que la prophétie de Pipa, la fille du régisseur du domaine de son père en Espagne, s’accomplit : pour survivre il est devenu un monstre, il a pris un autre nom, un nom gravé dans sa chair, le nom d’un monstre. En trame de fond, le thème de la confrontation des cultures continue de courir, bien résumé dans la dernière page : Chacun croyait en ses chances, chacun croyait en ses dieux. D’un côté, la conquête militaire des colons ne s’accomplit pas comme ils l’avaient planifiée, et même il n’y a pas d’unité parmi les Espagnols. De l’autre côté, Hernando del Royo conserve les valeurs de son éducation espagnole, en même temps que sa conscience s’ouvre aux réalités géographiques du territoire sur lequel il se trouve, et leur incidence sur la civilisation des êtres humains qui le peuplent.


Le lecteur se trouve tout de suite emporté par la narration visuelle, ce dosage parfait entre traits encrés et couleurs, entre ce qui est décrit et ce qui est évoqué, voyant des personnages animés par la conquête ou le conflit, habités par des convictions morales fortes. Le récit reste dans le registre de l’aventure historique, un numéro d’équilibriste entre les grands événements avérés et les petits aménagements avec la réalité historique, pour une dramaturgie prenante et exaltante. Envoutant.



jeudi 21 décembre 2023

Conquistador T02

Et Txlaka sourit car les dieux chérissent la douleur des mortels.


Ce tome est le deuxième d’une tétralogie formant une histoire complète ; il fait suite à Conquistador, tome 1 (2012). Sa première édition date de 2012. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, Philippe Xavier pour les dessins et Jean-Jacques Chagnaud pour les couleurs. Il s’agit de la même équipe de créateurs qui a réalisé la série en huit tomes : Croisade parus de 2007 et 2014. Il comprend soixante-deux pages de bande dessinée.


Hernando del Royo se tient devant un petit feu de camp dans la jungle, seul. Il repense aux événements de ces derniers jours. Il n’a pas succombé. Il avait des compagnons, de vaillants compagnons. Ils se sont bien battus. Ensemble, ils ont emporté quelques pièces précieuses appartenant au trésor des Aztèques. Leur fuite avait été bien préparée mais à un coude du fleuve, alors qu’ils prenaient quelques repos, des Otomis sont sortis de la jungle, l’arme au poing. Oui, c’étaient de vaillants compagnons. De vrais soldats. Qui résistent… et savent se replier si nécessaire. Est-il possible que cette fuite ait duré tant de jours ? Est-il possible qu’ils aient tant souffert… Et que d’épreuves subies… Les chutes d’Hueva qui ont failli les engloutir. L’embuscade aux abords de Quilpa. Les fièvres qui règnent sur les berges du rio Grijalva. Les feux allumés alors qu’ils tentaient de traverser la cité lacustre d’Athanoc. Jusqu’à cette dernière confrontation où tout a basculé…



Les membres de l’équipe ayant pillé le trésor de Moctezuma II se trouvent dans la jungle autour d’un feu de camp : la capitaine Catalina Guerero, le guerrier Marto Marces Burro, le prêtre Cristoval, le second Bartolomé Gomes et Hernando del Royo, Sauterelle et Tzilli s’étant momentanément éloignés. La capitaine explique que dans deux jours, ils rejoindront le capitaine Ramirez qui les attend à la pointe du Rio Guateros. Ce sera la fin de la mission : ils ont ordre de livrer le trésor à Ramirez. Le trésor et l’amulette que del Royo porte sur lui. Ce dernier répond qu’il garde l’amulette. Burro lui demande à quoi elle ressemble, ils ont le droit de savoir. Del Royo tente de leur expliquer, espérant peut-être soulager sa conscience : c’est une racine, une racine de l’Oqtal. Il était déjà trop tard pour soulager sa conscience : dès le premier jour de leur fuite, alors qu’il guettait un moment pour s’éloigner de ses compagnons, il avait ouvert l’étui qui contenait l’amulette. Celle-ci était composé de trois racines liées entre elles. Poussé par une force irrésistible, sans même comprendre pourquoi, il a avalé une de ces racines. Un jus noir a coulé de sa bouche. Son père le lui répétait souvent : l’homme n’est qu’un jouet aux mains du diable. Une douleur foudroyante lui a broyé la poitrine. Et les eaux du fleuve, pendant quelques instants, ont revêtu une couleur pourpre, sanglante. Depuis, la douleur ne l’a pas quitté. Elle le ronge, remplit un vide qui ne cesse de grandir en lui. Le pire, c’est qu’il doit lutter de toutes ses forces pour ne pas avaler une autre racine.


Après un premier tome bien troussé racontant un casse dans le trésor des Aztèques à Tenochtitlan, le lecteur sait déjà qu’il va suivre Hernando del Royo dans la jungle, et que tous ses compagnons vont y laisser leur peau, ce qui diminue d’autant la tension dramatique générée par cette facette du récit. Au cours de ce deuxième tome, il découvre donc la suite de la fuite périlleuse dans la jungle et les circonstances fatales coûtant la vie aux uns et aux autres, l’intrigue rejoignant le temps présent de la scène d’ouverture du premier tome, et la dépassant. L’enjeu est vite rappelé : rejoindre le campement du capitaine Ramirez et lui remettre le trésor de Moctezuma. La petite équipe doit affronter les attaques des Otomis qui sont à leur trousse. Grâce à une capacité inattendue, del Royo peut percevoir ce qui se déroule à Veracruz : Hernán Cortés et ses soldats sont arrivés dans la ville et Cortès va rendre compte à Pánfilo de Narváez de sa conquête au nom du roi d’Espagne, et se justifier de ses actes. Le scénariste conserve l’ancrage de son récit dans une réalité historique, en 1520. Dans le même temps, il dispose d’assez de liberté pour accommoder la réalité historique à sa sauce, que ce soit sur le déroulement réel de l’attaque des forces de Narváez, ou l’introduction d’un personnage comme Oczu, prêtre de Moctezuma à Tenochtitlan.



Le lecteur commence donc par retrouver Hernando Del Royo, seul, se lamentant sur le sort de ses compagnons disparus, le temps de deux cases de la largeur de la page. Dans la première, il constate que le dessinateur s’est contenté d’un visage de profil en gros plan occupant un peu moins de la moitié de la case sur la gauche, et un camaïeu réalisé par le coloriste sur la partie droite. La deuxième case comporte plus d’informations visuelles dessinées et encrées. Ayant eu son attention ainsi attirée sur ce type de cases, il se fait la remarque qu’elles sont en nombre significatif tout du long du récit, et dans le même temps la narration visuelle ne semble pas pauvre. S’il en a le goût, il remarque que dessinateur et coloriste se complémentent avec une grande habileté et une coordination parfaite. Ainsi dans la première case, le camaïeu semble mêler des teintes gris brun pour la nuit avec une légère teinte de jaune. Dans la case en dessous, les nuances jaunes prennent sens : il s’agit de la lumière atténuée par la fumée du feu. Dans la planche cinq, l’artiste joue avec des aplats de noir pointillistes, évoquant la nuit noire, au-delà de la clarté du feu, et à nouveau un camaïeu brun gris, avec des nuances de jaune plus ou moins légères en fonction de l’éloignement avec le feu. Ce positionnement fluctuant entre rappel d’un élément figuratif et glissement vers des impressions est mis en œuvre tout du long, venant nourrir les cases en fonction de la densité d’informations représentées sous forme de contour détouré, avec un dosage parfait. Le coloriste utilise également d’autres effets : des teintes brun rouge pour un cours d’eau, évoquant le sang, des nuances d’une même teinte pour ajouter un modelé sur des surfaces détourées soulignant ainsi les reliefs, à quelques reprises la mise en couleur d’une onomatopée pour un bruitage l’associant ainsi à un autre élément dessiné ou à une émotion, le rappel d’un élément sans contour encré comme les arbres en arrière-plan, des raies de couleurs pour évoquer le motif des plis du tissu d’un tente, etc. Cette répartition entre éléments dessinés et camaïeux atteint un niveau remarquable, discrète et sophistiquée au point que le lecteur ne s’en aperçoit pas, la densité d’informations visuelles (dessins + couleurs) conservant un niveau identique quelle que soit la répartition, la qualité de l’immersion ne faiblissant jamais.


A priori, l’intrigue semble se cantonner à seulement deux types de localisation : la jungle, ou une ville, soit Tenochtitlan, soit Veracruz. Pourtant, la narration visuelle s’avère diversifiée et riche. Certes, le lecteur se retrouve à plusieurs reprises dans la verdure de la jungle, entre éléments concrets et rendu impressionniste, et il bénéficie également de magnifiques visuels inattendus. Cela commence par cette composition en double page, une vue de paysage de la jungle : une chute d’eau, un arbre au premier plan, une vision de la canopée à plusieurs centaines de mètres de distance, les montagnes dans le brouillard au loin, un vol d’oiseaux indistincts à grande distance, et un vol de perroquets colorés au premier plan, superbe. Vient ensuite la découverte d’un ancien temple abandonné depuis des décennies, avec des sculptures et des statues particulièrement sinistres. Puis en planche treize, le lecteur se retrouve face à un monstre dessiné en pleine page, Oqtal, avec une onomatopée très comics, ce qui lui fait penser à une version horrifique de Swamp Thing. Quelques pages plus loin, Hernando del Royo gagne des capacités surnaturelles, lui permettant de se déplacer à une vitesse plus importante que la normale dans la jungle et de tuer avec une efficacité redoutable, avec à nouveau une discrète saveur superhéros de comics. Puis c’est au tour de Burro de se lancer dans le combat, maniant sauvagement deux épées, dans une page découpée en cinq cases de la largeur de la page, une scène évoquant Conan dans sa furie guerrière. L’artiste met à profit les possibilités de découpage d’une planche pour donner une identité de mise en scène spécifique à chaque séquence : cases de la largeur de la page, cases de la hauteur de la page, agencement en bandes traditionnelles, cases en insert, etc.



Le lecteur se retrouve emporté par la narration visuelle, l’intrigue se trouvant quasiment reléguée au second plan. La folie de conquête d’Hernán Cortés induit des conséquences sur ses hommes, sur les Aztèques et les Otomis, Les individus ne peuvent que subir et essayer de s’adapter pour minimiser les répercussions, souvent sans prise sur des événements arbitraires. Le guerrier Burro se trouve enfermé dans son rôle, sans échappatoire possible. La quête spirituelle de frère Cristoval se heurte à une culture qu’il ne comprend pas. Le scénariste reprend l’un des thèmes de sa série Croisade avec le même artiste : le personnage principal constate que personne ne peut vaincre les légendes qui font un peuple, un continent, un mythe. En parallèle, le prêtre aztèque se retrouve contraint d’agir en conformité avec ses croyances, ce qui le conduit à une issue tout aussi fatale que celle de frère Cristoval. Hernán Cortés et Pánfilo de Narváez ne peuvent s’extraire de la logique militaire qui est la leur. Même le comportement des deux jeunes gens, Itzilli et Sauterelle, est dicté par l’entrain de leur âge. Une seule personne parvient à échapper à un destin tout tracé conditionné par son histoire socio-culturelle, parce qu’il a fait la démarche consciente de transgresser les règles de sa condition d’Espagnol, et celles de la culture aztèque.


Avec la lecture du premier tome, le lecteur pensait s’être engagé dans une série bien troussée et un peu prévisible dans le respect des conventions de genre, une aventure d’exploration historique et de guerre de conquête, le scénariste ayant en plus révélé dès la première page, le destin des pilleurs. Il succombe au charme de ce deuxième tome dès la première scène, grâce à l’incroyable équilibre visuel de chaque case entre dessins et couleurs, et le dynamisme de la composition des pages. Il savoure les deux touches comics parfaitement assimilées et adaptées à une BD franco-belge. Il se sent confortablement installé dans une histoire dont la direction générale s’avère facile à anticiper, tout en savourant les surprises, de petites libertés avec l’Histoire, et des thématiques inattendues.



jeudi 7 décembre 2023

Conquistador, tome 1

Des empires peuvent disparaître tandis que montent la bassesse et la corruption.


Ce tome est le premier d’une tétralogie formant une histoire complète. Sa première édition date de 2012. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, Philippe Xavier pour les dessins et Jean-Jacques Chagnaud pour les couleurs. Il s’agit de la même équipe de créateurs qui a réalisé la série en huit tomes : Croisade parus de 2007 et 2014. Il comprend soixante-deux pages de bande dessinée.


En mai 1520, dans un pays d’Amérique centrale, un conquistador est allongé dans une barque filant paresseusement au gré du courant d’un fleuve : Hernando Royo. Il éprouve des difficultés à se souvenir. Par bribes, il se rappelle qu’il a échappé à Txlaka, fils des racines de l’oqtal. Lui aussi a sucé la sève de l’oqtal, c’est peut-être pour cela qu’il n’a pas succombé comme les autres. Sont-ce leurs ossements qui le recouvrent ? Il ne sait plus, il a oublié. Il prend conscience du grondement qui l’entoure, auquel il ne peut pas échapper. La pirogue se dirige vers une grande chute d’eau, emportée par le courant, elle bascule dans le vide. La chute était inscrite dans le destin de Royo, car elle lui avait été prédite par la fille de leur régisseur, Pipa, en Espagne, dans sa jeunesse. Elle lui avait dit qu’il tomberait de haut, ce qui ne serait pas grave car il n’avait pas emporté son nom avec lui. Le nom qu’il aurait pris serait gravé dans sa chair. Il sera devenu un monstre, sa seule chance d’ailleurs, car pour survivre il n’y a qu’un monstre qui puisse en vaincre un autre. Le père d’Hernando avait payé la jeune bohémienne, puis lui avait fait donner autant de coup de fouet que le nombre de lettres dans le nom de son fils. Le voilà maintenant adulte et seul dans la jungle, poursuivi par des Amérindiens, des tueurs Otomis à la peau rouge. Tous ses compagnons ont péri.



C’était une ville superbe… Tenochtitlan. La cité de l’empereur Moctezuma. Le général, Cortès, se préparait à repartir vers Veracruz pour affronter l’expédition punitive menée par Panfilo de Narvaez. L’Espagne considérait en effet qu’il avait outrepassé ses droits pour songer à s’enrichir personnellement au détriment de la couronne. Le temps pressait. Coincé entre Montezuma qui s’interrogeait sur les dissensions observées entre les Espagnols et les troupes de Narvaez, Cortés avait décidé de frapper vite et fort. Il restait cependant un dernier détail à régler. Un détail qui pouvait tout remettre en question… Un détail auquel Hernando allait prendre part ! Cortés explique à Royo qu’il compte placer la vie de ce soldat dans la balance de ses ambitions à lui général. Royo lui répond qu’il ne croit pas à l’ambition, c’est un mouchoir qui s’agite à tous les vents. Mais il est un soldat, il obéit. Cortès continue : avant son départ, une dernière rencontre est prévue avec l’empereur Moctezuma. Il est pour l’instant leur meilleur allié, mais Cortès sent qu’il met en doute leur invincibilité. En gage de bonne volonté, il accepte néanmoins de leur montrer le trésor accumulé par son père, Axayacat. Mais c’est peut-être un piège car seuls deux hommes pourront accompagner le général.


La première page indique que le scénariste a choisi une époque et une région bien précises : l’empire aztèque en 1520, c’est-à-dire le premier séjour de Hernán Cortés à Tenochtitlan. Le conquistador a reçu l’information de la présence de navires espagnols à Vera Cruz et il a décidé de s’y rendre, laissant une centaine d'hommes à Tenochtitlan, sous les ordres de Pedro de Alvarado. Le lecteur croise effectivement Cortés lui-même qui évoque Pánfilo de Narváez (1470-1528), ainsi que l’empereur aztèque Moctezuma II, Motecuhzoma Xocoyotzin (1466-1520). Pour le reste, les auteurs introduisent des personnages fictifs, à commencer par Hernando Royo. La dynamique du récit est vite établie : Cortès a chargé un petit commando de dérober tout ce qu’ils peuvent dans le trésor de l’empereur, et en particulier le talisman de Txlaka. Le lecteur assiste à l’assemblage du petit groupe composé de voleurs et de vauriens que rien n’arrête, chaque membre étant présenté succinctement à son tour : la capitaine Catalina Guerero (cheffe du commando), son second Gomes, Burro un grand costaud, la Sauterelle (jeune homme cuistot et apothicaire), et Frère Cristoval. En outre la séquence d’entrée établit qu’ils connaîtront un sort funeste, à l’exception au moins d’Hernando Royo. L’ennemi est désigné comme une entité semi-divine ou semi-démonique appelée Txlaka, fils des racines de l‘oqtal. Dans l’entourage de l’empereur, le prêtre Oczu semble avoir vu clair dans l’imposture des Espagnols : ce ne sont pas des Teules, et Cortés n’est pas la réincarnation de Quetzalcóatl, l’une des incarnations du serpent à plumes.



Le début du récit indique également que tout va mal se passer, donnant déjà l’aboutissement de l’intrigue, la plaçant sous le joug de la fatalité. Le fil directeur de l’intrigue apparaît rapidement : une mission donnée consistant à réaliser un casse (piller une partie du trésor, de l’or des Aztèques), et réussir à survivre à la fuite, avec en préambule la constitution de l’équipe, et en face l’ennemi pugnace (en l’occurrence un prêtre). Le lecteur sent une fêlure chez le personnage principal, une sorte de tendance suicidaire l’incitant à se montrer téméraire, mais il ne sera pas beaucoup développé dans ce premier tome. Les autres membres de l’équipe se retrouvent définis par un ou deux traits saillants : une femme guerrière sans pitié pour ceux qui la trompent à commencer par ses amants, un second efficace et effacé derrière cette femme fatale, un homme à la forte carrure sûr de sa force mais un peu limité de la comprenette, un jeune homme avec un penchant irrépressible pour concocter des mixtures à partir de plantes avec un entrain qui n’a d’égal que son incompétence, et enfin un moine catholique dans sa bure en quête d’une révélation mystique prêt à payer le prix d’une expansion de sa conscience grâce à l’usage de plantes psychotropes. L’artiste a soigné leur conception graphique ainsi que leur apparence ce qui leur apporte un peu plus de personnalité : la prestance pour Royo, la séduction pour Catalina, une forme de calme né de l’expérience pour Gomes, la masse imposante pour Burro, l’entrain de la jeunesse pour la Sauterelle, et un mysticisme inquiétant pour Cristoval.


Le lecteur accepte bien volontiers que l’Histoire laisse la place pour un tel pillage, et il prend plaisir à se laisser emporter par ces scènes courtes et enlevés, sur une trame bien balisée. S’il a lu la série Croisade, il retrouve avec anticipation la narration visuelle efficace de l’artiste. Entre quatre et six cases rectangulaires par page, c’est-à-dire des pages faciles à capter dans leur ensemble au premier coup d’œil, des dessins qui semblent un peu aérés, avec des éléments qui disposent de place. Dans un premier temps, le lecteur peut trouver que certaines cases manquent d’arrière-plans ou que ceux-ci ne sont pas assez détaillés pour un registre descriptif : une vague évocation de la rivière, des gros plans sur les visages, des cases dépourvues de décor, une jungle souvent réduite à une toile de fond sans possibilité d’identifier les essences des arbres ou des autres éléments de la flore. Pour autant, il se sent happé dans une ambiance et un lieu spécifique à chaque séquence. Avec Hernando Royo allongé au fond de cette pirogue, il perçoit ses sensations et son état d’esprit grâce aux éléments visuels bien choisis, et à la mise en couleur basée sur un vert foncé évoquant l’environnement végétal, mais aussi la présence des ténèbres, cette dernière renforcée par des aplats de noir.



Par la suite, le lecteur ralentit de temps à autre sa lecture pour mieux ressentir l’ambiance. Il remarque alors mieux l’apport de la mise en couleur et ses discrets effets spéciaux : les gouttelettes iridescentes dans une chute d’eau, les camaïeux de couleurs pour évoquer la végétation luxuriante de la jungle ou plus automnale du domaine des Royo en Espagne, l’usage de teintes sépia pour évoquer le passé, une jeu de nuances entre vert et marron pour la carcasse d’un navire, un travail très minutieux pour souligner chaque détail de la représentation d’une pyramide ou des différents figurants composant une foule, les effets spéciaux pour la trajectoire des gouttes de pluie pendant une averse tropicale nocturne, les savantes compositions pour habiller les arrière-plans et faire peser une atmosphère oppressante et angoissante, soit nocturne dans un temple, soit enflammée lors d’une éruption. En totale coordination, l’artiste conçoit des découpages de planche spécifique pour chaque scène, toujours à base de cases rectangulaires : des cases de la largeur de la page des cases de la hauteur de la page, une disposition de cases sur les deux pages en vis-à-vis, une case verticale de la hauteur de la page soit à gauche, soit à droite, et des cases l’une au-dessus de l’autre sur l’autre partie, six cases de taille identique, des cases en insert sur une illustration en pleine page, etc. Le lecteur n’y prête pas forcément une attention consciente, pour autant cette variété de constructions induit une variété et un rythme spécifique à chaque séquence, ainsi qu’un effet de renouvellement à chaque page tournée. Régulièrement, le lecteur découvre un visuel ou une suite de cases mémorables : les tueurs Otomis repérant les traces de passage dans la jungle, la vue en élévation d’une pyramide avec une myriade de détails, l’élégance raffinée de l’ornementation de l’armure de Cortès, le combat à main nue de Royo contre un Aztèque très musclé, le regard inquiétant d’une idole de pierre, le départ de l’armée de Cortès, l’or du trésor qui finit par devenir un environnement conceptuel, l’orage tropical, le sacrifice physique du sorcier, etc.


Seconde série pour ce duo de créateurs : un ancrage historique précis, une intrigue classique de casse et de fuite, avec une équipe de pilleurs. Le lecteur se laisse prendre au jeu de cette dynamique efficace tout en anticipant la majeure partie des phases du récit. Il se laisse prendre avec la même facilité à la narration visuelle immédiatement accessible, paraissant toute simple en surface. Il prend conscience de la sophistication de ladite narration pour parvenir à cette forme d’évidence, et n’en apprécie que plus sa lecture. Il sait qu’il est accroché et qu’il faut qu’il sache ce qu’il advient de ces voleurs dans le deuxième tome.



jeudi 12 octobre 2023

Croisade T08 Le Dernier souffle

Mais c’était appeler le diable pour secourir Dieu.


Ce tome est le dernier du second cycle de la série Croisade. Il fait à suite Croisade - tome 7 - Le maître des sables (2013) qu’il faut avoir lu avant. Sa première édition date de 2014. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, et par Philippe Xavier pour les dessins. Les couleurs ont été réalisées par Jean-Jacques Chagnaud. Il compte cinquante-trois planches de bande dessinée.


Ils trouvèrent le corps de messire d’Aubois au petit matin. Le corps transpercé, son sang bu par le sable. Un croisé vient rendre compte à messire d’Aost : d’après les traces, ils devaient être quatre ou cinq, venant de l’est, de Hiérus Halem. Comme semble l’indiquer les lances sarrasines. Curieux de les avoir laissées auprès de leur victime. Le crime est signé comme s’ils le revendiquaient. Un autre croisé intervient : la mort d’un chrétien reste une réjouissance pour un Sarrasin. Ils doivent s’enorgueillir de leur acte. Sire d’Aost s’étonne que le maître des sables ne tienne pas mieux ses hommes, car il sait que ce meurtre risque de remettre en question la paix établie entre leurs deux communautés. Il prend là un risque. Reste le plus difficile : apprendre à dame Sybille qu’elle vient de perdre son époux bien-aimé.



À la forteresse des croisés, Guy de Lusignan en côte de maille frappe à la porte de la jeune veuve et entre. Sybille d’Aubois indique qu’elle veut qu’on la laisse, elle veut être seule. Guy de Lusignan entre quand même et lui tient ce langage. Si elle désirait être seule, il aurait fallu qu’elle ferme sa porte. Il ne lui avait pas encore présenté ses condoléances. Il voit qu’elle souffre d’un chagrin bien profond, chagrin qui le surprend. Il est rare de voir une femme mariée pleurer ainsi son époux défunt. D’habitude, c’est plutôt un soulagement. Surtout lorsque l’épouse est aussi belle, aussi désirable. Oui, il ose, car il ne veut point la décevoir. Il estime qu’il y a eu assez temps perdu avec ce mari débile dont elle s’amusait. Ce que réclame le corps de Sybille, c’est la force, c’est la laideur d’un Lusignan. Il la renverse sur le lit et ils font l’amour. De l’autre côté de la porte, Renaud de Châtillon a parfaitement compris ce qui se passe. Il décide de s’éloigner, tout en se disant que la force de Lusignan n’est plus à prouver, mais que sa sensualité le pousse aux excès et qu’elle pourrait lui nuire plus tôt que prévu, ce qui l’arrange. D’Aost est revenu à la forteresse et il rend compte à Renaud de Châtillon : tous ses chevaliers sont outrés par le meurtre de messire d’Aubois et ils veulent se rendre séance tenante à Hierus Halem pour demander des explications au maître des sables. Il croit qu’il vaut mieux que de Châtillon se mette à leur tête afin d’éviter tout débordement. Les deux hommes se rendent à la fenêtre et voient les croisés armés s’exhortant à se rendre à Hiérus Halem. Dans la ville sainte, accompagné par le soldat Gollo, le sultan Ab’dul Razim se rend dans les appartements du vizir Zalkan pour exiger des explications. Ce dernier indique qu’il n’a fait qu’obéir aux ordres du mufti d’Alkar.


Ultime tome de ce second cycle qui fut également le dernier. Le lecteur retrouve avec grand plaisir la narration visuelle : claire, efficace, avec un savant dosage de densité d’éléments entre ceux minutieusement détourés, ceux esquissés et ceux apportés par la couleur. Le spectacle est au rendez-vous : ces pauvres croisés en lourde cotte de maille en plein désert, le bel aménagement de la chambre de Sybille d’Aubois (tapisserie figurative au mur, objets sur la tête de lit ouvragée, coussins brodés, coffre en bois avec des armatures métalliques, etc.), grande case de la hauteur de la page montrant la tour et les remparts fortifiés avec les croisés en arme brandissant leurs étendards, grand divan avec des broderies dans la pièce à vivre du vizir, grand portail en bois pour le palais du vizir (avec sa tête clouée dessus), vastes couloirs souterrains menant à la cellule du mufti d’Alkar, splendide vue générale de Hiérus Halem dans une case s’étalant sur les deux pages en vis-à-vis (planches 12 & 13), les arches du pont en pierre permettant d’accéder à la porte d’entrée de la cité, murs en pierre des geôles de la forteresse, architecture inoubliable du Djebel Tarr (inspirée par celle de l’église Saint-Georges de Lalibela en Éthiopie), etc. Chaque fois qu’il tourne une page, le lecteur découvre un ou plusieurs décors mémorables. Il n’est pas près d’oublier ce sphinx immense dans une pièce souterraine.



Comme dans le tome précédent, l’artiste dose avec élégance et une incroyable justesse le niveau de détails de chaque élément qu’il représente. Il peut descendre jusqu’à la représentation de chaque ornement doré sur un mur, comme il peut s’arrêter à donner l’impression donné par des motifs en haut relief sur un parement sans pour autant en détourer le tracé exact. Comme dans chaque tome de cette série, il bénéficie de la complémentarité de la mise en couleurs : là aussi un savant dosage entre approche naturaliste, installation d’une ambiance par une palette avec un ton majoritaire, éléments visuels supplémentaires apportés par les couleurs (texture du sol, nuages, etc.), jeu sur le contraste entre les différents éléments détourés pour qu’ils ressortent bien les uns par rapport aux autres, et rehausse de la profondeur de champ, de la distinction entre les différents plans. Le lecteur éprouve un grand plaisir à retrouver les personnages : l’armoire à glace doublée d’une montagne de muscle qu’est Guy de Lusignan sans oublier son atroce cicatrice lui défigurant la moitié du visage, la beauté parfaite de Sybille d’Aubois, le visage de Renaud de Châtillon marqué par le poids des responsabilités, la beauté plus sèche et plus altière du sultan Ab’dul Razim, le mufti d’Alkar à la constitution plus chétive, l’allure traditionnelle du héros pour Gauthier de Flandres, l’apparence passe-partout d’Osarias fidèle et discret compagnon du héros, la dégaine pouilleuse des flagellants, l’innocence de Nabhu la petite sœur de Lhianes, l’étrange consistance de la peau du visage d’Ottar Benk, etc.


Le lecteur ressent dès le début que le scénariste souhaite intégrer de nombreux éléments à son intrigue, ce qui donne un récit à la fois dense et rapide. Dufaux fait preuve d’une confiance totale en son artiste et son coloriste pour réussir tout type de scène : examen d’une scène d’assassinat, coucherie, manifestation de colère de toute une troupe de croisés, scène de rue dans Hiérus Halem, acrobaties dans une cité rupestre, propagation d’une entité spectrale nuageuse, et aussi des séquences reposant sur le jeu des acteurs pour l’aveu d’échec du mufti d’Alkar qui en assume la responsabilité de façon dramatique, échange tendu à haut risque entre le sultan Ab’duk Razim et Renaud de Châtillon en présence de leur armée respective, explication de la situation par le flagellant appelé Ultime Blessure, annonce de décisions entre Syria d’Arcos et le sultan, etc. Sans oublier les différents voyages à travers des étendues désertiques. Les fils de l’intrigue sont tellement bien intriqués, que le scénariste peut se permettre de ne faire apparaître son personnage principal qu’en planche vingt, sans même que son lecteur ne s’en aperçoive. Sachant qu’il s’agit du dernier tome de la série, l’horizon d’attente de celui-ci comprend la résolution des principaux mystères et des principaux conflits. Le scénariste ramène ses principaux personnages à Hiérus Halem, et le lecteur sait ce qu’il advient d’eux. Il délivre la dose d’actions attendues : exécution sommaire, chevauchée sur Hiérus Halem, infiltration dans le Djebel Tar, découverte d’une statue monumentale de sphinx, fuite éperdue pour échapper au Simoun Dja, et bien sûr une confrontation avec le Qua’dj. Contrat rempli.



D’un certain côté, le lecteur peut être surpris que X3 brille par son absence, mais finalement comme dans la plupart des tomes. D’un autre côté, le thème de la tentation court tout du long de ce tome : celle de puissance de Guy de Lusignan, celle mystique du mufti d’Alkar, celle temporelle du vizir, celle de faire plier les lois naturelles pour Ottar Benk, celle affective de Syria d’Arcos. Le lecteur constate que le scénariste a choisi de s’en tenir à une résolution morale pour le devenir de ses personnages, ceux ayant succombé à la tentation connaissant une fin prématurée, sauf peut-être pour Sybille de Lusignac. Les deux dernières pages apportent une conclusion claire sur le thème de la croisade en lui-même : La Croix et le Croissant repartirent en guerre. Il n’est pas donné de fin à notre histoire car elle parle de la folie des hommes… qui est éternelle. Et ainsi au soir des batailles vaines, passe toujours la lumière des martyrs. Sur son passage, crient les armures et les os. Comme s’ils répondaient à son appel : je cherche des martyrs. La guerre sainte. Encore. Et toujours.


Dans ce dernier tome, le lecteur retrouve le niveau de qualité des précédents : une narration visuelle alliant efficacité et spectacle, clarté et détails, avec un dosage admirable. Le scénariste mène à bien ses différents fils narratifs de manière satisfaisante, concluant sur la pérennité de la guerre pour ce second cycle, à l’instar de la conclusion sur le pillage des ressources pour le premier cycle. Sous couvert de la Croisade, se joue la tentation des hommes, le risque de se fourvoyer dans un comportement ou une voie dictée par la vanité d’une sorte ou d’une autre. Ces deux créateurs ont également collaboré pour réaliser la série Conquistador en 4 tomes.



jeudi 28 septembre 2023

Croisade T07 Le maître des sables

On ne conquiert pas le sable.


Ce tome fait suite à Croisade - Tome 6 - Sybille, jadis (2011) qu’il faut avoir lu avant. Les quatre premiers tomes forment le cycle appelé Hiérus Halem. La parution de celui-ci date de 2013, et c’est le troisième du second cycle appelé Nomade, qui compte également quatre albums. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, et par Philippe Xavier pour les dessins. Les couleurs ont été réalisées par Jean-Jacques Chagnaud. Il compte cinquante-deux planches de bande dessinée.


La petite troupe de Sarrazins n’était plus qu’à une journée de marche de Hiérus Halem. La ville sainte. Ils s’étaient arrêtés pour la nuit et commençaient à croire au succès de leur mission. Toutes les précautions semblaient prises. Du moins, Sheber, le chef de l’expédition voulut s’en assurer. Il fait le tour des sentinelles. À la première, il demande comment va le prisonnier. Réponse : le philtre agit toujours, mais il a commencé à bouger. Sheber s’en étonne : déjà, c’est plutôt que prévu, tant pis ! Ils repartiront avant l’aube. Cela va leur gagner quelques heures. Et il s’éloigna, plutôt rassuré. Il pouvait encore croire en sa chance. Ce qu’il ignorait, c’étaient les ombres qui avançaient lentement vers la palmeraie. Et soudain tout alla très vite, et la chance le quitta à jamais. Sheber n’eut même pas le temps de combattre. En quelques instants, le campement fut aux mains des chrétiens qui avaient massacré tous les sarrazins avec des flèches et à l’épée. Ils cherchaient quelque chose de précis.



Dans une tente à l’écart, les chrétiens découvrent le prisonnier qu’ils cherchent : un individu entravé et masqué. Le chef exige de voir son visage. C’est bien le maître des flagellants. Ce dernier ouvre la bouche et une nuée noire meurtrière s’en échappe : le Simoun Dja ! Jusqu’à son dernier souffle, alors même que sa tête roulait au sol, il a craché une fumée noire s’élevant au ciel. Un peu plus tard, dans une citadelle forteresse des croisés, Renaud de Châtillon écoute ses commandants, son conseiller spirituel et Gauthier de Flandres. La rumeur disait donc vrai : les flagellants sont atteints d’une maladie mortelle. Maladie qui se répand comme la pestilence et qui emprunte ses sortilèges au fléau du Simoun Dja, ce vent du désert qui désosse les plus braves. Gauthier de Flandres ajoute : Le seul à pouvoir répandre cette peste, à commander au Simoun Dja, est un monstre, une âme tellement noire et vile que les infidèles lui prêtent un pouvoir ancestral, plus vieux, plus puissant que toutes les légendes, aussi anciennes soient-elles. Jurand de Poméranie souhaite savoir qui a commandé cette mission. Guy de Lusignan, comte de Jaffa, l’homme le plus laide de la Terre, fait son entrée dans la pièce et indique que c’est lui qui l’a commandée.


Fin du tome six, Gauthier de Flandres rejoignit la caravane de Renaud de Châtillon qui partait pour la ville sainte. La ville où reposait le vénéré X3. La ville où le Qua’dj rampait dans les ténèbres. La ville où les nomades doivent mettre un genou devant la croix. De manière inattendue, ce tome commence tout autrement : une attaque de croisés sur un groupe de musulmans. Finalement il n’est pas donné à Gauthier de Flandres de rejoindre la ville sainte, et il reste un nomade, conformément au titre de ce cycle. Il se retrouve une fois encore un acteur dans cette guerre de religion, un Français en pays arabe, un individu devenu athée au milieu de croyants, un nomade sans foi, mais respectueux des lois, et un amoureux transi. Il dispose même de son fidèle compagnon, personnage peu développé mais toujours présent à ses côtés, car immortel. Tellement présent qu’il a déjà observé Gauthier en train de faire l’amour avec une femme. Il se retrouve une fois encore en position de personnage principal et de héros : conseillant les puissants pour établir la vérité, se portant volontaire pour une mission à haut risque, tenant tête aux puissants malgré le risque pour sa personne, se faisant violemment tabasser (deux fois même), voyant deux compagnons tomber au combat, devant se tenir face à la femme qu’il aime, mais qui vit avec un autre. Peu de choses lui sont épargnées, ce qui ne l’empêche pas de continuer, d’aller de l’avant, de se lancer dans de nouvelles explorations. Le lecteur est de tout cœur avec lui.



L’intrigue semble prendre un chemin de traverse, s’éloignant une fois encore de Hiérus Halem. Pour autant, elle fournit également l’occasion de revenir vers des personnages récurrents de la série comme Syria d’Arcos et Ab’dul Razim, ou encore le mufti d’Alkar, de faire connaissance avec Guy de Lusignan annoncé dans le tome précédent, et avec le vizir Zalkan, et de s’enfoncer encore un peu plus dans sa mythologie avec les flagellants que le lecteur avait vu passer dans le tome deux, proches de la porte de Samarande, se préparant à fêter le Kum Dirvha. La guerre de religion entre les Sarrazins et les croisés français reste au cœur de la dynamique du récit. Gauthier de Flandres reste une quantité inconnue et incontrôlable parce qu’il s’est affranchi de l’Église constituée, trop conscient de l’instrumentalisation de la Foi pour servir une soif de conquête, l’ego de conquérants, d’un côté comme de l’autre. La libération du Simoun Dja dans la première séquence montre que n’importe quel croyant peut être infecté par une interprétation déviante de la Foi, l‘amenant à commettre des actes allant contre la morale chrétienne. La seconde séquence montre un individu physiquement marqué par la guerre, avec une blessure continuant à suppurer, faisant en sorte d’imposer sa volonté par la force, une autre déviance par rapport à la parole sainte. Puis le vizir de Hiérus Halem choisit de répondre à l’attaque par une exécution publique : un retour en arrière à la loi du talion. Gauthier de Flandres se retrouve alors en position d’aller débusquer le Qua’dj parmi les flagellants, c’est-à-dire trouver la racine du Mal, l’entité qui corrompt l’âme des hommes. Un fois parmi cette communauté, il doit faire face à une autre forme d’interprétation délirante du Credo, un autre fanatisme, cette fois-ci de nature mystique. De son côté, Syria d’Arcos va elle aussi chercher une aide auprès d’un mystique, qui lui aussi en profite pour manipuler son interlocutrice afin de mettre la main sur un objet de pouvoir pour avancer dans sa propre quête mystique, là encore avec une intention de domination.


Les dessins semblent avoir évolué, intégrant à la fois l’efficacité narrative des premiers tomes, et une représentation avec des traits de contour plus délicats issue du tome précédent. Ainsi la première case présente la vision d’une oasis dans une case de la largeur de la page : des traits fins pour délimiter des formes rendant plus compte de l’impression produite par chaque élément, arbres, roches, sable, que d’une description fine qui permettrait par exemple d’identifier l’essence des arbres. La case est admirablement complétée par la mise en couleur qui vient se faire détacher chaque plan par rapport aux autres, rehausser le relief de chaque élément, installer l’ambiance lumineuse de la nuit bleutée. Le lecteur retrouve la délicatesse et l’attention aux détails dans des éléments spécifiques ou dans des compositions mémorables : la finesse d’une cotte de mailles, la texture de la fumée noire du Simoun Dja, la beauté délicate du visage de Sybille d’Aubois, la magnifique vue en élévation du jardin intérieur de la demeure du diplomate Armand de Gésard (le bassin, la forme des massifs avec leur bordure végétale), les broderies de la magnifique robe du sultan Ab’dul Razim, les chaines et les bracelets au métal corrodé dans la geôle, l’étonnante formation rocheuse appelée Les portes de la sainte foi, les tentures avec les superbes calligraphies arabes dans l’église délabrée d’Entéaclon, la cire des cierges, Hiérus Halen dans le lointain avec ses fortifications, et l’architecture très particulière du Jebel Tarr, la cité des flagellants.



L’histoire apparaît avant tout comme une aventure, avec ce héros libre et indépendant, des passages spectaculaires : l’attaque du camp dans l’oasis, la révélation de l’apparence de Guy de Lusignan qui évoque celle d’Akhabah le maître des Machines, la tête coupée du diplomate Armand de Gésard, la pluie de flèches aux portes de la sainte foi, les rites de la communauté de frère Entéaclon, etc. Dans le même temps, le récit s’avère riche en questionnements sur la Foi, sur les différentes formes de fanatisme plus ou moins prononcé, sur les motivations du personnage principal, entre quête spirituelle personnelle et sens de l’honneur, sur l’investissement de l’individu dans un système de croyances, le pouvoir que ce système peut donner à certains, la légitimation qu’ils en tirent, le fonctionnement qui en découle pour une communauté, ou pour un peuple. Chaque chef promeut une idéologie spirituelle avec des conséquences temporelles, qui s’avèrent aussi contraignantes pour lui que profitables. Pauvre Osarias, ressuscité à chaque mort, obligé d’être le témoin des événements, souffrant tout autant que les autres, mais avec un libre arbitre quasi inexistant.


En entamant ce tome, le lecteur commence par se demander ce qu’il est advenu de l’intention de rallier Hiérus Halem par les croisés menés par Renaud de Châtillon. En cours de route, il continue à se dire qu’il aimerait bien savoir ce qui a contrarié ce plan, tout en appréciant que la direction de l’intrigue correspond au thème principal de ce cycle, le nomadisme de son personnage principal. L’artiste et le coloriste réalisent une narration visuelle encore un peu plus personnelle, alliant efficacité emportant la conviction et sens du détail bien placé, avec une élégance dans son exécution. Le lecteur se rend compte qu’il accompagne Gauthier de Flandres dans une quête spirituelle adulte, sondant la façon dont chaque individu vit les préceptes de la Foi, sans en oublier les dérives.



jeudi 14 septembre 2023

Croisade T06 Sybille, jadis

Un souffle ! Mais on ne combat pas un souffle !


Ce tome fait suite à Croisade - Tome 5 - Gauthier de Flandres (2010) qu’il faut avoir lu avant. Les quatre premiers tomes forment le cycle appelé Hiérus Halem. La parution de celui-ci date de 2011, et c’est le deuxième du second cycle appelé Nomade, qui compte également quatre albums. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, et par Philippe Xavier pour les dessins. Les couleurs ont été réalisées par Jean-Jacques Chagnaud. Il compte cinquante-quatre planches de bande dessinée.


La ville d’Akka sur la Méditerranée. Une communauté chrétienne l’occupe dès l’époque apostolique. Conquise par les musulmans en 638, Baudoin premier s’en empare en 1104. La ville sera rebaptisée par les chrétiens Saint Jean d’Acre, et c’est là que commence cette histoire. Alors que du monde s’assemble devant une des échoppes du marché. À l’intérieur, des croisés découvrent, émerveillés, les trésors accumulés par les marchands. C’est tout un monde qui s’étale à leurs pieds. Un monde qui semble à leur portée… Un monde qui chante à leurs oreilles… mais certains chants sont trompeurs, qui cachent des paroles perfides, tandis que s’accélère leur cadence. Et ce fut le massacre ! Personne ne prête attention aux musiciens qui s’éloignent. Un passant aperçoit juste la blancheur d’un sourire se devinant dans l’ombre, celle d’un sourire. Gauthier de Flandres se trouve dans le bureau du commandant de la ville et l’écoute annoncer la mort des ces trois croisés assassinés en plein souk, lui dire que pour la seconde fois, il leur est adressé le même message : le nomade où qu’il soit doit délivrer le contenu de la cage. Gauthier explique qu’il a vu la cage, mais qu’il ne sait pas ce qu’elle contenait. Il confirme que ses ennemis l’appellent le nomade. Ils appartiennent à la ligue des assassins.



Le commandant souhaite en savoir plus. Gauthier s’exécute : la cage appartenait à Renaud de Châtillon, c’est à lui qu’il faut demander des explications. Le commandant va envoyer un messager à Renaud pour lui demander de venir, et Gauthier doit rester dans la ville. Le nomade explique qu’il attend un vaisseau qui doit venir de Flandres, à son bord doit se trouver sa sœur. Il continue. Il y eut un temps heureux dans son enfance, sa petite enfance. Alors que ses parents vivaient encore au pays et que chantaient les troubadours… Sa sœur, Sybille, se trouvait à ses côtés. Il devait avoir cinq ans. Elle était plus âgée et déjà très belle. Avec quelque chose dans le regard qui dût avertir leurs parents. Aussi, comme s’ils voulaient prévenir tout danger, toute déconvenue, ils décidèrent de la confier à la mère supérieure du couvent de Noirmont. Frère Sobald, leur confesseur, devait l’accompagner afin de rendre moins rude son éloignement. Quant à lui, il était encore trop petit pour comprendre. Sa sœur lui promit de revenir, mais elle ne revint pas. Les années passèrent, ses parents partirent à la croisade et ses tantes s’occupèrent de son éducation. Il lui fut donné un maître d’armes, messire Galland, un homme terrible qui lui assena de nombreux coups sans qu’il puisse lui en porter un seul.


Deuxième quart de ce second cycle et de nombreux personnages sont déjà en place : Gauthier de Flandres, son compagnon Osarias qui est lié à Elysande la lumière des martyrs, Renaud de Châtillon, le mage Ottar Benk, le Hadj maître de la ligue des assassins, Czardann son principal lieutenant, la guerrière Lhiannes, le retour de Jurand de Poméranie le prédicateur aux sept plaies, et Ada de Smyrne est mentionnée. Dans ce tome sont introduits ou évoqués de nouveaux personnages : Sybille d’Aubois la sœur de Gauthier ainsi que ses deux premiers amants frère Sobald et messire Galland, son mari sire d’Aubois, le gros Youssouf Djia, Hakim le noir, Guy de Lusignan. Sans oublier les forces spirituelles : les très vénéré X3, le Qua’dj, Simoun Dja. Le lecteur reste attaché à Gauthier de Flandres : son état d’électron libre, ayant pu voir comment chaque côté du conflit instrumentalise la Foi pour justifier la guerre, en en oubliant les préceptes. Il ne dispose d’aucune prise sur les événements, sa vie se retrouvant soumise à des forces arbitraires. Le lecteur prend conscience qu’il lui a suffi d’un tome pour développer de l’empathie pour la guerrière Lhianes et compatir à sa souffrance. Les autres personnages apparaissent moins développés, ce qui n’empêche pas de ressentir un pincement au cœur au vu du sort inique de Czardann, et même à celui tout aussi cruel du Hadj.



Comme dans le premier cycle, le scénariste met en œuvre une dynamique de récit qui repose à la fois sur un fil directeur principal, le destin de Gauthier de Flandres devenu nomade dans un pays en guerre, et des intrigues secondaires introduites au fur et à mesure, comme celle de la sœur de Gauthier ou l’irruption d’un nouvel individu incarnant le chaos, Hakim le noir. L’enjeu de l’intrigue réside dans la maîtrise d’une force surnaturelle : le Simoun Dja qui n’est qu’une manifestation du Qua’dj, présent depuis le premier tome de la série. Chaque personnage dispose de ses propres motivations qui semblent indépendantes du thème principal de la série : les croisades. Pour autant, les actions des uns et des autres les ramènent inexorablement vers Hiérus Halem (une variation fictive sur Jérusalem), et ils ne peuvent échapper à l’influence des deux religions, ni à celle de la culture de ce pays. En arrière-plan, le Qua’dj représente toujours la notion de Diable, d’actions destructrices, et de penchants violents, X3 (variation sur le mot Christ) se retrouvant impuissant. Les croisés constituent toujours une force d’occupation, ou l’incarnation de l’envahisseur dans un pays qui n’est pas le leur. Dans un contexte contemporain, la scène d’introduction serait qualifiée d’action terroriste ou de résistance, suivant le point de vue. Hakim et Sybille ont été élevés dans les préceptes de leur Foi réciproque et ont choisi une autre voie allant à l’encontre desdits préceptes.


Dès la première page, le lecteur remarque que la mise en couleurs a gagné en minutie, faisant ressortir des détails plus petits. Les ambiances lumineuses s’installent discrètement : la lumière un peu tamisée pour l’ombre rafraîchissante du souk, les couleurs un peu passées pour les scènes de la jeunesse de Sybille et Gauthier, le ciel limpide et la couleur chaude du ciel en plein air, la douceur de la nuit qui va en s’assombrissant alors que la mort frappe. Le lecteur remarque également que le dessinateur a opté pour une augmentation du niveau de détails dans ses cases, avec des traits d’encrage plus fins : le nombre de figurants et d’étals dans le souk, le détail des cottes de maille des croisés, la délicatesse de l’évocation de la famille de Flandres écoutant un troubadour, la minutie de la représentation des pierres de la pièce dans laquelle Galland retrouve Sybille, les felouques sur la mer, la vue des toits de Saint Jean d’Acre lors de la course-poursuite nocturne, la vue de la ville alors qu’une troupe de dix hommes menés par Gauthier s’avance à la recherche d’Hakim le noir, le navire sur lequel arrive Sybille, etc.



Pour autant, les planches n’ont rien perdu de leur efficacité, et le lecteur se régale de chaque scène, sa construction et sa progression. La manière dont les habitants se rapprochent des croisés dans le souk jusqu’à les enserrer. L’entraînement de Gauthier contre Galland dans la neige. La scène de tentation de Sybille pour séduire Galland. La surprenante manifestation du pouvoir surnaturel d’Hakim le noir contre Czardann. L’incroyable scène chez le guérisseur qui appose des aiguilles sur le corps dénudé de Lhianes, au cours de laquelle ses postures n’expriment que sa force physique et sa force de caractère. Son irruption dans le combat entre les croisés et les hommes d’Hakim, avec le déchaînement de la force surnaturelle qui est en elle. Le moment d’intimité entre elle et Gauthier. Une scène de funérailles avec le corps sur une felouque en flammes. Le lecteur éprouve la sensation de se promener dans les rues du souk avec les toiles tendues entre les façades pour bénéficier d’ombre tout en laissant les courants d’air passer. Il ressent comment les cases de la largeur de la page lui donnent à voir une action complexe (le passage d’une colonne de croisés dans une ville), ou le laisse admirer un paysage (un cavalier traversant une zone enneigée). En regardant la discussion entre le Hadj et Hakim en planche dix-sept, il ressent comment l’alternance de cadrage oppose les deux interlocuteurs, puis lui permet de jeter un coup d’œil à l’aménagement de la pièce, puis de voir Hakim se lever car incapable de rester en place. La séance de soin de Lhianes alterne également différents plans, créant une tension et un suspense entre sa concentration pour endurer la douleur, la confiance du médecin dans son art, le changement d’état d’esprit de l’un et de l’autre au vu du résultat. Du grand art et il en va ainsi pour chaque scène.


À l’issue du premier cycle, Gauthier de Flandres avait pris la décision de se désolidariser des croisés pour être en phase avec ses propres convictions, faisant de lui un nomade dans un pays étranger. Le récit montre qu’il ne peut ni faire fi de son histoire personnelle, ni de l’environnement dans lequel il se trouve, autant les circonstances de la croisade que la culture du pays. Il ne peut y échapper. L’artiste et le coloriste ont encore gagné en confiance, réalisant des planches toujours aussi personnelles, donnant encore plus de consistance à ce qui est raconté, générant une sensation d’immersion d’une qualité rare.